La montagne magique Thomas Mann

– Au prochain délinquant, dit Behrens, et il toucha Hans Castorp du coude. « Surtout, ne prétextez pas de fatigue ! Vous aurez un exemplaire gratuit, Castorp, grâce auquel vous pourrez encore projeter au mur les secrets de votre sein, pour vos enfants et petits-enfants. »

Joachim avait rompu ; mais l’assistant changea de place. Le docteur Behrens instruisit en personne le novice de la manière dont il devait s’asseoir et se tenir. « Enlacez » dit-il, « enlacez donc la planche ! Si cela vous fait plaisir, imaginez que c’est tout autre chose ! Et serrez-la bien contre votre poitrine comme si des sensations voluptueuses y étaient liées. Bien comme ça. Respirez. Halte ! » commanda-t-il. « Un petit sourire, s’il vous plaît ! » Hans Castorp attendit en clignotant, le poumon plein d’air. Dans son dos l’orage grésilla, éclata, crépita et s’apaisa. L’objectif avait regardé au-dedans de lui.

Il descendit, troublé et étourdi par ce qui venait de lui arriver bien qu’il ne se fût pas le moins du monde ressenti de cette pénétration. « Bravo ! » dit le conseiller. « Nous allons regarder nous-mêmes à présent. » Et déjà Joachim, en homme informé qu’il était, avait pris place à côté d’un support, tournant le dos à l’appareil volumineux au sommet duquel on apercevait une cornue en verre, à demi emplie d’eau, avec un tuyau d’évaporation, à hauteur de sa poitrine un écran encadré et mobile. À sa gauche, au milieu d’un tableau de commandes, était dardée une ampoule rouge. Le conseiller, à califourchon sur un tabouret, l’alluma. Le plafonnier s’éteignit et, seul, le rubis éclairait encore la scène. Puis, le maître, d’un geste, effaça même celui-ci et une profonde obscurité enveloppa les alchimistes.

– Il faut d’abord que les yeux s’habituent, entendit-on dire le conseiller dans l’obscurité. Il faut pour commencer que nous ayons des pupilles immenses comme des chats, pour voir ce que nous voulons voir. Vous comprenez bien que nous ne puissions pas d’emblée y voir clair au moyen de nos yeux ordinaires habitués au jour. Il faut commencer par oublier le jour clair avec ses images gaies.

– Bien entendu, dit Hans Castorp, qui était debout derrière l’épaule du conseiller, et il ferma les yeux, car il était tout à fait indifférent qu’on les gardât ouverts ou non, tant la nuit était sombre. « Il faut pour commencer que nous baignions les yeux dans l’obscurité, pour voir quelque chose, c’est évident. Je trouve même que c’est bien et juste que nous commencions par nous recueillir un peu, comme par une prière silencieuse. Je reste là et j’ai fermé les yeux, je suis dans un état d’agréable somnolence. Mais quelle est donc l’odeur que l’on sent ? »

– De l’oxygène, dit le conseiller, c’est l’oxygène que vous sentez dans l’air. Le produit atmosphérique de l’orage en chambre, vous m’entendez… Ouvrez les yeux, dit-il. À présent, l’évocation va commencer.

Hans Castorp s’empressa d’obéir.

On entendit déplacer un levier. Un moteur sursauta, chanta furieusement en montant, mais fut aussitôt réglé par un second mouvement. Le plancher vibrait régulièrement. La petite lumière rouge, allongée et verticale, regardait avec une menace muette. Quelque part, un éclair grésilla. Et lentement, avec un reflet laiteux, comme une fenêtre qui s’éclaire, surgit de l’obscurité le pâle rectangle de l’écran, devant lequel le docteur Behrens était à cheval sur son tabouret de cordonnier, les cuisses écartées, les poings appuyés, son nez camus collé contre la vitre qui donnait vue dans l’intérieur d’un organisme humain.

– Voyez-vous, jeune homme ? demanda-t-il.

Hans Castorp se pencha par-dessus son épaule, mais leva encore une fois la tête dans la direction où il soupçonnait les yeux de Joachim qui devaient avoir un regard doux et triste, comme autrefois, lors de la consultation.

– Tu permets ?

– Je t’en prie, je t’en prie, répondit Joachim, bon prince, dans l’obscurité. Et sur le plancher bourdonnant, dans le grésillement et les éclatements des forces qui jouaient, Hans Castorp, courbé, guetta par cette fenêtre blafarde le squelette vide de Joachim Ziemssen. Le sternum se confondait avec la colonne vertébrale en un pilier sombre et cartilagineux. La rangée antérieure des côtes était coupée par celles du dos qui semblaient plus pâles. Les clavicules, infléchies, déviaient vers le haut, de part et d’autre, et dans l’enveloppe légère et lumineuse de la forme charnelle se dessinait, roide et aigu, le squelette de l’épaule, l’attache de l’os du bras de Joachim. Il faisait clair dans la cavité de la poitrine, mais on distinguait un système veineux, des taches sombres, un moutonnement noirâtre.

– Image claire, dit le conseiller ; voilà bien la maigreur convenable, la jeunesse militaire. J’ai eu ici des panses : impénétrables, pas moyen de rien distinguer ! Il faudrait commencer par découvrir les rayons qui traverseraient une telle couche de graisse… Mais ceci est du travail propre. Voyez-vous le diaphragme ? » Et il désigna du doigt un arc sombre qui se levait et s’abaissait dans le bas de l’écran… « Voyez-vous ces voussures ici, à gauche, ces bosses ? Cela, c’est la pleurésie qu’il a eue à l’âge de quinze ans. Respirez profondément, commanda-t-il. Plus profondément. » Et le diaphragme de Joachim se levait en tremblant aussi haut que possible, on remarquait un éclaircissement dans les parties supérieures du poumon, mais le conseiller n’était pas satisfait. « Insuffisant ! dit-il. Voyez-vous les glandes du hile ? Voyez-vous les adhérences ? Voyez-vous les cavernes ici ? C’est de là que viennent les poisons qui montent à la tête. Mais l’attention de Hans Castorp était absorbée par une sorte de sac, une masse sombre, ayant quelque chose de bestial et d’informe, qui apparaissait derrière la colonne centrale, sur la droite du spectateur, qui se dilatait régulièrement, et se contractait de nouveau, un peu à la manière d’une méduse qui nage.

– Voyez-vous son cœur ? demanda le conseiller en détachant à nouveau sa main énorme de sa cuisse, et en désignant du doigt ce sac animé de pulsations… Grand Dieu, c’était le cœur si fier de Joachim, que Hans Castorp avait sous les yeux.

– Je vois ton cœur, dit-il d’une voix étranglée.

– Je t’en prie, je t’en prie, répondit Joachim de nouveau, et sans doute sourit-il, résigné, là en haut, dans l’obscurité. Mais le conseiller leur ordonna de se taire et de ne pas faire de sensiblerie. Il étudiait les taches et les lignes, le moutonnement noir dans la cavité intérieure de la poitrine, tandis que son compagnon ne se lassait pas davantage d’explorer la forme sépulcrale de Joachim et ses ossements de cadavre, cette charpente dénudée et ce mémentod’une maigreur de fuseau. Le respect et la terreur l’étreignirent. « Oui, oui, je vois », dit-il plusieurs fois. « Seigneur, je vois. » Il avait entendu parler d’une femme, d’une parente, depuis longtemps décédée, du côté des Tienappel, qui avait été douée ou affligée d’un don particulier : les gens qui devaient bientôt mourir lui apparaissaient comme des squelettes. Et c’est ainsi que Hans Castorp voyait le bon Joachim, encore que ce fût grâce à la science physique et optique, de sorte que cela ne voulait rien dire et que tout se passait normalement, d’autant plus qu’il avait expressément sollicité l’autorisation de Joachim. Néanmoins il se sentait pris d’une sympathie subite pour le mélancolique destin de sa tante, la voyante. Violemment ému par tout ce qu’il voyait, ou plus exactement par le fait de le voir, il sentait son cœur assailli par des doutes secrets, se demandait si vraiment tout se passait ici normalement, si ce spectacle, dans cette obscurité trépidante et grésillante était vraiment licite ; et le plaisir inquiet de la curiosité indiscrète se mêlait dans sa poitrine à des sentiments d’émotion et de piété.

Mais, quelques minutes plus tard, il était lui-même en plein orage, sur la sellette, tandis que Joachim couvrait son corps refermé. De nouveau le conseiller guettait à travers la vitre laiteuse. Cette fois il épiait l’intérieur de Hans Castorp, et de ses exclamations à mi-voix, de ses jurons et de ses expressions, il semblait résulter que ce qu’il trouvait répondait à ses prévisions. Il poussa ensuite l’amabilité jusqu’à permettre que le pensionnaire, sur ses instantes prières, considérât sa propre main à travers l’écran lumineux. Et Hans Castorp vit ce qu’il avait dû s’attendre à voir, mais ce qui, en somme, n’est pas fait pour être vu par l’homme, et ce qu’il n’avait jamais pensé qu’il fût appelé à voir ; il regarda dans sa propre tombe. Cette future besogne de la décomposition il la vit, préfigurée par la force de la lumière, la chair dans laquelle il vivait, décomposée, anéantie, dissoute en un brouillard inexistant, et, au milieu de cela, le squelette, fignolé avec soin, de sa main droite, autour de l’annulaire duquel, son anneau qui lui venait de son grand-père, flottait, noir et lâche : un objet dur de cette terre, avec quoi l’homme pare son corps qui est destiné à disparaître, de sorte que, redevenu libre, il aille vers une autre chair qui pourra le porter un nouveau laps de temps. Avec les yeux de cette aïeule du côté des Tienappel, il apercevait un membre familier de son corps : avec des yeux pénétrants de visionnaire, et pour la première fois de sa vie, il comprit qu’il mourrait. En ce faisant il avait une expression comme lorsqu’il écoutait de la musique, – assez sotte, somnolente et pieuse, la bouche entr’ouverte et la tête inclinée sur l’épaule. Le conseiller dit :

– Spectral, hein ? Oui, il y a incontestablement quelque chose de fantomatique là-dedans.

Et puis il dompta les forces. Le plancher cessa de vibrer, les phénomènes lumineux disparurent, la fenêtre magique s’enveloppa de nouveau de ténèbres. Le plafonnier s’alluma. Et tandis que Hans Castorp se hâtait de se rhabiller, Behrens donna aux jeunes gens quelques renseignements sur ses observations, en tenant compte de leur ignorance d’amateurs. En ce qui concernait Hans Castorp, les constatations optiques avaient confirmé les observations acoustiques avec autant de précision que pouvait l’exiger l’honneur de la science. On avait pu voir les anciens endroits aussi bien que les frais et des « ligaments » s’étiraient des bronches avec des « nœuds ». Hans Castorp pourrait lui-même le contrôler sur le petit dispositif qui, c’était entendu lui serait remis prochainement, « Donc, du calme, de la patience de la discipline virile : mesurer, manger, s’étendre, attendre et se rouler les pouces. » Il leur tourna le dos. Ils s’en furent. Hans Castorp, en sortant derrière Joachim, regarda par-dessus son épaule. Introduite par l’assistant, Mme Chauchat pénétrait dans le laboratoire.

LIBERTÉ

Quelle était, en somme, l’impression du jeune Hans Castorp ? Il lui semblait à tout prendre que les sept semaines qu’incontestablement, et selon toutes les apparences, il avait passées chez les gens d’en haut, n’avaient été que sept jours. Ou bien lui semblait-il qu’il vivait en ce lieu depuis beaucoup plus longtemps que ce n’était le cas en réalité ? Il se le demandait, aussi bien à part lui-même qu’en posant la question à Joachim, mais il ne réussissait pas à la trancher. L’un et l’autre, sans doute, était vrai : le temps qu’il avait passé ici, quand il le remémorait, lui semblait à la fois d’une brièveté et d’une longueur peu naturelles ; un seul aspect de ce temps lui échappait pourtant : durée réelle, en admettant que le temps soit chose naturelle et qu’il soit admissible de lui appliquer la notion de réalité.

Quoi qu’il en soit, le mois d’octobre était à la porte ; du jour au lendemain il allait venir. C’était chose facile pour Hans Castorp que de faire le compte et, de plus, les conversations de ses compagnons de maladie qu’il écoutait attiraient son attention sur ce point. « Savez-vous que dans cinq jours ce sera une fois de plus le premier du mois ? » entendit-il Hermine Kleefeld dire à deux jeunes gens de sa compagnie, à l’étudiant Rasmussen et à ce jeune homme lippu dont le nom était Gaenser. On s’était arrêté, après le principal repas et dans la buée des plats, entre les tables, et l’on bavardait en tardant à se rendre à la cure de repos.

– Le premier octobre. Je l’ai vu au calendrier de l’administration. C’est le deuxième que je passe dans ce lieu de plaisir. Bon, l’été est passé, pour autant que nous avons eu un été. On a été volé de son été, comme on est volé de la vie, sous tous les rapports et en général.

Et elle soupira de son demi-poumon, en hochant la tête et en levant vers le plafond ses yeux voilés par la bêtise.

– Soyez gai, Rasmussen, dit-elle, ensuite, et elle frappa sur son épaule tombante. Racontez-nous des blagues !

– Je n’en sais presque pas, répondit Rasmussen, et il laissa pendre ses mains à hauteur de sa poitrine comme des nageoires, et même celles que je sais ne veulent plus venir, je suis toujours si fatigué.

– Un chien, dit Gaenser entre ses dents, ne voudrait pas vivre plus longtemps ainsi.

Et ils rirent, en haussant les épaules.

Mais Settembrini lui aussi, son cure-dents entre les lèvres, s’était trouvé dans leur voisinage, et, en sortant, il dit à Hans Castorp :

– Ne les croyez pas, ingénieur, ne les croyez jamais lorsqu’ils pestent. Ils le font tous, sans exception, bien qu’ils ne se sentent que trop chez eux. Ils mènent une vie de patachon et ils ont la prétention d’inspirer de la pitié. Ils se croient autorisés à l’amertume, à l’ironie, au cynisme ! « En ce lieu de plaisir ! » Ne serait-ce pas un lieu de plaisir ? Je veux dire que c’en est un, au sens le plus équivoque de ce mot ! « Volé », dit cette femme, « En ce lieu de plaisir, volé de sa vie ! » Mais renvoyez-la dans la plaine, et son existence là-bas fera, sans aucun doute, qu’elle s’efforcera de remonter ici le plus tôt possible. Ah ! oui, l’ironie ! Gardez-vous de l’ironie que l’on cultive ici, ingénieur ! Gardez-vous en général de cette attitude de l’esprit ! Partout où elle n’est pas une forme directe et classique de rhétorique parfaitement intelligible à un esprit sain, elle devient dérèglement, obstacle à la civilisation, compromis malpropre avec la stagnation, l’abêtissement, le vice. Comme l’atmosphère où nous vivons est apparemment très favorable au développement de cette plante marécageuse, j’espère et je dois craindre que vous me comprenez.

En effet, les paroles de l’Italien étaient telles que, il y avait six semaines encore, dans la plaine, elles n’auraient été pour Hans Castorp qu’un bruit vide de signification, mais au sens desquelles le séjour ici avait ouvert son esprit : l’avait ouvert au sens de pénétration intellectuelle, voire même de sympathie, ce qui signifie peut-être encore davantage. Car, bien que, au fond de son âme, il fût heureux que Settembrini continuât, après tout ce qui était arrivé, de lui parler comme il faisait, de l’instruire et de tenter de prendre sur lui de l’influence, son entendement allait déjà si loin qu’il jugeait les paroles de l’Italien et leur refusait, tout au moins jusqu’à un certain degré, son adhésion. « Tiens, tiens », se dit-il, « il parle de l’ironie à peu près comme de la musique. Il ne manque que de l’entendre la qualifier de « politiquement suspecte », à partir de l’instant où elle cesse d’être un « moyen d’enseignement direct et classique ». Mais une ironie qui « ne peut, à aucun moment, donner lieu à un malentendu », que serait donc cette ironie-là, je le demande au nom de Dieu, puisqu’il se trouve que j’ai droit à la parole. Ce serait une cuistrerie de maître d’école ! » Telle est l’ingratitude de la jeunesse qui se développe. Elle accepte des cadeaux pour ensuite en critiquer les défauts.

Il ne lui en eût pas moins paru par trop hasardé d’exprimer en paroles son humeur récalcitrante. Il borna ses objections au jugement de M. Settembrini sur Hermine Kleefeld qui lui parut injuste, ou que, pour des raisons très précises il voulait faire apparaître comme tel.

– Mais cette jeune fille est malade, dit-il, elle est véritablement très malade, et elle a toutes raisons d’être désespérée. Qu’exigez-vous donc d’elle ?

– Maladie et désespoir, dit Settembrini, ne sont souvent que des formes du dérèglement.

– Et Léopardi, pensa Hans Castorp, qui a expressément douté de la science et du progrès ? Et vous-même, Monsieur le pédagogue, n’êtes-vous pas, vous aussi, malade, et ne remontez-vous pas toujours de nouveau ici ? Vous ne donneriez à Carducci que peu de satisfaction.

À haute voix il dit :

– Vous êtes bon, vous. Cette demoiselle peut, du jour au lendemain, mordre la poussière, et vous appelez cela du dérèglement ! Il faudrait que vous vous expliquiez un peu plus clairement. Si vous me disiez : la maladie est parfois une conséquence du dérèglement, ce serait plausible.

– Très plausible, intervint Settembrini. Ma foi, vous ne seriez pas fâché si je m’en tenais là.

– Ou bien si vous disiez : la maladie sert parfois de prétexte à la licence, je pourrais encore l’admettre.

– Grazie tante !

– Mais la maladie, une forme du dérèglement ? C’est-à-dire : non pas issue du dérèglement mais dérèglement elle-même ? N’est-ce pas paradoxal ?

– Oh, je vous en prie, ingénieur, pas d’escamotages ! Je méprise les paradoxes, je les hais.

– Mettons que tout ce que je vous ai dit de l’ironie, je l’aie également dit du paradoxe, et même un peu plus. Le paradoxe est la fleur vénéneuse du quiétisme, le chatoiement de l’esprit décomposé, le pire de tous les dérèglements ! Du reste, je constate qu’une fois de plus vous prenez la défense de la maladie…

– Non, ce que vous dites m’intéresse. Cela fait penser aux choses que le docteur Krokovski dit dans ses conférences du lundi. Lui aussi tient la maladie organique pour un phénomène secondaire.

– Ce n’est pas un idéaliste bien pur.

– Qu’avez-vous contre lui ?

– Précisément ce que je viens de dire.

– Êtes-vous mal disposé envers l’analyse ?

– Pas tous les jours. Très mal et très bien à tour de rôle, ingénieur.

– Comment dois-je entendre cela ?

– L’analyse est bonne comme instrument du progrès et de la civilisation, bonne dans la mesure où elle ébranle des convictions stupides, dissipe des préjugés naturels et mine l’autorité, bref, en d’autres termes, dans la mesure où elle affranchit, affine, humanise et prépare les serfs à la liberté. Elle est mauvaise, très mauvaise dans la mesure où elle empêche l’action, porte atteinte aux racines de la vie, est impuissante à lui donner une forme. L’analyse peut être une chose très peu appétissante, aussi peu appétissante que la mort dont elle relève en réalité, apparentée qu’elle est au tombeau et à son anatomie tarée.

– « Bien rugi, lion », ne put s’empêcher de penser Hans Castorp, comme d’habitude lorsque M. Settembrini avait émis quelque vue pédagogique. Mais il se borna à dire :

– Nous avons récemment fait de l’anatomie lumineuse dans notre rez-de-chaussée-sous-sol. Du moins Behrens l’a-t-il appelée ainsi lorsqu’il nous a radioscopés.

– Ah ! cette étape aussi, vous l’avez franchie ? Eh bien ?

– J’ai vu le squelette de ma main, dit Hans Castorp en s’efforçant d’évoquer les sentiments qu’avait soulevés en lui ce spectacle. Vous êtes-vous, vous aussi, fait montrer la vôtre ?

– Non, je ne m’intéresse pas le moins du monde à mon squelette. Et le diagnostic médical ?

– Il a vu des ligaments, des ligaments avec des nœuds.

– Suppôt du diable !

– Vous avez déjà une fois appelé ainsi le docteur Behrens. Qu’entendez-vous par là ?

– Soyez persuadé que c’est une expression choisie.

– Non, vous êtes injuste, Monsieur Settembrini. Je vous accorde que l’homme a ses faiblesses. Sa manière de parler m’est, à la longue, désagréable à moi-même ; elle a parfois quelque chose de forcé, surtout lorsqu’on se rappelle qu’il a eu la grande douleur de perdre ici sa femme. Mais cet homme n’est-il pas honorable et n’a-t-il pas du mérite ? En somme, c’est un bienfaiteur de l’humanité souffrante. Je l’ai rencontré récemment lorsqu’il revenait d’une opération, une section de côte, une affaire où on risquait le tout pour le tout. Cela m’a fait une impression profonde de le voir venir d’un travail aussi difficile et aussi utile, et auquel il s’entend si bien. Il en était encore tout excité et, pour sa récompense, il s’était allumé un cigare. Je l’ai envié.

– Comme c’était gentil à vous ! Mais la durée de votre peine ?

– Il ne m’a pas fixé de délai.

– Pas mal non plus. Allons donc nous étendre, ingénieur. Rejoignons nos postes.

Ils se séparèrent devant le numéro 34.

– À présent, vous montez sur votre toit, Monsieur Settembrini ? Ce doit être plus gai d’être étendu en compagnie que de rester seul ? Sont-ce des gens intéressants, ceux avec qui vous faites la cure ?

– Oh ! il n’y a guère que des Parthes et des Scythes.

– Vous voulez dire : des Russes ?

– Et des femmes russes, dit M. Settembrini, et la commissure de ses lèvres se plissa. Au revoir, au revoir, ingénieur.

Ç’avait été dit à bon escient, à ne pas en douter. Hans Castorp, troublé, regagna sa chambre. Settembrini savait-il où il en était ? Sans doute l’avait-il épié en bon pédagogue, et avait-il suivi la direction de ses yeux. Hans Castorp en voulait à l’Italien et à soi-même, parce que, faute d’avoir su se maîtriser, il s’était exposé à cette piqûre d’épingle. Tandis qu’il prenait plume et papier pour les emporter à sa cure de repos – car il n’était plus possible de tarder, il fallait écrire la troisième lettre, – il continua de s’irriter, grogna à part lui-même contre ce farceur et ce raisonneur qui se mêlait de ce qui ne le regardait pas, tandis qu’il abordait lui-même en fredonnant les jeunes filles dans la rue ; et il ne se sentait plus du tout disposé à écrire… Ce joueur d’orgue de Barbarie, par ses allusions, avait littéralement gâté sa bonne humeur. Mais, de toute façon, il avait besoin de vêtements d’hiver, d’argent, de linge, de chaussures, bref de tout ce qu’il aurait emporté s’il avait su qu’il était venu ici non pas pour trois semaines du plein de l’été, mais pour un délai indéterminé qui s’étendait certainement sur une partie de l’hiver si ce ne serait sur l’hiver entier, en tenant compte des conceptions que l’on avait du temps, « chez nous, en haut ». C’était là justement ce dont il fallait les informer là-bas. Il s’agissait cette fois de faire du travail sérieux, de jouer cartes sur table et de ne pas plus longtemps les berner par des sornettes.

C’est dans cet esprit qu’il leur écrivit donc en procédant comme il avait vu plusieurs fois faire Joachim : à savoir sur sa chaise-longue, avec le stylographe, son buvard de voyage posé sur ses genoux remontés. Il écrivit sur une feuille de papier à lettres de l’établissement, dont une provision se trouvait dans le tiroir de sa table, à James Tienappel avec qui, des trois oncles, il était le plus lié, et le pria de mettre le consul au courant. Il parla d’un incident fâcheux, de craintes qui s’étaient confirmées, de la nécessité, établie par les médecins, de passer ici une partie de l’hiver, peut-être l’hiver tout entier, car des cas comme le sien étaient souvent plus persistants que d’autres d’apparence plus grave, et il s’agissait, dans son cas, d’intervenir avec énergie et de se soigner une fois pour toutes. De ce point de vue, dit-il, c’était une chance et une conjoncture heureuse qu’il fût par hasard monté ici en ce moment et qu’il eût été amené à se faire ausculter ; sinon, longtemps encore, il aurait ignoré son état et plus tard il aurait peut-être été éclairé sur lui d’une manière bien plus pénible. En ce qui concernait la durée présumée de la cure, il ne faudrait pas s’étonner qu’il dût sans doute s’infliger l’hiver entier et qu’il pût difficilement revenir dans la plaine plus tôt que Joachim. Les conceptions du temps étaient tout autres ici que celles que l’on applique d’ordinaire aux séjours de vacances et aux cures de repos ; le mois était en quelque sorte la plus petite unité de temps, et pris isolément il ne jouait presque aucun rôle.

Il faisait frais, et Hans Castorp écrivait en pardessus, enveloppé dans sa couverture, avec des mains rougies. Quelquefois il levait les yeux de son papier, qui se couvrait de phrases raisonnables et persuasives, et regardait le paysage familier qu’il voyait encore à peine, cette vallée allongée, avec, au loin, la masse des sommets blafards, son fond parsemé d’habitations claires que le soleil faisait luire par instants, et les versants de forêts rugueuses et de prairies d’où venaient des sons de clarines. Il écrivait de plus en plus aisément et ne comprenait plus comment il avait pu reculer devant cette lettre. En écrivant, il comprenait lui-même que ses explications étaient absolument concluantes et que, bien entendu, elles rencontreraient chez ses oncles une entière adhésion. Un jeune homme de sa classe et dans sa situation se soignait lorsque cela paraissait s’imposer, et il usait des commodités spécialement faites pour les gens de sa condition. C’était ainsi qu’il fallait agir. S’il était rentré et avait rendu compte de son voyage, on n’aurait pas manqué de le renvoyer ici. Il demanda qu’on lui fît parvenir ce dont il avait besoin. Il pria aussi qu’on lui envoyât régulièrement l’argent nécessaire : une mensualité de 800 marks permettrait de couvrir toutes les dépenses.

Il signa. Voilà qui était fait. Cette troisième lettre, pour les gens de là-bas, était circonstanciée, elle suffisait pour un moment, – non pas d’après les conceptions du temps qui régnaient en bas, mais d’après celles qui étaient en vigueur ici, sur la montagne. Elle consolidait la liberté de Hans Castorp. Tel était le mot dont il se servit, non pas expressément, non pas même en formant intérieurement ces syllabes, mais il le ressentit en son sens le plus large, comme il avait appris à le faire durant son séjour ici, un sens qui n’avait rien de commun avec celui que Settembrini prêtait à ce mot ; et une vague d’effroi et d’émotion, qu’il connaissait déjà, passa sur lui et fit frémir sa poitrine soulevée par un soupir.

Il avait le sang à la tête, et ses joues brûlaient. Il prit le thermomètre sur sa table de nuit et mesura sa température, comme s’il s’agissait de profiter de l’occasion. Le mercure monta à 37,8.

« Vous voyez bien ! » se dit Hans Castorp. Et il ajouta ce post-scriptum : « Cette lettre m’a quand même fatigué. J’ai en ce moment 37,8. Je vois qu’il faut pour commencer que je me tienne tranquille. Il faut m’excuser si j’écris rarement. » Puis il s’allongea et leva sa main vers le ciel la paume tournée en dehors, telle qu’il l’avait tenue derrière l’écran lumineux. Mais la lumière du ciel laissa intacte sa forme vivante, sa clarté en rendit même la matière plus sombre et plus opaque, et seuls les contours extérieurs furent éclairés d’une lueur rougeâtre. C’était la main vivante qu’il avait l’habitude de voir, de soigner, d’utiliser, non pas cette charpente étrangère qu’il avait aperçue sur l’écran. La fosse analytique, qu’il avait vue ouverte, s’était refermée.

CAPRICES DU MERCURE

Octobre débuta comme d’autres mois commencent d’habitude : débuts, en eux-mêmes, tout à fait discrets et silencieux. Sans signes ni marques de feu, ils s’insinuent en quelque sorte d’une manière qui échapperait facilement à l’attention si elle ne veillait rigoureusement à l’ordre. Le temps, en réalité, n’a pas de coupures, il n’y a ni tonnerre, ni orage, ni sons de trompes au début d’un mois nouveau ou d’une année nouvelle ; et même à l’aube d’un nouveau siècle, les hommes seuls tirent le canon et sonnent les cloches.

Dans le cas de Hans Castorp, la première journée d’octobre ne différa en rien du dernier jour de septembre ; le temps fut aussi froid et morose qu’il avait été jusque-là, et les jours suivants ne furent pas autrement faits. On avait besoin, pour la cure de repos, du manteau d’hiver et de deux couvertures en poil de chameau, non seulement le soir, mais même le jour ; les doigts qui tenaient le livre étaient humides et raides, encore que les joues brûlassent d’une chaleur sèche ; même Joachim fut tenté de prendre son sac de fourrure, mais il y renonça pour ne pas contracter trop tôt des habitudes de mollesse.

Cependant, quelques jours plus tard, – on était encore entre le commencement et le milieu du mois – tout changea, et un été tardif éclata avec une telle splendeur qu’on en fut tout surpris. Ce n’était pas à tort que Hans Castorp avait entendu vanter le mois d’octobre dans ces parages ; durant deux bonnes semaines et demie cette splendeur du ciel régna sur la montagne et dans la vallée, une journée surenchérissait sur l’autre par la pureté de son azur, et le soleil brûlait là-dessus avec une ardeur si directe que tout le monde était tenté de sortir ses vêtements d’été les plus légers, des robes de mousseline et des pantalons de coutil que l’on avait déjà relégués, et même le grand parasol en toile sans hampe, que l’on maintenait au moyen d’un dispositif ingénieux, – un piquet à plusieurs trous fixé à l’accoudoir de la chaise longue, – n’offrait vers le milieu de la journée qu’un abri insuffisant contre l’ardeur de l’astre.

– C’est de la chance que je profite encore de ça, dit Hans Castorp à son cousin. Nous avons été quelquefois bien mal servis ; on dirait vraiment que l’hiver est déjà derrière nous et que le beau temps va venir.

Il avait raison. Peu de signes indiquaient la véritable saison, et ces signes mêmes étaient à peine visibles. Si l’on mettait à part quelques érables plantés qui végétaient tout juste, en bas, à Davos-Platz, et qui depuis longtemps, découragés, avaient laissé tomber leurs feuilles, il n’y avait pas ici d’arbres à feuilles, dont l’état eût donné au paysage l’empreinte de la saison, et seul l’hybride aune des Alpes, qui porte des aiguilles molles et les renouvelle comme des feuilles, montrait une calvitie automnale. Les autres arbres qui ornaient la contrée, qu’ils fussent hauts ou rabougris, étaient des conifères toujours verdoyants, assurés contre l’hiver qui, faute de limites distinctes, peut étendre ses tempêtes de neige sur l’année entière ; et seule une tonalité de rouille, plusieurs fois dégradée de la forêt, trahissait, malgré l’ardeur estivale du ciel, l’année finissante. Il est vrai qu’à y regarder de plus près, il y avait encore les fleurs des prés qui, elles aussi, apportaient, à voix basse, leur témoignage sur cette question. Il n’y avait plus de ces orchis qui, lors de l’arrivée du visiteur, avaient encore orné les pentes, et l’œillet sauvage n’était plus là, lui non plus. Seule, la gentiane, le colchique à tige courbe étaient visibles et témoignaient d’une certaine fraîcheur inférieure de l’atmosphère superficiellement réchauffée, d’une fraîcheur qui pouvait tout à coup pénétrer jusqu’à la moelle des os l’homme étendu, extérieurement presque rôti par la chaleur, comme un frisson de froid secoue le malade que brûle la fièvre.

Ainsi donc, Hans Castorp ne veillait-il pas intérieurement à cet ordre par quoi l’homme qui administre le temps contrôle son écoulement, divise, compte et dénomme ses unités. Il n’avait pas pris garde à l’aube discrète du dixième mois, seul ce qui touchait les sens l’atteignait, l’ardeur du soleil avec cette secrète fraîcheur glacée en dessous et au dedans, – impression qui, à ce degré de force, était neuve pour lui et l’induisit à une comparaison culinaire : elle le faisait penser, comme il le dit à Joachim, à une omelette surprise, avec de la glace sous la chaude écume des œufs. Il disait souvent des choses semblables, les disait vite, couramment et d’une voix troublée comme fait un homme qui frissonne la peau brûlante. Il est vrai que dans les intervalles, il était aussi silencieux pour ne pas dire renfermé en lui-même ; car son attention était bien dirigée vers le dehors, mais vers un seul point ; le surplus hommes et choses, se dissolvait dans un brouillard, un brouillard produit dans le cerveau de Hans Castorp et que le conseiller Behrens et le docteur Krokovski auraient sans nul doute qualifié de « produit des toxines solubles » ; le jeune homme obnubilé se le disait à lui-même, mais sans que cette conscience qu’il avait de son état lui eût prêté le moins du monde le pouvoir, ou ne fût-ce que le désir de s’affranchir de son ivresse.

Car c’est une ivresse qui se suffit à elle-même et à laquelle rien ne paraît moins souhaitable et plus odieux que le dégrisement. Elle se défend même contre des impressions faites pour la dissiper, elle ne les admet pas pour se garder intacte. Hans Castorp savait et avait exprimé autrefois, que Mme Chauchat n’était pas à son avantage vue de profil ; sa face paraissait alors un peu dure et plus très jeune. La conséquence ? Il évita de la regarder de profil : il ferma littéralement les yeux lorsque, de près ou de loin, elle s’offrait à lui sous cet aspect, cela lui faisait mal. Pourquoi ? Sa raison aurait dû saisir joyeusement cette occasion de prévaloir. Mais que demandons-nous là ?… Il pâlit de ravissement lorsque Clawdia, en ces journées brillantes, parut de nouveau dans sa robe d’intérieur blanche en dentelles qu’elle portait par temps chaud et qui la rendait si extraordinairement gracieuse, – lorsqu’elle survint en retard, et que, faisant claquer la porte et souriante, les bras légèrement levés à des hauteurs inégales, elle fit front à la salle à manger pour se présenter. Mais il était enchanté non pas tellement parce qu’elle paraissait à son avantage que parce que c’était ainsi, parce que cela renforçait le suave brouillard dans sa tête, cette ivresse qui l’enchantait et qui cherchait à être justifiée et nourrie.

Un expert ayant la tournure d’esprit de Lodovico Settembrini aurait, en présence d’un tel manque de bonne volonté, volontiers parlé de dérèglement, « d’une forme de dérèglement ». Hans Castorp se rappelait parfois les choses littéraires que l’Italien avait dites sur « la maladie et le désespoir », et qu’il avait trouvées incompréhensibles ou feint de juger telles. Il regarda Clawdia Chauchat, son dos affaissé, sa tête penchée en avant ; il la voyait sans cesse descendre à table avec un grand retard, sans raison ni excuse, simplement par manque d’ordre et d’énergie morale ; il la voyait, par suite de ce même défaut fondamental, laisser se refermer d’elle-même la porte par laquelle elle entrait ou sortait, rouler des boulettes de pain ou, à l’occasion, ronger les côtés des pointes de ses doigts, et un pressentiment inexprimé montait en lui de ce que, si elle était malade – et elle l’était sans doute, malade, presque sans espoir, puisque depuis longtemps déjà et souvent elle avait dû vivre ici, – sa maladie était, sinon complètement, du moins pour une bonne part, de nature morale, et précisément, comme Settembrini l’avait dit, non pas la cause ou la conséquence je sa nonchalance, mais qu’elle ne formait qu’une seule et même substance avec celle-ci. Il se rappelait aussi le geste dédaigneux que l’humaniste avait eu en parlant des « Parthes et Scythes » avec lesquels il lui fallait faire sa cure de repos. Geste de mépris et d’hostilité, naturel et spontané (sans qu’il fût besoin de les justifier), que Hans Castorp connaissait bien d’autrefois, du temps où lui-même, un Castorp qui, à table, se tenait très droit, qui haïssait du fond du cœur le fracas des portes et qui n’était même pas tenté de ronger ses doigts (cela, déjà pour l’excellente raison qu’il y avait pour lui le Maria Mancini), avait été profondément choqué par la mauvaise éducation de Mme Chauchat et n’avait pu se défendre d’un sentiment de supériorité lorsqu’il avait entendu l’étrangère aux yeux bridés essayer de s’exprimer dans sa propre langue maternelle.

Mais de ce genre d’impressions, Hans Castorp s’était, par suite de son état d’esprit intime, complètement affranchi, et c’était bien plutôt contre l’Italien qu’il s’irritait, parce que celui-ci, dans sa suffisance, avait parlé de « Parthes et de Scythes », sans qu’il eut même visé des gens de la table des Russes ordinaires, de cette table autour de laquelle étaient assis les étudiants aux cheveux par trop drus et au linge invisible, discutant sans arrêt dans leur langue barbare, la seule qu’ils parussent connaître, et dont le laisser-aller faisait penser à un thorax sans côtes comme celui que le conseiller Behrens avait récemment décrit. Il était exact que les mœurs de ces gens-là pouvaient éveiller chez un humaniste des sentiments d’aversion assez vifs. Ils mangeaient avec leur couteau et tachaient leurs vêtements d’une façon indescriptible. Settembrini assurait qu’un des membres de cette compagnie, un médecin assez avancé dans ses études, s’était montré absolument ignorant du latin ; que, par exemple, il n’avait pas su ce qu’était un vacuum, et, d’après les propres expériences quotidiennes de Hans Castorp, Mme Stoehr ne mentait probablement pas lorsqu’elle racontait à table que les époux du N° 32 recevaient le baigneur le matin, lorsqu’il venait pour la friction, couchés dans le même lit.

Si tout cela était vrai, le départ très visible entre les bons et les mauvais n’avait pas été institué inutilement, et Hans Castorp s’assurait à lui-même qu’il n’avait qu’un haussement d’épaules pour un quelconque propagandiste de la République et du beau style, qui, plein de suffisance et la tête froide – la tête froide surtout, bien que lui aussi fût fiévreux et excité – confondait les deux tablées sous le nom commun de Parthes et Scythes. Le jeune Hans Castorp comprenait amplement dans quel sens cela était dit ; n’avait-il pas lui-même commencé de discerner les rapports qui existaient entre la maladie de Mme Chauchat et sa nonchalance ? Mais son état était tel qu’il l’avait un jour décrit à Joachim : on commence par être irrité et choqué, mais tout à coup « quelque chose de tout autre survient » qui « n’a absolument rien à voir avec le jugement », et c’en est fait de toute austérité ! C’est à peine si l’on reste encore accessible à des influences pédagogiques du genre républicain et oratoire. Qu’est-ce que cela, nous demandons-nous dans le même esprit que Lodovico Settembrini, qu’est-ce que cet événement énigmatique qui paralyse et suspend le jugement chez l’homme, qui le prive du droit de porter ce jugement, ou plutôt qui le détermine à renoncer à ce droit avec une ivresse insensée ? Nous ne demandons pas son nom, car ce nom tout le monde le connaît. Nous nous interrogeons sur sa nature morale et, – nous l’avouons franchement, – nous n’attendons pas une réponse très enthousiaste à cette question. Dans le cas de Hans Castorp, cette nature se manifesta à un degré tel que non seulement il cessa de juger, mais encore qu’il commença lui-même, de son côté, à s’essayer au genre de vie qui l’avait ensorcelé. Il tentait de se rendre compte des sentiments que l’on pouvait éprouver à se tenir à table affaissé et le dos tombant, et il trouva que c’était un grand répit pour les muscles du bassin. Puis il essaya de ne pas fermer avec soin une porte par laquelle il entrait mais de la laisser se refermer elle-même ; et cela aussi lui apparut aussi commode qu’admissible ; c’était aussi expressif que ce haussement d’épaules avec lequel Joachim l’avait naguère accueilli à la gare, et qu’il avait si souvent retrouvé chez les gens d’en haut.

À parler simplement, notre voyageur était donc amoureux fou de Clawdia Chauchat ; nous usons encore de ce mot, car nous croyons avoir suffisamment dissipé le malentendu auquel il pourrait donner lieu. Ce n’était donc pas une mélancolie tendrement sentimentale dans l’esprit de certain petit lied qui formait l’essence de son amour. C’était bien plutôt une variante assez osée et indéfinissable de cette démence, mélange de froid et de chaleur, comme l’état d’un fiévreux ou comme une journée d’octobre dans les zones élevées ; et ce qui manquait c’était justement un élément de cordialité qui eût relié ces extrêmes. Cet amour se rapportait d’une part, avec une spontanéité qui faisait pâlir le jeune homme et altérait ses traits, au genou de Mme Chauchat et à la ligne de sa jambe, à son dos, à sa vertèbre cervicale et à ses avant-bras qui comprimaient sa petite poitrine, en un mot à son corps, forme charnelle nonchalante et plastique, infiniment accentué par la maladie, à son corps devenu doublement corps. Et c’était d’autre part quelque chose de très fugitif et indéfini, une pensée, non, un songe, le rêve effrayant et infiniment séduisant d’un jeune homme dont les questions précises, encore que posées inconsciemment, n’avaient reçu de lui-même d’autre réponse qu’un silence creux. Comme tout le monde, nous revendiquons le droit, dans le récit qui se poursuit ici, de nous livrer à nos réflexions personnelles, et nous hasardons la supposition que Hans Castorp n’eût même pas dépassé, jusqu’au point où nous en sommes arrivés, le délai qui lui avait été primitivement assigné pour son séjour, si son âme simple avait trouvé dans les profondeurs du temps quelque réponse satisfaisante quant au sens et au but de ce service commandé : vivre.

Au surplus, sa passion amoureuse lui infligeait toutes les douleurs et lui procurait toutes les joies que cet état comporte partout et en toutes circonstances. La douleur est pénétrante ; elle comporte un élément dégradant comme toute souffrance, et répond à un tel ébranlement du système nerveux qu’elle coupe la respiration et peut arracher à un homme adulte des larmes amères. Pour rendre également justice aux joies, ajoutons que celles-ci étaient nombreuses, et que, bien qu’elles eussent des motifs insignifiants, elles n’étaient pas moins vives que les souffrances. Presque chaque instant de la journée du Berghof était capable de les faire naître. Par exemple : sur le point d’entrer dans la salle à manger, Hans Castorp aperçoit derrière soi l’objet de ses rêves. Le résultat est connu d’avance et de la plus grande simplicité, mais il l’exalte intérieurement au point de faire couler ses larmes. Leurs yeux se rencontrent de près, les siens et ces yeux gris-vert dont la forme légèrement asiatique l’enchante jusqu’à la moelle. Il a perdu conscience, et c’est inconsciemment qu’il fait un pas en arrière et de côté, pour lui laisser le passage par la porte. Avec un demi-sourire et un « merci » prononcé à mi-voix, elle fait usage de cette offre de simple courtoisie, et, devant lui, franchit le seuil. Dans le souffle de sa personne qui le frôle, il est là, fou du bonheur que lui cause cette rencontre, et de ce qu’un mot de sa bouche, ledit « merci », lui ait été directement et personnellement destiné. Il la suit, en chancelant il se dirige à droite vers sa table, et, tandis qu’il tombe sur sa chaise, il peut observer que Clawdia, de l’autre côté, prenant place elle aussi, se retourne vers lui, et que son visage trahit quelque réflexion, lui semble-t-il, sur cette rencontre à la porte. Ô incroyable aventure ! Ô jubilation, triomphe et exultation infinie ! Non, Hans Castorp n’aurait pas éprouvé cette ivresse d’une satisfaction fantastique auprès de quelque petite oie blanche et saine à laquelle il eût, là-bas, au pays plat, en toute bienséance et tout repos, et avec toutes les chances de réussite, donné son cœur au sens du petit « lied ». Avec une gaîté fébrile, il salue l’institutrice qui a tout vu et qui a rougi sous son duvet, après quoi il donne assaut à Miss Robinson dans une conversation en anglais à tel point privée de sens que la demoiselle, peu habituée aux extases, recule vivement et le mesure de regards pleins d’appréhension.

Une autre fois, pendant le dîner, les rayons du clair soleil couchant tombent sur la table des « Russes bien ». On a tiré les doubles rideaux devant les portes et les fenêtres de la véranda mais quelque part une fente baille, à travers laquelle la lueur rouge, froide mais éblouissante, trouve son chemin pour frapper exactement la tête de Mme Chauchat, de sorte que, dans la conversation avec son creux compatriote à sa droite, elle doit s’en abriter de la main. C’est une gêne, mais pas très grave ; personne n’en a souci, l’intéressée elle-même prend à peine conscience de ce désagrément. Mais Hans Castorp parcourt la salle du regard, lui aussi laisse faire pendant un moment. Il étudie la situation, suit la direction du rayon, établit le point où il fait irruption. C’est la fenêtre en ogive, là derrière, à droite, dans l’angle, entre une porte de la véranda et la table des « Russes ordinaires », assez loin de la place de Mme Chauchat et presque aussi loin de celle de Hans Castorp. Et il prend une décision. Sans mot dire, il se lève, sa serviette à la main, passe en biais entre les tables, à travers la salle, tire soigneusement l’un sur l’autre les rideaux crème, s’assure par un coup d’œil par-dessus l’épaule que la lumière du couchant est bien écartée et que Mme Chauchat est délivrée, puis, en faisant un effort pour paraître indifférent, retourne à sa place. Un jeune homme attentionné qui fait le nécessaire parce que, autrement, personne ne penserait à le faire ! Rares étaient ceux qui avaient pris garde à son intervention, mais Mme Chauchat s’était aussitôt sentie soulagée et s’était retournée ; elle conserva cette position jusqu’à ce que Hans Castorp eût de nouveau rejoint sa place, et eût, en se rasseyant, regardé de son côté ; sur quoi elle le remercia par un sourire plein d’une surprise amicale, c’est-à-dire qu’elle porta sa tête en avant, plutôt qu’elle ne la pencha. Il accusa réception par une légère inclinaison du corps. Son cœur était immobile, il semblait avoir cessé de battre. Plus tard seulement, lorsque tout fut passé, il commença de marteler, et ce n’est qu’alors que Hans Castorp s’aperçut que Joachim tenait les yeux discrètement baissés sur son assiette, en même temps que sur le tard il se rendit compte que Mme Stoehr avait donné une bourrade dans le côté du docteur Blumenkohl et que son rire contenu quêtait chez les autres des regards complices…

Nous rapportons des faits quotidiens ; mais le quotidien devient étrange lorsqu’il se développe sur un terrain étrange. Il y avait entre eux des tensions et des détentes bienfaisantes, ou, sinon entre eux (car nous ne voulons pas décider dans quelle mesure Mme Chauchat elle-même y participait), du moins pour l’imagination et la sensibilité de Hans Castorp. Après le déjeuner, par ces belles journées, un grand nombre de pensionnaires avaient coutume de se rendre sur la terrasse située devant la salle à manger, pour demeurer un instant par groupes au soleil. C’était une vie et un tableau analogues à ceux qui se développaient le dimanche de la fanfare bimensuelle. Les jeunes gens, absolument désœuvrés, rassasiés de plats de viande et de douceurs, et tous légèrement fiévreux, bavardaient, se taquinaient et se lançaient des œillades. Mme Salomon, d’Amsterdam, devait être assise contre la balustrade, – serrée de près par les genoux de Gaenser le lippu, d’un côté, de l’autre le géant suédois qui, bien que complètement rétabli, prolongeait encore son séjour pour une petite cure supplémentaire. Mme Iltis semblait être veuve, car elle jouissait depuis peu de la présence d’un « fiancé », d’allure mélancolique et subalterne, présence qui ne l’empêchait pas d’accueillir en même temps les hommages du capitaine Miklosich, un homme au nez courbé, à la moustache cirée, à la poitrine proéminente et aux yeux menaçants. Il y avait là des habituées du solarium, de nationalités différentes, et, parmi elles, des figures nouvelles, apparues depuis le premier octobre seulement, et que Hans Castorp eût à peine su nommer, mêlées à des cavaliers du type de M. Albin ; des jeunes gens de dix-sept ans portant monocle ; un jeune Hollandais à lunettes avec un visage rose et une passion de monomane pour l’échange des timbres-poste ; plusieurs Grecs, pommadés, avec des yeux en forme d’amande, qui inclinaient à empiéter, à table, sur les droits d’autrui ; deux petits gommeux inséparables que l’on avait surnommés « Max et Mortiz », comme dans les albums de Busch, et qui passaient pour des récidivistes de l’évasion… Le Mexicain bossu, à qui son ignorance des langues ici représentées prêtait l’expression d’un sourd, prenait sans cesse des vues photographiques, en traînant avec une agilité burlesque son trépied d’un point de la terrasse à l’autre. Le conseiller aussi survenait volontiers, pour exécuter le tour de force des lacets de soulier. Mais quelque part, solitaire, se cachait dans la foule le dévot Mannheimois, et ses yeux profondément tristes suivaient, à la vive répugnance de Hans Castorp, certains chemins déterminés et secrets.

Or donc, pour en revenir cependant une fois de plus à ces « tensions et ces détentes », il arrivait que, en cette circonstance, Hans Castorp, assis sur une chaise de jardin laquée, s’entretînt avec Joachim que, malgré sa résistance, il avait forcé à sortir et à s’installer contre le mur de la maison, tandis que, devant lui Mme Chauchat se trouvait avec ses compagnons de table, fumant une cigarette, debout près de la balustrade. Il parlait pour elle afin qu’elle l’entendît. Elle lui tournait le dos… On voit que nous faisons allusion à un cas déterminé. La conversation de Joachim n’avait pas suffi à alimenter la loquacité affectée de Hans Castorp, il avait exprès fait une connaissance nouvelle. La connaissance de qui ? De Hermine Kleefeld. Comme par hasard il avait adressé la parole à la jeune femme, s’était présenté lui-même et Joachim avait approché, pour elle aussi, une chaise laquée afin de mieux pouvoir jouer son rôle dans une scène à trois ! Savait-elle, demanda-t-il, de quelle diabolique façon elle l’avait effrayé, naguère, lors de la promenade du matin ? Oui, ç’avait été à lui qu’elle avait souhaité la bienvenue par ce sifflement si encourageant ! Et elle avait réussi dans son dessein, cela, il le lui avouait sans ambages, il avait été comme frappé à la tête d’un coup de massue, elle n’avait qu’à interroger son cousin là-dessus. Ha, ha, ha, siffler avec son pneumothorax, et effrayer ainsi d’inoffensifs promeneurs ! C’était un jeu impie, un abus sacrilège, et il le qualifiait de tel, il prenait cette liberté dans un juste courroux… Et tandis que Joachim, conscient de n’être qu’un instrument, était assis, les yeux baissés, et que la Kleefeld tirait peu à peu des regards aveugles et détournés de Hans Castorp cette conviction, blessante pour sa personne, qu’elle ne servait que de moyen pour atteindre un but, Hans Castorp minaudait, prenait des airs affectés, s’exprimait avec recherche, et parlait d’une voix agréablement timbrée, jusqu’à ce qu’il obtint enfin que Mme Chauchat se retournât vers celui qui se faisait ainsi remarquer en parlant, et le regardât en face – mais un instant seulement. Car il arriva que ses « yeux de Prisbislav » glissèrent rapidement le long de Hans Castorp, assis, les jambes croisées, et cela avec une expression d’indifférence si voulue que l’on eût dit du mépris, exactement du mépris. Un instant ils restèrent accrochés à ses souliers jaunes, puis, flegmatiques, et cachant peut-être un sourire intérieur se retirèrent de nouveau.

Un grand, très grand malheur ! Hans Castorp continua encore quelque temps à parler fiévreusement ; puis, lorsque, dans son for intérieur, il eut clairement discerné ce coup d’œil sur ses chaussures, il se tut, presque au milieu d’une phrase, et tomba en langueur. La Kleefeld, ennuyée et offensée, s’en fut. Non sans un peu d’humeur dans la voix, Joachim dit : « À présent nous pouvons aller faire notre cure. » Et ce fut un homme brisé qui lui répondit, les lèvres pâles, qu’en effet on le pouvait à présent.

Pendant deux jours, Hans Castorp souffrit cruellement de cet incident ; car il n’arriva rien dans l’intervalle qui eût pu verser un baume sur sa blessure brûlante. Pourquoi ce regard ? pourquoi ce dédain pour lui, au nom de Dieu et de la Trinité ? Le tenait-elle pour un serin bien portant d’en-bas, en quête de plaisirs anodins ? Pour un ingénu du pays plat, en quelque sorte, pour un type quelconque qui se promenait et riait et se garnissait la panse et gagnait de l’argent, un élève modèle de la vie qui ne cherchait pas autre chose que les avantages ennuyeux de l’honneur ? Était-il un futile visiteur de passage, qui ne pouvait participer de sa sphère, ou avait-il prononcé des vœux, en vertu d’un endroit humide ? N’avait-il pas pris place dans le rang, comme « un d’entre nous autres, en haut », avec deux bons mois derrière lui ; et le mercure, hier soir encore, n’était-il pas monté jusqu’à 37,8 ?… Mais c’était cela justement qui mettait le comble à sa peine : le mercure ne montait plus ! Le terrible abattement de ces jours détermina un refroidissement, un retour au sang-froid, une détente de la nature de Hans Castorp, qui, pour son humiliation, se traduisait par des températures très basses, à peine un peu plus que normales, et c’était cruel pour lui de constater que son chagrin et sa peine ne réussissaient qu’à l’éloigner davantage encore de la manière d’être et de sentir de Clawdia.

Le troisième jour apporta la douce délivrance, l’apporta dès le matin, de bonne heure. C’était une magnifique journée d’automne, ensoleillée et fraîche, avec des prés couverts d’un réseau gris d’argent. Le soleil et la lune qui diminuait étaient tous deux également haut au ciel pur. Les cousins s’étaient levés plus tôt que d’habitude, pour prolonger, en l’honneur de cette belle journée, leur promenade matinale un peu au delà de la limite réglementaire, et pousser un peu plus avant sur le sentier en forêt, près duquel se trouvait le banc au petit cours d’eau. Joachim, dont la courbe, elle aussi, avait précisément marqué un heureux fléchissement, avait proposé cette réconfortante enfreinte à la règle, et Hans Castorp n’avait pas dit non. « Nous sommes des gens guéris, avait-il dit, désenfiévrés et désintoxiqués, autant dire mûrs pour le pays plat. Pourquoi ne nous ébattrions-nous pas comme des poulains ? » Ils s’en furent donc, tête nue, – car depuis que Hans Castorp était « entré en religion », il s’était bon gré mal gré adapté à l’usage régnant de sortir sans chapeau, quelle que fût au début la fermeté avec laquelle il opposait, à cette coutume, ses habitudes d’homme bien élevé, – et ils s’aidaient de leurs cannes. Mais ils n’avaient pas encore franchi en amont le chemin rougeâtre, ils étaient à peine arrivés à peu près au point où la troupe des « pneumatiques » avait autrefois rencontré le novice, lorsqu’ils remarquèrent devant eux, à quelque distance, montant lentement Mme Chauchat, Mme Chauchat en sweater blanc, en robe de flanelle blanche et même en souliers blancs, sa chevelure roussâtre éclairée par le soleil du matin. Plus exactement : Hans Castorp l’avait reconnue ; l’attention de Joachim ne fut attirée sur ce fait que par une impression désagréable d’être tiraillé, – sentiment provoqué par la démarche plus rapide et ailée que son compagnon avait subitement adoptée, après avoir tout d’abord brusquement ralenti et failli faire halte. Joachim trouva insupportable et irritant d’être ainsi harcelé ; son souffle se précipita et il toussota. Mais Hans Castorp qui savait où il allait et dont les organes semblaient travailler à merveille, s’en souciait peu ; et comme Joachim avait compris la situation, il fronça les sourcils en silence et emboîta le pas à son cousin, car il n’était pas possible de le laisser marcher seul en avant.

La belle matinée animait le jeune Hans Castorp. De plus, dans leur dépression, ses forces d’âme s’étaient secrètement reposées, et la certitude brillait clairement devant son esprit, que l’instant était venu où devait être brisé l’anathème qui pesait sur lui. Il allongea donc le pas, traînant avec lui Joachim, haletant, et qui opposait encore d’autres résistances ; et, avant le tournant du chemin, là où il devenait plat et s’infléchissait à droite, le long de la colline boisée, ils avaient presque rattrapé Mme Chauchat. Alors Hans Castorp ralentit de nouveau son allure, pour ne pas exécuter son dessein dans un état de fatigue qui trahirait son effort. Et, au delà du tournant, entre la pente et la muraille de la montagne, entre les pins couleur de rouille parmi les branches desquels tombaient des points de soleil, il arriva, chose merveilleuse, que Hans Castorp, marchant à gauche de Joachim, rejoignit la suave malade, que, d’un pas viril, il la dépassa, et qu’à l’instant où il se trouvait à sa droite, par une inclinaison, sans coup de chapeau et par un « bonjour, madame », prononcé à mi-voix, il la salua respectueusement (pourquoi en somme : respectueusement ?), et obtint d’elle une réponse. Par un mouvement de tête aimable, et sans marquer de surprise, elle remercia, dit, à son tour, bonjour dans la langue de Hans Castorp, cependant que ses yeux souriaient, – et tout cela fut tout autre chose, une chose plus profonde et bienfaisante, que le regard qu’elle avait jeté sur ses chaussures ; c’était un hasard heureux et une tournure favorable des choses vers un mieux inespéré, et qui dépassait presque son pouvoir de compréhension ; c’était la délivrance.

D’un pied ailé, ébloui par une joie insensée, en possession du salut, de la parole, du sourire, Hans Castorp poursuivait sa route à côté de Joachim qu’il mettait à l’épreuve, et qui, en silence, détourné de son cousin, regardait en bas de la pente. Castorp lui avait joué un tour, un tour assez extravagant, et qui était presque une trahison et une malice aux yeux de Joachim. Hans Castorp le savait très bien. Ce n’était pas tout à fait comme s’il avait emprunté un crayon à quelqu’un d’absolument inconnu ; bien au contraire, c’eût été presque le fait d’un malotru de passer à côté d’une femme, avec laquelle on vivait depuis des mois sous le même toit, avec raideur et sans lui témoigner sa politesse. Et Clawdia n’avait-elle pas engagé une conversation avec eux, l’autre jour, dans la salle d’attente ? Joachim n’avait donc qu’à se taire. Mais Hans Castorp comprenait bien pour quelle autre raison le prude Joachim se taisait et marchait, la tête détournée, tandis que lui-même était si enthousiasmé avec tant d’exubérante frivolité, par la réussite de son coup. Non, certes, ne pouvait être plus heureux un quidam dans le pays plat, qui aurait en tout bien et tout honneur, avec de belles espérances, et le plus joyeusement du monde, « donné son cœur » à une petite oie bien portante, et qui aurait remporté un grand succès, non, un tel homme ne pouvait être aussi heureux que lui-même l’était de cette petite aubaine qu’en une heure propice il avait dérobée et mise en lieu sûr… C’est pourquoi, après un silence, il frappa avec force sur l’épaule de son cousin et dit :

– Allo, toi, qu’est-ce qui t’arrive ? Il fait si beau temps. Tout à l’heure nous descendrons au Casino, ils jouent sans doute de la musique là-bas, y penses-tu ? Peut-être jouent-ils Carmen, l’air de Don José. Quelle mouche t’a piqué ?

– Je n’ai rien, dit Joachim. Mais tu as l’air échauffé. Je crains que ce ne soit fini avec ta baisse de température.

En effet, c’en était fini. La dépression humiliante de l’organisme de Hans Castorp était surmontée par le salut qu’il avait échangé avec Clawdia Chauchat, et, à proprement parler, c’était à la conscience qu’il avait de ce fait que tenait en réalité sa satisfaction. Oui, Joachim avait eu raison : le mercure reprenait son ascension. Lorsque Hans Castorp, de retour de sa promenade, le consulta, il monta jusqu’à 38 degrés.

ENCYCLOPÉDIE

Si certaines allusions de M. Settembrini avaient irrité Hans Castorp, il ne devait cependant pas s’en étonner et n’avait pas le droit d’accuser l’humaniste d’espionner ses sentiments par manie pédagogique. Même un aveugle se serait rendu compte de son état : lui-même ne faisait rien pour le tenir secret. Une certaine fierté et une noble ingénuité l’empêchaient tout simplement de ne pas avoir le cœur sur la main, en quoi il se distinguait tout au moins – et à son avantage, si l’on veut, – de l’amoureux aux cheveux clairsemés, l’homme de Mannheim et de son allure tortueuse. Nous rappelons et nous répétons que l’état dans lequel il se trouvait est généralement accompagné d’un besoin de se confier à autrui et de s’ouvrir d’une aveugle préoccupation de soi-même, et d’une tendance à remplir le monde de soi, d’autant plus gênantes pour nous autres gens de sang-froid, que l’affaire est plus stupide, sans raison ni espoir. Comment ces gens font en somme pour se trahir, c’est ce qu’il est difficile de préciser ; ils ne peuvent, semble-t-il rien dire ni faire qui ne les trahisse, surtout dans une société qui, ainsi que l’avait observé un esprit sagace, avait en tout et pour tout deux choses en tête, premièrement la température, et secundo… encore une fois la température, c’est-à-dire, par exemple, la question de savoir avec qui Mme Wurmbrand, de Vienne, la dame du consul, se dédommage de l’inconstance du volage capitaine Miklosich, si c’est avec le géant suédois complètement guéri, ou avec le procureur Paravant, de Dortmund, ou, troisième éventualité, avec les deux à la fois. Car il était notoire que les liens qui avaient uni pendant plusieurs mois le procureur et Mme Salomon, d’Amsterdam, avaient été rompus par accord amiable, et que Mme Salomon, suivant la tendance de son âge, s’était tournée vers les classes plus jeunes et avait recueilli sous son aile Gaenser, le lippu de la table de la Kleefeld, ou, comme Mme Stoehr disait en une sorte de style de chancellerie, mais non sans une certaine précision évocatrice, « se l’était décerné », de sorte qu’il était loisible au procureur de se battre ou de s’entendre avec le Suédois au sujet de la consule générale.

Ce sont donc ces procès qui étaient pendants dans la société du Berghof, particulièrement devant la jeunesse fébrile, procès dans lesquels les passages du balcon (à côté des parois en verre et le long de la balustrade) jouaient visiblement un rôle important. Et c’est à ces manèges que nous pensions : ils formaient une partie essentielle de l’atmosphère du lieu, et même, ce disant, nous n’avons pas encore exprimé à proprement parler ce que nous voudrions faire entendre. Hans Castorp avait, en effet, l’impression singulière qu’un accent tout particulier était placé ici sur certaine affaire, sans doute importante, mais à laquelle on accorde partout dans le monde une portée suffisante, exprimée à la fois sur le mode sérieux et plaisant, un accent si grave et si nouveau par sa gravité, qu’il faisait apparaître la chose elle-même sous un jour absolument nouveau et, sinon terrible, du moins effrayant dans sa nouveauté. En énonçant ceci, nous changeons d’expression, et nous faisons remarquer que, s’il nous est arrivé de parler jusqu’ici des rapports en cause sur un ton léger et badin, il en a été ainsi pour les mêmes raisons secrètes pour lesquelles on en use souvent ainsi, sans que cela prouve en rien qu’il s’agît de choses plaisantes et futiles (et dans la sphère où nous nous mouvons cela serait même plus déplacé qu’ailleurs). Hans Castorp avait cru qu’il s’entendait comme tout le monde et dans une mesure normale à cette affaire importante qui est si souvent l’objet de plaisanteries, et sans doute avait-il eu raison de le supposer. Mais à présent, il se rendait compte que, dans le pays plat, il n’avait eu de cela qu’une expérience très insuffisante, qu’en somme il avait été plongé à ce sujet dans l’ignorance la plus candide, tandis que, ici, des expériences personnelles dont nous avons essayé à plusieurs reprises d’indiquer la nature, et qui, à certains instants, lui avaient arraché l’exclamation : « Mon Dieu ! » le rendaient tout au moins intérieurement capable de saisir cette nuance très poussée d’inouï, d’aventureux et d’ineffable que cette chose prenait chez les gens d’en haut, en général, et pour chacun en particulier. Non qu’on ne l’ait pas, ici même, plaisanté là-dessus. Mais beaucoup plus qu’en bas, ce ton paraissait déplacé, il avait quelque chose d’essoufflé, il claquait des dents et se trahissait trop nettement comme un voile transparent jeté sur une détresse cachée, ou plutôt sur une détresse que l’on ne parvenait plus à cacher. Hans Castorp se rappelait la pâleur tachetée de Joachim, lorsque, pour la première et la dernière fois, à la manière innocemment moqueuse du pays plat, il avait fait allusion au physique de Maroussia. Il se rappelait aussi la pâleur glacée qui s’était étendue sur son propre visage lorsqu’il avait délivré Mme Chauchat de la lumière du soir qui faisait irruption, et il se souvint que, avant et après, en diverses circonstances, il avait aperçu cette pâleur sur maints visages étrangers : en général, sur deux visages à la fois, comme justement, ces jours derniers, sur les visages de Mme Salomon et du jeune Gaenser entre lesquels s’engageait alors ce que Mme Stoehr constatait avec son sans-gêne habituel. Il se le rappelait, disions-nous, et il comprenait qu’en de telles circonstances il eût été non seulement très difficile de ne pas se « trahir », mais encore qu’un tel effort n’eût pas servi à grand’chose. En d’autres termes, n’était-ce peut-être pas seulement une certaine grandeur d’âme et une certaine franchise qui étaient en jeu ; mais Hans Castorp avait puisé un certain encouragement dans l’atmosphère même du lieu ; mais il se sentait peu enclin à imposer une contrainte à ses sentiments et à dissimuler son état.

Si la difficulté, signalée dès le début par Joachim, de lier ici connaissance, n’avait existé, – cette difficulté se ramenait surtout au fait que les cousins formaient en quelque sorte un parti et un groupe en miniature à eux deux, et que Joachim le militaire soucieux avant tout de guérir rapidement, était en principe opposé à un contact et à des relations plus intimes avec des compagnons de souffrances, – Hans Castorp aurait trouvé et saisi bien plus d’occasions d’afficher ses sentiments avec une spontanéité sans frein. Toujours est-il qu’il arriva à Joachim, un soir lors de l’heure de conversation au salon, de le trouver debout en compagnie de Hermine Kleefeld, de ses deux voisins de table, Gaenser et Rasmussen, avec pour quatrième le jeune homme au monocle et aux ongles rongés, en passe d’improviser, avec des yeux qui ne se cachaient pas de leur éclat anormal, et d’une voix émue, un discours sur la conformation particulière et exotique des traits de Mme Chauchat, tandis que ses auditeurs échangeaient des regards, se poussaient du coude, et étouffaient des rires.

Voilà qui était pénible pour Joachim ; mais celui qui était la cause de cette gaîté resta insensible à la révélation de son état. Resté inaperçu et celé, comment son sentiment se serait-il manifesté ? Il pouvait être certain ainsi d’être compris par tous, et il acceptait par-dessus le marché la malice dont s’accompagnait cette sympathie.

Non seulement à sa propre table, mais encore des tables voisines, on le dévisageait, pour jouir de ses pâleurs et de ses rougeurs, lorsque, après le commencement d’un repas, la porte vitrée se fermait violemment. Et de cela aussi il était content, parce qu’il lui semblait que son ivresse se trouvait en quelque sorte fortifiée et reconnue lorsqu’elle éveillait ainsi l’attention, que cette publicité était faite pour favoriser sa cause, pour encourager ses espérances vagues et insensées ; et cela l’enchantait. On en arriva à s’attrouper littéralement pour le regarder faire dans son aveuglement. Cela se passait, par exemple, après déjeuner sur la terrasse ou le dimanche après-midi, devant la loge du concierge, lorsque les pensionnaires recevaient leur courrier qui ce jour-là n’était pas distribué dans les chambres. On savait un peu partout qu’il y avait là un garçon surexcité et intoxiqué à outrance, dont toutes les émotions se lisaient sur sa figure, et il y avait là, par exemple, Mme Stoehr, Mlle Engelhart, la Kleefeld, ainsi que son amie au visage de tapir, l’incurable M. Albin, le jeune homme à l’ongle, et encore tel ou tel membre de la compagnie, – ils étaient debout là, les lèvres serrées avec ironie, pouffant par le nez, et le regardaient, lui qui, souriant d’un air absent et passionné, les yeux brillants de l’éclat qu’y avait déjà allumé la toux du « gentleman-rider », regardait dans une certaine direction…

En somme, c’était généreux de la part de Settembrini qu’en de telles circonstances il s’approchât de Hans Castorp pour l’engager dans une conversation et s’informer de sa santé ; mais il est douteux que cette philanthropique largeur de vues fût appréciée avec reconnaissance. Ce pouvait se passer dans le vestibule, le dimanche après-midi. Chez le concierge, les pensionnaires se pressaient et étendaient les mains vers leur courrier. Joachim, lui aussi, était là. Son cousin était resté en arrière et s’efforçait – dans l’état d’âme que nous avons décrit – de surprendre un regard de Clawdia Chauchat, qui était debout près de lui, avec ses compagnons de table, attendant que la foule s’éclaircît autour de la loge. C’était une heure qui mêlait les pensionnaires, une heure d’occasions impatiemment attendue, propice et, comme telle, appréciée par le jeune Hans Castorp. Il y a huit jours, au guichet, il avait frôlé de si près Mme Chauchat qu’elle l’avait même touché, et qu’avec un rapide mouvement de tête, elle lui avait dit : « Pardon », sur quoi, avec une présence d’esprit fébrile qu’il bénit, il avait su répondre :

– Pas de quoi, Madame !

Quelle faveur de la vie, pensait-il, que, chaque dimanche après-midi, il y eût sans faute une distribution de courrier dans le hall ! On peut dire qu’il avait dévoré la semaine en attendant le retour de cette heure ; et attendre signifie devancer, signifie percevoir la durée et le présent non comme un don, mais comme un obstacle, en nier et en détruire la valeur propre, les franchir en esprit. On dit que l’attente est toujours longue. Mais elle est aussi bien ou même plus exactement courte, parce qu’elle dévore des quantités de temps, sans qu’on les vive, ni les utilise pour elles-mêmes. On pourrait dire que celui-qui-ne-fait-qu’attendre ressemble à un gros mangeur dont l’organe digestif chasserait la nourriture en quantité sans en tirer la valeur nutritive. On pourrait aller plus loin et dire : De même qu’un aliment non digéré ne fortifie pas un homme, de même le temps que l’on a passé à attendre ne le vieillit pas. Il est vrai que l’attente pure et sans mélange n’existe pour ainsi dire pas.

La semaine donc était dévorée et l’heure dominicale du courrier était de nouveau entrée en vigueur, pas autrement que si ç’avait encore été celle d’il y a sept jours. Elle continuait d’offrir des occasions propices de la manière la plus excitante ; elle contenait et offrait à chaque minute des possibilités d’entrer en relations sociales avec Mme Chauchat : possibilités qui serraient et accéléraient le cœur de Hans Castorp, sans que cependant il tentât de les transporter dans le domaine de la réalité. À cela s’opposaient, en effet, des freins d’une nature, pour une part civile pour une part militaire, qui tenaient en partie à la présence du loyal Joachim et au sentiment de l’honneur et du devoir de Hans Castorp lui-même, en partie aussi à cette impression que des relations sociales avec Clawdia Chauchat, que des relations mondaines qui obligeaient à dire « vous », à s’incliner et peut-être même à parler français, n’étaient ni nécessaires, ni souhaitables, n’étaient pas la chose qui convenait… Il était debout, et la regardait parler en riant, exactement comme Pribislav Hippe, autrefois, avait parlé, en riant dans le préau du lycée : sa bouche s’ouvrait assez largement, et ses yeux obliques, au-dessus des pommettes, s’étiraient en des fentes étroites. Ce n’était pas « joli » du tout, mais c’était ainsi, et pour un amoureux le jugement esthétique de la raison a aussi peu de portée que le jugement moral.

– Vous aussi attendez des missives, ingénieur ?

Seul, un trouble-fête pouvait parler ainsi. Hans Castorp tressaillit et se tourna vers M. Settembrini, qui était debout en face de lui, et qui souriait. C’était le sourire fin et « humaniste » avec lequel il avait salué naguère, pour la première fois, le nouvel arrivant près du banc au bord du ruisseau, et, comme l’autre fois, Hans Castorp rougit lorsqu’il vit ce sourire. Mais aussi fréquemment qu’il eût essayé d’éconduire, dans ses songes, le « joueur d’orgue de Barbarie », parce qu’il « dérangeait ici », l’homme éveillé est meilleur que celui qui rêve, et Hans Castorp prit conscience de ce sourire non seulement pour sa confusion mais encore avec le sentiment d’en avoir besoin, et avec reconnaissance. Il dit :

– Mon Dieu, des missives, monsieur Settembrini. Je ne suis pas un ambassadeur ! Peut-être y a-t-il là une carte postale pour l’un de nous. Mon cousin est justement allé voir.

– À moi, le diable boiteux, là devant, m’a déjà remis ma petite correspondance, dit Settembrini.

Et il porta la main à la basque de son inévitable redingote.

– Des choses intéressantes, des choses d’une portée littéraire et sociale indéniable. Il s’agit d’un ouvrage encyclopédique, auquel un institut humanitaire me fait l’honneur de me convier à collaborer… Bref, du beau travail.

M. Settembrini s’interrompit.

– Mais vos affaires ? demanda-t-il. Où en êtes-vous donc ? Où en est, par exemple, le processus de votre assimilation ? En somme, vous n’êtes pas encore au milieu de nous depuis si longtemps pour que la question ne soit plus à l’ordre du jour.

– Merci, monsieur Settembrini ; j’éprouve toujours quelques difficultés. Il est possible que cela continue jusqu’au dernier jour. Il en est qui ne s’habituent jamais, m’a dit mon cousin dès mon arrivée. Mais on s’habitue à ne pas s’habituer.

– Un processus compliqué, rit l’Italien, une singulière manière de s’assimiler. Naturellement, la jeunesse est capable de tout. Elle ne s’habitue pas, mais elle prend racine.

– Et en définitive, nous ne sommes pas ici dans une mine sibérienne.

– Non ! Oh ! vous avez une prédilection pour des comparaisons orientales. Très explicable. L’Asie nous dévore. Partout où l’on jette les yeux, des visages tartares.

Et M. Settembrini tourna discrètement la tête par-dessus l’épaule.

– Dschingis-khan, dit-il, yeux de loups des steppes, neige et eau-de-vie, knout, casemates et christianisme. On devrait élever ici un autel à Pallas Athéné, – par manière de défense. Voyez-vous là devant un de ces Ivan Ivanovitch sans linge blanc qui se dispute avec le procureur Paravant ? Chacun veut avoir le pas sur l’autre pour recevoir son courrier. Je ne sais pas qui des deux a raison, mais, à mon sentiment, le procureur est sous la protection de la déesse. Il a beau être un âne, du moins entend-il le latin.

Hans Castorp rit, – ce qui n’arrivait jamais à M. Settembrini. On ne pouvait pas du tout l’imaginer riant jovialement ; il ne dépassait jamais ce plissement fin et sec aux commissures de ses lèvres. Il regarda rire le jeune homme et l’interrogea ensuite :

– Votre cliché, l’avez-vous déjà reçu ?

– Je l’ai reçu, confirma Hans Castorp, d’un ton important. Il y a quelque temps déjà. Le voici.

Et il plongea sa main dans la poche intérieure de sa veste.

– Ah ! vous l’avez dans votre portefeuille. Comme une pièce d’identité en quelque sorte, un passeport ou une carte de membre. Très bien. Faites voir.

Et M. Settembrini leva la petite plaque de verre, encadrée d’une bande de papier noir, pour la tenir, entre l’index et le pouce de sa main gauche, contre la lumière : un geste très courant, et que l’on pouvait fréquemment observer ici. Sa figure aux yeux noirs taillés en amande grimaça légèrement lorsqu’il examina la funèbre photographie, sans laisser voir tout à fait nettement si ce n’était qu’un effort pour mieux y voir ou pour tout autre chose.

– Eh bien, dit-il ensuite. Je vous rends votre passeport, merci bien.

Et il remit la plaque à son propriétaire, la lui tendit de côté par-dessus son propre bras, en détournant la tête.

– Avez-vous vu les lignes calcinées ? demanda Hans Castorp. Et les nœuds ?

– Vous savez, répondit Settembrini, lentement, ce que je pense de l’importance de ces produits. Vous savez aussi que ces taches et ces ombres là dedans sont pour la plupart d’origine physiologique. J’ai examiné des centaines de clichés qui avaient à peu près l’aspect du vôtre, et qui laissaient au jugement toute latitude de décider si oui ou non elles constituaient une pièce justificative. Je parle en amateur, mais malgré tout en amateur qui a des années d’expérience.

– Votre propre passeport est-il plus vilain ?

– Oui, un peu moins favorable. D’ailleurs, je sais que même nos chefs et supérieurs ne fondent aucun diagnostic sur ce jouet à lui seul. Et vous avez donc l’intention d’hiverner chez nous ?

– Mon Dieu, oui… Je commence à m’habituer à la pensée que je ne redescendrai d’ici qu’avec mon cousin.

– C’est-à-dire que vous commencez à vous habituer à ne pas… Vous formulez cela très spirituellement. J’espère que vous avez reçu vos affaires, – des vêtements chauds, des chaussures solides.

– Tout, tout est parfaitement en ordre, monsieur Settembrini. J’ai prévenu mes parents, et notre gouvernante m’a tout envoyé par exprès. Je peux donc tenir.

– Cela me rassure. Mais, halte ! vous avez besoin d’un sac, d’un sac de fourrure, – à quoi pensons-nous ? – Cet été tardif est trompeur ; d’une heure à l’autre, nous pouvons être en plein hiver. Vous passerez ici les mois les plus froids…

– Oui, le sac de couchage, dit Hans Castorp, c’est sans doute un accessoire nécessaire. J’y ai déjà songé en passant, et me suis dit que mon cousin et moi, nous descendrions un de ces jours à Davos-Platz pour en acheter un. On n’en a plus jamais besoin ensuite, mais en somme, pour quatre à six mois, cela en vaut la peine.

– Cela en vaut la peine, cela en vaut la peine, ingénieur, dit doucement M. Settembrini, en s’approchant du jeune homme. Mais savez-vous que c’est effrayant de vous voir jongler avec les mots ! Effrayant parce que c’est anormal et étranger à votre nature, parce que cela ne tient qu’à la docilité de votre âge. Ah ! cette excessive faculté d’adaptation de la jeunesse ! La jeunesse est le désespoir des éducateurs, parce qu’elle est avant tout prête à faire ses preuves dans le pire. Ne parlez pas, jeune homme, comme vous entendez parler ici, mais en conformité avec votre manière d’être européenne. Ici, il y a surtout beaucoup d’Asie en l’air, ce n’est pas en vain que cela grouille de types de la Mongolie moscovite. Ces gens – et Settembrini, du menton, fit un mouvement en arrière, par-dessus son épaule, – ne vous orientez pas intérieurement sur eux, ne vous laissez pas infecter par leurs conceptions, opposez bien plutôt votre nature, votre nature supérieure à la leur, et tenez sacré ce qui, par nature et par votre origine, doit être sacré pour vous, fils de l’Occident, du divin Occident, fils de la civilisation : je veux dire le Temps, par exemple. Ce galvaudage, cette prodigalité généreuse dans l’emploi du temps est de style asiatique, et sans doute est-ce la raison pour laquelle les enfants de l’Orient se plaisent ici. N’avez-vous jamais remarqué que lorsqu’un Russe dit « quatre heures », ce n’est pas plus que lorsque quelqu’un de nous dit « une heure » ? Il tombe sous le sens que la nonchalance de ces gens à l’égard du temps est en rapport avec la sauvage immensité de leur pays. Où il y a beaucoup d’espace, il y a beaucoup de temps ; ne dit-on pas qu’ils sont le peuple qui « a le temps » et qui peut attendre ? Nous autres Européens, nous ne le pouvons pas. Nous avons aussi peu de temps que notre noble continent, découpé avec tant de finesse, a d’espace ; nous sommes astreints à administrer l’un comme l’autre avec précision, nous devons songer à l’utile, à l’utilité, ingénieur ! Prenez nos grandes villes comme symbole, ces centres et ces foyers de la civilisation, ces cratères de la pensée ! Dans la mesure où le terrain monte en prix, où le gaspillage de l’espace y devient une impossibilité, le temps, – remarquez-le ! – y devient également de plus en plus précieux. Carpe diem ! C’est un citadin qui a chanté ainsi. Le temps est un don des dieux, prêté à l’homme pour qu’il en tire parti, pour qu’il en tire un parti utile, ingénieur, au service du progrès de l’humanité.

Même ces derniers mots, – et quelque obstacle que la langue allemande pût opposer à sa langue méditerranéenne, – M. Settembrini les avait prononcés d’une manière agréablement sonore, claire, et l’on peut presque dire, plastique. Hans Castorp ne répondit pas autrement que par la révérence brève, raide et empruntée d’un élève qui vient de recevoir une leçon tenant du blâme. Qu’eût-il dû répondre ? Cette conversation très personnelle que M. Settembrini avait engagée avec lui, le dos tourné à tous les autres pensionnaires et presque en chuchotant, avait eu un caractère trop objectif, trop peu mondain, avait trop peu ressemblé à une conversation proprement dite pour que le tact eût permis même de formuler une approbation. On ne répond pas à un professeur : « Comme vous avez bien dit ça ! » Hans Castorp, autrefois, l’avait dit à plusieurs reprises, comme pour se maintenir sur un pied d’égalité mondaine avec Settembrini ; mais l’humaniste n’avait jamais parlé avec une insistance aussi didactique ; il ne lui restait qu’à encaisser la réprimande, étourdi comme un écolier par tant de morale.

On voyait d’ailleurs à l’expression de M. Settembrini que, même dans le silence, l’activité de son esprit se poursuivait. Il se tenait toujours immédiatement contre Hans Castorp, de sorte que celui-ci dut même le rejeter légèrement en arrière, et ses yeux noirs étaient suspendus avec la fixité aveugle d’un homme absorbé par sa pensée au visage du jeune homme.

– Vous souffrez, ingénieur, poursuivit-il, vous souffrez comme un égaré. Qui ne s’en apercevrait pas à votre expression ? Mais votre attitude en face de la souffrance devrait être une conduite européenne, non pas la conduite de l’Orient, cet Orient efféminé et morbide qui délègue ici tant de malades… La pitié et la patience infinie, telle est sa manière d’affronter le mal. Ce ne peut, ce ne doit être la vôtre ! Nous parlions tout à l’heure de mon courrier… Voyez-vous, ici… Ou, mieux encore, venez ! Il est impossible ici… Nous nous retirons, nous entrons là, de l’autre côté… Je vais vous faire des confidences qui… Venez !

Et, faisant volte-face, il entraîna Hans Castorp hors du vestibule, dans le premier salon, le plus voisin du portail qui était aménagé en salle de lecture et de travail, et où aucun pensionnaire ne se tenait pour le moment. Il y avait des boiseries en chêne sous la voûte claire, des bibliothèques, une table entourée de chaises et couverte de journaux encadrés au centre, et des tables pour écrire sous les arceaux des fenêtres. M. Settembrini s’avança jusque dans le voisinage d’une de ces fenêtres. Hans Castorp le suivit. La porte demeura ouverte.

– Ces papiers, dit l’Italien, en tirant d’une main pressée, de la poche de sa basque, gonflée comme une bourse, une liasse, une volumineuse enveloppe déjà ouverte, et son contenu, – divers imprimés ainsi qu’une lettre – et en les faisant glisser à travers ses doigts sous les yeux de Hans Castorp, ces papiers portent en langue française l’en-tête : « Ligue Internationale pour l’organisation du Progrès. » On me les envoie de Lugano, où se trouve une section de la Ligue. Vous vous informez de ses principes, de ses buts ? Je vous les indiquerai en deux mots. La Ligue pour l’organisation du Progrès déduit de la doctrine évolutionniste de Darwin cette vue philosophique que la vocation naturelle la plus profonde de l’humanité est de se perfectionner elle-même. Elle en conclut encore que c’est le devoir de chacun qui veut répondre à cette vocation naturelle, de collaborer activement au progrès de l’humanité. Nombreux sont ceux qui ont entendu cet appel ; le nombre des membres de la Ligue en France, en Italie, en Espagne, en Turquie, et même en Allemagne, est considérable. Moi aussi, j’ai l’honneur de figurer comme tel sur les registres de la Ligue.

Un programme de réformes de grand style a été élaboré selon des méthodes scientifiques, programme qui embrasse toutes les possibilités présentes de perfectionnement de l’organisme humain. On étudie le problème de la santé de notre race, on examine toutes les méthodes pour combattre la dégénérescence qui est sans doute une conséquence inquiétante de l’industrialisation croissante. De plus, la Ligue s’emploie en faveur de la fondation d’universités populaires, de la suppression de la lutte des classes par toutes les réformes sociales qui peuvent contribuer à ce dessein, enfin de la suppression des conflits entre les peuples, de la guerre, par le développement du droit international. Vous le voyez, les efforts de la Ligue sont généreux et largement conçus. Plusieurs revues internationales témoignent de son activité, des revues mensuelles qui, en trois ou quatre langues, rendent compte d’une manière fort intéressante du développement et des progrès de l’humanité cultivée, de nombreux groupes locaux ont été fondés en divers pays, et doivent exercer une action civilisatrice et éducatrice dans le sens de l’idéal progressiste par des réunions contradictoires et des solennités dominicales. Mais la Ligue s’applique surtout à aider, par sa documentation, les partis politiques progressistes de tous pays… Vous me suivez, ingénieur ?

– Absolument ! répondit Hans Castorp avec une vivacité précipitée. Ce disant, il avait l’impression d’un homme qui glisse et qui réussit tout juste à se maintenir sur ses pieds.

M. Settembrini parut satisfait.

– Je suppose que ce sont des perspectives nouvelles et surprenantes que je vous ouvre là.

– Oui, je dois avouer que c’est la première fois que j’entends parler de ces… de ces efforts.

– Ah ! Que n’en avez-vous entendu parler plus tôt ! Mais peut-être n’est-il pas encore trop tard. Donc, ces imprimés… Vous voulez savoir de quoi ils traitent ? Écoutez-moi donc ! Ce printemps-ci, une assemblée générale solennelle de la Ligue a eu lieu à Barcelone. Vous savez que cette ville peut s’enorgueillir de relations particulières avec l’idéal politique du progrès. Le congrès siégea pendant une semaine, avec des banquets et des solennités de toute sorte. Mon Dieu, mon intention était de m’y rendre, j’éprouvais le désir le plus vif de prendre part à ses délibérations. Mais ce gredin de docteur me l’a interdit en me menaçant de mort, et que voulez-vous ? j’ai eu peur de la mort, et je n’y suis pas allé. J’étais désespéré, comme bien vous le pensez, de ce tour que me jouait ma santé précaire. Rien n’est plus douloureux que lorsque la partie animale, organique, de nous-mêmes nous empêche de servir la raison. D’autant plus vive est ma satisfaction de cette lettre du bureau de Lugano… Vous êtes curieux de son contenu ? Je le crois volontiers. Quelques rapides renseignements… La « Ligue pour l’organisation du Progrès », consciente que sa tâche consiste à préparer le bonheur de l’humanité en d’autres termes : à combattre et à éliminer finalement la souffrance humaine par un effort social approprié, considérant d’autre part que cette tâche très haute ne peut être accomplie qu’au moyen de la science sociologique, dont le but dernier est l’État parfait, – la Ligue donc a décidé à Barcelone la publication d’une œuvre en de nombreux volumes qui portera le titre « Sociologie de la Souffrance » et où les maux de l’humanité, toutes leurs catégories et leurs variétés, devront faire l’objet d’une étude systématique et complète. Vous m’objecterez : à quoi servent les catégories, les variétés et les systèmes ? Je vous réponds : Ordonnance et sélection sont le commencement de la domination, et l’ennemi le plus dangereux c’est l’ennemi inconnu. Il faut tirer l’espèce humaine des stades primitifs de la peur et de l’apathie résignée, et l’entraîner dans la phase de l’activité consciente. Il faut éclairer sa religion, lui faire entendre que les effets disparaissent dont on a commencé, avant de les supprimer, de découvrir les causes, et que presque tous les maux de l’individu sont des maladies de l’organisme social. Bon ! Tel est donc le dessein de la « pathologie sociale ». En une vingtaine de volumes du format de dictionnaire, elle énumérera et étudiera tous les cas de souffrances humaines qui se peuvent imaginer, depuis les plus personnelles et les plus intimes jusqu’aux grands conflits de groupes, aux maux qui découlent d’hostilités de classes et de heurts internationaux ; bref elle dénoncera les éléments chimiques dont les mélanges et les combinaisons multiples déterminent toutes les souffrances humaines, et en prenant pour ligne de conduite la dignité et le bonheur de l’humanité, elle lui proposera au moins les moyens et les mesures qui paraîtront indiqués pour éliminer les causes de ces maux. Des spécialistes avertis du monde de la science européenne, des médecins, des économistes et des psychologues se partageront la rédaction de cette encyclopédie des maux, et le bureau central de rédaction à Lugano sera le confluent de ces divers articles. Vos yeux me demandent quel rôle doit me revenir dans tout cela ? Laissez-moi terminer. Les belles-lettres, non plus, ne doivent pas être négligées dans cette grande œuvre, pour autant qu’elles ont précisément pour objet les souffrances humaines. Aussi a-t-on prévu un volume à part qui, pour la consolation et l’enseignement de ceux qui souffrent, doit grouper et analyser brièvement tous les chefs-d’œuvre de la littérature universelle qui concernent chacun de ces conflits ; et telle est la tâche que, par la lettre que voici, on confie à votre humble serviteur.

– Pas possible, Monsieur Settembrini ! S’il en est ainsi, laissez-moi vous féliciter de tout cœur. Voilà une tâche magnifique et vraiment faite pour vous, me semble-t-il. Je ne suis pas du tout surpris que la Ligue ait pensé à vous. Et comme cela doit vous réjouir de pouvoir aider à présent à combattre les souffrances humaines.

– C’est un long travail, dit M. Settembrini, songeur, qui exige beaucoup de circonspection et de lectures, ajouta-t-il, tandis que son regard semblait se perdre dans la multiplicité de sa tâche, d’autant plus qu’en effet les belles-lettres se sont presque régulièrement donné la souffrance pour objet et que même des chefs-d’œuvre de deuxième et troisième ordre s’en occupent en quelque manière. N’importe, ou plutôt, tant mieux ! Si vaste que puisse être cette tâche, elle est de toute façon de celles dont on peut, à la rigueur, s’acquitter en ce maudit séjour, quoique j’espère ne pas être contraint de l’achever ici. On ne peut pas en dire autant, poursuivit-il en se rapprochant à nouveau de Hans Castorp et en baissant la voix jusqu’au chuchotement, on ne peut pas en dire autant des devoirs que la nature vous impose, à vous, ingénieur. C’est là où je voulais en venir et c’est là ce que je voulais vous rappeler. Vous savez combien j’admire votre profession, mais comme c’est une profession pratique, non pas une profession intellectuelle, vous ne pouvez l’exercer, contrairement à ce qui en est de moi, que là-bas, dans le monde. Ce n’est qu’au pays plat que vous pouvez être Européen, combattre activement la douleur, à votre manière, favoriser le progrès, utiliser votre temps. Je vous ai parlé de la tâche qui m’incombe pour vous faire souvenir, pour vous rendre à vous-même, pour redresser vos conceptions qui, apparemment, commencent à se brouiller sous des influences atmosphériques. J’insiste auprès de vous : Ayez de la tenue ! Soyez fier et ne vous égarez pas au milieu de ce qui vous est étranger. Évitez ce marécage, cet îlot de Circé, vous n’êtes pas assez Ulysse pour y séjourner impunément. Vous marcherez à quatre pattes, vous vous penchez déjà vers vos extrémités antérieures, bientôt vous commencerez à grogner… Prenez garde !

Tout en exhortant doucement Hans Castorp, l’humaniste avait hoché la-tête avec insistance. Il se tut, les yeux baissés et les sourcils froncés. Il était impossible de lui répondre sur un mode plaisant, ou évasivement, comme Hans Castorp avait pris l’habitude de le faire, et comme cette fois encore, il en envisagea un instant la possibilité. Lui aussi avait baissé les paupières. Puis il haussa les épaules, et dit tout aussi doucement :

– Que dois-je faire ?

– Ce que je vous ai dit.

– C’est-à-dire : repartir ?

M. Settembrini se tut.

– Voulez-vous dire que je dois retourner chez moi ?

– Je vous ai conseillé cela dès le premier soir, ingénieur.

– Oui, et alors j’étais libre de le faire, bien que je jugeasse déraisonnable de jeter ainsi le manche après la cognée, simplement parce que l’air d’ici me portait un peu sur les nerfs. Mais depuis, la situation a tout de même changé. Depuis, il y a eu cette consultation après laquelle le docteur Behrens m’a dit clairement que ce n’était pas la peine de rentrer, puisque sous peu je me verrais contraint de remonter ici, et que si je continuais cette vie dans la plaine, que je le veuille ou non, tout le lambeau de poumon s’en irait au diable.

– Je sais, maintenant vous avez votre justification en poche.

– Oui, vous dites cela ironiquement… avec cette ironie de bon aloi, naturellement, celle qui ne prête à aucun malentendu, qui est une forme directe et classique de rhétorique, – vous voyez, je me rappelle vos propres termes –. Mais pouvez-vous prendre la responsabilité, devant cette photographie, et après les résultats de la radioscopie, et après le diagnostic du docteur, de me conseiller de rentrer chez moi ?

M. Settembrini hésita un instant. Puis il se redressa, ouvrit les yeux, qu’il fixa sur Hans Castorp, fermes et noirs, et répondit avec un accent qui ne manquait pas d’une certaine intention théâtrale et d’une recherche de l’effet :

– Oui, ingénieur, je suis prêt à prendre cette responsabilité.

Mais l’attitude de Hans Castorp, elle aussi, s’était raffermie à présent. Il se tenait les talons joints et regardait en face M. Settembrini. Cette fois, c’était un duel. Hans Castorp tenait tête. Des influences toutes proches le fortifiaient. Ici il y avait un pédagogue, et là tout près il y avait une femme aux yeux bridés. Il ne s’excusa même pas de ce qu’il allait dire ; il n’ajouta pas : « ne m’en veuillez pas ». Il répondit :

– Alors, vous êtes plus prudent pour vous que pour autrui ! Vous n’êtes pas allé, vous, à Barcelone, au congrès des progressistes en dépit de l’interdiction du médecin. Vous avez eu peur de la mort et vous êtes resté ici.

Jusqu’à un certain point la pose de M. Settembrini était incontestablement ébranlée. Il ne sourit pas tout à fait sans peine et dit :

– Je sais apprécier une repartie prompte, même lorsque sa logique frise le sophisme. Il me répugne de concourir dans cet odieux concours qui est d’usage ici ; sinon, je vous répondrais que je suis sensiblement plus malade que vous : malheureusement si malade que je ne conserve plus l’espoir de jamais quitter ce lieu et de pouvoir retourner dans le monde d’en bas, qu’en me dupant moi-même par des artifices. À l’instant où il me paraîtra tout à fait indécent de maintenir plus longtemps cette illusion, je quitterai cet établissement et occuperai pour le restant de mes jours un logement privé, quelque part, dans la vallée. Ce sera triste, mais comme la sphère de mon travail est la plus libre et la plus idéale, cela ne m’empêchera pas de servir jusqu’à mon dernier souffle la cause de l’humanité et de faire front contre l’esprit de la maladie. J’ai déjà attiré votre attention sur la différence qu’il y a à cet égard entre nous. Ingénieur, vous n’êtes pas un homme fait pour défendre ici la meilleure part de vous-même, je l’ai vu dès notre première rencontre. Vous me reprochez de ne pas être parti pour Barcelone. Je me suis soumis à l’ordre du médecin, pour ne pas me faire périr prématurément. Mais je l’ai fait sous plus fortes réserves, non sans que mon esprit ait protesté orgueilleusement et douloureusement contre l’injonction de mon corps pitoyable. Cette protestation est-elle aussi vivante en vous tandis que vous obéissez aux prescriptions des puissances d’ici, ou n’est-ce pas bien plutôt au corps et à sa tendance néfaste que vous obéissez avec trop d’empressement… ?

– Pourquoi en voulez-vous au corps ? interrompit rapidement Hans Castorp, et il regarda l’Italien de ses yeux bleus grands ouverts dont le blanc était strié de veines rouges. Sa folle témérité lui donnait le vertige, et il s’en rendait compte. « De quoi parlé-je ? pensait-il. Cela devient formidable. Mais me voici sur le pied de guerre avec lui, et, tant que ça ira, je ne lui laisserai pas le dernier mot. Naturellement, il finira par l’avoir quand même, mais ça ne fait rien, j’y trouverai toujours mon profit. Je vais l’exciter. » Il compléta son objection :

– N’êtes-vous pas humaniste ? Comment pouvez-vous être mal disposé envers le corps ?

Settembrini sourit, cette fois sans contrainte, et sûr de lui.

– « Que reprochez-vous à l’analyse ? » cita-t-il, la tête sur l’épaule. « Êtes-vous mal disposé envers l’analyse ? » Vous me trouverez toujours prêt à vous donner la réplique, ingénieur, dit-il en s’inclinant et en saluant d’un geste de la main le plancher, surtout lorsque vous faites preuve d’esprit dans vos objections. Vous ne parlez pas sans élégance. Humaniste, certes ; je le suis. Vous ne me convaincrez jamais de tendances ascétiques. J’approuve, j’honore et j’aime le corps, comme j’approuve, j’honore et j’aime la forme, la beauté, la liberté, la gaieté et la jouissance, – comme je représente le monde des intérêts vitaux contre la fuite sentimentale hors du monde, le classicismo contre le romantisme. Je pense que ma position ne comporte pas d’équivoque. Mais il y a une puissance, un principe auxquels va ma plus haute approbation, mon hommage suprême et ultime, et mon amour, et cette puissance, ce principe, c’est l’esprit. Quelque répugnance que j’éprouve à voir opposer au corps je ne sais quel tissu et quel fantôme de clair de lune que l’on appelle « l’âme », dans l’antithèse entre corps et esprit, le corps signifie le principe mauvais et diabolique, car le corps est nature, et la nature – opposée comme vous le faites, à l’esprit, à la raison, je le répète – est mauvaise, mystique et mauvaise. « Vous êtes humaniste ! » Sans doute, je le suis, car je suis un ami de l’homme, comme Prométhée l’était, un amoureux de l’humanité et de sa noblesse. Mais cette noblesse est sise dans l’esprit, dans la Raison, et c’est pourquoi vous me ferez en vain le reproche d’obscurantisme chrétien… »

Hans Castorp se défendit du geste.

– … Vous élèverez en vain ce reproche, persista Settembrini, si l’humanisme, en son noble orgueil, éprouve la soumission de l’esprit au corps, à la nature d’un jour, comme une humiliation, comme une insulte. Savez-vous que l’on nous a transmis cette parole du grand Plotin qu’il avait « honte d’avoir un corps » ? demanda Settembrini et il exigeait si sérieusement une réponse que Hans Castorp fut obligé d’avouer qu’il entendait cela pour la première fois.

– Porphyre nous a transmis cette parole. Elle est absurde, si vous voulez. Mais l’absurde est ce qui est spirituellement vaillant, et rien ne peut être au fond plus mesquin que l’objection de l’absurdité là où l’esprit tend à maintenir sa dignité contre la nature, se refuse à abdiquer devant elle… Avez-vous entendu parler du tremblement de terre de Lisbonne ?

– Non, – un tremblement de terre ? Je ne vois pas de journaux ici…

– Vous me comprenez mal. Soit dit en passant il est regrettable – et cela caractérise ce lieu – que vous négligiez ici de lire les journaux. Mais vous vous méprenez, le phénomène naturel auquel je fais allusion, n’est pas récent, il s’est produit voici quelque cent cinquante ans…

– Ah ! oui, attendez donc, – c’est juste. J’ai lu que Gœthe avait dit à ce moment-là, la nuit, à Weimar, dans sa chambre à coucher, à son domestique…

– Ah ! ce n’est pas de cela que je voulais parler, l’interrompit Settembrini en fermant les yeux et en agitant en l’air sa petite main brune. D’ailleurs, vous confondez les catastrophes. Vous pensez au tremblement de terre de Messine. Je veux dire la secousse qui a éprouvé Lisbonne, en 1755.

– Excusez-moi.

– Eh bien, Voltaire s’est élevé contre elle.

– C’est-à-dire… comment ? Il s’est élevé ?

– Il s’est révolté, oui. Il n’a pas admis cette fatalité brutale ; et le fait même, il s’est refusé à abdiquer devant lui. Il a protesté au nom de l’esprit et de la Raison contre ce scandaleux excès de la nature dont les trois quarts d’une ville florissante et des milliers de vies humaines ont été victimes… Vous êtes surpris ? vous souriez ? Étonnez-vous toujours ; quant au sourire, je prends la liberté de vous le reprocher ! L’attitude de Voltaire était celle d’un vrai descendant de ces authentiques Gaulois qui envoyaient leurs flèches contre le ciel… Voyez-vous, ingénieur, voilà bien l’hostilité de l’esprit contre la nature, sa fière méfiance envers elle, sa noble obstination dans le droit à la critique à l’égard de cette puissance mauvaise et contraire à la Raison. Car la nature est une puissance et c’est se montrer servile que d’accepter la puissance, que de s’en accommoder… Notez bien : de s’en accommoder intérieurement. Il n’en est pas autrement de cet humanisme qui ne se laisse impliquer dans aucune contradiction, qui ne se rend coupable d’aucune rechute dans l’hypocrisie chrétienne, lorsqu’elle se décide à voir dans le corps le principe mauvais et adverse. La contradiction que vous croyez apercevoir est au fond toujours la même. « Pourquoi en voulez-vous à l’analyse ? » Je ne lui en veux pas… lorsqu’elle est le fait de l’enseignement, de l’affranchissement et du Progrès. Je lui en veux lorsqu’elle porte en elle le haut-goût nauséabond du tombeau. Il n’en va pas autrement du corps. Il faut l’honorer et le défendre lorsqu’il s’agit de son émancipation et de sa beauté, de la liberté des sens, du bonheur, du plaisir. Il faut le mépriser pour autant qu’il s’oppose au mouvement vers la lumière comme principe de gravité et d’inertie, lui répugner pour autant qu’il représente le principe de la maladie et de la mort, pour autant que son esprit spécifique est l’esprit de la perversion, l’esprit de la décomposition, de la volupté et de la honte…

Settembrini avait prononcé ces derniers mots debout tout près de Hans Castorp, presque sans accent, et très vite, pour en finir. Mais la délivrance s’approchait pour Hans Castorp cerné. Joachim, deux cartes postales en main, entra dans la salle de lecture, le discours du littérateur fut interrompu, et l’habileté avec laquelle il sut faire prendre à son visage une expression légère et mondaine ne manqua pas de faire impression sur son élève, si l’on pouvait nommer ainsi Hans Castorp.

– Vous voilà, lieutenant ! Vous devez avoir cherché votre cousin, pardonnez-moi. Nous avons engagé une conversation, et, si je ne me trompe, nous avons eu une petite querelle. Ce n’est pas un mauvais raisonneur que votre cousin, un jouteur assez dangereux dans la controverse, lorsqu’elle lui tient à cœur.

HUMANIORA[4]

Hans Castorp et Joachim Ziemssen, en pantalons blancs et en vareuses bleues, étaient, après le dîner, assis au jardin. C’était encore une de ces journées d’octobre tant vantées, une journée à la fois chaude et légère, joyeuse et amère, avec un bleu d’une profondeur méridionale au-dessus de la vallée dont les pacages, sillonnés de chemins et habités, verdoyaient encore gaiement dans le fond, et dont les pentes couvertes de forêts rugueuses renvoyaient le son des clarines, ce pacifique tintement de fer-blanc, ingénument musical, qui flottait, clair et paisible, à travers les airs calmes, rares et vides, approfondissant l’atmosphère de fête qui domine ces hautes contrées.

Les cousins étaient assis sur un banc, au bout du jardin, devant un rond-point de petits sapins. L’endroit était situé au bord nord-ouest de la plate-forme enclose, qui, surélevée de cinquante mètres au-dessus de la vallée, formait le piédestal de la propriété du Berghof. Ils se taisaient. Hans Castorp fumait. Il en voulait secrètement à Joachim parce que celui-ci, après le dîner, n’avait pas voulu prendre part à la réunion dans la véranda, et, contre son gré, l’avait obligé à venir dans le calme du jardin, en attendant qu’ils reprissent leur cure de repos. C’était tyrannique de la part de Joachim. En somme, ils n’étaient pas des frères siamois. Ils pouvaient se séparer si leurs penchants n’étaient pas les mêmes ! Hans Castorp, après tout, n’était pas ici pour tenir compagnie à Joachim, il était lui-même un malade. Il boudait, tout à sa rancune, et se consolait avec son Maria Mancini. Les mains dans les poches de son veston, ses pieds chaussés de noir étendus devant lui, il tenait entre les lèvres, en le laissant pendre légèrement, le long cigare d’un gris mat qui se trouvait encore dans le premier stade de la combustion – c’est-à-dire : dont il n’avait pas encore fait tomber la cendre de l’extrémité tronquée, – et après le repas lourd il jouissait de cet arôme dont il avait complètement repris possession. Si sa manière de s’accoutumer à ce séjour ici consistait en ceci qu’il s’habituait à ne pas s’habituer, à en juger par les réactions chimiques de son estomac, par les nerfs de ses muqueuses sèches portées à saigner, l’assimilation, apparemment, s’était quand même accomplie : insensiblement et sans qu’il eût pu poursuivre ce progrès, au gré des jours, de ces soixante-cinq ou soixante-six jours, il avait reconstitué toute la jouissance organique qu’il tirait de cet excitant ou de ce stupéfiant végétal préparé avec soin. Il était heureux d’avoir retrouvé son pouvoir. La satisfaction morale multipliait la satisfaction physique. Pendant toute la durée de son séjour au lit, il avait épargné sa provision de quelque deux cents cigares ; et il en restait encore. Mais en même temps que son linge, que ses vêtements d’hiver, il s’était fait envoyer par Schalleen encore cinq cents pièces de l’excellente marchandise brémoise, pour être paré à toute éventualité. C’étaient de jolies cassettes laquées, ornées d’une mappemonde, de beaucoup de médailles et d’un pavillon d’exposition entouré de drapeaux flottants et décorés d’or.

Tandis qu’ils étaient assis, voici venir le docteur Behrens à travers le jardin. Il avait pris part ce jour-là au dîner, dans la salle à manger ; à la table de Mme Salomon on l’avait vu joindre ses immenses mains devant l’assiette. Ensuite il s’était sans doute attardé sur la terrasse, avait fait entendre quelques notes personnelles, avait probablement exécuté le tour de force du lacet de soulier, pour quelqu’un qui ne l’avait pas encore vu. Et le voilà qui venait par le chemin de gravier, d’une allure nonchalante, sans blouse, vêtu d’une jaquette à petits carreaux, le melon en bataille, ayant, lui aussi, dans la bouche, un cigare qui était très noir et d’où il tirait de grands nuages de fumée blanchâtre. Sa tête, sa figure aux joues bleuâtres et échauffées, le nez camus, les yeux humides et bleus avec la moustache retroussée, semblaient petits, en tenant compte de sa longue silhouette légèrement penchée et cassée, des dimensions de ses mains et de ses pieds. Il était énervé : il sursauta visiblement en apercevant les cousins, et parut même un peu confus parce qu’il fut obligé d’aller droit à leur rencontre. Il les salua à sa manière ordinaire, jovialement et avec une de ses expressions habituelles, par un : « Tiens, tiens, Timothée[5] ! », tout en appelant la bénédiction du ciel sur leur digestion et en les invitant à rester assis quand ils voulurent se lever en son honneur.

– Dispensés, dispensés ! Pas tant de façons avec un homme simple comme moi. C’est un honneur qui ne me revient pas du tout, d’autant que vous êtes des malades, l’un comme l’autre. Vous n’avez pas besoin de ça. Rien à dire contre la situation telle qu’elle est.

Et il resta debout en face d’eux, le cigare entre l’index et le médium de sa droite gigantesque.

– Comment trouvez-vous votre quenouille du père Nicot, Castorp ? Faites voir, je suis connaisseur et amateur. La cendre est bonne. Quelle est cette brune beauté ?

– Maria Mancini, Postre de Banquett, de Brème, docteur. Il ne coûte presque rien, dix-neuf pfennigs en tout, mais il a un bouquet comme vous ne le trouvez pas d’habitude dans ces prix-là. Sumatra-Havane, comme vous le voyez. J’en ai pris l’habitude. C’est un mélange plein de ressources et très savoureux mais léger à la langue. Il aime qu’on lui laisse longtemps ses cendres, je les fais tomber deux fois au plus. Naturellement il a aussi ses petits caprices, mais le contrôle de la fabrication doit être très minutieux, car le Maria est très solide dans ses qualités et tire avec une régularité parfaite. Puis-je vous en offrir un ?

– Merci. Nous pouvons faire un échange.

Et ils tirèrent leurs porte-cigares.

– Celui-ci a de la race, dit le conseiller, en tendant sa marque. Du tempérament, vous savez, juteux et fort. Saint-Félix Brésil, je m’en suis toujours tenu à ce type. Un vrai remède contre les soucis, qui brûle comme une eau-de-vie, et surtout vers la fin il a quelque chose de fulminant. On recommande une certaine retenue dans les rapports avec lui, on ne peut pas allumer un cigare après l’autre, ce serait au-dessus des forces d’un homme. Mais j’aime mieux une seule bonne bouffée que de la vapeur d’eau pendant toute une journée.

Ils retournèrent entre les doigts les cadeaux qu’ils venaient d’échanger, examinèrent avec une précision de connaisseur ces corps sveltes qui, avec leurs côtes obliques et parallèles, leurs bandes en relief, leurs veines saillantes qu’on eût dit mues par une pulsation, les petites aspérités de leur peau, le jeu de la lumière sur leurs surfaces et leurs arêtes, avaient quelque chose d’organique et de vivant. Hans Castorp exprima cette impression :

– Ces cigares-là, c’est une chose vivante. Ils respirent véritablement. Chez moi, j’avais eu l’idée de conserver Maria Mancini dans une boîte étanche en fer-blanc, pour le mettre à l’abri de l’humidité. Me croirez-vous qu’il est mort ? Il périt et fut mort en l’espace d’une semaine, – plus que des cadavres coriaces !

Et ils échangèrent leurs expériences sur la meilleure façon de conserver des cigares, en particulier des cigares d’importation. Le conseiller aimait les cigares importés, il n’aurait fumé de préférence que de forts Havanes. Malheureusement, il ne les supportait pas, et deux petits Henry Clay qu’il avait aspirés au cours d’une soirée, raconta-t-il, auraient failli causer sa mort. « Je les avais fumés avec le café, dit-il, l’un après l’autre, sans faire attention. Mais à peine avais-je fini que je commençai à me demander ce qui m’arrivait. Contrairement à mon habitude, je me sentais tout chose ; jamais de la vie je n’avais rien éprouvé de pareil. Rentrer jusque chez moi, je vous assure, ne fut pas facile. Et lorsque je fus arrivé, je réalisai seulement que ça n’allait pas du tout. Les jambes glacées, vous savez, une sueur froide, sur tout le corps, la figure blanche comme un linge, le cœur dans un état, un pouls, tantôt comme un fil et à peine perceptible, tantôt un vacarme, au galop, vous m’entendez, et le cerveau dans une agitation… J’étais persuadé que j’allais danser ma dernière danse. Je dis danser, parce que c’est le mot qui me vint alors et dont j’avais besoin pour caractériser mon état. Car, en somme, c’était tout à fait gai, une vraie fête, bien que j’eusse une peur atroce, ou plus exactement bien que je ne fusse qu’une seule peur, des pieds à la tête. Mais la peur et la gaieté ne s’excluent pas, en somme, tout le monde sait cela. Le garnement qui doit posséder pour la première fois une gamine a peur, lui aussi, et elle de même, ce qui ne les empêche pas de fondre de plaisir. Ma foi, moi aussi, j’aurais presque fondu : le cœur battait, j’étais sur le point de danser ma dernière danse. Mais la Mylendonk, par ses applications, me tira de cet état. Compresses glacées, frictions à la brosse, une injection de camphre, et c’est ainsi que je fus sauvé pour l’humanité. »

Hans Castorp, assis en sa qualité de malade, dévisageait, avec une mine qui témoignait de l’activité de son cerveau, Behrens dont les yeux bleus, larmoyants, durant ce récit, s’étaient emplis de larmes.

– Vous faites aussi quelquefois de la peinture, n’est-ce pas, docteur ? dit-il tout à coup.

Le conseiller fit le simulacre d’un mouvement de recul.

– Par exemple, jeune homme, qu’est-ce que vous me racontez là ?

– Pardon. Je l’avais entendu dire à l’occasion. Cela m’est tout à coup revenu.

– Allons bon ! Alors je ne vais pas essayer de nier. Nous avons tous nos petites faiblesses. Oui, cela m’est arrivé. Anch’io sono pittore, comme avait coutume de dire certain Espagnol.

– Des paysages ? demanda Hans Castorp avec une condescendance de mécène. Les circonstances l’amenaient à prendre ce ton.

– Tout ce que vous voudrez, répondit le conseiller avec une vantardise embarrassée, des paysages, des natures mortes, des animaux… Quand on est un homme, on ne recule devant rien…

– Mais pas de portraits ?

– Si, il m’est arrivé aussi de faire un portrait. Voulez-vous me faire une commande ?

– Ha, ha, non ! Mais ce serait très aimable à vous, docteur, si vous vouliez à l’occasion nous montrer vos toiles.

Joachim, lui aussi, après avoir regardé son cousin d’un air surpris, s’empressa d’assurer que ce serait très aimable.

Behrens était ravi, flatté jusqu’à l’enthousiasme. Il rougit de plaisir, et cette fois ses yeux semblèrent vouloir verser des larmes.

– Mais volontiers, s’écria-t-il, mais avec le plus grand plaisir. Mais tout de suite, sur-le-champ, si le cœur vous en dit. Venez ici, venez avec moi, je vous fais un café turc dans la taule.

Et il prit les jeunes gens par la main, les tira de leur banc et les conduisit, suspendu à leurs bras, le long du chemin de gravier, vers son appartement qui, ainsi qu’ils le savaient, était situé dans l’aile voisine nord-ouest du Berghof.

– J’ai fait moi-même autrefois quelques essais dans ce genre, expliqua Hans Castorp.

– Qu’est-ce que vous m’apprenez là ? Vous êtes ferré à l’huile ?

– Non, non, je n’ai pas été au delà de quelques aquarelles Tantôt un bateau, tantôt une marine, des enfantillages. Mais j’aime bien voir des toiles, et c’est pourquoi j’ai pris la liberté…

Joachim surtout se sentit quelque peu rassuré par cet éclaircissement sur l’étrange curiosité de son cousin, et c’était en effet pour lui plus encore que pour le conseiller que Hans Castorp avait rappelé ses propres essais artistiques. Ils arrivaient : de ce côté-ci, il n’y avait pas, comme de l’autre côté, à l’entrée principale, de magnifique portail flanqué de lanternes. Quelques marches arrondies conduisaient à la porte d’entrée en chêne que le docteur ouvrit au moyen d’une clef de son trousseau nombreux. Sa main tremblait : décidément, il était énervé. Une entrée aménagée en vestiaire, les accueillit, où Behrens accrocha son melon à un clou. À l’intérieur, dans la partie exiguë séparée par une porte vitrée du reste de l’immeuble, dans les deux ailes duquel était situé le petit appartement privé, il appela la domestique et donna ses ordres. Puis il fit entrer ses hôtes par une des portes de droite, avec toute sorte de paroles joviales et engageantes.

Quelques pièces donnant sur la vallée, meublées dans un style banalement bourgeois, communiquaient sans porte de séparation, séparées seulement par des draperies : une salle à manger de style « vieil-allemand », un salon-cabinet de travail, avec un secrétaire au-dessus duquel étaient suspendus une casquette d’étudiant et deux rapières croisées, avec des tapis laineux, avec un divan encastré dans une bibliothèque, et enfin un fumoir meublé « à la turque ». Partout étaient accrochés des tableaux, des toiles du conseiller… Polis et prêts à admirer, les yeux des visiteurs les effleurèrent aussitôt. L’épouse défunte du conseiller était visible en plusieurs endroits : à l’huile et aussi en photographie sur le secrétaire. C’était une blonde un peu énigmatique, vêtue de robes minces et flottantes, qui, les mains jointes près de l’épaule gauche – non pas serrées, mais seulement nouées jusqu’à la première articulation des doigts, – tenait ses yeux ou bien dirigés vers le ciel, ou entièrement baissés et dissimulés sous ses longs cils qui se détachaient obliquement des paupières, – mais jamais la défunte ne regardait le spectateur en face. En dehors d’elle, il y avait surtout des paysages de montagne : des montagnes sous la neige et sous la verdure des sapins, des montagnes entourées des vagues de brouillard des altitudes, et des montagnes dont les contours secs et aigus entaillaient sous l’influence de Segantini un ciel d’un bleu profond. En outre il y avait encore là des chalets, des vaches au fanon pendant sur des pâturages ensoleillés, un coq plumé dont le cou se tordait entre des légumes, des fleurs, des types de montagnards, et bien d’autres choses – tout cela peint avec un certain dilettantisme facile, en couleurs hardiment appliquées qui souvent avaient l’air d’avoir été directement pressées du tube sur la toile, et qui avaient dû mettre longtemps pour sécher, ce qui ne laissait pas de faire un certain effet dans les cas de fautes grossières.

Comme dans une exposition de peinture, ils longèrent les murs en regardant, accompagnés du maître de la maison qui, çà et là, expliquait les sujets, mais qui, le plus souvent, silencieux, et avec l’inquiétude vaniteuse de l’artiste, laissait, avec volupté, reposer ses yeux, en même temps que les étrangers, sur ses œuvres. Le portrait de Clawdia Chauchat était accroché dans le salon, du côté de la fenêtre, et Hans Castorp, à peine entré, l’avait découvert de son œil qui épiait, bien qu’il ne présentât qu’une ressemblance lointaine. Il évita exprès l’endroit, retint ses compagnons dans la salle à manger où il prétendit admirer une vue verte de la vallée de Sergi, avec des glaciers bleuâtres dans le fond, puis, de sa propre initiative, retourna d’abord dans le fumoir turc qu’il examina également de près, la louange aux lèvres, et visita ensuite le premier mur du salon du côté de la porte, invitant aussi parfois Joachim à exprimer son approbation. Enfin, il se retourna et demanda, en marquant une surprise mesurée :

– N’est-ce pas un visage de connaissance, cela ?

– Vous le reconnaissez ? voulut savoir Behrens.

– Mais oui, je ne crois pas que l’on puisse s’y tromper. C’est la jeune femme de la table des Russes bien avec ce nom français…

– Exact, la Chauchat. Cela me fait plaisir que vous la trouviez ressemblante.

– C’est frappant, mentit Hans Castorp, moins par hypocrisie que parce que si tout s’était passé normalement, ils n’auraient même pas dû reconnaître le modèle, – aussi peu que Joachim l’eût jamais reconnu de ses propres moyens, le bon Joachim, abusé, qui, il est vrai, commençait à comprendre, et qui découvrait à présent l’explication vraie, après la fausse que Hans Castorp avait donnée tout à l’heure. « Ah ! oui », dit-il doucement et il se résigna à aider les autres à examiner le tableau. Son cousin avait su trouver une compensation pour avoir été éloigné de la compagnie sur la véranda.

C’était un buste en demi-profil, un peu moins que grandeur nature, décolleté, avec une écharpe drapée autour des épaules et de la poitrine, entouré d’un large cadre noir, orné au bord de la toile d’une baguette dorée. Mme Chauchat apparaissait de dix ans plus âgée qu’elle n’était en réalité, comme c’est habituellement le cas sur les portraits d’amateurs qui cherchent à rendre le caractère d’une physionomie. Dans toute la figure il y avait trop de rouge, le nez était mal dessiné, la nuance des cheveux n’était pas heureuse, trop près de la couleur paille, la bouche était déformée, le charme spécial de la physionomie n’était pas reconnu ou pas rendu, il était manqué par ce que l’artiste en avait grossièrement exagéré ; l’ensemble, un navet plutôt raté, n’avait qu’une très lointaine parenté avec un portrait. Mais Hans Castorp ne se montrait pas si pointilleux quant à la ressemblance avec Mme Chauchat ; le rapport existant entre cette toile et Mme Chauchat lui suffisait, ce portrait devait représenter Mme Chauchat qui avait elle-même posé dans cet appartement, c’était assez. Avec émotion il répétait :

– En chair et en os !

– Ne dites pas cela, se défendit le conseiller. C’était un boulot formidable, je ne m’imagine pas du tout y avoir réussi, bien que nous ayons eu au moins vingt séances. Comment voulez-vous vous rendre maître d’un visage si embrouillé ? On la croit facile à attraper avec ses pommettes hyperboréennes et avec ses yeux, qui sont des crevasses dans une pâtisserie. Oui, attrape, mon cher ! Si on reste fidèle au détail, on gâche l’ensemble. C’est un véritable rébus. La connaissez-vous ? Peut-être ne devrait-on pas la peindre en sa présence, mais travailler de mémoire. Au fait, la connaissez-vous ?

– Oui, non, superficiellement, comme on peut faire la connaissance des gens, ici…

– Ma foi, j’ai d’elle une connaissance plutôt intérieure, sous-cutanée. La pression artérielle, la tension des tissus et le mouvement de la lymphe, là-dessus je suis assez exactement informé, pour des raisons très précises. La surface présente des difficultés plus considérables. L’avez-vous déjà vu marcher ? Sa figure est pareille à sa démarche : féline. Prenez par exemple les yeux, – je ne parle pas de la couleur qui, elle aussi, a ses ruses, – je veux dire leur emplacement, leur forme. La fente des paupières, me direz-vous, est bridée, oblique. Mais ce n’est qu’une impression. Ce qui vous trompe, c’est l’épicanthe, c’est-à-dire une particularité qui existe chez certaines races et qui consiste en ceci qu’une membrane qui provient de la bosse nasale de ces gens descend du pli de la paupière jusqu’au-dessus du coin intérieur de l’œil. Si vous tendez la peau par-dessus la racine du nez, vous avez un œil comme le nôtre. C’est une mystification assez piquante, mais d’ailleurs pas autrement honorable ; car, observée de près, l’épicanthe nous apparaît comme ayant pour origine une imperfection atavique.

– Ah ! c’est ainsi, dit Hans Castorp. Je ne le savais pas, mais cela m’intéressait depuis longtemps d’apprendre ce qu’il en était de ces yeux.

– Illusion, mystification, confirma le conseiller. Dessinez-les simplement obliques et fendus, et vous serez un homme perdu. Il faut que vous réalisiez cette obliquité, et cette apparence bridée par le même procédé que les réalise la nature, que vous fassiez en quelque sorte de l’illusion sur une illusion ; et il est naturellement nécessaire pour cela, que vous connaissiez l’existence de l’épicanthe. Cela ne fait jamais de mal de savoir. Regardez-moi cette peau, cette peau du corps. Est-ce éloquent, selon vous ?

– Énormément ! dit Hans Castorp, formidablement éloquente, cette peau-là ! Je crois que je n’ai jamais rencontré une peau aussi bien reproduite. On se figure voir les pores.

Et il effleura légèrement du rebord de la main le décolleté du portrait, qui se détachait, très blanc, de la rougeur exagérée de la figure, comme une partie du corps qui n’est pas habituellement exposée à la lumière et qui appelait ainsi avec insistance, intentionnellement ou non, l’idée de la nudité : un effet en tout cas assez grossier.

Néanmoins, l’éloge de Hans Castorp était justifié. Le rayonnement mat des blancs de ce buste délicat mais non pas maigre, qui se perdait dans la draperie bleuâtre de l’écharpe, avait beaucoup de naturel ; visiblement, il avait été peint avec sentiment, mais en dépit d’un caractère un peu doucereux, l’artiste avait su lui prêter une sorte de réalité scientifique et de précision vivante. Il s’était en particulier servi de la surface légèrement grenue de la toile, tirant parti, à travers la couleur à l’huile, en particulier dans la région de la clavicule particulièrement saillante, comme d’une aspérité naturelle de la surface de la peau. Une éphélide, à gauche, là où la poitrine commençait à se diviser, n’avait pas été négligée, et entre les proéminences, on croyait voir transparaître des veines légèrement bleutées. On eût dit que sous le regard du spectateur un frisson à peine perceptible de sensualité avait parcouru cette nudité. Pour nous exprimer hardiment : on pouvait croire distinguer l’émanation, l’invisible et vivante évaporation de cette chair, de telle sorte que, si l’on avait appuyé ses lèvres sur elle, on aurait respiré non pas une odeur de couleur et de vernis, mais l’odeur d’un corps humain. Ce disant, nous rendons les impressions de Hans Castorp. Mais quoiqu’il fût particulièrement disposé à recevoir de telles impressions, il y a lieu de constater objectivement que le décolleté de Mme Chauchat était de beaucoup le morceau le plus réussi du tableau.

Le docteur Behrens se balançait, les mains dans les poches de son pantalon, sur la plante et les pointes des pieds, tout en contemplant son travail, en même temps que ses visiteurs.

– Cela me fait plaisir, mon cher collègue, dit-il, cela me fait plaisir que cela vous saute aux yeux. C’est, en effet, très utile, et cela ne peut pas faire de mal que l’on sache aussi ce qui se passe sous l’épiderme, et que l’on puisse peindre en même temps ce qui ne se voit pas, en d’autres termes que l’on n’ait pas avec le modèle des rapports purement lyriques ; admettons que l’on exerce accessoirement la profession de médecin, de physiologiste, d’anatomiste, et que l’on ait sa discrète petite connaissance des dessous. Cela peut avoir ses avantages, quoi qu’on dise. Cette peau-là est peinte scientifiquement, vous pouvez vous assurer au microscope de sa vérité organique. Vous ne voyez pas seulement là les couches épithéliales et cornées de l’épiderme, mais on s’est encore représenté en pensée là-dessous le tissu conjonctif, avec ses glandes, ses vaisseaux sanguins et ses papilles, et en dessous la couche graisseuse, le capitonnage, comprenez-vous la doublure qui, par toutes ses cellules grasses, parachève les exquises formes féminines, car ce que l’on savait et ce que l’on a pensé tout en peignant joue un rôle. Cela vous guide la main et cela produit son effet, ça y est et ça n’y est pas ; et c’est là ce qui rend le tout éloquent.

Hans Castorp était feu et flamme pour cette conversation, son front avait rougi, ses yeux parlaient, il ne sut pas d’abord ce qu’il devait répondre, car il avait trop de choses à dire. Tout d’abord, il se proposait de placer le tableau en un endroit plus favorable que ce mur situé à contre-jour, en second lieu il voulait absolument broder sur les paroles du conseiller sur la nature de la peau, laquelle l’intéressait vivement, mais troisièmement il voulait tenter d’exprimer une pensée générale et philosophique qui lui était venue et qui lui tenait particulièrement à cœur. Tout en portant déjà la main au portrait pour le décrocher, il commença avec hâte :

– Oui, oui ! très bien, c’est important. Je voudrais dire… C’est-à-dire, docteur, vous disiez : « Pas seulement des rapports purement lyriques ». Il serait bon qu’en dehors du rapport lyrique, – c’est là, je crois, ce que vous disiez, – en dehors des rapports artistiques, il existât encore d’autres rapports, bref, que l’on envisageât les choses sous un autre angle, par exemple sous l’angle médical. C’est extraordinairement juste, cela – excusez-moi, docteur, – je veux dire que c’est d’autant plus juste qu’il ne s’agit pas là, au fond, de rapports et de points de vue différents, mais à proprement parler, d’un seul et même point de vue, ou tout au plus de formes différentes, je veux dire : de nuances, c’est-à-dire : de variantes d’un seul et même intérêt, dont l’activité artistique n’est elle-même qu’une partie et une expression, si je puis m’exprimer ainsi. Mais, excusez-moi, je décroche le tableau, il manque absolument de lumière ici, vous allez voir, je vais le placer là-bas sur le divan, si cela ne va pas autrement… Je voulais dire : de quoi s’occupe la science médicale ? Naturellement, je n’y entends rien du tout, mais, en somme, ne s’occupe-t-elle pas de l’homme ? Et le droit, la législation et la jurisprudence ? Encore de l’homme ! Et l’étude des langues qui, le plus souvent, ne se sépare pas de l’exercice de la profession pédagogique ? Et la théologie, le salut des âmes, le pastorat spirituel ? Tout cela concerne l’homme, ce ne sont là qu’autant de variantes d’un seul intérêt important et… capital, à savoir de l’intérêt pour l’homme. En un mot, ce sont des professions humanistes et, lorsque l’on veut les étudier, on commence par apprendre avant tout les langues anciennes, n’est-ce pas ? en guise d’initiation aux formes, comme on dit. Vous vous étonnez peut-être que je parle de cela, moi qui ne suis qu’un réaliste, un technicien. Mais j’y ai pensé récemment, quand j’étais étendu : c’est quand même parfait, c’est quand même merveilleux que l’on place à la base de toute espèce de profession humaniste l’élément formel, l’idée de forme, de la belle forme, comprenez-vous ? Cela prête à tout cela un caractère noble et superflu, et de plus quelque chose comme du sentiment et… de la courtoisie, – l’intérêt devient presque quelque chose comme une proposition galante… C’est-à-dire, je m’exprime probablement d’une façon très maladroite, mais on voit l’esprit et la beauté qui, somme toute, n’ont jamais fait qu’un, se mêler, en d’autres termes : la science et l’art, et vous m’accorderez que le travail artistique, incontestablement, fait aussi partie de cela, comme cinquième faculté en quelque sorte, qu’il n’est pas autre chose qu’une profession humaniste, une variante de l’intérêt humaniste, dans la mesure où son objet et son but essentiel est une fois de plus l’homme. Il est vrai que dans ma jeunesse je n’ai jamais peint que des bateaux et de l’eau, lorsque j’ai fait des essais dans ce sens, mais ce qu’il y a de plus attirant dans la peinture, est et demeure à mes yeux le portrait, parce qu’il a pour objet immédiat l’homme, et c’est pourquoi je vous ai tout de suite demandé, docteur, si vous vous étiez livré à des essais dans ce domaine… Ne croyez-vous pas qu’à cet endroit-ci, il serait infiniment mieux éclairé ?

Tous deux, Behrens comme Joachim, le regardaient, comme pour lui demander s’il n’avait pas honte de ce qu’il débitait là. Mais Hans Castorp était beaucoup trop occupé de lui-même pour être le moins du monde gêné. Il tenait le portrait contre le mur au-dessus du divan, et attendait qu’on lui répondît s’il n’était pas mieux éclairé en cet endroit-ci. En même temps la bonne apporta, sur un plateau, de l’eau chaude, une lampe à alcool et des tasses à café. Le conseiller lui fit signe de les porter dans le fumoir, et dit :

– Mais s’il en est ainsi, vous devriez vous intéresser à la sculpture plutôt qu’à la peinture… Oui, naturellement, il a plus de lumière ici, si vous croyez qu’il en supporte autant… Je veux dire, à la statuaire parce que c’est elle qui s’occupe le plus nettement et le plus exclusivement de l’homme en général. Mais prenons garde que l’eau ne s’évapore pas entièrement.

– Très juste, la statuaire, dit Hans Castorp, tandis qu’ils passaient dans l’autre pièce, et il oublia de raccrocher ou de reposer le tableau, il l’emporta, le porta de pied ferme dans la pièce contiguë. Certainement, une Vénus grecque ou un de ces athlètes, c’est là que l’élément humaniste apparaît incontestablement avec le plus de netteté ; au fond c’est ce qu’il y a de plus vrai, le véritable art humaniste lorsqu’on y réfléchit.

– Ma foi, quant à la petite Chauchat, remarqua le conseiller, elle est en somme plutôt un sujet de peinture ; je crois que Phidias ou l’autre dont le nom a une désinence juive auraient froncé le nez devant ce genre de physionomie… Que faites-vous donc ? Pourquoi trimbalez-vous ce navet ?

– Merci, je vais l’appuyer ici contre ma chaise, il y est bien pour le moment. Mais les sculpteurs grecs ne se souciaient pas beaucoup de la tête, ce qui leur importait c’était le corps, c’était peut-être là l’élément proprement humaniste… Et vous disiez donc que la plastique féminine est de la graisse ?

– C’est de la graisse, dit d’un ton catégorique le conseiller, qui avait ouvert un placard et en avait tiré le nécessaire pour préparer son café : un moulin turc en forme de tuyau, la cafetière, le récipient double, pour le sucre et le café moulu ; tous ces objets étaient en cuivre…

« Palmitine, oléine, stéarine », dit-il ; et il versa les grains de café d’une boîte en fer-blanc dans le moulin dont il commença de tourner la manivelle.

« Vous voyez, je fais tout moi-même depuis le commencement, il est deux fois meilleur. – Que pensiez-vous donc ? Que c’était de l’ambroisie ? »

– Non, je le savais. Mais c’est curieux de l’entendre dire, dit Hans Castorp.

Ils étaient assis dans le coin, entre la porte et la fenêtre, autour d’un guéridon en bambou, supportant un plateau de cuivre décoré de motifs orientaux, sur lequel le service à café avait trouvé place, à côté des ustensiles pour fumeurs : Joachim, près de Behrens sur le divan copieusement pourvu de coussins de soie, Hans Castorp, dans un fauteuil de cuir à roulettes contre lequel il avait appuyé le portrait de Mme Chauchat. Un tapis bariolé était étendu sous leurs pieds. Le conseiller remuait le café et le sucre dans la cafetière à long manche, et faisait bouillonner le liquide au-dessus de la lampe à alcool. L’écume brune coula dans les petites tasses et se montra au goût aussi douce que forte.

– La vôtre d’ailleurs aussi, dit Behrens, votre plastique, pour autant qu’il peut en être question, est naturellement de la graisse, sinon dans la même mesure que chez les femmes. Chez nous autres la graisse ne constitue en général que la vingtième partie du poids du corps, tandis que chez les femmes elle en constitue la seizième partie. Sans le tissu élastique du derme, nous ne serions tous que des morilles. Il se relâche à la longue et c’est alors que se produit le fameux et si peu esthétique plissement de la peau. Ce tissu est chargé de graisse surtout à la poitrine et au ventre de la femme, en haut des cuisses, bref partout où il se trouve quelque chose pour le cœur et la main. Les plantes des pieds aussi sont grasses et chatouilleuses.

Hans Castorp tournait entre ses mains le moulin à café en forme de tuyau. Comme tout le service il était sans doute plutôt d’origine hindoue ou persane que d’origine turque. Le style des dessins gravés dans le cuivre, dont les surfaces brillantes se détachaient du fond mat, l’attestait. Hans Castorp considéra cette décoration, sans aussitôt en saisir les motifs. Lorsqu’il les eut distingués, il rougit tout à coup.

– Oui, c’est un attirail pour Messieurs seuls, dit Behrens. C’est pourquoi je le garde sous clef. Ma perle de cuisinière pourrait en perdre la vue. Mais je ne pense pas que cela puisse vous faire grand mal, à vous autres. C’est une cliente qui m’en a fait cadeau, une princesse égyptienne qui, pendant une petite année, nous a fait l’honneur de séjourner parmi nous. Vous voyez, le dessin se reproduit sur chaque pièce. Rigolo, hein ?

– Oui, c’est curieux, répondit Hans Castorp. Ha, non, cela ne me fait rien, naturellement. On pourrait même en donner une interprétation sérieuse et solennelle, si l’on voulait, bien que ce ne soit pas tout à fait indiqué pour un service à café. Les anciens auraient représenté cela quelquefois sur leurs cercueils. L’obscène et le sacré n’étaient pour eux en quelque sorte qu’une seule et même chose.

– Ma foi, en ce qui concerne la princesse, je crois que c’est l’obscène plutôt qui faisait son affaire. Je tiens d’ailleurs encore d’elle d’excellentes cigarettes, quelque chose d’extra-fin que je n’offre qu’aux occasions exceptionnelles.

Et il tira de son placard la boîte aux couleurs vives pour la présenter à ses hôtes. Joachim remercia et refusa en joignant les talons. Hans Castorp se servît et fuma la cigarette, d’une épaisseur et d’une longueur anormales, décorée d’un sphinx imprimé en or, – et qui était, en effet, exquise.

– Dites-nous donc encore quelque chose de la peau, docteur vous seriez bien aimable, pria-t-il.

Il avait de nouveau tiré à lui le portrait de Mme Chauchat l’avait posé sur ses genoux et le considérait, appuyé au dossier de son siège, la cigarette entre les lèvres.

« Pas précisément de la couche grasse, nous savons maintenant à quoi nous en tenir là-dessus. Mais de la peau humaine en général que vous peignez si bien.

– De la peau ? Vous vous intéressez à la physiologie ?

– Oui, beaucoup. Je m’y suis toujours énormément intéressé. Le corps humain, j’ai toujours eu beaucoup de sens pour cela. Je me suis même quelquefois demandé si je n’aurais pas dû devenir médecin, – à certains égards je crois que cela ne m’aurait pas mal convenu. Car quiconque s’intéresse au corps, s’intéresse aussi à la maladie, surtout à elle, – n’est-il pas vrai ? D’ailleurs, cela ne prouve pas grand’chose, j’aurais pu également embrasser d’autres professions. Par exemple, j’aurais pu me faire ecclésiastique.

– Allons donc ?

– Oui, j’ai eu quelquefois l’impression passagère que j’étais doué pour cela.

– Pourquoi donc êtes-vous devenu ingénieur ?

– Par hasard. Je crois que ce sont plutôt les circonstances extérieures qui en ont décidé.

– Ainsi donc, de la peau ? Que voulez-vous donc que je vous raconte de cette surface de vos sens ? C’est votre cerveau externe, vous me comprenez ? Ontogénétiquement parlant, il a absolument la même origine que l’appareil de vos prétendus organes supérieurs là-haut, dans votre crâne. Le système nerveux central, c’est ce qu’il faut que vous sachiez, n’est qu’une forme évoluée de l’épiderme, et chez les espèces inférieures il n’y a pas de différences entre le central et le périphérique, ces animaux-là flairent et goûtent par la peau, représentez-vous cela, ils n’ont pas d’autres sens que leur peau – ce doit être tout à fait agréable si on se met à leur place. Par contre, chez des êtres très différenciés, comme vous et moi, l’ambition de la peau se réduit à se montrer chatouilleuse, parce qu’elle n’est qu’un organe de défense et de transmission, mais d’une attention infernale pour tout ce qui approche le corps de trop près, puisqu’elle étend même au dehors des organes du toucher, à savoir les poils, le duvet du corps qui ne se compose que de petites cellules de peau racornies, et qui permettent de distinguer la moindre approche, avant que la peau elle-même soit touchée. Soit dit entre nous, il est même possible que le rôle protecteur et défensif de la peau ne se réduise pas aux seules fonctions physiques… Savez-vous comment vous rougissez et pâlissez ?

– Pas exactement.

– Je dois vous avouer que nous-mêmes nous ne le savons pas exactement, tout au moins en ce qui concerne le rouge de la honte. La chose n’a pas encore été complètement éclaircie, car jusqu’ici on n’a pu établir l’existence aux vaisseaux de muscles extenseurs qui soient mis en mouvement par les nerfs vasomoteurs. Comment gonfle la crête du coq, – ou quelque autre exemple de vantardise qu’il vous plaise de choisir en la circonstance – c’est ce qui est pour ainsi dire mystérieux, surtout lorsque des influences psychiques entrent en jeu. Nous admettons qu’il y a des liaisons entre la substance grise et le centre vasculaire du cerveau. Et, à la suite de certaines excitations, – par exemple : vous êtes profondément honteux, – cette liaison joue et les nerfs vasomoteurs agissent sur la figure, et puis les vaisseaux se dilatent et s’emplissent, de sorte que vous avez une tête comme un dindon, vous êtes là tout gonflé de sang, et vous voyez à peine clair. Par contre, dans d’autres cas, – Dieu sait ce qui vous attend, quelque chose de très dangereusement agréable, si vous voulez, – les vaisseaux sanguins de la peau se rétractent, et la peau devient pâle et froide, et se défait, et puis vous avez l’air d’un cadavre, à force d’émotion, avec des orbites couleur de plomb et un nez blanc, pointu. Et cependant le sympathique fait bien battre le cœur.

– Ah ! c’est comme ça ? dit Hans Castorp.

– À peu près comme ça. Ce sont des réactions, comprenez-vous ? Mais comme toutes les réactions et tous les réflexes ont naturellement une raison d’être, nous autres physiologistes supposons presque que même ces phénomènes secondaires de réactions psychiques sont en réalité des moyens de défense voulus, des réflexes protecteurs du corps, comme la chair de poule. Savez-vous comment vous avez la chair de poule ?

– Pas très bien non plus.

– Cela c’est une des glandes sébacées qui sécrètent une substance albumineuse, graisseuse, pas précisément appétissante, vous savez, mais elle garde la peau souple pour qu’elle n’éclate et ne se déchire pas de sécheresse, et qu’elle soit agréable au toucher, on ne peut même pas imaginer comment on pourrait toucher la peau humaine sans la cholestérine. Ces glandes sébacées sont renforcées de petits muscles qui peuvent redresser les bulbes, et lorsqu’elles font cela, il vous arrive ce qui est arrivé au gamin auquel la princesse a versé sur le corps le seau de goujons : votre peau devient pareille à une râpe, et lorsque l’excitation est trop forte, les papilles, elles aussi, se dressent, les cheveux se dressent sur votre tête, et les poils sur votre corps, comme chez un porc-épic qui se défend, et vous pouvez dire que vous avez appris à trembler.

– Oh moi, dit Hans Castorp, j’ai déjà souvent appris cela. Je frissonne assez facilement, dans les circonstances les plus diverses. Ce qui m’étonne, c’est seulement que les papilles se dressent en des circonstances si variées. Lorsque quelqu’un passe avec un crayon d’ardoise sur du verre, on a la chair de poule, et une musique particulièrement belle vous fait le même effet, et lorsque, à l’occasion de ma confirmation, j’ai pris part à la sainte Cène, j’ai eu une chair de poule après l’autre, les frissons et les chatouillements ne voulaient pas du tout s’arrêter. C’est tout de même bizarre, et on se demande par quoi ces petits muscles sont mis en mouvement.

– Oui, dit Behrens. L’irritation est l’irritation. Le pourquoi de l’irritation importe peu au corps. Que ce soient des goujons ou la sainte cène, les papilles se redressent.

– Docteur, dit Hans Castorp, et il considéra le tableau sur ses genoux, ce à quoi je voulais encore revenir… Vous parliez tout à l’heure de phénomènes intérieurs, de mouvements de la lymphe et de choses analogues… Qu’en est-il ? J’aimerais bien en savoir plus long sur le mouvement de la lymphe par exemple, si vous étiez assez aimable, cela m’intéresse vivement.

– Je le crois volontiers, répliqua Behrens. La lymphe est ce qu’il y a de plus fin, de plus intime et de plus délicat dans toute l’activité du corps, je suppose que vous vous en doutez vaguement puisque vous me posez cette question. On parle toujours du sang et de ses mystères, et on tient le sang pour un liquide tout particulier. Mais la lymphe est le suc des sucs, l’essence, savez-vous, un lait sanguin, un liquide absolument délicieux, – après une alimentation grasse il a d’ailleurs précisément l’aspect du lait.

Et tout guilleret, il commença, en un langage imagé, de décrire comment ce sang, ce bouillon d’un rouge de manteau de théâtre, produit par la respiration et la digestion, saturé de gaz, chargé du chyle alimentaire, fait de graisse, d’albumine, de fer, de sucre et de sel, qui, à une température de 38 degrés, était chassé par la pompe du cœur à travers les vaisseaux et entretenait partout dans le corps la nutrition, la chaleur animale, en un mot la vie même, comment ce sang n’atteignait pas les cellules elles-mêmes, mais comment la pression sous laquelle il était, faisait transpirer un extrait laiteux du sang à travers les parois des vaisseaux et l’infiltrait dans les tissus, de telle sorte qu’il pénétrait partout, qu’il comblait chaque fente, dilatait et tendait tout l’élastique tissu conjonctif. Cela, c’était la tension des tissus, le turgor, et c’était encore grâce au turgor que la lymphe, après avoir aimablement parcouru les cellules et assuré leur nutrition, était renvoyée dans les vaisseaux lymphatiques, les vasa lymphatica, et retournait dans le sang, chaque jour à raison d’un litre et demi. Il décrivit le système de conduits et d’aspiration des vaisseaux lymphatiques, parla du canal galactophore qui recueille la lymphe des jambes, du ventre et de la poitrine, d’un bras et d’un côté de la tête, puis des délicats organes-filtres qui étaient partout formés dans les vaisseaux lymphatiques, nommés glandes lymphatiques et situés au cou, dans le creux de l’épaule, dans les articulations des coudes, dans le jarret et en d’autres endroits non moins intimes et délicats. « Il peut se produire là des enflures, déclara Behrens, et c’est précisément de là que nous sommes partis tout à l’heure. Des grossissements des glandes lymphatiques, disons par exemple aux articulations des genoux et des coudes, comme des tumeurs hydropiques ici ou là, et il y a toujours une raison à cela, si même elle n’est pas nécessairement belle. Dans certaines circonstances on peut être facilement amené à supposer une obstruction des vaisseaux lymphatiques d’origine tuberculeuse. »

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