La montagne magique Thomas Mann

Hans Castorp garda le silence.

– Oui, dit-il doucement, après une pause, c’est ainsi. J’aurais parfaitement pu devenir médecin. Le canal galactophore. La lymphe des jambes… Cela m’intéresse beaucoup. – Qu’est-ce que le corps ? s’écria-t-il tout à coup, éclatant avec une impétuosité soudaine. Qu’est-ce que la chair ? Qu’est-ce que le corps humain ? De quoi se compose-t-il ? Dites-nous cela cet après-midi, docteur ! Dites-nous cela une fois pour toutes, et exactement, pour que nous le sachions.

– D’eau, répondit Behrens. Vous vous intéressez donc aussi à la chimie organique ? C’est pour la plus large part, d’eau que se compose le corps humain et « humaniste », de rien de meilleur ni de pire, il n’y a pas là de quoi s’emballer. La substance sèche représente à peine vingt-cinq pour cent, dont vingt pour cent sont du simple blanc d’œuf, des albuminoïdes, si vous voulez vous exprimer en termes un peu plus nobles, auxquels ne s’est en somme ajouté qu’un peu de graisse et de sel, c’est à peu près tout.

– Mais ce blanc d’œuf. Qu’est-ce que c’est ?

– Toute sorte d’éléments. Du carbone, de l’hydrogène, de l’azote, de l’oxygène, du soufre. Quelquefois encore du phosphore. Vous manifestez vraiment une soif exceptionnelle de savoir. Beaucoup d’albumines sont combinées avec des hydrates de carbone c’est-à-dire avec du sucre de raisin et de l’amidon. Avec l’âge la chair devient coriace, cela provient du fait que la gélatine augmente dans le tissu conjonctif, la gélatine, comprenez-vous, la partie essentielle des os et du cartilage. Que vous dire encore ? Nous avons là dans le plasma musculaire une sorte d’albumine le myosinogène qui, dans un corps mort, se fige en fibrine musculaire et provoque la rigidité du cadavre.

– Ah oui, la rigidité du cadavre, dit Hans Castorp gaiement. Très bien, très bien. Et ensuite vient l’analyse générale, l’anatomie du tombeau.

– Oui, bien entendu. Vous avez d’ailleurs joliment dit cela. La chose alors s’étend. On se répand en quelque sorte. Pensez donc, toute cette eau ! Et les autres ingrédients sans vie se conservent très mal, en pourrissant, ils se décomposent en combinaisons plus simples, en combinaisons inorganiques.

– Pourriture, décomposition, dit Hans Castorp, n’est-ce pas là combustion, combinaison avec l’oxygène, autant que je sache ?

– Très juste. Oxydation.

– Et la Vie ?

– Aussi. Aussi, jeune homme. Aussi de l’oxydation. La vie est principalement une oxydation de l’albumine des cellules, c’est de là que provient cette bonne chaleur animale, que l’on a parfois en excès. Oui, vivre c’est mourir, il n’y a rien à enjoliver là dedans, – une destruction organique, comme je ne sais quel Français, en sa légèreté innée, a une fois appelé la vie. D’ailleurs, c’est l’odeur qu’elle a, la vie. Lorsque nous croyons qu’il en est autrement, c’est notre jugement qui est corrompu.

– Et lorsqu’on s’intéresse à la vie, dit Hans Castorp, on s’intéresse notamment à la mort. N’est-ce pas vrai ?

– Mon Dieu, il y a finalement entre les deux une sorte de différence. La vie, c’est que, dans la transformation de la matière, la forme subsiste.

– Pourquoi conserver la forme ? dit Hans Castorp.

– Pourquoi ? Écoutez, ce n’est pas le moins du monde humaniste, ce que vous me dites là.

– La forme, on s’en fiche.

– Vous avez décidément quelque chose d’entreprenant aujourd’hui. Vraiment, quelque chose d’agressif. Mais je vous laisse maintenant, dit le conseiller. Je tombe en mélancolie, dit-il, et il étendit sa main énorme au-dessus de ses yeux. Voyez-vous, cela me prend comme cela. J’ai pris du café avec vous, et cela m’a fait plaisir, et voilà tout à coup que cela me prend, que je deviens mélancolique. Je vous prie, Messieurs, de m’excuser. J’ai été ravi de vous avoir et cela m’a fait le plus grand plaisir…

Les cousins s’étaient levés. Ils se reprochaient, dirent-ils, d’avoir si longtemps retenu le conseiller… Il leur assura qu’il n’y avait pas de quoi. Hans Castorp se hâta de porter le portrait de Mme Chauchat dans la pièce voisine et de le raccrocher à sa place. Ils ne retournèrent pas dans le jardin pour regagner leur quartier. Behrens leur indiqua le chemin à travers la maison, en les accompagnant jusqu’à la porte vitrée. Sa nuque semblait saillir plus que d’habitude, dans l’état d’âme qui l’avait subitement envahi, il clignotait de ses yeux larmoyants, et sa moustache oblique, par suite de son retroussement unilatéral, avait pris une expression pitoyable.

Tandis qu’ils suivaient les corridors et les escaliers, Hans Castorp dit :

– Tu m’accorderas que c’était une bonne idée.

– En tout cas, c’était un changement, répondit Joachim. Et par la même occasion vous avez parlé de bien des choses, il faut en convenir. J’ai même trouvé que tout cela allait un peu sens dessus dessous. Mais il est grand temps qu’avant le thé nous allions encore pour vingt minutes à la cure de repos. Tu dois trouver que de cela on s’en fiche, entreprenant comme tu l’es depuis quelque temps. Mais il est vrai que tu en as moins besoin que moi.

RECHERCHES

C’est ainsi qu’arriva ce qui devait arriver et ce que Hans Castorp, il y avait peu, n’eût même pas imaginé en rêve : l’hiver survint, l’hiver d’ici que Joachim connaissait déjà parce que le précédent avait été au beau milieu de son règne lorsqu’il était arrivé, mais dont Hans Castorp avait un peu peur, bien qu’il se sût parfaitement équipé. Son cousin s’efforça de le rassurer.

– Il ne faut pas te le représenter sous un jour trop effrayant ; ce n’est pas précisément un hiver arctique. On sent peu le froid, grâce à la sécheresse de l’air et au calme. Lorsqu’on se couvre bien, on peut rester jusque tard dans la nuit sur le balcon, sans avoir froid. C’est cette histoire du changement de température au-dessus de la limite du brouillard, il fait plus chaud dans les couches supérieures, autrefois on ne savait pas encore cela. Il fait plutôt froid lorsqu’il pleut. Mais tu as à présent ton sac de couchage, et on chauffe même un peu, quand le froid devient trop vif.

D’ailleurs, il ne pouvait être question d’assaut par surprise, ni de brusquerie, l’hiver vint lentement ; pour commencer il ne parut pas très différent de maints autres jours comme on en avait eu au plein de l’été. Pendant quelques jours, le vent du sud avait soufflé, le soleil pesait, la vallée semblait raccourcie et rétrécie ; proches et dures les coulisses alpines paraissaient à son entrée. Puis, des nuages se levèrent, s’avancèrent du Pic Michel et du Tinzenhorn vers le nord-est, et la vallée s’obscurcit. Puis, il plut abondamment. Ensuite la pluie devint impure, d’un gris blanchâtre, de la neige s’y était mêlée, la vallée fut envahie par des tourbillons, et comme ceci dura assez longtemps, et que, dans l’intervalle, la température elle aussi, avait sensiblement baissé, la neige ne put fondre complètement, elle était mouillée, mais elle resta ; la vallée s’étendait sous un vêtement blanc, mince, humide, rapiécé, sur lequel tranchait le rugueux manteau d’aiguilles des pentes noires ; dans la salle à manger les radiateurs commençaient à tiédir. On était au début de novembre, aux environs de la Toussaint ; et ce n’était pas nouveau. En août déjà ç’avait été ainsi et depuis longtemps l’on s’était déshabitué de considérer la neige comme un privilège de l’hiver. Sans cesse et en toute saison, fût-ce parfois de loin, on avait eu de la neige sous les yeux, car toujours des restes et des vestiges en scintillaient dans les fentes et les crevasses de la chaîne rocheuse du Raetikon qui semblait fermer l’entrée de la vallée, et toujours les majestés montagneuses les plus lointaines du Sud avaient étincelé de neige. Mais cette fois, l’une et l’autre durèrent : la chute des neiges et la baisse de température. Le ciel pesait, gris-pâle et bas, sur la vallée, se défaisait en flocons qui tombaient silencieusement et sans arrêt, en une abondance exagérée et un peu inquiétante, et, d’heure en heure, il faisait plus froid. Vint le matin, où Hans Castorp eut sept degrés dans la chambre, et le lendemain il n’en avait plus que cinq. C’était le frimas qui se tenait dans ces limites, mais qui durait. Il avait gelé la nuit, à présent il gelait aussi le jour, du matin jusqu’au soir, et en même temps il continuait de neiger, avec de brèves interruptions, le quatrième et le cinquième, puis le septième jour. La neige s’amoncelait à présent, elle devenait presque une gêne. Sur le sentier de service jusqu’au banc du ruisseau ainsi que sur le chemin qui conduisait dans la vallée, on avait dû frayer des pistes ; mais elles étaient étroites, il n’y avait pas moyen de s’en écarter, lorsqu’on rencontrait quelqu’un il fallait s’effacer dans le rempart de neige, et l’on enfonçait jusqu’aux genoux. Un rouleau compresseur en pierre, traîné par un cheval qu’un homme tenait par la bride, roulait toute la journée sur les routes du bourg là-bas, et un traîneau jaune, ayant l’aspect d’une vieille diligence franconienne, précédé d’un chasse-neige qui, pareil au soc d’une charrue, fendait et rejetait les masses blanches, reliait le quartier du Casino et la partie nord, nommée Davos-Dorf, de l’agglomération. Le monde, le monde étroit, haut et perdu de ceux d’ici en haut, apparaissait donc capitonné et emmitouflé, il n’y avait pas un pieu ni un piquet qui ne portât sa calotte blanche, les marches de l’escalier du Berghof disparaissaient, se transformaient en un plan incliné, de lourds coussins aux formes drolatiques pesaient partout sur les branches des pins, ici ou là la masse glissait, se défaisait en poussière et, nuage ou brouillard blanc, se répandait entre les troncs. Couvertes de neige étaient les montagnes alentour, pleines d’aspérités dans les régions inférieures ; mollement recouverts, les sommets aux formes variées qui dépassaient la limite des arbres. Il faisait sombre, le soleil ne paraissait que comme une lueur pâle derrière le voile. Mais la neige versait une lumière indirecte et adoucie, une clarté laiteuse qui avantageait le monde et les hommes, encore que les nez fussent rouges, sous les bonnets de laine blanche ou de couleur.

Dans la salle à manger aux sept tables, cette entrée de l’hiver, de la grande saison de ces contrées, dominait les conversations. Beaucoup de touristes et de sportifs, disait-on, étaient arrivés et peuplaient les hôtels, de Dorf à Platz. On évaluait l’épaisseur de la neige tombée à soixante centimètres, et l’on disait qu’elle était idéale pour les skieurs. On travaillait activement à la piste de bobsleigh qui, sur l’autre versant, conduisait de la Schatzalp à la vallée, et ces prochains jours déjà elle pourrait être inaugurée, à condition que le Fœhn ne contrariât pas ces espérances. On se réjouissait d’assister au mouvement des bien-portants, des pensionnaires d’en-bas, qui allait de nouveau commencer, aux fêtes sportives et aux courses auxquelles on comptait bien assister malgré l’interdiction, en négligeant la cure de repos et en faisant l’école buissonnière. Il y avait du nouveau, apprit Hans Castorp, une invention du Nord, le skikjoering, une course dont les participants se feraient traîner par des chevaux. Pour cette occasion il faudrait s’échapper. – De Noël aussi il était question.

De Noël ? Non, Hans Castorp n’y avait pas encore songé. Il avait pu facilement dire et écrire que, de l’avis du médecin, il devrait passer l’hiver ici, avec Joachim. Mais ceci impliquait, comme il apparaissait à présent, qu’il passerait ici l’hiver, et cela avait sans doute quelque chose d’effrayant pour son cœur parce que – et pas seulement pour cette raison – il n’avait jamais passé ce temps ailleurs que dans son pays natal, au sein de la famille. Allons, mon Dieu, il fallait donc se soumettre à cela. Il n’était plus un enfant, Joachim ne paraissait pas non plus s’en ressentir particulièrement et semblait s’en accommoder sans lamentations ; et sous quelle latitude, dans quelles circonstances Noël n’avait-il pas déjà été fêté de par le monde ?

Malgré tout, il lui paraissait un peu prématuré de parler de Noël avant le premier avent ; il y avait encore six bonnes semaines jusque-là. Mais on les enjambait, on les « dévorait » dans la salle à manger – phénomène intérieur dont Hans Castorp avait sans doute pour son compte acquis l’expérience, s’il n’était pas encore habitué à s’y livrer en un style aussi hardi que ses compagnons de vie plus anciens. De telles étapes dans le cours de l’année comme la fête de Noël, leur semblaient justement des points de repère, comme une sorte d’agrès grâce auxquels on pouvait se balancer et voltiger agilement par-dessus les intervalles vides. Ils avaient tous de la fièvre, leur nutrition s’accélérait, leur vie physique était accentuée et stimulée – peut-être cela tenait-il au fait qu’ils faisaient passer le temps avec une telle rapidité et en gros. Il n’eût pas été surpris qu’ils eussent tenu Noël pour une date déjà franchie et qu’ils eussent immédiatement parlé du Nouvel an et du Carnaval. Mais on n’était quand même pas aussi superficiel et aussi désordonné dans la salle à manger du Berghof. À Noël on s’arrêtait, cette fête causait des soucis et des préoccupations. On délibérait sur le cadeau commun qui, selon l’usage établi dans la maison, devait être remis le soir de Noël au directeur, le docteur Behrens, et en vue duquel une souscription avait lieu. L’année passée on lui avait offert une malle, au dire de ceux qui étaient ici depuis plus d’une année. On parlait cette fois-ci d’une nouvelle table d’opérations, d’un chevalet, d’une pelisse, d’un fauteuil à bascule, d’un stéthoscope incrusté d’ivoire ou d’autre chose, et Settembrini, interrogé, recommanda la souscription à un ouvrage lexicographique intitulé « Sociologie des souffrances » qui, disait-il, était en préparation ; mais seul un libraire, placé depuis peu à la table de la Kleefeld, opina dans le même sens. On n’avait pas encore réussi à s’entendre. L’entente avec les pensionnaires russes présentait des difficultés particulières. La somme fut divisée. Les Moscovites déclarèrent vouloir faire en toute indépendance, de leur côté, un cadeau à Behrens. Mme Stoehr manifesta pendant des journées entières la plus grande inquiétude à cause d’une somme de dix francs qu’elle avait imprudemment avancée, lors de la quête, à Mme Iltis, et que celle-ci « oubliait » de lui rembourser. Elle « oubliait » ! Les tons sur lesquels Mme Stoehr prononçait ce mot étaient infiniment dégradés, mais tous calculés pour exprimer le doute le plus profond sur cet « oubli » qui semblait vouloir persister, en dépit de toutes les allusions et des rappels les plus délicats, que Mme Stoehr assurait ne pas manquer de multiplier. Plusieurs fois, Mme Stoehr déclara renoncer et faire cadeau à Mme Iltis de la somme due. « Je paie donc pour moi et pour elle, dit-elle. La honte n’est pas pour moi. » Mais finalement, elle avait trouvé un moyen dont elle fit part à ses commensaux parmi l’hilarité générale : elle s’était fait payer les dix francs par « l’administration » et les avait fait porter sur le compte de Mme Iltis, de sorte que la débitrice nonchalante se trouva jouée et que cette affaire fut enfin réglée.

Il avait cessé de neiger. Le ciel se découvrait en partie ; des nuages gris-bleu qui s’étaient séparés laissaient filtrer des regards du soleil qui coloraient le paysage de bleu. Puis il fit tout à fait clair. Un froid serein régna, une splendeur hivernale, pure et tenace, en plein novembre, et le panorama derrière les arceaux de la loge de balcon, les forêts poudrées, les ravines comblées de neige molle, la vallée blanche, ensoleillée sous le ciel bleu et rayonnant, étaient magnifiques. Le scintillement cristallin, l’étincellement adamantin régnaient partout. Très blanches et noires, les forêts étaient immobiles. Les contrées du ciel éloignées de la lune étaient brodées d’étoiles. Des ombres aiguës, précises et intenses, qui semblaient plus réelles et plus importantes que les objets eux-mêmes, tombaient des maisons, des arbres, des poteaux télégraphiques sur la plaine scintillante. Quelques heures après le coucher du soleil, il faisait sept ou huit degrés au-dessous de zéro. Le monde semblait voué à une pureté glacée, sa malpropreté naturelle semblait cachée et figée dans le rêve d’une fantastique magie macabre.

Hans Castorp se tenait très avant dans la nuit dans la loge de son balcon, au-dessus de la vallée hivernale et enchantée, beaucoup plus longtemps que Joachim qui se retirait à dix heures ou à peine un peu plus tard. Il avait approché son excellente chaise-longue au capitonnage pliant et au rouleau qui soutenait la nuque, de la balustrade de bois où s’étendait un coussin de neige. Sur le guéridon blanc, à côté de lui, brûlait la petite lampe électrique et, à côté d’une pile de livres, était posé un verre de lait gras que l’on servait encore vers neuf heures dans la chambre de tous les habitants du Berghof et dans lequel Hans Castorp versait une gorgée de cognac pour le rendre potable. Déjà il avait eu recours à tous les moyens de protection disponibles contre le froid, à l’appareil au grand complet. Il disparaissait jusqu’à la poitrine dans le sac de fourrure boutonné qu’il avait acheté à temps, dans un magasin spécialisé de la station, et il avait roulé autour de ce sac, selon le rite, les deux couvertures en poil de chameau. Il portait en outre sur ses vêtements d’hiver sa courte pelisse, sur la tête un bonnet de laine, aux pieds des souliers en feutre, et aux mains d’épais gants fourrés qui ne pouvaient, il est vrai, empêcher les mains de s’engourdir.

Ce qui le tenait si longtemps dehors, jusque vers et après minuit (longtemps après que le couple des Russes ordinaires avait quitté la loge voisine), c’était sans doute aussi la magie de la nuit d’hiver, surtout que jusqu’à onze heures la musique s’y mêlait, qui, de plus près ou de plus loin, montait de la vallée, mais c’était surtout de la paresse et de la surexcitation, l’une et l’autre à la fois et en parfait accord ; à savoir la paresse et la fatigue de son corps ennemi de tout mouvement, et l’agitation de son esprit absorbé auquel certaines études nouvelles qu’avait entreprises le jeune homme n’accordaient plus aucun repos. La température le fatiguait, le froid exerçait sur son organisme un effet épuisant. Il mangeait beaucoup, il profitait des formidables repas du Berghof, où des oies rôties succédaient à un rosbif garni, avec cet appétit anormal qui était ici tout à fait dans l’ordre, et en hiver, il était en proie à une somnolence constante, de sorte que, par ces nuits de lune, il s’endormait souvent sur les livres qu’il traînait avec lui (et que nous allons énumérer plus tard), pour poursuivre après quelques minutes ses recherches inconscientes. Parler avec animation – et plus qu’au pays plat il avait ici un penchant à bavarder vite, sans frein et d’une manière presque osée, – parler vite avec Joachim, durant leurs promenades à travers la neige, l’épuisait beaucoup. Vertige et tremblement, une impression d’étourdissement et d’ivresse le gagnaient, et sa tête s’échauffait. Sa courbe avait monté depuis le commencement de l’hiver, et le conseiller Behrens avait parlé d’injections auxquelles il avait recours en cas de température obstinée et auxquelles les deux tiers des pensionnaires, y compris Joachim, devaient se soumettre régulièrement. Mais cette combustion accrue de son corps, pensait Hans Castorp, était précisément en rapport avec cette agitation et cette mobilité spirituelle qui, pour une part, le tenait si tard dans la scintillante nuit glacée, sur sa chaise-longue. La lecture qui le captivait lui suggérait de telles explications.

On lisait beaucoup dans les salles de cure et sur les balcons privés du sanatorium international Berghof, – surtout les débutants et les pensionnaires qui faisaient des séjours brefs ; car les pensionnaires qui étaient ici depuis de longs mois ou depuis plusieurs années avaient depuis longtemps appris à détruire le temps même sans distractions ni occupations intellectuelles, et à le faire s’écouler grâce à une virtuosité intérieure ; ils déclaraient même que c’était une maladresse de novices que de se cramponner dans ce but à un livre. Tout au plus devait-on en poser un sur ses genoux ou sur le guéridon, cela suffisait parfaitement pour que l’on se sentît pourvu du nécessaire. La bibliothèque de la maison, polyglotte et riche en ouvrages illustrés, le répertoire élargi d’une salle d’attente de dentiste, était à la disposition de tous. Des romans venant du cabinet de lecture de Platz étaient échangés. De temps à autre surgissait un livre, un écrit, que l’on se disputait et vers lequel même ceux qui avaient cessé de lire, étendaient les mains avec un flegme hypocrite. À l’époque à laquelle nous sommes arrivés, un cahier mal imprimé circulait de main en main, introduit par « Monsieur Albin » et qui s’intitulait : « L’art de séduire ». Le texte en était traduit littéralement du français ; la syntaxe même de cette langue avait été conservée, dans la traduction, ce qui prêtait à l’exposé beaucoup d’allure et une certaine élégance aguichante. L’auteur exposait la philosophie de l’amour physique et de la volupté dans un esprit de paganisme mondain et épicurien. Mme Stoehr l’eut bientôt lu et le trouva « enivrant ». Mme Magnus, celle qui avait de l’albumine, l’approuva sans réserves. Son époux, le brasseur, prétendit pour sa part avoir à beaucoup d’égards tiré profit de cette lecture, mais déplora que Mme Magnus en eût pris connaissance, car ces choses-là « gâtaient » les femmes et leur donnaient des idées peu modestes. Cette parole accrut naturellement l’intérêt que d’autres prêtèrent à cet ouvrage. Entre deux dames de la salle d’en bas, arrivées en octobre, Mme Redisch, la femme d’un industriel polonais, et une certaine veuve Hessefeld, de Berlin, dont chacune affirmait s’être inscrite la première pour cette lecture, il y eut après le dîner une scène peu édifiante, à vrai dire brutale même, à laquelle Hans Castorp fut obligé d’assister du haut de sa loge de balcon, et qui se termina par une crise d’hystérie chez une des deux dames – ce pouvait être la Redisch, mais ce pouvait tout aussi bien être la Hessefeld – et par le transport dans sa chambre de la femme malade de fureur. La jeunesse s’était emparée du traité avant les personnes d’âge mûr. Elle l’étudia pour une part en commun, après le souper, dans différentes chambres. Hans Castorp vit le jeune homme à l’ongle le remettre dans la salle à manger à une jeune malade légère, récemment arrivée, Fraenzchen Oberdank, une petite jeune fille, récemment amenée par sa mère et dont une raie divisait les cheveux blonds.

Peut-être y avait-il des exceptions, peut-être y avait-il des pensionnaires qui occupaient les heures de leur cure de repos par quelque occupation intellectuelle sérieuse, par quelque étude utile, ne fût-ce que pour garder un contact avec la vie d’en-bas, ou prêter au temps un peu de poids et de profondeur, afin qu’il ne fût pas du temps pur, et rien de plus. Peut-être, en dehors de M. Settembrini, qui s’efforçait d’abolir les souffrances, et du brave Joachim avec ses grammaires russes, y avait-il encore ici ou là quelqu’un qui avait un souci analogue, sinon parmi les habitués de la salle à manger, ce qui était vraiment improbable, du moins parmi les alités ou, peut-être bien, les moribonds. Hans Castorp inclinait à l’admettre. Quant à lui, comme Ocean Steamships ne lui disaient décidément plus rien, il avait fait venir, en même temps que ses vêtements d’hiver, quelques livres relevant de sa profession, des ouvrages techniques sur la construction des bateaux.

Mais ces volumes avaient été négligés au profit d’autres qui appartenaient à un secteur et à une faculté toute différente, et au sujet desquels le jeune Hans Castorp s’était intéressé. C’étaient des ouvrages d’anatomie, de physiologie et de biologie, rédigés en différentes langues, en allemand, en français et en anglais, et ils lui avaient été un jour envoyés par un libraire, apparemment parce qu’il les avait commandés, et cela de sa propre initiative lors d’une promenade qu’il avait faite à Platz, sans Joachim, qui avait été justement convoqué pour son injection ou pour passer à la bascule. Joachim vit avec surprise ces livres dans les mains de son cousin. Ils avaient coûté cher, comme c’est le cas des ouvrages scientifiques. Les prix étaient encore inscrits à l’intérieur de la reliure et sur les couvertures. Il demanda pourquoi Hans Castorp s’il voulait lire de tels ouvrages, ne les avait pas empruntés au docteur Behrens, qui possédait un assortiment riche et bien choisi de ce genre de littérature. Mais Hans Castorp répondit qu’il voulait les avoir à lui, qu’on lisait tout autrement lorsque le livre vous appartenait ; de plus, il aimait souligner et marquer des passages au crayon. Durant des heures Joachim entendait dans la loge de son cousin le bruit du coupe-papier qui sépare les feuillets brochés.

Les volumes étaient lourds et peu maniables ; Hans Castorp, étendu, en appuyait le bord inférieur sur sa poitrine, sur son estomac. Cela lui pesait, mais il le supportait : la bouche entr’ouverte, il laissait ses yeux parcourir les passages savants qui étaient, presque inutilement, éclairés par la lueur rougeâtre de la lampe sous son abat-jour, – car on eût pu, au besoin, les lire à la clarté de la lune – les accompagnait de la tête jusqu’à ce que son menton reposât sur sa poitrine, position dans laquelle le liseur demeurait quelque temps, réfléchissant, somnolent ou à moitié somnolent, avant de relever son visage vers la page suivante. Il se livrait à des recherches profondes ; il lisait, tandis que la lune suivait son orbite par-dessus la vallée de haute montagne scintillante de cristaux, il lisait des choses sur la matière organique, sur les qualités du protoplasme, de cette substance sensible qui se maintient en un étrange état intérimaire entre la composition et la décomposition, et sur le développement de ses formes issues de formes originelles, mais toujours présentes, il lisait en prenant une part fervente à la vie et à son mystère sacré et impur.

Qu’était-ce que la vie ? On ne le savait pas. Elle avait conscience d’elle-même, incontestablement, dès qu’elle était vie, mais elle-même ne savait pas ce qu’elle était. Incontestablement, la conscience, en tant que sensibilité, s’éveillait jusqu’à un certain point encore chez les formes les plus inférieures, les plus primitives de l’existence ; il était impossible de lier la première apparition de phénomènes conscients à un point quelconque de son histoire générale ou individuelle, de faire dépendre, par exemple, la conscience de l’existence d’un système nerveux. Les formes animales inférieures n’avaient pas de système nerveux, encore moins avaient-elles un cerveau, et cependant personne ne se serait hasardé à contester qu’elles eussent des réflexes. De plus, on pouvait arrêter la vie, la vie elle-même, non pas seulement les organes particuliers de la sensibilité qui la constituaient, pas seulement les nerfs. On pouvait momentanément suspendre la sensibilité de toute matière douée de vie, dans le règne végétal comme dans le règne animal, on pouvait engourdir des œufs et des spermatozoïdes au moyen de chloroforme, de chlorhydrate ou de morphine. La conscience de soi était donc tout simplement une fonction de la matière organisée, et, à un degré plus avancé, cette fonction se retournait contre son propre porteur, devenait tendance à approfondir et à expliquer le phénomène ; elle devenait une tendance qui l’avait suscitée, une tendance, pleine à la fois de promesses et de désespoir, de la vie à se connaître elle-même, descente de la nature en elle-même, recherche vaine en dernier ressort, puisque la nature ne peut se résoudre dans la connaissance, puisque la vie ne peut surprendre le dernier mot d’elle-même.

Qu’était-ce que la vie ? Personne ne le savait. Personne ne connaissait le point de la nature d’où elle jaillissait, où elle s’allumait. Rien n’était spontané dans le domaine de la vie à partir de ce point ; mais la vie elle-même surgissait brusquement. Si l’on pouvait dire quelque chose à ce sujet, c’était ceci : sa structure devait être d’un genre si évolué que le monde inanimé ne comportait aucune forme qui lui fût apparentée même de très loin. Entre l’amibe pseudopode et l’animal vertébré l’écart était négligeable, insignifiant, en comparaison de l’écart entre le phénomène le plus simple de la vie et de cette nature qui ne méritait même pas d’être appelée morte, puisqu’elle était inorganique. Car la mort n’était que la négation logique de la vie ; mais entre la vie et la nature inanimée béait un abîme que la science tentait en vain de franchir. On s’efforçait de le circonscrire par des théories qu’il engloutissait sans rien perdre de sa profondeur ni de son étendue. Pour établir un lien, on s’était laissé induire à cette contradiction de supposer une matière vivante incomplète, des organismes non organisés qui se condensaient d’eux-mêmes dans la solution d’albumine comme le cristal dans l’eau-mère, bien que la différenciation organique fût la condition première et la manifestation de toute vie et que l’on ne connût point d’être vivant qui n’eût pas dû son existence à une conception. Le triomphe, que l’on avait fêté lorsqu’on avait pêché dans les profondeurs de la mer le mucilage primitif, avait tourné en confusion. Il apparut que l’on avait pris des dépôts de plâtre pour du protoplasma. Mais afin de ne pas s’arrêter devant un miracle, – car la vie composée des mêmes éléments et se décomposant dans les mêmes éléments que la nature inorganique, sans formes intermédiaires, eût été miracle, – on avait quand même été obligé d’admettre une conception initiale c’est-à-dire de croire que l’organique naissait de l’inorganique, ce qui du reste était également un miracle. On continua ainsi d’admettre des degrés intermédiaires et une solution de continuité de supposer l’existence d’organismes inférieurs à tous ceux que l’on connaissait, mais qui eux-mêmes avaient pour ascendants des ébauches de la vie encore plus primitives, des protozoaires que personne ne verrait jamais parce que d’une petitesse infra-microscopique, et avant la naissance supposée desquels la synthèse des combinaisons de l’albumine devait s’être produite…

Qu’était-ce donc que la vie ? Elle était chaleur, chaleur produite par un phénomène sans substance propre qui conservait la forme ; elle était une fièvre de la matière qui accompagnait le processus de la décomposition et de la recomposition incessantes de molécules d’albumine d’une structure infiniment compliquée et infiniment ingénieuse. Elle était l’être de ce qui en réalité ne peut être, de ce qui oscille en un doux et douloureux suspens sur la limite de l’être, dans ce processus continu et fiévreux de la décomposition et du renouvellement. Elle n’était pas matière et elle n’était pas esprit. Elle était quelque chose entre les deux, un phénomène porté par la matière, pareille à l’arc-en-ciel sur la cataracte et pareille à la flamme. Mais bien qu’elle ne relevât pas de la matière, elle était sensuelle jusqu’à la volupté et jusqu’au dégoût, l’impudeur de la nature devenue sensitive et sensible à elle-même, la forme impudique de l’être. C’était une velléité secrète et sensuelle dans le froid chaste de l’univers, une impureté intimement voluptueuse de nutrition et d’excrétion, un souffle excréteur d’acide carbonique et de substances nocives de provenance et de nature inconnues. C’était la végétation, le déploiement et la prolifération de quelque chose de bouffi, fait d’eau, d’albumine, de sel et de graisses, que l’on appelait chair, et qui devenait forme, image et beauté, mais qui était le principe de la sensualité et du désir. Car cette forme, cette beauté n’était pas portée par l’esprit, comme dans les œuvres de la poésie et de la musique, elle n’était pas davantage portée par une substance neutre et absorbée, par l’esprit incarnant l’esprit d’une manière innocente, comme le sont la forme et la beauté des œuvres plastiques. Elle était au contraire portée et développée par la substance, éveillée, d’une manière inconnue, à la volupté, par la substance organique, par la matière elle-même qui vit tout en se décomposant, par la chair parfumée…

Aux yeux du jeune Hans Castorp qui reposait au-dessus de la vallée scintillante, dans la chaleur de son corps conservée grâce à la fourrure et à la laine, l’image de la vie apparaissait dans cette nuit froide éclairée par la lueur de l’astre mort. Il flottait devant lui, quelque part dans l’espace lointain, et en même temps proche de ses sens, ce corps d’un blanc mat, exhalant des odeurs et des buées, visqueux, la peau dans toute l’impureté et l’imperfection de sa nature, avec des taches, des papilles, des endroits jaunis, des gerçures et des régions granulo-pelliculeuses, recouverte des courants et des tourbillons délicats du rudimentaire duvet lanugo. Il reposait, non point parmi le froid de la matière inanimée, mais dans sa sphère embuée, nonchalant, le chef couronné de quelque chose de frais, de corneux, de pigmenté qui était un produit de sa peau, les mains jointes derrière la nuque, et regardait le spectateur sous des paupières baissées, de ces yeux qu’un pli de la peau palpébrale faisait paraître bridés, les lèvres entr’ouvertes, légèrement retroussées, appuyé sur une jambe, de sorte que l’os de la hanche qui supportait le poids saillait sous la chair, tandis que le genou de l’autre jambe, légèrement plié, frôlait l’intérieur de la jambe-appui, et que le pied ne touchait le sol que de la pointe des orteils. Il était là, debout, se retournant en souriant, appuyé dans sa grâce, les coudes rayonnants écartés en avant, dans la symétrie de ses membres jumelés.

À l’ombre des aisselles au relent âcre répondait en un triangle mystique l’obscurité du sexe, de même qu’aux yeux la bouche rouge et épithéliale, aux fleurs rouges de la poitrine le nombril vertical et allongé. Sous l’action d’un organe central et des nerfs moteurs qui partaient de la colonne vertébrale, le ventre et le thorax, la caverne pleuropéritonéale se dilataient et se rétractaient, la respiration, réchauffée et humectée par les muqueuses du conduit respiratoire s’échappait des lèvres, après que dans les alvéoles du poumon elle avait combiné son oxygène avec l’hémoglobine du sang pour permettre la respiration intérieure. Car Hans Castorp comprenait que ce corps vivant, dans l’équilibre mystérieux de sa structure nourrie de sang, parcourue de nerfs, de veines, d’artères, de vaisseaux capillaires, baignée par la lymphe, avec sa charpente intérieure de pièces creuses garnies de moelle grasse, d’os plats, d’os longs, d’os courts qui avaient consolidé à l’aide de sels calcaires et de gélatine leur substance primitive, le suc nucléaire, pour le supporter, avec des capsules et des cavités, lubrifiées, avec les tendons et les cartilages et ses articulations avec ses muscles au nombre de plus de deux cents, avec ses organes centraux servant à la nutrition, à la respiration, à la perception et à l’émission, avec ses membranes protectrices, ses cavités séreuses, ses glandes aux sécrétions abondantes, le jeu de conduits et de fentes de sa complexe surface intérieure qui débouchait par des ouvertures du corps dans la nature extérieure, – que ce moi était une unité vivante d’une espèce supérieure, très éloignée de l’espèce de ces êtres très simples qui respiraient, se nourrissaient voire pensaient par toute la surface de leur corps, mais fait de myriades de tels organismes minuscules qui avaient pris leur origine dans un seul d’entre eux, s’étaient multipliés en se dédoublant toujours de nouveau, s’étaient organisés, différenciés, développés isolément et avaient fait naître des formes qui étaient la condition et l’effet de leur croissance.

Le corps tel qu’il lui apparut alors, cet être distinct et ce moi vivant, était donc une formidable multitude d’individus qui respiraient et se nourrissaient, qui, en se subordonnant et s’adaptant à des fins particulières, avaient à tel point perdu leur existence propre, leur liberté et leur vie indépendante, étaient si complètement devenus des éléments anatomiques que la fonction des uns se réduisait à la perception de la lumière, du son, du toucher, de la chaleur, que d’autres ne savaient plus que modifier leur forme en se contractant, ou sécréter des liquides, que d’autres encore n’étaient développés que pour protéger, soutenir et transmettre des sucs, ou étaient exclusivement bons à la reproduction. Il y avait des relâchements de cette pluralité organique élevée à la forme d’un moi, des cas où la multitude des individus inférieurs n’était rassemblée que d’une manière superficielle et incertaine en une unité de vie supérieure. Notre chercheur méditait le phénomène des colonies de cellules, il apprenait qu’il existait des demi-organismes, des algues dont les cellules distinctes n’étaient qu’enveloppées d’une membrane, et qui étaient souvent éloignées les unes des autres, organismes à cellules multiples malgré tout, mais qui, si on les avait interrogés, n’auraient pas su dire s’ils voulaient être considérés comme une agglomération d’individus unicellulaires ou comme un être pour soi et qui auraient étrangement oscillé entre le Je et le Nous dans leur témoignage sur eux-mêmes. Ici la nature montrait un état intermédiaire entre l’association d’innombrables individus élémentaires formant les tissus et les organes d’un Moi supérieur, et la libre existence individuelle de ces unités : l’organisme multi-cellulaire n’était qu’une des formes sous lesquelles apparaissait le processus cyclique selon lequel se déroulait la vie et qui était un mouvement circulatoire de conception en conception. L’acte qui fécondait, la fusion sexuelle de deux corps de cellules était à l’origine de la construction de tout individu plural tout comme on le trouvait à l’origine de toute lignée de créatures élémentaires et individuelles ; il se ramenait à lui-même. Car cet acte persistait durant plusieurs générations qui n’avaient pas besoin de lui pour se multiplier en se divisant toujours de nouveau, jusqu’à ce que vînt un instant où les descendants, nés sans le concours du sexe, étaient de nouveau astreints à l’accouplement et où le cycle se refermait. Le multiple royaume de la vie, issu de la fusion des noyaux de deux cellules génératrices, c’était donc la communauté de beaucoup d’individus cellulaires formés sans le concours du sexe ; son accroissement était leur multiplication, et le cycle de la conception se fermait lorsque des cellules sexuelles, éléments développés à la seule fin de la reproduction, s’étaient constituées en lui et trouvaient le chemin d’un mélange qui stimulait à nouveau la vie.

Un volume d’embryologie dans le creux de l’estomac, le jeune aventurier poursuivait le développement de l’organisme à partir de l’instant où le spermatozoïde, – l’un d’entre les nombreux spermatozoïdes, – progressant grâce aux mouvements de nageoires de son arrière-train, heurtait de la pointe de sa tête la membrane de l’œuf, et s’enfonçait dans la vésicule que le vitellus avait ménagée au germe. On ne pouvait imaginer aucune farce ni aucune caricature à laquelle la nature ne se fût complue dans les variantes de ce phénomène constant. Il y avait des animaux dont le mâle était un parasite vivant dans l’intestin de la femelle. Il y en avait d’autres chez lesquels le bras du mâle pénétrait dans le gosier de la femelle pour déposer sa semence, après quoi ce bras coupé et vomi s’enfuyait tout seul sur ses doigts à cette fin unique d’égarer la science qui l’avait longtemps désigné en grec ou en latin comme un être vivant autonome. Hans Castorp entendit se quereller les écoles des ovistes et des animalculistes dont les uns avaient prétendu que l’œuf était une grenouille, un chien ou un homme tout achevé, et que le sperme n’avait fait que déclencher sa croissance tandis que les autres voyaient dans le spermatozoïde qui possédait une tête, des bras et des jambes, un être vivant préfiguré, auquel l’œuf ne servait que de terrain nourricier, jusqu’à ce que l’on se fût accordé à attribuer les mêmes mérites à l’œuf et à la cellule du germe qui étaient issus de cellules primitivement identiques de reproduction. Il voyait l’organisme unicellulaire de l’œuf fécondé sur le point de se transformer en un organisme multicellulaire, en se sillonnant et se segmentant, il voyait les corps des cellules former la blastula dont une paroi s’enfonce en une cavité qui commençait de remplir la fonction de la nutrition et de la digestion. C’était le rudiment du tube digestif, l’animal originel, la gastrula, forme primitive de toute vie animale, forme fondamentale de la beauté charnelle. Ses deux couches épithéliales, l’extérieur et l’intérieur, apparaissaient comme des organes primitifs qui, par des saillies ou des renfoncements, donnaient naissance aux glandes, aux tissus, aux organes des sens, aux prolongements du corps. Une bande de la couche extérieure s’épaississait, se sillonnait en une gouttière, se fermait en un canal médullaire, devenait colonne vertébrale, encéphale. Et, de même que le mucus fœtal se transformait en un tissu fibreux, en un cartilage, par le fait que les nucléoles commençaient à produire, au lieu de mucine, une substance gélatineuse, il voyait en certains endroits les cellules conjonctives tirer des sels calcaires et des substances graisseuses des sucs qui les baignaient, et s’ossifier. L’embryon de l’homme était accroupi, replié sur lui-même, caudifère, à peine différent de celui du porc, avec un énorme tronc digestif et des extrémités rabougries et informes, la larve du visage ployée sur la panse gonflée, et son développement, aux yeux d’une science dont les constatations véridiques étaient sombres et peu flatteuses, n’apparaissait que comme la répétition rapide de la formation d’une espèce zoologique. Passagèrement, il avait des poches branchiales comme une raie. Il semblait permis ou nécessaire de conclure, des stades de développement qu’il parcourait, à l’aspect peu humaniste que l’homme achevé avait offert dans les temps primitifs. Sa peau était pourvue de muscles se contractant pour se protéger des insectes, et couverte d’une toison abondante, l’étendue de sa muqueuse pituitaire était formidable ; ses oreilles écartées, mobiles, et qui prenaient une part importante au jeu de physionomie, avaient été plus aptes à capter le son que nos oreilles présentes. Ses yeux protégés par une troisième paupière cillante, avaient été placés de part et d’autre de la tête, à l’exception du troisième, dont le rudiment était la glande pinéale, et qui avait pu surveiller le zénith. Cet homme possédait en outre un très long conduit intestinal, beaucoup de dents molaires et de cordes vocales au larynx pour beugler ; le mâle avait porté les testicules à l’intérieur du ventre.

L’anatomie dépouillait et préparait aux yeux de notre explorateur les parties du corps humain, elle lui montrait ses muscles, ses tendons et ses fibres superficiels, profonds et sous-jacents – ceux des cuisses, du pied, et surtout du bras et de l’avant-bras, elle lui enseignait les noms latins par lesquels la médecine, cette variante de l’esprit humaniste, les avait noblement et galamment distingués, et le faisait pénétrer jusqu’au squelette, dont la constitution lui ouvrait de nouvelles perspectives sur l’unité de tout ce qui est humain, sur la connexité de toutes les disciplines. Car ici – chose singulière ! – il se trouva ramené à sa profession véritable – ou faut-il dire : ancienne ? – à l’activité scientifique pour un représentant de laquelle il s’était déclaré en arrivant ici aux personnes qu’il avait rencontrées (le docteur Krokovski, M. Settembrini). Pour apprendre quelque chose – peu lui avait importé quoi, – il avait appris dans les universités bien des choses sur la statique, sur les supports flexibles, sur la capacité et sur la construction considérés comme une administration rationnelle du matériel mécanique. Il eût sans doute été puéril de supposer que la science de l’ingénieur, les lois de la mécanique avaient été appliquées à la nature organique, mais on ne pouvait pas davantage prétendre qu’elles avaient été déduites de celle-ci. Elles s’y trouvaient tout simplement reproduites et confirmées. Le principe du cylindre creux régissait la structure des longs os médullaires, de telle façon que l’exact minimum de substance solide y répondait aux besoins statiques. Un corps – avait-on appris à Hans Castorp – qui, répondant aux conditions posées de résistance à la traction et à la compression, n’était composé que d’une armature faite d’une matière résistante, peut supporter la même charge qu’un corps massif de la même composition. De même, au cours de la formation des os médullaires on pouvait observer qu’à mesure que s’ossifiait la surface, les parties intérieures, devenues mécaniquement inutiles, des substances graisseuses, se changeaient en moelle jaune. L’os fémoral était une grue, dans la construction de laquelle la nature organique, par la flexion de la pièce osseuse, avait décrit à un cheveu près les mêmes courbes de compression et de traction que Hans Castorp aurait dû régulièrement tracer s’il avait représenté graphiquement un appareil ayant la même charge. Il le constatait avec satisfaction, car désormais il entretenait avec le fémur, ou avec la nature organique en général, un triple rapport : le rapport lyrique, le rapport médical et le rapport technique, tant était vive l’excitation de son esprit ; et ces trois rapports, lui semblait-il, ne formaient qu’un dans l’ordre humain, ils étaient des variantes d’une seule et même et persistante tendance, des facultés humanistes…

Cependant, l’action du protoplasma restait encore toujours absolument inexplicable ; il semblait interdit à la vie de se comprendre elle-même. La plupart des phénomènes bio-chimiques étaient, non seulement inconnus, mais encore c’était le propre de leur nature d’échapper à la compréhension. On ne savait presque rien de la structure, de la composition de cette unité de vie, que l’on appelait la « cellule ». À quoi servait-il de dénombrer les parties constitutives du muscle mort ? On ne pouvait analyser chimiquement le muscle vivant ; les seules modifications qu’entraînait la rigidité cadavérique suffisaient à enlever toute portée à ces expériences. Personne ne comprenait la nutrition, personne, le principe de la fonction nerveuse. À quelles qualités les papilles gustatives devaient-elles le sens du goût ? En quoi consistaient les excitations différentes de certains nerfs sensitifs par les odeurs ? En quoi consiste l’odeur en général ? L’odeur spécifique des animaux et des hommes tenait à l’évaporation de substances que personne n’aurait su nommer. La composition du liquide sécrété que l’on appelait la sueur était mal éclaircie. Les glandes qui la sécrétaient produisaient des arômes qui jouaient incontestablement un rôle important chez les mammifères et dont on prétendait ne pas connaître la signification pour l’homme. La fonction physiologique de parties apparemment importantes du corps demeurait obscure. On pouvait négliger l’appendice qui était un mystère et que l’on trouvait chez le lapin empli régulièrement d’une bouillie dont on ne pouvait dire ni comment elle en sortait ni comment elle s’y renouvelait. Mais qu’en était-il de la substance blanche et grise de la moelle cérébrale, qu’en était-il du centre de vision qui communiquait avec le nerf optique et avec les couches de matière grise du « pont » ? La moelle cérébrale et épinière était si fragile qu’il n’y avait pas d’espoir de pénétrer jamais sa structure. Qu’était-ce qui, durant le sommeil, dispensait la substance corticale de son activité ? Qu’était-ce qui empêchait l’estomac de se digérer lui-même, ce qui, en effet, se produisait quelquefois dans les cadavres ? On répondait : la vie, un pouvoir de résistance particulier du protoplasma vivant, et l’on faisait semblant de ne pas s’apercevoir que c’était là une explication mystique. La théorie d’un phénomène aussi quotidien que la fièvre était pleine de contradictions. L’accélération des échanges avait pour conséquence une production plus forte de chaleur. Mais pourquoi, en retour, la dépense de chaleur n’augmentait-elle pas, comme c’était le cas en d’autres circonstances ? La paralysie des glandes sudoripares tenait-elle à des contractions de la peau ? Mais ce n’était qu’en cas de frissons de fièvre qu’on pouvait les observer, car, hormis ce cas, la peau était plutôt chaude. Le « coup de chaleur » désignait le système nerveux central comme le siège des causes de l’accélération des échanges, de même que d’une particularité de la peau que l’on se bornait à qualifier d’« anormale » parce qu’on ne savait pas l’expliquer.

Mais que signifiait toute cette ignorance, en regard de la perplexité en proie à laquelle on était devant des phénomènes comme celui de la mémoire, ou de cette mémoire élargie et plus surprenante encore qu’était la transmission héréditaire de qualités acquises ? Il était impossible de concevoir, ou même de pressentir une explication mécanique de ce travail accompli par la substance cellulaire. Le spermatozoïde, qui transmettait à l’œuf les innombrables et complexes particularités propres à l’espèce et à l’individualité du père, n’était visible qu’au microscope, et le grossissement le plus puissant ne suffisait pas à le faire apparaître autrement que comme un corps homogène, ni à permettre de déterminer son origine ; car il apparaissait identique chez les animaux divers. C’étaient là des conditions d’organisation qui obligeaient à supposer qu’il n’en allait pas autrement de la cellule que du corps supérieur qu’elle allait engendrer ; c’est-à-dire qu’elle aussi était déjà un organisme supérieur, lequel, à son tour, se composait de minuscules corps vivants, d’unités de vie individuelles. On passait donc d’un élément que l’on avait supposé le plus petit, à un élément encore plus infinitésimal, on se voyait contraint de décomposer le phénomène élémentaire en des éléments encore inférieurs. Pas de doute : de même que le règne animal se composait de différentes espèces d’animaux, de même que l’organisme animal-humain se composait de tout un règne d’espèces de cellules, de même l’organisme de la cellule se composait d’un nouveau et multiple règne animal d’unités vivantes élémentaires, dont la grandeur était très loin de la limite du visible atteinte par le microscope, d’unités qui croissaient d’elles-mêmes, qui se multipliaient d’elles-mêmes, astreintes par la loi à ne reproduire que leurs semblables et qui servaient de concert, d’après le principe de la division du travail, la forme de vie placée immédiatement au-dessus d’eux.

C’étaient les gènes, les bioplastes, les biophores. Hans Castorp fut enchanté de faire, par cette nuit glacée, leur connaissance, et d’apprendre leurs noms. Mais, excité comme il l’était, il se demanda quelle pouvait être leur nature élémentaire si on les examinait de tout près. Comme ils portaient la vie, ils devaient être organisés, car la vie c’est l’organisation ; or, s’ils étaient organisés, ils ne pouvaient être élémentaires, car un organisme n’est pas élémentaire, il est plural. Ils étaient des unités de vie au-dessous de l’unité de la cellule qu’ils composaient organiquement. Mais s’il en était ainsi, bien que d’une petitesse inimaginable, ils devaient être eux-mêmes construits, organiquement construits, comme des formes de la vie ; car la notion de l’unité vivante était identique au concept de l’ensemble organique d’unités plus petites et inférieures, d’unités de vie organisées en vue d’une vie supérieure. Aussi longtemps que, en les divisant, on rencontrait des unités organiques qui possédaient les qualités de la vie, c’est-à-dire les facultés de s’assimiler, de se développer et de se multiplier, il n’y avait pas de limite. Aussi longtemps qu’il était question d’unités vivantes, on ne pouvait que parler à tort d’unités élémentaires, car la conception de l’unité avait, à l’infini, pour corollaire une unité subordonnée et composante ; et la vie élémentaire, c’est-à-dire quelque chose qui était déjà la vie, mais qui était encore élémentaire, n’existait pas.

Mais bien que la logique n’admît pas son existence, une vie semblable devait-elle, en fin de compte, exister, car l’idée de la génération spontanée, c’est-à-dire d’une vie issue du non-vivant, ne pouvait être rejetée, et cet abîme que l’on cherchait en vain à combler dans la nature extérieure, à savoir l’abîme entre la vie et l’inanimé, devait être en quelque sorte comblé ou franchi au sein organique de la nature. Cette division devait, on ne savait quand, conduire à des unités qui étaient sans doute composées mais qui n’étaient pas encore organisées : unités intermédiaires entre la vie et la non-vie, groupes de molécules formant la transition entre l’organisation vivante et la simple chimie. Mais parvenu à la molécule chimique, on se trouvait de nouveau devant un abîme béant, infiniment plus mystérieux que l’abîme entre la nature organique et inorganique : devant l’abîme qui séparait le matériel de l’immatériel. Car la molécule se composait d’atomes, et l’atome n’était de loin pas assez grand pour pouvoir être qualifié, ne fût-ce que d’extraordinairement minime. C’était une condensation si infime, si minuscule, si précoce et si transitoire de l’immatériel, du pas-encore-matériel, mais de ce qui déjà ressemblait à la matière, à savoir de l’énergie, que l’on ne pouvait déjà plus, que l’on pouvait à peine encore le considérer comme matériel, et qu’il fallait bien plutôt l’imaginer comme un stade liminaire et intermédiaire entre le matériel et l’immatériel. Le problème d’une autre genèse originelle, encore infiniment plus énigmatique et plus aventureuse que la génération spontanée, se posait : celui de l’origine de la matière, issue de l’immatériel. En effet, l’abîme entre la matière et la non-matière demandait à être comblé avec autant et plus d’insistance encore que l’abîme entre la nature organique et inorganique. Il devait nécessairement y avoir une chimie de l’immatériel, des combinaisons immatérielles, d’où était issue la matière, de même que les organismes étaient issus de combinaisons inorganiques, et les atomes pouvaient être les protozoaires et les monades de la matière, d’une substance à la fois matérielle et immatérielle. Mais, parvenus à « ce qui n’est même plus petit », toute mesure vous échappait ; « ce qui n’était même plus petit » était déjà presque de l’« immensément grand » ; et le pas fait vers l’atome apparaissait, sans exagération, comme fatal au suprême degré. Car, à l’instant où la matière achevait de se démembrer et de s’amenuiser, l’univers astronomique s’ouvrait tout à coup devant vos yeux.

L’atome était un système cosmique chargé d’énergie, au sein duquel des corps gravitaient en une rotation frénétique autour d’un centre semblable au soleil, et dont les comètes parcouraient l’aire à des vitesses mesurées en années-lumière, maintenues dans leurs orbites excentriques par le pouvoir du corps central. C’était aussi peu une comparaison que lorsqu’on appelait le corps des êtres multi-cellulaire un « État cellulaire ». La cité, l’État, la communauté sociale organisée d’après le principe de la division du travail étaient non seulement comparables à la vie organique, mais elles la répétaient exactement. De même, se répétait au tréfonds de la nature, s’y reflétait infiniment l’univers stellaire, le macrocosme, dont les groupes, les figures, les nébuleuses, les nuages, pâlis par la lune, flottaient devant les yeux de notre adepte emmitouflé, au-dessus de la vallée scintillante de neige. N’était-il pas permis de penser que certaines planètes du système solaire atomique, – de ces armées et de ces voies lactées de systèmes solaires qui composaient la matière, – que l’un ou l’autre de ces corps célestes intraterrestres se trouvaient dans un état pareil à celui qui faisait de la terre un siège de vie ? Pour un jeune adepte un peu obnubilé qui ne manquait plus tout à fait d’expérience dans le domaine des choses interdites, une telle spéculation n’était non seulement pas extravagante, mais encore séduisante au point de s’imposer avec toute l’apparence logique de la vérité. La « petitesse » des corps stellaires intraterrestres eût été une objection très peu objective, car toute mesure s’était égarée au plus tard à l’instant où le caractère cosmique de ces parcelles infimes s’était révélé, et les conceptions de l’extérieur et de l’intérieur avaient également perdu de leur solidité. Le monde des atomes était un « extérieur » de même que très probablement l’étoile terrestre que nous habitons, considérée organiquement, était un profond « intérieur ». Dans sa hardiesse rêveuse, un savant n’était-il pas allé jusqu’à parler « d’animaux de la voie lactée », de monstres cosmiques, dont la chair, les os et le cerveau se composaient de systèmes solaires ? Mais s’il en était comme le pensait Hans Castorp, tout recommençait à l’instant où l’on croyait être arrivé au terme ! Et peut-être, au tréfonds, au plus secret de sa nature, c’était lui-même qui se retrouvait encore une fois, lui, le jeune Hans Castorp, encore une fois, encore cent fois, chaudement enveloppé, dans une loge de balcon, avec la vue sur le clair de lune d’une nuit glacée dans la haute montagne, étudiant avec des doigts engourdis et une figure brûlante, par intérêt humaniste et médical, la vie du corps.

L’anatomie pathologique, dont il tenait un volume, incliné sous la lumière rouge de sa lampe basse, le renseignait par un texte parsemé d’illustrations sur le caractère des groupes parasitaires de cellules et des tumeurs infectieuses. C’étaient des formes de tissus – et des formes de tissus particulièrement luxuriantes – provoquées par l’irruption de cellules étrangères dans un organisme qui leur était apparu particulièrement accueillant, et qui en quelque manière – il fallait peut-être dire en quelque manière dépravée – offrait à leur croissance des conditions favorables. Non pas que le parasite eût dérobé sa nourriture au tissu qui l’entourait ; mais en se nourrissant comme toute cellule, il produisait des combinaisons organiques, qui apparaissaient étonnamment toxiques et inéluctablement nuisibles pour les cellules de l’organisme qui l’hébergeait. On était parvenu à isoler et présenter sous une forme concentrée les toxines de quelques microorganismes et l’on avait été surpris par les doses infimes de ces corps qui étaient tout simplement des albuminoïdes, mais qui, introduits dans la circulation d’un animal, y déterminaient les phénomènes d’empoisonnement les plus dangereux, et entraînaient une destruction rapide. L’apparence extérieure de cette corruption était une excroissance de tissu, la tumeur pathologique qui constituait la réaction de cellules contre les bacilles établis au milieu d’elles. Des nœud d’une épaisseur de grains de mil se formaient, composés de cellules d’apparence visqueuse entre lesquelles et dans lesquelles les bactéries s’installaient et dont quelques-unes étaient extraordinairement riches en protoplasma, immenses et emplies d’une multitude de noyaux. Mais cette effervescence amenait une ruine rapide, car aussitôt les noyaux de ces cellules monstrueuses commençaient à se recroqueviller et à se décomposer, et leur protoplasma à se lubrifier ; de nouvelles zones voisines de tissus étaient atteintes de cette influence étrangère, des phénomènes d’inflammation se répandaient et attaquaient les vaisseaux voisins ; des globules blancs s’approchaient, attirés par le lieu du désastre ; la mort par coagulation progressait, et cependant les poisons solubles des bactéries avaient depuis longtemps grisé les centres nerveux, l’organisme atteignait une température élevée, et, la poitrine houleuse, il marchait, en chancelant, vers la dissolution.

Voilà pour la pathologie, pour la doctrine de la maladie, pour l’accent de la douleur placé sur le corps, mais en même temps que sur le corps, sur la volupté. La maladie était la forme dépravée de la vie. Et la vie pour sa part ? N’était-elle peut-être, elle aussi, qu’une maladie infectieuse de la matière, de même que ce que l’on pouvait appeler la genèse originelle de la matière, n’était peut-être que maladie, que réflexe et prolifération de l’immatériel ? Le premier pas vers le mal, la volupté et la mort était, sans nul doute, parti de là où, provoqué par le chatouillement d’une infiltration inconnue, cette première condensation de l’esprit, cette végétation pathologique et surabondante de son tissu s’était produite qui, mi-plaisir, mi-défense, constituait le premier degré du substantiel, la transition de l’immatériel au matériel. C’était le péché originel. La deuxième génération spontanée, le passage de l’inorganique à l’organique, n’était plus qu’une dangereuse prise de conscience du corps, de même que la maladie de l’organisme était une exagération enivrée et une accentuation dépravée de sa nature physique : la vie n’était plus qu’une progression sur le sentier aventureux de l’esprit devenu impudique, un réflexe de chaleur de la matière éveillée à la sensibilité, et qui s’était montrée réceptive à cet appel…

Les livres étaient accumulés sur la petite table, l’un était par terre, à côté de la chaise longue, sur la natte de la galerie, et celui que Hans Castorp avait feuilleté en dernier lieu pesait à son estomac, lui coupait le souffle, mais sans que de sa matière grise l’ordre fût allé aux muscles compétents de l’éloigner. Il avait lu la page du haut en bas, son menton avait atteint sa poitrine, les paupières s’étaient fermées sur ses yeux bleus et naïfs. Il voyait l’image de la vie, ses membres florissants, la beauté portée par la chair. Elle avait détaché les mains de sa nuque ; ses bras qu’elle ouvrait, et à l’intérieur desquels, en particulier sous la peau délicate de l’articulation du coude, les vaisseaux, les deux branches des grandes veines se dessinaient, bleuâtres, ces bras étaient d’une inexprimable douceur. Elle se pencha pour lui, vers lui, sur lui, il sentit son odeur organique, sentit le choc de son cœur battant. Une suave chaleur enlaça son cou et tandis que, défaillant de plaisir et d’angoisse, il posait ses mains sur l’extérieur de ses bras, là où la peau tendue sur les triceps était d’une exquise fraîcheur, il sentit sur ses lèvres la succion humide de son baiser.

DANSE MACABRE

Peu de temps après Noël le « gentleman rider » mourut… Mais auparavant il y eut encore Noël, ces deux jours de fête, ou plus exactement, en comptant le Réveillon, ces trois jours que Hans Castorp avait vu approcher en hochant la tête avec un certain effroi, en se demandant comment ils se dérouleraient, et qui, ensuite, avaient point et décru comme des jours ordinaires, avec un matin, un midi, un soir et par un temps moyen (il dégela quelque peu), nullement différents des autres jours de leur espèce. Extérieurement, ils s’étaient quelque peu distingués des autres et avaient, pour le délai prévu, exercé leur domination sur les cerveaux et les cœurs des hommes ; puis, ils étaient devenus un passé récent et de plus en plus lointain, laissant des souvenirs qui se détachaient de la vie quotidienne.

Le fils du conseiller, nommé Knut, vint passer ses vacances auprès de son père, dans l’aile du sanatorium ; c’était un joli garçon dont la nuque saillait aussi déjà quelque peu. On sentait dans l’atmosphère la présence du jeune Behrens. Les femmes se montraient rieuses, coquettes et énervées, et dans leurs conversations il était question de rencontres avec Knut, au jardin, dans la forêt ou dans le quartier du Casino. D’ailleurs, lui-même reçut des visites : un certain nombre de camarades d’université montèrent dans la vallée, six ou sept étudiants qui se logèrent au village, mais prenaient leurs repas chez le docteur et qui parcouraient en groupes toute la contrée. Hans Castorp les évita. Il évita ces jeunes gens et les fuyait avec Joachim lorsqu’il le fallait, car il était peu désireux de les rencontrer. Un monde séparait celui qui faisait partie de « ceux d’en haut » de ces chanteurs, de ces touristes qui brandissaient leurs cannes ; il ne voulait rien entendre, ni savoir d’eux. De plus, la plupart d’entre eux semblaient originaires du Nord ; peut-être se trouvait-il même parmi eux des concitoyens ; et Hans Castorp éprouvait la plus grande appréhension à l’égard de ses concitoyens. Souvent, il envisageait avec répugnance l’éventualité de l’arrivée au Berghof de quelque Hambourgeois, d’autant plus que Behrens avait dit que cette ville fournissait toujours à l’établissement un contingent d’importance. Peut-être s’en trouvait-il parmi les malades gravement atteints ou les moribonds que l’on ne voyait pas. On ne voyait qu’un négociant aux joues creuses qui était assis depuis quelque temps à la table de Mme Iltis et qui devait être originaire de Cuxhaven. Hans Castorp, en pensant à ce voisinage, se réjouit que l’on eût ici si peu de contact avec des pensionnaires qui n’étaient pas vos commensaux, et en outre que son pays natal fût étendu et divisé en sphères très distinctes. La présence indifférente de ce négociant apaisa beaucoup les inquiétudes que lui avait inspirées la pensée qu’il pouvait y avoir ici des Hambourgeois.

Le Réveillon de Noël approchait ; un beau jour il fut imminent, et le lendemain il était là… Six bonnes semaines s’étaient encore écoulées depuis le jour où Hans Castorp s’était étonné qu’ici l’on parlât déjà de Noël : par conséquent autant de temps, – si l’on voulait l’exprimer en chiffres, – qu’avait duré son séjour tout d’abord prévu, plus les trois semaines qu’il avait passées au lit. Et pourtant ces premières six semaines lui avaient semblé un laps de temps considérable, surtout la première partie, jugeait-il à présent, tandis que la quantité égale, aujourd’hui, n’avait presque plus d’importance : les gens de la salle à manger, lui semblait-il, avaient eu raison d’en faire si peu de cas. Six semaines, pas même autant de semaines que la semaine compte de jours, qu’était-ce que cela dès qu’on posait la question de savoir ce qu’était une de ces semaines, un de ces petits circuits du lundi au dimanche et, de nouveau, au lundi ? Il suffisait toujours de supputer la valeur et l’importance de l’unité plus petite la plus voisine, pour comprendre que le total ne pouvait pas produire grand’chose, ce total qui, par surcroît, subissait une abréviation, un recroquevillement et un anéantissement très sensibles. Qu’était-ce qu’un jour, compté par exemple à partir de l’instant où l’on se mettait à table pour le déjeuner, jusqu’au retour de cet instant après vingt-quatre heures ? Rien, quoique ce fussent vingt-quatre heures ! Et qu’était-ce qu’une heure, passée à la cure de repos, en promenade ou à un repas ? (Et cette énumération épuisait à peu près les possibilités de faire passer cette unité de temps.) Toujours rien ! Et le total de ces riens ne valait pas d’être pris au sérieux. La chose ne devenait sérieuse que lorsqu’on descendait l’échelle vers les plus petites mesures : ces sept fois soixante secondes durant lesquelles on tenait le thermomètre entre les lèvres, afin de pouvoir prolonger le graphique de la température, avaient la vie dure et étaient d’un poids peu ordinaire ; elles se dilataient jusqu’à former une petite éternité, elles inséraient des périodes de la plus haute solidité dans la fuite rapide et dans le jeu d’ombres du grand Temps…

Le jour de fête troubla à peine le régime habituel des habitants du Berghof. Quelques jours auparavant, on avait dressé, à droite, sur le côté droit de la salle à manger, près de la table des Russes ordinaires, un svelte sapin, et son arôme qui, à travers l’odeur des plats abondants, atteignait parfois les mangeurs, allumait des reflets pensifs dans les yeux de quelques personnes autour des sept tables. Au dîner du vingt-quatre décembre, le sapin apparut, décoré de fil doré, de boules en verre, de pommes de pin dorées, de petites pommes suspendues dans des filets et de maintes espèces de bonbons, et ses bougies en cire de couleur brûlèrent durant et après le repas. Dans les chambres des malades alités, disait-on, de petits arbres étaient de même allumés ; chacun avait le sien. Et le courrier des colis avait été abondant depuis quelques jours déjà. Joachim Ziemssen et Hans Castorp avaient, eux aussi, reçu des envois de leur pays lointain et plat, des cadeaux soigneusement empaquetés qui s’étaient répandus dans les chambres : vêtements ingénieusement choisis, cravates, bibelots de luxe en cuir et en nickel, ainsi que beaucoup de pâtisseries de Noël, des noix, des pommes, et de la pâte d’amandes, – provisions que les cousins regardaient d’un œil incertain, en se demandant quand arriverait l’instant où ils pourraient en goûter. C’était Schalleen qui avait confectionné le paquet de Hans Castorp, comme il le savait bien ; et c’était elle aussi qui avait fait l’emplette des cadeaux après avoir sérieusement consulté les oncles. Une lettre de James Tienappel y était jointe, sur un épais papier à lettres, mais écrite à la machine à écrire. L’oncle y faisait part des vœux du grand-oncle, et de ses propres vœux de Noël et de guérison, et avec beaucoup de sens pratique il y avait joint les vœux de Nouvel an qui allaient venir avant peu à échéance, comme d’ailleurs en avait usé Hans Castorp lui-même, lorsque, étendu dans son lit, il avait, en temps utile, adressé au consul Tienappel sa lettre de Noël ainsi qu’un rapport sur son état de santé.

L’arbre dans la salle à manger flamboyait, grésillait, parfumait et entretenait dans les cœurs et dans les esprits la conscience de l’heure. On avait fait toilette, les Messieurs étaient en tenue de soirée, on voyait les femmes porter des bijoux que des mains aimantes d’époux pouvaient leur avoir envoyés des pays de la plaine. Clawdia Chauchat, elle aussi, avait remplacé le chandail de laine qui était de mise en ces lieux par une robe habillée ; mais la coupe en avait quelque chose d’arbitraire, ou plutôt de national : c’était un ensemble clair, brodé, muni d’une ceinture, d’un caractère rustique, russe, ou tout au moins balkanique peut-être bulgare, décoré de petites paillettes d’or, et dont les plis nombreux prêtaient à sa silhouette une plénitude particulièrement souple, répondaient à ce que Settembrini appelait volontiers sa « physionomie tartare » ou ses « yeux de loup des steppes ». On était très gai à la table des Russes bien ; c’est de là que partit le premier bouchon de champagne, et toutes les autres tables, ensuite, en commandèrent à leur tour. À la table des cousins, ce fut la grand-tante qui en commanda pour sa nièce et pour Maroussia et qui les régala tous. Le menu était choisi, il se terminait par de la pâtisserie au fromage et par des petits fours ; on le compléta par du café et des liqueurs, et de temps en temps une branche de sapin qui flambait et que l’on devait rapidement éteindre, provoquait une panique stridente et exagérée. Settembrini, vêtu comme d’habitude, se trouva, vers la fin du dîner, assis un instant, avec son cure-dents, à la table des cousins ; il taquina Mme Stoehr et commémora en quelques mots le Fils du Charpentier et le Rabbi de l’humanité dont on simulait aujourd’hui l’anniversaire. Avait-il vraiment vécu, on ne le savait pas avec certitude. Mais ce qui était né en ce temps-là et ce qui avait commencé sa marche victorieuse ininterrompue, c’était l’idée de la valeur de l’âme individuelle, en même temps que l’idée d’égalité, en un mot, c’était la démocratie individualiste. Dans cet esprit, il consentait à vider le verre qu’on avait placé devant lui. Mme Stoehr jugea cette manière de s’exprimer « équivoque et sans âme ». Elle se leva en protestant, et comme on avait déjà commencé de passer au salon, ses compagnons de table suivirent son exemple.

La réunion de ce soir tirait son importance et son animation de la remise des cadeaux au docteur Behrens qui vint pour une demi-heure avec Knut et avec Mlle de Mylendonk. La cérémonie se déroula au salon où se trouvaient les appareils optiques. Le cadeau des Russes consista en un objet en argent, un très grand plat rond au milieu duquel on avait gravé le monogramme du docteur, et qui, cela sautait aux yeux, ne pouvait servir à rien. On pouvait du moins s’étendre sur la chaise longue que les autres pensionnaires avaient offerte, bien qu’elle ne comportât ni housse ni coussin, et fût simplement recouverte d’une toile. Mais son dossier était mobile, et Behrens éprouva son degré de confortable, en s’y étendant de tout son long, son plat inutile sous le bras, en fermant les yeux, et en commençant à ronfler comme une scierie, tout en prétendant être le dragon Fafnir à côté du trésor. Ce fut une jubilation générale. Mme Chauchat, elle aussi, rit de cette scène, ses yeux se plissèrent et sa bouche resta ouverte, exactement, songea Hans Castorp, comme ç’avait été le cas de Pribislav Hippe lorsqu’il lui était arrivé de rire.

Aussitôt après le départ du docteur, on prit place aux tables de jeu. La société russe occupa comme toujours le petit salon. Quelques pensionnaires restaient debout, dans la salle à manger, autour de l’arbre de Noël, regardaient s’éteindre les lumignons dans leurs petites capsules de métal, et croquaient les friandises accrochées aux branches. Aux tables qui étaient déjà mises pour le petit déjeuner, quelques personnes isolées étaient assises, éloignées les unes des autres, accoudées chacune à sa manière et se taisaient chacun pour soi.

Le premier jour de Noël fut humide et brumeux. C’étaient des nuages, dit Behrens, qui les entouraient. Il n’y avait jamais de brouillard ici en haut. Mais nuages ou brouillard, l’humidité était pénétrante. La neige étendue dégelait en surface, devenait poreuse et gluante. La figure et les mains, durant la cure, s’engourdissaient d’une façon beaucoup plus pénible que par temps de gel et de soleil.

La journée fut marquée par une soirée musicale, un véritable concert, avec des rangées de chaises et des programmes imprimés, qui fut offert à ceux d’en haut par la direction du Berghof. Ce fut un récital de chansons donné par une cantatrice professionnelle qui était établie et enseignait à Davos. Elle portait deux médailles en bordure du décolleté de sa robe de soirée, avait des bras qui ressemblaient à des cannes, et une voix dont le timbre, singulièrement sourd, renseignait d’une manière attristante sur les raisons de son séjour en ce lieu. Elle chanta :

Je porte avec moi

Mon amour.

Le pianiste qui l’accompagnait était également un habitant de Davos… Mme Chauchat était assise au premier rang, mais profita du premier entracte pour se retirer, de sorte que Hans Castorp, à partir de ce moment, put, le cœur tranquille, prêter l’oreille à la musique (de toute façon c’était de la musique), en suivant le texte des chansons, imprimé sur le programme. Pendant quelque temps Settembrini resta assis à son côté, puis l’Italien, lui aussi, disparut, après avoir fait quelques remarques élastiques et plastiques sur le bel canto de la cantatrice du cru, et après avoir exprimé sa satisfaction satirique de ce que ce soir, l’on se fût retrouvé si fidèlement et si sympathiquement ensemble. À vrai dire Hans Castorp se sentit soulagé lorsque tous deux furent partis, la femme aux yeux bridés et le pédagogue, et qu’il put en toute liberté accorder son attention aux chansons. Il jugea bon que dans le monde entier, jusque dans les circonstances les plus spéciales, l’on fît de la musique, probablement même au cours d’expéditions polaires.

Le deuxième jour de Noël ne se distingua plus en rien d’un dimanche, ou même d’un jour de semaine ordinaire, si ce n’est par la légère conscience que l’on prenait de sa présence, et lorsqu’il fut passé, la fête de Noël se trouva reléguée dans le passé, ou plus exactement dans un lointain avenir, à une distance d’un an ; douze mois s’écouleraient de nouveau, à l’issue desquels Noël se renouvellerait, c’est-à-dire, à bien compter, seulement sept mois de plus que Hans Castorp n’en avait déjà passé ici.

Mais aussitôt après la Noël de cette année, encore avant le Nouvel an, le « gentleman rider » mourut. Les cousins l’apprirent par Alfreda Schildknecht, dite sœur Bertha, l’infirmière du pauvre Fritz Rotbein, qui leur conta dans le couloir cet événement traité avec beaucoup de discrétion. Hans Castorp y prit une part vive et insistante, d’abord parce que les manifestations de vie du gentleman rider avaient fait partie des premières impressions qu’il avait reçues ici – de celles qui, les premières, lui semblait-il, avaient provoqué cette sensation de chaleur à la peau de son visage, laquelle, depuis lors, avait persisté, – ensuite, pour des raisons morales, voire, d’ordre spirituel. Joachim s’engagea en une longue conversation avec la diaconesse qui se cramponna avec reconnaissance à ce dialogue et à cet échange de vues. C’était un miracle, dit-elle, que le gentleman eût encore survécu aux jours de fête. Depuis longtemps, il s’était montré un dur-à-cuire, mais personne n’avait compris au moyen de quoi il avait respiré ces derniers temps. Il est vrai que depuis de longs jours il ne s’était plus maintenu que grâce à des quantités prodigieuses d’oxygène : dans la seule journée d’hier il avait consommé quarante ballons à six francs pièce. Cela avait dû coûter cher, comme ces messieurs pouvaient s’en rendre compte, et il fallait en outre considérer que sa femme, dans les bras de laquelle il était mort, restait absolument sans ressources. Joachim blâma ces dépenses. À quoi bon cette prolongation coûteuse et artificielle de la souffrance, dans un cas tout à fait désespéré ? On ne pouvait pas reprocher à cet homme d’avoir absorbé à l’aveuglette ce gaz vivifiant et précieux qu’on lui avait administré. Mais ceux qui le traitaient auraient dû se montrer plus raisonnables et, bon gré mal gré, le laisser aller son chemin inévitable, indépendamment des contingences, et à plus forte raison en des circonstances pareilles. Les vivants n’avaient-ils pas eux aussi leurs droits ? Et ainsi de suite. Mais Hans Castorp le contredit avec vigueur. Il reprocha à son cousin de parler presque comme Settembrini, sans respect ni pudeur devant la souffrance. Le gentleman rider n’était-il pas mort ? C’en était fini de rire, on ne pouvait faire autre chose pour prouver son sérieux, et un mourant avait droit à tout le respect et à tous les honneurs ; Hans Castorp persistait à le soutenir. Il espérait que, du moins, Behrens n’aurait pas querellé le cavalier et tempêté à sa manière impie. Il n’y avait pas eu lieu, déclare la Schildknecht. Il est vrai que le gentleman avait encore fait au dernier moment une petite tentative de fuite, et qu’il avait voulu sauter en bas de son lit. Mais une simple remarque sur l’inutilité d’une telle entreprise avait suffi à le remettre à la raison.

Hans Castorp se dérangea pour voir le défunt. Il le fit, pour tenir tête au système établi qui consistait à faire mystère de ces événements, parce qu’il méprisait cette volonté égoïste d’ignorer, de ne pas voir et de ne pas entendre ce qui avisait aux autres, et parce qu’il voulait la contredire par un acte. À table, il avait tenté d’amener la conversation sur ce décès, mais il s’était heurté à une hostilité si unanime et si entêtée envers ce sujet, qu’il en avait été confondu et indigné. Mme Stoehr s’était montrée presque grossière. Quelle mouche l’avait piqué pour qu’il se permît de parler d’une chose pareille, lui avait-elle demandé, et quelle éducation avait-il donc reçue ? Le règlement de la maison les mettait à l’abri, eux, les pensionnaires, de tout contact avec de telles histoires ; et voici qu’un de ces blancs-becs en parlait à haute voix, et cela à l’heure du rôti, et en présence du docteur Blumenkohl que, du jour au lendemain, le même sort pouvait atteindre (cela, ajouté à voix basse). Si le fait se renouvelait, elle porterait plainte. C’est à la suite de cela que Hans Castorp avait décidé (et avait exprimé sa décision) de rendre quant à lui les derniers honneurs à ce compagnon défunt par une visite et une discrète oraison à son chevet, et il avait su déterminer Joachim à l’accompagner.

Par l’entremise de sœur Alfreda ils eurent accès dans la chambre mortuaire qui était située au premier étage, au-dessous de leurs propres chambres. La veuve les reçut, une petite blonde ébouriffée, épuisée par les veilles, un mouchoir devant la bouche, avec un nez rouge et un épais manteau en laine dont elle avait relevé le col, car il faisait très froid dans la chambre. On avait fermé le chauffage, la porte du balcon était ouverte. À voix basse, les jeunes gens dirent les paroles qui convenaient, puis douloureusement conviés par un geste de la main, ils traversèrent la chambre vers le lit, à pas dignes et fléchissants, sans s’appuyer sur les talons, ils avancèrent, et restèrent en contemplation devant la couche du mort, chacun à sa manière : Joachim au garde à vous, saluant d’une demi-inclinaison du corps, Hans Castorp en une attitude abandonnée et perdu dans ses pensées, les mains croisées devant lui, la tête sur l’épaule, avec une expression semblable à celle qu’il avait en écoutant la musique. La tête du gentleman rider était appuyée assez haut de sorte que le corps, cette longue charpente et ce circuit de vie multiple, avec les pieds saillants à l’extrémité de la couverture, paraissait d’autant plus plat, presque d’une platitude de planche. Une couronne de fleurs était posée dans la région des genoux, et la branche de palmier qui s’en détachait touchait les grandes mains jaunes et osseuses qui étaient jointes sur la poitrine affaissée. Jaunes et osseux étaient aussi le visage avec le crâne chauve, le nez bossué, les pommettes saillantes et la moustache touffue d’un blond roux dont l’épaisseur accusait les creux gris et hérissés des poils des joues. Les yeux étaient fermés d’une certaine manière peu naturelle, – on les avait fermés, se dit Hans Castorp, ils ne s’étaient pas fermés, – on appelait cela rendre les derniers offices, bien que cela se fît bien plutôt par égard pour les survivants que pour l’amour du mort. Il fallait, du reste, s’y prendre à temps, aussitôt après la mort ; car, lorsque la myosine s’était déjà formée dans les muscles, ce n’était plus possible, et le mort était couché là et regardait fixement, et c’en était fait de cette image délicate du sommeil.

C’est en expert se sentant dans son élément à bien des égards, que Hans Castorp restait debout près du lit, compétent, mais pieux. « Il semble dormir », dit-il, par humanité, bien qu’il y eût de grandes différences. Puis, d’une voix décemment assourdie, il engagea une conversation avec la veuve du gentleman rider, s’informa du martyre de son époux, de ses derniers jours et de ses derniers instants, du transport du corps en Carinthie qui devait avoir lieu, par des questions qui témoignaient de sa sympathie et de son initiation mi-médicale, mi-spirituelle et morale, à ces questions. La veuve, s’exprimant en son langage autrichien traînant et nasillard, tout en poussant par instants des sanglots, trouva surprenant que des jeunes gens fussent disposés à s’intéresser ainsi à la douleur d’autrui ; à quoi Hans Castorp répondit que son cousin et lui étaient eux-mêmes malades, que quant à lui, il avait été souvent debout près du lit de mort de ses parents, qu’il était orphelin de père et de mère, et par conséquent de longue date familiarisé en quelque sorte avec la mort. Elle lui demanda quelle profession était la sienne. Il répondit qu’il « avait été » ingénieur. Avait été ? Avait été, en ce sens qu’à présent la maladie et un séjour d’une durée indéterminée ici étaient survenus, ce qui était une coupure importante et peut-être même un tournant de l’existence, on ne pouvait jamais savoir, (Joachim le regarda avec un effroi interrogateur.) Et Monsieur votre cousin ? – Il voulait se faire soldat dans la plaine. Il était aspirant. Oh ! dit-elle, le métier militaire est en effet un métier qui inclinait au sérieux, un soldat peut dans des circonstances données entrer en contact assez direct avec la mort, et il fait sans doute bien de s’habituer de bonne heure à son aspect. Elle congédia les jeunes gens avec reconnaissance et en ayant repris une contenance aimable faite pour inspirer le respect, eu égard à sa situation pénible et au chiffre élevé de la facture d’oxygène que son mari lui avait léguée. Les cousins remontèrent à leur étage. Hans Castorp se montra satisfait de la visite et ému par les impressions qu’il avait reçues.

– Requiescat in pace, dit-il. Sit tibi terra levis. Requiem aeternam dona ei, Domine[6]Vois-tu, lorsqu’il est question de la mort ou qu’on parle à des morts, ou de morts, le latin reprend ses droits, c’est la langue officielle dans ces circonstances-là, on voit comme la mort est une chose particulière. Mais ce n’est pas par une courtoisie humaniste que l’on parle le latin en son honneur, la langue des morts n’est pas du latin scolaire, tu comprends, elle est d’un tout autre esprit, d’un esprit en quelque sorte opposé. C’est du latin sacré, un dialecte de moines, le Moyen Âge, un chant sourd, monotone et comme souterrain. Settembrini n’y prendrait aucun plaisir, ce n’est pas ce qu’il faut aux humanistes républicains et pédagogues, cela relève d’un autre esprit, de l’autre esprit. Il trouve qu’il faut mettre au clair les différentes tendances ou attitudes de l’esprit ; il y en a deux : l’attitude libre et l’attitude pieuse. Elles ont toutes deux leurs avantages, mais ce que j’ai sur le cœur contre l’attitude libre, celle de Settembrini, veux-je dire, est qu’elle prétend à elle seule accaparer toute la dignité humaine ; voilà qui est exagéré. L’autre attitude comporte aussi beaucoup de dignité humaine, elle est faite de décence, de haute tenue et de noble cérémonial et même plus encore que l’attitude libre, bien qu’elle tienne particulièrement compte de la faiblesse et de la fragilité humaine et que la pensée de la mort et de la pourriture y joue un rôle important. As-tu déjà vu au théâtre Don Carlos[7]et comment les choses se passent à la cour espagnole lorsque le roi Philippe fait son entrée, tout en noir, avec l’ordre de la Jarretière et la Toison d’Or, et qu’il retire lentement son chapeau qui ressemble déjà presque à nos melons ? Il le tire vers en haut et dit : « Couvrez-vous, mes grands » ou quelque chose d’analogue, d’un air infiniment compassé. Il faut bien en convenir, il ne peut pas être question là-dedans de laisser-aller et de mœurs négligées, au contraire, et la reine elle aussi, dit : « Dans ma France, c’était tout différent. » Naturellement, elle trouve tout cela trop méticuleux et trop compliqué, elle voudrait une existence plus familière, plus humaine. Mais que veut dire : « humain » ? Tout est humain. La dévotion espagnole et ce côté humble, solennel et compassé est un genre très digne d’humanité, me semble-t-il, et d’autre part, ce mot « humain » peut couvrir tous les relâchements et toutes les négligences.

– Sur ce point je te donne raison, dit Joachim. Moi non plus je ne peux pas souffrir le laisser-aller et la négligence. De la discipline, il en faut.

– Oui, tu dis cela en militaire et je t’accorde que dans le service militaire on s’entend à ces choses-là. La veuve a eu tout à fait raison de dire de votre métier qu’il est d’une nature grave car il faut toujours que vous envisagiez le pire et que vous soyez prêts à avoir affaire à la mort. Vous avez l’uniforme qui est ajusté et net et comporte un col raide ; cela vous donne de la tenue. Et puis vous avez votre hiérarchie et l’obéissance et vous vous rendez les honneurs les uns aux autres d’une manière méticuleuse, cela se fait dans l’esprit espagnol, par dévotion, au fond cela me plaît assez. Chez nous autres civils, cet esprit devrait régner davantage, dans nos mœurs et dans notre manière d’être, je préférerais cela, je trouverais cela séant. Je trouve que le monde et la vie sont ainsi faits que l’on devrait toujours se vêtir de noir, avec une collerette empesée au lieu de col, et entretenir des rapports graves, réservés et formalistes, tout en pensant à la mort, c’est cela qui me conviendrait, je trouverais cela moral. Vois-tu, c’est encore une erreur et une présomption de Settembrini, je suis content que la conversation m’amène à en parler. Il s’imagine non seulement avoir un monopole de la dignité humaine, mais encore de la morale, avec son « activité pratique » et avec ses « fêtes dominicales et progressistes » (comme si, justement, le dimanche on ne pensait pas à tout autre chose qu’au progrès !), et avec sa suppression systématique des souffrances, dont tu ne sais d’ailleurs rien, mais il m’en a parlé pour m’instruire, il veut les supprimer systématiquement au moyen d’un dictionnaire. Et si cela me paraît justement immoral, alors quoi ? Naturellement, je n’irai pas le lui dire à lui, il me désarme par sa manière plastique de s’exprimer et dit : « Je vous mets en garde, ingénieur ! » Mais on a bien le droit de penser ce qu’il vous plaît. « Sire, accordez la liberté de pensée ! » Je veux te dire quelque chose, conclut-il. (Ils étaient arrivés dans la chambre de Joachim, et Joachim s’apprêtait à se coucher.) On vit ici porte à porte avec des gens mourants et avec les pires souffrances et martyres. Or, non seulement on fait comme si cela ne vous regardait pas, mais encore on vous ménage et on vous protège pour que vous n’entriez jamais en contact avec cela et que vous n’en voyiez rien, et le gentleman rider, ils le feraient de nouveau disparaître en cachette, pendant que nous goûterions ou que nous déjeunerions. Je trouve cela immoral. La Stoehr s’est déjà mise en colère lorsque j’ai fait allusion à ce décès, mais c’est trop bête pour moi et elle a beau être dépourvue de la moindre culture et croire que « Leise, leise, fromme Weise » est un air de Tannhaüser, comme cela lui est arrivé l’autre jour à table, elle devrait pourtant avoir des sentiments un peu plus moraux, et les autres aussi. J’ai donc décidé de m’occuper davantage, à l’avenir, des grands malades et des moribonds de la maison, cela me fera du bien. Cette visite déjà m’a, dans une certaine mesure, fait du bien. Le pauvre Reuter, autrefois, au numéro vingt-cinq, que j’ai vu les premiers jours de mon séjour, doit être depuis longtemps allé ad penates et on a dû l’emporter discrètement, à ce moment-là déjà il avait des yeux si exagérément grands. Mais il y en a bien d’autres, la maison en est pleine, il ne manque pas d’arrivants, et sœur Alfreda ou la Supérieure, ou même Behrens en personne nous aideront volontiers à faire la connaissance de quelques-uns, cela doit pouvoir se faire sans difficulté. Suppose que ce soit l’anniversaire de quelque moribond, et que nous l’apprenions, il y a moyen d’apprendre ces choses. Bon, nous envoyons à notre homme ou à notre femme – à lui ou à elle, c’est selon, – un pot de fleurs dans sa chambre, une attention de deux compagnons anonymes, – meilleurs vœux de guérison – le mot guérison par simple politesse reste toujours indiqué. Naturellement, on finit par nous nommer à l’intéressé, et lui ou elle, dans sa faiblesse, nous fait dire par la porte un aimable bonjour, nous invite peut-être un instant dans sa chambre, et nous échangeons encore quelques paroles humaines avec lui avant qu’il ne disparaisse. C’est ainsi que je vois cela. Es-tu d’accord ? Pour ma part, j’ai décidé de le faire en tout cas.

Joachim, en effet, ne trouva pas grand’chose à objecter à ces projets.

– C’est contraire au règlement de la maison, dit-il, tu fais une sorte de révolution. Mais, exceptionnellement et pour une fois que tu exprimes un désir, Behrens te donnera peut-être bien son autorisation. Tu peux d’ailleurs invoquer ton intérêt pour la médecine.

– Oui, il y a encore cela, dit Hans Castorp, car en effet c’étaient des motifs complexes qui lui avaient inspiré ce désir. La protestation contre l’égoïsme qui régnait ici n’était qu’un d’entre ces motifs. Ce qui l’avait poussé, c’était aussi le besoin de son esprit de prendre au sérieux la vie et la mort et de pouvoir les honorer, besoin qu’il espérait satisfaire et fortifier en s’approchant des grands malades et des mourants, pour compenser les affronts innombrables auxquels ce besoin se trouvait par ailleurs exposé à chaque pas, chaque jour et à toute heure, et qui confirmait parfois d’une manière choquante certains jugements de Settembrini. Les exemples ne s’offrent à nous que trop nombreux ; si l’on avait interrogé Hans Castorp, il aurait peut-être parlé, en premier lieu, de ceux des pensionnaires du Berghof qui, de leur propre aveu, n’étaient malades en aucune façon et qui étaient venus tout à fait volontairement, sous le prétexte officiel d’une légère fatigue, mais en réalité pour leur plaisir, et qui vivaient ici parce que la forme d’existence des malades leur agréait, comme cette veuve Hessenfeld que nous avons déjà mentionnée incidemment, une femme pétulante dont la passion était de parier. Elle pariait avec les Messieurs, pariait sur tout et à propos de tout, pariait sur le temps qu’il allait faire, sur les plats que l’on servirait, sur le résultat des consultations générales et sur le nombre de mois de traitement que l’on ajouterait à chacun, sur certains champions de bobsleigh, de patins ou de skis lors de matches sportifs, sur l’issue des intrigues amoureuses qui s’engageaient entre les pensionnaires, et sur cent autres choses absolument négligeables et indifférentes. Elle pariait du chocolat, du champagne et du caviar, que l’on mangeait ensuite en festoyant au restaurant, de l’argent, des billets de cinéma et même des baisers à prendre ou à recevoir, bref, par cette passion elle apportait beaucoup de tension et de vie dans la salle à manger. Eh bien, le jeune Hans Castorp ne voulait naturellement pas prendre ces manèges au sérieux : leur seule existence lui semblait déjà porter atteinte à la dignité de ce lieu de souffrances.

Car c’est à protéger cette dignité et à la maintenir à ses propres yeux qu’il s’efforçait honnêtement, quelque peine qu’il éprouvât à le faire, après avoir passé presque la moitié d’une année parmi ceux d’en haut. Sa connaissance, devenue peu à peu plus grande, de leur vie et de leur activité, de leurs conceptions, n’étaient guère de nature à encourager son bon vouloir. Il y avait là ces deux jeunes gommeux maigres, âgés de dix-sept et de dix-huit ans, surnommés « Max et Moritz », dont les sorties quotidiennes pour aller boire ou jouer au poker alimentaient les conversations des dames. Récemment, c’est-à-dire environ huit jours après le Nouvel An (car il ne faut pas oublier que, tandis que nous racontons, le temps progresse sans arrêt et poursuit son cours silencieux), au petit déjeuner, la nouvelle s’était répandue qu’au matin le baigneur avait trouvé les deux jeunes gens étendus sur leurs lits en habits de soirée fripés. Hans Castorp rit, lui aussi ; mais si sa bonne volonté en était confondue, combien plus encore le fut-elle par les aventures de l’avocat Einhuf de Juterborg, un homme de quarante ans environ, à la barbiche pointue et aux mains couvertes de poils noirs, qui depuis quelque temps occupait à la table de Settembrini la place du Suédois rétabli et qui non seulement rentrait ivre chaque nuit, mais qui récemment n’était pas même rentré du tout, et que l’on avait trouvé allongé dans le pré. Il passait pour un libertin dangereux et Mme Stoehr désignait du doigt la jeune femme – du reste fiancée en pays plat – qu’à une certaine heure on avait vu pénétrer dans la chambre de Einhuf, vêtue seulement d’un manteau de fourrure sous lequel elle n’avait qu’une culotte de jersey. C’était scandaleux, non pas seulement au nom de la morale en général, mais c’était scandaleux et offensant pour Hans Castorp personnellement, eu égard à ses efforts spirituels. À cela s’ajoutait qu’il ne pouvait penser à la personne de l’avocat, sans songer simultanément à Fraenzchen Oberdank, cette petite jeune fille à la raie bien tracée que voici quelques semaines sa mère, une digne provinciale, avait amenée ici. Lors de son arrivée et après la consultation médicale, Fraenzchen Oberdank avait passé pour un cas bénin ; mais soit qu’elle eût commis des imprudences, soit que ce fût précisément un de ces cas dans lesquels l’air n’était pas seulement bon contre la maladie, mais avant tout bon pour elle, soit encore que la petite eût été engagée dans des intrigues ou des tribulations qui lui avaient fait du tort, quatre semaines après son arrivée il se produisit que, venant d’une nouvelle consultation et en entrant dans la salle à manger, elle lança son mouchoir en l’air et s’écria d’une voix claire : « Hourra, il faut que je reste une année entière », sur quoi un rire avait éclaté dans toute la salle. Mais quinze jours plus tard, le bruit avait couru que l’avocat Einhuf avait agi comme un gredin envers Fraenzchen Oberdank. D’ailleurs, cette expression vient de nous, ou tout au moins de Hans Castorp, car les porteurs de ce message ne le jugèrent sans doute pas d’un caractère assez inédit pour s’en émouvoir en termes aussi vifs. De plus, ils donnèrent à entendre en haussant les épaules que, pour de telles choses, il fallait être deux, et que sans doute rien ne s’était fait sans l’assentiment et le désir de l’intéressée. Du moins, fut-ce là l’attitude et la tendance morale de Mme Stoehr en présence de l’affaire en question.

Caroline Stoehr était effrayante. Si quelque chose troublait Hans Castorp dans ses honnêtes efforts spirituels, c’était la manière d’être de cette femme. Ses lapsus continuels auraient suffi. Elle disait : « agomie » au lieu d’« agonie », « insoliste » pour « insolite » et débitait les plus effroyables sottises sur les phénomènes astronomiques qui déterminaient une éclipse solaire. Elle qualifia de « calamineuse » la quantité de neige, et un jour elle provoqua l’étonnement prolongé de Settembrini en disant qu’elle était en train de lire un ouvrage emprunté à la bibliothèque de l’établissement : « Benedetto Cenelli, dans la traduction de Schiller[8] » ! Elle affectionnait les tournures qui donnaient sur les nerfs du jeune Castorp par leur platitude ou leur vulgarité de locutions à la mode du jour. Et comme l’expression « épatant » que le langage à la mode avait longtemps substituée à l’expression « parfait » ou « étonnant », apparaissait complètement usée, vieillie et vidée de toute saveur, elle se jeta sur la dernière locution à la mode à savoir « c’est formidable », et dès lors, sérieusement ou ironiquement, elle trouva tout « formidable », la piste de luge, l’entremets et la température de son propre corps, ce qui semblait également répugnant. À cela s’ajoutait sa manie de jaser qui dépassait la mesure. D’ailleurs, lorsqu’elle racontait que Mme Salomon portait aujourd’hui sa plus précieuse combinaison de dentelles, parce qu’elle était convoquée à la consultation, et qu’en cette circonstance elle se présentait au médecin en linge fin, cela pouvait être exact. Hans Castorp lui-même avait eu l’impression que la procédure de l’auscultation faisait, indépendamment de son résultat, plaisir aux femmes, et qu’elles se paraient ce jour-là avec une coquetterie particulière. Mais que pouvait-on dire lorsque Mme Stoehr assurait que Mme Redisch, de Posnanie, que l’on soupçonnait de souffrir de la tuberculose de la moelle épinière, devait une fois par semaine aller et venir pendant dix minutes, complètement nue, devant le docteur Behrens ? L’invraisemblance de ce racontar égalait presque son inconvenance, mais Mme Stoehr s’y obstinait et jurait ses grands dieux qu’elle disait vrai, bien que l’on eût peine à comprendre que la pauvre dépensât tant de zèle, d’insistance et d’entêtement à de telles choses, alors qu’elle avait fort à faire avec ses propres soucis. Car, dans l’intervalle, des accès de peur et de larmoyante inquiétude l’agitaient, lesquels tenaient apparemment à un accroissement de sa prétendue « lassitude » ou à l’ascension de sa courbe. Elle arrivait à table en sanglotant, ses joues gercées et rouges inondées de larmes, et pleurait dans son mouchoir, en disant que Behrens avait décidé de l’envoyer au lit, mais qu’elle voulait savoir ce qu’il avait dit derrière son dos, ce qu’elle avait, ce qu’il en était d’elle, qu’elle voulait voir la vérité en face. À son effroi, elle avait remarqué un jour que le pied de son lit était orienté vers la porte d’entrée et elle faillit avoir des convulsions en faisant cette découverte. On ne comprit pas aussitôt sa colère et son épouvante, en particulier Hans Castorp ne se l’expliqua pas tout de suite. Et puis après ? Comment donc ? Pourquoi le lit ne devait-il pas être placé comme il l’était ? – Mais pour l’amour de Dieu, ne comprenez-vous donc pas ? « Les pieds devant ! » Désespérée, elle fit du scandale, et il fallut immédiatement déplacer le lit, bien que, dorénavant, elle eût la lumière en pleine figure, ce qui gênait son sommeil.

Tout cela n’était pas sérieux ; cela favorisait très peu les aspirations spirituelles de Hans Castorp. Un incident effrayant qui, à ce moment-là, se produisit pendant un repas fit sur le jeune homme une impression particulièrement profonde. Un pensionnaire encore assez nouveau, le professeur Popof, un homme maigre et silencieux, qui avait pris place à la table des Russes bien, avec sa fiancée, également maigre et silencieuse, fut pris, au milieu du repas, d’une violente crise d’épilepsie, s’écroula à terre, auprès de sa chaise, avec ce cri dont on a souvent dépeint le caractère démoniaque et inhumain et se débattit avec les plus effrayantes contorsions des bras et des jambes. Circonstance aggravante, c’était justement le poisson que l’on venait de servir, de sorte que l’on devait craindre que Popof n’avalât une arête de travers dans les convulsions de sa crise. Le désordre fut indescriptible. Les femmes, Mme Stoehr en tête, mais sans que Mmes Salomon, Redisch, Hessenfeld, Magnus, Iltis, Lévi, etc., le lui eussent cédé en rien, tombèrent dans les états les plus variés, de telle sorte qu’elles faillirent égaler M. Popof. Leurs cris étaient stridents. On ne voyait que des yeux convulsivement fermés, des bouches ouvertes, et des corps tordus. Une seule d’entre elles préféra s’évanouir en silence. Il y eut des accès d’étouffement, parce que tout le monde avait été surpris par cet événement violent au moment de mâcher et d’avaler. Une partie des pensionnaires prit la fuite par toutes les portes que l’on pouvait atteindre, même par les portes de la terrasse, bien qu’il fît dehors un froid humide. Mais cet incident avait un caractère étrange et choquant, tout effrayant qu’il fût, surtout parce qu’on ne put s’empêcher de le rapprocher de la dernière conférence du docteur Krokovski. En effet, l’analyste, au cours de ses derniers développements sur l’amour considéré comme agent pathogène, avait parlé le lundi précédent de l’épilepsie, et s’était exprimé sur ce mal, où l’humanité avait vu en des temps préanalytiques tour à tour une épreuve divine, voire prophétique et une possession par le démon, en termes mi-poétiques, mi-scientifiques et impitoyables comme d’un « équivalent de l’amour » et comme d’un « orgasme du cerveau », bref, l’avait rendu suspect dans un sens tel que ses auditeurs durent interpréter la conduite du professeur Popof, cette illustration de la conférence, comme une confession crapuleuse et comme un scandale mystérieux ; et ainsi la fuite des femmes qui se dérobaient à ce spectacle exprimait une certaine pudeur. Le docteur Behrens lui-même assistait à ce repas, et ce fut lui qui, avec Mlle de Mylendonk et quelques jeunes dîneurs solides, entraîna l’extatique, bleu écumant, raide et défiguré, comme il l’était, hors de la salle dans le hall, où l’on vit les médecins, la supérieure et d’autres membres du personnel, s’empresser pendant quelque temps encore autour du malade évanoui, que l’on emporta ensuite sur un brancard. Mais très peu de temps après, on put revoir M. Popof silencieux et réjoui, assis auprès de sa fiancée, également silencieuse et réjouie, à la table des Russes bien, et finir le dîner comme s’il n’était rien arrivé !

Hans Castorp avait assisté à cet événement avec tous les signes d’un effroi déférent, mais au fond, – que Dieu l’assiste ! – il ne réussissait pas à prendre cela très au sérieux. Sans doute, Popof eût-il pu étouffer en avalant sa bouchée de poisson, mais en réalité il n’avait pas étouffé, malgré la furie de son paroxysme, il avait quand même fait un peu attention au plus secret de lui-même. À présent il était là, tout dispos, il finissait de manger, et se comportait comme s’il ne venait pas d’être en proie à la frénésie la plus meurtrière et la plus démente ; sans doute même ne s’en souvenait-il pas. Mais son apparence n’était pas faite pour confirmer le respect qu’éprouvait Hans Castorp devant la souffrance. Elle aussi multipliait, à sa manière, les impressions de libertinage peu sérieux auxquelles il se trouvait malgré lui exposé ici et qu’il s’efforçait de surmonter en se consacrant davantage – contrairement à l’usage établi – aux grands malades et aux moribonds.

À l’étage des cousins, non loin de leurs chambres, une jeune fille était couchée, du nom de Leila Gerngross qui, d’après les informations de sœur Alfreda, était mourante. En l’espace de dix jours elle avait eu quatre violentes hémorragies, et ses parents étaient arrivés, pour la ramener peut-être encore vivante. Mais cela ne semblait pas praticable. Le conseiller déclara que la pauvre petite Gerngross ne pouvait être transportée. Elle avait seize ou dix-sept ans. Hans Castorp estima que l’occasion s’offrait à lui de réaliser son projet du pot de fleurs et des vœux de guérison. Sans doute, n’était-ce pas l’anniversaire de Leila, que, d’après les prévisions humaines, elle ne verrait probablement plus, car, ainsi que Hans Castorp avait réussi à l’apprendre, cette date ne reviendrait qu’au printemps. Mais, à son avis, ce ne devait pas être là un obstacle à cet hommage de respect et de pitié. Lors d’une de leurs promenades de midi, aux environs du Casino, il entra avec son cousin dans une boutique de fleuriste dont il respira d’une poitrine émue l’atmosphère humide chargée d’une odeur de terre et de parfums, et il fit l’emplette d’un joli pot d’hortensias, qu’il envoya à la jeune moribonde, anonymement, « de la part de deux voisins de chambre, avec leurs meilleurs vœux de guérison ». Il le fit avec un empressement joyeux, agréablement grisé par l’arôme des plantes, par la tiédeur de l’endroit qui, après le froid du dehors, faisait larmoyer ses yeux, le cœur battant, et en éprouvant toute la témérité aventureuse et opportune de cette entreprise insignifiante à laquelle il prêtait en secret une portée symbolique. Leila Gerngross n’avait pas d’infirmière spéciale, mais était confiée aux soins immédiats de Mlle von Mylendonk et des médecins. Toutefois, la sœur Alfreda avait accès chez elle, et rendit compte aux jeunes gens de l’effet qu’avait produit leur attention. Dans l’univers borné où la confinait son état, la petite avait pris un plaisir puéril à ce témoignage d’amitié provenant d’inconnus. La plante était près de son lit, elle la caressait des yeux et des mains, veillait à ce qu’on l’arrosât, et même lorsque les pires accès de toux la torturaient, ses yeux tourmentés y restaient suspendus. Ses parents, le commandant en retraite Gerngross et sa femme, avaient également été touchés et agréablement surpris, et comme ils ne pouvaient même pas essayer de deviner le nom des donateurs, faute de connaître qui que ce fût dans la maison, Mlle Schildknecht, comme elle l’avoua, n’avait pu se retenir de lever le voile de l’anonymat, et de désigner les cousins comme les donateurs. Elle leur transmettait l’invitation des trois Gerngross à venir recevoir l’expression de leur gratitude, de sorte que tous deux, le surlendemain, firent, conduits par la diaconesse, leur entrée, sur la pointe des pieds, dans la chambre de douleur de Leila.

La mourante était une créature blonde des plus gracieuses, aux yeux couleur de myosotis, qui, malgré d’effrayantes pertes de sang et une respiration qui ne se faisait plus qu’au moyen d’un reste tout à fait insuffisant de tissu pulmonaire, offrait un aspect sans doute frêle, mais non pas misérable. Elle remercia et bavarda d’une voix agréable quoique éteinte. Une lueur rose s’épanouit sur ses joues et y demeura. Hans Castorp qui avait expliqué aux parents et à la malade sa manière d’agir ainsi qu’ils l’attendaient de lui, et qui s’en était presque excusé, parla d’une voix assourdie et émue, avec une déférence tendre. Il s’en fallut de peu – de toute façon il en éprouva intérieurement le besoin – qu’il ne se fût agenouillé devant ce lit, et longtemps il garda la main de Leila dans la sienne, bien que cette menotte chaude fût, non seulement humide, mais véritablement mouillée, car la jeune fille transpirait énormément. Elle transpirait même si fort que sa chair se fût depuis longtemps recroquevillée et desséchée ; si elle n’avait absorbé avidement de la limonade, dont une carafe pleine était posée sur sa table de nuit, pour compenser à peu près la sudation. Les parents, affligés qu’ils étaient, soutinrent, selon l’usage mondain la conversation à bâtons rompus par des questions sur l’état de santé des cousins et par d’autres moyens classiques. Le commandant était un homme large d’épaules, de front bas et à moustache hérissée, un Hun ; son innocence quant aux dispositions morbides et à la fragilité de sa fillette sautait aux yeux. C’était évidemment sa femme qui en était responsable, une petite personne d’un type nettement phtisique, dont la conscience semblait en effet fléchir sous ce poids. Car, lorsque Leila eut donné, après dix minutes des signes de fatigue, ou plutôt de surexcitation (le rose de ses joues s’était accentué, tandis que ses yeux de myosotis brillaient d’un éclat instable), et que les cousins, avertis par un regard de sœur Alfreda, eurent pris congé, Mme Gerngross les raccompagna jusque devant la porte et se répandit, contre elle-même, en accusations, qui émurent singulièrement Hans Castorp. C’était d’elle, d’elle seule que cela était venu, assura-t-elle, accablée ; ce n’était que d’elle que la pauvre enfant pouvait tenir ce mal, son mari n’y était pour rien, il en était complètement innocent. Mais elle aussi, c’est ce qu’elle pouvait affirmer, n’en avait souffert que très passagèrement et superficiellement, très peu de temps, étant jeune fille. Puis elle s’en était complètement débarrassée, lui avait-on certifié, car elle avait voulu se marier, elle avait été si heureuse de se marier et de vivre, et elle y avait réussi, complètement guérie et rétablie, elle était entrée dans la vie conjugale avec son cher époux, fort comme un chêne, qui, de son côté, n’avait jamais pensé à de telles histoires. Mais si pur et si fort qu’il fût, son influence, cependant, n’avait pas pu empêcher le malheur. Car chez leur enfant, – c’était là, la chose effroyable, – le mal enseveli et oublié était reparu, et elle n’avait pu le secouer, elle en mourait, tandis que la mère en avait triomphé et avait atteint l’âge de la sécurité ; elle mourait, cette pauvre chère enfant, les médecins ne donnaient plus d’espoir, et c’était elle seule qui était coupable de cela, en raison de sa vie passée.

Les jeunes gens s’efforcèrent de la réconforter, firent des phrases sur la possibilité d’un revirement heureux. Mais la commandante ne faisait que sangloter et les remercia encore de tout, des hortensias, et de ce qu’ils avaient, par leur visite, diverti son enfant et lui avaient donné un peu de bonheur. La pauvre petite était couchée là dans son tourment et sa solitude, tandis que d’autres jeunes filles jouissaient de la vie et dansaient avec de jolis garçons, désir que la maladie n’étouffait nullement. Ils lui avaient apporté quelques rayons de soleil, mon Dieu, peut-être les derniers. Les hortensias étaient comme un succès au bal, et cette conversation avec deux cavaliers de belle mine avait été pour elle comme un joli petit flirt, ce dont elle, la mère Gerngross, s’était parfaitement rendu compte.

Mais voilà qui devait toucher péniblement Hans Castorp, d’autant que la commandante n’avait pas prononcé le mot « flirt » correctement, c’est-à-dire à la manière anglaise, mais avec un allemand, ce qui l’irrita violemment. De plus, il n’était pas un cavalier de belle mine, mais il avait rendu visite à la petite Leila, pour protester contre l’égoïsme régnant ici, et dans un esprit médical et moral. Bref, il était agacé par l’issue de cette démarche, pour autant qu’il fallait tenir compte des commentaires de la commandante, mais très animé et ému par la réalisation de leur projet. Deux impressions surtout : le parfum de terre de la boutique de fleuriste et l’humidité de la menotte de Leila avaient été retenues par son âme et ses sens. Et comme le premier pas avait été fait, on convint le même jour encore avec sœur Alfreda d’une visite à son malade Fritz Rotbein qui s’ennuyait si effroyablement avec son infirmière, bien que, à moins que tous les signes ne fussent trompeurs, il ne lui restât que peu de temps à vivre.

Joachim eut beau faire, il dut tenir compagnie à son cousin. L’élan charitable de Hans Castorp et son esprit entreprenant furent plus forts que la répugnance de son cousin, que celui-ci ne put exprimer que par des silences et en baissant les yeux, parce qu’il n’eût pas su la justifier sans manquer aux sentiments chrétiens. Hans Castorp voyait cela très bien et en tira parti. Il comprit exactement le sens de ce manque d’enthousiasme. Mais si, lui-même, de telles entreprises l’animaient et le rendaient heureux, et si elles lui paraissaient profitables ? Il sut donc vaincre la résistance discrète de Joachim. Ils délibérèrent ensemble sur le point de savoir s’ils pourraient envoyer ou apporter des fleurs au jeune Fritz Rotbein, bien que ce moribond fût du sexe masculin. Hans Castorp souhaitait vivement pouvoir le faire ; des fleurs, trouvait-il, étaient de mise ; le choix des hortensias, qui étaient mauves et de forme agréable, lui avait extraordinairement plu ; et il décida donc que le sexe de Rotbein était compensé par la gravité de son état et qu’il n’était pas besoin que ce fût son anniversaire pour lui offrir des fleurs, puisque des mourants peuvent être, pour cela même et d’une façon permanente, traités à l’égal des gens qui fêtent leur anniversaire. À cette fin, il se rendit avec son cousin dans l’atmosphère chaude et parfumée de terre de la boutique de fleuriste, et entra chez M. Rotbein avec une gerbe fraîchement aspergée et odorante de roses, d’œillets et de giroflées, conduit par Alfreda Schildknecht qui avait annoncé les jeunes gens.

Le grand malade, à peine âgé d’une vingtaine d’années mais déjà un peu chauve et grisonnant, le teint cireux et les traits émaciés, avec de grandes mains, un grand nez et de grandes oreilles, se montra reconnaissant jusqu’aux larmes de ce réconfort et de cette distraction. En effet, il pleura un peu par faiblesse en saluant les deux cousins et en recevant le bouquet, mais à ce propos il en arriva aussitôt, encore que d’une voix presque chuchotante, à parler du commerce des fleurs en Europe et de son développement sans cesse croissant, de la formidable exportation des horticulteurs de Nice et de Cannes, des chargements de wagons et de colis postaux qui partaient chaque jour de ces points dans toutes les directions, pour les marchés de gros de Paris et de Berlin, et pour l’approvisionnement de la Russie. Car il était commerçant et son intérêt était orienté dans ce sens, pour autant qu’il vivait encore. Son père, le fabricant de Cobourg, l’avait pour le former, envoyé en Angleterre, – ainsi chuchotait-il, – et c’est là qu’il était tombé malade. Mais on avait considéré sa fièvre comme une typhoïde et on l’avait traité en conséquence c’est-à-dire qu’on l’avait mis au régime des soupes à l’eau, ce qui l’avait affaibli à ce point. Arrivé ici, on lui avait permis de manger et il l’avait fait : à la sueur de son front, il avait mangé au lit et s’était efforcé de se nourrir. Malheureusement il était trop tard. Son intestin, hélas, était atteint, et l’on avait beau lui envoyer de chez lui de la langue et de l’anguille fumée, il ne supportait plus rien. À présent, son père venait de partir de Cobourg, appelé par une dépêche de Behrens, car on allait tenter une intervention décisive, la section des côtes ; on voulait du moins la tenter bien que les chances fussent infimes. Rotbein chuchota des choses fort raisonnables sur ce sujet et envisagea également la question de l’opération sous son aspect commercial : tant qu’il vivrait, il considérerait les choses sous cet angle. Le prix de revient, chuchota-t-il, y compris l’anesthésie de la moelle épinière, s’élevait à mille francs, car il s’agissait en somme d’enlever presque tout le thorax, sept à huit côtes, et il s’agissait tout au plus de savoir si ce serait là un placement relativement lucratif. Behrens l’y encourageait, mais son intérêt à la chose était certain tandis que le sien à lui semblait douteux, et que l’on ne pouvait pas savoir s’il ne vaudrait pas mieux mourir tranquillement avec toutes ses côtes.

Il était difficile de le conseiller. Les cousins estimèrent que dans l’établissement de ce devis, il y avait lieu de tenir compte de l’exceptionnelle habileté de chirurgien du conseiller. On s’accorda à estimer que l’opinion du vieux Rotbein, qui était en route, entraînerait la décision. Lorsqu’ils prirent congé, le jeune Fritz pleura de nouveau un peu, et bien que ce ne fût que par faiblesse, les larmes qu’il versa formaient un singulier contraste avec la sèche objectivité de sa manière de penser et de parler. Il pria ces messieurs de bien vouloir renouveler leur visite, et ils le promirent avec empressement, mais n’en trouvèrent plus le temps. Car, comme le fabricant de poupées était arrivé le soir, on avait tenté l’opération le lendemain matin, après quoi le jeune Fritz n’avait plus été en état de recevoir. Et deux jours plus tard, Hans Castorp vit, en passant avec Joachim, que l’on rangeait la chambre de Rotbein. Sœur Alfreda avait déjà quitté le Berghof, parce qu’on l’avait dépêchée d’urgence dans un autre établissement vers un autre moribond, et, en soupirant, le cordon de son pince-nez derrière l’oreille, elle s’était rendue auprès de lui, puisque telle était la seule perspective qui s’ouvrait à elle.

Une chambre « abandonnée », une chambre devenue libre, où l’on désinfectait, la double porte grande ouverte et les meubles entassés les uns sur les autres, comme on la voyait lorsque, se rendant dans la salle à manger ou sortant, on passait auprès de l’une d’elles, était un spectacle significatif, mais si familier qu’il ne frappait presque plus l’imagination, surtout lorsqu’on avait soi-même, en son temps, pris possession d’une chambre, devenue « libre » dans les mêmes conditions, qui avait été désinfectée, et où l’on s’était ensuite senti chez soi. Parfois, on savait qui avait occupé ce numéro, ce qui donnait malgré tout à penser. Il en fut ainsi ce jour-là, et il en fut de même huit jours plus tard lorsque Hans Castorp, en passant, vit la chambre de la petite Gerngross dans le même état. Dans ce dernier cas, il tarda à saisir le sens de l’activité qui régnait là-dedans. Il s’arrêta, songeur et interdit, lorsque le docteur Behrens passa par hasard.

– Je reste ici à regarder, dit Hans Castorp. Bonjour, docteur. La petite Leila…

– Oui…, répondit Behrens, et il haussa les épaules. Après un silence, qui donna à ce geste tout son effet, il ajouta :

– Vous vous êtes encore dépêché de lui faire la cour très gentiment avant la clôture. Ça me plaît chez vous que vous vous intéressiez un peu à mes petits pinsons poitrinaires dans leurs cages, vous qui êtes relativement valide. C’est un joli trait de votre caractère. Non, non, ne vous en défendez pas, c’est un trait tout à fait sympathique. Voulez-vous qu’à l’occasion je vous introduise chez quelques autres ? J’ai encore toute sorte de merles sur leurs perchoirs, si cela vous intéresse. Tenez, en ce moment, je vais précisément faire un saut chez ma « trop pleine ». M’accompagnez-vous ? Je vous présente tout simplement comme un compagnon d’infortune compatissant.

Hans Castorp dit que le conseiller était allé au-devant de son désir et qu’il lui avait proposé exactement ce dont il allait le prier. C’est avec reconnaissance qu’il usait de la permission et qu’il se joignait au docteur. Mais qui était-ce donc, la « trop pleine », et comment fallait-il entendre ce sobriquet ?

– À la lettre, dit le conseiller. D’une manière textuelle et sans métaphore. Demandez-lui de vous le raconter elle-même.

En quelques pas ils se trouvèrent devant la chambre de la « trop pleine », le conseiller entra par la double porte en engageant son compagnon à attendre. Un rire et des paroles, oppressées par un souffle court, mais clairs et joyeux, retentirent à l’entrée de Behrens dans la chambre, puis furent interceptés par la porte. Mais lorsque le visiteur compatissant entra quelques minutes plus tard à son tour dans la pièce, le rire résonna de nouveau et Behrens présenta Hans Castorp à la jeune femme blonde aux yeux bleus, qui, de son lit, le regardait avec curiosité. Un coussin dans le dos, elle était à moitié assise, très agitée, et riait sans cesse d’un rire perlé, très aigu et argentin, haletante, mais excitée et chatouillée, semblait-il, par cette gêne respiratoire. Elle rit également des termes en lesquels le conseiller présenta le visiteur, cria plusieurs fois au docteur : « Au revoir, merci beaucoup, et à bientôt », lorsqu’il s’en fut, en lui faisant des signes de la main, poussa un soupir vibrant, rit d’un rire argentin, appuya les mains contre sa poitrine agitée sous la chemise de batiste, et ne réussit pas à tenir ses jambes tranquilles. Elle s’appelait Mme Zimmermann.

Hans Castorp la connaissait vaguement de vue. Elle avait été assise pendant quelques semaines à la table de Mme Salomon et du collégien vorace, et avait toujours beaucoup ri. Puis, elle avait disparu, sans que le jeune homme se fût autrement soucié d’elle. Elle devait être partie, avait-il supposé, pour autant qu’il s’était fait une opinion sur sa disparition. Et voici qu’il la trouvait ici, sous ce nom de « la trop pleine » dont il attendait l’explication.

– Ah, ah, ah, pétillait-elle, chatouillée, la poitrine agitée. Un homme terriblement drôle, ce Behrens, fabuleusement drôle et amusant, à vous rendre bossue et malade de rire. Asseyez-vous donc, Monsieur Kasten, Monsieur Carsten, ou comment vous appelez-vous donc ? Vous avez un si drôle de nom, ah, ah, hi, hi, excusez-moi ! asseyez-vous sur cette chaise, à mes pieds, mais permettez-moi de gigoter, je ne puis… ah… ah ! soupira-t-elle, la bouche ouverte, puis pétilla de nouveau. Je ne peux pas faire autrement.

Elle était presque jolie, avait des traits nets, un peu trop marqués, mais agréables, et un petit menton double. Mais ses lèvres étaient bleuâtres, et la pointe du nez avait la même teinte, sans doute parce qu’elle manquait d’air. Ses mains, qui étaient d’une maigreur lymphatique et que les manchettes de dentelle de la chemise de nuit mettaient en valeur, étaient aussi incapables de se tenir tranquilles que les pieds. Elle avait un cou de jeune fille, avec des salières au-dessus des clavicules tendres, et la gorge, sous le linon, agitée par le rire et la gêne respiratoire, d’un mouvement irrégulier, court et ahanant, semblait frêle et jeune, Hans Castorp décida d’envoyer, ou d’apporter, à elle aussi, de belles fleurs, vaporisées, parfumées, et provenant des horticulteurs-exportateurs de Nice et de Cannes. Avec un peu d’inquiétude, il se joignait à la gaîté agitée et oppressée de Mme Zimmermann.

– Et vous rendez visite aux grands fiévreux : demanda-t-elle ? Comme c’est amusant et aimable à vous, ha, ha, ha, ha ! Figurez-vous que je ne suis pas du tout une grande malade, c’est-à-dire qu’en somme je ne l’étais pas du tout, encore dernièrement, pas le moins du monde… Jusqu’à ce que, récemment, cette histoire… Écoutez donc si ce n’est pas ce que vous aurez rencontré de plus drôle dans votre vie…

Et, cherchant son souffle, parmi des tirilis et des trilles, elle raconta ce qui lui était arrivé.

Un peu malade, elle était montée ici – assez malade malgré tout (sinon, elle ne serait pas montée), peut-être même pas tout à fait légèrement atteinte, mais enfin plutôt légèrement que gravement. Le pneumothorax, cette conquête encore récente de la technique chirurgicale qui avait connu un succès si rapide, avait, dans son cas à elle, fait brillamment ses preuves. L’intervention avait pleinement réussi, l’état de Mme Zimmermann avait fait les progrès les plus réconfortants ; son mari – car elle était mariée, encore que sans enfants – pouvait compter sur son retour dans deux ou trois mois. C’est lors que, pour s’amuser, elle fit une excursion à Zurich, il n’y avait pas d’autre raison à ce voyage que le désir de s’amuser. Et elle s’y était en effet amusée de tout son cœur, mais elle s’était aperçue qu’elle allait avoir besoin de se faire regonfler, et elle avait chargé de ce soin un médecin de là-bas. Un jeune homme charmant, et si drôle, hahaha ! hahaha ! mais qu’était-il arrivé ? Il l’avait trop gonflée ? Il n’y avait pas d’autre terme, ce mot disait tout. Plein de bonnes intentions, sans doute ne s’y entendait-il pas très bien, bref : trop pleine, c’est-à-dire avec des battements de cœur et de l’oppression, – ha, hihihi – elle était arrivée ici et avait été aussitôt fourrée au lit par Behrens, qui avait juré et tempêté. Car à présent elle était gravement malade – non pas précisément grande fiévreuse, mais gâchée, bousillée, – hahaha ; mais quelle figure, quelle drôle de figure faisait-il donc ? Et tout en la désignant du doigt, elle riait si fort de la figure de Hans Castorp que son front, à lui aussi, commença de bleuir. Mais le plus drôle, dit-elle, était Behrens, avec sa fureur et sa grossièreté. D’avance elle en avait ri lorsqu’elle s’était rendu compte qu’elle était trop pleine. « Vous êtes en danger de mort absolu », avait-il tempêté sans égards ni ménagements aucuns. Quels ours ! Hahaha, hihihi. Excusez-moi.

On pouvait se demander ce qui dans la déclaration du conseiller la faisait rire, d’un rire aussi perlé ; si ce n’était que sa « grossièreté » et parce qu’elle n’y croyait pas, ou quoiqu’elle y crût, – et sans doute y croyait-elle – ou si elle trouvait terriblement comique la chose elle-même, c’est-à-dire le danger de mort qu’elle courait. Hans Castorp avait l’impression que c’était cette dernière supposition qui était exacte, et que vraiment elle ne poussait des trilles, gazouillait et pétillait que par une légèreté puérile et dans l’inconscience de sa cervelle d’oiseau ; et il l’en blâmait. Néanmoins, il lui envoya des fleurs, mais ne revit pas davantage la rieuse Mme Zimmermann. Car, après que quelques jours encore elle eût été soutenue par l’oxygène, elle était bel et bien morte dans les bras de son mari, appelé par télégramme ; elle avait été une oie in-folio, ajouta le conseiller de qui Hans Castorp tint cette nouvelle.

Mais auparavant déjà l’esprit entreprenant et compatissant de Hans Castorp avait noué, à l’aide du conseiller et du personnel d’infirmières, de nouvelles relations avec les grands malades de la maison ; et il fallut que Joachim l’accompagnât. Hans Castorp l’emmena chez le fils de « Tous les deux », le second qui restait encore, après que l’on eût depuis longtemps nettoyé et désinfecté avec du H2CO la chambre de l’autre. Puis, ils allèrent chez Teddy, le jeune garçon arrivé récemment, parce que son cas avait été trop grave pour l’internat du Fredericianum, où il avait d’abord séjourné. Ensuite, chez un employé d’une compagnie d’assurance germano-russe, Antoine Carlovitch Ferge, martyr résigné et doux. Enfin, chez l’infortunée et cependant si coquette Mme de Mallinckrodt, qui elle aussi, reçut des fleurs, à l’instar des précédents, et à laquelle on donna même plusieurs fois sa bouillie en présence de Hans Castorp et de Joachim… Ils finirent par se faire une réputation de Samaritains et de frères de charité. Aussi Settembrini aborda-t-il un jour Hans Castorp en ces termes :

– Sapristi, ingénieur, j’entends dire des choses bizarres de votre conduite. Vous vous seriez voué à la charité ? Vous tentez de vous justifier par de bonnes œuvres ?

– Cela ne vaut pas la peine d’en parler, Monsieur Settembrini. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Mon cousin et moi…

– Mais laissez donc votre cousin de côté ! C’est à vous que nous avons affaire, quand même on parle de vous deux, voilà qui est sûr. Le lieutenant est une nature respectable, mais simple et dont l’esprit ne court aucun risque qui puisse inquiéter l’éducateur. Vous ne me ferez pas accroire que c’est lui qui dirige vos expéditions. Le plus marquant des deux, mais aussi celui qui court le plus grand danger, c’est vous. Vous êtes, si je puis ainsi m’exprimer, un enfant gâté de la vie, il faut s’occuper de vous. D’ailleurs, vous m’avez permis de m’occuper de vous.

– Certainement, Monsieur Settembrini, je l’ai permis, une fois pour toutes. C’est tout à fait aimable à vous. Un « enfant gâté de la vie » est bien dit. Ah, ces écrivains, tout ce qu’ils peuvent inventer ! Je ne sais pas trop si je peux être fier de ce titre, mais c’est joliment tourné, il faut en convenir. Eh bien, voilà : je m’occupe un peu des « enfants de la mort », c’est là sans doute ce que vous voulez dire. Je m’intéresse ci et là, tout à fait accessoirement, sans que la cure de repos puisse en souffrir, aux grands malades, aux plus sérieux, comprenez-vous, à ceux qui ne sont pas ici pour leur plaisir, ceux qui ne tournent pas mal, mais qui s’en vont mourants.

– Mais il est écrit : « Laissez les morts enterrer leurs morts », dit l’Italien.

Hans Castorp leva les bras et exprima par son jeu de physionomie que bien des choses étaient écrites, de sorte qu’il était difficile de discerner les meilleures et de s’en inspirer. Bien entendu, le joueur d’orgue de Barbarie avait mis en avant un argument gênant, c’était à prévoir. Mais encore que Hans Castorp fût toujours disposé à lui prêter l’oreille, à trouver bon de l’écouter sous toutes réserves et sans engagement, et de subir à titre d’essai cette influence éducatrice, il était bien loin de songer à renoncer le moins du monde, pour l’amour de conceptions pédagogiques, à des entreprises qui, malgré la mère Gerngross et sa façon de parler du « gentil petit flirt », malgré la sécheresse du pauvre Rotbein et le sot tirili de la « trop pleine », lui paraissaient encore, et d’une façon indéterminée, profitables et d’une portée considérable.

Le fils Tous-les-Deux s’appelait Lauro. Il avait reçu des fleurs, des violettes de Nice au parfum de terre, « de la part de deux compagnons de souffrances compatissants, avec leurs meilleurs vœux de guérison », et comme l’anonymat était devenu de pure forme, et que tout le monde savait de qui provenaient ces présents, Mme Tous-les-deux elle-même, la mère mexicaine pâle et vêtue de noir, aborda les cousins lorsqu’elle les rencontra dans le corridor, les remercia et les invita par des paroles rauques, mais surtout par une mimique attristée, à recevoir en personne les remerciements de son fils, de son seul et dernier fils qui allait mourir aussi. Ce qui eut lieu incontinent. Lauro se trouva être un jeune homme d’une étonnante beauté, avec des yeux ardents, un nez aquilin dont les narines palpitaient, et des lèvres admirables au-dessus desquelles pointait une petite moustache noire, mais il prit un tel air de vantardise dramatique que les visiteurs, Hans Castorp non moins que Joachim Ziemssen, furent heureux lorsque la porte de la chambre du malade se referma derrière eux. Car, tandis que Mme Tous-les-deux, dans son châle de cachemire, le voile noir noué sous le menton, des rides transversales sur son front étroit tout plissé, avec d’énormes poches sous ses yeux noirs de jais, les jambes arquées, allait et venait dans la pièce, laissait tomber avec affliction un des coins de sa grande bouche et s’approchait de temps à autre des jeunes gens assis au bord du lit, pour répéter sa tragique sentence de perroquet : « Tous les dé, vous comprenez, Messiés ? Premièrement l’un, et maintenant l’autre », le beau Lauro, se livrait, également en français, à des discours rauques et râlants d’une insupportable présomption dont le sens était qu’il comptait mourir « comme héros, à l’espagnole » ainsi qu’avait dit son frère, « de même que son fier jeune frère Fernando » qui, lui aussi, était mort comme un héros espagnol ; il gesticulait, ouvrait sa chemise pour tendre aux coups de la mort sa poitrine jaune, et continua à se conduire de la sorte jusqu’à ce qu’un accès de toux, qui fit monter à ses lèvres une mince écume rose, étouffât ses rodomontades et décidât les cousins à s’éloigner sur la pointe des pieds.

Ils ne s’entretinrent pas de la visite chez Lauro et même dans leur for intérieur ils s’abstinrent de juger son attitude. Tous deux se trouvèrent plus à leur aise chez Antoine Carlovitch Ferge, de Pétersbourg, qui, avec sa grande moustache joviale, et l’expression également joviale de sa pomme d’Adam saillante, gisait sur son lit et se remettait lentement et difficilement de la tentative que l’on avait faite de lui appliquer le pneumothorax, ce qui, à un cheveu près, avait failli lui coûter la vie. Il avait en effet ressenti un choc violent, le choc à la plèvre, connu comme incident de cette intervention chirurgicale à la mode du jour. Mais chez lui ce choc s’était produit sous la forme exceptionnellement dangereuse d’un évanouissement complet et d’une syncope des plus inquiétantes, en un mot il s’était produit avec une telle force que l’on avait dû interrompre et ajourner provisoirement l’opération.

Les bons yeux gris de M. Ferge se dilataient et son visage blêmissait chaque fois qu’il parlait de cet événement qui devait avoir été effroyable pour lui. « Sans anesthésique, Messieurs ! Bon, nous autres, nous ne supportons pas cela, c’est contre-indiqué dans notre cas, on le comprend et, en homme raisonnable, on se résigne à son sort. Mais l’anesthésie locale ne pénètre pas très profondément, Messieurs, il n’y a guère que la surface de la chair qu’elle engourdit, on sent que l’on vous ouvre, il est vrai que l’on se sent seulement pincer et triturer. Je suis couché, la tête couverte, pour que je ne voie rien, et l’assistant me tient à droite, l’infirmière en chef, à gauche. C’est comme si l’on me pressait et me pinçait, c’est la chair que l’on ouvre et que l’on replie à l’aide de pinces. Mais voici que j’entends le docteur Behrens dire : « Bon ! » et à cet instant, Messieurs, il commence à palper la plèvre avec un instrument sans pointe – il faut qu’il soit épointé pour que l’on ne transperce pas trop tôt – à tâtons il cherche le bon endroit où il pourra percer un trou et introduire le gaz, et tandis qu’il fait cela, tandis qu’il promène son instrument le long de ma plèvre, Messieurs, Messieurs, c’en fut fait de moi, c’était fini, il m’arrivait quelque chose d’absolument indescriptible. La plèvre, Messieurs, il ne faut pas la toucher, elle ne veut et ne peut en aucune façon être touchée, elle est tabou, elle est protégée par la chair, isolée et inabordable, une fois pour toutes. Et voici qu’il l’avait dénudée et qu’il la palpait. Messieurs, je me trouvai mal. Effrayant, effrayant, Messieurs ! Jamais je n’aurais cru qu’on pouvait ressentir une impression aussi effroyable et aussi misérablement abjecte sur terre et ailleurs qu’en enfer ! Je tombai en syncope, en trois syncopes à la fois, une verte, une brune et une violette. De plus, cela puait, cette syncope, le choc se portait sur mon odorat, Messieurs, cela sentait follement l’hydrogène sulfuré, comme cela doit sentir en enfer, et en même temps je m’entendais rire tout en tournant de l’œil, mais pas comme un homme rit, non, c’était l’éclat de rire le plus inconvenant et le plus odieux que j’aie jamais entendu de ma vie, car de se laisser ainsi palper la plèvre, Messieurs, c’est comme si l’on vous chatouillait de la manière la plus infâme, la plus exagérée et la plus inhumaine, c’est cela et pas autre chose que cette damnée honte et torture, et voilà ce qu’est le choc à la plèvre, que le bon Dieu veuille vous épargner !

Souvent, et toujours livide de terreur, Antoine Carlovitch Ferge revint sur cette « saloperie » d’opération et il ne laissait pas d’appréhender son renouvellement. D’ailleurs, dès les premiers mots, il s’était montré un homme simple, à qui toutes les choses « élevées » étaient étrangères et à l’égard de qui il ne fallait avoir de prétentions d’ordre intellectuel ou sentimental d’aucune sorte, ainsi que lui-même n’avait à l’endroit des autres aucune exigence pareille. Ceci admis, il parlait par ailleurs d’une façon assez intéressante de sa vie passée, à laquelle la maladie l’avait arraché, de la vie d’un représentant au service d’une compagnie d’assurances contre l’incendie. De Pétersbourg, il avait entrepris de longues randonnées à travers la Russie, dans tous les sens, il avait visité les usines assurées et son rôle avait été d’enquêter sur les maisons qui étaient dans une situation financière difficile ; car la statistique apprenait que c’est dans les usines qui font de mauvaises affaires que se produisaient le plus souvent des incendies. C’est pourquoi on l’avait chargé de la mission de sonder sous tel ou tel prétexte une entreprise, et de rendre compte à sa banque de ses enquêtes, afin que, par une réassurance plus forte ou par une répartition des primes, on pût prévenir des pertes sensibles. Il parla de voyages en plein hiver à travers l’immense empire, de courses nocturnes par un froid inouï, allongé en traîneau, sous des peaux de mouton, et raconta comment, en s’éveillant, il avait vu luire les yeux des loups au-dessus de la neige pareils à des étoiles. Il avait emporté dans son coffre des provisions congelées, de la soupe aux choux et du pain blanc que l’on faisait dégeler aux étapes, en changeant de chevaux (et le pain était alors aussi frais que le premier jour). On ne risquait de mésaventure que lorsqu’on avait tout à coup un temps de dégel : car la soupe aux choux que l’on avait emportée en morceaux congelés fondait alors, et s’écoulait.

M. Ferge racontait ainsi, en s’interrompant de temps à autre pour remarquer en soupirant que tout cela eût été très joli, si seulement il n’avait pas été nécessaire que l’on renouvelât encore sur lui la tentative du pneumothorax. Il ne débitait rien de plus « élevé », c’étaient des faits que l’on écoutait volontiers, surtout Hans Castorp qui trouvait profitable d’entendre parler de l’empire russe et de ses formes d’existence, de samovars, de caviar, de cosaques et d’églises en bois, avec tant de clochers en forme d’oignons que l’on eût dit des colonies de champignons. Il invitait aussi M. Ferge à lui parler des habitants de ce pays, de leur exotisme nordique et d’autant plus aventureux à ses yeux, du sang asiatique qui coulait en eux, des pommettes saillantes, de la forme finno-mongole de leurs yeux, et il prêtait l’oreille à tout cela avec un intérêt tout anthropologique. Il se fit encore adresser la parole en russe, – l’idiome oriental jaillissait de la sympathique moustache de M. Ferge et de sa pomme d’Adam saillante non moins bonasse, rapide, indistinct, désossé et infiniment étrange, et Hans Castorp trouvait cette diversion d’autant plus agréable (la jeunesse est ainsi faite), qu’il s’ébattait sur un terrain interdit en bonne pédagogie.

Fréquemment, ils entraient pour un quart d’heure chez Antoine Carlovitch Ferge. Entre temps, ils rendaient visite au jeune Teddy du Fredericianum, un élégant adolescent de quatorze ans, blond et fin, en possession d’une infirmière privée et d’un pyjama en soie blanche orné de brandebourgs. Il était orphelin et riche, ainsi que lui-même le leur apprit. En attendant une opération d’une certaine gravité que l’on voulait tenter sur lui – il s’agissait d’éloigner des parties vermoulues, – il quittait de temps à autre son lit pour une heure, lorsqu’il se sentait mieux, et dans un gracieux costume de sport, prenait part à la réunion du salon. Les dames badinaient volontiers avec lui, et il écoutait leurs conversations, par exemple celles qui avaient trait à l’avocat Einhuf, à la demoiselle à la culotte de jersey et à Fraenzchen Oberdank. Puis il retournait au lit. C’est ainsi que vivait le jeune Teddy, parmi les élégances, au jour le jour, en laissant deviner que c’était désormais tout ce qu’il attendait de la vie.

Mais au numéro 50 gisait Mme de Mallinckrodt, qui répondait au prénom de Nathalie, avec des yeux noirs et des boucles d’oreilles en or, coquette, aimant se parer, et qui était cependant une sorte de Lazare ou de Job féminin, frappée par Dieu de toutes les infirmités possibles. Son organisme semblait inondé de toxines, de sorte que toutes les maladies imaginables s’abattaient sur elle, à tour de rôle et simultanément. Particulièrement atteinte était sa peau, recouverte sur de grandes étendues d’un eczéma qui la démangeait cruellement, et qui, ici et là, était à vif, même aux lèvres, de sorte qu’elle avait peine à y introduire sa cuillère. Des inflammations internes de la plèvre, des reins, des poumons, du périoste et même du cerveau, – cette dernière lui causait des syncopes – se succédaient chez Mme de Mallinckrodt, et sa faiblesse, conséquence de la fièvre et des souffrances, lui causait de grandes angoisses, faisait, par exemple, qu’en mangeant elle avait peine à avaler convenablement : les aliments restaient accrochés en haut de l’œsophage. Bref, cette femme était dans une situation effroyable, et, de plus, elle était seule au monde. Car, après qu’elle eût quitté son mari et ses enfants, pour l’amour d’un autre homme, ou plus exactement d’un grand gamin, elle avait été à son tour abandonnée par son amant, ainsi qu’elle-même l’apprit aux deux cousins, et elle se trouvait donc n’avoir pas de foyer, quoiqu’elle ne manquât pas de ressources : son époux les lui fournissait. Sans tirer une vanité déplacée de cette générosité ou de cet amour persistant, elle en profitait sans le prendre elle-même au sérieux ; et elle comprenait qu’elle n’était qu’une pauvre pécheresse déshonorée, en raison de quoi elle supportait toutes ses plaies dignes de Job, avec une patience et une ténacité surprenantes, avec la force de résistance élémentaire de sa race et de son sexe, qui triomphait de la détresse de son corps de brune ; elle réussissait à faire une coiffure seyante même du pansement de gaze blanche qu’elle devait porter à la tête pour quelque dégoûtante raison. Elle ne cessait de changer de bijoux, inaugurait la matinée par des coraux, et finissait la soirée parée de perles. Enchantée par l’envoi de fleurs de Hans Castorp, auquel elle prêta une signification plutôt galante que charitable, elle fit inviter les jeunes gens à prendre, près de son lit, le thé, qu’elle-même buvait dans un « canard », les doigts couverts, jusqu’aux articulations, d’opales, d’améthystes et d’émeraudes sans excepter les pouces. Bientôt, et tandis que les anneaux d’or se balançaient à ses oreilles, elle eut raconté aux cousins comment tout s’était passé. Elle leur parla de son mari, si respectable mais ennuyeux, de ses enfants également convenables et ennuyeux qui tenaient absolument du père, et à l’égard desquels elle n’avait jamais éprouvé des sentiments particulièrement chaleureux, et aussi du grand gamin avec lequel elle avait pris la fuite, et dont elle se plaisait à vanter la poétique tendresse. Mais les parents du jeune homme avaient su l’éloigner d’elle par la ruse et la force et peut-être aussi la maladie, qui alors avait éclaté sous des formes multiples et soudaines, avait-elle répugné au petit. « Vous répugne-t-elle également, messieurs ? » demanda-t-elle avec coquetterie et sa féminité triomphait de l’eczéma qui recouvrait la moitié de sa figure.

Hans Castorp n’avait que mépris pour le petit à qui elle avait répugné, et il exprima cette impression en haussant les épaules. Pour ce qui le concernait, la lâcheté du poétique adolescent l’incita à un zèle d’un caractère tout opposé, et à plusieurs reprises il saisit l’occasion de rendre à l’infortunée Mme de Mallinckrodt de menus services d’infirmier, qui n’exigeaient pas de préparation spéciale, c’est-à-dire qu’il s’essaya à lui introduire avec précaution dans la bouche la bouillie de midi lorsqu’il arrivait qu’on la servît, qu’il lui donna à boire dans le « canard » lorsqu’une bouchée ne voulait pas descendre ou qu’il l’aidait à changer de position dans son lit, car, en sus de tous ses maux, elle était encore gênée par la plaie d’une opération. Il procédait à ces manipulations en se rendant à la salle à manger, ou en revenant d’une promenade, après avoir invité Joachim à poursuivre sa route, cependant qu’il contrôlerait en passant l’état du numéro 50. Et il se sentait exalté par une joie particulière, qui tenait au sentiment qu’il avait de la portée secrète et de l’opportunité de sa conduite, à quoi se mêlait d’ailleurs un certain plaisir furtif et impeccablement chrétien qu’il prenait à cette manière d’agir, manière, en effet, si pieuse, si douce et si louable, que, ni du point de vue militaire, ni du point de vue humaniste et pédagogique, on ne pouvait y faire d’objections sérieuses.

Nous n’avons pas encore parlé de Karen Karstedt, et cependant Hans Castorp et Joachim s’occupèrent d’elle tout particulièrement. C’était une cliente privée et externe du docteur Behrens qui l’avait recommandée à la sollicitude charitable des cousins. Elle était ici, en haut, depuis quatre ans, sans ressources et dépendant de parents très durs à son égard, qui, une fois déjà, l’avaient emmenée d’ici, sous prétexte qu’elle était de toute manière condamnée à mourir, et qui ne l’avaient renvoyée que sur l’intervention du conseiller. Elle habitait à Dorf, dans une pension bon marché, elle était frêle, âgée de dix-neuf ans, avec des cheveux lisses et huileux, avec des yeux qui s’efforçaient timidement de cacher une lueur qui répondait à la rougeur fiévreuse de ses joues et à une voix prenante mais voilée d’une manière caractéristique. Elle toussait presque sans arrêt, et les pointes de presque tous ses doigts étaient couvertes d’emplâtres, parce qu’ils étaient crevassés par la maladie.

C’est donc à elle que les deux cousins, – à la prière du docteur, et en braves garçons qu’ils étaient, – se consacrèrent tout spécialement. Cela commença par un envoi de fleurs, puis ils firent une visite à la malheureuse Karen, sur son petit balcon, à Dorf, après quoi l’on organisa quelques promenades à trois. On allait à un concours de patinage ou à une course de bobsleighs. Car la saison des sports d’hiver de notre haute vallée battait maintenant son plein, on avait organisé une semaine de championnats. Les initiatives se multipliaient, plaisirs et spectacles, auxquels les cousins n’avaient accordé jusque-là qu’incidemment une attention distraite. Joachim, en effet, était hostile à tous les divertissements d’ici. Ce n’était pas pour eux qu’il était ici, il n’était pas du tout ici pour vivre et s’accommoder de ce séjour en le rendant agréable et varié, mais uniquement pour se désintoxiquer le plus vite possible, afin de se mettre en état de prendre du service dans la plaine, du service véritable au lieu du service de la cure, qui n’était qu’un succédané, mais auquel il ne souffrait aucune atteinte. Il lui était interdit de participer activement aux sports d’hiver et il lui déplaisait de faire le badaud. Quant à Hans Castorp, il se sentait uni à ceux d’en haut par une solidarité trop stricte et trop intime pour témoigner le moindre intérêt à la vie des gens qui considéraient cette vallée comme un terrain de sport.

Mais leur sollicitude à l’endroit de la pauvre Mlle Karstedt avait modifié la situation, et, à moins de se montrer peu chrétien, Joachim ne pouvait élever aucune objection. Ils allèrent prendre la malade dans son modeste logement à Dorf et la conduisirent, par un froid chaudement ensoleillé, à travers le quartier anglais, ainsi dénommé d’après l’hôtel d’Angleterre, entre les magasins luxueux de la rue principale, où des traîneaux sonnaient, où se promenaient de riches viveurs et des fainéants du monde entier, des pensionnaires du Casino et d’autres grands hôtels, têtes nues, en d’élégants costumes de sport taillés en des étoffes choisies et coûteuses, avec des figures bronzées par la brûlure du soleil d’hiver et par la réverbération de la neige, et plus bas jusque sur la patinoire située non loin du Casino au fond de la vallée, patinoire qui, en été, avait servi de terrain de football. On entendait de la musique, l’orchestre du Casino donnait un concert sur l’estrade du pavillon de bois, en haut de la patinoire rectangulaire, derrière laquelle les montagnes neigeuses se dressaient dans l’azur foncé. Ils entrèrent, se frayèrent un passage à travers le public qui entourait la patinoire sur des sièges en gradins, trouvèrent des places et se mirent à regarder. Les patineurs, en vêtements collants, en maillots noirs, en dolmans à brandebourgs garnis de fourrures, se balançaient, planaient décrivaient des figures, sautaient et tournaient en rond. Un couple de virtuoses – dame et cavalier, des professionnels « hors concours », – exécutant une prouesse que seul au monde il réussissait, déchaîna des applaudissements soutenus par la musique. Se disputant le record de vitesse, six jeunes gens, de nationalité différentes, penchés, les mains dans le dos, tenant parfois un mouchoir entre les dents, firent six fois le tour du vaste rectangle. Le son d’une cloche se mêla à la musique. Parfois la foule éclatait en cris d’encouragement et en applaudissements.

C’était une foule bariolée que les trois malades, les cousins et leur protégée, découvraient autour d’eux. Des Anglais à casquettes écossaises et aux dents blanches parlaient français à des dames aux parfums pénétrants qui étaient vêtues de pied en cap de laines multicolores, et dont quelques-unes portaient culotte. Des Américains à petites têtes, les cheveux collés, la shagpipe au bec, portaient des fourrures dont le poil rude était tourné à l’extérieur. Des Russes barbus et élégants, riches et barbares à voir, et des Hollandais d’un type métissé de malais, étaient assis parmi un public allemand et suisse, tandis qu’un certain monde indéterminé et qui parlait français, venu des Balkans ou du Levant, un monde aventureux pour lequel Hans Castorp montrait un certain faible, mais que Joachim condamnait comme interlope et sans caractère, était partout répandu. Entre temps, des enfants prirent part à des concours burlesques, trébuchèrent le long de la patinoire, un pied chaussé d’un ski, l’autre d’un patin, ou bien c’étaient les garçons qui poussaient sur leurs pelles leurs jeunes cavalières. Ils coururent avec des chandelles allumées, le vainqueur étant celui qui gardait sa lumière allumée jusqu’au but ; il leur fallait, en courant, franchir des obstacles, ou remplir des arrosoirs de pommes de terre, à l’aide de cuillères en étain. Les grandes personnes jubilaient. On se montrait les plus riches, les plus connus et les plus gracieux d’entre les enfants, la fillette d’un multimillionnaire hollandais, le fils d’un prince prussien et un garçonnet de douze ans qui portait le nom d’une marque de champagne connue dans le monde entier. La pauvre Karen jubilait, elle aussi. De joie, elle frappait des mains, malgré ses doigts crevassés. Elle leur était si reconnaissante !

Les cousins la conduisirent également aux courses de bobsleigh. Leur but n’était très éloigné ni du Berghof ni du domicile de Karen Karstedt, car la piste, descendant de la Schatzalp, se terminait à Dorf, entre les agglomérations du versant ouest. Le petit pavillon de contrôle était dressé là ; on y annonçait par téléphone le départ de chaque traîneau. Entre les remparts de neige glacée, sur les virages de la piste luisant d’un éclat métallique, les châssis plats, chargés d’hommes et de femmes en laine blanche, portant autour de leurs poitrines des écharpes aux couleurs de toutes les nations, descendaient de la hauteur, à intervalles assez longs. On voyait des figures rouges et tendues sur lesquelles la neige tombait. Des chutes, des traîneaux qui dérapaient ou culbutaient et déversaient leurs équipes dans la neige, étaient photographiés par le public. Ici aussi la musique jouait. Les spectateurs étaient assis sur de petites tribunes, ou s’avançaient par l’étroit sentier que l’on avait dégagé à côté de la piste. Des passerelles en bois qui franchissaient la piste et sous lesquelles passait de temps à autre un bobsleigh rapide, étaient également occupées par des spectateurs. Les cadavres du sanatorium, là, en haut, suivaient le même chemin, ils passaient à toute allure sous le pont, décrivaient les virages en aval, toujours en aval, se dit Hans Castorp, et même il en parla.

Ils emmenèrent Karen Karstedt, une après-midi, au cinéma Bioscope, puisqu’elle jouissait infiniment de tout cela. Dans l’air vicié qui les incommodait tous trois physiquement, parce qu’ils n’étaient habitués qu’à l’atmosphère la plus pure, dans cet air qui pesait à leurs poitrines, et produisait dans leurs têtes un brouillard trouble, une vie multiple trépidait sur l’écran, devant leurs yeux douloureux, saccadée, divertissante et hâtive, dans une agitation frémissante qui ne s’attardait en vibrant que pour repartir aussitôt, accompagnée par une petite musique qui appliquait sa présente division du temps à la fuite d’apparences passées, et qui, malgré ses moyens limités, savait jouer de tous les registres de la solennité, de la pompe, de la passion, de la sauvagerie et d’une sensualité roucoulante. C’était une histoire mouvementée d’amour et de meurtre qu’ils virent se dérouler dans le silence, à la cour d’un despote oriental : des événements précipités, pleins de magnificence et de nudité, pleins de désirs souverains et de furie religieuse dans la servilité, pleins de cruauté, de volupté, de voluptés meurtrières et d’une lenteur évocatrice lorsqu’il s’agissait, par exemple, de faire apprécier la musculature des bras d’un bourreau, bref, inspirés par une connaissance familière des vœux secrets de la civilisation internationale qui assistait à ce spectacle. Settembrini, en homme de jugement, aurait sans doute condamné sévèrement cette représentation si peu humaniste ; avec une ironie cinglante et classique il n’aurait pas manqué de flétrir l’abus que l’on avait fait de la technique pour animer des images qui abaissaient la dignité de l’homme ; c’est à quoi songeait Hans Castorp, et il chuchotait des remarques à l’oreille de son cousin sur ce sujet. En revanche, Mme Stoehr, également présente et qui était assise pas très loin d’eux, paraissait tout extasiée, sa figure rouge et bornée était convulsée par la jouissance.

D’ailleurs, il en était de même de tous les visages que l’on regardait. Lorsque la dernière image trépidante d’une scène s’évanouissait, que la lumière s’allumait dans la salle et que le champ des visions apparaissait à la foule comme une toile vide, il ne pouvait même pas y avoir d’applaudissements. Personne n’était là que l’on eût pu récompenser par des acclamations, que l’on eût pu rappeler par admiration pour l’art dont il avait fait preuve. Les acteurs qui s’étaient réunis pour ce spectacle, étaient depuis longtemps dispersés à tous les vents. On n’avait vu que les ombres de leur performance, des millions d’images et des déclics les plus brefs en lesquels on avait décomposé leur action en la recueillant afin de pouvoir la restituer à volonté et aussi souvent qu’on le voudrait, par un déroulement rapide et clignotant, à l’élément de la durée. Le silence de la foule avait quelque chose de veule et de repoussant. Les mains restaient étendues, impuissantes, devant le néant. On se frottait les yeux, on regardait fixement devant soi, on avait honte de la clarté, et l’on avait hâte de retrouver l’obscurité pour regarder à nouveau, pour voir se dérouler les choses qui avaient eu leur temps, transplantées dans un temps nouveau, et renouvelées par le fard de la musique.

Le despote tomba sous le poignard, avec un hurlement de sa bouche ouverte que l’on n’entendit pas. On vit ensuite des images du monde entier : Le Président de la République Fra nçaise en haut de forme et en grand cordon, répondant du haut d’un landau à une allocution ; on vit le vice-roi des Indes au mariage d’un Radjah ; le Kronprinz allemand dans une cour de caserne de Potsdam. On assista aux allées et venues des habitants d’un village du Nouveau Mecklembourg, à un combat de coqs à Bornéo, on vit des sauvages nus qui jouaient de la flûte en soufflant du nez, on vit une chasse aux éléphants sauvages, une cérémonie à la cour du Roi de Siam, une rue de bordels au Japon, où des geishas étaient assises derrière le treillis de cages de bois. On vit des Samoyèdes emmitouflées parcourir dans leurs traîneaux tirés par des rennes un désert de neige au nord de l’Asie, des pèlerins russes prier à Hébron, un délinquant persan recevoir la bastonnade. On assistait à tout cela. L’espace était anéanti, le temps avait rétrogradé, le « là-bas » et le « jadis » étaient transformés et enveloppés de musique. Une jeune femme Marocaine, vêtue de soie rayée, caparaçonnée de chaînes, d’anneaux et de paillettes, sa poitrine pleine à moitié dénudée, s’approchait soudain de vous, en grandeur naturelle ; ses narines étaient larges, ses yeux pleins d’une vie bestiale, ses traits sans mouvement. Elle riait de ses dents blanches, abritait ses yeux d’une de ses mains dont les ongles semblaient plus clairs que la chair, et, de l’autre, faisait signe au public. Confus, on regardait dans la figure de cette ombre séduisante qui semblait voir et qui ne voyait pas, que les regards n’atteignaient pas du tout, dont les rires et les signes ne visaient pas du tout le présent, mais étaient chez eux dans le là-bas et dans l’autrefois, de sorte qu’il eût été insensé de lui répondre. Cela mêlait, comme nous l’avons dit, au plaisir un sentiment d’impuissance. Puis, le fantôme s’évanouissait. Une clarté vive envahissait l’écran, le mot « Fin » y était projeté, le cycle des représentations était terminé, et en silence on évacuait le théâtre, tandis qu’un nouveau public se pressait au dehors, qui désirait jouir d’une répétition de ce déroulement.

Encouragés par Mme Stoehr qui se joignit à eux, les cousins, pour l’amour de la pauvre Karen, qui, de reconnaissance, avait joint les mains, allèrent encore au café du Casino. Là aussi il yavait de la musique. Un petit orchestre de musiciens en habit rouge jouait sous la direction d’un premier violon tchèque ou hongrois qui, à l’écart de sa bande, était debout au milieu des couples de danseurs et tourmentait son instrument avec d’ardentes torsions du corps. Une animation mondaine régnait autour des tables. On servait des boissons rares. Pour se rafraîchir, les cousins commandèrent pour eux et leur protégée des orangeades, car l’atmosphère était chaude et poussiéreuse, tandis que Mme Stoehr prenait une liqueur sucrée. Elle assura qu’à cette heure-ci l’animation ne battait pas encore son plein. La danse, plus tard dans la soirée, se faisait sensiblement plus vivante. De nombreux pensionnaires des différents sanatoria, et des malades indépendants des hôtels et du Casino, y prenaient part, plus nombreux encore qu’à présent, et plus d’un grand fiévreux avait passé le seuil de l’éternité tout en dansant et avait succombé à l’hémorragie finale en vidant la coupe de la joie de vivre, in dulci jubilo. Ce que la profonde ignorance de Mme Stoehr faisait de ce dulci jubilo était vraiment extraordinaire ; elle empruntait le premier mot au vocabulaire italien et musical de son mari, en le prononçant par conséquent dolce, et Dieu sait d’où lui venait le second. Les deux cousins happèrent en même temps les brins de paille dans leurs verres lorsque ce latin éclata, mais Mme Stoehr ne se montra nullement déconcertée. Au contraire, tout en montrant avec entêtement ses dents de lièvre, elle s’efforça, par des allusions et des taquineries, de pénétrer la cause des rapports entre les trois jeunes gens qu’elle ne saisissait clairement que du point de vue de la pauvre Karen qui, étant donné sa conduite légère, ne devait pas être fâchée d’être chaperonnée à la fois par deux cavaliers aussi brillants. Le cas lui semblait moins clair, considéré du point de vue des deux cousins, mais malgré toute sa sottise et son ignorance, son intuition féminine l’aida à se faire des choses une idée d’ailleurs incomplète et triviale. Car elle devina et laissa entendre dans ses taquineries que le seul et véritable cavalier était Hans Castorp, tandis que le jeune Ziemssen se bornait à l’assister et que Hans Castorp, dont elle connaissait le penchant intime pour Mme Chauchat, ne chaperonnait que faute de mieux la lamentable Karstedt, parce que, apparemment, il ne savait pas comment s’approcher de l’autre : conception tout à fait digne de Mme Stoehr et dépourvue de toute profondeur morale, très insuffisante et d’une intuition vulgaire, à laquelle Hans Castorp ne fit que l’honneur d’un regard fatigué et dédaigneux, lorsqu’elle la formula sur un ton de plate raillerie. Car, en effet, les rapports avec la pauvre Karen constituaient pour lui une sorte de succédané et d’expédient confusément opportun, de même que toutes ses entreprises charitables avaient pour lui un sens analogue. Mais en même temps, ces pieuses entreprises avaient leur fin propre, et la satisfaction qu’il éprouvait à faire avaler sa bouillie à l’infirme Mme de Mallinckrodt, à se faire décrire par M. Ferge l’infernal choc à la plèvre, ou à voir la pauvre Karen frapper de reconnaissance et de gratitude dans ses mains aux pointes couvertes d’emplâtres, encore, que détournée et indirecte, n’en était pas moins d’une nature spontanée et pure. Elle émanait d’un besoin de renchérir dans un sens opposé à celui que M. Settembrini représentait par son action pédagogique, mais qui valait bien, semblait-il au jeune Hans Castorp, qu’on lui appliquât le placet experiri.

La maisonnette où demeurait Karen Karstedt était située non loin du cours d’eau et des rails, au bord du chemin qui menait à Dorf, et les cousins pouvaient donc facilement aller la prendre lorsqu’ils voulaient l’emmener après le petit déjeuner dans leur promenade réglementaire. Lorsqu’ils marchaient ainsi dans la direction de Dorf, pour rejoindre l’avenue principale, ils avaient sous les yeux le petit Schiahorn, puis, à droite, trois pics qui s’appelaient les Tours Vertes, mais que recouvrait une neige éblouissante et ensoleillée, et plus loin, vers la droite, le sommet du Dorfberg. À mi-hauteur de son versant abrupt, on voyait un cimetière, le cimetière de Dorf, entouré d’un mur, d’où l’on devait jouir d’une belle vue, embrassant sans doute le lac, de sorte que l’on pouvait fort bien l’envisager comme un but de promenade. Aussi y montèrent-ils un jour, par une belle matinée. D’ailleurs, toutes les journées étaient belles : calmes et ensoleillées, d’un bleu profond, d’une chaleur fraîche et d’une blancheur scintillante. Les cousins, – l’un rouge comme une tuile, l’autre bronzé, – marchaient en veston, parce que, sous la brûlure de ce soleil, les pardessus auraient été incommodes, le jeune Ziemssen en costume de sport, avec des caoutchoucs, Hans Castorp chaussé de même, mais en pantalons longs, parce qu’il n’était pas assez enclin aux exercices physiques pour porter des culottes courtes. C’était entre le commencement et le milieu de février de l’année nouvelle. Parfaitement, le millésime avait changé depuis que Hans Castorp était monté ici. C’était une autre année, la suivante. Une grande aiguille de l’horloge universelle avait progressé d’une unité de temps, non pas d’une des plus grandes, non pas d’une de celles qui mesuraient les millénaires (rares étaient ceux qui, vivants aujourd’hui, assisteraient encore à un pareil changement), pas davantage une de celles qui marquent les siècles, ni même les décennats, certes, non. Mais l’aiguille de l’année s’était récemment déplacée, bien que Hans Castorp ne fût pas encore ici depuis une année, à peine depuis un peu plus d’une demi-année, et elle était arrêtée à présent, tout comme les aiguilles de certaines grandes horloges qui n’avancent que toutes les cinq minutes, jusqu’à ce qu’elle dût de nouveau se déplacer. Mais jusque là, l’aiguille des mois devait encore avancer dix fois, plus de fois qu’elle ne l’avait fait depuis que Hans Castorp était arrivé ici. Il ne comptait plus le mois de février, car entamé, il était aussitôt effacé, de même que changer une pièce c’était, autant dire, la dépenser.

Les trois compagnons se rendirent donc un jour au cimetière du Dorfberg. Pour la fidélité de notre relation, mentionnons encore cette promenade. L’initiative était due à Hans Castorp, et Joachim, s’il avait commencé par faire quelques objections à cause de la pauvre Karen, s’était laissé convaincre et avait reconnu qu’il eût été inutile de jouer à cache-cache avec elle et de vouloir, à la manière de la peureuse Mme Stoehr, la mettre prudemment à l’abri de tout ce qui faisait penser à l’exitus[9]Karen Karstedt n’était pas encore en proie aux illusions dont on s’abuse dans le dernier stade, elle savait à quoi s’en tenir et quelle était la signification de la nécrose des pointes de ses doigts. Elle savait aussi que ses peu pieux parents ne voudraient pas entendre parler du luxe d’un transport de son cercueil dans son pays natal, et qu’après l’exitus on lui assignerait une modeste petite place là-haut, bref, on pouvait estimer que ce but de promenade du point de vue moral était plus convenable pour elle que beaucoup d’autres, par exemple que le point d’arrivée des bobs, ou le cinéma, sans compter que ce n’était rien de plus qu’un geste opportun de camaraderie que de faire, une fois par hasard, une visite à ceux de là-haut, en admettant que l’on ne voulût pas tout bonnement considérer le cimetière comme une curiosité et comme un terrain neutre de promenade.

À la file indienne, ils montèrent lentement, car le sentier déblayé ne leur permettait que de passer un à un. Ils laissèrent derrière eux et sous eux les villas situées en haut du versant, et, tout en montant, virent de nouveau se déplacer et s’ouvrir le paysage familier qui leur offrait la perspective de sa splendeur hivernale. Il s’étendait vers le nord-est, dans la direction de l’entrée de la vallée, et, comme ils s’y attendaient, la vue s’ouvrit sur le lac dont le disque, entouré de forêts, était gelé et couvert de neige ; et derrière sa rive la plus éloignée, les plans inclinés des montagnes semblaient se rencontrer, par delà lesquels les sommets inconnus, couverts de neige, s’étageaient devant le bleu du ciel. Ils regardèrent cela, debout dans la neige, devant le portail en pierre qui donnait accès au cimetière, puis ils y entrèrent par la grille en fer qui était fixée au portail et qui n’était qu’appuyée.

Là encore, les sentiers étaient déblayés qui s’étendaient entre les tertres entourés de grillage et capitonnés de neige, entre ces lits bien faits et régulièrement disposés, avec leurs croix de pierre et de métal, leurs petits monuments décorés de médaillons et d’inscriptions. Mais on ne voyait ni entendait âme qui vive. Le calme, l’éloignement, le silence du lieu semblaient profonds et intimes à beaucoup d’égards. Un petit ange ou un bambin en pierre, qui avait un bonnet de neige sur sa petite tête, et qui, du doigt, fermait ses lèvres, pouvait bien passer pour son génie, je veux dire : pour le génie de ce silence, à savoir d’un silence que l’on éprouvait réellement comme la contre-partie et l’antipode de la parole, par conséquent comme un mutisme nullement dépourvu de sens ni vide de vie. Pour les deux visiteurs mâles, c’eût été sans doute une occasion de se découvrir s’ils avaient eu des chapeaux, mais ils étaient tête nue, Hans Castorp, lui aussi l’était, et ils se bornèrent donc à marcher en une attitude respectueuse, faisant porter le poids de leurs corps sur la plante de leurs pieds, avec de petites inclinaisons à droite et à gauche, à la queue leu leu, derrière Karen Karstedt qui les conduisait.

Le cimetière était de forme irrégulière, il s’étendait d’abord comme un étroit rectangle vers le sud, puis se prolongeait dans les deux sens en forme également rectangulaire. Il était évident qu’on avait dû, à plusieurs reprises, l’agrandir, et que l’on y avait annexé des parcelles de champs voisins. Néanmoins, l’enclos semblait de nouveau autant dire complet, le long des murs aussi bien que dans les parties intérieures moins cotées ; à peine pouvait-on voir et dire où l’on y eût encore, en cas de besoin, trouvé place. Les trois visiteurs se promenèrent assez longtemps avec discrétion par les étroits sentiers et passages entre les tombeaux, en s’arrêtant çà et là, pour déchiffrer un nom, une date de naissance et de mort. Les pierres funéraires et les croix étaient sans prétention et témoignaient que l’on ne s’était pas mis en frais. Quant aux inscriptions, les noms étaient d’origines diverses, il y en avait d’anglais, de russes, ou généralement de slaves ; il y en avait aussi d’allemands, de portugais et d’autres encore. Mais les dates témoignaient d’une grande fragilité, l’intervalle qui les séparait les unes des autres était dans l’ensemble d’une brièveté frappante, le nombre des années qui s’étaient écoulées entre la naissance et l’exitus s’élevait partout à une vingtaine environ, guère davantage, beaucoup de jeunesse et peu de vertu peuplait ce camp, un peuple nomade qui était venu ici de toutes les parties du monde et qui avait définitivement accédé à la forme d’existence horizontale.

Par endroits, parmi l’encombrement des monuments, à l’intérieur de la pelouse, vers le milieu, il y avait un petit emplacement plat de longueur d’homme, étal et inoccupé, entre deux tertres autour des stèles desquels étaient suspendues des couronnes artificielles, et, involontairement, les trois visiteurs s’arrêtèrent là. Ils restèrent debout, la demoiselle en avant de ses compagnons, et ils lurent les fragiles inscriptions des pierres. Hans Castorp, dans une attitude d’abandon, les mains croisées devant lui, la bouche ouverte et les yeux somnolents, le jeune Ziemssen au garde à vous, et non seulement droit, mais presque incliné un peu en arrière ; sur quoi, les cousins, saisis d’une curiosité simultanée, jetèrent un coup d’œil dérobé sur le visage de Karen Karstedt. Elle s’en aperçut malgré leur discrétion et resta là, confuse et humble, la tête inclinée en avant et un peu oblique ; et elle sourit d’un air affecté, en avançant les lèvres, avec un rapide clignement des yeux.

NUIT DE WALPURGIS

Sept mois allaient être révolus dans quelques jours, depuis que le jeune Hans Castorp était arrivé ici, tandis que son cousin Joachim, qui en avait déjà cinq lorsque l’autre était arrivé, en avait à présent douze derrière lui – une année en chiffre rond – rond dans ce sens cosmique que, depuis que la solide petite locomotive l’avait déposé ici, la terre avait parcouru entièrement son orbite solaire et était revenue au point où elle était alors. On était en carnaval, à la veille du Mardi Gras, et Hans Castorp demanda à l’ancien comment cela se passait.

– Magnifique ! répondit Settembrini, que les cousins avaient une fois de plus rencontré au cours de leur tournée du matin. Splendide ! répondit-il. C’est aussi gai qu’au Prater, vous allez voir, ingénieur. « Et dans la ronde on nous verra, galants cavaliers » dit-il et continua de médire d’une langue agile, en accompagnant ses taquineries de mouvements appropriés des bras, de la tête et des épaules. Que voulez-vous ? même dans les « asiles d’aliénés » ont parfois lieu de ces bals pour les fous et les idiots ; c’est du moins ce qu’on m’a dit. Pourquoi n’y en aurait-il donc pas ici ? Le programme comprend les danses macabres les plus variées, vous le pensez bien. Malheureusement, certains des invités de l’année dernière ne pourront plus paraître cette fois-ci, car la fête prend fin dès 9 h. ½.

– Vous voulez dire ?… Ah ! fameux ! rit Hans Castorp. Vous êtes un farceur… À 9 h. ½, as-tu entendu, toi ? C’est-à-dire trop tôt pour que « certains » des invités de l’année puissent assister à la fête pendant une petite heure. Hou, c’est macabre ! Il s’agit naturellement de ceux qui, dans l’intervalle, ont dit définitivement adieu à la chair. Tu saisis mon jeu de mots ? Mais je suis quand même curieux de voir cela. Je trouve très bien que nous fêtions ici les fêtes de cette manière, et que nous marquions les étapes selon l’usage, des coupures bien faites pour que l’on ne vive pas dans un pêle-mêle trop désordonné. Ce serait par trop étrange. Nous avons eu Noël et puis nous avons su que c’était le nouvel an, et voici que vient le Carnaval. Puis approche le Dimanche des Rameaux (fait-on des craquelins ici ?), la Semaine Sainte, Pâques et la Pentecôte, qui tombe six semaines plus tard, et puis c’est déjà presque la journée la plus longue de l’année, le solstice d’été, comprenez-vous, et l’on s’achemine vers l’automne…

– Halte, halte, halte ! cria Settembrini en levant les yeux au ciel et en appuyant la paume de sa main contre ses tempes. Taisez-vous, je vous défends de vous déchaîner de cette façon.

– Excusez-moi, je voulais dire, au contraire… D’ailleurs, Behrens, finalement, va se décider à me faire des injections pour me désintoxiquer, car j’ai tout le temps trente-sept-quatre, cinq, six, et même sept. Il n’y a rien à faire à cela. Je suis et je reste un enfant gâté de la vie. Il est vrai que je ne suis pas ici pour une période très longue, Rhadamante ne m’a jamais décerné un délai précis, mais il dit qu’il serait insensé d’interrompre la cure prématurément, alors que j’ai déjà investi ici une pareille somme de temps. À quoi servirait d’ailleurs qu’il me fixât un terme ? Cela ne signifierait pas grand’chose, car, lorsqu’il dit par exemple : six petits mois, c’est toujours un peu juste, et il faut s’attendre à plus. Je vois cela par l’exemple de mon cousin qui devait être prêt au commencement du mois, – prêt dans le sens de guéri – mais la dernière fois, Behrens lui a encore administré quatre mois jusqu’à sa guérison complète. Bon, et puis qu’est-ce qui viendra après ? Ensuite, nous avons le solstice d’été, disais-je, sans vouloir vous fâcher, et puis l’on va vers l’hiver. Mais pour l’instant, il est vrai que nous n’en sommes encore qu’au Carnaval. Et puis, vous entendez bien, je trouve parfait que nous fêtions tout cela en bon ordre comme c’est marqué dans l’almanach. Mme Stoehr disait que chez le concierge on trouvait à acheter des trompettes d’enfant.

C’était exact. Dès le premier déjeuner du Mardi Gras, qui survint brusquement, avant que l’on eût pris le temps d’envisager cet événement, le matin déjà, on entendit dans la salle à manger toute sorte de sons tirés d’instruments à vent qui ronflaient ou cornaient. Au déjeuner déjà, des serpentins furent lancés de la table de Gaenser, de Rasmussen et de la Kleefeld, et plusieurs personnes, par exemple Maroussia aux yeux ronds, portaient des bonnets de papier que l’on pouvait également acheter chez le portier boiteux. Mais le soir, une animation de fête se répandit dans la salle et dans les salons, laquelle par la suite… Nous sommes pour le moment seul à savoir à quoi, grâce à l’esprit entreprenant de Hans Castorp, cette soirée de Carnaval devait conduire. Mais nous ne nous laissons pas tirer de notre calme réfléchi par cette prescience et nous rendons au Temps l’honneur qui lui revient, et ne précipitons rien, peut-être même traînons-nous les événements en longueur parce que nous partageons la retenue morale du jeune Hans Castorp qui a si longtemps retardé ces événements.

L’après-midi, tout le monde s’était rendu à Davos-Platz, pour voir le mouvement de Carnaval dans les rues. Des masques avaient défilé, des Pierrots et des Arlequins, qui faisaient tourner des crécelles, et entre les piétons et les occupants, également masqués, des traîneaux parés et garnis de grelots, on s’était livré à des batailles de confetti. On se retrouva autour des sept tables, pour le repas du soir, en humeur très joyeuse, résolu à maintenir l’esprit public dans le cercle fermé. Les bonnets de papier, les crécelles et les trompettes du concierge avaient été rapidement écoulés, et le procureur Paravant avait pris l’initiative d’un travestissement plus complet, en revêtant un kimono de dame, et en s’attachant une fausse natte qui, d’après les exclamations qui partirent de tous côtés, devait appartenir à Mme la consule générale Wurmbrand. Il avait encore fait tomber les pointes de sa moustache au moyen d’un fer à friser, de sorte qu’il ressemblait vraiment tout à fait à un Chinois. L’administration n’était pas demeurée en reste d’ingéniosité. Elle avait décoré chacune des sept tables d’un lampion en papier, d’une lune coloriée qui contenait une bougie allumée, de sorte que Settembrini, en entrant dans la salle, passant près de la table de Hans Castorp, cita des vers qui pouvaient se rapporter à cette illumination :

De mille feux tout flambe et luit.

Un club joyeux est réuni,

énonça-t-il avec un sourire fin et sec, en gagnant d’une allure négligente sa place où de petits projectiles allaient l’accueillir, de minces petites boulettes emplies de liquide, qui se brisaient au choc et inondaient de parfum ceux qu’elles atteignaient.

Bref, on était en humeur de fête. Des rires éclataient, des serpentins, qui pendaient des lustres, se balançaient dans les courants d’air ; dans la sauce du rôti nageaient des confetti ; bientôt l’on vit la naine passer d’un pas agité en portant le premier seau de glace et la première bouteille de champagne. On mêla le bourgogne et le champagne, ce dont l’avocat Einhuf avait donné le signal, et lorsque vers la fin du repas les lumières s’éteignirent de sorte que les lampions seuls éclairèrent la salle à manger d’un demi-jour bariolé qui faisait penser à une nuit italienne, l’humeur générale fut parfaite, et à la table de Hans Castorp on manifesta une vive satisfaction lorsque Settembrini fit passer un billet (il le remit à Maroussia, qui était sa voisine la plus proche et qui était coiffée d’une casquette de jockey en papier de soie vert), sur lequel il avait écrit au crayon :

Mais songez qu’aujourd’hui le mont est en folie,

Et si tel feu follet s’offrait à vous guider,

Mieux vaudrait, croyez m’en, ne pas vous y fier…

Auteurs::

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer