La montagne magique Thomas Mann

– De tout cœur ?

– De tout cœur, oui, tu peux m’en croire. Voilà que nous sommes ici depuis pas mal de temps déjà, sept mois si tu veux faire le compte. Étant donné l’usage qui règne ici, ce n’est pas encore énorme, mais pour nos conceptions d’en bas, lorsque j’y repense, c’est un long espace de temps. Or, vois-tu, ce temps nous l’avons passé ensemble parce que la vie nous a réunis ici, et nous nous sommes vus presque chaque jour, et nous avons eu des conversations intéressantes, souvent sur des sujets dont je n’aurais pas compris un traître mot, en bas. Mais ici cela allait très bien ; ici, ils prenaient de l’importance et me touchaient de près, de sorte que, toutes les fois que nous avons discuté, j’y ai toujours apporté toute mon attention. Ou plutôt, lorsque tu m’expliquais les choses en homo humanus, car naturellement, dans mon inexpérience, je n’avais pas grand’chose à apporter et je pouvais tout au plus trouver d’un intérêt extraordinaire ce que tu disais. Grâce à toi, j’ai appris et compris bien des choses. Mettons Carducci à part, mais prenons par exemple les rapports de la République et du beau style, ou le Temps et le Progrès de l’Humanité : s’il n’y avait pas de temps il ne pourrait pas davantage y avoir de progrès de l’Humanité, et le monde ne serait qu’un marais stagnant et une eau croupissante… – Que saurais-je de tout cela si tu n’avais pas été ? Je t’appelle tout simplement « tu » et je ne te donne pas d’autre nom, parce que je ne saurais pas comment te parler. Tu es assis là et je te dis simplement « tu », cela suffit. Tu n’es pas n’importe quel homme portant un nom, tu es un représentant, Monsieur Settembrini, un ambassadeur en ce lieu, et à mon côté, voilà ce que tu es, confirma Hans Castorp, et du plat de la main il frappa sur la nappe. Et je veux te remercier pour une fois, poursuivit-il en choquant son verre plein de champagne et de bourgogne contre la petite tasse de café de M. Settembrini, comme pour trinquer avec lui à même la table, je veux te remercier de t’être pendant ces sept mois si amicalement occupé de moi, et de m’avoir tendu la main, à moi, jeune mulus, assailli par tant d’impressions nouvelles, d’avoir essayé, au cours de mes exercices et de mes expériences, de prendre sur moi une influence corrective, tout à fait sine pecunia, tantôt par des anecdotes, tantôt sous des formes abstraites. J’ai le sentiment net que l’instant est venu de te remercier de tout cela, et de te demander pardon d’avoir été un mauvais élève, un « enfant gâté de la vie », comme tu dis. Cela m’a vivement touché lorsque tu as dit ce mot, et chaque fois que j’y pense, je suis touché de nouveau. Un enfant gâté, c’est sans doute ce que j’ai également été pour toi, et pour ta veine pédagogique dont tu nous as parlé dès le premier jour. Naturellement, – c’est encore un de ces rapports que j’ai appris à connaître grâce à toi, que le rapport entre l’humanisme et la pédagogie, – et si je prenais le temps de chercher j’en trouverais plusieurs autres encore. Excuse-moi donc et ne m’en veuille pas. À la tienne, Monsieur Settembrini, à ta santé ! Je vide mon verre en l’honneur de tes efforts littéraires en vue de l’abolition des souffrances humaines, conclut-il et, se rejetant en arrière, il vida en quelques grandes gorgées son mélange de vins, puis se leva : « À présent nous allons rejoindre les autres. »

– Écoutez-moi, ingénieur, quelle mouche vous a piqué ? dit l’Italien, les yeux pleins de surprise, et lui aussi quitta la table. Cela sonne comme un adieu…

– Non, pourquoi un adieu ? se déroba Hans Castorp. Il ne se déroba pas seulement au figuré, en paroles, mais encore effectivement en faisant décrire un demi-cercle à son buste, et il se raccrocha à l’institutrice, Mlle Engelhart, qui venait précisément les chercher. Dans le salon de musique, le conseiller en personne préparait un punch de carnaval offert par l’administration, annonça la demoiselle. Ces messieurs devaient venir immédiatement, s’ils voulaient encore en avoir un verre. Ils passèrent donc de l’autre côté.

En effet, le docteur Behrens était là, entouré des pensionnaires qui lui tendaient de petits verres à anse, près de la table ronde du milieu, couverte d’une nappe blanche, et, avec une louche il puisait une boisson fumante dans un récipient en grès. Lui aussi avait égayé d’une manière un peu carnavalesque sa tenue habituelle, car, outre sa blouse de médecin qu’il portait comme toujours parce que son activité ne connaissait pas de trêve, il s’était coiffé d’une véritable chéchia turque, d’un rouge de carmin, avec un gland noir qui lui pendait sur l’oreille, et ces deux pièces réunies constituaient pour lui un travestissement suffisant ; elles suffisaient à pousser à l’extrême et à l’étrange son apparence déjà suffisamment caractéristique. La longue blouse blanche exagérait la stature du conseiller ; lorsqu’on tenait compte de la courbure de sa nuque, en la supprimant en pensée, pour dresser sa silhouette dans toute sa hauteur, il semblait d’une grandeur presque surnaturelle, avec sa petite tête haute en couleur, à l’expression si étrange. Tout au moins ce visage n’avait-il jamais paru au jeune Hans Castorp aussi étrange qu’aujourd’hui sous cette coiffure cocasse ; cette physionomie d’une platitude camarde, bleuâtre et excitée, dans laquelle les yeux bleus larmoyaient sous les sourcils d’un blond presque blanc, et dont la petite moustache claire était retroussée obliquement au-dessus de la bouche arquée et comme cabrée. S’écartant de la vapeur qui s’échappait en tourbillonnant de la coupe, il faisait couler la boisson brune, un punch sucré à l’arack, en un jet courbe, de la louche dans les verres tendus, se répandant dans son jargon comique en discours ininterrompus, de sorte que des salves de rires accompagnaient le service tout autour de la table.

– M. Urian préside, expliqua doucement Settembrini avec un geste de la main vers le docteur, puis il fut entraîné du côté de Hans Castorp. Le docteur Krokovski, lui aussi, était présent. Petit, trapu et décidé, sa blouse de lustrine noire posée sur les épaules, les manches pendantes, ce qui prêtait à ce vêtement un aspect de domino, il tenait son verre à hauteur d’œil, de sa main incurvée, et il bavardait gaiement avec un groupe de travestis des deux sexes. La musique se mit à jouer. La pensionnaire au visage de tapir joua sur son violon, accompagnée au piano par le Mannheimois, le largo de Haendel, et ensuite une sonate de Grieg d’un caractère national et mondain. On applaudit avec bienveillance, même aux deux petites tables de bridge que l’on avait dressées, et autour desquelles étaient assis des pensionnaires déguisés ou non-déguisés, des bouteilles posées près d’eux dans des seaux de glace. Les portes étaient ouvertes ; dans le hall aussi des pensionnaires se tenaient. Un groupe autour de la table ronde, où était posé le punch, regardait le conseiller qui expliquait un jeu de société. Il dessinait, les yeux fermés, debout et penché vers la table, mais la tête rejetée en arrière, pour que tous pussent voir qu’il avait les yeux fermés. Il dessinait au dos d’une carte de visite, un crayon à la main, à l’aveuglette, une figure : c’étaient les contours d’un pourceau, que sa main énorme esquissait sans l’aide des yeux, d’un pourceau vu de profil, un peu sommaire et plus schématique que vivant, mais c’était incontestablement le contour général d’un petit cochon qu’il traçait en des conditions aussi difficiles. C’était un tour de force, et il le réussissait. Les petits yeux fendus se placèrent où il convenait, un peu trop près du groin, mais quand même à peu près à leur place ; il n’en alla pas autrement de l’oreille pointue, des petites pattes qui pendaient de la panse arrondie ; et, prolongeant la ligne du dos également cintrée, la petite queue tirebouchonnait très gentiment. On cria : « Ah ! » lorsque l’œuvre fut achevée, et tous s’empressèrent dans l’espoir d’égaler le maître. Mais rares étaient ceux qui auraient su dessiner, les yeux ouverts, un petit porc, et encore moins le pouvaient-ils les yeux fermés. Quels avortons ne vit-on pas alors ! Il n’y avait aucune continuité entre les traits. L’œil était placé en dehors de la tête, les pattes à l’intérieur de la panse, qui elle-même restait béante, et la queue s’enroulait quelque part en marge sans aucune relation organique avec la figure principale méconnaissable, en une arabesque indépendante. On riait à gorge déployée ; le groupe fit recette. L’attention des tables de bridge fut attirée, et les joueurs s’approchèrent, curieux, tenant leurs cartes en éventail. Les voisins de celui qui tentait l’expérience surveillaient ses paupières, pour se rendre compte s’il ne clignait pas des yeux, ce à quoi le sentiment de leur impuissance avait induit plusieurs personnes ; ou bien ils pouffaient et gloussaient, tandis que, aveugle, l’autre multipliait les erreurs, et jubilaient, lorsque, écarquillant les yeux, il regardait son œuvre absurde. Une trompeuse confiance en soi poussait chacun à concourir. La carte, quoi qu’elle fût grande, fut bientôt couverte de dessins de part et d’autre, de sorte que les figures manquées se chevauchaient. Mais le conseiller sacrifia une seconde carte tirée de son portefeuille, sur laquelle le procureur Paravant, après s’être recueilli, tenta de dessiner le petit cochon d’un seul trait, avec ce seul résultat que son insuccès surpassa tous les précédents : le motif décoratif auquel il donna le jour, non seulement ne ressemblait pas à un cochon, mais encore n’avait pas, avec quoi que ce fût, la ressemblance la plus vague. Exclamations, rires et félicitations tumultueuses ! On chercha des menus dans la salle à manger, de sorte que plusieurs personnes dames et messieurs, purent dessiner en même temps, et chaque concurrent avait ses surveillants et ses spectateurs, dont chacun à son tour, attendait un crayon. Il y avait trois crayons que l’on s’arrachait. Ils appartenaient aux pensionnaires. Quant au docteur Behrens, après qu’il eût mis en train ce nouveau jeu il avait disparu avec son second.

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