La montagne magique Thomas Mann

– Non, non, dit-il, laissez-moi, ça va bien, je vous remercie. Je n’ai jamais rien refusé à une femme, mais vous comprendrez qu’il est inutile de vouloir retenir la roue du destin. Je suis ici depuis trois ans. J’en ai soupé et je ne marche plus ! Pouvez-vous m’en vouloir ? Inguérissable, mesdames, regardez-moi, tel que me voilà, je suis inguérissable ; le conseiller aulique lui-même ne le dissimule que pour la forme et pour l’honneur. Accordez-moi donc ce petit peu de licence qui résulte pour moi de ce fait. C’est comme au lycée, lorsqu’il était certain que l’on resterait deux ans dans la même classe, que l’on ne vous interrogeait plus et que l’on n’avait plus rien à faire. Je suis enfin mûr pour cet heureux état. Je n’ai plus besoin de rien faire, je n’entre plus en ligne de compte, je me fiche de tout ! Voulez-vous du chocolat ? Servez-vous ! Non, vous ne me privez pas, j’ai des monceaux de chocolat dans ma chambre. J’ai là-haut huit bonbonnières, cinq tablettes de Gala Peter et quatre livres de chocolat Lindt. Tout cela, les dames du sanatorium me l’ont fait parvenir pendant ma pneumonie.

Quelque part, une voix de basse réclama du silence. M. Albin eut un bref éclat de rire ; c’était un rire à la fois badin et saccadé. Puis, dans la salle de repos, le silence se fit, un silence si complet que l’on eût dit qu’un rêve ou qu’une apparition fantomatique venait de se dissiper ; et les paroles prononcées se répercutaient et se prolongeaient encore étrangement dans le silence. Hans Castorp prêta l’oreille jusqu’à ce qu’elles se fussent complètement tues, et bien qu’il lui semblât vaguement que M. Albin était un fat, il ne pouvait se défendre d’une certaine envie. La parabole tirée de la vie scolaire, en particulier, lui avait fait une vive impression, car lui-même avait passé deux ans en seconde et il se souvenait assez bien de cet abandon un peu humiliant, mais comique et agréable, dont il avait presque joui lorsque, durant le quatrième trimestre, il avait abandonné la course et qu’il avait pu rire « de toute l’histoire ». Comme ses pensées étaient obscures et diffuses, il est difficile de les préciser. En somme, il lui semblait que l’honneur comportait d’importants avantages, mais que la honte n’en comportait pas moins, voire que les avantages de celle-ci étaient presque illimités. Et tandis que, comme à titre d’essai, il essayait de se représenter l’état d’esprit de M. Albin et imaginait ce que cela pouvait signifier que d’être définitivement affranchi du poids de l’honneur et de jouir éternellement des avantages insondables de la honte, un sentiment de douceur sauvage effraya le jeune homme et accéléra encore pendant quelques instants le mouvement de son cœur.

SATAN FAIT DES PROPOSITIONS DÉSHONORANTES

Plus tard il perdit conscience. D’après sa montre, il était trois heures et demie lorsqu’une conversation derrière la paroi de verre, à sa gauche, l’éveilla. Le docteur Krokovski, qui, à cette heure-là, faisait sa ronde sans le médecin en chef, parlait russe avec le couple mal élevé, s’informait, semblait-il, de l’état du mari, et se faisait montrer la feuille de température ; mais ensuite il poursuivit sa tournée, non pas le long du balcon, mais, évitant la loge de Hans Castorp, fit un détour par le corridor, et entra chez Joachim par la porte de la chambre. Hans Castorp trouva pourtant un peu vexant que l’on pût de la sorte l’éviter et le négliger, bien qu’il ne souhaitât nullement un tête-à-tête avec le docteur Krokovski. Sans doute, il était bien portant et n’entrait pas en ligne de compte, car chez ces gens, ici, il était convenu que celui qui avait l’honneur d’être bien portant n’offrait point d’intérêt et n’était pas interrogé, ce dont s’irritait le jeune Castorp.

Après que le docteur Krokovski eût passé deux ou trois minutes chez Joachim, il continua sa tournée le long du balcon, et Hans Castorp entendit son cousin dire que l’on pouvait se lever et se préparer pour le goûter.

– Bien, répondit-il.

Et il se leva. Mais il avait le vertige d’être resté étendu si longtemps, et le demi-sommeil avait de nouveau échauffé son visage, bien que, par ailleurs, il gelât plutôt ; peut-être ne s’était-il pas couvert assez chaudement.

Il se lava les yeux et les mains, mit en ordre ses cheveux et ses vêtements, et rencontra Joachim dans le corridor.

– As-tu entendu ce M. Albin ? demanda-t-il, tandis qu’ils descendaient ensemble l’escalier.

– Naturellement, dit Joachim. Il faudrait mater cet individu sans discipline. Il trouble tout notre repos d’après-midi par son bavardage et excite les dames au point de retarder leur guérison de plusieurs semaines. Une grave insubordination. Mais qui donc irait faire le mouchard ? Et de tels discours sont le plus souvent les bienvenus, comme distraction.

– Crois-tu possible, demanda Hans Castorp, qu’il envisage sérieusement cette « histoire de tout repos », comme il dit, et qu’il s’insère un corps étranger ?

– Mon Dieu, ce n’est pas absolument impossible, répondit Joachim. Ces choses-là arrivent, ici. Deux mois avant mon arrivée, un étudiant qui était ici depuis longtemps s’est pendu dans la forêt, là-bas, de l’autre côté, après une visite générale. On en parlait encore les premiers temps de mon séjour.

Hans Castorp eut un bâillement nerveux.

– En tout cas, je ne me sens pas précisément bien chez vous, non, pas précisément. Il est bien possible que je ne puisse pas rester, tu sais, que je sois obligé de repartir. M’en voudrais-tu ?

– Partir ? Qu’est-ce qui te prend ? s’écria Joachim. C’est idiot. Alors que tu viens à peine d’arriver ! Comment pourrais-tu juger dès le premier jour ?

– Mon Dieu, nous en sommes encore au premier jour ? J’ai absolument l’impression d’être depuis longtemps, depuis très longtemps chez vous…

– Ne recommence pas à divaguer sur le temps, dit Joachim. Tu m’as déjà suffisamment brouillé le cerveau ce matin.

– Non, rassure-toi, j’ai tout oublié, répondit Hans Castorp. Tout le complexe. D’ailleurs, je n’ai plus la tête très claire, pour le moment, c’est passé. Alors, on va prendre du thé à présent ?

– Oui, et ensuite nous retournerons jusqu’au banc de ce matin.

– Allons-y, au nom de Dieu ! Mais j’espère que nous n’y retrouverons pas Settembrini. Je n’ai plus la force aujourd’hui de prendre part à une conversation intelligente, j’aime autant te le dire tout de suite.

Dans la salle à manger, on servait toutes les boissons qui étaient prévues pour cette heure. Miss Robinson buvait de nouveau du thé rouge de cinrodon, tandis que la petite-nièce mangeait du yaourt à la cuiller. De plus, il y avait du lait, du thé, du café, du chocolat, oui, jusqu’à du bouillon, et partout les pensionnaires qui, depuis leur copieux dîner, avaient passé deux heures couchés, étaient activement occupés à étendre du beurre sur de grandes tranches d’un pain fourré de raisins de Corinthe.

Hans Castorp s’était fait servir du thé et y trempait des biscottes. Il goûta aussi un peu de marmelade. Il examina de très près le pain aux raisins de Corinthe, mais tressaillit littéralement à la pensée qu’il pourrait en manger. De nouveau il était assis à sa place, dans la salle à la voûte naïvement bariolée, dans la salle aux sept tables, pour la quatrième fois. Un peu plus tard, vers sept heures, il y était assis pour la cinquième fois, et cette fois il s’agissait de souper. L’intervalle, qui était court et insignifiant, avait été pris par une promenade jusqu’au flanc escarpé de la montagne, près du ruisseau – le chemin était à présent fréquenté par de nombreux malades, de sorte que les deux cousins durent souvent saluer – et par une nouvelle cure de repos, d’une petite heure et demie, rapide et sans contenu, sur le balcon. Hans Castorp frissonna plusieurs fois durant cette dernière.

Pour le souper, il se changea consciencieusement et mangea, entre miss Robinson et l’institutrice, du potage julienne, de la viande rôtie et grillée avec garnitures, deux morceaux d’un gâteau qui contenait de tout : de la pâte de macarons, de la crème au beurre, du chocolat, de la confiture et de la pâte d’amandes, ainsi que d’un excellent fromage sur du pain de seigle. De nouveau il se fit servir une bouteille de bière de Kulmbach. Mais lorsqu’il eut bu la moitié de son grand verre, il se rendit nettement compte que sa place était au lit. Sa tête bourdonnait, ses paupières étaient de plomb, son cœur battait comme de petites cymbales, et, pour comble de torture, il s’imaginait que la jolie Maroussia, qui, penchée en avant, cachait son visage derrière sa main au rubis, se moquait de lui, bien qu’il fît infiniment d’efforts pour ne lui en donner aucune occasion. Comme de très loin, il entendit Mme Stoehr raconter quelque chose ou émettre des affirmations si saugrenues qu’il doutait, de plus en plus troublé, s’il entendait encore bien ou si les paroles de Mme Stoehr ne se transformaient pas par hasard dans sa tête en absurdités. Elle déclarait qu’elle savait préparer vingt-huit espèces différentes de sauces au poisson – elle avait le courage de l’avouer, bien que son mari lui eût déconseillé d’en parler – : « Ne parle pas de cela ! lui avait-il dit. Personne ne te croira, et si on le croit, on trouvera cela ridicule. » Et pourtant elle voulait aujourd’hui confesser ouvertement qu’elle savait préparer vingt-huit variétés de sauces au poisson. Cela parut effrayant au pauvre Hans Castorp ; il prit peur, porta la main à son front, et oublia de mâcher et d’avaler une bouchée de pain de seigle et de chester qu’il avait dans sa bouche. En se levant de table, il l’avait encore.

On sortit par la porte vitrée de gauche, cette porte fatale, qui claquait toujours, et qui donnait sur le vestibule. Presque tous les pensionnaires prirent ce chemin, et il apparut qu’à cette heure, après le dîner, dans le hall et dans les salons voisins, une sorte de réunion avait lieu. La plupart des malades étaient debout par petits groupes, et bavardaient. Autour de deux tables pliantes, on jouait ; aux dominos à l’une, au bridge à l’autre, et ici c’étaient les jeunes gens qui jouaient, dont M. Albin et Hermine Kleefeld. Il y avait en outre pour se distraire quelques appareils optiques dans le premier salon : une boîte stéréoscopique par les loupes de laquelle on voyait les photographies disposées à l’intérieur, par exemple un gondolier vénitien, avec une plasticité rigide et exsangue ; deuxièmement, un kaléidoscope en forme de longue-vue, contre l’oculaire duquel on appuyait l’œil pour, en actionnant légèrement une roue dentée, mettre en mouvement une fantasmagorie multicolore d’étoiles et d’arabesques ; enfin, un tambour mobile, dans lequel on introduisait des bandes cinématographiques, et par les ouvertures duquel on pouvait observer un meunier qui se battait avec un ramoneur, un instituteur qui donnait une correction à un écolier, les bonds d’un danseur de corde, et un couple de paysans qui dansaient la tyrolienne. Hans Castorp, ses mains froides posées sur ses genoux, regarda pendant quelque temps dans chacun de ces appareils. Il s’attarda quelque peu auprès de la table de bridge, où l’inguérissable M. Albin, les lèvres dédaigneuses, maniait les cartes avec des gestes négligents d’homme du monde. Dans un angle de la pièce était assis le docteur Krokovski, engagé dans une conversation spontanée et cordiale avec un groupe de dames parmi lesquelles se trouvaient Mme Stoehr, Mme Iltis et Mlle Lévi. Les habitués de la « table des Russes bien » s’étaient retirés dans le petit salon voisin, qui n’était séparé de la salle des jeux que par des portières, et y formaient une sorte de clan intime. C’étaient, outre Mme Chauchat, un jeune homme à barbiche blonde, d’une allure nonchalante, à la poitrine concave et aux prunelles saillantes ; une jeune fille très brune, d’un type original et humoristique, avec des boucles d’oreilles en or et des cheveux laineux et dépenaillés ; de plus, le docteur Blumenkohl qui s’était joint à eux, ainsi que deux jeunes gens aux épaules tombantes. Mme Chauchat portait une robe bleue, avec un col de dentelle blanche. Elle formait le centre du cercle, assise sur le canapé, derrière la table ronde, au fond de la petite pièce, le visage tourné vers le salon de jeux. Hans Castorp, qui considérait, non sans réprobation, cette femme mal élevée, pensait à part lui : « Elle me rappelle quelque chose, mais je ne saurais pas dire quoi… » Un grand diable d’environ trente ans, dont les cheveux s’éclaircissaient, exécuta trois fois de suite au petit piano brun la Marche Nuptiale du Songe d’une nuit d’été, et lorsque quelques-unes des dames présentes l’en prièrent, il commença de jouer pour la quatrième fois ce morceau sous la courbe de sa moustache noire. D’ailleurs, il regarda dans les yeux de chacune d’elles.

– Vous allez bien, monsieur l’ingénieur ? demanda Settembrini qui, les mains dans les poches, s’était négligemment promené parmi les pensionnaires et qui venait de s’approcher de Hans Castorp.

Il portait encore sa redingote grise faite d’une sorte de bure et ses pantalons carrelés de clair. Il sourit en adressant la parole à Hans Castorp, et de nouveau celui-ci éprouva comme une impression de dégrisement à la vue de ces lèvres qui ondulaient avec une finesse railleuse sous la courbe de la moustache noire. D’ailleurs il regarda l’Italien d’un air assez niais, la bouche abandonnée, et les yeux striés de sang.

– Ah ! c’est vous ? dit-il. Le monsieur de la promenade de ce matin, près du banc, là-haut, que nous avons… près de la chute d’eau… Naturellement, je vous ai tout de suite reconnu. Me croirez-vous, poursuivit-il, bien qu’il sentît parfaitement qu’il n’eût pas dû avouer cela, qu’au premier coup d’œil, je vous avais pris pour un joueur d’orgue de Barbarie ? C’était bien entendu absolument idiot, reprit-il en voyant que Settembrini posait sur lui un regard d’inspection froide et pénétrante, en un mot, une énorme sottise ! Je n’ai d’ailleurs pas encore compris pourquoi…

– Ne vous inquiétez pas, c’est sans importance, répondit Settembrini, après que, pendant un moment encore, il eut considéré le jeune homme en silence. Et comment avez-vous passé cette journée, la première de votre séjour en ce lieu de plaisir ?

– Je vous remercie, d’une manière tout à fait réglementaire. De préférence, en position horizontale, comme, paraît-il, vous aimez à dire.

Settembrini sourit.

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