La montagne magique Thomas Mann

Le docteur Blumenkohl, qui allait de nouveau très mal, murmura, avec l’expression de physionomie ou des lèvres qui lui était propre, quelques mots d’où l’on pouvait déduire d’où venaient ces vers-là. Hans Castorp, pour sa part, se crut tenu à une réponse qui, à la vérité, n’aurait pu être que très insignifiante. Il chercha d’abord un crayon dans ses poches, mais n’en trouva pas et ne put en obtenir ni de Joachim ni de l’institutrice. Ses yeux veinés de rouge quêtèrent un secours à l’est, dans l’angle de la salle, à gauche en retrait et l’on vit que cette pensée fugitive dégénéra en association d’idées si lointaines qu’il en pâlit et oublia complètement son intention initiale.

Il y avait, d’ailleurs, encore d’autres raisons de pâlir. Mme Chauchat, là, derrière lui, avait fait toilette pour Carnaval. Elle portait une robe neuve, de toute façon une robe que Hans Castorp ne l’avait pas encore vue porter, en soie légère et foncée, presque noire, et qui ne brillait que de temps à autre d’un éclat brun, doré et chatoyant, une robe au décolleté rond et discret de jeune fillequi ne découvrait le cou que jusqu’à l’attache des clavicules, et en arrière les vertèbres de la nuque légèrement saillantes sous les cheveux, lorsqu’elle penchait la tête, mais qui dégageait les bras de Clawdia jusqu’aux épaules, ses bras qui étaient à la fois frêles et pleins, et en même temps frais, devait-on supposer, et dont l’extraordinaire blancheur se détachait sur la soie sombre de la robe d’une manière si saisissante que Hans Castorp, fermant les yeux, murmura en lui-même : « Mon Dieu ! ». Il n’avait encore jamais vu cette coupe. Il connaissait des toilettes de bal, des dévoilements admis et solennels, voire réglementaires, qui avaient été beaucoup plus étendus que celui-ci, sans être de loin aussi sensationnels. Il se montra en particulier combien avait été erronée l’ancienne supposition du pauvre Hans Castorp que l’attrait déraisonnable des bras dont il avait fait la connaissance à travers un voile de gaze, n’eût pas été aussi profond sans cette « transfiguration » suggestive, ainsi qu’il s’était dit alors. Erreur ! Fatal égarement ! La nudité entière, soulignée et éblouissante de ces admirables membres d’un organisme malade et empoisonné, était un événement qui apparaissait beaucoup plus impressionnant que la transformation de jadis, une apparition à quoi l’on ne pouvait répondre autrement qu’en baissant la tête et en répétant sans voix : « Mon Dieu ! ».

Un peu plus tard arriva encore un billet du contenu suivant :

De compagnie, où trouver mieux ?

Rien que prétendants et pucelles,

Jeunes, galants, audacieux,

Et sémillants espoirs d’icelle !

– Bravo, bravo ! cria-t-on. On en était déjà au café qui était servi en de petites cafetières en terre brune, voire aux liqueurs, comme Mme Stoehr, par exemple, qui aimait par-dessus tout siroter des spiritueux sucrés. La compagnie commença à s’éparpiller, à circuler. On se rendait visite les uns aux autres, on changeait de tables. Une partie des pensionnaires s’étaient déjà retirés dans les salons, tandis que d’autres restaient assis, continuant à faire honneur aux mélanges de vins. Et voici que Settembrini vint en personne, sa tasse de café à la main, le cure-dents entre les lèvres, et prit place en visiteur au coin de la table, entre Hans Castorp et l’institutrice.

– Montagnes du Hartz, dit-il, pays de cocagne et de misère ! Vous ai-je trop promis, ingénieur ? En voilà une foire ! Mais attendez, nous ne sommes pas encore à bout d’esprit, nous ne sommes pas encore arrivés au comble, sans parler de la fin ! D’après tout ce que l’on entend dire, nous verrons encore d’autres déguisements. Certaines personnes se sont retirées, cela permet d’espérer bien des choses, vous allez voir.

En effet, de nouveaux travestis firent leur apparition. Des dames en vêtements masculins, d’un comique d’opérette, invraisemblables à cause de leurs formes opulentes, des visages noircis au bouchon, des Messieurs vêtus, quant à eux, de robes de femmes embarrassés dans leurs jupes, comme par exemple l’étudiant Rasmussen qui, dans une toilette noire, parsemée de jais, étalait un décolleté plein de boutons et qu’il éventait au moyen d’un éventail en papier, jusqu’au dos. Un mendiant parut, ployant sur ses genoux, et accroché à sa béquille. Quelqu’un s’était fait un costume de Pierrot au moyen de linge blanc et d’un feutre de femme, s’était poudré la figure de sorte que les yeux avaient pris un aspect étrange, et s’était rougi les lèvres d’un rouge de sang. C’était le jeune homme à l’ongle. Un Grec de la table des Russes ordinaires qui avait de belles jambes, se promenait gravement en caleçons de tricot lilas, avec une mantille, une collerette en papier et une canne, en Grand d’Espagne ou en Prince Charmant. Tous ces déguisements avaient été improvisés après le dîner. Mme Stoehr ne put tenir plus longtemps en place. Elle disparut, pour reparaître quelque temps après en femme de ménage, la jupe retroussée et les manches relevées, les rubans de son bonnet en papier noués sous le menton, armée d’un seau et d’un balai qu’elle commença de manier en récurant entre les jambes des pensionnaires assis avec la brosse mouillée.

La vieille Baubo revient toute seule,

récita Settembrini à sa vue et il ajouta le vers suivant, d’une voix claire et plastique. Elle l’entendit, le traita de « coq italien » et l’invita à garder pour lui ses « polissonneries », en le tutoyant au nom de la liberté accordée aux masques ; car encore durant le repas, on avait adopté cette manière de parler. L’Italien s’apprêtait à lui répondre, lorsque du vacarme et des rires, venus du hall, l’interrompirent et attirèrent l’attention dans la salle.

Suivis de pensionnaires qui refluèrent des salons, deux étranges figures firent leur entrée qui venaient sans doute à peine de terminer leur déguisement. L’une était vêtue en diaconesse, mais sa robe noire était, du haut en bas, traversée de bandes blanches cousues, de bandes courtes, rapprochées les unes des autres, et d’autres plus espacées, qui dépassaient les premières, selon la disposition des mesures d’un thermomètre. Elle tenait l’index devant sa bouche pâle et portait à la main droite une feuille de température. L’autre masque était bleu sur bleu : avec des lèvres et des sourcils teints en bleu, la figure et le cou çà et là barbouillés de bleu, un bonnet de laine bleu tiré par-dessus les oreilles, et il était vêtu d’un costume et d’une blouse en lustrine bleue qui étaient faits d’une seule pièce, noués aux chevilles par des rubans et gonflés au milieu du corps jusqu’à former une épaisse panse ronde. On reconnut Mme Iltis et M. Albin. Tous deux portaient des écriteaux en carton, sur lesquels on pouvait lire : « la Sœur Muette » et « Henri le Bleu ». D’une sorte de pas balancé ils firent côte à côte le tour de la salle.

Quel succès ! Les acclamations vibraient. Mme Stoehr, son balai sous le bras, les mains sur les genoux, riait sans mesure et vulgairement, de tout son cœur, en prétextant son rôle de femme de ménage. Seul Settembrini se montrait insensible. Ses lèvres, sous la moustache agréablement troussée, se firent minces, après qu’il eut jeté un bref coup d’œil au couple des masques si applaudis.

Parmi ceux qui étaient revenus des salons, à la suite du Bleu et de la Muette, se trouvait également Clawdia Chauchat. Avec Tamara aux cheveux laineux et avec son compagnon de table à la poitrine creuse, un certain Buligin qui était en tenue de soirée, elle passa près de la table de Hans Castorp et se dirigea en obliquant vers la table du jeune Gaenser et de la Kleefeld, où elle s’arrêta, les mains dans le dos, riant de ses yeux bridés et bavardant, tandis que ses compagnons continuaient de suivre les fantômes allégoriques et quittèrent la salle à leur suite. Mme Chauchat s’était coiffée d’un bonnet de Carnaval, – ce n’était même pas un bonnet acheté, mais un de ceux que l’on fait pour les enfants en pliant triangulairement une feuille de papier blanc, et qui d’ailleurs, posé de travers, lui seyait à ravir. Sa robe de soie, d’un brun foncé et doré dégageait les pieds ; la jupe était d’une coupe ample. Ne disons plus rien des bras. Ils étaient nus jusqu’aux épaules.

– « Regarde-la bien ! » Comme de loin Hans Castorp entendit M. Settembrini prononcer ces mots, tandis qu’il accompagnait des yeux la jeune femme qui poursuivit son chemin vers la porte vitrée, et qui sortit de la salle. « C’est Lilith ! »

– Qui ? demanda Hans Castorp.

Le littérateur parut ravi. Il répliqua :

– La première femme d’Adam. Prends garde…

À part eux deux, le docteur Blumenkhol était seul encore assis à l’extrémité de leur table. Les autres pensionnaires, y compris Joachim, avaient passé au salon. Hans Castorp dit :

– Tu es plein de poésie et de vers aujourd’hui. Qu’est-ce que c’est donc encore que cette Lilith ? Adam avait donc été marié deux fois ? Je n’en avais pas la moindre idée.

– La légende hébraïque le veut ainsi. Cette Lilith est devenue un fantôme nocturne, elle est dangereuse, surtout pour les jeunes gens, à cause de ses beaux cheveux.

– Fi, quelle horreur ! Un fantôme nocturne avec de beaux cheveux. Cela, tu ne le supportes pas, hein ? Tu arrives et tu allumes la lumière électrique, comme pour ramener les jeunes gens sur le bon chemin, n’est-ce pas vrai ? dit Hans Castorp, pris d’une humeur fantasque. Il avait bu beaucoup de vins mélangés.

– Écoutez, ingénieur, laissez cela, ordonna Settembrini, les sourcils froncés. Servez-vous de la forme qui est en usage dans l’Occident civilisé, de la deuxième personne du pluriel ! Vous ne vous doutez même pas des risques que vous courez là.

– Mais pourquoi ça ? C’est Carnaval ! C’est admis partout ce soir…

– Oui, pour jouir d’un plaisir immoral. Le « tu » entre étrangers, c’est-à-dire entre personnes qui devraient normalement se dire « vous », est une sauvagerie déplaisante, un jeu avec l’état primitif, un jeu libertin qui me fait horreur, parce que, au fond il est dirigé contre la civilisation et contre l’humanité évoluée, et cela avec insolence et impudeur. Je ne vous ai d’ailleurs pas tutoyé, ne vous figurez pas cela. Je citais simplement un passage d’un chef-d’œuvre de votre littérature nationale. Ce n’était donc qu’un langage poétique que je tenais…

– Moi aussi. Moi aussi, je tiens en quelque sorte un langage poétique, c’est parce que cela me change en ce moment que je parle ainsi. Je ne prétends pas du tout qu’il me soit si naturel et facile de te dire « tu ». Tout au contraire, il faut que je fasse un effort sur moi-même, il faut que je me donne une secousse pour le faire, mais cette secousse je me la donne volontiers, je me la donne avec plaisir et de tout cœur…

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