La montagne magique Thomas Mann

Hans Castorp, dans la cohue, regardait par-dessus l’épaule de Joachim un des dessinateurs, en s’accoudant sur cette épaule tenant son menton des cinq doigts d’une main, et appuyant l’autre main, sur la hanche. Il parlait et riait. Lui aussi voulait dessiner, il réclama à haute voix et obtint le crayon, un petit bout de crayon que l’on pouvait à peine tenir entre le pouce et l’index. Il pesta contre ce moignon, le visage aveuglé levé vers le plafond, il pesta à voix haute et maudit l’insuffisance du crayon en dessinant d’une main rapide un monstre effarant sur le carton qu’il finit même par dépasser pour continuer sur la nappe. « Cela ne compte pas », s’écria-t-il au milieu des rires mérités. « Comment peut-on avec un pareil… Va au diable… » Et il jeta le bout de crayon coupable dans la coupe de punch. « Qui a un crayon convenable ? Qui m’en prête un ? Il faut que je dessine encore une fois. Un crayon, un crayon ! Qui en a encore un ? » s’écriait-il, se tournant de tous côtés, l’avant-bras gauche encore appuyé sur la table et agitant en l’air la main droite. Il n’en obtint pas. Alors il se retourna et passa dans la pièce à côté en continuant d’appeler, il alla tout droit vers Clawdia Chauchat qui, il le savait bien, était debout non loin de la portière du petit salon, et qui, de là, avait, en souriant, observé l’agitation autour de la table du punch.

Derrière lui il entendit appeler, en paroles sonores et étrangères : « Eh Ingegnere ! Aspetti ! Che cosa fa ? Ingegnere ! un po di ragione, sa ! Ma è matto, questo ragazzo ! » Mais il couvrit cette voix de la sienne, et l’on vit alors M. Settembrini, le bras levé au-dessus de la tête et les doigts écartés – geste usité dans son pays dont il n’est pas facile d’exprimer le sens, et qui était accompagné d’un « Ehh… » prolongé – quitter le bal du Carnaval. Mais Hans Castorp était debout dans la cour pavée, regardait de tout près dans l’épicanthe bleu-gris-vert de ces yeux, au-dessus des pommettes saillantes, et disait :

– N’aurais-tu pas par hasard un crayon ?

Il était d’une pâleur mortelle, aussi pâle qu’autrefois lorsque, barbouillé de sang, il était revenu de sa promenade solitaire à la conférence. Le système des nerfs et vaisseaux qui commandait son visage joua avec ce résultat que la peau exsangue de ce jeune visage se creusa, que le nez parut pointu et que la partie située sous les yeux prit la couleur plombée d’un cadavre. Mais le nerf sympathique faisait tambouriner le cœur de Hans Castorp de telle façon qu’il ne pouvait même plus être question d’une respiration régulière et que des frissons parcoururent le jeune homme, œuvre des glandes de son corps qui se dressèrent en même temps que les bulbes des poils.

La femme au tricorne en papier le toisa du haut en bas, avec un sourire qui ne trahissait aucune pitié ni aucune inquiétude, en présence de cette figure dévastée. Ce sexe ne connaît ni une telle pitié ni un tel souci devant les ravages de la passion, d’un élément qui, apparemment, lui est beaucoup plus familier qu’à l’homme, lequel, par nature, n’y est nullement à l’aise ; et la femme ne le constate jamais chez lui sans une satisfaction narquoise et maligne. Du reste, il ne se souciait sans doute d’éveiller ni la pitié ni l’inquiétude.

– Moi ? répondit la malade aux bras nus, au « Tu ». Oui, peut-être. Et il y avait malgré tout dans son sourire et dans sa voix un peu de cette émotion qui se produit lorsque, après de longs rapports muets, la première parole est prononcée, – d’une émotion malicieuse, qui fait secrètement entrer tout ce passé dans l’instant présent.

« Tu es très ambitieux… Tu es… plein… plein de zèle », continua-t-elle de railler avec son accent exotique, avec son étranger, avec son étranger et trop ouvert, tandis que sa voix, légèrement voilée, agréablement rauque, portait l’accent sur la deuxième syllabe du mot « ambitieux », ce qui achevait de le faire paraître exotique ; et elle fouilla dans son sac en cuir, y chercha l’objet des yeux et tira de sous un mouchoir qu’elle avait d’abord mis au jour, un petit porte-mine en argent, mince et fragile, un petit article de fantaisie dont on pouvait à peine se servir pour de bon. Le crayon de jadis, le premier, avait été quand même plus maniable et plus véridique.

– Voilà, dit-elle, et elle plaça le petit porte-mine sous ses yeux en le tenant par la pointe et en le balançant légèrement entre le pouce et l’index.

Comme elle le lui offrait et le lui refusait en même temps, il fit mine de le prendre, c’est-à-dire leva la main à hauteur du crayon, les doigts prêts à le saisir, mais sans le saisir complètement ; et, du fond de ses yeux couleur de plomb, son regard passait alternativement de l’objet au visage tartare de Clawdia. Ses lèvres exsangues étaient ouvertes et elles le restèrent, il ne s’en servit pas pour parler lorsqu’il dit :

– Vois-tu, je savais bien que tu en aurais un.

– Prenez garde, il est un peu fragile, dit-elle en français, c’est à visser, tu sais.

Et pendant que leurs têtes se penchaient, elle lui montra le mécanisme tout à fait courant du porte-mine, d’où la vis, lorsqu’on la tournait, faisait jaillir une mine mince comme une épingle, probablement dure, et qui devait à peine marquer.

Ils étaient penchés l’un vers l’autre. Comme il était en tenue de soirée, il portait ce soir un col raide et il put y appuyer son menton.

– Menu, mais bienvenu, dit-il, front contre front avec elle, parlant vers le crayon, les lèvres immobiles.

– Oh ! tu as même de l’esprit ? répondit-elle avec un rire bref, en se redressant et en lui abandonnant le crayon. (D’ailleurs, Dieu seul sait d’où il pouvait tirer de l’esprit, car, de toute évidence, il n’avait plus une seule goutte de sang dans la tête.) Allons, va, dépêche-toi, dessine, dessine bien et distingue-toi.

Spirituelle, elle aussi, elle semblait vouloir l’éloigner.

– Non, tu n’as pas encore dessiné. Il faut que tu dessines, toi, dit-il sans prononcer le f de faut, et il fit un pas en arrière, comme pour l’entraîner.

– Moi ? répéta-t-elle de nouveau, avec une surprise qui semblait se rapporter à autre chose que sa proposition. Souriante, légèrement troublée, elle resta, d’abord immobile, puis suivit son mouvement de recul qui la magnétisait et fit quelques pas vers la table du punch.

Mais il se trouva que l’intérêt du jeu était épuisé, qu’il était tout près d’expirer. Quelqu’un dessinait encore, mais n’avait plus de spectateurs. Les cartes étaient couvertes de pieds de mouche, chacun avait prouvé son incapacité, la table était presque abandonnée, d’autant plus qu’un revirement s’était produit. Comme on avait remarqué que les médecins étaient partis, quelqu’un proposa tout à coup de danser. Déjà l’on déplaçait la table, on postait des guetteurs aux portes de la salle de correspondance et du salon de musique avec l’ordre d’arrêter le bal par un signe, si par hasard le « Vieux », Krokovski, ou l’infirmière en chef se montraient de nouveau. Un jeune Slave fit courir les doigts sur le clavier du petit piano en noyer ; il jouait avec beaucoup d’expression. Les premiers couples se mirent à tourner au milieu d’un cercle régulier de fauteuils et de chaises, sur lesquels étaient assis des spectateurs.

Hans Castorp, d’un geste de la main, prit congé de la table qui s’éloignait justement « Disparais ! » Du menton il désigna des sièges libres qu’il apercevait dans le petit salon, et un coin abrité à côté des draperies. Il ne dit rien, peut-être parce que la musique lui semblait trop bruyante. Il poussa un siège, un fauteuil au cadre de bois, tendu de peluche, pour Mme Chauchat, vers l’endroit qu’il venait de désigner par son jeu de physionomie, et s’empara lui-même d’un fauteuil d’osier craquant et grésillant, à accoudoirs enroulés ; il y prit place, penché vers elle, les bras sur les accoudoirs, son crayon dans les mains, les pieds sous le siège. Il est vrai que, pour sa part, elle s’était enfoncée trop profondément dans le siège de peluche, ses genoux étaient levés mais elle les croisa néanmoins et balança en l’air son pied ; au-dessus du soulier de vernis noir sa cheville se dessinait sous la soie également noire du bas. Devant eux étaient assises d’autres personnes, elles se levaient pour danser et faisaient place à celles qui étaient fatiguées. C’était un va-et-vient.

– Tu as une robe neuve, dit-il pour avoir le droit de la regarder, et il l’entendit répondre :

– Une robe neuve ? Tu es au courant de mes toilettes ?

– N’ai-je pas raison ?

– Si. Je l’ai fait faire récemment chez Lukacek, à Davos-Dorf. Il travaille beaucoup pour les dames d’ici. Te plaît-elle ?

– Beaucoup, dit-il en l’embrassant encore une fois du regard, avant de baisser les yeux. « Veux-tu danser ? » ajouta-t-il.

– Et toi, voudrais-tu ? riposta-t-elle, les sourcils levés, en souriant, et il répondit :

– Je voudrais bien, si tu en avais envie.

– Tu es moins brave que je n’aurais cru, dit-elle, et comme il partait d’un rire moqueur, elle ajouta : « Ton cousin est déjà parti ? »

– Oui, c’est mon cousin, confirma-t-il, bien que ce fût superflu. J’ai remarqué tout à l’heure qu’il était parti. Il sera allé se coucher.

– C’est un jeune homme très étroit, très honnête, très allemand.

– Étroit ? Honnête ? répéta-t-il. Je comprends le français mieux que je ne le parle. Tu veux dire qu’il est pédant. Nous tiens-tu pour des pédants, nous autres Allemands ?

– Nous causons de votre cousin. Mais c’est vrai, vous êtes un peu bourgeois. Vous aimez l’ordre mieux que la liberté, toute l’Europe le sait.

– Aimer… aimer… Qu’est-ce que c’est ! Ça manque de définition, ce mot-là. L’un la possède, l’autre l’aime, comme dit notre proverbe, affirma Hans Castorp.

« Ces derniers temps, poursuivit-il, j’ai souvent réfléchi à la Liberté. C’est-à-dire : j’ai entendu ce mot si souvent que j’y ai réfléchi. Je te le dirai en français ce que j’ai pensé. Ce que toute l’Europe nomme la liberté est peut-être une chose assez pédante et assez bourgeoise, en comparaison de notre besoin d’ordre – c’est çà !

– Tiens ! C’est amusant. C’est ton cousin à qui tu penses en disant des choses étranges comme ça ?

– Non, c’est vraiment une bonne âme, une nature simple et que rien ne menace, tu sais. Mais il n’est pas bourgeois, il est militaire.

– « Que rien ne menace ? » répéta-t-elle avec effort. Tu veux dire ; une nature tout à fait ferme, sûre d’elle-même ? Mais il est sérieusement malade, ton pauvre cousin.

– Qui a dit cela ?

– Nous sommes renseignés ici, les uns sur les autres.

– Le docteur Behrens t’a-t-il dit cela ?

– Peut-être, en me faisant voir ses tableaux.

– C’est-à-dire : en faisant ton portrait ?

– Pourquoi pas. Tu l’as trouvé réussi, mon portrait ?

– Mais oui, extrêmement. Behrens a très exactement rendu ta peau oh vraiment, très fidèlement. J’aimerais beaucoup être portraitiste, moi aussi pour avoir l’occasion d’étudier ta peau comme lui.

– Parlez allemand, s’il vous plaît !

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