La montagne magique Thomas Mann

– … Refroidi. Ici, de tels refroidissements se produisent souvent. Voilà ! dit-elle, et elle fouilla de nouveau dans son sac pour en tirer deux étuis en cuir, de forme allongée, un noir et un rouge, qu’elle posa sur la table.

« Celui-ci coûte trois francs cinquante, et celui-là cinq francs. Naturellement, vous serez mieux servi en prenant celui à cinq. Il peut vous servir toute la vie si vous en avez soin.

Il prit en souriant l’étui rouge, et l’ouvrit. Coquet comme un joyau, l’ustensile en verre était étendu dans le renfoncement exactement adapté à sa forme et capitonné de velours rouge. Les degrés entiers étaient marqués par des traits rouges, les dixièmes par des traits noirs ; les chiffres étaient rouges, la partie inférieure qui allait en se rétrécissant était remplie de vif-argent qui brillait. La colonne était bas, elle était fraîche, bien en dessous du degré normal de la chaleur animale.

Hans Castorp savait ce qu’il se devait à lui-même et à son prestige.

– Je prends celui-ci, dit-il, sans même prêter la moindre attention à l’autre. Celui-ci, à cinq. Puis-je tout de suite… ?

– Entendu, criailla la supérieure. Surtout ne pas lésiner dans les achats importants. Ce n’est pas pressé, on vous l’inscrira sur la facture. Passez-moi-le. Nous allons, pour commencer, le faire baisser, tout à fait, comme ceci.

Et elle lui reprit le thermomètre, l’agita plusieurs fois en l’air, et fit descendre le vif-argent encore plus bas, jusque en dessous de 35.

– Il montera, il remontera, le mercure, dit-elle. Voici votre acquisition. Vous connaissez sans doute nos usages. Sous votre honorable langue, pendant sept minutes quatre fois par jour, et bien refermer vos précieuses lèvres. Au revoir, jeune homme. Je vous souhaite de bons résultats.

Et elle quitta la chambre.

Hans Castorp, qui s’était incliné, était debout près de la table, et regardait la porte par où l’infirmière en chef avait disparu, et l’instrument qu’elle avait laissé. « C’était donc ça la supérieure von Mylendonk ? » se dit-il. Settembrini ne l’aime pas, et il est vrai qu’elle a ses côtés désagréables. L’orgelet n’est pas joli ; au demeurant, elle ne l’a sans doute pas toujours. Mais pourquoi m’appelle-t-elle toujours : « jeune homme » ? C’est d’une désinvolture un peu bizarre. Et voici qu’elle m’a vendu un thermomètre, elle en a toujours quelques-uns dans sa sacoche. Il paraît qu’il y en a partout ici, dans toutes les boutiques, même là où l’on ne s’y attendrait pas du tout. Mais je n’ai pas eu besoin de me donner trop de mal, il m’est tombé entre les mains. C’est Joachim qui le dit. »

Il tira le fragile objet de son écrin, le considéra, puis se mit à aller et venir avec inquiétude dans sa chambre, en le tenant à la main. Son cœur battait vite et fort. Il se retourna vers la porte ouverte du balcon et fit un mouvement vers celle de la chambre, comme tenté de rendre visite à Joachim, mais y renonça ensuite, et resta debout à sa table, en toussotant, pour se rendre compte du son assourdi de sa voix. Puis il toussa franchement. « Oui, il faut que je me rende compte si mon rhume m’a donné de la fièvre, dit-il, et il porta rapidement le thermomètre à sa bouche et introduisit la pointe de vif-argent sous la langue, de telle sorte que l’instrument lui sortait obliquement d’entre les lèvres qu’il ferma étroitement, pour ne pas laisser de jour. Puis il regarda sa montre-bracelet. Il était neuf heures trente-six. Et il commença d’attendre que ses sept minutes se fussent écoulées.

« Pas une seconde de trop, pensait-il, et pas une en moins. On peut se fier à moi. On n’a pas besoin de me l’échanger contre une « sœur muette » comme la personne dont Settembrini a parlé : Ottilie Kneifer. »

Et il se promena à travers la chambre, écrasant l’instrument sous sa langue.

Le temps traînait, le délai paraissait infini. Deux minutes et demie seulement s’étaient écoulées lorsqu’il regarda les aiguilles, craignant déjà qu’il eût laissé passer le moment. Il faisait mille choses, touchait des objets et les replaçait, sortait sur le balcon sans se faire remarquer de son cousin, regarda le paysage, cette vallée haute, déjà profondément familière à son esprit, dans toutes ses formes : avec ses pics, les lignes de ses crêtes et ses parois rocheuses, avec la coulisse avancée du Brembühl, à gauche, dont le dos descendait obliquement vers le bourg, et dont le rude Mattenwald recouvrait le flanc, avec les formations montagneuses à droite, dont les noms ne lui étaient pas moins familiers, et avec l’Alteinwand qui, vue d’ici, semblait fermer la vallée au midi. Il regarda vers les chemins et les parterres de la terrasse du jardin, la grotte rocheuse, le sapin, écouta un murmure qui montait du solarium et se retourna vers sa chambre, en s’efforçant de corriger la position de l’instrument dans sa bouche, puis faisait retomber la manche du poignet qu’elle couvrait en allongeant le bras, et en ramenant l’avant-bras devant sa figure. Avec beaucoup de peine et d’efforts, à force, semblait-il, de les aider, les pousser et les faire avancer, six minutes s’étaient enfin écoulées. Mais comme il se perdait à présent en rêveries, debout au milieu de sa chambre, et laissait aller ses pensées, la dernière minute qui restait encore s’échappa inaperçue, avec une légèreté de chatte un nouveau geste du bras lui révéla sa fuite discrète, et il était un peu trop tard, un tiers de la huitième minute appartenait déjà au passé, lorsque, se disant que peu importait et que le résultat en somme n’en était pas modifié, il tira le thermomètre de sa bouche et le considéra d’un œil troublé.

Il n’en discerna pas aussitôt l’indication, l’éclat du vif-argent se confondait avec le reflet lumineux du tube de verre, la colonne semblait tantôt être montée très haut, tantôt elle paraissait ne point du tout exister. Il approcha l’instrument de ses yeux, le tourna de côté et d’autre, et ne distingua rien. Enfin, après un mouvement favorable, l’image devint distincte, il la retint et fit fonctionner en hâte son intelligence. En effet, le mercure s’était dilaté, il s’était fortement dilaté, la colonne était montée assez haut, elle était plusieurs dixièmes au-dessus de la limite d’une température normale. Hans Castorp avait 37,6.

En plein jour, entre dix heures et onze heures et demie, 37,6, – c’était trop ! C’était « de la température », c’était une fièvre qui résultait d’une infection à laquelle il était prédisposé, et il ne s’agissait que de savoir quelle sorte d’infection c’était. 37,6 ! Joachim lui-même n’avait pas davantage, personne ici n’avait plus de température, qui ne gardât pas le lit comme gravement malade, ou moribond, ni la Kleefed avec son pneumothorax, ni Mme Chauchat. Naturellement, dans son cas à lui, ce n’était peut-être pas tout à fait la même chose : une simple fièvre grippale, comme on disait en bas. Mais peut-être ne pouvait-on pas discriminer et séparer exactement. Hans Castorp ne croyait pas qu’il n’eût cette température que depuis qu’il s’était refroidi, et il regretta de n’avoir pas interrogé Mercure plus tôt, dès le début, lorsque le docteur Behrens le lui avait suggéré. Ce conseil était tout à fait sensé, c’est ce qui apparaissait à présent, et Settembrini avait eu absolument tort d’éclater d’un rire si moqueur et si bruyant. Settembrini, avec sa République et son beau style. Hans Castorp méprisait la République et le beau style, tandis qu’il examinait toujours de nouveau l’indication du thermomètre que les reflets lui avaient à deux reprises fait perdre de vue et qu’il rétablissait en tournant et retournant l’instrument. Cette indication était : 37,6, le matin, de bonne heure.

Il éprouvait une vive émotion. Il marcha de long en large dans la chambre, le thermomètre à la main, en prenant soin de le tenir horizontalement afin de ne pas l’ébranler par une secousse verticale, puis il le déposa avec prudence sur la toilette et retourna tout d’abord avec manteaux et couvertures à sa cure de repos. Assis, il s’enroula dans ses couvertures, ainsi qu’il l’avait appris, des deux côtés et d’en dessous, l’une après l’autre, d’une main exercée, et resta immobile, en attendant l’heure du deuxième déjeuner et l’entrée de Joachim. De temps en temps il souriait, comme s’il avait souri à quelqu’un. De temps à autre, sa poitrine était soulevée par un frémissement angoissé, et il éprouvait le besoin de tousser, de sa poitrine oppressée.

Joachim le trouva encore étendu lorsque, à onze heures, après que le gong eut retenti, il entra le chercher pour le déjeuner.

– Eh bien ? demanda-t-il, étonné, en s’approchant de la chaise longue.

Hans Castorp se tut encore un instant et regarda devant lui. Puis il répondit :

– Oui, la dernière nouvelle serait donc que j’ai un peu de température.

– Que signifie cela ? demanda Joachim. Te sens-tu par hasard fiévreux ?

Hans Castorp fit de nouveau attendre sa réponse qu’avec une certaine paresse il formula de la manière suivante :

– Fiévreux, mon cher ? Il y a quelque temps déjà que je me sentais fiévreux, et même tout le temps. Il ne s’agit plus maintenant d’impressions subjectives, mais d’une constatation exacte. J’ai pris ma température.

– Tu as pris ta température ? Avec quoi ? s’écria Joachim, effrayé.

– Bien entendu, avec un thermomètre, répondit Hans Castorp, non sans un accent de moquerie et de reproche. L’infirmière en chef m’en a vendu un. Pourquoi vous dit-elle toujours : « jeune homme », c’est ce que j’ignore ; ce n’est pas précisément correct. Mais elle m’a vendu en vitesse un excellent thermomètre, et si tu veux te convaincre du degré qu’il indique, il est là-bas, sur la toilette. Il a monté très légèrement.

Joachim fit demi-tour et entra dans la chambre. Lorsqu’il revint, il dit d’un ton hésitant :

– Oui, 37 virgule cinq et demi.

– Alors, il a un peu baissé, répondit vite Hans Castorp, c’était tout à l’heure 37,6.

– On ne peut pas du tout dire que ce soit peu de chose, pour le matin, dit Joachim. Jolie surprise ! dit-il.

Et il était debout devant la couche de son cousin, exactement comme on peut être debout devant une « jolie surprise », les bras aux hanches et la tête baissée.

– Il faudra que tu te couches.

Hans Castorp tenait déjà une réponse toute prête.

– Je ne saisis pas, dit-il, pourquoi je dois me coucher avec 37,6, alors que toi et tant d’autres ici qui n’ont pas moins que cela, vous vous promenez tous librement.

– Mais c’est tout autre chose. Chez toi, c’est à l’état aigu et inoffensif. Tu n’as qu’un rhume.

– Premièrement, répondit Hans Castorp, et il alla jusqu’à diviser son discours en « premièrement » et « deuxièmement » je ne comprends pas pourquoi avec une fièvre inoffensive – admettons un instant que cela existe – pourquoi avec une fièvre inoffensive il faut rester au lit, et pas avec une autre fièvre. Et deuxièmement, ne t’ai-je pas déjà dit que le rhume ne m’a pas donné plus de fièvre que je n’en avais auparavant ? Je pars du principe que 37,6 égale 37,6. Si vous pouvez sortir ainsi, je le peux moi aussi.

– Mais j’ai dû rester couché pendant quatre semaines lorsque je suis arrivé, objecta Joachim, et ce n’est que lorsqu’il est apparu que le lit ne faisait pas baisser la température que j’ai été autorisé à me lever.

Hans Castorp sourit.

– Eh bien ? demanda-t-il. Je suppose que chez toi c’était autre chose. Il me semble que tu te contredis. D’abord tu distingues et ensuite tu confonds. Ce sont des boniments…

Joachim tourna sur ses talons, et lorsqu’il fit de nouveau face à son cousin, on vit que son visage bruni s’était encore assombri d’une nuance.

– Non, dit-il, je ne confonds pas, c’est toi qui es un esprit brouillon. Je veux simplement dire que tu es rudement refroidi, cela s’entend d’ailleurs à ta voix, et tu devrais te mettre au lit pour abréger l’évolution de la maladie, puisque tu veux rentrer la semaine prochaine. Mais si tu ne veux pas – je veux dire : si tu ne veux pas te mettre au lit – tu peux aussi bien t’en dispenser. Je ne te donne pas d’ordres. De toute façon, il faut à présent que nous allions déjeuner. Et vivement, l’heure est déjà passée.

– Parfait. Allons-y ! dit Hans Castorp et il rejeta les couvertures. Il entra dans la chambre pour passer la brosse sur ses cheveux, et cependant, Joachim, jeta encore un coup d’œil au thermomètre sur la toilette, ce que Hans Castorp observa de loin. Puis ils s’en furent, en silence, et reprirent une fois de plus leurs places dans la salle à manger, qui scintillait toujours à cette heure-ci, toute blanche de lait.

Lorsque la naine apporta à Hans Castorp la bière de Kulmbach, il la refusa avec une expression grave de renoncement. Il préférait aujourd’hui ne pas boire de bière. Il ne boirait rien du tout, non, merci beaucoup, tout au plus une gorgée d’eau. Cela surprit autour de lui. Comment ? Quelle grande nouvelle ? Pourquoi pas de bière ? – Il avait un peu de température, répondit Hans Castorp négligemment. 37,6. Une peccadille.

Mais voici qu’ils le menaçaient de l’index, c’était très bizarre. Ils prenaient un air taquin, ils hochaient la tête, clignaient de l’œil et agitaient l’index à la hauteur de l’oreille, comme s’ils venaient d’apprendre des choses scabreuses et piquantes sur quelqu’un qui aurait posé pour la vertu.

– Allons, allons ! vous, dit l’institutrice, et le duvet de ses joues rougit, tandis qu’elle le menaçait en souriant. De belles histoires que l’on apprend, polisson que vous êtes ! Tiens, tiens, tiens.

– Tiens, tiens, tiens, fit aussi Mme Stoehr, et elle le menaça de son gros moignon rouge, en l’approchant de son nez. De la température qu’il a, Monsieur le visiteur ? C’est du joli, ça ! En voilà un numéro ! Quel petit rigolo !

Même la grand’tante, à l’autre bout de la table, le menaça du doigt, avec une expression à la fois taquine et rusée, lorsque la nouvelle lui parvint ; la jolie Maroussia qui, jusque-là, ne lui avait pas prêté la moindre attention, se pencha dans sa direction et le regarda, son petit mouchoir à l’orange pressé contre les lèvres, de ses yeux bruns, tout ronds, en le menaçant ; jusqu’au docteur Blumenkohl à qui Mme Stoehr racontait la chose, et qui ne put s’empêcher de faire le geste de tout le monde ; il est vrai, sans regarder Hans Castorp. Seule, Miss Robinson se montra indifférente et d’esprit obtus ; comme toujours, Joachim, très correct, gardait les yeux baissés.

Hans Castorp, flatté par tant de taquineries, crut devoir se défendre avec modestie. « Mais, mais, dit-il, vous faites erreur, mon cas est le plus inoffensif qui soit. Je suis enrhumé, vous le voyez. Mes yeux pleurent, j’ai la poitrine prise, je tousse la moitié de la nuit, c’est assez désagréable… » Mais ils n’admettaient pas ses excuses, ils riaient, et de la main lui faisaient signe de ne pas insister, en criant : « Oui, oui, des blagues, des excuses, un petit rhume, connu, connu. » Et voici que tous exigèrent subitement que Hans Castorp se présentât sans retard à la consultation. Cette nouvelle les avait animés ; d’entre les sept tables, celle-ci, durant le déjeuner, fut la plus gaie. Mme Stoehr surtout, sa figure têtue tout empourprée au-dessus de sa collerette, et de petites crevasses dans la peau de ses joues, faisait preuve d’une volubilité presque sauvage, et s’étendait sur les agréments de la toux. Oui, c’était à coup sûr une jouissance bien divertissante, lorsque au tréfonds de votre poitrine le chatouillement s’accroissait et se précisait, et que dans les efforts et la compression de la toux, on descendait le plus bas possible pour apaiser ce chatouillement ; c’était un plaisir analogue à celui que l’on tirait d’un éternuement, lorsque l’envie en devenait irrésistible, que, en une sorte de griserie, on faisait quelques inspirations et expirations véhémentes, et que l’on s’abandonnait enfin, avec délice, en oubliant le monde entier dans la félicité de cette explosion. Et cela pouvait se produire deux ou trois fois de suite. C’étaient là des jouissances gratuites de la vie, de même qu’au printemps, par exemple, de se gratter les engelures jusqu’au sang, lorsqu’elles vous démangeaient si doucereusement, – de se gratter jusqu’au sang, avec une ferveur cruelle, toute à sa rage et à sa jouissance, et lorsque, par hasard on regardait dans la glace, on apercevait un masque diabolique !

C’est avec cette insistance effrayante que parlait l’inculte Mme Stoehr, jusqu’à ce que le repas court, mais substantiel eût pris fin, et que les deux cousins partissent pour leur promenade matinale, en aval, vers Davos-Platz. Joachim était absorbé en lui-même, et Hans Castorp gémissait à force de se moucher et la toux ébranlait sa poitrine rouillée. Sur le retour, Joachim dit :

– Je te fais une proposition. C’est aujourd’hui vendredi. Demain, après déjeuner, je passe mon examen mensuel. Ce n’est pas une consultation complète, mais Behrens me donne quelques tapes dans le dos et fait prendre des notes à Krokovski. Tu pourrais m’accompagner et demander que, par la même occasion on t’ausculte sommairement. C’est ridicule, mais si tu étais chez toi tu ferais sans doute venir Heidekind. Et ici, où nous avons deux spécialistes dans la maison, tu te promènes et tu ne sais à quoi t’en tenir, ni à quel point tu es atteint, et si tu ne ferais pas mieux de te coucher.

– Bien, dit Hans Castorp. Comme tu voudras. Naturellement, je peux faire cela. Et c’est même intéressant pour moi d’assister une fois à une consultation.

Ils en convinrent donc ; et lorsqu’ils arrivèrent en haut, devant le sanatorium, le hasard voulut qu’ils rencontrassent le conseiller Behrens en personne et qu’ils trouvassent une occasion favorable de formuler leur requête séance tenante.

Behrens sortait de l’aile avancée de la maison, grand et portant haut, un chapeau raide sur l’occiput et un cigare à la bouche, les joues bleues et l’œil larmoyant ; il était en pleine activité, sur le point de rendre visite à sa clientèle privée, au village, après avoir travaillé dans la salle d’opérations, ainsi qu’il l’expliqua.

– Salut, Messieurs ! dit-il. Toujours en balade. Vous vous êtes plus dans le grand monde ? Je reviens justement d’un combat inégal au couteau et à la scie, une grosse affaire, pensez donc, section d’une côte ! Autrefois cinquante pour cent restaient sur le carreau de la maison. Mais nous réussissons mieux maintenant, bien qu’il nous arrive encore de plier bagage avant terme, mortis causa. Bah ! celui d’aujourd’hui comprenait la plaisanterie : il tient bon pour l’instant… C’est fou, un thorax d’homme qui n’en est plus un. Partie molle, chose plutôt vilaine, vague idée… Baste, et vous ? Que fait la précieuse santé ? L’existence est plus drôle, à deux, hein, Ziemssen, vieux renard ? Pourquoi pleurez-vous donc, vous, le touriste ? s’adressa-t-il tout à coup à Hans Castorp. Il est interdit de pleurer en public. C’est le règlement de la maison. Si chacun se mettait à en faire autant.

– C’est mon rhume, docteur, répondit Hans Castorp. Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais j’ai attrapé un fameux rhume. Je tousse aussi et j’ai la poitrine tout à fait prise.

– Ah ? dit Behrens. Il conviendrait peut-être de consulter un médecin sérieux.

Tous deux rirent, et Joachim répondit en joignant les talons :

– Nous sommes sur le point de le faire, Monsieur le Conseiller. C’est mon jour de consultation demain, et nous voulions justement vous demander si vous auriez la bonté d’examiner en même temps mon cousin. Il s’agit de savoir s’il pourra repartir mardi…

– T. d. dit Behrens. T. d. a. r. s. Tout disposé à rendre service. On aurait dû commencer par là. Du moment que l’on est ici, il faut au moins remporter cela. Mais naturellement, on ne veut pas s’imposer. Donc, demain, deux heures, aussitôt après le rata.

– C’est que j’ai également un peu de fièvre, ajouta Hans Castorp.

– Qu’est-ce que vous m’apprenez là ? s’écria Behrens. Croyez-vous que je n’aie pas d’yeux pour voir ?

Et de son formidable index, il désigna ses deux yeux injectés de sang, bleu humide et larmoyants.

– Et combien avez-vous donc ?

Hans Castorp cita modestement le chiffre.

– Le matin ? Hum, pas mal. Pour un début, vous ne manquez pas de dispositions. Bon, alors c’est entendu, demain, rassemblement à deux ! L’honneur sera pour moi. Bonne digestion !

Et les genoux tors, ramant des mains, il commença à descendre la pente du chemin, tandis que la fumée de son cigare flottait derrière lui comme un drapeau.

– Voilà qui est convenu comme tu le désirais, dit Hans Castorp. Ça ne pouvait pas tomber mieux, et me voilà annoncé ! Il est du reste probable qu’il n’y pourra mais. Tout au plus me prescrira-t-il un jus de réglisse ou une tisane pectorale, mais c’est quand même agréable de pouvoir compter sur un peu de réconfort médical, lorsqu’on se sent mal fichu comme moi. Mais pourquoi donc tient-il un langage si invraisemblablement énergique ? Au commencement, cela m’amusait, mais à la longue, cela m’est désagréable. « Bonne digestion ! » Quel jargon ! On peut dire « bon appétit ! », car appétit est en quelque sorte un mot poétique, comme « pain quotidien » et s’accorde assez bien avec « bon ». Mais « digestion », c’est de la pure physiologie, et appeler là-dessus la bénédiction du ciel, c’est pure malice. Je n’aime pas non plus beaucoup le voir fumer, cela a quelque chose d’inquiétant pour moi, parce que je sais que cela ne lui fait pas de bien et que cela le rend mélancolique. Settembrini prétend que sa gaieté est forcée, et Settembrini est un critique, un homme de jugement sûr, cela il faut le lui laisser. Peut-être devrais-je, moi aussi raisonner davantage, et ne pas accepter toutes choses comme elles se présentent ; il a parfaitement raison sur ce point. Mais il arrive qu’on commence par juger, par blâmer, et par s’indigner, et puis voici que survient quelque chose qui n’a aucun rapport avec le raisonnement et il ne peut plus être question de sévérité morale, et la République ou le beau style vous paraissent tout à coup bien anodins.

Il murmura ces paroles indistinctes ; il ne paraissait lui-même pas très au clair sur ce qu’il entendait dire. Aussi son cousin le regarda-t-il de biais, et dit « Au revoir », sur quoi chacun d’eux rejoignit sa chambre et sa loge de balcon.

– Combien ? demanda Joachim au bout d’un moment, bien qu’il n’eût pas vu que Hans Castorp avait de nouveau consulté son thermomètre…

Et Hans Castorp répondit d’un ton indifférent :

– Rien de nouveau !

En effet, à peine entré chez lui, il avait repris sur la toilette sa jolie acquisition de ce matin, avait détruit par des secousses verticales le 37,6 qui avait terminé son rôle, et, comme un malade expérimenté, son cigare de verre dans la bouche, avait repris sa cure de repos. Mais, à l’encontre de son attente trop ambitieuse, et bien qu’il eût gardé l’instrument durant huit bonnes minutes sous la langue, le mercure ne s’était pas dilaté au delà des mêmes 37,6 – ce qui d’ailleurs était de la fièvre, sinon une fièvre plus forte que celle qu’il avait eue dès le matin. Après le déjeuner, la colonne miroitante monta jusqu’à 37,7, s’en tint le soir, lorsque le malade se sentit fatigué des émotions et des nouveautés de la journée, à 37,5, le matin tôt ne marqua même que 37, pour atteindre de nouveau vers midi le même degré que la veille. Sur ces entrefaites, le principal repas du lendemain était arrivé, et avec sa fin approchait l’heure du rendez-vous.

Hans Castorp se rappela plus tard que, durant ce repas, Mme Chauchat avait porté un chandail d’un jaune doré, avec de grands boutons et des poches galonnées, qui était neuf, en tout cas neuf pour Hans Castorp, et que, lors de son arrivée, comme toujours un peu tardive, elle s’était un instant présentée dans ce vêtement à la salle. Puis, comme tous les jours à cinq reprises, elle avait glissé vers sa table, s’était assise avec des mouvements souples, et, tout en bavardant, avait commencé de manger : comme chaque jour, mais avec une attention particulière, Hans Castorp l’avait vue hocher la tête en parlant, et de nouveau il avait remarqué la courbure de sa nuque, la tenue relâchée de son dos, lorsque, derrière le dos de Settembrini, qui était assis au bout de la table placée tranversalement, entre eux, il avait regardé vers la table des « Russes bien », Mme Chauchat, de son côté, ne s’était pas retournée une seule fois vers la salle durant tout le déjeuner. Mais lorsqu’on eut fini le dessert, et que la grande pendule à chaînes, du côté droit de la salle, là où était la table des Russes ordinaires, eut sonné deux heures, à la surprise de Hans Castorp, tout ému par cette énigme, cela s’était quand même produit : tandis que la pendule sonnait deux coups – un et deux – la gracieuse malade avait tourné lentement la tête et légèrement le buste. Par-dessus son épaule et ouvertement, elle avait dirigé le regard vers sa table, vers Hans Castorp, – non pas vaguement vers sa table, mais sans équivoque possible, vers lui en personne, un sourire à ses lèvres closes et dans ses yeux bridés, semblables à ceux de Pribislav, comme si elle avait voulu dire : « Eh bien ? Il est temps. Iras-tu ? » (Car lorsque les yeux parlent, ils tutoient, lors même que les lèvres n’ont pas encore prononcé un « vous ».) Et ç’avait été là un incident qui avait troublé et effrayé Hans Castorp jusqu’au fond de l’âme. Il se fiait à peine à ses sens, et, éperdu, il avait d’abord regardé Mme Chauchat en face, puis, levant les yeux, par-dessus son front et ses cheveux, dans le vide. Savait-elle donc qu’il avait pris rendez-vous à deux heures, pour une consultation ? On l’eût cru ! Et pourtant c’était invraisemblable ! Elle aurait aussi bien pu savoir qu’à la minute précédente il s’était demandé s’il ne ferait pas dire au docteur Behrens par Joachim que sa grippe allait mieux et qu’il jugeait la consultation superflue ! Pensée dont les avantages s’étaient tout à coup évanouis devant ce sourire interrogateur, pour prendre la couleur de l’ennui le plus repoussant. Une seconde plus tard, Joachim avait déjà posé sur la table sa serviette roulée, avait, d’un mouvement des sourcils, fait signe à Hans Castorp, s’était incliné devant leurs voisins et avait quitté la table, sur quoi Hans Castorp, titubant intérieurement, bien que d’un pas en apparence ferme, et avec le sentiment que ce regard et ce sourire pesaient toujours sur lui, il emboîta le pas à son cousin et sortit de la salle.

Depuis hier matin, ils n’avaient plus parlé de leur projet, et à ce moment encore ils marchaient en un accord tacite. Joachim se pressait : l’heure convenue était déjà passée, et le docteur Behrens exigeait de la ponctualité. Ils suivirent le corridor du rez-de-chaussée, en passant devant « l’administration », et descendirent l’escalier, proprement recouvert d’un linoléum ciré qui menait au sous-sol. Joachim frappa à la porte, immédiatement en face de l’escalier, qu’un écriteau de porcelaine désignait comme l’entrée de la salle de consultation.

– Entrez ! s’écria Behrens en appuyant fortement sur la première syllabe. Il était au milieu de la pièce, en blouse, tenant de la main droite le stéthoscope noir, avec lequel il se battait la cuisse.

– Tempo, tempo, dit-il, et il tourna son œil larmoyant vers la pendule. Un poco più presto, signori ! Nous ne sommes pas exclusivement à la disposition de vos seigneuries.

Le docteur Krokovski était assis au double bureau, devant la fenêtre, pâle dans sa blouse de lustrine noire, les coudes sur le plat de la table, tenant d’une main la plume, de l’autre sa barbe ayant devant soi des papiers, sans doute le dossier du malade et il regarda les arrivants avec l’expression vague d’une personne qui n’est là que comme assistant.

– Allons, amenez-moi cet état de service, dit le docteur Behrens en réponse aux excuses de Joachim, et il saisit la feuille de température pour la parcourir, tandis que le patient s’empressait de dénuder le torse et d’accrocher les vêtements qu’il retirait au porte-manteau placé à côté de la porte. De Hans Castorp, personne ne s’occupait. Il resta un instant debout à les regarder, puis il s’assit sur un petit fauteuil genre ancien dont les accoudoirs portaient des dragonnes, à côté d’une petite table qui supportait une carafe d’eau. Des bibliothèques chargées de dossiers et d’épais ouvrages médicaux garnissaient les murs. En fait de meubles, il n’y avait en dehors de cela qu’une chaise-longue au dossier mobile, qui était recouverte d’une toile cirée blanche, et dont le coussin était garni d’une serviette en papier.

– Virgule sept, virgule neuf, virgule huit, dit Behrens, en feuilletant les fiches hebdomadaires où Joachim avait fidèlement inscrit ses températures mesurées cinq fois par jour.

« Toujours encore un peu émoustillé, mon cher Ziemssen, vous ne pouvez pas précisément prétendre que depuis l’autre jour vous soyez devenu plus solide. (« L’autre jour » ç’avait été voici quatre semaines.) Pas désintoxiqué, pas désintoxiqué, dit-il. Allons ! ça ne se fait pas du jour au lendemain, nous ne sommes pas des sorciers.

Joachim approuva de la tête et ses épaules nues frissonnèrent, bien qu’il eût pu objecter qu’il n’était pas précisément ici depuis la veille.

– Et comment vont les points au hile droit où le son était toujours plus aigu ? Mieux ? Allons, venez ici ! Nous allons essayer de frapper poliment.

Et l’examen commença.

Le docteur Behrens, posté sur ses jambes écartées, le tronc rejeté en arrière, le stéthoscope sous le bras, commença par frapper tout en haut de l’épaule droite de Joachim, par frapper d’un mouvement du poignet, en se servant du puissant médian de sa main droite comme d’un marteau, et en s’appuyant de la main gauche. Puis il descendit sous l’omoplate, et frappa sur le côté, au milieu et en bas du dos, après quoi Joachim, qui était bien dressé, leva le bras pour le laisser frapper sous l’épaule. Le tout se répéta du côté gauche, et ceci terminé, le conseiller commanda ; « Demi-tour », pour ausculter la poitrine. Il frappa juste en dessous du cou, près de la clavicule, frappa par-dessus et sous la poitrine, d’abord à droite, puis à gauche. Lorsqu’il eut suffisamment frappé, il ausculta, en appuyant le stéthoscope sur la poitrine et le dos de Joachim, son oreille à l’écouteur, tous les endroits où il avait frappé tout à l’heure. En même temps il fallait que Joachim respirât ou toussât alternativement, ce qui semblait beaucoup le fatiguer, car il s’essoufflait et ses yeux larmoyaient. Quant au docteur Behrens il annonçait tout ce qu’il entendait là-dedans, l’annonçait en paroles brèves et nettes à l’assistant assis au bureau, de telle sorte que Hans Castorp ne put s’empêcher de penser à la séance chez le tailleur, lorsque le Monsieur élégant vous prend les mesures d’un complet, que dans un ordre traditionnel il place le centimètre ici et là autour du corps et des membres de son client, et dicte les chiffres ainsi obtenus à l’apprenti, assis et penché. « Court », « raccourci », dictait le docteur Behrens. « Vésiculaire », disait-il, et de nouveau : « vésiculaire », (c’était bon signe, apparemment), « rauque », disait-il, et il faisait une grimace. « Très rauque. » « Bruit ». Et le docteur Krokovski inscrivait tout, comme l’employé les chiffres du coupeur.

Hans Castorp, la tête penchée de côté, suivait les événements, plongé dans une contemplation méditative du torse de Joachim, dont les côtes (Dieu merci, il avait encore toutes ses côtes !) se soulevaient en respirant sous la peau tendue, et saillaient au-dessus du creux de l’estomac, – ce torse svelte, d’un brun jaunâtre, avec son poil noir au sternum et aux bras, du reste robustes, dont l’un portait au poignet une gourmette en or. Ce sont des bras de gymnaste, cela, se dit Hans Castorp, il a toujours volontiers fait de la culture physique, tandis que j’en faisais peu de cas, et cela tenait à son goût pour le métier des armes. Il a toujours été préoccupé de son corps beaucoup plus que moi, ou du moins d’une autre manière ; car j’ai toujours été un pékin, et je me souciais bien davantage de prendre des bains chauds, de bien manger et de bien boire, tandis que lui cultivait sa vigueur. Et voici que d’une manière tout autre son corps est passé au premier plan, s’est rendu indépendant et a pris de l’importance par la maladie. Il est intoxiqué et il ne veut pas se laisser désintoxiquer et devenir solide malgré toute l’envie qu’a le pauvre Joachim de devenir soldat, dans la plaine. Il est bâti d’une façon parfaite, comme un véritable Apollon du Belvédère, au poil près. Mais intérieurement il est malade, et extérieurement échauffé par la maladie ; car la maladie rend l’homme plus corporel, elle le fait entièrement charnel… En agitant ces pensées, il prit tout à coup peur et jeta un regard rapide et interrogateur, du torse nu de Joachim vers ses yeux, vers ses grands yeux noirs et doux, que la respiration artificielle et la toux faisaient larmoyer, et qui, durant l’examen, regardaient avec une expression triste par-dessus le spectateur, dans le vide.

Cependant, le docteur Behrens avait terminé.

– Ça va bien, Ziemssen, dit-il. Tout est en règle, autant que possible. La prochaine fois (c’était dans quatre semaines), ça ira certainement partout un peu mieux…

– Combien croyez-vous, Monsieur le Conseiller ?

– Ah çà, vous êtes donc de nouveau pressé ? Vous ne pouvez tout de même pas serrer la vis à vos recrues en cet état d’intoxication avancé ? Six petits mois, vous ai-je dit l’autre jour. Si cela vous fait plaisir, comptez-les à partir de l’autre jour, mais considérez-les comme un minimum. En somme, on n’est pas si mal ici, vous devriez tout de même être un peu plus poli. Ce n’est pas un bagne ici, ce n’est pas une… mine sibérienne ! Ou voulez-vous dire que notre maison offre quelque ressemblance avec cela ? Ça va bien, Ziemssen, rompez ! Au suivant, s’il y en a que cela tente ! s’écria-t-il, et il regarda en l’air.

Allongeant le bras, il tendit en même temps son stéthoscope au docteur Krokovski qui se leva, et le prit pour procéder sur Joachim à un petit contrôle d’assistant.

Hans Castorp, lui aussi, avait sauté sur ses pieds, et, le regard suspendu à la personne du conseiller, qui, les jambes écartées, la bouche ouverte, semblait perdu dans ses pensées, il s’empressa de se mettre en tenue. Il se hâta trop, ne réussit pas tout de suite à sortir de sa chemise à pois lorsqu’il la tira par-dessus la tête. Et puis il se trouva debout, blanc, blond et mince, devant le docteur Behrens, – il paraissait d’une conformation de civil, auprès de Joachim Ziemssen.

Mais le docteur Behrens, toujours perdu dans ses pensées, le laissa debout. Déjà le docteur Krokovski s’était rassis, et Joachim avait commencé de se rhabiller, lorsque Behrens se décida enfin à remarquer la présence de cet autre que « cela tentait ».

– Ah bon, c’est à vous ! dit-il, et il saisit Hans Castorp à l’avant-bras, de sa main énorme, le tira devant soi et le considéra d’un regard aigu. Il le regarda, non pas au visage, comme on use de regarder un homme, mais au corps, le tourna, comme on retourne un corps, et considéra encore son dos. « Hum ! » dit-il. « Allons, nous allons voir ce que vous avez dans le ventre. » Et comme tout à l’heure, il commença de frapper.

Il frappa partout où il avait fait chez Joachim, et revint à plusieurs reprises à divers endroits. Pendant un certain temps, il frappa, pour comparer, alternativement, en haut, près de la clavicule, et un peu plus bas.

– Vous entendez ? demanda-t-il, en se tournant vers le docteur Krokovski.

Et le docteur Krokovski, assis cinq pas plus loin, à sa table de travail, confirmait par un hochement de tête qu’il entendait : gravement, il inclinait le menton sur sa poitrine, de sorte que sa barbe s’écrasait et que les pointes s’en repliaient.

– Respirez profondément ! Toussez ! commanda le conseiller qui, à présent, avait repris son stéthoscope, et Hans Castorp s’appliqua pendant huit ou dix bonnes minutes, tandis que le conseiller l’auscultait. Il ne prononçait pas une parole, ne faisait qu’appuyer ici ou là son stéthoscope, et écouta en particulier plusieurs fois en certains endroits où, tout à l’heure déjà, il s’était attardé plusieurs fois à frapper. Puis il glissa l’instrument sous son bras, posa ses mains sur son dos, et regarda par terre, entre Hans Castorp et lui.

– Eh bien, Castorp, dit-il, – et c’était la première fois qu’il appelait le jeune homme tout simplement par son nom de famille – oui, il en va justement praeter-propter[3]comme je l’avais supposé dès l’origine. J’ai toujours eu un œil sur vous, Castorp, je puis vous le dire à présent. Je l’ai eu dès le début, aussitôt que j’ai eu l’honneur immérité de faire votre connaissance, et avec assez de certitude j’ai deviné que vous étiez au fond des nôtres, et que vous finiriez par vous en rendre compte, comme tant d’autres qui sont venus ici pour leur plaisir, qui ont regardé autour d’eux en fronçant le nez, et qui, un jour, ont appris qu’ils feraient bien – et pas seulement « feraient bien », pas de mal entendu s’il vous plaît ! – d’accomplir ici, en dehors de toute curiosité désintéressée, un petit séjour plus profitable.

Hans Castorp avait changé de couleur, et Joachim, sur le point de rattacher ses bretelles, s’arrêta, net, et écouta.

– Vous avez là un cousin si gentil et si sympathique, poursuivit le conseiller, avec un mouvement de tête vers Joachim, tout en se balançant sur le gros orteil et sur les talons, un cousin qui, j’espère, pourra un de ces jours dire qu’il « a été » malade. Mais même si nous en arrivons là, il n’en restera pas moins qu’il aura été malade, Monsieur votre cousin consanguin, et cela jette a priori, comme dit le philosophe, un certain jour sur vous, mon cher Castorp…

– Mais ce n’est qu’un cousin par alliance, Monsieur le conseiller.

– Allons, allons, vous n’allez pas vouloir renier votre cousin. Par alliance ou non, il reste quand même un consanguin. Et de quel côté ?

– Du côté de ma mère, Monsieur le conseiller. Il est le fils d’une belle-…

– Et Madame votre mère se porte bien ?

– Non, elle est morte, elle est morte lorsque j’étais encore petit…

– Ah, et pourquoi ça ?

– D’une hémorragie, docteur.

– Hémorragie ? Allons, il y a longtemps de cela. Et Monsieur votre père ?

– Il est mort d’une pneumonie, dit Hans Castorp et mon grand-père aussi, ajouta-t-il.

– Ah, lui aussi ? Allons, voilà pour vos ascendants ! En ce qui vous concerne, vous avez sans doute toujours été un peu anémique, n’est-ce pas ? Mais ni le travail physique ni le travail intellectuel ne vous fatiguaient facilement, hein ? Si ? Et avez-vous souvent des palpitations ? Depuis quelque temps seulement ? Bien ; et en dehors de cela vous avez évidemment une tendance marquée à l’engorgement des voies respiratoires. Savez-vous que vous avez déjà été malade autrefois ?

– Moi ?

– Oui, c’est vous, personnellement, que j’ai en vue. Vous entendez la différence ?

Et le docteur Behrens frappa alternativement à gauche, en haut sur la poitrine, et un peu plus bas.

– Le son est un peu plus sourd ici que là, dit Hans Castorp.

– Très bien. Vous devriez devenir spécialiste. Il y a donc une gêne respiratoire, et les gênes respiratoires proviennent d’endroits malades, où la sclérose s’est déjà produite, ou, si vous voulez, qui se sont déjà cicatrisés. Vous êtes un vieux malade, Castorp, mais nous ne voulons reprocher à personne que vous n’en ayez rien su. Le diagnostic préalable est difficile, surtout pour Messieurs nos collègues de la plaine. Je ne veux même pas dire que nous ayons l’ouïe plus fine qu’eux, bien que l’expérience et la spécialisation y soient pour beaucoup. Mais c’est l’air qui nous aide à entendre, vous comprenez, cet air rare et sec des hauteurs.

– Naturellement, fit Hans Castorp.

– Bien, Castorp ! Et maintenant, écoutez-moi bien, mon garçon, je vais vous dire quelques paroles qui valent leur pesant d’or. S’il n’y avait pas autre chose dans votre cas, vous m’entendez, s’il n’y avait que ces gênes respiratoires et ces cicatrices dans votre conduit respiratoire, et ces corps étrangers calcaires, je vous renverrais à vos lares et à vos pénates, et je ne me soucierais pas un instant de vous, vous m’entendez ? Mais comme il en va autrement et après ce que nous avons constaté par ailleurs, et puisque vous êtes chez nous, ce n’est pas la peine de vous mettre en route. Avant peu, il faudrait que vous nous reveniez.

Hans Castorp sentit de nouveau le sang affluer à son cœur, qui lui martelait la poitrine, et Joachim était toujours debout, les mains derrière le dos, et tenait les yeux baissés.

– Car, en dehors de ces gênes respiratoires, nous avons encore en haut un endroit rauque, qui est déjà presque un bruit, et qui provient sans nul doute d’un endroit frais – je ne veux pas encore parler d’un foyer d’infection – mais c’est certainement un endroit humide et, si vous continuez la même existence dans la plaine, mon cher, ni vu ni connu, tout le lambeau de poumon ira au diable un beau matin.

Hans Castorp était debout, immobile, sa bouche tressauta singulièrement, et l’on voyait distinctement les pulsations de son cœur contre les côtes. Il regarda du côté de Joachim, dont il ne rencontra pas les yeux, puis, de nouveau dans la figure du docteur Behrens, avec ses joues bleues, ses yeux également bleus et larmoyants, et sa petite moustache retroussée d’un seul côté.

– Comme confirmation objective, poursuivit Behrens, nous avons encore votre température : 37,6 à dix heures du matin, cela répond à peu près aux observations acoustiques.

– Je croyais, dit Hans Castorp, que cette fièvre provenait simplement de mon rhume.

– Et le rhume, répliqua le conseiller, d’où vient-il ? Laissez-moi vous raconter quelque chose, Castorp, et ouvrez vos oreilles, car, autant que je sache, vous disposez de suffisamment de circonvolutions cérébrales. Donc, l’air que nous avons ici est bon contre la maladie, c’est ce que vous savez, n’est-ce pas ? Et c’est bien vrai. Mais en même temps, cet air est également bon pour la maladie, il commence par hâter son cours, il révolutionne le corps, il fait éclater la maladie latente, et c’est justement une de ces explosions, pardonnez-moi, qui constitue votre rhume. Je ne sais pas si dans la plaine vous vous êtes déjà senti fiévreux, mais en tout cas vous l’êtes devenu ici, dès le premier jour, et non pas seulement par votre rhume, si je puis vous donner mon avis.

– Oui, dit Hans Castorp, oui, c’est ce que je crois, en effet.

– Vous avez tout de suite été un peu émoustillé, confirma le conseiller. Ce sont les poisons solubles produits par les microbes ; ils ont un effet grisant sur le système nerveux central, vous m’entendez, et c’est alors que vos joues se colorent gaiement. Vous allez commencer par vous mettre dans le plumard, Castorp ; nous verrons si quelques semaines de repos au lit vous dégriseront. La suite viendra à son heure. Nous prendrons de vous une belle vue intérieure, cela vous fera certainement plaisir de jeter un coup d’œil dans votre propre personne. Mais j’aime autant vous le dire tout de suite : un cas comme le vôtre ne guérit pas du jour au lendemain, les succès de réclame et les cures miraculeuses ne sont pas notre affaire. J’ai eu tout de suite l’impression que vous étiez un malade supérieur, plus doué pour la maladie que ce général de brigade-là qui veut filer chaque fois qu’il a quelques dixièmes en moins. Comme si « repos ! » n’était pas un commandement aussi valable que « Garde à vous ! ». Le repos est le premier devoir du citoyen et l’impatience ne fait que nuire. Tâchez de ne pas me décevoir, Castorp, et de ne pas démentir ma connaissance des hommes, je vous en prie. Et maintenant, en avant marche, allez en cale sèche.

Sur ces mots, le conseiller mit fin à la conversation et s’assit à sa table de travail, pour, en homme surchargé de besogne, employer à des écritures la pause jusqu’à la consultation suivante. Mais le docteur Krokovski se leva de sa place, marcha sur Hans Castorp, et, la tête rejetée obliquement en arrière, avec un sourire jovial qui découvrait dans sa barbe ses dents jaunâtres, il lui serra cordialement la dextre.

CHAPITRE V

POTAGE ÉTERNEL ET CLARTÉ SOUDAINE

Mais voici qu’il va arriver quelque chose au sujet de quoi le narrateur fera bien d’exprimer sa propre surprise, afin que le lecteur ne s’en étonne pas, de son propre chef, outre mesure. En effet, et tandis que notre compte rendu des trois premières semaines du séjour de Hans Castorp chez les gens d’en haut (vingt et un jours du plein de l’été, auxquels, selon les prévisions humaines, ce séjour aurait en fait dû se borner), a dévoré des quantités d’espace et de temps, dont l’étendue ne correspond que trop à notre attente à demi avouée, il ne nous faudra, pour venir à bout des trois semaines suivantes de sa visite en ce lieu, qu’autant de lignes à peine, de mots et d’instants que celles-là avaient exigé de pages, de feuillets, d’heures et de journées de labeur : en un clin d’œil, nous le voyons bien, ces trois semaines vont être révolues et ensevelies.

De cela donc on pourrait s’étonner ; et pourtant c’est dans l’ordre, et cela répond aux lois de la narration et de l’audition. Car il est dans l’ordre et il répond à ces lois que le temps nous paraisse aussi long ou aussi bref, que pour notre expérience propre il s’étende ou se recroqueville exactement autant que l’aventure du héros de notre histoire, surpris de façon si inattendue par le destin, de notre jeune Hans Castorp. Et il peut être utile, en présence de ce mystère qu’est le temps, de préparer le lecteur à bien d’autres miracles et phénomènes, encore que ceux qui le surprennent ici, phénomènes qu’il rencontrera en notre compagnie. Pour le moment il suffit que chacun se souvienne avec quelle rapidité une série, voire une « longue » série de jours s’écoule, lorsqu’on les passe au lit, comme malade : c’est le même jour qui se répète sans cesse. Mais comme c’est toujours le même, il est au fond peu correct de parler de « répétition » ; il faudrait parler d’identité, d’un présent immobile, ou d’éternité. On t’apporte le potage à déjeuner, tel qu’on te l’a apporté hier, et tel qu’on te l’apportera demain. Et au même instant, un souffle t’effleure, tu ne sais ni comment ni où ; tu es pris de vertige, tandis que tu vois venir ce potage, les formes du temps se perdent, et ce qui se dévoile à toi comme la véritable forme de l’être, c’est un présent fixe où l’on t’apporte éternellement le potage. Mais il serait paradoxal de parler d’ennui à propos d’éternité ; et nous voulons éviter les paradoxes, surtout en compagnie de notre héros.

Ainsi donc, Hans Castorp était-il au lit depuis samedi après-midi, parce que le docteur Behrens, la suprême autorité dans ce monde où nous sommes enfermés, en avait ainsi décidé. Il était étendu là, son monogramme sur la pochette de sa chemise de nuit, les mains jointes derrière la tête, dans son lit net et blanc, le lit de mort de l’Américaine, et sans doute de mainte autre personne, et il regardait de ses yeux simples, dont l’azur était troublé par le rhume, vers le plafond de sa chambre, considérant l’étrangeté de sa situation. On ne peut d’ailleurs pas admettre que sans ce rhume ses yeux eussent eu un regard clair et sans équivoque, car son aspect intérieur, si simple qu’il fût de sa nature, n’était en effet nullement ainsi, mais au contraire très trouble, brouillé, confus, seulement à demi sincère, et en proie au doute. Tantôt un rire fou et triomphal montait du tréfonds de son être, ébranlait sa poitrine, et son cœur se ralentissait ; une joie et un espoir inconnus et sans mesure le torturaient ; tantôt il pâlissait d’effroi et d’inquiétude, et c’étaient les coups de la conscience elle-même que son cœur répétait à une cadence accélérée en battant contre ses côtes.

Le premier jour, Joachim le laissa en paix et évita toute explication. Soucieux de le ménager, il entra plusieurs fois dans la chambre du malade, fit un signe de tête et demanda pour la forme s’il ne manquait de rien. D’ailleurs, il lui était d’autant plus facile de comprendre et de respecter la crainte que Hans Castorp éprouvait d’une explication, qu’il partageait cette crainte, et que, dans sa pensée, il était même dans une situation encore plus pénible que son cousin.

Mais le dimanche matin, en rentrant de sa promenade matinale que, comme autrefois, il avait dû faire seul, il ne recula pas plus longtemps la conversation au cours de laquelle il s’agissait de parer au plus pressé avec son cousin. Il resta debout près du lit et dit en soupirant :

– Ainsi, il n’y a rien à faire. Il faut à présent prendre nos dispositions. Ils vont t’attendre chez toi.

– Pas encore, répondit Hans Castorp.

– Non, mais ces prochains jours mercredi ou jeudi.

– Bah, dit Hans Castorp, ils ne m’attendent pas si exactement, à un jour près. Ils ont autre chose à faire que de m’attendre et de compter les jours jusqu’à ce que je revienne. Quand j’arrive, je suis là, et l’oncle Tienappel dit : « Ah ! te voilà rentré ! », et l’oncle James dit : « Alors, tout s’est bien passé ? ». S’ils ne me voient pas venir, il faut longtemps avant que cela les frappe, cela tu peux en être sûr. Bien entendu, à la longue, il faudra les prévenir…

– Tu t’imagines, dit Joachim, et il soupira de nouveau, combien cette histoire m’est désagréable. Que va-t-il arriver ? Naturellement, je me sens un peu responsable. Tu viens ici, pour me rendre visite, je t’introduis, et te voilà tout à coup cloué au lit, et personne ne sait quand tu pourras repartir et occuper ton poste. Tu dois comprendre que cela m’est pénible au plus haut degré.

– Pardon, dit Hans Castorp, les mains toujours encore sous la tête. À quoi bon te creuser ainsi la cervelle ? C’est idiot. Est-ce que je serais par hasard venu ici pour te rendre visite ? Cela aussi ; mais en premier lieu pour me reposer, sur le conseil de Heidekind. Bon ; et voilà qu’il est apparu tout bonnement que j’avais plus besoin de repos que lui et nous tous l’avions rêvé. D’ailleurs, je ne suis pas le premier qui ait cru faire ici une petite visite de politesse, et dont le séjour ait tourné autrement. Songe donc, par exemple, comment le second fils de « Tous les deux », a été atteint encore beaucoup plus gravement, – je ne sais pas s’il vit toujours, peut-être l’ont-ils déjà descendu pendant un repas. C’est vrai que c’est une surprise pour moi d’apprendre que je suis un peu malade, il faut que je m’habitue d’abord à me sentir ici comme un pensionnaire en traitement, et vraiment comme l’un des vôtres, au lieu de n’être, comme j’en avais l’impression jusqu’à présent, qu’un invité. Et puis, d’autre part, je dois dire que cela ne me surprend pas du tout, car je ne me suis jamais senti vraiment d’attaque, et lorsque je pense combien mes parents sont morts jeunes, – de qui donc pourrais-je tenir une santé exceptionnelle ? Que tu aies une petite fêlure, n’est-ce pas ? encore qu’elle soit autant dire guérie à présent, nous ne nous y sommes pas trompés là-bas, et il se peut donc parfaitement que notre famille incline à cela. Behrens, du moins, a fait une remarque dans ce sens. Quoi qu’il en soit, me voilà depuis hier à me demander dans quelles dispositions profondes j’étais, à l’égard de tout, de la vie, tu comprends, et de ses exigences. J’ai toujours eu dans ma nature un certain sérieux et une certaine antipathie pour des allures robustes et bruyantes – nous en avons parlé dernièrement, – et tu sais que j’ai été quelquefois presque tenté de devenir ecclésiastique, par goût pour les choses tristes et édifiantes. Une étoffe noire, tu sais, avec une croix en argent dessus ou R. I. P… Requiescat in pace, c’est au fond la parole la plus belle et qui m’est infiniment plus sympathique que « Vive un tel ! » avec sa gaîté bruyante. Tout cela, je pense, doit provenir de ce que j’ai moi-même une fêlure, et que dès l’origine j’ai été disposé à la maladie qui s’est manifestée à cette occasion. Mais s’il en est vraiment ainsi, je peux parler de chance, c’est vraiment une chance que je sois monté ici et que je me sois fait ausculter. Tu n’as pas besoin de te faire à ce propos les moindres reproches. Car – ne l’as-tu pas entendu ? – si j’avais continué encore pendant quelque temps à mener cette vie dans la plaine, là-bas, il se pourrait que tout le lambeau de poumon fût allé au diable.

– C’est ce qu’on ne peut pas savoir, dit Joachim, c’est justement là ce qu’on ne peut pas savoir. N’as-tu pas eu autrefois des endroits malades dont personne ne s’est occupé et qui ont complètement guéri d’eux-mêmes, de sorte que tu n’as plus à présent que quelques gênes respiratoires sans importance ? C’est ce qui serait sans doute également advenu au point humide que tu aurais à présent, si tu n’étais pas par hasard monté chez moi… On ne peut pas savoir…

– Non, on ne peut rien savoir du tout, répondit Hans Castorp. Et c’est pourquoi on n’a pas le droit de supposer le pire, par exemple en ce qui concerne la durée de mon séjour de convalescence. Tu dis que personne ne peut savoir quand je pourrai m’en aller d’ici et entrer au chantier naval, mais tu dis cela dans un sens pessimiste, et je trouve que tu te hâtes trop, précisément parce qu’on ne peut pas savoir. Behrens n’a pas fixé de délai, c’est un homme réfléchi, et il ne se pose pas en oracle. Du reste, on n’a pas encore procédé à la radioscopie et à la photographie qui permettront seules une conclusion objective ; et qui sait s’il y aura alors un résultat appréciable, ou si je ne serai pas délivré de ma fièvre auparavant, et si je ne pourrai vous dire adieu. J’estime qu’il vaut mieux que nous ne nous accordions pas trop tôt de l’importance et que nous n’allions pas raconter chez nous dès le début des histoires de brigands. Il suffit que nous écrivions prochainement – je peux du reste écrire moi-même, avec mon stylo, en me redressant un peu – que je me suis refroidi, que me voilà fiévreux et alité et que, provisoirement, je ne suis pas en état de voyager. Par la suite nous verrons.

– Entendu, dit Joachim, c’est ce que nous pouvons faire en attendant. Et puis nous pourrions attendre aussi pour le reste.

– Pour le reste ?

– Ne sois pas aussi étourdi ! Tu n’es sans doute pourvu du nécessaire que pour trois semaines, avec ta malle de cabine. Tu as besoin de linge, de cols et de dessous, et de vêtements d’hiver, et tu as besoin de chaussures. Et enfin, il faut encore que tu fasses venir de l’argent.

– Si, dit Hans Castorp, si j’ai besoin de tout cela.

– Bon, attendons ! Mais nous devrions… Non, dit Joachim, et, visiblement troublé, il arpenta la chambre, nous ne devrions pas nous faire d’illusions. Il y a trop longtemps que je suis ici pour ne pas savoir à quoi m’en tenir. Quand Behrens dit qu’il y a un endroit rugueux, et presque un bruit… Mais bien entendu, nous pouvons attendre…

Ils s’en tinrent là pour la journée, et, aussitôt, les variantes hebdomadaires ou bi-mensuelles de l’horaire normal reprirent leurs droits : même dans sa situation présente, Hans Castorp y prenait part, sinon en en jouissant directement, du moins par le compte rendu que Joachim lui en faisait lorsqu’il lui rendait visite et s’asseyait pour un quart d’heure au bord de son lit.

Le plateau à thé, sur lequel on lui servait le dimanche matin son déjeuner, était orné d’un vase à fleurs, et l’on n’avait pas manqué de lui envoyer un peu de la pâtisserie qui était servie aujourd’hui dans la salle à manger. Plus tard, le jardin et la terrasse s’animèrent et avec des trara et des nasillements de clarinette le concert bi-mensuel débuta, durant lequel Joachim resta avec son cousin : il écoutait le programme dehors sur la loge, à la porte ouverte, tandis que Hans Castorp prêtait l’oreille dans son lit, à moitié assis, la tête penchée de côté et le regard perdu dans une ferveur tendre, aux flots d’harmonie qui se pressaient, non sans penser avec un haussement d’épaules intérieur aux discours de Settembrini sur le « caractère suspect » de la musique.

Au reste, comme nous l’avons dit, il se faisait rendre compte par Joachim des événements et des réunions de ces jours. Il lui demandait si le dimanche avait apporté des toilettes élégantes, des négligés en dentelles, ou quelque chose de ce genre (mais il avait fait trop froid pour des négligés de dentelles), et encore si, l’après-midi, il y avait eu des promenades en voiture (en effet, il y en avait eu : la société des demi-poumons avait in corpore pris son vol pour Clavadell) ; et le lundi il demanda à être renseigné sur la conférence du docteur Krokovski lorsque Joachim en revint, et qu’avant de faire sa cure de l’après-midi, il lui rendit visite. Joachim se montra peu loquace et peu disposé à rendre compte de la conférence, de même qu’il n’avait que fort peu parlé de la précédente. Mais Hans Castorp persista à exiger des détails.

– Je suis couché ici, et je paye le plein tarif, dit-il. Je veux, moi aussi, profiter un peu de ce qui se fait.

Il se rappela le lundi de la quinzaine précédente, la promenade entreprise de son propre chef et qui lui avait fait si peu de bien, et formula cette hypothèse précise que peut-être ç’avait été cette excursion qui avait mis la révolution dans son corps, et qui avait fait éclater la maladie latente.

– Mais comme les gens parlent ici ! s’écria-t-il. Les gens du peuple, avec quelle solennité, quelle dignité ! On dirait parfois presque de la poésie. « Adieu donc et mille mercis ! » répéta-t-il en imitant l’accent du bûcheron. C’est ce que j’ai entendu dans la forêt, et toute ma vie durant je ne l’oublierai plus. De telles choses se rattachent à d’autres impressions et souvenirs, tu sais et l’on garde cela dans l’oreille jusqu’à la fin de ses jours. Et Krokovski a donc parlé à nouveau d’« amour » ?

– Bien entendu, dit Joachim. De quoi aurait-il parlé puisque c’est son sujet, une fois pour toutes ?

– Et qu’en a-t-il dit aujourd’hui ?

– Oh ! Rien de particulier. Tu as entendu comment il s’exprime.

– Mais qu’a-t-il débité de nouveau ?

– Rien de particulièrement nouveau. C’était de la chimie pure aujourd’hui, poursuivit Joachim, à contre-cœur. Il était question à ce propos d’une sorte d’empoisonnement, d’auto-intoxication de l’organisme, avait dit le docteur Krokovski, laquelle prenait son origine dans la décomposition d’un élément encore inconnu, répandu dans le corps ; les produits de cette décomposition exerçaient une influence enivrante sur certains centres de la moelle épinière, exactement comme cela se produisait en cas d’absorption habituelle de poisons étrangers, de morphine ou de cocaïne.

– Et alors les joues rougissent, dit Hans Castorp. Tiens, tiens, mais c’est tout à fait intéressant. Que ne sait-il pas, cet excellent docteur ! Et il n’y va pas avec le dos de la cuiller. Attends un peu, un de ces jours il finira encore par découvrir cet élément inconnu qui est répandu dans tout le corps, et il fabriquera les poisons solubles qui ont cet effet enivrant sur le centre nerveux, de sorte qu’il pourra griser les gens à sa manière. Peut-être, autrefois déjà, en était-on arrivé là. En entendant cela, on pourrait croire qu’il y a quelque chose de vrai dans les histoires de philtres d’amour, et autres fables que l’on trouve dans les livres de contes… Tu t’en vas déjà ?

– Oui, dit Joachim, il faut absolument que je m’étende encore un peu. Ma courbe monte depuis hier. Ton histoire a fini par me porter sur le système…

Ainsi passèrent le dimanche, le lundi. Puis le soir et le matin formèrent le troisième jour du séjour de Hans Castorp dans la « cale sèche », un jour de semaine sans signe particulier, le mardi. C’était le jour de son arrivée ; il y avait trois semaines entières qu’il était ici, et il se sentit enfin obligé à écrire cette lettre, et à informer ses oncles de son état présent, tout au moins dans les grandes lignes. Son oreiller dans le dos, il écrivit sur une feuille de papier à lettres de l’établissement que son départ d’ici, à l’encontre de ses projets, se trouvait retardé. Il dit qu’il était couché, avec un refroidissement fiévreux, que le docteur Behrens, consciencieux à l’excès comme il l’était sans doute, ne prenait apparemment pas tout à fait à la légère, parce qu’il le mettait en rapport avec la constitution du malade en général. En effet, dès leur première rencontre, le médecin-chef l’avait trouvé très anémique, et, en somme, le délai que lui, Hans Castorp, s’était assigné pour se rétablir, n’avait pas été jugé suffisant par cette haute compétence. À bientôt de plus amples détails.

– Voilà qui est parfait, pensa Hans Castorp. Il n’y a pas un mot de trop, et pourtant cela nous fera en tout cas gagner quelque temps.

On remit la lettre au valet d’étage qui, évitant le détour de la boîte aux lettres, alla immédiatement la porter au prochain train prévu à l’horaire.

Là-dessus, les choses parurent réglées à notre aventurier, et, l’esprit apaisé, encore que la toux et la chaleur du rhume le tourmentassent, il se mit à vivre au jour le jour, ce jour morcelé en tant de parcelles qui, dans sa monotonie permanente, ne s’écoulait ni vite ni lentement, qui était toujours le même. Le matin, après avoir frappé très fort, le baigneur entrait, un individu musclé, nommé Turnherr, les manches de sa chemise roulées sur des bras aux veines nombreuses, qui s’exprimait avec difficulté en un langage gargouillant, appelait Hans Castorp comme tous les autres malades, par le numéro de sa chambre, et le frictionnait à l’alcool. À peine était-il parti que Joachim paraissait, tout habillé, pour dire bonjour, s’informer auprès de son cousin de la température de sept heures du matin et annoncer la sienne propre. Tandis qu’il déjeunait en bas, Hans Castorp, son oreiller dans le dos, faisait de même, avec l’appétit que provoque un changement de régime, à peine dérangé par l’irruption affairée et habituelle des médecins qui, à cette heure-ci, avaient déjà parcouru la salle à manger, et qui terminaient en vitesse leur tournée à travers les chambres des malades alités et des moribonds. La bouche pleine de confiture, il affirmait avoir bien dormi, regardait par-dessus le bord de sa tasse le docteur – ses poings appuyés sur le plat de la table du milieu – jeter un rapide coup d’œil à la feuille de température, et répondait avec un accent traînant et indifférent au bonjour des partants. Puis il allumait une cigarette, et à peine s’était-il rendu compte que Joachim était parti pour sa tournée de service matinale, il le voyait déjà revenir. De nouveau ils bavardaient de ceci et de cela, et l’intervalle entre les deux déjeuners – Joachim, entre temps, faisait la cure de repos – était si court que même une tête de bois et un pauvre d’esprit achevé n’auraient pas réussi à s’ennuyer. À plus forte raison n’était-ce pas le cas de Hans Castorp qui tirait un aliment suffisant des impressions des trois semaines qu’il avait passées ici, qui avait encore à méditer sur sa situation présente, à se demander ce qu’il deviendrait ; c’est à peine s’il feuilletait les deux gros volumes d’un magazine illustré qui, empruntés à la bibliothèque du sanatorium, avaient été placés sur sa table de nuit.

Il n’en alla pas autrement pendant que Joachim fit sa seconde promenade jusqu’à Davos-Platz : cela dura une petite heure à peine. Ensuite il entra de nouveau chez Hans Castorp, lui fit part de certaines choses qui l’avaient frappé en se promenant resta un instant debout ou assis près du lit du malade, avant d’aller à sa cure d’avant midi. Et combien de temps celle-ci durait-elle ? Encore une petite heure ! À peine avait-on joint les mains derrière la tête, à peine avait-on regardé au plafond et poursuivi une pensée, que le gong retentissait qui conviait tous les pensionnaires ni alités ni moribonds à s’apprêter pour le principal repas.

Joachim s’y rendait, et puis venait la « soupe de midi ». C’était un nom d’un symbolisme puéril, pour ce qu’il allait manger ! Car Hans Castorp n’était pas au régime de malade ; pourquoi donc lui aurait-on imposé ce régime ? Un régime de malade, un régime maigre n’était nullement indiqué pour son cas. Il était là et payait plein tarif, et ce qu’on lui servait, durant l’éternité immobile de cette heure, n’était pas un simple potage, c’était le déjeuner complet à six services du Berghof, un repas succulent les jours de semaine, le dimanche, un repas de gala, de plaisir et de parade, préparé par un chef de formation européenne, dans une cuisine d’établissement de luxe. La serveuse, dont c’était le rôle de servir les malades alités, le lui apportait sous des couvercles nickelés, en d’appétissantes gamelles. Elle poussait la table de malade qui se trouvait là comme par hasard – cette merveille d’équilibre à un pied – en travers de son lit, et Hans Castorp déjeunait, comme le fils du tailleur devant la table magique dans le conte de fées.

À peine avait-il terminé son repas que Joachim revenait déjà, et avant qu’il eût rejoint sa loggia, et que le silence de la grande cure de repos se fût étendu sur le Berghof, il était presque trois heures et demie. Pas tout à fait, peut-être ; pour être exact, il n’était sans doute que deux heures et quart. Mais on ne tient pas compte de ces quarts d’heure supplémentaires en dehors des unités rondes, on les absorbe incidemment, partout où le temps est calculé largement, comme par exemple en voyage, qu’on passe de longues heures dans le train, rendant toute autre attente prolongée et vide, lorsque le but de la vie semble être ramené à franchir le plus de temps possible. Et c’est donc ainsi que la durée de la grande cure de repos, en définitive, se réduisait de nouveau à une heure qui, au demeurant, était encore diminuée, réduite, en quelque sorte élidée par une apostrophe. L’apostrophe était le docteur Krokovski.

En effet, le docteur Krokovski n’évitait plus Hans Castorp en faisant un détour. Le jeune homme à présent tenait sa place, il n’était plus un intervalle, un hiatus. Il était un malade, on l’interrogeait, on ne le négligeait plus comme il en avait été pour son mécontentement secret et passager, mais quotidien. Ç’avait été le lundi que le docteur Krokovski avait fait, pour la première fois, son apparition dans la chambre. Nous disons « apparition », car c’est le mot exact pour l’impression étrange et même un peu effrayante dont Hans Castorp, en cette circonstance, ne sut pas se défendre. Il avait reposé, dans un demi (ou quart de) sommeil, lorsque, éveillé en sursaut, il s’aperçut que l’assistant était dans la chambre, sans avoir passé par la porte, et que, du dehors, il venait vers lui. Car son chemin ne conduisait pas par le corridor, mais par les loges extérieures, et il était entré par la porte ouverte du balcon, de sorte que la pensée s’imposait qu’il était venu par la voie des airs. Quoi qu’il en fût, il était resté debout, près du lit de Hans Castorp, pâle et vêtu de noir, large d’épaules et trapu, l’apostrophe de l’heure, et dans sa barbe divisée en deux moitiés, ses dents s’étaient montrées, jaunâtres et souriant d’un sourire jovial.

– Vous paraissez surpris de me voir, monsieur Castorp, avait-il dit, avec une douceur de baryton, un accent un peu affecté et un guttural légèrement exotique, qu’il ne roulait pas, mais qu’il produisait en ne heurtant qu’une fois de la langue ses incisives supérieures. Je me borne à remplir un devoir agréable en m’informant si tout va bien ici. Vos relations avec nous sont entrées dans une nouvelle phase : du jour au lendemain, d’hôte que vous étiez, vous êtes devenu un camarade (le mot « camarade » avait un peu inquiété Hans Castorp). Qui l’eût dit ? avait plaisanté Krokovski, un camarade… Qui l’eût cru, le soir où j’eus pour la première fois l’avantage de vous saluer et où vous rectifiâtes ma conjecture erronée – elle était alors erronée – en me faisant observer que vous étiez parfaitement bien portant. Je crois que j’ai alors exprimé quelques doutes à ce sujet, mais je vous assure que je ne le voyais pas ainsi. Je ne veux pas me faire passer pour plus clairvoyant que je ne suis, je n’ai pensé à aucun point humide, je voulais parler d’une façon plus générale, plus philosophique, j’ai exprimé mes doutes sur le point de savoir si les mots « homme » et « santé parfaite » pouvaient jamais rimer ensemble. Et, aujourd’hui encore, après votre examen de l’autre jour, à la différence de mon cher et honoré chef, je ne puis toujours pas encore estimer que ce point humide-là – de la pointe du doigt il avait effleuré l’épaule de Hans Castorp – doive nous intéresser au premier chef. Il n’est pour moi qu’un phénomène secondaire… Ce qui est organique est toujours secondaire.

Hans Castorp avait tressailli.

– Et, par conséquent, votre grippe est, à mes yeux, un phénomène tertiaire, avait ajouté le docteur Krokovski, très négligemment. Où en êtes-vous de ce côté-là ? Le repos au lit aura certainement une excellente influence. Quelle température avez-vous trouvée, aujourd’hui ?

Et, à partir de ces mots, le passage de l’assistant avait pris le caractère d’une inoffensive visite, comme elle l’eût d’ailleurs les jours suivants de la semaine. Le docteur Krokovski entrait à quatre heures moins le quart, parfois un peu plus tôt, par le balcon, saluait le malade avec une cordialité énergique, posait les questions médicales les plus ordinaires, engageait parfois une brève conversation de caractère plus personnel, faisait quelques plaisanteries en camarade, et, encore que tout cela gardât un caractère un peu équivoque, on finit par s’habituer à l’équivoque, pourvu qu’il reste dans les limites normales, et Hans Castorp, bientôt, ne trouva plus rien à objecter à la visite régulière du docteur Krokovski, qui faisait partie de la journée normale, et élidait d’une apostrophe la longue cure d’après-midi.

Il était donc quatre heures lorsque l’assistant se retirait brusquement sur le balcon. Tout d’un coup, avant qu’on s’en fût avisé, on était au plein de l’après-midi qui d’ailleurs, sans tarder, tournait peu à peu au soir : car le temps de prendre le thé, en bas et au numéro 34, il était déjà presque cinq heures, et lorsque Joachim revenait de sa troisième tournée de service et reparaissait chez son cousin, il était si près de six heures que la cure de repos jusqu’au dîner se bornait de nouveau à une heure, et c’était un adversaire facile à vaincre, pour peu que l’on eût quelques pensées dans la tête et tout un orbis pictus sur sa table de nuit.

Joachim prit congé pour aller dîner. On servit. La vallée s’était emplie d’ombres, et pendant que Hans Castorp mangeait, l’obscurité entrait à vue d’œil dans la chambre blanche. Lorsqu’il eut terminé, il demeura appuyé à son oreiller, devant la table desservie, et regarda dans le crépuscule qui progressait rapidement, ce crépuscule d’aujourd’hui qui était difficile à distinguer de celui d’hier, d’avant-hier ou d’il y a huit jours. C’était le soir, et à peine le matin était-il passé. Cette journée morcelée et artificiellement abrégée s’était émiettée et évanouie entre ses doigts comme il le constata avec une surprise égayée, ou tout au plus réfléchie ; car il n’était pas encore d’âge à s’en effrayer.

Un jour – quelque dix ou douze jours pouvaient s’être écoulés depuis que Hans Castorp s’était alité – on frappa à la porte vers cette heure-ci, c’est-à-dire avant que Joachim fût revenu du dîner et de l’heure de conversation qui le suivait, et en réponse à l’« entrez » interrogateur de Hans Castorp, Lodovico Settembrini parut sur le seuil, en même temps qu’une clarté éblouissante se répandit dans la chambre. Car le premier mouvement du visiteur, près de la porte ouverte, avait été de tourner le commutateur du plafonnier et, réfléchie par le plafond blanc, une lumière tremblante emplit la pièce.

L’Italien était le seul des pensionnaires dont Hans Castorp se fût ces jours-ci expressément et nommément informé auprès de Joachim. Joachim ne manquait pas, aussi souvent qu’il était assis sur le bord du lit de son cousin, ou debout près de lui – c’était le cas dix fois par jour – de rendre compte des petits événements et des variantes de la vie courante du sanatorium, et pour autant que Hans Castorp avait posé des questions, elles avaient été de caractère général et impersonnel. Sa curiosité de solitaire le poussait à demander si de nouveaux pensionnaires étaient arrivés, ou si quelqu’un des habitants était reparti, et il parut satisfait que la première hypothèse seule se fût justifiée. Un « nouveau » était arrivé, un jeune homme, de figure verdâtre et creuse, et avait pris place à la table de la jeune Lévy au teint d’ivoire et de Mme Iltis, immédiatement à la droite des cousins. Allons, Hans Castorp attendrait sans impatience l’occasion de le voir. Personne n’était donc parti ? Joachim fit signe que non, en baissant les yeux. Mais il dut répondre plusieurs fois à cette question, en fait tous les deux jours, bien que, avec un peu d’impatience, il eût tenté de répondre une fois pour toutes, en alléguant que, pour autant qu’il était renseigné, personne n’était sur le point de partir, et que l’on ne repartait pas d’ici aussi aisément.

En ce qui concernait Settembrini, Hans Castorp s’était donc personnellement informé de lui et avait voulu savoir ce qu’il « avait dit de ça ». De quoi ? « Mon Dieu ! de ce que je suis couché ici et jugé malade. » En effet, Settembrini avait exprimé un avis, encore que brièvement. Le jour même de la disparition de Hans Castorp, il avait demandé à Joachim ce que son cousin était devenu, et, s’attendant visiblement à apprendre que Hans Castorp avait quitté Davos, aux explications de Joachim, il n’avait répondu que par deux mots italiens ; il avait d’abord dit Ecco !, puis Poveretto !, c’est-à-dire : « allons, bon ! », et « pauvre garçon ! » (il n’était pas nécessaire d’avoir une connaissance plus étendue que ne la possédaient les deux jeunes gens pour saisir le sens de ces deux exclamations). « Pourquoi poveretto ? » avait demandé Hans Castorp. « N’est-il pas, lui aussi, perché ici, avec toute sa littérature faite d’humanisme et de politique, et fort empêché de faire avancer les affaires terrestres ? Il n’a pas besoin de s’apitoyer sur moi du haut de sa grandeur, je retournerai plus tôt que lui dans la plaine. »

Or donc, voici que M. Settembrini était debout dans la chambre soudainement éclairée, et Hans Castorp, qui s’était appuyé sur son coude et retourné, le reconnut en clignotant des yeux et rougit en le reconnaissant. Comme toujours, Settembrini portait son épaisse redingote aux larges revers, un col un peu usé et ses pantalons à carreaux. Comme il revenait du dîner, il avait selon son habitude, un cure-dents en bois entre les dents. Les commissures de ses lèvres, sous la gracieuse ondulation de la moustache, étaient tendues par le fameux sourire fin, froid et critique.

– Bonsoir, ingénieur ! Est-il permis de s’inquiéter de vous ? Si oui, il est besoin de lumière. Excusez ma désinvolture, dit-il en tendant sa petite main d’un geste plein d’élan vers le plafonnier. Vous méditiez, je ne voudrais pour rien au monde vous déranger. Je m’expliquerais parfaitement dans votre cas une tendance contemplative, et pour bavarder, vous avez en somme la ressource de votre cousin. Vous voyez, j’ai parfaitement conscience de ma superfluité. Néanmoins, nous vivons resserrés en un espace si exigu, on éprouve de la sympathie d’homme à homme, une sympathie de l’esprit, une sympathie du cœur… Voici une bonne semaine que l’on ne vous voit plus. En vérité, je m’imaginais que vous étiez reparti, lorsque je vis que votre place, en bas, au réfectoire, était restée inoccupée. Le lieutenant m’a détrompé, hum ! il m’a appris la vérité qui est moins rose, si je puis ainsi dire sans être indiscret… Bref, comment allez-vous ? Que faites-vous ? Comment vous sentez-vous ? Pas trop abattu, j’espère !

– C’est vous, monsieur Settembrini ! Comme c’est aimable ! Ha, ha, « réfectoire ! » Voici que vous plaisantez déjà. Asseyez-vous, je vous en prie. Vous ne me dérangez pas le moins du monde. J’étais couché là et je rêvassais – rêvasser, c’est presque encore trop dire ! – J’étais tout simplement trop paresseux pour allumer la lumière. Merci beaucoup. Subjectivement, je me sens autant dire en état normal. Le repos au lit a presque guéri mon rhume, mais il paraît que ce n’est qu’un phénomène secondaire, à ce que l’on dit de tous côtés. La température, en effet, n’est toujours pas ce qu’elle devrait être, tantôt 37,5, tantôt 37,7 ; ces jours-ci, cela n’a guère varié.

– Vous prenez régulièrement votre température ?

– Oui, six fois par jour, exactement comme vous tous. Ha, ha, excusez-moi, je ris encore de ce que vous ayez appelé « réfectoire » notre salle à manger. C’est ainsi que l’on dit au couvent, n’est-ce pas ? En effet, cela tient un peu du couvent, ici. Il est vrai que je n’y ai jamais été, mais je me le représente ainsi… Je connais déjà par cœur la « règle » et je l’observe très exactement.

– Comme un frère plein de piété. On peut dire que vous avez terminé votre noviciat, vous avez prononcé des vœux. Mes félicitations solennelles ! Vous dites déjà « notre salle à manger ». D’ailleurs, sans vouloir porter atteinte à votre dignité d’homme, vous me faites plutôt penser à un jeune nonnain qu’à un moine, à une petite fiancée du Christ, à peine tondue, tout innocente avec de grands yeux de victime. J’ai vu autrefois ici ou là de tels agneaux jamais sans… jamais sans une certaine sentimentalité. Ah, oui, oui, Monsieur votre cousin m’a tout raconté. Vous ne vous êtes donc fait ausculter qu’au dernier moment ?

– Parce que je me sentais fiévreux. Je vous en prie, monsieur Settembrini, avec un tel refroidissement, je me serais adressé dans la plaine à notre médecin. Et ici, où l’on est en quelque sorte à la source, où nous avons deux spécialistes dans la maison, il eût été par trop drôle…

– Bien entendu, bien entendu. Et vous aviez déjà pris votre température avant que l’on vous l’eût ordonné ? On vous l’avait d’ailleurs recommandé dès le début. Et c’est la Mylendonk qui vous a octroyé le thermomètre ?

– Octroyé ? Comme le besoin s’en faisait sentir, je lui en ai acheté un.

– Je comprends. Une affaire absolument correcte. Et combien de mois vous a administrés le chef ? Grand Dieu, je vous ai déjà posé la même question une fois. Vous rappelez-vous ? Vous étiez à peine arrivé. Vous m’avez répondu avec tant de désinvolture…

– Naturellement, je m’en souviens, monsieur Settembrini. Depuis, j’ai bien fait de nouvelles expériences, mais je m’en souviens cependant comme si c’était aujourd’hui. Vous étiez si drôle dès le premier jour, et vous nous avez présenté le docteur Behrens comme le juge des enfers… Radamès… Non, attendez, c’était autre chose…

– Rhadamante ? Il est possible que je l’aie appelé ainsi, incidemment. Je ne retiens pas tout ce que ma tête produit occasionnellement.

– Rhadamante, naturellement ! Minos et Rhadamante ! De Carducci aussi, vous nous avez parlé dès la première fois…

– Permettez, cher ami, ce nom-là, laissons-le de côté pour aujourd’hui. Il prend en ce moment dans votre bouche un son par trop singulier.

– Si vous voulez, rit Hans Castorp. Du reste, j’ai appris par vous bien des choses sur son compte. À ce moment-là, je ne me doutais de rien, et je vous ai répondu que j’étais venu pour trois semaines ; je ne prévoyais pas autre chose. La Kleefeld venait de me saluer en sifflant par son pneumothorax. J’en étais encore hors de moi. Mais dès ce moment-là, je me suis senti fiévreux, car n’est-ce pas ? l’air d’ici n’est pas seulement bon contre la maladie, il est également bon pour la maladie ; il arrive qu’il en précipite l’évolution, et sans doute est-ce nécessaire si l’on veut guérir.

– C’est une hypothèse séduisante. Le docteur Behrens vous a-t-il aussi parlé de cette Russo-Allemande que nous avons eue ici pendant cinq mois l’année passée, non, l’année précédente ? Non ? Il aurait dû vous en parler. Une femme charmante, d’origine russo-allemande, mariée, jeune mère. Elle venait de l’Est lymphatique, anémique, sans doute y avait-il aussi quelque chose de plus grave. Bon. Elle passe un mois ici et commence à se plaindre de ce qu’elle se sentirait mal. Patience, patience ! Un second mois s’écoule, et elle continue à prétendre que, loin de se trouver mieux, elle va plus mal. On lui signifie que seul le médecin peut juger comment elle se porte ; tout au plus a-t-elle le droit de dire comment elle se sent, et cela importe peu. Par ailleurs, on se déclare satisfait de son poumon. Bon, elle s’incline, fait la cure, et perd du poids chaque semaine. Le quatrième mois, elle manque s’évanouir à la consultation. Peu importe, déclare Behrens qui se dit enchanté de son poumon. Mais lorsque le cinquième mois elle ne peut plus marcher, elle en avise son mari, dans l’Est, et Behrens reçoit une lettre de lui. On pouvait y lire : Personnelle et urgent, d’une écriture énergique. Je l’ai vue moi-même. « Mais oui », dit Behrens, et il hausse les épaules, « il pourrait bien se faire qu’elle ne supporte pas très bien le climat d’ici ». La femme était hors d’elle. « Vous auriez dû me dire cela plus tôt, s’écrie-t-elle. Je l’ai toujours senti, je me suis complètement abîmée ici… » Espérons que chez son mari dans l’Est, elle a repris des forces.

– Exquis ! Vous contez admirablement, monsieur Settembrini, chacune de vos paroles est pour ainsi dire plastique. J’ai souvent ri aussi, en moi-même, de votre histoire de la jeune fille qui se baignait dans le lac et à laquelle on a dû donner la « sœur muette ». Oui, il arrive bien des choses ici ! On ne finit certainement jamais son apprentissage. D’ailleurs, mon cas est encore tout à fait dans le vague. Le docteur Behrens prétend, il est vrai, avoir trouvé une vétille chez moi, les endroits anciens dont j’ai souffert autrefois sans m’en douter, je les ai entendus moi-même en frappant, et voici que l’on découvrirait, paraît-il, un endroit frais, je ne sais pas exactement où, dans ces parages. « Frais » est d’ailleurs une expression assez inattendue. Mais jusqu’à présent il ne s’agit que d’observations acoustiques, et le diagnostic absolument sûr, nous ne l’aurons que lorsque je serai de nouveau levé et que l’on aura procédé à la radioscopie et à la radiographie. Alors nous serons fixés d’une manière positive.

– Croyez-vous ? Savez-vous que la plaque photographique montre souvent des taches que l’on tient pour des cavernes, alors qu’elles ne sont que des ombres, et que, là où il y a quelque chose, elle ne présente souvent pas de taches ? Madonna, la plaque photographique ! Il y avait ici un numismate qui avait de la fièvre. Et comme il avait de la fièvre, on vit distinctement des cavernes sur la plaque photographique. On prétendit même les avoir entendues. On le traita comme phtisique, et sur ces entrefaites il mourut. Mais l’autopsie montra qu’il ne manquait rien à son poumon, et qu’il est mort d’on ne sait quels microbes.

– Allons, monsieur Settembrini, vous me parlez d’autopsie. Tout de même, nous n’en sommes pas là.

– Ingénieur, vous êtes un plaisantin.

– Et vous êtes un critique et un sceptique jusqu’au bout des ongles, il faut bien le dire. Vous ne croyez même pas aux sciences exactes. Votre plaque montre-t-elle donc des taches ?

– Oui, elle en a.

– Et vous êtes vraiment un peu malade ?

– Oui, je suis malheureusement assez malade, répondit M. Settembrini, et il baissa la tête.

Il y eut une pause, durant laquelle il toussota. Hans Castorp, dans sa position de repos, regarda son visiteur réduit au silence. Il lui semblait que, par ces deux simples questions, il avait tout réfuté et fait taire toute objection, y compris la République et le beau style. Pour son compte, il ne fit rien pour ranimer la conversation.

Au bout d’un instant, M. Settembrini se redressa de nouveau en souriant.

– Racontez-moi donc, ingénieur, comment les vôtres ont accueilli la nouvelle.

– Quelle nouvelle ? celle de mon départ retardé ? Oh ! les miens, vous savez, les miens, à la maison, se composent de trois oncles, d’un grand-oncle et de deux de ses fils qui sont pour moi plutôt des cousins. Je n’ai pas d’autres « miens », je suis resté très jeune orphelin de père et de mère. Accueilli ? Ils ne savent pas encore grand’chose, pas plus que moi-même. Pour commencer, lorsque j’ai dû me coucher, je leur ai écrit que je m’étais sérieusement refroidi et que je ne pouvais pas risquer le voyage. Et hier, comme cela a duré un peu longtemps, j’ai écrit à nouveau et j’ai dit que ma grippe avait attiré l’attention du docteur Behrens sur l’état de mes poumons, et qu’il insistait pour que je prolongeasse mon séjour jusqu’à ce que la chose fût tirée au clair. Ils auront appris tout cela avec assez de sang-froid.

– Et votre situation ? Vous m’avez parlé d’un stage pratique que vous comptiez accomplir.

– Oui, comme volontaire. J’ai prié qu’on m’excusât provisoirement au chantier naval. Vous pensez bien que l’on ne sera pas au désespoir pour cela. Ils peuvent parfaitement se tirer d’affaire sans volontaire.

– Très bien. Considéré sous cet angle, tout est donc en ordre. Flegme sur toute la ligne. On est en général flegmatique dans votre pays, n’est-ce pas ? Mais également énergique.

– Oh ! oui, énergique aussi, oui, très énergique, dit Hans Castorp.

Il supputa à distance l’atmosphère de la vie que l’on menait là-bas et trouva que son interlocuteur la qualifiait exactement. Flegmatiques et énergiques, c’est juste ce qu’ils sont.

– Dès lors, poursuivit M. Settembrini, si vous restiez longtemps, il arriverait sans doute que nous ferions ici la connaissance de Monsieur votre oncle, je veux dire le grand-oncle. Il viendrait sans doute se rendre compte de votre état.

– Exclu ! s’écria Hans Castorp. À aucun prix. Dix chevaux ne réussiraient pas à le traîner jusqu’ici. Mon oncle est très apoplectique, vous savez, il n’a presque pas de cou. Non, il a besoin, lui, d’une pression raisonnable, il se porterait ici plus mal que votre dame de l’Est, il risquerait toutes sortes de désagréments.

– Vous me voyez déçu. Apoplectique, dites-vous ? Que me serviraient en ce cas le flegme et l’énergie ? Monsieur votre oncle est sans doute riche. Vous aussi, vous êtes riche ? On est riche, chez vous.

Hans Castorp sourit de cette généralisation littéraire de M. Settembrini et, de sa position couchée, il regarda dans le lointain, dans cette sphère familière à laquelle il avait été enlevé. Il se rappelait, il s’efforçait de juger impartialement, la distance l’y encourageait et l’en rendait capable. Il répondit :

– On est riche, oui, ou on ne l’est pas. Et tant pis pour ceux qui ne le sont pas ! Moi ? Je ne suis pas millionnaire. Mais ma fortune est à l’abri. Je suis indépendant, j’ai de quoi vivre. Mais ne parlons pas de moi, pour l’instant. Si vous aviez dit : « Il faut être riche là-bas », je vous aurais approuvé. Car supposez que vous ne soyez pas riche, ou que vous cessiez de l’être, malheur à vous ! « Ce garçon-là, est-ce qu’il a encore de l’argent ? » demandent-ils. Textuellement, comme je vous le dis et avec cet air-là. Je l’ai souvent entendu, et je m’aperçois que cela m’est resté. Il faut donc quand même que j’aie trouvé cela bizarre, bien que je fusse habitué à l’entendre, sinon, cela ne me serait pas resté. Qu’en pensez-vous ? Non, je ne crois pas par exemple que vous, homo humanus, vous vous plairiez chez nous. Moi-même qui suis chez moi là-bas, j’ai souvent trouvé cela déplaisant, comme je m’en rends compte à présent, bien que, personnellement, je n’aie jamais eu à en souffrir. Chez un homme qui ne ferait pas servir à ses dîners les meilleurs vins et les plus chers, personne ne voudrait aller, et ses filles ne trouveraient pas de mari. Ces gens sont ainsi. Étendu ici comme je le suis, et en regardant les choses avec un peu de recul, cela me paraît vilain. De quelles expressions vous êtes-vous servi ? Flegmatique et énergique ? Bien, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie dur, froid. Et que signifie dur et froid ? Cela veut dire cruel. C’est un air cruel qui règne là-bas, impitoyable. Quand on est couché et que l’on regarde cela de loin, cela vous ferait frémir.

Settembrini écoutait et hochait la tête. Il continuait encore lorsque Hans Castorp fut, provisoirement, arrivé au bout de ses critiques et qu’il cessa de parler. Puis il reprit haleine, et dit :

– Je ne veux pas dénier les formes particulières que la cruauté naturelle de la vie emprunte au sein de votre société. N’importe ! Le reproche de cruauté demeure un reproche assez sentimental. Vous l’auriez à peine formulé sur les lieux, de peur de paraître ridicule. C’est avec raison que vous l’avez abandonné aux embusqués de l’existence. Le fait que vous le formuliez aujourd’hui témoigne d’un certain éloignement que je ne voudrais pas voir s’accroître, car quiconque s’habitue à le formuler peut facilement être perdu pour la vie, pour la forme de vie pour laquelle il est né. Savez-vous, ingénieur, ce que cela signifie : « Être perdu pour la vie » ? Moi, je le sais. Je vois cela chaque jour, ici. Au bout de six mois au plus tard, le jeune homme qui monte ici (et il n’y a presque que des jeunes gens) n’a plus d’autre pensée en tête que le flirt et la température. Et un an après au maximum, ils ne seront plus capables d’en concevoir d’autre, et jugeront « cruelle » ou plus exactement fausse et témoignant d’ignorance toute autre pensée. Vous aimez les histoires, je pourrais vous en conter. Je pourrais vous parler de certain fils et époux qui a passé onze mois ici et que j’ai connu. Il était un peu plus âgé que vous, je crois, même sensiblement plus âgé. On le renvoya chez lui, à titre d’essai, comme presque guéri ; il retourna dans les bras des siens. Ce n’étaient pas des oncles, c’étaient sa mère et sa femme. Toute la journée il resta étendu, le thermomètre dans la bouche, et ne se souciait pas d’autre chose. « Vous ne comprenez pas cela », disait-il. « Il faut avoir vécu là-haut pour savoir comment les choses doivent se passer. Chez vous, les principes essentiels font défaut. » Finalement sa mère lui signifia sa décision : « Remonte là-haut, tu n’es plus bon à rien. » Et il remonta. Il retourna dans sa « patrie ». Car vous savez que l’on dit : « notre patrie » lorsqu’on a vécu ici. Il était devenu complètement étranger à sa jeune femme. Il lui manquait les principes essentiels, et elle renonça à lui. Elle comprit que, dans sa patrie, il trouverait une compagne qui aurait les mêmes principes et qu’il y resterait.

Hans Castorp parut n’avoir écouté que d’une oreille. Il regardait toujours dans le vague de la clarté blanche de l’ampoule. Il rit, un peu tard, et dit :

– « Notre patrie », disent-ils ? Voilà qui est en effet un peu sentimental, comme vous dites. Oui, vous savez des histoires innombrables. J’étais justement en train de penser à ce que nous disions tout à l’heure de la dureté et de la cruauté, cela m’a assez souvent traversé l’esprit ces jours derniers. Voyez-vous, il faut avoir un épiderme d’une certaine épaisseur pour être à l’unisson avec la manière de raisonner des gens d’en bas et avec des questions comme : « A-t-il encore de l’argent ? » et avec la tête qu’ils font en parlant ainsi. En somme, je n’ai jamais trouvé cela tout à fait normal, bien que je ne sois même pas un homo humanus – je m’aperçois à présent que cela m’a toujours frappé ; peut-être cela tenait-il à ma propension inconsciente à la maladie – j’ai moi-même entendu les endroits anciens, et voici que Behrens a, prétend-il trouvé chez moi une bagatelle toute fraîche. Cela m’a sans doute paru surprenant et pourtant, au fond, je ne m’en suis pas trop étonné. Je ne me suis jamais senti solide comme un roc ; et comme mes parents sont morts si tôt et que je suis depuis mon enfance orphelin de père et de mère, vous comprenez…

M. Settembrini décrivit de la tête, des épaules et des mains un geste plein d’unité qui signifiait, posée avec gaîté et amabilité, la question :

– Bien. Et puis après ?

– N’êtes-vous pas écrivain ? dit Hans Castorp. Littérateur. Vous devez donc avoir fait cette expérience et comprendre que, dans ces conditions, on ne peut pas avoir une sensibilité très rude et trouver toute naturelle la cruauté des gens, des gens ordinaires, vous comprenez, qui se promènent, qui rient, qui gagnent de l’argent et se garnissent la panse… Je ne sais pas si je me suis exactement…

Settembrini s’inclina.

– Vous voulez dire, commenta-t-il, que le contact précoce et fréquent avec la mort incline à un état d’esprit qui vous rend plus délicat et plus sensible aux duretés, trivialités et, disons-le, au cynisme de la vie quotidienne ?

– C’est exactement cela, s’écria Hans Castorp, avec un enthousiasme sincère. Admirablement exprimé, jusqu’au point sur les i, monsieur Settembrini. Avec la mort. Je le savais bien que vous, en votre qualité de littérateur…

Settembrini étendit alors la main vers lui en penchant la tête de côté et en fermant les yeux : geste qui interrompait avec douceur et priait qu’on continuât de lui prêter l’oreille. Il resta pendant plusieurs secondes dans cette position et s’y trouvait encore longtemps après que Hans Castorp, qui, avec un peu d’embarras, attendait ce qui allait venir, se fût tu. Enfin, l’Italien rouvrit ses yeux noirs – les yeux des joueurs d’orgue de Barbarie – et parla :

– Permettez, permettez-moi, ingénieur, de vous dire – et j’insiste auprès de vous sur ce point – que la seule manière saine et noble, et d’ailleurs aussi – je veux ajouter cela expressément – la seule manière religieuse de considérer la mort consiste à la rencontrer et à l’éprouver comme une partie, comme un complément, comme une condition sacrée de la vie, et non pas – ce qui serait le contraire de la santé, de la noblesse, de la raison et du sentiment religieux – de l’en séparer en quelque sorte, de l’y opposer, ou même d’en faire un argument contre elle. Les anciens ornaient leurs sarcophages de symboles de la vie et de la fécondité, même de symboles obscènes. Dans la religion antique, le sacré se confondait souvent avec l’obscène. Ces hommes savaient honorer la mort. La mort est digne de respect comme le berceau de la Vie, comme le sein du renouvellement. Mais opposée à la Vie et séparée d’elle, elle devient un fantôme, un masque, et pire encore. Car la mort prise comme une puissance spirituelle indépendante est une puissance fort dépravée dont l’attirance perverse est incontestablement très forte, et ce serait sans doute le plus effroyable égarement de l’esprit humain que de vouloir sympathiser avec elle.

M. Settembrini se tut. Il s’en tint à cette affirmation de principe et conclut sur un ton très décidé. Il parlait sérieusement ; ce n’était pas pour se distraire qu’il avait dit cela, il avait négligé de donner à son interlocuteur l’occasion de riposter, et, à la fin de ses affirmations, il avait baissé la voix et marqué une pause. Il était assis, bouche close, les mains croisées sur ses genoux, une jambe de son pantalon à carreaux croisée sur l’autre, et considérait sévèrement son pied qu’il balançait légèrement en l’air.

Hans Castorp, lui aussi, garda le silence. Appuyé sur son coussin, il tourna la tête vers le mur et tambourina légèrement du bout des doigts sur la courte-pointe. Il avait l’impression qu’on venait de l’endoctriner, de le rappeler à l’ordre, voire de le gronder, et dans son silence il y avait une part d’obstination puérile. Le silence dura assez longtemps.

Enfin, M. Settembrini releva la tête et dit en souriant :

– Rappelez-vous, ingénieur, que nous avons déjà une fois engagé une controverse analogue, on peut dire la même. Nous bavardions alors – je crois que c’était pendant une promenade – sur la maladie et la bêtise, dont vous teniez la coïncidence pour un paradoxe, et cela par suite de votre estime pour la maladie. J’ai qualifié cette estime de sinistre lubie, par quoi on déshonore la pensée de l’homme, et, à ma satisfaction, vous sembliez assez disposé à tenir compte de mon objection. Nous avons parlé aussi de la neutralité et de l’incertitude intellectuelle de la jeunesse, de sa liberté de choix, de sa tendance à faire l’expérience de tous les points de vue possibles, et nous avons dit que l’on n’avait pas besoin de considérer ces expériences comme des résultats définitifs, sérieux et valables pour la vie entière. Voulez-vous me permettre de même – et M. Settembrini, souriant, se pencha en avant sur sa chaise, les pieds rapprochés sur le parquet, les mains jointes entre les genoux, la tête également penchée un peu obliquement – voulez-vous me permettre à l’avenir de vous être de quelque secours dans ces expériences et d’exercer sur vous une influence régulatrice si par hasard le danger de partis pris funestes vous menaçait ?

– Mais certainement, monsieur Settembrini !

Hans Castorp s’empressa de renoncer à son attitude distante, mi-timide, mi-têtue, il cessa de tambouriner sur la courtepointe et se tourna vers son visiteur avec une amabilité pleine de surprise.

– C’est même trop gentil de votre part… Je me demande si vraiment je… C’est-à-dire si chez moi…

– Sine pecunia, vous savez, dit Settembrini en se levant. Pourquoi vous feriez-vous tirer l’oreille ?

Ils rirent. On entendit s’ouvrir la double porte extérieure, et au même instant la poignée de la porte intérieure tourna. C’était Joachim qui revenait de la conversation du soir. En apercevant l’Italien, lui aussi il rougit, comme avait fait Hans Castorp tout à l’heure : le hâle de son visage brûlé devint plus foncé.

– Oh ! tu as une visite, dit-il. Bravo ! J’ai été retenu. Ils m’ont forcé à faire une partie de bridge. Cela s’appelle officiellement bridge, dit-il en hochant la tête, mais c’était naturellement tout autre chose… J’ai gagné cinq marks…

– Pourvu que cela n’exerce pas sur toi l’attirance d’un vice, dit Hans Castorp. Hum, hum ! M. Settembrini m’a fait, en attendant, passer le temps très agréablement. Ce qui est d’ailleurs une expression des plus maladroites. Tout au plus s’appliquerait-elle à votre pseudo-bridge, mais M. Settembrini a occupé mon temps d’une manière si précieuse… Un homme convenable devrait en somme faire des pieds et des mains pour se tirer d’ici. Mais pour entendre encore très souvent M. Settembrini et pour lui permettre de me venir en aide par ses conversations, je souhaiterais presque de rester encore fiévreux pendant un temps infini, et de m’installer chez vous à domicile… Il faudra finir par me donner une « sœur muette » pour m’empêcher de tricher.

– Je vous répète, ingénieur, que vous êtes un farceur, dit l’Italien.

Il prit congé dans les formes les plus courtoises. Resté seul avec son cousin, Hans Castorp poussa un soupir de soulagement.

– En voilà un professeur, dit-il. Un professeur humaniste, c’est vrai. Il ne cesse de te faire la leçon, tantôt sous forme d’anecdotes, tantôt sous une forme abstraite. Et on en arrive à parler de choses ! Jamais je n’aurais imaginé que l’on pourrait parler de choses pareilles, ou même les comprendre. Et si je l’avais rencontré dans la plaine, je ne les aurais en effet pas comprises, ajouta-t-il.

À cette heure-ci Joachim restait quelque temps avec lui ; il sacrifiait deux ou trois quarts d’heure de sa cure de repos du soir. Quelquefois ils jouaient aux échecs sur le plateau de Hans Castorp. Joachim avait monté le jeu dans la chambre de son cousin. Plus tard il sortit avec sac et bagages, son thermomètre dans la bouche, sur le balcon, et Hans Castorp, lui aussi, prit une dernière fois sa température, tandis qu’une musique légère tantôt de près, tantôt de plus loin, montait de la vallée pleine de nuit. À dix heures, la cure de repos était terminée ; on entendit Joachim, on entendit le couple de la table des Russes ordinaires… Et Hans Castorp se tourna sur le côté, dans l’attente du sommeil.

La nuit était la moitié la plus difficile de la journée, car Hans Castorp s’éveillait souvent et restait quelquefois éveillé pendant de longues heures, parce que la chaleur anormale de son sang l’empêchait de dormir, ou parce que son plaisir et ses dispositions au sommeil avaient souffert de sa position constamment horizontale. En revanche, les heures de sommeil étaient animées de rêves variés et pleins de vie, de rêves auxquels il pouvait encore songer lorsqu’il était réveillé. Et si les divisions multiples de la journée abrégeaient celle-ci, la nuit, l’uniformité diffuse des heures qui passaient avait le même effet. Mais lorsqu’enfin le matin approchait, c’était une distraction d’observer la chambre qui s’éclaircissait et reparaissait peu à peu, de voir les objets surgir et se dévoiler, et le jour s’allumer dehors, d’un rougeoiement tantôt trouble et fumeux, tantôt gai ; et avant qu’on s’en fût rendu compte, l’instant était de nouveau arrivé où le baigneur, en frappant d’une main énergique, annonçait l’entrée en vigueur de la règle journalière.

Hans Castorp n’avait pas emporté de calendrier dans son excursion, et par conséquent il n’était pas toujours exactement renseigné sur la date. De temps à autre, il s’en informait auprès de son cousin qui sur ce point n’était pas non plus toujours très sûr de son fait. Cependant, les dimanches, surtout le second celui du concert bi-mensuel, fournissaient des points de repère et l’on était donc certain que le mois de septembre touchait à la moitié. Dehors, dans la vallée, depuis que Hans Castorp s’était alité, au temps triste et froid qu’il avait fait avaient succédé de belles journées de fin d’été, de beaux jours sans nombre toute une série, de telle sorte que Joachim était entré chaque matin en pantalon blanc chez son cousin et que celui-ci n’avait pu réprimer l’expression d’un regret sincère, d’un regret de l’âme et de ses jeunes muscles, à la pensée de cette saison magnifique. À mi-voix il avait même parlé de « honte », en se reprochant de laisser passer un temps si beau. Mais ensuite, pour se calmer, il avait ajouté que même s’il avait été sur pieds, il n’eût sans doute pu en profiter, puisque l’expérience lui interdisait de se donner ici beaucoup de mouvement. Et en définitive, par la porte du balcon largement ouverte il jouissait malgré tout dans une certaine mesure de ce rayonnement chaud du dehors.

Mais vers la fin de la retraite qui lui avait été imposée, le temps changea de nouveau. Pendant la nuit, il était devenu brumeux et froid, la vallée disparut dans une tempête de neige humide, et le souffle sec du chauffage central remplit la chambre. Il en était encore ainsi le jour où Hans Castorp, à l’occasion de la visite matinale des médecins, rappela au docteur Behrens qu’il était couché depuis trois semaines et demanda la permission de se lever.

– Comment, diable, vous en avez déjà assez ! dit Behrens. Faites voir. En effet, c’est exact. Dieu, comme on vieillit ! Il me semble du reste qu’il n’y a pas grand’chose de changé chez vous. Comment ? Hier, c’était normal ? Oui, sauf la température de six heures du soir. Allons, Castorp, je ne veux pas me montrer intraitable, et je vais vous rendre au commerce de vos semblables. Levez-vous et marchez, mon ami. Dans les limites et dans les bornes indiquées, naturellement ! Nous ferons prochainement votre portrait intérieur. Prenez-en note, dit-il en sortant au docteur Krokovski, en désignant de son pouce énorme l’épaule de Hans Castorp, et en regardant l’assistant pâle, de ses yeux bleus larmoyants et injectés de sang.

Hans Castorp sortit de la « remise ».

Le col de son manteau relevé, chaussé de caoutchoucs pour la première fois, il accompagna de nouveau son cousin jusqu’au banc du cours d’eau, et revint, non sans avoir en cours de route posé la question de savoir combien de temps encore Behrens l’aurait laissé au lit s’il n’avait pas annoncé lui-même que le délai était écoulé. Et Joachim, le regard sombre, la bouche ouverte comme pour un « hélas » désespéré, traça dans l’air le geste de l’infini.

« MON DIEU, JE VOIS ! »

Une semaine se passa avant que Hans Castorp fût invité par l’infirmière en chef, Mlle von Mylendonk, à se présenter au laboratoire de radiologie. Il ne voulait pas hâter le cours des choses. On était suffisamment occupé au Berghof. Les médecins et le personnel, apparemment, y avaient fort à faire. De nouveaux pensionnaires étaient arrivés ces jours derniers : deux étudiants russes, hirsutes, en blouses noires fermées qui ne découvraient pas le moindre coin de linge blanc ; un couple hollandais que l’on avait placé à la table de Settembrini ; un Mexicain bossu qui effrayait ses compagnons de table par d’épouvantables accès de gêne respiratoire ; de la poigne de fer de ses longues mains, il se cramponnait alors à ses voisins, homme ou femme, les tenait serrés comme dans un étau et les entraînait, malgré leur résistance épouvantée et leurs appels au secours, dans le domaine de sa propre angoisse. Bref, la salle à manger était presque au complet, bien que la saison d’hiver ne commençât qu’en octobre. Et la gravité du cas de Hans Castorp, son degré de maladie, lui donnait à peine le droit d’exiger des égards particuliers. Mme Stoehr, toute stupide et inculte qu’elle fût, était sans doute plus malade que lui, sans parler du docteur Blumenkohl. Il aurait fallu manquer de tout sens des hiérarchies et des distances pour ne pas montrer à la place de Hans Castorp une réserve discrète, d’autant plus qu’un tel état d’esprit faisait partie des usages de la maison. Les malades légers ne comptaient guère ; il avait déduit cette conclusion de maints propos entendus par lui. On parlait d’eux avec dédain, selon l’échelle qui était valable ici, on les regardait de haut en bas ; non seulement les malades gravement atteints en usaient ainsi, mais même ceux qui étaient eux-mêmes « légers ». Ce faisant, ces derniers se témoignaient, il est vrai, le même dédain à eux-mêmes, mais ils sauvegardaient leur dignité en se soumettant à cette échelle de valeurs. Voilà qui est humain. « Bah ! celui-ci, semblaient-ils dire les uns des autres, en somme, il n’a pas grand-chose. C’est tout juste s’il a le droit de rester ici. Il n’a même pas de cavernes… » Tel était l’esprit qui régnait ici ; il était aristocratique à sa manière, et Hans Castorp s’inclinait devant lui par un respect inné de la loi et des règles de toute sorte. Chaque pays à sa guise, dit le proverbe. C’est témoigner de peu de culture pour un voyageur que de se moquer des usages et des conceptions des peuples qui l’accueillent ; et il y a plusieurs manières d’apprécier les choses. Même à l’endroit de Joachim, Hans Castorp observait un certain respect et certains égards, non pas tant parce qu’il était le plus ancien et son guide et cicérone dans ce domaine, que parce que, incontestablement, il était le « cas de plus grave » des deux. Comme cela se passe partout il est explicable que l’on inclinât volontiers à monter son cas en épingle, voire, à l’exagérer tant soit peu pour se ranger dans l’aristocratie, ou s’en rapprocher. Hans Castorp lui-même lorsqu’on l’interrogeait à table, ajoutait volontiers quelques dixièmes à ceux qu’il avait relevés, et ne manquait pas de se sentir flatté lorsqu’on le menaçait du doigt comme un garçon qui est plus malin qu’il ne semble. Mais il avait beau broder un peu, il n’en restait pas moins, à proprement parler, un personnage d’une catégorie inférieure, de sorte que la patience et la réserve étaient à coup sûr l’attitude qui s’imposait à lui.

Il avait repris à côté de Joachim le genre de vie de ses trois premières semaines, cette vie déjà familière, monotone et réglée avec précision, et elle allait comme sur des roulettes, depuis le premier jour, comme si elle n’avait jamais été interrompue ; en effet, cette interruption ne comptait pas ; dès sa première réapparition à table, il s’en rendit nettement compte. Sans doute Joachim, qui attachait avec un scrupule particulier de l’importance à de telles coupures, avait-il eu soin de décorer de quelques fleurs la place du ressuscité. Mais les compagnons de table de Hans Castorp le saluèrent sans aucune solennité et leur accueil ne se distinguait pas de celui qu’il recevait lorsque leur séparation avait duré non pas trois semaines, mais trois heures, ou tout au moins s’en distinguait à peine : moins parce qu’ils étaient indifférents à sa personne simple et sympathique et parce que ces gens étaient trop exclusivement occupés d’eux-mêmes, c’est-à-dire de leur corps si intéressant, que parce qu’ils n’avaient pas pris conscience de l’intervalle. Et Hans Castorp pouvait les suivre sans peine dans cette voie, car il se retrouvait à son bout de table, entre l’institutrice et miss Robinson, comme s’il y avait été assis pour la dernière fois encore la veille.

Or, si, à sa propre table, on ne faisait pas grand cas de la fin de sa retraite, comment s’en serait-on soucié dans le reste de la salle ? Là, personne ne s’en était aperçu, à la seule exception de Settembrini qui, à la fin du repas, s’était approché pour le saluer à sa manière : plaisante et amicale. Hans Castorp, il est vrai, était enclin à voir encore une exception, mais nous ne saurions nous prononcer sur ce sujet. Il croyait savoir que Clawdia Chauchat avait remarqué son retour, qu’aussitôt après son entrée, comme toujours tardive, après que la porte vitrée se fût fermée, elle avait laissé reposer sur lui son regard étroit, que son regard à lui l’avait rencontré, et qu’à peine assise, elle s’était encore retournée vers lui, par-dessus l’épaule, en souriant, en souriant comme elle l’avait fait trois semaines plus tôt, avant qu’il fût allé à la consultation. Et ç’avait été un geste si peu dissimulé et si dépourvu d’égards – d’égards pour lui comme pour tous les autres pensionnaires – qu’il n’avait pas su s’il devait s’en déclarer ravi ou tenir cette attitude pour une marque de dédain et s’en irriter. Quoi qu’il en fût, son cœur s’était convulsé sous ces regards, qui avaient renié les conventions mondaines, d’après lesquelles ils étaient censés s’ignorer réciproquement, qui l’avaient remué d’une manière qui était à ses yeux fantastique et enivrante, son cœur s’était convulsé, presque douloureusement, dès que la porte vitrée avait claqué, car c’était cette minute qu’il avait attendu, le souffle oppressé.

Il convient d’ajouter ici que les relations intérieures de Hans Castorp avec la malade de la table des « Russes bien », la part prise par ses sens et son esprit modeste à cette personne de taille moyenne, au pas glissant et aux yeux de Tartare, bref, ses sentiments d’amoureux (risquons ce mot, bien que ce soit un mot d’en bas, un mot de la plaine, et qu’il puisse faire supposer que la chanson Combien me touche étrangement soit en quelque manière applicable en ce cas) avaient fait durant sa retraite de très grands progrès. L’image de Mme Chauchat avait flotté devant les yeux du jeune homme lorsque, éveillé de bonne heure, il avait regardé dans la chambre qui se dévoilait en hésitant, ou, le soir, dans le crépuscule qui s’épaississait. (À l’heure même où Settembrini, dans le jaillissement subit de la lumière, était soudain entré chez lui, elle avait plané, tout à fait distincte, et c’était pour cette raison que la venue de l’humaniste avait fait rougir Hans Castorp.) C’est à la bouche de la jeune femme, à ses pommettes, à ses yeux, dont la couleur, la forme, la position lui lacéraient l’âme, à son dos nonchalant, au port de sa tête, à la vertèbre cervicale dans le décolleté de la nuque, c’est à ses bras transfigurés par la gaze la plus fine qu’il avait pensé durant les heures distinctes de la journée morcelée, et si nous avons caché que, grâce à ce moyen, ces heures pour lui s’étaient écoulées sans peine, c’est parce que nous avons pris part à l’inquiétude de sa conscience, mêlée à l’effrayant bonheur de ces images et de ces visions. Car une appréhension, une véritable angoisse étaient mêlées à cela, un espoir qui s’égarait dans l’indéfini, dans l’infini et dans l’aventureux, de la joie et une peur qui était sans nom, mais qui parfois comprimait si brusquement le cœur du jeune homme – son cœur au sens propre et physiologique qu’il portait une main dans la région de cet organe, l’autre main au front (comme une visière au-dessus de ses yeux) et murmurait :

– Ah ! mon Dieu !

Car derrière son front il y avait des pensées et des demi-pensées, et c’étaient elles qui prêtaient aux images et aux visions leur douceur trop grande, et qui se rapportaient à la nonchalance et au manque d’égards de Mme Chauchat, à sa maladie, au relief et à l’importance accrue que la maladie donnait à son corps, à cet attrait charnel qu’en prenait son être. Et à ce mal lui, Hans Castorp, allait désormais, de par la décision de la Faculté, participer. Et c’est ainsi que, de derrière la tête, il comprenait l’aventureuse liberté avec laquelle Mme Chauchat, en se retournant et en souriant, défiait la convention mondaine d’après laquelle ils étaient censés s’ignorer, tout comme s’ils n’étaient pas tous les deux des êtres sociaux et comme s’ils n’avaient même pas besoin de se parler. Et c’était justement ce qui l’effrayait, de la même manière que lorsque, dans la salle de consultation, il avait levé les yeux vers les yeux de son cousin ; mais alors ce furent la pitié et la sollicitude qui lui avaient inspiré sa frayeur, tandis qu’il éprouvait ici des émotions toutes différentes !

Or donc, cette vie du Berghof, si favorable et si bien réglée dans ses limites étroites, reprenait son cours monotone ; Hans Castorp, dans l’attente de sa radiographie, continuait à la partager avec le bon Joachim, en réglant cette vie, heure par heure, exactement sur celle de son cousin ; et ce voisinage était sans doute bon pour le jeune homme. Bien que ce ne fût qu’un voisinage de malade, il comportait pourtant beaucoup de rigueur militaire : une rigueur qui était, il est vrai, déjà sur le point de s’accommoder du service de la cure, qui finissait par se substituer à l’accomplissement du devoir professionnel normal (Hans Castorp n’était pas assez sot pour ne pas s’en rendre compte très exactement). Mais il sentait bien combien ce voisinage réfrénait son âme de civil, peut-être même était-ce cet exemple et le contrôle exercé par Joachim qui l’empêchaient d’entreprendre à l’extérieur des démarches irréfléchies. Car il voyait bien, combien le brave Joachim devait souffrir de certain parfum d’orange qui l’atteignait quotidiennement, et où il y avait des yeux bruns et ronds, un petit rubis, une gaieté rieuse et une poitrine au contour agréable. Et le souci de l’honneur qui faisait craindre à Joachim l’influence de cette atmosphère et le forçait à la fuir touchait Hans Castorp, lui imposait à lui-même de l’ordre et de la discipline, et l’empêchait « d’emprunter son crayon » à la femme aux yeux bridés ; sans ce voisinage édifiant, il eût été tout prêt à le faire, si l’on en jugeait par l’expérience.

Joachim ne parlait jamais de la rieuse Maroussia, et cela équivalait à une interdiction pour Hans Castorp de parler de Clawdia Chauchat. Il se dédommageait par un commerce discret avec l’institutrice assise à table à sa droite, en s’efforçant de faire rougir la vieille fille par des taquineries sur son faible pour la malade aux souples mouvements, et tout en imitant l’attitude digne du vieux Castorp appuyant son menton sur son col. Il insista aussi auprès d’elle pour apprendre des détails nouveaux et intéressants sur la situation personnelle de Mme Chauchat, sur ses origines, son mari, son âge, le caractère de sa maladie. Avait-elle des enfants ? Mon Dieu, non, elle n’en avait pas. Que ferait d’enfants une femme comme celle-ci ? Sans doute lui était-il défendu d’en avoir, et, d’ailleurs, quelle espèce d’enfants pourrait-elle bien avoir ? Hans Castorp dut lui donner raison. Au surplus, peut-être était-il déjà trop tard, hasarda-t-il avec un détachement forcé. Parfois, de profil, le visage de Mme Chauchat lui semblait déjà un peu durci. Avait-elle plus de trente ans ? Mlle Engelhart se récria. Clawdia, trente ? En mettant les choses au pire, elle avait vingt-huit ans. Et quant au profil, elle défendait à son voisin de rien dire de pareil. Le profil de Clawdia était de la délicatesse et de la douceur la plus juvénile, encore que naturellement ce fût un profil intéressant et non pas celui de n’importe quelle oie bien portante. Et pour le punir, Mlle Engelhart ajouta sans un temps que Mme Chauchat recevait souvent la visite de messieurs, en particulier la visite d’un compatriote qui habitait Davos-Platz ; elle le recevait l’après-midi, dans sa chambre.

Le coup porta. Le visage de Hans Castorp se convulsa malgré tous ses efforts, et même les phrases prononcées avec détachement : « Comment donc » et « Voyez-moi ça », par lesquelles il répondit à cette confidence avaient quelque chose de crispé. Incapable de prendre à la légère l’existence de ce compatriote, comme il avait d’abord feint de le faire, il y revenait sans cesse, et ses lèvres tremblaient. Un homme jeune ? – Jeune et bien, d’après ce que l’on disait, répondait l’institutrice, car elle n’avait pu en juger de ses propres yeux. – Malade ? – Tout au plus légèrement malade. « J’espère bien », dit Hans Castorp sarcastique, « que l’on découvre chez lui plus de linge que chez ses compatriotes de la table des Russes ordinaires » ; sur quoi, toujours pour le punir, Mlle Engelhart répondit par l’affirmative. Il finit par convenir que c’était là une affaire que l’on ne pouvait négliger, et la chargea sérieusement de se renseigner sur ce compatriote qui fréquentait chez Mme Chauchat ; mais au lieu de le renseigner à ce sujet, elle allait, quelques jours plus tard, lui apporter une nouvelle tout à fait différente.

Elle avait appris que l’on « peignait Clawdia Chauchat », que l’on faisait son portrait, et elle demanda à Hans Castorp s’il était au courant. Sinon, il pouvait être convaincu qu’elle tenait la nouvelle de la source la plus sûre. Depuis un certain temps Mme Chauchat posait quelque part, pour un portrait, et où ça ? Chez le conseiller, chez le docteur Behrens qui la recevait à cet effet, presque chaque jour, dans ses appartements privés.

Cette nouvelle émut Hans Castorp plus encore que la précédente. Il ne cessait de faire à ce sujet des plaisanteries cocasses. Oui certainement, on savait que le docteur peignait à l’huile. En quoi cela pouvait-il gêner l’institutrice, puisque ce n’était pas défendu et que chacun était libre d’en faire autant ? Alors, ça se passait dans sa garçonnière de veuf ? Sans doute Mlle von Mylendonk assistait-elle aux séances. – Elle n’en avait certainement pas le temps. – « Behrens ne doit pas avoir beaucoup plus de temps que l’infirmière en chef », dit Hans Castorp, sévèrement. Mais, bien que tout parût ainsi avoir été dit sur cette affaire, il se garda de la laisser tomber et s’épuisa en questions, pour plus ample informé, sur le portrait et ses dimensions. Était-ce un médaillon ou un portrait en pied ? À quelle heure posait-elle ? Mlle Engelhart ne pouvait lui donner de précisions à ce sujet ; il n’avait qu’à prendre patience en attendant les résultats des investigations conduites par l’institutrice.

Hans Castorp eut 37,7 après avoir appris cette nouvelle. Plus encore que les visites que recevait Mme Chauchat, le troublaient et l’inquiétaient celles qu’elle faisait. L’existence privée et particulière de Mme Chauchat prise en elle-même, indépendamment de son contenu, avait déjà commencé à le faire souffrir et à l’inquiéter ; et combien ces deux sentiments devaient s’aiguiser dès lors que des nouvelles d’un contenu aussi équivoque parvenaient à ses oreilles ! Sans doute paraissait-il possible que les rapports du visiteur russe avec sa compatriote fussent d’une nature triviale et inoffensive. Mais Hans Castorp, depuis quelque temps, était porté à tenir le raisonnable et l’inoffensif pour des boniments, de même qu’il ne pouvait se résoudre à admettre que toute cette peinture à l’huile soit autre chose qu’un trait d’union entre un veuf au langage truculent et une jeune femme aux yeux bridés et au pas insinuant. Le goût que le docteur avait manifesté dans le choix de son modèle répondait trop au sien propre pour qu’il pût lui supposer un sang-froid raisonnable dont le souvenir des joues bleues et des yeux larmoyants, injectés de rouge, du conseiller ne semblait pas témoigner.

Un fait qu’il observa ces jours-là, personnellement et par hasard, eut sur lui un effet différent, bien qu’il s’agît à nouveau d’une confirmation de son goût. Il y avait là, à la table placée en travers de celle de Mme Salomon et du collégien vorace à lunettes, à gauche de celle des cousins, la plus voisine de la porte vitrée, un malade, originaire de Mannheim, à ce que Hans Castorp avait entendu dire, âgé d’une trentaine d’années environ, à la chevelure clairsemée, aux dents cariées et au langage timide – le même qui, parfois, durant la soirée, jouait du piano, le plus souvent la marche nuptiale du « Songe d’une nuit d’été ». On le disait très dévot, comme il n’était pas rare que fussent les gens d’ici, avait-on expliqué à Hans Castorp ; et cela s’expliquait. Chaque dimanche, il assistait au service religieux à Davos-Platz, et pendant la cure il lisait des livres pieux, des livres dont la reliure était ornée d’un calice ou de rameaux de palmier. Or, lui aussi – et c’est ce que Hans Castorp observa un beau jour – avait ses regards suspendus au même endroit, à savoir à la souple personne de Mme Chauchat, et cela d’une manière presque canine dans sa timidité indiscrète. Après que Hans Castorp l’eût observé une fois, il ne put s’empêcher d’en faire à chaque occasion la remarque. Il le voyait le soir, debout dans la salle de jeu, parmi les pensionnaires, troublé et égaré par l’aspect de la jeune femme, désirable bien que contaminée, qui était assise de l’autre côté sur le canapé, avec Tamara aux cheveux laineux (tel était le nom de la jeune fille), le docteur Blumenkohl et avec leur voisin de table à la poitrine creuse et aux épaules tombantes. Il le voyait se détourner, se donner l’air de regarder ailleurs, puis de nouveau tourner la tête par-dessus l’épaule, en louchant et la lèvre supérieure troussée avec une expression plaintive. Il le voyait blêmir et ne pas lever les yeux, puis lever les yeux quand même, et regarder avidement lorsque la porte vitrée se fermait et que Mme Chauchat glissait vers sa place. Et, plusieurs fois, il vit le malheureux s’arrêter après les repas entre la sortie et la table des « Russes bien », pour laisser passer Mme Chauchat près de lui, et la dévorer des yeux de tout près, elle qui ne se souciait pas de lui, avec des yeux qui étaient tristes jusqu’au fond de l’âme.

Cette découverte émut assez vivement le jeune Hans Castorp, quoique cette pitoyable et importune insistance du Mannheimois ne pût l’inquiéter dans la même mesure que les rapports privés de Clawdia Chauchat avec le conseiller Behrens, un homme qui lui était si nettement supérieur par l’âge, la personne et la situation. Clawdia ne s’occupait pas le moins du monde du Mannheimois : s’il en avait été autrement, cela n’aurait pas échappé à l’attention en éveil de Hans Castorp, et ce n’était donc pas l’aiguillon déplaisant de la jalousie dont, en l’occurrence, il ressentait la piqûre. Mais il éprouvait tous les sentiments qu’éprouve l’homme enivré par la passion lorsqu’il découvre chez d’autres sa propre image, sentiments qui forment le plus singulier mélange de répugnance et de solidarité secrète. Impossible de tout approfondir et de tout analyser, si nous voulons avancer ! Quoi qu’il en soit, c’était beaucoup à la fois, pour l’état où il était, que l’observation du Mannheimois faisait endurer au pauvre Hans Castorp.

Ainsi se passèrent les huit jours jusqu’à la radioscopie de Hans Castorp. Il n’avait pas su qu’ils se passeraient ainsi jusque-là mais lorsque, un matin, au premier déjeuner, il reçut de la Supérieure (elle avait déjà un nouvel orgelet, ce ne pouvait être le même ; sans doute ce mal inoffensif, mais qui la défigurait tenait-il à sa constitution) l’ordre de se présenter l’après-midi au laboratoire, il se trouva qu’ils étaient passés. En même temps que son cousin, Hans Castorp devait se présenter, une demi-heure avant le thé ; car, par la même occasion, on reprendrait également une nouvelle photographie intérieure de Joachim, – la précédente pouvait être déjà tenue pour périmée.

Ils avaient donc abrégé aujourd’hui de trente minutes la grande cure de repos de l’après-midi et, sur le coup de trois heures et demie, ils étaient descendus par l’escalier de pierre vers le sous-sol factice, et prirent place ensemble dans la petite salle d’attente qui séparait le cabinet de consultation du laboratoire de radiographie : Joachim qui ne prévoyait rien de nouveau, en toute tranquillité, Hans Castorp dans une attente un peu fiévreuse, puisque jusqu’à présent on n’avait jamais sondé de cette façon la vie intérieure de son organisme. Ils n’étaient pas seuls. Plusieurs pensionnaires, qui attendaient avec eux, étaient, déjà assis dans la pièce lorsqu’ils étaient entrés, des revues illustrées déchirées sur les genoux. C’étaient un jeune géant suédois qui, dans la salle à manger avait sa place à la table de Settembrini et de qui l’on disait que, lors de son arrivée en avril, il avait été si malade que l’on avait à peine voulu le recevoir ; mais à présent il avait augmenté de 80 livres et il était sur le point d’être renvoyé comme complètement guéri ; de plus, une femme de la table « des Russes ordinaires », une mère, elle-même chétive, avec un garçonnet chétif, laid, au nez trop long, appelé Sacha. Ces personnes donc attendaient depuis plus longtemps que les cousins. Elles avaient apparemment le pas sur eux dans la suite des convocations ; un retard s’était certainement produit dans le laboratoire de radiographie, et l’on devait se résigner à prendre son thé refroidi.

Dans le laboratoire, on était occupé. On entendait la voix du docteur Behrens qui donnait des instructions. Il était trois heures et demie, ou un peu plus, lorsque la porte s’ouvrit, – un aide attaché à ce service, l’ouvrit – et seul ce veinard de géant suédois fut introduit : sans doute son prédécesseur était-il reparti par une autre sortie. Le rite, désormais, se déroula plus rapidement. Au bout de dix minutes déjà on entendit le Scandinave complètement guéri – cette publicité ambulante de la station et du sanatorium, – s’éloigner d’un pas énergique par le corridor, et la mère russe, ainsi que son Sacha, furent reçus. De nouveau, comme ç’avait déjà été le cas lors de l’entrée du Suédois, Hans Castorp remarqua que dans le laboratoire régnait une pénombre, ou plus exactement un demi-jour artificiel, de même que, de l’autre côté, dans le cabinet analytique du docteur Krokovski. Les fenêtres étaient voilées, la lumière du jour était exclue et quelques lampes électriques brûlaient. Mais tandis qu’on introduisait Sacha et sa mère et que Hans Castorp les suivait des yeux, à ce moment juste, la porte du couloir s’ouvrit et le malade suivant pénétra dans la salle d’attente, en avance puisque l’on était en retard, c’était Mme Chauchat.

C’était Clawdia Chauchat qui se trouva tout à coup dans la petite pièce ; Hans Castorp la reconnut, en écarquillant les yeux et il sentit distinctement le sang se retirer de son visage et sa mâchoire inférieure se détendre, de sorte qu’il faillit ouvrir la bouche. L’entrée de Clawdia s’était produite d’une manière inopinée, à l’improviste : tout à coup elle se trouva partager avec les cousins cet espace exigu alors que, voici un instant encore, elle n’avait pas été là. Joachim jeta sur Hans Castorp un regard rapide ; ne se bornant pas à baisser les yeux, il alla jusqu’à reprendre sur la table le journal illustré qu’il venait de déposer, et à cacher son visage derrière la feuille déployée. Hans Castorp n’eut pas assez de présence d’esprit pour en faire autant. Après avoir pâli, il était devenu très rouge et son cœur battait.

Mme Chauchat prit place près de la porte du laboratoire, dans un petit fauteuil arrondi aux accoudoirs écourtés et comme rudimentaires ; penchée en arrière, elle croisa légèrement une jambe sur l’autre et regarda dans le vide, tandis que ses « yeux de Pribislav » nerveusement détournés de leur direction par la conscience qu’elle avait d’être observée, louchaient légèrement. Elle portait un chandail blanc et une robe bleue, tenait un livre sur ses genoux, un livre de cabinet de lecture, semblait-il, et frappait légèrement le plancher de son pied posé à terre.

Déjà, après une minute et demie, elle changea de pose, regarda autour d’elle, se leva avec une expression comme si elle ne savait trop où elle en était ni à qui elle devait s’adresser, et commença de parler. Elle demanda quelque chose, posa une question à Joachim, bien que celui-ci parût plongé dans son journal illustré, tandis que Hans Castorp était assis là, inoccupé. Elle formait des mots dans sa bouche et leur prêtait la voix qui sortait de sa gorge blanche : c’était la voix, non pas grave, mais agréablement voilée bien qu’avec certains tons aigus, que Hans Castorp connaissait, qu’il connaissait depuis longtemps et qu’il avait même entendue de tout près, le jour où cette voix avait dit à son intention ; « Volontiers. Mais il faut que tu me le rendes sans faute après la leçon. » Il est vrai que ceci avait été dit alors avec plus de netteté et d’aisance ; à présent, les mots venaient, un peu traînants, incertains ; celle qui parlait ainsi n’y avait pas un droit naturel, elle les empruntait, comme Hans Castorp l’avait déjà plusieurs fois entendu faire, et il en éprouvait un sentiment de supériorité, mais mêlé de l’émerveillement le plus humble. Une main dans la poche de sa jaquette de laine, l’autre portée à sa nuque, Mme Chauchat demanda :

– Pardon, Monsieur, pour quelle heure étiez-vous convoqué ?

Joachim, qui avait jeté un coup d’œil rapide vers son cousin répondit en joignant les talons, tout en restant assis :

– Pour trois heures et demie.

Elle parla de nouveau :

– Moi, pour quatre heures moins le quart. Que se passe-t-il donc ? Il est presque quatre heures. Il y a des personnes qui viennent d’entrer, n’est-ce pas ?

– Oui, deux personnes, répondit Joachim. C’était leur tour avant nous. Le service a du retard. Il semble que tout ait été décalé d’une demi-heure.

– Comme c’est ennuyeux ! dit-elle, et d’un geste nerveux elle palpa ses cheveux.

– Plutôt, répondit Joachim. Nous aussi, nous attendons depuis près d’une demi-heure.

Ainsi conversaient-ils, et Hans Castorp écoutait comme en rêve. Que Joachim parlât à Mme Chauchat, c’était presque comme s’il lui avait parlé lui-même, – encore qu’à certains égards ce fût aussi tout différent. Le « plutôt » avait choqué Hans Castorp ; ce mot lui semblait impertinent, ou tout au moins d’une indifférence surprenante, eu égard aux circonstances. Mais, en somme, Joachim pouvait parler ainsi, il pouvait en général parler avec elle, et il se targuait peut-être devant lui de son désinvolte « plutôt », de même que lui, Hans Castorp, avait fait l’important devant Joachim et Settembrini lorsqu’on lui avait demandé combien de temps il comptait rester, et qu’il avait répondu : « Trois semaines ». C’est à Joachim qu’elle s’était adressée, bien qu’il eût tenu le journal devant sa figure, – sans doute parce qu’il était le plus ancien des deux, celui qu’elle connaissait le plus longtemps de vue, mais aussi pour cette autre raison qu’avec lui des relations civilisées et un échange de paroles articulées étaient à leur place, et que rien de sauvage, de profond, d’effrayant et de mystérieux n’existait entre eux. Si certains yeux bruns, joints à un rouge de rubis et à un parfum d’orange, avaient attendu ici avec eux, il eût appartenu à Hans Castorp de conduire la conversation et de dire « Plutôt » – indépendant et pur, comme il se serait senti vis-à-vis de cette autre. « En effet, plutôt désagréable, Mademoiselle », eût-il dit et peut-être, d’un geste désinvolte, eût-il tiré son mouchoir de la poche de son veston, pour se moucher. « Je vous conseille de patienter. Nous sommes dans la même situation. » Et Joachim se serait étonné de son aisance, mais probablement sans désirer sincèrement être à sa place. Non, Hans Castorp n’était pas non plus jaloux de Joachim, dans la situation présente, bien que ce fût lui qui avait le droit de parler à Mme Chauchat. Il approuvait celle-ci de s’être adressée à son cousin ; elle avait tenu compte des circonstances en le faisant, et avait fait connaître ainsi qu’elle avait conscience de la situation… Son cœur battait fort.

Après l’accueil froid que Mme Chauchat avait reçu de Joachim et dans lequel Hans Castorp avait même distingué une légère hostilité du bon Joachim contre cette compagne de maladie, – hostilité qui le fit sourire malgré toute son émotion – Clawdia essaya de faire un tour de promenade à travers la pièce. Mais comme l’espace manquait, elle aussi prit sur la table un cahier illustré, et retourna sur son siège aux moignons d’accoudoirs. Hans Castorp restait assis et la regardait en appuyant son menton, comme avait fait son grand-père et en ressemblant ainsi d’une manière vraiment ridicule au vieillard. Comme Mme Chauchat avait de nouveau croisé une jambe sur l’autre, son genou se dessina, et même toute la ligne de sa svelte jambe sous sa jupe de drap bleu. Elle n’était que de taille moyenne, d’une taille harmonieuse et infiniment agréable aux yeux de Hans Castorp, mais elle avait les jambes relativement longues et n’était pas large des hanches. Elle se tenait non pas rejetée en arrière, mais penchée en avant, les bras croisés appuyés sur la cuisse, le dos arrondi et les épaules affaissées, de sorte que les vertèbres cervicales saillaient, et qu’on distinguait même sous le chandail collant la colonne vertébrale et que sa poitrine, qui n’était pas opulente et haute comme celle de Maroussia, mais une gorge menue de jeune fille, était comprimée des deux côtés. Soudain, Hans Castorp se rappela qu’elle aussi était assise ici en attendant la radioscopie. Le docteur Behrens la peignait ; il reproduisait son apparence extérieure sur une toile, au moyen d’huile et de couleurs. Mais à présent, dans la pénombre, il dirigeait sur elle des rayons lumineux qui lui découvriraient l’intérieur du corps. Et en pensant à cela, Hans Castorp détourna la tête avec une mine pudiquement assombrie et avec une expression de discrétion et de réserve qu’il lui semblait convenable, à cette pensée, d’adopter devant lui-même.

Ils ne restèrent pas longtemps réunis à trois dans la petite salle d’attente. On n’avait sans doute pas fait grand cas là-dedans de Sacha et de sa mère, on se dépêchait pour rattraper le retard. De nouveau l’aide en blouse blanche ouvrit la porte. En se levant Joachim rejeta son journal sur la table, et Hans Castorp le suivit non sans une hésitation intérieure, vers la porte. Des scrupules chevaleresques s’éveillaient en lui, avec la tentation d’adresser quand même avec quelque civilité la parole à Mme Chauchat, de lui offrir de passer la première ; peut-être même en français, si c’était faisable ; et il s’empressa de chercher en lui-même les mots, la construction de la phrase. Mais il ne savait pas si de telles prévenances étaient usitées ici, si l’ordre de succession établi n’était pas au-dessus de toute galanterie. Joachim devait le savoir, et, comme il ne faisait pas mine de céder le pas à la dame présente, bien que Hans Castorp l’eût regardé avec trouble et insistance, il emboîta donc le pas à son cousin, en passant devant Mme Chauchat qui ne redressa que légèrement son attitude penchée, et il passa par la porte dans le laboratoire.

Il était trop absorbé par ce qu’il laissait derrière soi, par les aventures des dix dernières minutes, pour se sentir, au moment où il entrait dans le laboratoire, intérieurement présent à ce qui s’y passait. Il ne voyait rien ou n’avait que des perceptions très générales dans ce demi-jour artificiel. Il entendait encore la voix agréablement voilée dont Mme Chauchat avait dit : « Que se passe-t-il donc ?… Il y a des personnes qui viennent d’entrer… Comme c’est ennuyeux ! » et le son de cette voix, comme un exquis chatouillement le long de son dos, le faisait frissonner. Il voyait son genou moulé par l’étoffe de la robe, voyait saillir sur sa nuque courbée, sous ses cheveux courts d’un blond roussâtre, qui à cette place pendaient librement, sans avoir étérecueillis dans son nœud natté, les vertèbres cervicales, et de nouveau un frisson le parcourut. Il vit le docteur Behrens, tournant le dos aux nouveaux venus, debout devant un placard, ou une cabine en forme d’étagère, occupé à considérer une plaque noirâtre que, de son bras tendu, il tenait devant la lumière mate du plafonnier. Passant à côté de lui ils pénétrèrent au fond de la pièce, rejoints, dépassés par l’aide qui faisait des préparatifs pour les traiter et les expédier. Une odeur étrange régnait ici. Une sorte d’ozone éventé emplissait l’atmosphère. Entre les fenêtres tendues de noir, la cabine divisait le laboratoire en deux parties inégales. On distinguait des appareils de physique, des verres concaves, des tableaux de commande, des instruments de mesure dressés verticalement, mais aussi une boîte semblable à un appareil photographique sur un châssis à roulettes, des diapositifs en verre qui étaient encastrés en rangées dans le mur, – on ne savait pas si l’on était dans l’atelier d’un photographe, dans une chambre noire, dans l’atelier d’un inventeur, ou dans une officine technique de sorcellerie.

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