La montagne magique Thomas Mann

Quoi qu’il en soit, et que l’on fût au matin ou dans l’après-midi (mais sans nul doute, on en était toujours au début de la soirée), il n’y avait rien dans les circonstances ni dans son état personnel qui eût pu empêcher Hans Castorp de rentrer chez lui ; et c’est ce qu’il fit. D’un élan magnifique, en quelque sorte à vol d’oiseau, il descendit vers la vallée où les lumières brûlaient déjà lorsqu’il arriva, bien que les restes d’un jour conservé par la neige lui eussent pleinement suffi. Il descendit par le Brehmenbuhl, le long du Mattenwald, et fut arrivé vers cinq heures et demie à Dorf où il déposa son attirail sportif chez l’épicier, se reposa dans la cellule mansardée de M. Settembrini et lui rendit compte de la tempête de neige par laquelle il s’était laissé surprendre. L’humaniste se montra fort alarmé. Il lança la main par-dessus sa tête, gronda énergiquement l’imprudent qui avait couru un tel danger et alluma séance tenante la lampe à alcool qui faisait entendre de petites explosions, pour préparer du café au jeune homme épuisé, un café dont la force n’empêcha pas Hans Castorp de s’endormir sur sa chaise.

L’atmosphère très civilisée du Berghof l’entourait une heure plus tard de son souffle caressant. À dîner, il montra un bel appétit. Ce qu’il avait rêvé commençait à pâlir. Le soir même il ne comprenait plus très bien ce qu’il avait pensé.

EN SOLDAT ET EN BRAVE

Hans Castorp ne cessa de recevoir de brèves nouvelles de son cousin, d’abord bonnes, exubérantes, puis, moins favorables, enfin des nouvelles qui dissimulaient mal quelque chose de très triste. La série des cartes postales commença par le message joyeux qui rapportait l’arrivée de Joachim au régiment et la cérémonie romantique au cours de laquelle, comme Hans Castorp s’exprima sur la carte postale qu’il envoya en réponse à son cousin, il avait fait serment de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Puis cela continua gaiement : les étapes d’une carrière facile et favorisée, aplanie par un attachement passionné au métier et par la sympathie des chefs, étaient retracées, suivies de salutations et de souhaits. Comme Joachim avait étudié pendant quelques semestres à l’université, on l’avait dispensé des cours à l’école de guerre et exempté du service d’aspirant. Promu sous-officier pour le nouvel an, il envoya une photographie qui le montrait avec ses galons. Chacun de ses rapports succincts rayonnait du ravissement qu’il éprouvait à subir l’esprit d’une discipline de fer durcie par le sentiment de l’honneur, mais qui tenait compte quand même, avec un rude humour, de la faiblesse humaine. Il y avait des anecdotes sur la conduite romantique et embrouillée qu’avait à son égard son sergent, un vieux soldat hargneux et fanatique qui voyait malgré tout dans ce jeune et faillible subordonné le chef sacro-saint de demain (en effet Joachim était déjà admis au mess des officiers). C’était cocasse et féroce. Puis il fut question de l’admission à l’examen d’officier. Au commencement d’avril Joachim était nommé lieutenant.

Il n’y avait pas, de toute apparence, d’homme plus heureux, il n’y en avait pas dont la nature et les désirs auraient pu tirer une satisfaction plus pure de cette forme d’existence. Avec une sorte de volupté pudique il racontait comment, dans sa splendeur toute neuve, il avait pour la première fois passé devant l’Hôtel de Ville, et avait, d’un signe de la main, mis au repos le factionnaire qui s’était immobilisé pour lui rendre les honneurs. Il parla des petits désagréments et des satisfactions du service, de camarades étonnants et sympathiques, de la fidélité malicieuse de son ordonnance, d’incidents comiques pendant l’exercice et à l’heure de l’instruction, de revues et de repas de corps. Incidemment il était aussi question d’événements mondains, de visites, de dîners, de bals. Mais jamais de sa santé.

Il en fut de la sorte, jusqu’au début de l’été. Il annonça alors qu’il était alité, que, malheureusement, il avait dû se porter malade : grippe, affaire de quelques jours. Au début de juillet il reprit son service, mais vers le milieu du mois il était de nouveau « flapi », se plaignit amèrement de sa « poisse » et trahit sa crainte de ne pouvoir être à son poste pour les grandes manœuvres, au commencement d’août, qu’il avait attendues avec une impatience joyeuse. Sottises que tout cela ! En juillet, il était parfaitement bien portant, le resta pendant des semaines, jusqu’à ce qu’une consultation s’imposât, que les maudites oscillations de sa température avaient rendue nécessaire et dont tout allait dépendre. Sur le résultat de cette consultation Hans Castorp resta longtemps sans nouvelles, et lorsqu’il en reçut ce ne fut pas Joachim qui écrivit, – soit qu’il ne fût pas en état de le faire, soit qu’il eût honte – mais ce fut sa mère, Mme Ziemssen, qui envoya un télégramme. Elle annonça que Joachim avait pris un congé de quelques semaines, jugé indispensable par les médecins. Haute montagne recommandée, départ immédiat prescrit, prière réserver deux chambres. Réponse payée. Signé : tante Louise.

C’est à la fin de juillet que Hans Castorp parcourut cette dépêche sur sa loge de balcon, la lut et la relut encore. Il hocha légèrement la tête, et non pas seulement la tête, mais tout le haut du corps et dit entre ses dents : « Tiens, tiens, tiens ! ! ! Pas possible, pas possible, pas possible ! Joachim revient. » Une joie soudaine le pénétra. Mais presque aussitôt il se calma et pensa : « Hum, hum, grave nouvelle. On pourrait même dire : jolie surprise ! Diable, cela a été vite ! Déjà mûr pour le pays ? La mère vient avec lui. (Il dit : « la mère », non pas « tante Louise » son sentiment des parentés s’était insensiblement atténué, de sorte qu’il se sentait presque un étranger.) C’est une circonstance aggravante. Et tout juste avant les grandes manœuvres auxquelles ce cher garçon brûlait de prendre part ! Hum, hum ! Il y a dans tout cela une forte dose de vilenie, et d’une vilenie sarcastique ; c’est là un fait antiidéaliste. Le corps triomphe, il veut autre chose que l’âme et il s’impose pour la confusion des gens présomptueux qui enseignent qu’il est soumis à l’âme. Il semble qu’ils ne sachent pas ce qu’ils disent, car s’ils avaient raison, cela jetterait un jour douteux sur l’âme dans un cas comme celui-ci. Sapienti sat[14], je sais ce que je veux dire. Car la question que je soulève, c’est justement de savoir dans quelle mesure c’est une erreur de les opposer l’un à l’autre, dans quelle mesure ils sont au contraire d’accord et jouent une partie concertée. Mais voilà une idée qui, heureusement pour les présomptueux, ne leur viendra pas. Mon bon Joachim, qui voudrait rien te reprocher à toi et à ton zèle excessif ? Tu es loyal, mais à quoi sert la loyauté si le corps et l’âme se sont mis d’accord ? Serait-il possible que tu n’aies pas oublié certains parfums rafraîchissants, une gorge opulente et un rire sans raison qui t’attendent à la table de la Stoehr ?… Joachim revient, se dit-il de nouveau, et il tressaillit de joie. Il arrive en un mauvais état, sans doute, mais nous serons de nouveau à deux, et je ne serai plus ici tout à fait livré à moi-même. Voilà qui est bien. Il est vrai que tout ne sera pas exactement comme autrefois. Sa chambre n’est-elle pas occupée ? Mrs. Mac Donald tousse sourdement et naturellement elle tient à la main la photographie de son jeune fils, ou l’a posée devant elle sur sa petite table. Mais c’est le stade final, et si la chambre n’est pas déjà réservée. On pourra du reste en retenir provisoirement une autre. Le 28 est libre, sauf erreur. Je vais tout de suite aller à l’administration, et notamment chez Behrens. En voilà une nouvelle, triste à certains points de vue, épatante à d’autres, mais en tout cas une nouvelle formidable ! Je vais tout juste attendre encore le camarade « Je vous salue », qui doit passer tout à l’heure, car il est déjà trois heures et demie. Je vais lui demander s’il estime que même dans ce cas le phénomène physique doit être considéré comme secondaire… »

Encore avant l’heure du thé, il se rendit au bureau de l’administration. La dite chambre, qui donnait sur le même corridor que la sienne, était disponible et l’on trouverait également à caser Mme Ziemssen. Il se hâta d’aller chez Behrens. Il le trouva au « labo », un cigare à la main, tenant de l’autre une éprouvette d’un contenu de couleur douteuse.

– Docteur, savez-vous ? commença Hans Castorp.

– Oui, qu’on ne décolère pas, répondit le pneumotomiste. Voilà ce Rosenheim, d’Utrecht, dit-il, et de son cigare il désigna l’éprouvette. Gaffky 10. Et voici que Schmitz, le directeur d’usine, vient criailler et se plaindre parce que Rosenheim a expectoré en se promenant, avec Gaffky 10. Je dois le secouer. Mais si je lui lave la tête, il se met dans tous ses états, car il est follement susceptible et il occupe trois chambres avec toute sa famille ; je ne peux pas le mettre à la porte, sinon j’aurai affaire à la direction générale. Vous voyez dans quels conflits on se trouve impliqué à tout moment, on a beau vouloir suivre son chemin, en paix et sans reproche.

– Bête d’histoire ! dit Hans Castorp avec la compréhension de l’habitué et de l’ancien. Je connais ces Messieurs. Schmitz est à cheval sur les convenances, tandis que Rosenheim se néglige plutôt. Mais peut-être y a-t-il entre eux des points de friction ailleurs que sur le seul terrain de l’hygiène, il me semble tout au moins. Schmitz et Rosenheim sont tous deux amis de Dona Perez, de Barcelone, de la table de la Kleefeld. C’est là qu’il faut sans doute chercher l’origine de cette querelle. Je vous conseillerais de rappeler d’une manière générale les prescriptions qui sont en cause et pour le reste de fermer l’œil.

– Naturellement que je le ferme. Je ne fais que cela ; à force de le fermer, j’en ai presque un blépharospasme. Mais qu’est-ce que vous me voulez, vous ?

Et Hans Castorp déballa sa nouvelle à la fois triste et épatante.

Ce n’est pas que le conseiller s’en soit montré surpris. Il ne l’aurait été dans aucun cas, mais il ne le fut pas du tout en l’occurrence parce que Hans Castorp, interrogé à ce sujet ou de son propre chef, l’avait tenu au courant de la santé de Joachim ; et avait informé Behrens dès le mois de mai que son cousin gardait le lit.

– Tiens, tiens, dit Behrens. Allons bon ! Qu’est-ce que je vous avais dit ? Qu’est-ce que je vous avais dit, textuellement, non pas dix, mais cent fois ? Vous voilà servi ! Pendant neuf mois il a eu son bon plaisir et son paradis ! Mais dans un paradis qui n’est pas désintoxiqué, il n’y a point de salut ; c’est ce que notre évadé n’a pas voulu croire quand le vieux Behrens le lui disait. Mais il faut toujours en croire le vieux Behrens, sinon on est fichu et on vient trop tard à résipiscence. Le voilà qui a obtenu le grade de lieutenant, c’est vrai, rien à dire. Mais à quoi cela lui sert-il ? Dieu regarde au fond des cœurs, il ne s’occupe ni du rang ni de l’état, nous sommes tous devant lui dans notre nudité, le général comme le simple soldat… » Il commença à s’embrouiller, se frotta les yeux de sa main énorme dont les doigts tenaient le cigare, et pria Hans Castorp de ne pas le retenir plus longtemps cette fois-ci. Un logis pour Ziemssen devait être facile à trouver, et lorsque le cousin arriverait, il chargeait Hans Castorp de le fourrer au lit sans retard. Quant à lui, Behrens, il ne reprochait jamais rien à personne, il ouvrait paternellement ses bras et il était prêt à tuer le veau gras pour le fils prodigue.

Hans Castorp envoya une dépêche. Il raconta à droite et à gauche que son cousin allait revenir, et tous ceux qui connaissaient Joachim en étaient attristés et heureux, l’un et l’autre ! sincèrement, car le caractère loyal et chevaleresque de Joachim lui avait gagné la sympathie générale, et le jugement ou le sentiment inexprimé de nombreux malades était qu’il avait été le meilleur d’entre eux tous. Nous ne visons personne en particulier, mais nous croyons que plus d’un éprouva une certaine satisfaction en apprenant que Joachim devait revenir de l’état militaire à la position horizontale, et que malgré toute sa correction il allait de nouveau être « des nôtres ». On sait que Mme Stoehr avait prévu cela dès le début. Elle se trouva confirmée, dans le scepticisme vulgaire qu’elle avait manifesté lors du départ de Joachim pour le pays plat, et elle ne dédaigna pas de s’en vanter. « Mauvais, mauvais ! » fit-elle. Elle s’était tout de suite rendu compte que cela allait mal et elle voulait espérer que Ziemssen n’eût pas, dans son entêtement, attigé son affaire (« attigé », dit-elle dans sa vulgarité sans bornes). Mieux valait donc, quand même, rester au bercail, comme elle avait fait, bien qu’elle aussi eût ses intérêts en pays plat, à Cannstatt : un mari et deux enfants. Mais elle savait se dominer… Ni Joachim ni Mme Ziemssen ne donnèrent plus de leurs nouvelles. Hans Castorp resta dans l’ignorance de l’heure et du jour de leur arrivée. Pour la même raison il ne les attendit pas à la gare, mais trois jours après l’expédition du télégramme de Hans, ils se trouvèrent tout simplement là, et le lieutenant Joachim parut avec un rire excité à côté de la chaise-longue réglementaire de son cousin.

Ce fut à l’heure où commençait la cure de repos du soir. Le même train les avait amenés, par lequel Hans Castorp était arrivé ici, il y avait des années qui ne furent ni brèves ni longues, mais privées de durée, très riches en événements, et néanmoins nulles et inconsistantes, et la saison elle aussi, était la même, c’était même exactement la même : un des tout premiers jours d’août. Donc Joachim entra joyeusement, – oui, pour l’instant y montrait une agitation incontestablement joyeuse – chez Hans Castorp, ou plus exactement il passa de la chambre, qu’il avait parcourue au pas gymnastique, sur le balcon, et salua son cousin en riant, le souffle court, saccadé et assourdi. Il avait de nouveau accompli le lointain voyage, à travers les pays divers, par-dessus le lac semblable à une mer, et puis en montant par d’étroits sentiers, et voici qu’il était là, comme s’il n’était jamais parti, salué par son parent qui s’était à moitié redressé de la position horizontale à grands renforts de « hallo » et de « pas possible ». Son teint était coloré, soit par la vie en plein air qu’il avait menée, soit des conséquences du voyage. Directement, sans même s’enquérir d’abord de sa chambre, il était accouru au numéro trente-quatre, pour saluer le compagnon de ses jours anciens, lesquels étaient redevenus présents, cependant que sa mère était occupée à faire un peu de toilette. Ils comptaient dîner dans dix minutes, naturellement au restaurant, Hans Castorp pourrait bien encore manger avec eux, ou tout au moins boire un doigt de vin. Et Joachim entraîna son cousin au numéro vingt-huit où il se passa ce qui était arrivé le soir de la venue de Hans, mais c’était l’opposé : Joachim, bavardant fiévreusement, se lava les mains dans le lavabo étincelant, et Hans Castorp le regarda, étonné du reste, et en quelque sorte déçu de voir son cousin en civil. Son état militaire ne se trahissait en rien dans sa tenue. Il se l’était tout le temps représenté comme officier en uniforme, et voici qu’il était là, dans son complet gris uni, comme n’importe qui. Joachim rit et le trouva naïf. Ah non, son uniforme, il l’avait laissé là-bas. Hans Castorp devait savoir que l’uniforme était une chose à part. On n’entrait pas n’importe où en uniforme. « Ah voilà ! Merci du renseignement », dit Hans Castorp. Mais Joachim ne paraissait pas avoir conscience du sens offensant que l’on pouvait donner à son explication. Il s’informa des personnes et des événements au Berghof, non seulement sans la moindre présomption, mais encore avec l’attendrissement et la sollicitude de quelqu’un qui revient. Puis Mme Ziemssen parut par la porte de communication, salua son neveu de la manière que beaucoup de personnes affectent en de telles circonstances, c’est-à-dire comme si elle était joyeusement surprise de le trouver ici, avec une expression qui du reste était assombrie par une sorte de mélancolie, par la fatigue et un chagrin muet qui se rapportait apparemment à Joachim. Ils descendirent.

Louise Ziemssen avait les mêmes beaux yeux noirs que Joachim. Ses cheveux, également noirs, mais déjà sensiblement mêlés de fils blancs, étaient maintenus par un filet presque invisible, et cela s’accordait avec toute sa manière d’être, qui était réfléchie, mesurée avec grâce, discrète avec douceur, et qui, malgré une évidente simplicité d’esprit, lui prêtait une dignité agréable. Il était clair, – et Hans Castorp ne s’en étonna pas du reste, – qu’elle ne comprenait pas la gaieté de Joachim sa respiration accélérée et sa parole précipitée, phénomènes qui contredisaient sans doute l’attitude qu’il avait eue là-bas et qui étaient en effet mal appropriés à sa situation ; et elle en était en quelque sorte choquée… Ce retour lui paraissait triste et elle croyait devoir y conformer sa tenue. Elle ne pouvait pas se faire aux impressions de Joachim, aux sensations tumultueuses du retour qui emportaient momentanément dans une vague d’ivresse tout ce qui s’y opposait, et que le fait de respirer de nouveau cet air, notre air incomparablement léger, inconsistant et échauffant d’en haut, exaltait sans doute encore. Ces sensations étaient pour elle impénétrables. « Mon pauvre petit », pensait-elle, tout en regardant le pauvre petit s’abandonner avec son cousin à une joie débordante, réveiller mille souvenirs, poser mille questions, et rire des réponses qu’on lui faisait, en se rejetant au fond de son siège. Plusieurs fois elle dit : « Mais voyons, mes enfants ! » Et ce qu’elle finit par dire devait être joyeux, mais avait un accent de surprise et presque de blâme : « Joachim, vraiment, il y a longtemps que je ne t’ai plus vu ainsi. On dirait que nous devions revenir ici pour que tu sois de nouveau comme le jour de ta promotion. » Sur quoi, il est vrai, la gaîté de Joachim tourna court. Sa bonne humeur tomba, il reprit conscience de son état, se tut, ne toucha pas à l’entremets, bien que ce fût un soufflé au chocolat des plus appétissants, avec de la crème fouettée (au contraire Hans Castorp lui faisait honneur quoiqu’une heure à peine se fût écoulée depuis la fin de son substantiel dîner), et finit par ne plus du tout lever les yeux, apparemment parce qu’il y avait des larmes.

Telle n’avait certainement pas été l’intention de Mme Ziemssen. C’était plutôt par égards pour les convenances qu’elle avait voulu obtenir un peu de sérieux et de modération, ignorant que tout ce qui est moyen et mesuré était étranger à ce lieu, et que l’on n’y pouvait choisir qu’entre deux extrêmes. Lorsqu’elle vit son fils accablé de la sorte, elle faillit elle-même fondre en larmes, et elle sut gré à son neveu des efforts qu’il fit pour remonter son fils, profondément attristé. En ce qui touchait les pensionnaires, disait-il, Joachim trouverait beaucoup de changement et pas mal de nouveau, mais pour le reste, les choses avaient suivi durant son absence leur cours ordinaire. Il y avait longtemps que la grand’tante, avec sa compagnie, était de retour. Ces dames étaient assises comme toujours à la table de Mme Stoehr. Maroussia riait beaucoup et de tout son cœur.

Joachim garda le silence. Mais ces paroles rappelèrent à Mme Ziemssen certaine rencontre et des salutations qu’elle devait transmettre avant de l’oublier : la rencontre avec une dame, assez sympathique encore qu’elle voyageât seule, et que la ligne de ses sourcils fût un peu trop régulière. Ils l’avaient rencontrée à Munich, où l’on avait passé un jour entre deux trajets nocturnes et, au restaurant, elle s’était approchée de leur table, pour saluer Joachim. Une ancienne voisine de sanatorium… Et elle demanda à Joachim de lui rappeler le nom de la dame… ?

– Mme Chauchat, dit doucement Joachim. Elle séjournait, pour le moment, dans une station balnéaire de l’Allgau et elle se proposait de passer l’automne en Espagne. Pour l’hiver, elle reviendrait sans doute ici. Elle les avait chargés de son meilleur souvenir.

Hans Castorp n’était plus un enfant, il dominait les nerfs vasculaires, qui auraient pu faire pâlir ou rougir son visage. Il dit :

– Ah, c’était elle ? Tiens, elle est donc revenue du fond de son Caucase ? Et elle veut aller en Espagne ?

La dame avait cité un endroit dans les Pyrénées.

– Une jolie femme, ou tout au moins charmante. Une voix agréable, des mouvements agréables. Mais des manières libres et négligées, dit Mme Ziemssen. Elle nous a accostés tout simplement, comme de vieux amis, elle nous a questionnés, elle a bavardé avec nous, bien que Joachim, m’a-t-il dit, n’ait en somme jamais fait sa connaissance. Bizarre !

– C’est l’Orient et c’est la maladie, répondit Hans Castorp. Il ne fallait pas appliquer à ces choses-là les mesures de la civilisation humaniste ; ce serait une erreur. Justement, Mme Chauchat avait l’intention de se rendre en Espagne ! Hum, l’Espagne était dans la direction opposée, aussi loin de la moyenne humaniste, non pas du côté nonchalant, mais du côté rigide ; ce n’était pas absence de forme, mais excès de forme, la mort considérée comme forme, non pas la dissolution de la mort, mais l’austérité de la mort, noire, distinguée et sanglante, l’Inquisition, la collerette empesée, Loyola, l’Escurial… Il serait intéressant de savoir comment Mme Chauchat se plairait en Espagne. Sans doute y perdrait-elle l’habitude de claquer des portes, et peut-être verrait-on s’y établir un certain équilibre humain entre les deux camps antihumanistes. Mais lorsque l’Orient allait en Espagne il pouvait également en résulter un terrorisme farouche…

Non, il n’avait ni rougi ni pâli, mais l’impression que ces nouvelles inattendues de Mme Chauchat lui avaient produite se traduisit en paroles qui ne pouvaient appeler d’autre réponse qu’un silence gêné. Joachim était moins effrayé. Il se souvenait des subtilités extravagantes de son cousin. Mais la plus grande stupéfaction se peignit dans les yeux de Mme Ziemssen ; elle ne se comporta pas autrement que si Hans Castorp avait prononcé des paroles de la plus grossière inconvenance, et après un silence pénible elle se leva de table avec des mots destinés à mettre fin à cette situation gênante. Avant qu’ils ne se séparassent, Hans Castorp leur fit part des instructions du conseiller ; Joachim devait de toute façon rester au lit demain jusqu’à ce qu’on l’eût ausculté. Pour la suite, on verrait. Puis, les trois parents s’étendirent chacun de leur côté dans leurs chambres ouvertes sur la fraîcheur de cette nuit d’été en haute montagne, chacun avec ses pensées, Hans Castorp tout à la perspective du retour de Mme Chauchat qu’il pouvait espérer dans un délai de six mois.

Et ce pauvre Joachim était donc rentré dans son « pays » pour une petite cure complémentaire que l’on avait jugée opportune. Cette expression de « cure complémentaire » était apparemment le mot d’ordre donné en pays plat et l’on s’en servit également ici. Le conseiller Behrens lui-même adopta l’expression quoiqu’il commençât par administrer à Joachim, dès le premier jour, quatre semaines de repos au lit : elles étaient nécessaires pour obvier au plus grave, pour l’aider à s’acclimater et pour régulariser quelque peu les sautes de sa température. Il sut, par ailleurs, éviter d’assigner une durée précise à la petite cure complémentaire. Mme Ziemssen, raisonnable, sensée, ne se berçant nullement d’espérances exagérées, proposa – en l’absence de Joachim – l’automne, le mois d’octobre par exemple, comme date éventuelle de départ, et Behrens l’approuva ; du moins, il déclara qu’à ce moment-là on serait certainement plus avancé qu’aujourd’hui. D’ailleurs, il lui produisit une impression excellente. Il était fort galant, disait « chère Madame », en la regardant loyalement de ses yeux larmoyants et injectés de sang, et usait si bien du langage imagé des étudiants allemands que, malgré toute sa tristesse, elle finissait par en rire. « Il est entre les meilleures mains » dit-elle, et repartit pour Hambourg huit jours après son arrivée puisqu’il ne pouvait être sérieusement question de soins à donner et d’autant plus que Joachim avait là un parent pour lui tenir compagnie.

– Réjouis-toi : c’est pour l’automne, dit Hans Castorp lorsqu’il se fut assis au n° 28, au chevet de son cousin. Le vieux s’est quand même engagé jusqu’à un certain point. Tu peux t’en tenir là et y compter. Octobre, c’est le bon moment. Beaucoup de gens à ce moment-là vont en Espagne et toi, tu retournes auprès de ta bandera, pour te distinguer brillamment.

Son occupation quotidienne était de consoler Joachim surtout d’avoir manqué en venant ici le grand jeu militaire qui commençait en ces jours d’août, car c’était là surtout ce dont il ne s’accommodait pas ; et il manifestait véritablement du mépris pour cette maudite faiblesse à laquelle il avait succombé au dernier moment.

– Rebellio carnis[15], dit Hans Castorp. Que veux-tu y faire ? Le plus vaillant officier n’y peut rien, et même saint Antoine en a su quelque chose. Mon Dieu, il y a chaque année des manœuvres, et puis tu connais notre temps d’ici. Ce n’est pas du temps du tout ; tu n’as pas été absent assez longtemps pour ne pas en retrouver rapidement le rythme – et en un tournemain ta petite cure complémentaire sera passée.

Néanmoins le sens du temps avait été renouvelé trop sensiblement chez Joachim par son séjour en pays plat pour qu’il n’eût pas quand même eu peur de ces quatre semaines qui l’attendaient. Mais on l’aidait de toutes parts à les franchir ; la sympathie que, de tous côtés, l’on témoignait à son caractère si digne, se traduisit par des visites venant de près et de loin. Settembrini vint, compatit, se montra charmant, et comme il avait toujours appelé Joachim lieutenant, il lui donna le titre de capitano. Naphta, lui aussi, rendit visite au malade, et toutes les vieilles connaissances de la maison parurent peu à peu, en profitant d’un petit quart d’heure de liberté, entre les heures de service, pour s’asseoir au bord de son lit, répéter l’expression « petite cure complémentaire » et se faire raconter ses aventures : les dames Stoehr, Lévi, Iltis et Kleefeld, les MM. Ferge, Wehsal et d’autres encore. Certains lui apportèrent même des fleurs. Lorsque les quatre semaines furent écoulées, il se leva parce que sa fièvre avait suffisamment baissé pour qu’il pût aller et venir, et il reprit sa place dans la salle à manger, à côté de son cousin, entre Hans Castorp et l’épouse du brasseur Mme Magnus, en face de M. Magnus, à l’angle de la table et à la place même que l’oncle James et plus tard Mme Ziemssen avaient occupée quelque temps.

Ainsi les jeunes gens vécurent-ils de nouveau côte à côte, comme autrefois ; même, pour que la situation antérieure ressuscitât encore plus complètement, Joachim reprit possession de son ancienne chambre, après que Mrs. Mac Donald eut, le portrait de son petit garçon dans les mains, rendu le dernier soupir, – son ancienne chambre, à côté de celle de Hans Castorp, bien entendu, après qu’elle eut été consciencieusement désinfectée avec du H2CO. En réalité, et au point de vue sentimental, il en allait toutefois ainsi que c’était désormais Joachim qui vivait aux côtés de Hans Castorp et non plus Hans Castorp auprès de son cousin. C’était le premier qui était maintenant l’habitant sédentaire dont Joachim ne faisait que partager l’existence, momentanément et en visiteur. Car Joachim s’efforçait avec une fermeté rigide de garder en vue le délai fixé pour octobre, bien que certaines parties de son système nerveux central ne se résignassent pas à suivre une conduite conforme à la norme humaniste et que sa peau restât brûlante et sèche.

Ils reprirent également leurs visites chez Settembrini et chez Naphta, ainsi que leurs promenades avec ces deux hommes liés par leur antagonisme ; lorsque A. K. Ferge et Ferdinand Wehsal y prenaient part, ce qui était souvent le cas, ils étaient six ; et ces adversaires dans le domaine de l’esprit poursuivaient alors leurs joutes incessantes dont nous ne saurions rendre compte d’une manière explicite sans nous perdre dans un dédale désespérant – exactement comme ils le faisaient eux-mêmes tous les jours, devant un public assez nombreux, encore que Hans Castorp tendît à considérer sa pauvre âme comme le principal enjeu de leurs débats dialectiques. Il avait appris par Naphta que Settembrini était franc-maçon – ce qui lui avait fait une impression non moins vive que la confidence de l’Italien sur les accointances de Naphta avec les jésuites et l’origine de ses ressources. De nouveau il éprouva de la surprise en apprenant qu’il existait vraiment encore des choses aussi fantastiques, et avec insistance il interrogea le terroriste sur l’origine et la nature de cette curieuse institution qui célébrerait dans quelques années son deux-centième anniversaire. Si Settembrini parlait de la nature intellectuelle de Naphta derrière le dos de son voisin, en mettant pathétiquement en garde contre elle, comme contre quelque chose de diabolique, Naphta, derrière le dos de l’autre, se moquait, par contre, cordialement et sans emphase, de la sphère que l’autre représentait, en donnant à entendre que tout cela était bien suranné et arriéré : ce libéralisme bourgeois de l’avant-veille, qui n’était pas autre chose qu’un pitoyable fantôme de l’esprit, mais qui s’abandonnait encore à l’illusion bouffonne d’être animé d’une vie révolutionnaire. Il disait : « Que voulez-vous, son grand-père était carbonaro, ce qui veut dire : charbonnier. C’est de lui qu’il tient cette foi de charbonnier en la Raison, la Liberté, le Progrès de l’Humanité, et toute cette malle pleine d’idéologies de vertus bourgeoises et classiques, toutes rongées par les mites ! Voyez-vous, ce qui trouble le monde c’est la disproportion entre la rapidité de l’esprit et la balourdise, la lenteur, l’incroyable paresse et force d’inertie de la matière. Il faut convenir de ce que cette disproportion pourrait servir d’excuse à un esprit qui se désintéresse du réel, car il est dans la règle que les ferments qui provoquent en réalité les révolutions lui répugnent depuis longtemps. En effet, l’esprit mort répugne davantage à l’esprit vivant que des basaltes qui, tout au moins, n’ont pas la prétention d’être de l’esprit et de la vie. De tels basaltes, vestiges de réalités anciennes que l’esprit a laissées si loin derrière lui qu’il se refuse à y lier encore le concept du réel, se conservent par inertie et par leur persistance pesante et morte empêchent malheureusement les idées arriérées de se rendre compte à quel point elles le sont. Je m’exprime d’une façon générale, mais vous appliquez vous-même ces généralités à certain libéralisme humanitaire qui croit toujours se trouver dans une situation héroïque face au despotisme et à l’autorité. Cela sans parler des catastrophes, hélas, par lesquelles il voudrait prouver qu’il vit, de ces triomphes attardés et tapageurs qu’il prépare et qu’il rêve de pouvoir fêter un jour. À la seule pensée de tout cela, l’esprit vivant pourrait mourir d’ennui, s’il ne savait pas qu’à la vérité c’est lui seul qui l’emportera, et qui profitera de catastrophes pareilles, lui qui allie des éléments du passé aux éléments les plus futurs de l’avenir en vue d’une véritable révolution… Comment va votre cousin, Hans Castorp ? Vous savez que j’ai beaucoup de sympathie pour lui.

– Merci, Monsieur Naphta. Je crois que tout le monde a de la sympathie pour lui, c’est un si brave garçon. M. Settembrini, lui aussi, l’aime bien, encore que, naturellement, il doive désapprouver un certain terrorisme exalté qu’implique le métier de Joachim. Mais vous m’apprenez qu’il est un frère de la Loge ? Voyez-moi ça ! Cela me rend songeur, je l’avoue, cela éclaire sa personne d’un jour nouveau, et m’explique bien des choses. Place-t-il, à l’occasion, ses pieds en angle droit, et donne-t-il des poignées de mains d’une certaine manière ? Je n’ai rien remarqué de tel…

– Je pense que notre bon frère trois points, doit avoir dépassé le stade de tels enfantillages. Je présume que le cérémonial des loges a dû s’adapter assez difficilement à la sécheresse de l’esprit bourgeois de ce temps. On aurait honte du rituel d’autrefois, comme d’un charlatanisme déplacé, pas tout à fait à tort, car, en définitive, il serait vraiment malséant de travestir en Mystère le républicanisme athée. Je ne sais pas par quelles apparitions terrifiantes on a mis à l’épreuve la constance de M. Settembrini, si on l’a conduit, les yeux bandés, par toutes sortes de couloirs et si on l’a fait attendre sous des voûtes sombres, avant que se soit ouverte devant lui la loge, pleine de lumières et de reflets. Si on l’a catéchisé solennellement, et qu’en présence d’une tête de mort et de trois lumières, on ait menacé d’épées sa poitrine nue ? il faut que vous le lui demandiez, à lui-même mais je crains que vous ne le trouviez peu loquace, car, quand même tout cela se serait déroulé d’une façon plus bourgeoise, il n’en a pas moins dû faire serment de silence.

– Faire serment ? De silence ? Tout de même !

– Certainement. De silence et d’obéissance.

– D’obéissance aussi ? Écoutez, professeur, il me semble alors qu’il n’aurait plus aucune raison de se montrer choqué du terrorisme et de l’exaltation que comporte le métier de mon cousin. Silence et obéissance ! Jamais je n’aurais cru qu’un homme aussi libéral que Settembrini pourrait se soumettre à des conditions et à des serments aussi espagnols. Je flaire véritablement quelque chose de militaire et de jésuitique dans la franc-maçonnerie.

– Vous flairez juste, répondit Naphta. Votre baguette magique tressaute et frappe un coup. L’idée d’association est en général inséparable de l’idée d’absolu. Par conséquent, elle est terroriste, c’est-à-dire antilibérale. Elle décharge la conscience individuelle et, au nom du but absolu, sanctifie tous les moyens, même les plus sanglants, même le crime. On a des raisons de supposer que dans les loges maçonniques l’union des frères était symboliquement scellée par le sang. Une union n’est jamais contemplative, elle est toujours, et par sa nature même, organisatrice dans un sens absolu. Vous ignoriez, sans doute, que le fondateur de l’ordre des Illuminés, qui a failli se confondre pendant quelque temps avec la franc-maçonnerie, était un ancien membre de la société de Jésus ?

– J’avoue que je n’en savais rien…

– Adam Weisshaupt a organisé son association secrète et humanitaire exactement d’après le modèle de l’ordre des jésuites. Lui-même était franc-maçon, et les frères les plus respectés de la loge de ce temps étaient des illuminés. Je parle de la deuxième moitié du dix-huitième siècle que Settembrini n’hésitera pas à vous caractériser comme une époque de décadence de sa ghilde. Mais en réalité ç’a été l’époque de sa plus haute floraison, comme du reste celle de toutes les associations secrètes, le temps où la franc-maçonnerie fut réellement animée d’une vie supérieure, d’une vie dont par la suite des hommes de l’espèce de notre philanthrope l’ont de nouveau expurgée. Notre ami eût-il vécu à cette époque, l’eût taxée de jésuitisme et d’obscurantisme.

– Et était-ce justifié ?

– Oui, si vous voulez. La libre pensée triviale avait ses raisons d’en juger ainsi. C’était le temps où nos pères s’efforcèrent d’animer l’association d’une vie catholique et hiératique, et où a prospéré, à Clermont, en France, une loge de jésuites-maçons. C’est en outre le temps où l’esprit des Roses-Croix a pénétré dans les loges, une confrérie très singulière, dont vous pouvez vous rappeler qu’elle a joint des desseins purement rationalistes, progressistes, politiques et sociaux, à un culte singulier des sciences secrètes de l’Orient, de la sagesse hindoue et arabe et de la magie naturelle. La réforme et le redressement de beaucoup de loges maçonniques se sont alors accomplis dans le sens de l’observance stricte, dans un sens nettement irrationaliste et mystérieux, magique et alchimique, auquel les grades écossais de la maçonnerie doivent leur existence. Des grades de chevaliers que l’on a ajoutés à l’ancienne hiérarchie militaire d’apprentis, de compagnons et de maîtres, des grades de grands maîtres d’un caractère presque sacerdotal et tout pénétrés des mystères des Roses-Croix. Il s’agit là d’un retour à certains ordres spirituels de chevaliers du Moyen âge, celui des templiers en particulier, vous savez, ceux qui prêtaient au patriarche de Jérusalem un serment de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Aujourd’hui encore un grand maître de la hiérarchie maçonnique porte le titre de « grand-duc de Jérusalem ».

– Tout cela est du nouveau pour moi, Monsieur Naphta ! Vous me faites découvrir les ficelles de notre bon Settembrini… « Grand-duc de Jérusalem » n’est pas mal. Vous devriez, à l’occasion, l’appeler ainsi en manière de plaisanterie. Il vous a appelé l’autre jour « doctor angelicus ». Cela vaut une revanche.

– Oh ! il y a une quantité d’autres titres, également significatifs, pour les grands maîtres et templiers de la stricte observance. Nous avons là un Maître parfait, un chevalier de l’Orient, un Grand Prêtre, et le trente et unième grade s’intitule même : Prince auguste du mystère royal. Remarquez que tous ces noms trahissent des rapports avec le mysticisme oriental. La réapparition du templier elle-même ne signifie pas autre chose que la reprise de pareils rapports, l’irruption de ferments irrationnels dans un univers d’idées progressistes, raisonnables et utilitaires. La franc-maçonnerie y a gagné un nouveau charme et un éclat nouveau qui expliquent le succès qu’elle a eu en ce temps. Elle a attiré tous les éléments qui étaient las du rationalisme du siècle, de son libéralisme humanitaire, éclairé et délayé, et qui étaient avides de philtres plus puissants. Le succès de l’ordre fut tel que les philistins se plaignirent de ce qu’il détournait les hommes du bonheur conjugal et de la dignité féminine.

– Allons, professeur, s’il en est ainsi, je comprends que M. Settembrini ne se rappelle pas volontiers cette époque de floraison de son ordre.

– Non, il ne se souvient pas volontiers qu’il y a eu des temps où son ordre s’était attiré toute l’antipathie que le libéralisme, l’athéisme, la raison encyclopédique vouent d’ordinaire au complexe Église, catholicisme, moine, moyen âge. Vous avez entendu que l’on a taxé les francs-maçons d’obscurantisme…

– Pourquoi ? Je voudrais que vous me disiez comment cela a pu arriver ?

– Je vais vous le dire. L’observance stricte signifiait un approfondissement et un élargissement des traditions de l’ordre tout en situant son origine historique dans le monde des mystères, dans les prétendues ténèbres du moyen âge. Les grands maîtres des loges étaient des initiés de la physica mystica, ils étaient en possession d’une science magique de la nature, c’étaient en somme surtout de grands alchimistes…

– Il faut maintenant que je fasse un grand effort pour me rappeler ce que signifie au juste le mot « alchimie ». L’alchimie, n’est-ce pas faire de l’or, la pierre philosophale, aurum potabile… ?

– Sans doute, au sens populaire. Mais dans un langage un peu plus savant, ce mot signifie épuration, transmutation, transsubstantiation en une forme plus élevée, amélioration, par conséquent, le Lapis philosophorum, le produit androgyne du soufre et du mercure, la res bina, la prima materia[16] bisexuée n’était rien de plus, rien de moins que le principe de la transmutation, du développement vers une forme supérieure, par des influences extérieures, – une pédagogie magique, si vous voulez.

Hans Castorp garda le silence. Clignotant des paupières, il regardait en l’air.

– La crypte surtout, poursuivit Naphta, était un symbole de transmutation alchimiste.

– Le tombeau ?

– Oui, le lieu de la décomposition. Elle est le principe fondamental de tout hermétisme. Le tombeau n’est pas autre chose que le vase, la cornue de cristal précieusement conservée où la matière est poussée jusqu’à sa dernière métamorphose, jusqu’à sa suprême épuration.

– Hermétisme est bien dit, Monsieur Naphta. Hermétique, cela me plaît. C’est un véritable mot de magie, avec des associations d’idées indéterminées et lointaines. Excusez-moi, mais il faut toujours que je pense à nos bocaux de conserve que notre gouvernante de Hambourg, – elle s’appelle Schalleen, sans madame ni mademoiselle, Schalleen tout court, – conserve dans son garde-manger, par rangées, sur les rayons, des bocaux hermétiquement fermés. Ils sont là, alignés, pendant des mois et des années, et lorsqu’on en ouvre un, au fur et à mesure des besoins, le contenu en est tout à fait frais et intact ; les mois, les années n’ont rien pu leur faire, on peut en manger tel quel. Il est vrai que ce n’est là ni de la chimie ni de la purification, c’est simplement de la conservation, d’où le nom de conserve. Mais ce qu’il y a de magique là-dedans, c’est que cette conserve ait échappé au temps ; elle en a été hermétiquement séparée, le temps est passé à côté d’elle, elle n’a pas eu de temps, elle est restée en dehors de lui sur son rayon. Allons, voilà pour les bocaux de conserve ! Je n’en ai pas tiré grand’chose. Veuillez m’excuser. Je crois que vous vouliez me renseigner plus exactement.

– À condition que vous le désiriez. Il faut que l’apprenti soit avide de savoir et impavide, pour parler dans le style de notre sujet. Le tombeau a toujours été le symbole principal du pacte d’alliance. L’apprenti, le blanc-bec qui désire être admis au savoir, doit prouver son courage devant les terreurs de la tombe. L’usage de l’ordre veut qu’à titre d’épreuve, il y soit conduit et qu’il y demeure, pour en sortir ensuite, guidé par la main d’un frère inconnu. D’où ce labyrinthe de couloirs et de voûtes sombres que le novice devait traverser, l’étoffe noire dont était tendue la loge de l’observance stricte, le culte du cercueil qui jouait un rôle si important dans le cérémonial de la consécration et de la réunion. Le chemin du mystère et de la purification était environné de dangers. Il conduisait à travers des angoisses, à travers le royaume de la pourriture, et l’apprenti, le néophyte c’est la jeunesse avide des miracles de la vie, impatiente de se voir douée d’une vie surnaturelle, guidée par des hommes masqués qui ne sont que des ombres du mystère.

– Je vous remercie beaucoup, professeur Naphta. C’est parfait ! C’est donc cela, la pédagogie hermétique. Il ne peut y avoir aucun mal à ce que je sois renseigné sur ces choses-là.

– D’autant moins qu’il s’agit là d’une introduction aux choses ultimes, à la confession absolue du transcendant, c’est-à-dire au but. L’observance maçonnique alchimiste a, durant les décennats suivants, conduit beaucoup d’esprits nobles et inquiets à ce but, – je n’ai pas besoin de vous le nommer, car il ne peut pas vous avoir échappé que les hauts grades écossais ne sont qu’un équivalent de la hiérarchie sacrée, que la sagesse alchimiste du maître franc-maçon s’accomplit dans le mystère de la métamorphose, et que les directives secrètes que la loge a données à ses adeptes se retrouvent aussi nettement dans l’initiation ecclésiastique, de même que les jeux symboliques du cérémonial maçonnique se retrouvent dans le symbolisme liturgique et architectural de notre sainte Église catholique.

– Ah, voilà !

– Pardon, ce n’est pas tout. Je me suis déjà permis d’observer que ce n’est qu’une interprétation historique que de faire remonter les origines des loges à l’honorable corporation des maçons. Du moins l’observance stricte a-t-elle donné à la franc-maçonnerie des fondements humains beaucoup plus profonds. Le rite des loges a en commun avec les mystères de notre Église certains rapports avec les solennités occultes et les excès sacrés propres à l’humanité la plus reculée… Je songe, en ce qui concerne l’Église, aux agapes, et à la sainte cène, à la manducation de la chair et du sang, à quoi correspondent à la loge…

– Un instant, un instant, si vous voulez bien me permettre une remarque. Dans cette existence d’une communauté fermée qui est celle de mon cousin, il y a de même des agapes. Il m’en a souvent parlé dans ses lettres. Naturellement, sauf qu’on s’y saoule un peu, tout s’y passe très correctement, on ne va même pas aussi loin qu’aux banquets d’étudiants…

– … à quoi correspondent à la loge le culte du tombeau et du cercueil sur lequel j’ai tout à l’heure attiré votre attention. Dans les deux cas, nous sommes en présence d’un symbolisme des choses ultimes et suprêmes, d’éléments d’une religiosité primitive et orgiaque, de sacrifices nocturnes et effrénés en l’honneur de la mort et du devenir, de la métamorphose et de la résurrection… Vous vous rappelez que les mystères d’Isis, de même que ceux d’Éleusis, étaient célébrés de nuit et dans d’obscures cavernes. Or, il y a eu et il y a encore beaucoup de réminiscences égyptiennes dans la maçonnerie, et beaucoup de sociétés secrètes se sont appelées les alliances éleusines. Il y a eu là des fêtes des loges, des fêtes des mystères éleusins et aphrodisiens où la femme finissait quand même par intervenir, des fêtes des roses auxquelles faisaient allusion les trois roses bleues du tablier de maçon, et qui, semble-t-il, devaient s’achever en bacchanales.

– Mais voyons donc, qu’entends-je, professeur Naphta ? Et tout cela, c’est de la franc-maçonnerie ? Et c’est à tout cela que notre ami Settembrini, un esprit si clair…

– Vous vous montreriez injuste envers lui ! Non, Settembrini ne sait plus rien de tout cela. Ne vous ai-je pas dit que la loge a été débarrassée, par ses semblables, de tous les éléments d’une vie supérieure ? Elle s’est humanisée, modernisée, grand Dieu ! Elle est revenue des égarements de ce genre à l’Utilité, à la Raison et au Progrès, à la lutte contre les princes et les calotins, bref à une conception sociale du bonheur. On s’y entretient de nouveau de la nature, de la vertu, de la mesure et de la patrie. Je suppose que l’on y parle même de ses affaires. Bref, c’est la mesquinerie bourgeoise sous forme d’un cercle…

– Dommage ! Dommage pour les fêtes des roses ! Je demanderai à Settembrini s’il n’en sait vraiment rien.

– L’honnête chevalier de l’équerre ! railla Naphta. Songez qu’il ne lui a pas été si facile de se faire admettre dans le chantier du Temple de l’Humanité, car il est pauvre comme un rat d’église, et l’on n’y exige pas tellement une culture supérieure, une culture humaniste s’il vous plaît, qu’une fortune suffisante pour pouvoir payer les droits d’entrée et les cotisations annuelles qui ne sont pas négligeables. De la culture et de la fortune, voilà le bourgeois ! Vous tenez là les fondements de la République libérale universelle !

– En effet, rit Hans Castorp, les voici en évidence sous nos yeux.

– Néanmoins, ajouta Naphta après un silence, je voudrais vous conseiller de ne pas prendre trop à la légère cet homme et sa cause, je voudrais même vous engager, puisque nous sommes en train d’en parler, à vous tenir sur vos gardes. Le démodé n’est pas encore l’équivalent de l’innocent. Pour être borné, on n’est pas nécessairement inoffensif. Ces gens ont mis beaucoup d’eau dans leur vin qui fut jadis généreux, mais l’idée d’alliance elle-même demeure assez forte pour supporter d’être diluée ; elle conserve des vestiges d’un mystère fécond, et l’on peut aussi peu douter que les loges ont leurs mains dans le jeu du monde que l’on peut hésiter à croire que derrière cet aimable M. Settembrini se dissimulent des puissances dont il est l’affilié et l’émissaire…

– L’émissaire ?

– Oui, un faiseur de prosélytes, un pêcheur d’âmes.

« Et quelle espèce d’émissaire es-tu donc, toi ? » songea Hans Castorp. À haute voix, il dit :

– Je vous remercie, professeur Naphta. Je vous suis sincèrement obligé de votre conseil. Savez-vous ce que je vais faire ? Je vais monter encore un étage pour autant qu’il peut encore être question d’étage à cette hauteur, et je vais tâter le pouls à ce frère maçon déguisé. Il faut qu’un apprenti soit avide de savoir et impavide. Naturellement, il faut aussi qu’il soit prudent… Avec des émissaires, il est évident que la prudence est de mise.

Il pouvait sans crainte continuer de s’instruire auprès de Settembrini, car celui-ci n’avait rien à reprocher à M. Naphta sous le rapport de la discrétion et n’avait du reste pas semblé particulièrement soucieux de faire un mystère de ses rapports avec cette compagnie harmonieuse. La Rivista della Massoneria Italiana était ouverte sur sa table. Hans Castorp n’y avait simplement pas pris garde jusqu’à ce moment. Et lorsque, éclairé par Naphta, il eut dirigé la conversation vers l’art royal, comme si les rapports de Settembrini avec la franc-maçonnerie n’avaient jamais fait l’ombre d’un doute, il ne s’était heurté qu’à un semblant de réserve. Sans doute, y avait-il des points sur lesquels le littérateur ne se livrait pas, et au sujet desquels il gardait les lèvres closes avec une certaine ostentation. Apparemment il était lié par ces serments terroristes dont Naphta avait parlé : cachotteries qui ne s’étendaient qu’aux usages extérieurs et à sa propre position au sein de cette étrange organisation. Mais pour le reste, il en parlait même d’abondance et traçait au curieux un tableau important de l’étendue de sa ligue qui était représentée presque dans le monde entier par vingt mille loges et cent cinquante grandes loges, et qui s’étendait même jusqu’à des civilisations comme celle de Haïti et à la république nègre de Libéria. Il citait aussi toutes sortes de grands noms dont les porteurs avaient été des francs-maçons, ou l’étaient présentement. Il nomma Voltaire, Lafayette et Napoléon, Franklin et Washington, Mazzini et Garibaldi, et, au nombre des vivants, le roi d’Angleterre lui-même ; il énuméra en outre nombre d’hommes qui avaient la charge des affaires publiques d’États européens, membres de gouvernements et de parlements.

Hans Castorp manifesta son respect, mais aucun étonnement. Il en était de même dans les associations d’étudiants, dit-il. Celles-ci aussi vous rapprochaient pour la vie, et savaient caser leurs adhérents ; et même, lorsqu’on n’avait pas été membre d’une association on réussissait difficilement dans les administrations. Aussi, n’était-ce pas très avisé de la part de M. Settembrini de faire à ces premiers rôles un mérite de leurs accointances avec la loge ; car il fallait admettre, au contraire, que, si tant de postes importants avaient été occupés par des francs-maçons, cela ne prouvait en somme que la puissance de la loge qui certainement avait sa main dans le jeu universel plus que M. Settembrini ne voulait l’avouer franchement.

Settembrini sourit. Il s’éventa même avec le cahier de la Massoneria qu’il tenait à la main. On pensait sans doute lui tendre un piège ? demanda-t-il. Peut-être voulait-on l’entraîner à des confidences imprudentes sur la nature politique, sur l’esprit essentiellement politique de la loge ? « Rouerie inutile, ingénieur ! Nous admettons la politique sans réserve, ouvertement. Nous faisons peu de cas de la haine que quelques sots – ils sont installés dans votre pays, ingénieur, presque nulle part ailleurs, – vouent à ce mot et à ce titre. Le philanthrope ne peut même pas admettre de différence entre la politique et la non-politique. Il n’y a pas de non-politique, tout est politique.

– Un point c’est tout ?

– Je sais bien qu’il y a des gens qui jugent bon d’attirer l’attention sur la nature primitivement apolitique de la franc-maçonnerie. Mais ces gens jouent avec les mots et tracent des frontières qu’il est grand temps de reconnaître comme imaginaires et stupides. Premièrement, les loges espagnoles, tout au moins, ont eu dès l’origine une orientation politique…

– Je pense bien.

– Vous pensez très peu de chose, ingénieur. Ne vous imaginez pas pouvoir penser beaucoup de choses par vous-même. Mais efforcez-vous plutôt d’assimiler et d’utiliser, – je vous en prie dans votre intérêt comme dans l’intérêt de votre pays et de l’Europe, – ce que je suis en train de vous inculquer en second lieu. Secundo, en effet, l’idée maçonnique n’a jamais été apolitique, en aucun temps, elle n’a pas pu l’être, et si elle a cru l’être, elle s’est trompée sur sa propre nature. Que sommes-nous ? Des maçons et des manœuvres qui travaillent à une construction. Tous poursuivent un but unique, la meilleure part du tout c’est la loi fondamentale de la fraternité. Quelle est cette meilleure part ? Qu’est-ce que cet édifice ? L’édifice social méthodiquement construit, le perfectionnement de l’humanité, la nouvelle Jérusalem. Que viennent faire là-dedans la politique et la non-politique ? Le problème social, le problème de la vie en société est lui-même politique, entièrement politique, uniquement politique. Quiconque se consacre à ce problème – et celui qui s’y déroberait ne mériterait pas le nom d’homme, – relève de la politique, de la politique intérieure comme de la politique extérieure, et comprend que l’art du franc-maçon est l’art de gouverner…

– De gouverner…

– … que la franc-maçonnerie des illuminés a connu le grade de régent…

– Très bien, Monsieur Settembrini. L’art de gouverner, le grade de régent, voilà qui me plaît. Mais dites-moi une chose : êtes-vous chrétiens, vous tous, dans votre loge ?

– Perché ?

– Excusez-moi, je veux poser la question autrement, sous une forme plus générale et plus simple. Croyez-vous en Dieu ?

– Je vous répondrai : pourquoi me posez-vous cette question ?

– Je n’ai pas voulu vous tenter tout à l’heure, mais il y a une histoire biblique, où quelqu’un tente le Seigneur en lui présentant une pièce de monnaie romaine, et reçoit cette réponse qu’il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Il me semble que cette manière de distinguer nous donne la différence entre la politique et la non-politique. S’il y a un Dieu, on doit pouvoir faire cette différence. Les francs-maçons croient-ils en Dieu ?

– Je me suis engagé à vous répondre. Vous parlez d’une unité que l’on s’efforce de créer, mais qui, au grand regret des hommes de bonne volonté, n’existe pas encore. La ligue universelle des francs-maçons n’existe pas. Si elle est réalisée – et je répète que l’on travaille avec une application silencieuse à cette grande œuvre, sa confession religieuse sera, elle aussi, sans nul doute, unifiée, et elle sera conçue dans les termes suivants : « Écrasez l’infâme ! »

– D’une façon obligatoire ? Mais ce serait de l’intolérance !

– Je doute que vous soyez capable de discuter le problème de la tolérance, ingénieur. Mais tâchez de vous rappeler que la tolérance devient un crime lorsqu’on en fait preuve à l’égard du mal.

– Dieu serait donc le mal ?

– La métaphysique est le mal. Car elle n’est bonne à rien qu’à endormir l’activité que nous devons consacrer à la construction du temple de la société. Aussi le Grand Orient de France a-t-il depuis longtemps donné l’exemple en effaçant le nom de Dieu de tous ses actes. Nous, les Italiens, avons suivi l’exemple…

– Comme c’est catholique !

– Vous dites ?

– Je trouve cela catholique à outrance que de rayer Dieu !

– Que voulez-vous dire par là ?

– Rien de particulièrement intéressant, Monsieur Settembrini. Ne faites pas attention à mon bavardage. J’ai eu un instant l’impression que l’athéisme était énormément catholique et que l’on ne biffât Dieu que pour pouvoir être d’autant mieux catholique.

Si M. Settembrini resta coi après ces mots, ce ne fut évidemment que par méthode pédagogique. Il répondit après un silence convenable :

– Ingénieur, loin de moi le désir de vous tromper ou de vous blesser dans votre protestantisme. Nous avons parlé de tolérance… Il est superflu de souligner que j’éprouve à l’endroit du protestantisme plus que de la tolérance, une profonde admiration pour son rôle historique d’opposant contre l’étranglement de la conscience. L’invention de la typographie et la Réforme sont et demeurent les mérites les plus éminents de l’Europe centrale dans la cause de l’Humanité. C’est hors de doute. Mais, après ce que vous venez de dire, je ne doute pas que vous me compreniez exactement, si je vous fais observer que ce n’est là qu’un aspect de la question et qu’il y en a un second. Le protestantisme comporte des éléments… La personnalité de votre réformateur elle-même comportait des éléments… Je pense à des éléments de quiétisme et de contemplation hypnotique qui ne sont pas européens, qui sont étrangers et hostiles à la loi de la vie sur ce continent actif. Regardez-le donc bien, ce Luther ! Considérez les portraits que nous avons de lui, ceux de sa jeunesse et les autres, ceux de sa maturité ! Quel est donc ce crâne ? Que signifient ces pommettes, et cette étrange position des yeux ? Mon ami, c’est l’Asie ! Je ne serais pas surpris, je ne serais pas du tout surpris si un élément wando-slavo-sarmate se trouvait être en jeu, et si la personnalité, d’ailleurs formidable – qui songerait à le nier ? – de cet homme signifiait qu’un des plateaux si dangereusement équilibrés de votre pays avait été fatalement surchargé d’un poids formidable : le plateau oriental, qui jusqu’à nos jours fait voltiger vers le ciel le plateau occidental…

De son pupitre d’humaniste, près de la lucarne, devant lequel il était jusqu’à présent resté debout, M. Settembrini s’était approché de la table ronde avec la carafe d’eau, s’était approché de son élève qui était assis sur le canapé appuyé contre le mur, sans s’adosser, les coudes sur les genoux et le menton posé sur sa main.

– Caro, dit M. Settembrini. Caro amico ! Il faudra prendre des décisions, des décisions d’une portée inappréciable pour le bonheur et l’avenir de l’Europe, et il appartiendra à votre pays de les prendre. Elles devront s’accomplir dans son âme. Placé entre l’Est et l’Ouest, il devra choisir définitivement et en pleine conscience entre les deux sphères qui se disputent sa nature, il devra se décider. Vous êtes jeune, vous prendrez part à cette décision, vous serez appelé à l’influencer. Bénissons donc le destin qui vous a guidé en ces contrées effroyables, mais qui en même temps me donne l’occasion d’exercer une influence sur votre jeunesse malléable, par ma parole qui n’est pas tout à fait inexperte ni tout à fait impuissante, et de vous faire sentir les responsabilités que vous portez, que votre pays porte aux yeux de la civilisation…

Hans Castorp était assis, le menton dans son poing. Il regardait dehors, par la lucarne, et dans ses yeux bleus et simples on pouvait lire la résistance de sa pensée. Il garda le silence.

– Vous vous taisez, dit M. Settembrini, ému. Vous et votre pays, vous laissez planer sur ces choses un silence réticent, un silence si opaque qu’il ne permet de porter aucun jugement sur sa profondeur. Vous n’aimez pas la parole, ou vous ne savez pas vous en servir, ou vous la tenez sacrée d’une manière peu communicative, et le monde articulé ne sait ni n’apprend où il en est avec vous. Mon ami, c’est dangereux. La langue, c’est la civilisation même… Toute parole, même la plus contradictoire, est une obligation… Mais le mutisme isole. On soupçonne que vous tenterez de briser votre solitude par des actes. Vous ferez marcher votre cousin Giacomo (M. Settembrini, pour plus de commodité, avait coutume d’appeler Joachim « Giacomo »), vous ferez avancer votre cousin Giacomo hors de votre silence et « il en abattra deux à grands coups, et les autres s’enfuiront ».

Comme Hans Castorp se mit à rire, M. Settembrini, lui aussi, sourit, satisfait tout au moins momentanément de l’effet produit par ses paroles plastiques.

– Bon, rions ! dit-il. Vous me trouverez toujours disposé à la gaieté, « le rire est un rayonnement de l’âme », dit un penseur grec. Aussi avons-nous dévié de notre sujet vers des choses qui, je vous l’accorde, sont liées aux difficultés auxquelles se heurtent nos travaux préparatoires en vue d’une Ligue universelle maçonnique, à des difficultés que l’Europe protestante notamment nous oppose…

M. Settembrini continua de parler avec chaleur de l’idée de cette Ligue universelle qui était née en Hongrie et dont la réalisation, qu’il y avait lieu d’espérer, était destinée à conférer à la franc-maçonnerie un pouvoir qui déciderait du sort de l’univers. Il montra en passant des lettres qu’il avait reçues de hauts dignitaires étrangers de la Ligue sur cette question, une lettre autographe du grand maître suisse, le frère Quartier la Tente, du trente-troisième grade, et il commenta le projet que l’on avait de faire de l’espéranto la langue universelle de la Ligue. Son zèle s’éleva dans la sphère de la haute politique, il fit le tour de l’Europe, et pesa les chances de la pensée révolutionnaire républicaine dans son propre pays, en Espagne, au Portugal. Il prétendit également entretenir une correspondance avec des personnes placées à la tête de la grande loge de ce dernier royaume. Là-bas les choses approchaient sans aucun doute d’une période décisive. Que Hans Castorp pensât à lui si, très prochainement, les événements s’y précipitaient ! Hans Castorp promit de le faire.

Il convient d’observer que ces causeries maçonniques qui s’étaient déroulées entre l’élève et chacun des deux mentors, séparément, s’étaient produites encore dans la période précédant le retour de Joachim. La discussion à laquelle nous arrivons maintenant eut lieu après son retour et en sa présence, neuf semaines après son arrivée, au début d’octobre, et Hans Castorp garda le souvenir de cette réunion sous un soleil d’automne devant le Casino de Platz, avec des boissons rafraîchissantes sur la table, parce que Joachim lui inspira ce jour-là un souci secret, par des apparences et des symptômes qui d’habitude ne sont pas un objet de souci, à savoir par des maux de gorge et de l’enrouement, d’inoffensives gênes par conséquent, mais qui apparurent au jeune Castorp sous un jour quelque peu singulier, à la lumière, peut-on dire, qu’il croyait remarquer tout au fond des yeux de Joachim, de ces yeux qui avaient toujours été doux et grands, mais qui ce jour-là, et pas avant, s’étaient agrandis et approfondis d’une certaine manière indéfinissable, avec une expression rêveuse et – il faut ajouter ce mot étrange – menaçante, s’ajoutant à cette silencieuse luminosité intérieure déjà mentionnée et qui n’avait pas précisément déplu à Hans Castorp, – bien au contraire elle lui plaisait même beaucoup, mais lui causait néanmoins de l’appréhension. Bref, il n’est pas possible de parler de ces impressions d’une manière autre que confuse, en se conformant à leur caractère.

En ce qui concerne la conversation, la controverse, – naturellement une controverse entre Naphta et Settembrini, – elle était une chose à part, et ne ressemblait que d’assez loin à leurs entretiens particuliers avec Hans Castorp sur la franc-maçonnerie. En dehors des cousins, Ferge et Wehsal y assistaient également, et tous étaient grandement intéressés, bien que tous ne fussent pas à la hauteur du sujet ; M. Ferge souligna expressément qu’il ne l’était pas. Mais une discussion qui est menée comme si la vie en était l’enjeu, en même temps qu’avec esprit et brio, comme s’il ne s’agissait pas de la vie, mais d’un concours élégant, – tel était le caractère de toutes les discussions entre Settembrini et Naphta, – une pareille discussion est intéressante en soi, même pour ceux qui n’y entendent pas grand’chose et qui n’en mesurent que confusément la portée. Même des auditeurs tout à fait étrangers, assis par hasard dans le voisinage, prêtaient l’oreille au débat, les sourcils levés, captivés par la passion et par la grâce du dialogue.

Cela se passait, comme il a été dit, devant le Casino, l’après-midi, après le thé. Les quatre pensionnaires du Berghof y avaient rencontré Settembrini, et par hasard Naphta s’était joint à eux. Ils étaient tous assis autour d’une petite table de fer devant des apéritifs à l’eau, anis et vermouth. Naphta, qui prenait ici son goûter, s’était fait servir du vin et des pâtisseries, ce qui était apparemment une réminiscence de son noviciat, Joachim humectait souvent sa gorge malade de citronnade, qu’il buvait très forte et très acide, parce que cela contractait les tissus et le soulageait. Quant à Settembrini, il buvait tout simplement de l’eau sucrée, mais il la buvait au moyen d’une paille, avec une grâce appétissante, comme s’il avait dégusté le plus précieux rafraîchissement. Il plaisanta :

– Qu’entends-je, ingénieur ? Quelle est la rumeur qui est parvenue à mes oreilles ? Votre Béatrice va revenir ? Votre guide à travers les neuf sphères tournantes du paradis ? Allons, je veux espérer que, malgré cela, vous ne dédaignerez pas complètement la main amicale de votre Virgile ! Notre Ecclésiaste que voici vous confirmera que l’univers du medio evo n’est pas complet s’il manque au mysticisme franciscain le pôle contraire de la connaissance thomiste. On rit de tant de plaisante pédanterie, et l’on regarda Hans Castorp, qui, riant lui aussi, leva son verre de vermouth à la santé de « son Virgile ». Mais on aura peine à croire quel inépuisable conflit d’idées devait découler, durant l’heure suivante, des propos, inoffensifs encore que recherchés, de M. Settembrini. Car Naphta, en quelque sorte provoqué, passa aussitôt à l’attaque, et s’en prit au poète latin que Settembrini adorait notoirement, jusqu’à le placer au-dessus d’Homère, tandis que Naphta avait déjà plus d’une fois manifesté le dédain le plus tranché à son égard comme à l’égard de la poésie latine en général, et saisit à nouveau avec malice et promptitude l’occasion qui s’offrait. Ç’avait été un préjugé du grand Dante, dit-il, d’entourer de tant de solennité ce médiocre versificateur, et de lui accorder dans son poème un rôle si élevé, encore que Lodovico prêtât sans doute à ce rôle une signification par trop maçonnique. Qu’avait-il donc eu de particulier ce lauréat-courtisan, et ce lécheur de bottes de la maison Julienne ce littérateur de métropole et ce rhéteur d’apparat, dépourvu de la moindre étincelle créatrice, dont l’âme, s’il en avait possédé une eût certainement été de deuxième main, et qui n’avait pas du tout été un poète, mais un Français en perruque poudrée de l’époque d’Auguste.

M. Settembrini ne douta pas que son honorable contradicteur possédât des moyens de concilier son mépris de la période romaine de haute civilisation avec ses fonctions de professeur de latin. Mais il lui semblait nécessaire d’attirer l’attention de M. Naphta sur la contradiction plus grave où il s’engageait par de tels jugements, car ils le mettaient en désaccord avec ses siècles préférés, lesquels non seulement n’avaient pas méprisé Virgile, mais encore avaient rendu justice assez ingénument à sa grandeur en faisant de lui un magicien et un sage.

C’est bien vainement, répliqua Naphta, que M. Settembrini appelait à son secours l’ingénuité de cette jeune et victorieuse époque qui avait prouvé sa force créatrice jusque dans la « démonisation » de ce qu’elle surmontait. D’ailleurs, les docteurs de la jeune église ne s’étaient pas lassés de mettre en garde contre les mensonges des philosophes et des poètes de l’antiquité et en particulier contre la souillure de l’éloquence voluptueuse de Virgile. Et de nos jours, où une ère s’achevait de nouveau, et où une aube prolétarienne poignait, l’heure était vraiment favorable pour partager leurs sentiments ! M. Lodovico pouvait être persuadé – pour trancher la question, – que lui, Naphta, se livrait à sa profession privée à quoi il avait été fait allusion, avec toute la reservatio mentalis convenable. Ce n’est pas sans ironie qu’il participait à un système d’éducation classique et oratoire auquel le plus grand optimiste ne pouvait promettre plus que quelques dizaines d’années d’existence.

– Vous les avez étudiés, s’écria Settembrini, vous les avez étudiés à la sueur de votre front, ces vieux poètes et philosophes, vous avez essayé de vous approprier leur précieux héritage, de même que vous avez utilisé le matériel de constructions antiques pour vos maisons de prières. Car vous avez bien senti que vous ne seriez pas capables de produire une nouvelle forme d’art par les propres forces de votre âme prolétarienne, et vous avez espéré battre l’antiquité avec ses propres armes. Il en sera ainsi de nouveau, il en sera ainsi toujours ! Votre jeunesse inculte devra se mettre à l’école de ce que vous voudriez vous persuader à vous-mêmes et à d’autres de dédaigner ; car sans culture vous ne pourriez vous imposer à l’humanité, et il n’y a qu’une seule culture : celle que vous appelez la culture bourgeoise et qui est la culture humaine ! Et vous osez chiffrer par décennats le temps qui reste à vivre aux humanités ? La politesse seule empêchait M. Settembrini de partir d’un rire aussi insouciant que moqueur. Une Europe qui savait administrer son patrimoine éternel passerait en toute tranquillité d’âme à l’ordre du jour de la raison classique – au mépris des apocalypses prolétariennes qu’il plaisait à certains d’imaginer.

Mais c’est justement de cet ordre du jour, répondit Naphta d’un ton mordant, que M. Settembrini ne semblait pas très bien informé. Car la question que son contradicteur trouvait bon de tenir pour tranchée d’avance, était précisément à l’ordre du jour, celle de savoir si la tradition méditerranéenne, classique et humaniste, était une affaire de l’humanité entière et par conséquent chose humaine et éternelle, ou si elle n’avait été qu’un état d’esprit et l’accessoire d’une époque, de l’époque bourgeoise et libérale, et si elle allait mourir avec elle. Il appartenait à l’Histoire d’en décider, mais, en attendant, M. Settembrini ferait bien de ne pas se laisser bercer dans la certitude illusoire que cette décision pourrait être favorable à son conservatisme latin.

C’était une insolence particulière du petit Naphta d’appeler M. Settembrini, le serviteur déclaré du Progrès, un « conservateur ». Tous l’éprouvèrent, et avec une amertume particulière celui que cette flèche venait d’atteindre et qui tournait sa moustache retroussée, tout en cherchant une réplique, laissant ainsi à son ennemi le temps de se livrer à de nouvelles incursions contre l’idéal de la culture classique, contre l’esprit littéraire et rhétoricien de l’école et de la pédagogie européenne, contre son souci d’un formalisme grammatical qui n’était qu’un accessoire de la domination de la classe bourgeoise, mais qui était depuis longtemps pour le peuple un objet de risée. Oui, l’on ne se doutait pas à quel point le peuple se moquait de nos titres de docteur et de tout notre mandarinat universitaire et de l’école primaire obligatoire, de cet instrument de la dictature bourgeoise des classes, dont on usait dans l’illusion que l’instruction du peuple était la culture scientifique délayée. Le peuple savait depuis longtemps où chercher, ailleurs que dans ces pénitenciers officiels, la culture et l’éducation dont il avait besoin dans sa lutte contre le règne vermoulu de la bourgeoisie, et les moineaux sifflaient sur les toits que notre type d’école, tel qu’il est issu de l’école monastique du moyen âge, constituait un anachronisme et une vieillerie ridicule, que personne au monde ne devait plus sa culture proprement dite à l’école, et qu’un enseignement libre et accessible à tous par des conférences publiques, par des expositions et par le cinéma était infiniment supérieur à tout enseignement scolaire.

Dans le mélange de révolution et d’obscurantisme que Naphta servait à ses auditeurs, lui répondit Settembrini, la part obscurantiste prédominait d’une manière peu appétissante. La satisfaction qu’il éprouvait à trouver Naphta aussi soucieux d’instruire le peuple, était quelque peu compromise, par sa crainte que ne prédominât chez lui une tendance instinctive à plonger le peuple et le monde dans les ténèbres de l’analphabétisme.

Naphta sourit. L’analphabétisme ? On se figurait sans doute avoir prononcé là un mot vraiment effrayant, on était persuadé avoir montré la tête de la Gorgone, persuadé que tout le monde en pâlirait comme il sied. Lui, Naphta, regrettait de devoir ménager à son contradicteur une déception en lui apprenant que la terreur des humanistes devant l’idée d’analphabétisme l’égayait tout bonnement. Il fallait être un littérateur de la Renaissance, un homme du Secento, un Mariniste, un bouffon de l’estilo culto pour attribuer aux disciplines de la lecture et de l’écriture une importance pédagogique aussi exagérée, au point de se figurer que partout où cette connaissance ferait défaut régneraient les ténèbres de l’esprit. M. Settembrini se rappelait-il que le plus grand poète du moyen âge, Wolfram von Eschenbach, avait été un illettré ? À cette époque, il eût passé pour honteux en Allemagne d’envoyer à l’école un garçon qui ne voulait pas devenir prêtre, et ce dédain aristocratique et populaire des arts littéraires avait toujours été un témoignage de noblesse véritable, tandis que le littérateur, ce vrai fils de l’humanisme et de la bourgeoisie, savait sans doute lire et écrire, ce que ne savaient pas ou ce que savaient mal le gentilhomme, le guerrier et le peuple, mais, en dehors de cela, il ne savait rien ni n’entendait rien à rien au monde, il n’était qu’un farceur, qui administrait la parole et qui abandonnait la vie aux honnêtes gens, et c’était sans doute pourquoi il gonflait la politique elle-même de rhétorique et de belle littérature, ce qui, en langage de parti, s’appelait radicalisme et démocratie. Et ainsi de suite, et ainsi de suite…

Sur quoi M. Settembrini revint à l’attaque.

– C’est avec une trop grande témérité, s’écria-t-il, que son adversaire étalait son goût pour la barbarie fervente de certaines époques, en raillant l’amour de la forme littéraire, sans laquelle, en effet, nulle humanité n’aurait été ni possible ni imaginable, non certes, au grand jamais ! Noblesse ? Seul un haïsseur du genre humain pouvait baptiser de ce nom l’absence du verbe, le matérialisme brutal et muet. Seul était noble un certain luxe, la generosità, qui consistait à accorder à la forme une valeur humaine propre, indépendante de son contenu, le culte de la parole comme d’un art pour l’art, – cet héritage de la civilisation gréco-latine, – que les humanistes, les uomini litterati avaient, tout au moins, rendu au monde roman, ce culte qui avait été la source de tout idéalisme plus large et substantiel, même de l’idéalisme politique.

« Parfaitement, monsieur ! Ce que vous voudriez avilir en séparant la parole de la vie n’est pas autre chose qu’une unité supérieure dans le diadème de la beauté ; et de quel côté se trouvera la jeunesse généreuse dans la bataille entre la Littérature et la Barbarie, voilà une question qui ne me cause nulle inquiétude. »

Hans Castorp qui n’avait accordé à la conversation qu’une attention à moitié distraite parce que la personne du guerrier en présence, représentant de la vraie noblesse, ou plus exactement l’expression nouvelle de ses yeux l’occupaient, sursauta parce qu’il se sentit interpellé et mis en cause par les dernières paroles de M. Settembrini, mais il fit ensuite une tête comme le jour où Settembrini avait voulu solennellement l’obliger à choisir entre l’Orient et l’Occident, c’est-à-dire une figure récalcitrante, pleine de réserves mentales, – et garda le silence. Ils réduisaient tout à l’absurde, ces deux-là, comme c’était sans doute indispensable lorsqu’on voulait se disputer, et ils se querellaient avec acharnement autour d’alternatives extrêmes alors qu’il lui semblait bien que quelque part, entre ces exagérations, entre cet humanisme éloquent et cette barbarie illettrée devait se trouver quelque chose que l’on pouvait aborder dans un esprit conciliant comme purement humain. Mais il n’exprima pas sa pensée, pour ne pas irriter les deux esprits, et, plein de réticences, il les laissa s’enferrer de plus en plus et s’aider mutuellement dans leur hostilité, aller de cent en mille, à partir du moment où Settembrini avait déclenché la discussion par sa petite plaisanterie sur le Latin Virgile.

Il défendait toujours la parole, il la brandissait, il la faisait triompher. Il se posa en gardien du génie littéraire, glorifia l’histoire des lettres, à partir de l’instant où pour la première fois un homme, pour donner de la durée à son savoir et à sa manière de sentir, avait tracé des mots sur une pierre. Il parla du dieu égyptien Thot, qui n’avait fait qu’un avec l’Hermès-Trismégiste de l’hellénisme, et qui avait été vénéré comme l’inventeur de l’écriture, comme le protecteur des bibliothèques et l’animateur de tous les efforts de l’esprit. En paroles il ploya le genou devant ce Trismégiste, Hermès l’humaniste, le maître de la palestre, à qui l’humanité devait le don précieux du verbe celui de la rhétorique discursive, et il amena ainsi Hans Castorp à faire la remarque suivante : ce dieu natif d’Égypte avait donc sans doute été un politicien et avait joué en grand le même rôle que le sieur Brunetto Latini qui avait fait plus particulièrement l’éducation des Florentins et qui leur avait enseigné l’art de la parole, ainsi que celui de gouverner la République d’après les règles de la politique, – sur quoi Naphta répondit que M. Settembrini truquait un peu, et qu’il avait fait de Thot-Trismégiste un portrait par trop flatté. Car cela avait été plutôt une divinité simiesque consacrée à la lune et aux âmes, un babouin surmonté d’un croissant, et, sous le nom de Hermès, avant tout un dieu de la mort et des morts : le dompteur et le conducteur des âmes que les dernières périodes de l’antiquité avaient déjà transformé en un magicien, et dont le moyen âge cabaliste avait fait le père de l’alchimie hermétique.

Dans la pensée de Hans et dans le chantier de son imagination tout allait sens dessus dessous. Il y avait la Mort drapée de son manteau bleu, et elle était un rhéteur humaniste ; lorsqu’on considérait de plus près le dieu pédagogue de la littérature et l’ami des hommes, on trouvait un singe accroupi qui portait sur son front les signes de la nuit et de la magie… Il faisait des signes de dénégation, et abritait ensuite ses yeux des mains. Mais dans les ténèbres où il s’était réfugié dans son désarroi, la voix de Settembrini retentissait, qui continuait de célébrer la littérature. Non seulement la grandeur contemplative, mais la grandeur active elle aussi, s’écria-t-il, y avait toujours été liée ; et il nomma Alexandre, César, Napoléon, il cita Frédéric de Prusse et d’autres héros, même Lassalle et Moltke. Il ne se laissa pas détourner de son raisonnement lorsque Naphta voulut l’entraîner en Chine où régnait l’idolâtrie la plus bouffonne de l’alphabet, où l’on devenait généralissime parce que l’on savait tracer à l’encre de Chine quarante mille hiéroglyphes, ce qui eût tout à fait répondu à l’état d’esprit d’un humaniste. Eh ! Naphta savait parfaitement qu’il ne s’agissait pas de dessiner à l’encre de Chine, mais de la littérature considérée comme impulsion donnée au monde, de son esprit (pauvre railleur !) lequel était l’esprit tout court, le miracle de la fusion de l’analyse et de la forme. C’était cet esprit qui éveillait l’intelligence à tout ce qui est humain, qui s’efforçait de combattre les préjugés stupides et de les anéantir, qui purifiait, anoblissait et amendait le genre humain. En créant l’extrême raffinement moral et la sensibilité la plus subtile, il initiait les hommes, loin de les fanatiser, au doute, à la justice, à la tolérance. L’effet purificateur et sanctificateur de la littérature, la destruction des passions par la connaissance et par la parole, la littérature considérée comme un acheminement vers la compréhension, vers le pardon et vers l’amour, la puissance libératrice du langage, l’esprit littéraire comme le phénomène le plus noble de l’esprit humain en général, le littérateur comme homme parfait, comme saint… C’est sur ce ton d’exaltation, en cantique de louange, que monta l’apologie de M. Settembrini. Mais, hélas ! son contradicteur non plus n’était pas tombé sur la tête ; il sut interrompre la salutation angélique par des objections caustiques et brillantes, en optant pour le parti de la conservation et de la vie, contre l’esprit de la décomposition qui se dissimulait derrière cette duplicité séraphique. La fusion miraculeuse, qui avait arraché des trémolos à M. Settembrini, n’était autre chose qu’un leurre et un mirage, car la force que l’esprit littéraire se targuait de concilier avec le principe de l’examen et de la discrimination n’était qu’une forme apparente et mensongère, n’était pas une forme authentique, naturelle, et qui avait grandi normalement, n’était pas une forme vivante. Le prétendu réformateur du monde avait sans doute sur les lèvres les mots de purification et de sanctification, mais en réalité cela aboutissait à une émasculation de la vie ainsi anémiée ; plus encore : l’esprit, le zèle du théoricien profanaient la vie, et quiconque voulait détruire les passions voulait le néant pur, pur en effet, puisque pur est le seul adjectif que l’on puisse à la rigueur encore adjoindre au néant. Mais c’est en cela justement que M. Settembrini, le littérateur, montrait bien ce qu’il était, c’est-à-dire un homme du progrès, du libéralisme et de la révolution bourgeoise. Car le progrès était du pur nihilisme, et le citoyen libéral était proprement l’homme du néant et du démon, et même il niait Dieu, l’absolu au sens conservateur et positif, en prêtant serment à l’absolu opposé et démoniaque, et en se croyant encore un modèle de piété avec son pacifisme meurtrier. Mais il n’était rien moins que pieux, il était au contraire un traître à la vie, devant l’Inquisition et la sainte Vehme de laquelle il méritait d’être traduit… et cætera.

C’est par de pareilles pointes que Naphta réussit à donner au chant d’apothéose une tournure diabolique et à se représenter lui-même comme l’incarnation de l’amour austère et de l’esprit conservateur, de sorte qu’il redevenait purement et simplement impossible de distinguer où était Dieu et où le Diable, où la Mort, et où la Vie. On nous croira sur parole que son contradicteur était de taille à lui répondre : et cette réponse, qui fut remarquable, lui en valut une autre, non moins bonne, après quoi cela continua encore un bon moment, et l’entretien dévia vers un ordre de problèmes dont il a déjà été question plus haut. Mais Hans Castorp n’écouta pas plus avant, parce que Joachim avait dit entre temps qu’il avait l’impression très nette d’avoir pris froid et qu’il ne savait pas trop quelle conduite il adopterait, puisque les refroidissements n’étaient pas « reçus » ici. Les duellistes n’avaient prêté aucune attention à cette parole mais Hans Castorp, comme nous l’avons montré, veillait d’un œil soucieux sur son cousin, et il se retira avec Joachim au beau milieu d’une réplique ; on allait voir si le reste du public, composé de Ferge et de Wehsal, donnerait une impulsion pédagogique suffisante à la suite du débat.

En cours de route, il tomba d’accord avec Joachim qu’en matière de refroidissements et de maux de gorge il fallait emprunter la voie hiérarchique, c’est-à-dire charger le baigneur de prévenir la supérieure, à la suite de quoi l’on finirait quand même par faire quelque chose pour le malade. Ainsi firent-ils, et ils firent bien. À la porte de Joachim, alors que Hans Castorp se trouvait par hasard dans la chambre de son cousin, elle s’informa de sa voix criarde des désirs et des plaintes du jeune officier. « Maux de gorge, enrouement ? répéta-t-elle, jeune homme, quelles frasques vous permettez-vous là ? » Et elle entreprit de regarder le malade d’un œil pénétrant, sans que leurs yeux se rencontrassent jamais, ce en quoi Joachim était d’ailleurs parfaitement innocent : c’était le regard de la supérieure qui se dérobait obstinément. Mais pourquoi tentait-elle toujours de nouveau cette entreprise, alors que l’expérience lui avait montré qu’il ne lui était pas donné de la réussir ? À l’aide d’une sorte de chausse-pied en métal, qu’elle tira de la poche de sa ceinture, elle inspecta le gosier du patient, tandis que Hans Castorp, pour l’éclairer, avait approché la veilleuse de la table de nuit. Tout en examinant, haussée sur la pointe des pieds, la luette de Joachim, elle l’interrogeait :

– Dites donc, mon maître et seigneur, avez-vous jamais avalé de travers ?

Que pouvait-on répondre à cela ? Durant l’examen, il n’y avait même pas moyen du tout de répondre. Mais, lors même qu’elle eut fini, on restait fort embarrassé. Naturellement, dans la vie, il avait avalé de travers, une ou deux fois, en mangeant et en buvant ; mais c’était le sort de tous les hommes et ce n’était sans doute pas cela qu’elle avait voulu dire par sa question. Il dit : Comment cela ? Il ne se souvenait pas que cela lui fût arrivé récemment.

« Allons, bon ! » fit-elle. Ce n’était qu’une idée qui lui avait passé par la tête. Il s’était donc refroidi, dit-elle, à la surprise des cousins, puisque le mot « refroidissement » était, d’habitude, interdit dans la maison. Pour examiner sa gorge de plus près, on ferait peut-être bien d’avoir recours au laryngoscope du conseiller. En partant, elle laissa du formaminte, ainsi qu’une bande et un carré de gutta-percha pour faire des compresses pendant la nuit ; et Joachim usa de l’un et de l’autre, prétendit même être sensiblement soulagé grâce à ces applications, et continua donc à les pratiquer d’autant plus que son enrouement ne voulait pas céder au traitement, qu’il devint même plus sensible les jours suivants, bien que les maux de gorge disparussent parfois presque complètement.

D’ailleurs, son refroidissement avait été purement imaginaire. Le diagnostic se trouva exactement conforme au résultat des examens du conseiller, qui avait retenu le vaillant Joachim pour une petite cure complémentaire, avant qu’il pût de nouveau courir sous les drapeaux. Le terme d’octobre avait passé en toute discrétion. Personne ne perdit un mot à son sujet, ni le conseiller ni les cousins entre eux : silencieux et les yeux baissés, ils franchirent cette date. D’après ce que Behrens dicta lors de la consultation mensuelle à son assistant, l’expert en psychologie, et d’après ce que montrait la plaque photographique il était trop clair que tout départ n’eût été qu’un coup de tête alors qu’il s’agissait cette fois-ci de persévérer avec une discipline de fer dans le service qu’il s’était imposé jusqu’à ce qu’il eût définitivement acquis une solidité à toute épreuve ; ce n’est qu’alors qu’il pourrait reprendre son service en pays plat et tenir son serment d’officier.

Tel était le mot d’ordre sur lequel on prétendait en silence être parfaitement d’accord. Mais en réalité aucun d’entre eux n’était tout à fait sûr que l’autre crût vraiment à cette explication et lorsqu’ils baissaient les yeux l’un devant l’autre, c’était dans ce doute, et cela n’arrivait pas sans que leurs yeux se fussent auparavant rencontrés. Or, cela advenait souvent depuis certain entretien sur la littérature, pendant lequel Hans Castorp avait pour la première fois distingué cette lueur nouvelle au fond des yeux de Joachim, ainsi que leur expression singulièrement « menaçante ». Cela arrivait surtout à table : par exemple, lorsque Joachim, toujours enroué, avalait brusquement et violemment de travers, et avait peine à reprendre haleine. C’est alors, et tandis que Joachim haletait derrière sa serviette et que Mme Magnus, sa voisine, selon une vieille pratique lui frappait le dos, que leurs yeux se rencontraient d’une manière qui troublait et effrayait Hans Castorp plus que l’incident lui-même, qui pouvait naturellement arriver à n’importe qui ; et ensuite Joachim fermait les siens et, la figure enfouie dans sa serviette, quittait la table et la salle à manger pour finir de tousser dehors.

Souriant, bien qu’encore légèrement pâle, il revenait au bout de dix minutes, avec, sur les lèvres un mot d’excuse, à cause du dérangement qu’il avait causé aux autres ; comme auparavant, il prenait part au formidable repas et ensuite on oubliait même de revenir, ne fût-ce que par une remarque sur cet incident banal. Mais lorsque, quelques jours plus tard, – cette fois ce n’était plus à dîner, mais lors du déjeuner également copieux, – le même fait se produisit, d’ailleurs sans que des yeux se fussent rencontrés, du moins ceux des cousins, car Hans Castorp, penché sur son assiette, continuait de manger avec une indifférence apparente, il fallut quand même, le repas fini, prononcer quelques mots à ce sujet, et Joachim pesta contre cette sacrée mégère, la Mylendonck qui par sa question saugrenue lui avait mis la puce à l’oreille, lui avait suggéré cela, que le diable m’emporte cette sorcière ! Oui, c’était apparemment de la suggestion, dit Hans Castorp, c’était amusant de le constater au milieu du désagrément que l’on en éprouvait. Et Joachim, maintenant qu’il avait appelé la chose par son nom, se défendit dorénavant avec succès contre cette sorcellerie, se surveilla à table et n’avala pas de travers plus souvent que des gens non ensorcelés : cela ne se reproduisit que neuf ou dix jours plus tard, à quoi il n’y avait en somme rien à redire.

Cependant, il fut convoqué chez Rhadamante en dehors des heures et de son tour habituels. La supérieure l’avait dénoncé et sans doute n’avait-elle pas eu tort. Car, dès lors qu’il y avait un laryngoscope dans la maison, cet enrouement persistant qui à certaines heures dégénérait en une véritable aphonie, et aussi ces maux de gorge qui reparaissaient dès que Joachim négligeait d’assouplir son gosier par des moyens qui activaient la salive, paraissaient des raisons suffisantes de tirer de l’armoire cet instrument ingénieusement combiné, sans compter que, si Joachim n’avalait plus de travers qu’à intervalles normaux, il n’en était ainsi que grâce aux précautions qu’il prenait en mangeant, de sorte qu’aux repas il était presque régulièrement en retard sur les voisins.

Le conseiller donc mira, refléta et regarda profondément et longtemps dans le gosier de Joachim, après quoi le malade, à la prière expresse de Hans Castorp, se rendit aussitôt dans la loge de celui-ci pour rendre compte de la visite. Cela avait été très pénible et l’avait beaucoup chatouillé, rapporta-t-il en un demi-murmure, parce que c’était justement la cure de repos principale et que le silence était de rigueur ; et pour finir, Behrens avait bafouillé toutes sortes de choses sur un état d’irritation et avait dit qu’il faudrait procéder chaque jour à des badigeonnages. Dès le lendemain il commencerait de cautériser, le temps de préparer le médicament. Donc, de l’irritation et des cautérisations. Hans Castorp, la tête pleine d’associations d’idées qui allaient loin et qui se rapportaient à des personnes très éloignées, comme au concierge boiteux et à cette dame qui s’était tenue l’oreille pendant toute la semaine et que l’on avait pu complètement rassurer, avait encore des questions sur les lèvres, mais ne se décida pas à les énoncer, et résolut de les poser au conseiller entre quatre yeux. En attendant, il se borna à exprimer devant Joachim sa satisfaction de ce que ce petit désagrément fût maintenant soumis à un contrôle et que le conseiller eût pris l’affaire en main. C’était un chic type, et il ne manquerait pas d’arranger les choses. Sur quoi Joachim approuva de la tête sans regarder l’autre, lui tourna le dos et passa dans sa loge.

Que se passait-il avec l’honnête Joachim ? Ces derniers jours son regard était devenu incertain et timide. Récemment encore, la supérieure Mylendonck s’était heurtée, dans sa tentative de le pénétrer, à son regard doux et sombre ; mais, si elle s’était avisée de tenter à nouveau sa chance, on n’aurait vraiment pas su dire comment la chose se serait passée. Quoi qu’il en fût, il évitait de telles rencontres, et lorsqu’elles se produisaient quand même (car Hans Castorp le regardait souvent), on ne se sentait pas mieux à l’aise. Oppressé, Hans Castorp resta dans son compartiment, agité par la tentation d’interroger aussitôt le patron. Mais ce n’était pas possible, car Joachim l’aurait entendu se lever, et il fallait donc remettre ce projet et rejoindre Behrens dans le courant de l’après-midi.

Mais il n’y réussit pas. C’était très étrange ! Il ne réussit absolument pas à atteindre le conseiller, ni le soir même, ni pendant les deux journées suivantes. Naturellement, Joachim le gênait un peu, puisqu’il ne devait s’apercevoir de rien, mais cela ne suffisait pas à expliquer pourquoi Hans Castorp ne pouvait amener cette rencontre et ne trouvait pas moyen de mettre la main sur Rhadamante. Hans Castorp le cherchait et s’informait de lui dans toute la maison, on l’envoyait où il serait certain de le rencontrer, mais il ne le trouvait jamais. Behrens assista à un repas, mais se trouva assis très loin, à la table des Russes ordinaires, et s’esquiva avant le dessert. Plusieurs fois Hans Castorp crut le tenir par un bouton, il le vit dans l’escalier et dans les couloirs, causant avec Krokovski, avec la supérieure, avec un malade, et le guetta. Mais à peine avait-il détourné les yeux, que Behrens n’était plus là.

Le quatrième jour seulement, il atteignit son but. Du haut de son balcon, il vit au jardin celui qu’il poursuivait, occupé à donner des instructions au jardinier. Il se débarrassa rapidement de sa couverture et descendit en courant. La nuque ronde, le conseiller ramait vers son appartement. Hans Castorp se mit au trot et se permit d’appeler, mais ne fut pas entendu. Enfin, hors d’haleine, il parvint à arrêter son homme.

– Qu’est-ce que vous venez chercher ici ? l’apostropha le conseiller, les yeux larmoyants. Dois-je vous faire remettre un exemplaire spécial du règlement de la maison ? Autant que je sache, c’est la cure de repos. Ni votre courbe ni votre plaque ne vous donnent un droit particulier de jouer au grand seigneur. Il faudrait faire installer ici un épouvantail qui menacerait d’embrocher les gens qui prennent des libertés au jardin entre deux et quatre ! Que voulez-vous, en somme ?

– Monsieur le conseiller, il faut absolument que je vous parle un instant !

– Je m’aperçois que vous vous êtes mis cela en tête depuis quelque temps déjà. Vous me poursuivez exactement comme si j’étais la femme de vos rêves. Que me voulez-vous ?

– Ce n’est qu’au sujet de mon cousin, monsieur le conseiller, excusez-moi ! On le badigeonne à présent… Je suis persuadé que tout est pour le mieux ainsi. Cela est sans doute inoffensif ? C’est ce que je voulais tout bonnement me permettre de vous demander.

– Vous voulez toujours que tout soit inoffensif, Castorp, vous êtes ainsi fait. Vous êtes très capable de vous occuper même des choses qui ne soient pas absolument inoffensives, mais vous les traitez comme si elles l’étaient, et vous croyez par là complaire à Dieu et aux hommes. Vous êtes une sorte de froussard et d’hypocrite, mon garçon, et lorsque votre cousin vous traite de pékin, c’est encore un fameux euphémisme.

– Tout cela est possible, monsieur le conseiller. Naturellement, les faiblesses de mon caractère sont évidentes. Mais c’est justement parce qu’elles sont pour l’instant hors de cause, que je voulais vous demander depuis trois jours déjà, simplement ceci…

– … que je vous dore la pilule. Vous voulez m’importuner et m’ennuyer pour que je vous encourage dans votre damnée hypocrisie, et pour que vous puissiez dormir en toute innocence, pendant que d’autres gens veillent au grain.

– Mais, monsieur le conseiller, vous êtes très sévère avec moi. Je voulais, au contraire…

– Oui, la sévérité n’est justement pas votre affaire. Votre cousin est un type bien différent, d’une autre trempe que vous. Lui sait à quoi s’en tenir. Il le sait, mais il se tait, vous m’entendez. Il ne s’accroche pas aux basques des gens pour se faire débiter des fadaises et des propos réconfortants. Lui, savait ce qu’il faisait et ce qu’il risquait, et c’est un gaillard qui s’entend à garder de la tenue et à la fermer, ce qui est un art viril, mais ce qui n’est malheureusement pas l’affaire d’aimables phénomènes bipèdes tels que vous. Mais je vous le dis, Castorp, si vous faites ici des scènes et si vous poussez des cris et si vous vous abandonnez à vos sentiments de civil, je vous mets à la porte. Car ici les hommes veulent rester entre eux, vous me comprenez.

Hans Castorp garda le silence. Lui aussi se tachetait à présent, lorsqu’il changeait de couleur. Il était trop bronzé pour pâlir tout à fait. Enfin il dit, les lèvres tremblantes :

– Je vous remercie beaucoup, monsieur le conseiller. Je suis d’ailleurs fixé maintenant, car je suppose que vous ne me parleriez pas si… – comment dire ? – si solennellement, si le cas de Joachim n’était pas sérieux. Du reste, je n’incline pas du tout aux scènes et aux hauts cris, vous me jugez mal. Et s’il s’agit de se montrer discret, je saurai tenir ma place, c’est ce que je crois pouvoir vous affirmer.

– Vous aimez sans doute bien votre cousin, Hans Castorp ? demanda le conseiller en saisissant tout à coup la main du jeune homme, et en le regardant, d’en-dessous, de ses yeux bleus et larmoyants, aux cils blanchâtres…

– Que voulez-vous que je vous dise, monsieur le conseiller ? Un si proche parent, un si bon ami, et mon camarade, ici.

Hans Castorp eut un bref sanglot et posa un pied sur la pointe, en tournant le talon vers l’extérieur.

Le conseiller se hâta de lâcher sa main.

– Allons, alors soyez gentil avec lui pendant ces six ou huit semaines, dit-il. Abandonnez-vous à votre goût naturel pour l’inoffensif, c’est sans doute ce qui lui sera le plus agréable. Et puis je suis là, moi aussi, je suis là pour arranger la chose aussi élégamment et aussi confortablement que possible.

– Larynx, n’est-ce pas ? dit Hans Castorp en faisant un signe de tête au conseiller.

– Laryngea, confirma Behrens. Destruction rapide. Et la muqueuse du pharynx, elle aussi, est en bien vilain état. Il est possible que les cris de commandement au régiment aient créé là un locus minoris resistentiae[17]. Mais il faut toujours que nous nous attendions à de telles diversions. Peu de chances, mon garçon ; à la vérité, aucune. Mais naturellement on essaiera tout ce qui est utile et coûteux.

– La mère…, dit Hans Castorp.

– Plus tard, plus tard. Cela ne presse pas encore. Faites avec tact et goût, en sorte qu’elle soit mise au courant par étapes. Et maintenant, fichez-moi le camp à votre poste. Sinon, il s’en apercevrait. Et cela doit lui être pénible de sentir qu’on parle ainsi de lui derrière son dos.

Chaque jour Joachim allait se faire badigeonner. C’était un bel automne. En pantalons de flanelle blanche, sous la veste bleue, il arrivait souvent en retard aux repas, en revenant de son traitement, correct et martial, saluait brièvement, d’une façon aimable et virile, en s’excusant de son inexactitude et prenait place pour son repas qu’on lui préparait maintenant à part, parce qu’il n’aurait plus réussi à suivre les menus ordinaires sans risquer d’avaler de travers ; on lui servait des potages, des hachis et de la bouillie. Les voisins de table eurent bientôt compris la situation. Ils répondaient à son salut avec une politesse et un empressement marqués, en l’appelant « lieutenant ». En son absence, ils interrogeaient Hans Castorp, et des autres tables aussi, on venait et on l’interrogeait. Mme Stoehr vint en se tordant les mains et se lamenta trivialement. Mais Hans Castorp ne répondit que par monosyllabes, reconnut le sérieux de l’incident, mais nia jusqu’à un certain point son extrême gravité, le fit pour l’honneur, dans le sentiment qu’il n’avait pas le droit d’abandonner Joachim prématurément.

Ils se promenaient ensemble, ils franchissaient trois fois par jour la distance prescrite, à laquelle le conseiller avait très précisément limité Joachim, pour qu’il évitât une dépense inutile de forces. À gauche de son cousin, marchait Hans Castorp. Autrefois ils avaient marché ainsi ou bien autrement, comme cela se trouvait, mais à présent Hans Castorp se tenait de préférence à sa gauche. Ils ne parlaient pas beaucoup, ils prononçaient les paroles que la journée normale du Berghof amenait sur leurs lèvres, et rien de plus. Sur le sujet qui était en suspens entre eux, il n’y avait rien à dire, surtout entre gens enclins à la pudeur et qui ne s’appellent par leurs prénoms qu’en des circonstances extrêmes. Pourtant, le besoin de s’épancher se levait par instants, prêt à déborder, dans la poitrine de civil de Hans Castorp. Mais c’était impossible. Ce qui avait afflué douloureusement et tumultueusement retombait, et il restait muet.

Joachim marchait à côté de lui, la tête baissée. Il regardait à terre comme s’il considérait le sol. C’était si étrange : le voici qui marchait ici, net et correct, il saluait les passants à sa manière chevaleresque, il gardait de la tenue et de la bienséance comme toujours – et il appartenait à la terre. Mon Dieu, nous lui appartenons tous, tôt ou tard. Mais si jeune et avec une si bonne et joyeuse volonté de servir sous le drapeau, c’est quand même amer de lui appartenir à si bref délai ; plus amer et plus incompréhensible pour un Hans Castorp qui sait, et qui marche à côté de lui, que pour l’homme de la terre lui-même, dont le savoir réticent et discret est en somme d’une nature très académique, n’a au fond pour lui qu’une réalité très affaiblie et semble être moins son affaire que celle des autres. En effet, notre mort est plus encore affaire des survivants que de nous-même ; que nous nous en souvenions ou non pour le moment, cette parole d’un sage malicieux est en tout cas valable pour l’âme : aussi longtemps que nous sommes, la mort n’est pas, et lorsque la mort est, nous ne sommes pas ; par conséquent, il n’y a entre la mort et nous aucun rapport réel ; elle est une chose qui ne nous regarde absolument pas, qui regarde tout au plus le monde et la nature, et c’est en effet pourquoi tous les êtres l’envisagent avec un grand calme, une indifférence, une irresponsabilité et une innocence égoïstes. Hans Castorp trouva beaucoup de cette innocence et de cet égoïsme dans la manière d’être de Joachim durant ces semaines, et il comprit que son cousin savait sans doute, mais qu’il ne lui était pas pour cela difficile d’observer sur ce savoir un silence convenable, parce que ses rapports intérieurs avec cette connaissance étaient encore lointains et théoriques, ou que, pour autant qu’ils entraient pratiquement en ligne de compte, ils étaient réglés et déterminés par une notion saine de la destinée, état d’esprit qui admettait aussi peu de commenter ce savoir que tant d’autres fonctions inconvenantes dont la vie a conscience et qui la conditionnent, mais qui ne l’empêchent pas d’observer les bienséances.

Ils marchaient ainsi et gardaient le silence sur maintes choses naturelles, mais auxquelles il eût été malséant de toucher. Même les plaintes de Joachim, proférées d’abord avec animation et colère, sur son regret de manquer les manœuvres et le service militaire en général, s’étaient tues. Mais pourquoi, au lieu de cela, et malgré toute son innocence, l’expression d’une timidité trouble reparaissait-elle dans ses yeux doux, cette incertitude qui eût sans doute donné la victoire à la supérieure si elle avait renouvelé sa tentative ? Était-ce parce qu’il savait que ses joues se creusaient et que ses yeux grandissaient ? Car c’est ce qui se produisait à vue d’œil, durant ces semaines, bien plus encore que cela avait été le cas lors de son retour du pays plat, et son teint brun devenait de jour en jour d’un jaune plus blafard. Comme s’il avait conçu des raisons d’avoir honte et de se mépriser lui-même, dans un milieu qui, à l’instar de M. Albin, ne se souciait pas d’autre chose que de jouir des avantages infinis de la honte. Devant quoi et devant qui se baissait et se dérobait son regard autrefois si franc ? Comme elle est étrange, cette pudeur devant la vie de la créature qui se réfugie dans une cachette pour crever, persuadée qu’elle ne peut attendre de la nature extérieure aucun respect ni aucune pitié devant sa douleur et sa mort, persuadée avec raison, puisque les troupes d’oiseaux migrateurs, non seulement n’honorent pas leurs compagnons malades, mais les expédient avec colère et mépris à coups de bec. Telle est la nature à l’ordinaire ; mais une pitié et un amour profondément humains gonflaient le cœur de Hans Castorp lorsqu’il voyait cette pudeur instinctive dans les yeux du pauvre Joachim. Il marchait à sa gauche, il le faisait expressément ; et comme Joachim commençait à tenir mal sur ses jambes, il le soutenait lorsqu’il s’agissait par exemple de monter la petite pente d’un pré, en surmontant pour cela sa raideur naturelle et en posant pour cela son bras sur lui ; et même, il omettait de retirer son bras des épaules de Joachim jusqu’à ce que celui-ci les secouât avec un peu d’irritation et dit :

– Dis donc, si tu laissais ça ? On dirait que nous sommes deux ivrognes, à nous voir marcher !

Mais vint un instant où le regard trouble de Joachim apparut à Hans Castorp sous un autre jour, et ce fut lorsque Joachim reçut l’ordre de garder le lit, au début de novembre ; la neige était épaisse. En effet, à ce moment-là, il lui était devenu trop difficile d’absorber même des hachis et des bouillies, parce qu’il avalait de travers à chaque deuxième bouchée. Le passage à une nourriture exclusivement liquide était indiqué, et en même temps Behrens ordonna un repos continu au lit, pour épargner les forces du malade. C’était donc la veille du jour où Joachim se mit au lit, le dernier soir où il était sur pied que Hans le trouva… le trouva en conversation avec Maroussia, cette Maroussia qui riait sans raison, Maroussia au petit mouchoir à l’orange et à la poitrine extérieurement si bien conformée. C’était après le dîner, durant la réunion du soir, dans le hall. Hans Castorp s’était arrêté au salon de musique et sortit pour chercher Joachim ; il le trouva en face de la cheminée en faïence, à côté du siège de Maroussia. C’était dans un fauteuil à bascule qu’elle était assise ; de la main gauche posée sur le dossier, Joachim le tenait incliné en arrière, de sorte que Maroussia, de sa position couchée, avec ses yeux bruns et ronds, le regardait dans la figure qu’il penchait sur elle tout en parlant doucement et à mots entrecoupés, tandis qu’elle haussait les épaules en souriant de temps à autre et avec une animation dédaigneuse.

Hans Castorp s’empressa de faire un pas en arrière, non sans avoir observé que d’autres pensionnaires encore suivaient la scène, comme cela se fait, d’un œil amusé, inaperçus de Joachim, ou tout au moins sans qu’il voulût y prendre garde. Ce spectacle : Joachim se confiant sans réserve à cette Maroussia à la poitrine opulente, à la table de laquelle il avait été assis si longtemps sans échanger une seule parole avec elle, devant la personne et l’existence de qui il avait baissé les yeux avec une expression sévère à la fois raisonnable et honnête, bien que sa figure pâlît et se tachetât lorsqu’il était question d’elle, bouleversa Hans Castorp plus que tous les signes d’affaiblissement qu’il avait observés ces semaines dernières chez son cousin. « Oui, il est perdu », pensa-t-il, et il s’assit en silence au salon de musique pour laisser à Joachim le temps de ce qu’il s’accordait encore ce dernier soir.

À partir de là, Joachim prit définitivement la position horizontale, et Hans Castorp l’annonça à Louise Ziemssen, lui écrivit sur son excellente chaise-longue qu’il devait ajouter maintenant à ses précédentes communications occasionnelles que Joachim s’était alité, et que, sans qu’il en eût rien dit, l’on pouvait lire dans ses yeux le désir que sa mère fût auprès de lui, et que le docteur Behrens appuyait expressément ce désir inexprimé. Cela aussi, il l’ajouta délicatement et clairement. Et ce ne fut donc pas miracle que Mme Ziemssen eût recours aux moyens de communication les plus rapides pour rejoindre son fils : trois jours après le départ de cette lettre, alarmante malgré tous les ménagements, elle arriva ; Hans Castorp la chercha en traîneau à la station de Dorf, par une tempête de neige, et, debout sur le quai, apprêta son visage avant que le petit train n’arrivât, pour ne pas effrayer tout de suite la mère, mais pour que celle-ci ne lût pas davantage dans son premier regard une gaieté trompeuse.

Combien de fois de telles rencontres devaient-elles déjà avoir eu lieu, combien de fois s’était-on élancé les uns vers les autres, et celui qui descendait du train avait-il épié avec angoisse et insistance les regards de celui qui l’accueillait ! Mme Ziemssen donnait l’impression d’être venue à pied de Hambourg jusqu’à Davos. La figure échauffée, elle serra la main de Hans Castorp contre sa poitrine, regardant autour d’elle comme avec crainte, et posa des questions pressées et en quelque sorte secrètes, qu’il éluda en la remerciant d’être venue si vite : c’était fameux, et comme Joachim serait heureux ! Oui, il était malheureusement recouché jusqu’à nouvel ordre, c’était à cause de la nourriture liquide qui naturellement ne laissait pas d’influencer l’état de ses forces. Mais en cas de besoin il y avait encore d’autres ressources, par exemple l’alimentation artificielle. D’ailleurs, elle en jugerait elle-même.

Elle en jugea ; et, debout à côté d’elle, Hans Castorp à son tour se rendit compte. Jusqu’à cet instant les changements qui s’étaient accomplis pendant ces dernières semaines sur Joachim n’avaient pas été, pour lui, si apparents ; les jeunes gens n’ont jamais un œil pour de telles choses. Mais à présent, à côté de la mère venue du dehors, il le considérait en quelque sorte avec ses yeux à elle, comme s’il ne l’avait pas vu depuis longtemps, et il reconnut clairement et nettement ce que, sans aucun doute, elle aussi reconnaissait, mais ce que, de tous les trois, Joachim savait certainement le mieux, c’est-à-dire qu’il était un moribond. Il tenait la main de Mme Ziemssen dans la sienne, qui était aussi jaune et émaciée que sa figure dont, par suite de l’amaigrissement général, les oreilles – cette légère contrariété de ses bonnes années – se détachaient plus sensiblement qu’autrefois, en l’enlaidissant fâcheusement ; mais hormis ce défaut, sa face semblait plutôt virilement embellie malgré l’empreinte de la souffrance, grâce à l’expression de sérieux et de sévérité, voire aussi de fierté qu’elle portait, bien que ses lèvres surmontées de la petite moustache noire parussent par trop pleines en regard des ombres des joues creuses. Deux plis s’étaient creusés dans la peau jaunâtre de son front, entre les yeux qui, bien que profondément enfoncés dans les orbites osseuses, étaient plus beaux et plus grands que jamais, et dans lesquels Hans Castorp pouvait regarder sans déplaisir. Car, depuis que Joachim était couché, tout trouble, toute inquiétude et toute incertitude en avaient disparu, et seule cette lueur aperçue autrefois était visible dans ses profondeurs sereines et obscures ; il est vrai qu’y paraissait aussi cette « menace ». Il ne sourit pas, en tenant la main de sa mère et en lui chuchotant un bonjour et en lui souhaitant la bienvenue. Il n’avait pas davantage souri lorsqu’elle était entrée, et cette immobilité figée de sa mine disait tout.

Louise Ziemssen était une femme courageuse. Elle ne se laissa pas aller à sa douleur à la vue de son vaillant enfant. Stoïque, se contenant, comme le filet à peine visible contenait ses cheveux, flegmatiquement et énergiquement, – comme on l’était dans son pays, avions-nous dit, – elle assuma le soin de Joachim, comme éperonnée par son aspect à une combativité maternelle et animée de cette foi que, s’il y avait encore quelque chose à sauver, sa force et sa vigilance seules y réussiraient. Ce ne fut certainement pas pour sa propre commodité, mais par goût pour les convenances qu’elle consentit quelques jours plus tard à ce que l’on fît également venir une infirmière auprès du grand malade. C’était sœur Bertha, en réalité Alfreda Schildknecht, qui parut avec sa valise noire au chevet de Joachim ; mais ni le jour ni la nuit l’énergie jalouse de Mme Ziemssen ne lui laissa grand’chose à faire, et sœur Bertha avait beaucoup de temps pour rester à l’affût, dans le corridor, le cordon de son binocle derrière l’oreille.

La diaconesse protestante était une âme prosaïque. Seule dans la chambre avec Hans Castorp et avec le malade qui ne dormait nullement, mais reposait sur le dos, les yeux ouverts, elle était capable de dire :

– Non, vraiment je n’aurais jamais rêvé qu’un jour je serais encore appelée à soigner un de ces Messieurs jusqu’à sa mort.

Hans Castorp, effrayé, lui montra le poing avec une expression sauvage, mais elle comprit à peine ce qu’il voulait, bien éloignée, et avec raison, de la pensée qu’il convenait d’avoir des égards pour Joachim, et d’un esprit beaucoup trop objectif pour supposer que quelqu’un, et à plus forte raison le principal intéressé, pût se bercer d’illusions sur le caractère et l’issue de ce cas. « Tenez, disait-elle, en versant de l’eau de Cologne sur un mouchoir et en le tenant sous le nez de Joachim, donnez-vous encore un peu de bon temps, monsieur le lieutenant. »

Et en effet c’eût été alors peu raisonnable de vouloir en conter au bon Joachim, à moins que ce fût pour exercer sur lui une influence tonifiante comme Mme Ziemssen l’entendait lorsqu’elle parlait d’une voix forte et émue de sa guérison. Car deux choses étaient claires, et l’on ne pouvait s’y tromper : premièrement, que Joachim allait à la mort, en toute conscience, et deuxièmement qu’il le faisait en paix lui-même et satisfait de lui. Ce n’est que la dernière semaine, à la fin de novembre, lorsque la faiblesse du cœur devint sensible, qu’il s’oublia pendant des heures entières, entouré d’un voile d’espérances consolantes quant à son état. Il parlait alors de son retour prochain au régiment et de la part qu’il prendrait aux grandes manœuvres, dont il croyait qu’elles se poursuivaient encore. C’est précisément à ce moment-là que le conseiller Behrens renonça à donner de l’espoir aux proches et déclara que la fin n’était plus qu’une question d’heures.

C’est un phénomène aussi mélancolique que fatal que cette illusion oublieuse et crédule en laquelle tombent même les âmes viriles durant la période où le processus destructeur approche en réalité de sa fin, phénomène impersonnel, normal et plus fort que toute conscience individuelle, au même point que la tentation du sommeil qui séduit l’homme qui va mourir de froid, ou que l’erreur de l’égaré qui tourne en rond en revenant sur ses propres pas. Hans Castorp, que le chagrin et le déchirement de son cœur n’empêchaient pas de considérer ce phénomène avec objectivité, y rattachait des considérations, gauchement exprimées encore que lucides, dans ses entretiens avec Naphta et Settembrini, lorsqu’il leur rendait compte de l’état de son parent, et il s’attira le blâme de ce dernier en disant que la conception courante d’après laquelle la crédulité philosophique et la confiance dans le bien étaient un témoignage de santé, tandis que le pessimisme et la sévérité à l’endroit du monde seraient un signe de maladie, reposait apparemment sur une erreur ; sinon, l’état final et désespéré ne pourrait favoriser un optimisme inquiétant auprès duquel l’humeur sombre qui l’avait précédé apparaissait comme une manifestation de vie saine et vigoureuse. Dieu merci, il put en même temps apprendre à ces amis compatissants que Rhadamante laissait subsister un espoir au sein même de cette situation désespérée, en prophétisant malgré la jeunesse de Joachim, un exitus doux et sans souffrances.

– Une idyllique affaire de cœur, chère Madame, disait-il en tenant la main de Louise Ziemssen dans ses deux énormes pattes en forme de pelles et en la regardant d’en-dessous avec des yeux larmoyants et injectés de sang.

« Cela me fait plaisir, cela me fait infiniment plaisir que cela prenne un cours cordial, si je puis dire, et qu’il n’ait pas besoin d’attendre l’œdème de la langue et d’autres vilaines choses ; ainsi bien du tintouin lui sera épargné. Le cœur cède rapidement, tant mieux pour lui, tant mieux pour nous, nous pouvons faire tout notre devoir avec la seringue de camphre, sans beaucoup de risque de l’exposer encore à des complications prolongées. Il dormira beaucoup en dernier lieu et il fera des rêves agréables, c’est ce que je crois pouvoir vous promettre, et si, en tout dernier lieu il ne devait pas justement dormir, il aura quand même un trépas court et sans douleurs, ça lui sera égal, croyez-m’en. Au fond, il en est presque toujours ainsi. Je connais la mort, je suis un de ses vieux employés ; croyez-m’en : on la surestime. Je puis vous le dire : ce n’est presque rien du tout. Car tout ce qui, dans certaines circonstances, précède cet instant en fait de tracasseries, on ne peut pas très bien considérer que cela fait partie de la mort ; c’est tout ce qu’il y a de plus vivant et qui peut conduire à la vie et à la guérison. Mais de la mort, personne qui en reviendrait ne saurait rien vous dire qui en vaille la peine, car on ne la vit pas. Nous sortons des ténèbres et nous rentrons dans les ténèbres. Entre ces deux instants il y a des choses vécues, mais nous ne vivons ni le commencement ni la fin, ni la naissance ni la mort, elles n’ont pas de caractère subjectif, en tant qu’événements elles ne relèvent que du domaine de l’objectif. Voilà ce qu’il en est. »

Telle était la manière de réconforter du conseiller. Espérons qu’elle fit quelque bien à la raisonnable Mme Ziemssen. Et ses assurances se confirmèrent en effet assez complètement. Joachim, affaibli, dormit pendant de longues heures, durant ses derniers jours, il rêva aussi à ce qu’il lui était agréable de rêver, c’est-à-dire, supposons-nous, qu’il vit dans ses songes le pays plat et la vie militaire ; et lorsqu’il s’éveillait et qu’on lui demandait comment il se sentait, il répondait toujours, quoique indistinctement, qu’il se sentait bien et heureux, quoiqu’il n’eût presque plus de pouls et qu’il finît par ne plus sentir la piqûre de la seringue d’injection : son corps était insensible, on aurait pu le brûler et le pincer que cela n’aurait déjà plus concerné le bon Joachim.

Malgré cela, depuis l’arrivée de sa mère, de grands changements s’étaient encore accomplis chez lui. Comme il lui était devenu pénible de se raser et qu’il avait cessé de le faire depuis huit ou dix jours, mais que sa barbe était très forte, sa figure cireuse aux yeux doux était maintenant encadrée d’un collier de barbe noire, d’une barbe de guerrier, comme les soldats la laissent pousser en campagne et qui, de l’avis de tous, lui prêtait d’ailleurs une beauté virile. Oui, Joachim, de jeune homme, était soudain devenu un homme mûr, à cause de cette barbe et sans doute pas seulement à cause d’elle. Il vivait vite comme un mécanisme d’horloge qui se défend, il franchissait au galop les âges qu’il ne lui était pas accordé d’atteindre dans le temps, et durant les dernières vingt-quatre heures il devint un vieillard. La faiblesse de son cœur causait une enflure de la face, qui donna à Hans Castorp l’impression que la mort devait être tout au moins un effort très pénible, encore que Joachim, grâce à bien des obscurcissements et des éclipses de la conscience, ne parût pas s’en apercevoir. Mais cette enflure atteignait surtout les lèvres, et le dessèchement ou l’énervement de l’intérieur de la bouche contribuait visiblement à faire marmotter Joachim comme un vieillard ; il s’irritait de cette gêne. S’il n’y avait pas eu cela, disait-il en balbutiant, tout eût été pour le mieux, mais c’était un fichu embêtement.

Ce qu’il entendait en disant que « tout irait pour le mieux » n’était pas tout à fait clair. La tendance de son état à l’équivoque apparaissait d’une manière frappante ; plus d’une fois il proféra des choses à double sens. Il paraissait savoir et ne pas savoir, et déclara une fois, apparemment secoué par un frisson d’anéantissement, en hochant la tête et avec une certaine contrition, que « jamais il n’avait été aussi mal en point ».

Puis, son attitude devint distante, sévère, inabordable, même incivile ; il ne se laissait plus atteindre par aucune fiction ni aucun palliatif, il n’y répondait plus, il regardait devant lui d’un air absent. Surtout après que le jeune pasteur, que Louise Ziemssen avait fait appeler, et qui, au regret de Hans Castorp, ne portait pas de rabat amidonné mais un simple petit collet, eut prié avec lui, son attitude prit une empreinte officielle et il n’exprima plus de désirs que sous forme d’ordres brefs.

À six heures de l’après-midi il fut pris d’une manie bizarre : avec la main droite, dont son petit bracelet cerclait le poignet, il passa plusieurs fois dans la région de la hanche en la levant un peu et en la ramenant vers lui sur la couverture, d’un geste qui raclait ou ratissait, comme s’il attirait ou recueillait quelque chose.

À sept heures il mourut. Alfreda Schildknecht se trouvait dans le couloir, la mère et le cousin étaient seuls présents. Il s’était affaissé dans son lit et il ordonna brièvement qu’on le soulevât. Tandis que Mme Ziemssen, enlaçant du bras les épaules de son fils, se conformait à cet ordre, il dit avec une certaine hâte qu’il devait immédiatement rédiger et remettre une demande de prolongation de son congé, et tandis qu’il disait cela le « bref trépas » s’accomplit, observé par Hans Castorp avec recueillement, à la lumière de la petite lampe de chevet voilée de rouge. Son œil tourna, l’inconsciente tension de ses traits disparut, l’enflure pénible des lèvres s’évanouit à vue d’œil, et le muet visage de notre Joachim retrouva la beauté d’une jeunesse virile. C’était fini.

Comme Louise Ziemssen s’était détournée en sanglotant, ce fut Hans Castorp qui, de la pointe de l’annulaire, abaissa les paupières de celui qui n’avait plus ni souffle ni mouvements, et ce fut lui qui joignit doucement ses mains sur la couverture. Puis, lui aussi, se leva et pleura, laissa couler sur ses joues les larmes qui avaient tellement brûlé l’officier de marine anglais, ce liquide clair qui coule partout dans le monde si abondamment, si amèrement et à toute heure, au point qu’on a donné à la vallée terrestre un nom poétique qui rappelle ce produit alcalin et salé des glandes que le bouleversement nerveux d’une douleur qui nous transperce, de la douleur physique comme de la douleur morale, arrache à notre corps. Il savait que ce liquide contenait également un peu de mucine et d’albumine.

Le conseiller vint, prévenu par sœur Bertha. Une demi-heure plus tôt il s’était encore trouvé là et avait donné au mourant une injection de camphre ; il n’avait manqué que l’instant du « bref trépas »…

« Voui, en voilà un pour qui ça y est », dit-il simplement en se redressant et en détachant son stéthoscope de la poitrine silencieuse de Joachim. Et il serra les mains des deux parents en leur faisant un signe de tête. Ensuite, il resta encore un instant avec eux, considérant le visage immobile de Joachim, encadré d’une barbe de guerrier.

– Grand fou, grand risque-tout, dit-il par-dessus l’épaule en désignant de la tête celui qui reposait. Il a voulu forcer les choses, vous comprenez ; naturellement, son service, là-bas, n’a été que contrainte et violence, il a fait son service dans la fièvre, quand même et malgré tout ! Le champ d’honneur, vous comprenez, il a pris la clef du champ d’honneur, le déserteur. Mais l’honneur a été la mort pour lui, et la mort – vous pouvez à volonté retourner les choses, a certainement dit maintenant : « J’ai bien l’honneur ! » Grand fou, va, grand écervelé ! Et il s’en fut, grand et courbé, avec sa nuque saillante.

Le transport de Joachim dans sa ville natale était chose décidée, et la maison du Berghof s’occupait de tout ce qui était nécessaire et de ce qui paraissait convenable et de mise. La mère et le cousin n’eurent à s’inquiéter de rien. Le lendemain, dans sa chemise de soie à manchettes, parmi les fleurs répandues sur la couverture, reposant dans une clarté mate et neigeuse, Joachim était devenu encore plus beau qu’aussitôt après le trépas. Toute trace d’effort avait maintenant disparu de sa figure ; refroidie, elle avait pris sa forme silencieuse la plus pure. Ses cheveux noirs et légèrement bouclés tombaient sur un front immobile et jaunâtre qui paraissait pétri dans une matière noble et délicate, entre la cire et le marbre, et dans la barbe, également crépue, les lèvres ondulaient, pleines et fières. Un casque antique eût convenu à cette tête, comme le firent remarquer plusieurs visiteurs qui vinrent prendre congé.

Mme Stoehr pleura avec enthousiasme à la vue de ce qu’était devenu celui qui fut Joachim.

– Un héros, un héros ! s’écria-t-elle plusieurs fois, et elle déclara qu’il fallait absolument jouer à ses obsèques la symphonie « érotique » de Beethoven.

– Taisez-vous donc ! siffla Settembrini à son côté.

Il se trouvait dans la chambre en même temps qu’elle et était visiblement ému. Des deux mains il désigna Joachim aux visiteurs présents en les conviant à la contrition. Un giovanotto tanto simpatico, tanto stimabile, s’écria-t-il à plusieurs reprises.

Naphta ne put s’abstenir, tout en conservant son attitude recueillie et sans regarder l’Italien, de dire d’une voix basse et mordante :

– Je suis heureux de voir que, en dehors de la Liberté et du Progrès, vous avez aussi du sens pour les choses sérieuses.

Settembrini encaissa. Peut-être avait-il conscience d’une supériorité de la position de Naphta sur la sienne, supériorité provisoire qui tenait aux événements ; peut-être était-ce cette supériorité momentanée de l’adversaire qu’il avait tenté d’équilibrer par la vivacité de ses regrets et qui lui fit garder le silence lors même que Léon Naphta, tirant parti des avantages passagers de sa position, observait d’un ton coupant et sentencieux :

– L’erreur de la littérature consiste à croire que seul l’esprit rend convenable. C’est plutôt le contraire qui est vrai. Il n’y a de convenance que là où il n’y a point d’esprit.

« Allons, pensa Hans Castorp, voilà encore un de ces oracles de Pythie ! Si l’on serre les lèvres après l’avoir formulé, cela peut intimider sur le moment… »

Dans l’après-midi vint le cercueil de plomb. Un homme qui était arrivé en même temps donna à entendre que c’était son rôle à lui seul de placer Joachim dans ce somptueux récipient décoré d’anneaux et de têtes de lion. C’était un parent de l’entrepreneur de pompes funèbres auquel on avait fait appel, vêtu de noir dans une sorte de redingote courte, et qui portait à sa main plébéienne une alliance dont le cercle jaune était en quelque sorte creusé dans la chair et en était presque recouvert. On était tenté d’admettre qu’une odeur de cadavre se dégageait de son habit de gala, ce qui n’était qu’un préjugé. Néanmoins cet homme émit la prétention du spécialiste que tout son travail devait s’accomplir derrière les coulisses et qu’il ne convenait d’exposer aux regards des survivants que des tableaux pieux et édifiants, ce qui éveilla la méfiance de Hans Castorp et ne répondait nullement à ses intentions. Il engagea sans doute Mme Ziemssen à se retirer, mais ne se laissa pas expulser à coups de compliments. Il resta et prêta main-forte. Il empoigna le corps sous les épaules et aida à le porter du lit dans le cercueil, sur le drap et sur le coussin galonné duquel la dépouille de Joachim fut étendue, haute et solennelle, entre des flambeaux que la maison Berghof avait fournis.

Mais le lendemain un phénomène se produisit qui décida Hans Castorp à se séparer et à se détacher intérieurement de la forme à abandonner décidément le champ au professionnel, au piètre gardien de la piété. En effet, Joachim dont l’expression avait été jusqu’à présent si grave et si loyale, avait commencé de sourire dans sa barbe de guerrier, et Hans Castorp ne se dissimula pas que ce sourire avait une tendance à dégénérer : il inspirait au témoin une hâte soudaine. Et, mon Dieu, il fut en somme heureux quand on vint le chercher, que le cercueil dût être fermé et vissé. Surmontant ses habitudes de raideur innée, Hans Castorp effleura délicatement des lèvres, en signe d’adieu, le front glacé de son Joachim d’autrefois, et malgré toute sa méfiance à l’égard de l’homme de la coulisse il quitta docilement la chambre avec Louise Ziemssen.

Nous laissons tomber le rideau, pour l’avant-dernière fois. Mais tandis qu’il s’abaisse, nous allons encore, en notre esprit, avec Hans Castorp qui est resté sur la haute montagne, regarder au loin, en prêtant l’oreille, vers un humide cimetière du pays plat, où une épée scintille et s’abaisse, où des commandements retentissent et où une triple décharge – trois saluts héroïques – crépite au-dessus du tombeau de soldat de Joachim Ziemssen.

CHAPITRE VII

PROMENADE SUR LA GRÈVE

Peut-on raconter le temps, le temps en lui-même, comme tel et en soi ? Non, en vérité, ce serait une folle entreprise. Un récit, où il serait dit : « Le temps passait, il s’écoulait, le temps suivait son cours » et ainsi de suite, jamais un homme sain d’esprit ne le tiendrait pour une narration. Ce serait à peu près comme si l’on avait l’idée baroque de tenir pendant une heure une seule et même note, ou un seul accord, et si l’on voulait faire passer cela pour de la musique. Car la narration ressemble à la musique en ceci qu’elle « accomplit » le temps, qu’elle « l’emplit convenablement », qu’elle le « divise », qu’elle fait en sorte qu’« il s’y passe quelque chose », – pour citer, avec la piété mélancolique que l’on voue aux paroles de défunts, des expressions familières à feu Joachim, des paroles qui ont retenti il y a fort longtemps – et nous ne sommes pas certains que le lecteur se rende clairement compte depuis combien de temps. Le temps est l’élément de la narration comme il est l’élément de la vie : il y est indissolublement lié, comme aux corps dans l’espace. Le temps est aussi l’élément de la musique, laquelle mesure et divise le temps, le rend à la fois précieux et divertissant, en quoi, comme il a été dit, elle s’apparente à la narration, qui, elle aussi (et d’une tout autre façon que la présence immédiate et éclatante de l’œuvre plastique, qui n’est liée au temps qu’en tant que corps), n’est qu’une succession, est incapable de se présenter autrement que comme un déroulement, et a besoin de recourir au temps, même si elle essayait d’être tout entière présente en un instant donné.

Ce sont là des choses évidentes. Mais il n’est pas moins clair qu’il y a une différence entre la narration et la musique. La durée musicale n’est qu’un fragment du temps humain et terrestre où elle se déverse pour l’anoblir et l’exalter indiciblement. Au contraire, la narration comporte deux espèces de temps : en premier lieu son temps propre, la durée musicale et effective qui détermine son écoulement et son existence ; en second lieu le temps de son contenu, qui se présente en une perspective d’aspect si différent que le temps imaginaire du récit peut ou bien coïncider presque complètement avec sa durée musicale, ou bien en être infiniment éloigné. Un morceau de musique intitulé : « Valse des cinq minutes » dure cinq minutes. C’est en cela et en rien d’autre que consiste son rapport avec le temps. Mais un récit dont l’action durerait cinq minutes pourrait, quant à lui, s’étendre sur une période mille fois plus longue, pourvu que ces cinq minutes fussent remplies avec une conscience exceptionnelle ; et il pourrait néanmoins sembler très court, quoique, par rapport à sa durée imaginaire, il fût très long. D’autre part, il est possible que la durée des événements relatés dépasse à l’infini la durée propre du récit qui les présente en raccourci, nous disons « raccourci », pour indiquer un élément illusoire, ou pour nous exprimer tout à fait clairement, un élément morbide qui se manifeste en ce que le récit se sert d’un charme hermétique et d’une perspective exagérée, rappelant certains cas anormaux et de toute évidence orientés vers le surnaturel, de l’expérience réelle. On possède des journaux de fumeurs d’opium qui témoignent que, sous l’empire du stupéfiant, ils ont, pendant la brève période du transport, vécu des rêves qui s’étendaient sur dix, sur trente, sur soixante années, ou qui même dépassaient toutes les limites possibles d’une expérience humaine du temps, des rêves, par conséquent, dont la durée imaginaire dépassait leur propre durée, et où s’accomplissait un raccourci incroyable de l’expérience du temps, une accélération des images telle que l’on eût cru, comme s’exprime un mangeur de hachisch, que l’on avait retiré du cerveau enivré « quelque chose comme le ressort d’une montre cassée ».

C’est un peu à la manière de ces rêves artificiels que le récit peut traiter le temps. Mais comme il peut le « traiter », il est clair que le temps, qui est l’élément du récit, peut également devenir son objet. Si ce serait trop dire que d’affirmer que l’on puisse « raconter le temps », ce n’est pas, malgré tout, une entreprise aussi absurde qu’il nous avait semblé de prime abord que de vouloir évoquer le temps dans un récit, de sorte que l’on pourrait attribuer un double sens qui tiendrait singulièrement du rêve, au qualificatif de « roman du temps ». C’est un fait que nous ne venons de soulever la question de savoir s’il est possible de raconter le temps, que pour avouer que c’était bien là notre dessein dans l’histoire en cours. Et si nous nous sommes demandé en passant si les auditeurs réunis autour de nous se rendent encore clairement compte combien de temps s’est écoulé jusqu’à l’heure présente, depuis que l’honnête Joachim – décédé depuis – a jeté dans la conversation telle remarque sur la musique et sur le temps, laquelle témoigne du reste d’une certaine progression de son être vers l’alchimie, puisque des remarques de ce genre ne répondaient pas, en somme, à sa nature, nous n’aurions nullement été fâché d’apprendre que, sur le moment, on n’était pas précisément au clair là-dessus. Nous n’en aurions pas été fâché, voire même nous en aurions été satisfait, pour cette simple raison que nous avons naturellement intérêt à ce que l’on partage les sentiments de notre héros, et que celui-ci, Hans Castorp, n’était plus du tout fixé sur ce point, ne l’était plus depuis longtemps. Cela fait partie de son roman, de ce « roman d’un temps », qu’on l’entende dans un sens ou dans l’autre.

Combien de temps Joachim avait-il en somme vécu avec Hans Castorp jusqu’à son départ en coup de tête ? Combien de temps avait-il vécu avec lui en tout et pour tout ? Quand, pour s’en tenir au calendrier, avait eu lieu ce premier départ en coup de tête ? Combien de temps Joachim avait-il été absent ? Quand était-il revenu ? Combien de temps Hans Castorp lui-même avait-il séjourné ici, jusqu’à ce que Joachim revînt, puis sortît du temps ? Combien de temps, pour laisser de côté Joachim, Mme Chauchat avait-elle été non-présente ? Depuis combien de temps était-elle de nouveau là (car elle était de nouveau là), et combien de temps terrestre Hans Castorp avait-il vécu au Berghof jusqu’à ce qu’elle fût revenue ? À toutes ces questions, – en supposant qu’on les lui eût posées, ce que personne ne faisait du reste, et ce que lui-même ne faisait pas davantage parce qu’il appréhendait sans doute de se les poser, – Hans Castorp n’aurait su répondre qu’en tambourinant du bout des doigts sur son front, il n’aurait su le dire au juste, phénomène aussi inquiétant que certaine incapacité de dire à M. Settembrini son propre âge, qu’il avait ressentie dès le premier soir de son arrivée ; voire, aggravation de cette impuissance, car à présent il ne savait décidément plus du tout quel âge il avait.

Cela peut sembler étrange, mais cela est si loin d’être inouï ou invraisemblable, que, dans certaines conditions, cela pourrait arriver à chacun d’entre nous. Rien, ces conditions se réalisant, ne pourrait nous empêcher de perdre toute conscience du cours du temps, et par conséquent de notre âge. Ce phénomène est possible puisque nous ne possédons aucun organe intérieur pour percevoir le temps, puisque nous sommes donc incapables, d’un point de vue absolu, de déterminer le temps, par nous-mêmes et sans l’aide de repères extérieurs, avec une précision même approximative. Des mineurs ensevelis, privés de toute possibilité d’observer la succession du jour et de la nuit, ont évalué, lorsqu’on eut réussi à les sauver, à trois jours le temps qu’ils avaient passé dans l’obscurité, entre l’espérance et le désespoir. Or, ils étaient restés ensevelis dix jours. On pourrait croire que dans leur angoisse, le temps aurait dû leur sembler long. Mais il s’était réduit à moins d’un tiers de sa durée objective. Il semble donc qu’en des conditions extraordinaires, l’impuissance humaine tende plutôt à vivre le temps en raccourci qu’à l’évaluer trop largement.

Sans doute, personne ne conteste que Hans Castorp n’eût éprouvé, s’il l’avait voulu, aucune difficulté réelle à échapper par un calcul à cette incertitude, de même que le lecteur le pourrait faire sans peine si la confusion répugne à son esprit sain. En ce qui concerne Hans Castorp, il ne s’y sentait, peut-être, pas non plus particulièrement à l’aise, mais il ne se souciait pas de faire le moindre effort pour se dégager de cette confusion, ni pour mesurer la durée de son séjour. Ce qui l’en empêchait, c’était une inquiétude de sa conscience, bien que ce fût évidemment la pire inconscience que de ne pas prendre garde au temps.

Nous ne savons pas s’il faut faire valoir pour sa défense que les circonstances favorisaient tout particulièrement son manque de bonne volonté, pour ne pas parler franchement de sa mauvaise volonté. Lorsque Mme Chauchat fut de retour (tout autrement que Hans Castorp l’avait imaginé, mais de cela il sera question plus loin), l’Avent était une fois de plus passé, et la journée la plus courte, le commencement de l’hiver, par conséquent, astronomiquement parlant, était tout proche. Mais en réalité, si l’on négligeait les divisions théoriques et si l’on ne tenait compte que de la neige et du froid, on avait de nouveau eu l’hiver, depuis un temps incalculable ; même, cet hiver n’avait été que passagèrement interrompu par de brûlantes journées d’été, avec un azur d’une profondeur si exagérée qu’il touchait au noir, par des journées d’été comme il s’en produisait en plein hiver, pour peu que l’on oubliât la neige, car, en somme, il tombait aussi de la neige pendant tous les mois d’été. Combien de fois Hans Castorp s’était-il entretenu avec feu Joachim de cette grande confusion qui mélangeait les saisons, qui les confondait, qui privait l’année de ses divisions et la faisait paraître brève avec lenteur, ou longue dans sa rapidité, de sorte que, selon une parole que Joachim avait prononcée voici fort longtemps avec dégoût, il ne pouvait plus du tout être question de temps. Ce qui en réalité était mélangé et confondu dans cette grande confusion, c’étaient les impressions ou les consciences successives d’un « encore » ou d’un « déjà de nouveau », et cette expérience compliquée était une véritable sorcellerie par laquelle Hans Castorp avait été séduit, au détriment de son moral, dès la première journée passée ici, à savoir durant ces cinq formidables repas, dans la salle à manger peinte en couleurs gaies, où il avait été pris d’un premier vertige de ce genre – relativement inoffensif.

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