La montagne magique Thomas Mann

Ils avaient choisi la table surélevée, près de la fenêtre, la place la plus agréable. Contre le store crème, ils étaient assis, l’un en face de l’autre, les visages éclairés par la lumière de leur lampe voilée de rouge. Hans Castorp joignit ses mains fraîchement lavées et les frotta l’une contre l’autre avec une sensation d’attente confortable, comme il le faisait d’habitude en se mettant à table – peut-être parce que ses ancêtres avaient prié avant la soupe. Une serveuse avenante, au parler guttural, en robe noire à tablier blanc, avec une grosse figure et un grand air de santé, les servait, et à sa grande gaieté, Hans Castorp apprit que l’on appelait ici les serveuses des « filles de salle ». Ils lui commandèrent une bouteille de Gruaud Larose que Hans Castorp renvoya pour la faire chambrer. Le dîner était excellent. Il y eut du potage aux asperges, des tomates farcies, un rôti avec des garnitures diverses, un entremets particulièrement bien préparé, des fromages variés et des fruits. Hans Castorp mangeait beaucoup, bien que son appétit fût moins vif qu’il ne l’avait cru. Mais il avait l’habitude de manger beaucoup, même lorsqu’il n’avait pas faim, par égard pour lui-même.

Joachim ne fit pas précisément honneur aux plats. Il était fatigué de cette cuisine, dit-il, c’était le cas pour tous, ici en haut, et c’était l’usage de pester contre la nourriture ; car lorsqu’on était installé ici pour l’éternité et trois jours… En revanche, il but du vin avec plaisir et même avec une certaine passion, et tout en évitant soigneusement des expressions trop sentimentales, il exprima à plusieurs reprises sa satisfaction de ce qu’il eût quelqu’un avec qui échanger quelques paroles sensées.

– Oui, c’est épatant que tu sois venu, dit-il, et sa voix compassée était émue ; je puis bien le dire, c’est presque un événement pour moi. C’est une bonne fois un changement, je veux dire une coupure, une marque dans cette antienne éternelle et infinie…

– Mais le temps doit passer relativement vite pour vous, dit Hans Castorp.

– Vite et lentement, comme tu voudras, répondit Joachim. Je veux dire qu’il ne passe absolument pas, il n’y a pas de temps ici et il n’y a pas de vie, dit-il en secouant la tête ; et il reprit son verre.

Hans Castorp, lui, buvait aussi, bien que sa figure le brûlât à présent comme du feu. Mais son corps était encore toujours froid et dans tous ses membres il y avait une sorte d’inquiétude particulièrement joyeuse, mais qui, en même temps, le tourmentait un peu. Ses paroles se précipitaient, sa langue lui fourchait fréquemment, et d’un geste négligent de la main il passait là-dessus. D’ailleurs, Joachim aussi était très animé, et leur conversation se poursuivit avec une liberté d’autant plus joviale lorsque la jeune femme fredonnante et frappante se fût tout à coup levée et eût disparu. Tout en mangeant, ils gesticulaient avec leurs fourchettes, prenaient des airs importants tandis qu’ils avaient la bouche pleine, riaient, hochaient la tête, haussaient les épaules et n’avaient pas encore avalé convenablement qu’ils reparlaient déjà. Joachim voulut entendre des nouvelles de Hambourg, et il avait orienté la conversation vers la canalisation projetée de l’Elbe.

– Phénoménal, dit Hans Castorp, phénoménal ; cela fera époque dans le développement de notre navigation, c’est d’une importance absolument incalculable. Nous y consacrons cinquante millions comme mise de fonds immédiate, inscrite au budget, et tu peux être certain que nous savons exactement ce que nous faisons.

D’ailleurs, malgré l’importance qu’il attribuait à la canalisation de l’Elbe, il abandonna aussitôt ce sujet de conversation et demanda à Joachim de lui parler encore de la vie que l’on menait « ici en haut », et des pensionnaires, ce à quoi Joachim donna suite avec empressement, car il était heureux de pouvoir se confier et se soulager. Pour commencer, il dut répéter l’histoire des cadavres que l’on faisait descendre par la piste de bobsleigh, et assurer encore une fois expressément que c’était la pure vérité. Comme Hans Castorp fut de nouveau saisi d’un rire, lui aussi rit, ce dont il paraissait jouir de bon cœur, et il raconta toutes sortes de choses drôles pour alimenter cette humeur joyeuse. Une dame était placée à la même table que lui, du nom de Mme Stoehr, assez malade d’ailleurs, l’épouse d’un musicien de Cannstatt : c’était l’être le plus inculte qu’il eût jamais rencontré. Elle disait « désinfisquer » et cela avec tout son sérieux ! Et l’assistant Krokovski, elle l’appelait le « fomulus ». Il fallait avaler tout cela sans faire la moindre grimace. De plus, elle était médisante, comme d’ailleurs presque tous, ici en haut, et d’une autre dame, Mme Iltis, elle racontait que celle-ci portait un « stérilet ».

– Elle appelle ça un stérilet ! Tu ne trouves pas ça impayable ?

À moitié couchés, rejetés vers les dossiers de leurs sièges, ils rirent si fort que leur corps fut saisi d’un tremblement et que les deux, presque en même temps, furent pris de hoquet.

Entre temps, Joachim s’attristait et pensait à son infortune.

– Oui, nous voilà assis là, et nous rions, dit-il avec un visage douloureux, encore interrompu par les dernières commotions de sa rate, et pourtant on ne peut même pas prévoir approximativement quand je pourrai repartir d’ici, car lorsque Behrens dit : « encore six mois », c’est compté juste, il faut s’attendre à plus. Mais c’est tout de même dur. Dis toi-même si ce n’est pas triste pour moi. J’étais déjà enrôlé, et le mois suivant je devais passer mon examen d’officier. Et voilà que je traîne ici avec le thermomètre dans la bouche, et je compte les bévues de cette ignare Mme Stoehr et je perds du temps. Une année est d’une importance telle à notre âge, elle entraîne tant de changements et de progrès dans la vie, là, en bas. Et il faut que je stagne ici, moi, comme dans un trou d’eau, oui, comme dans une mare pourrie, la comparaison n’est pas trop forte.

Chose étrange, en réponse à ces paroles, Hans Castorp demanda s’il n’y avait pas moyen, ici, d’avoir du porter, et comme son cousin le considérait d’un air un peu surpris, il s’aperçut que l’autre était déjà en train de s’endormir, qu’à la vérité il dormait même déjà.

– Mais tu t’endors, dit Joachim. Viens, il est temps d’aller nous coucher, il est temps pour tous les deux.

– Il n’y a pas du tout de temps, dit Hans Castorp, la langue pâteuse.

Mais il suivit cependant Joachim, un peu penché et les jambes raides, comme un homme qui littéralement tombe de fatigue, puis il fit un violent effort sur lui-même lorsque dans le hall encore faiblement éclairé, il entendit son cousin dire :

– Voilà Krokovski. Il faut tout de même, je crois, que je te présente.

Le docteur Krokovski était assis en pleine clarté, devant la cheminée d’un des salons, à côté de la porte à glissière grande ouverte, et lisait le journal. Il se leva lorsque les jeunes gens s’approchèrent de lui et que Joachim, prenant une attitude militaire, dit :

– Permettez-moi, Monsieur le Docteur, de vous présenter mon cousin Castorp, de Hambourg. Il vient d’arriver.

Le docteur Krokovski salua le nouveau pensionnaire avec une certaine cordialité joviale, vigoureuse et réconfortante, comme s’il voulait donner à entendre qu’en tête-à-tête avec lui, toute gêne était superflue et que seule une confiance joyeuse était indiquée. Il était âgé de trente-cinq ans environ, large d’épaules, gras, beaucoup plus petit que les deux jeunes gens qui étaient debout en face de lui, de sorte qu’il devait rejeter la tête un peu obliquement pour les regarder dans les yeux, et de plus pâle, d’une pâleur blafarde, transparente, presque phosphorescente, qui était exagérée encore par l’ardeur sombre de ses yeux, par la noirceur de ses sourcils et d’une barbe assez longue qui se terminait en deux pointes où paraissaient déjà quelques fils blancs. Il portait un complet noir, croisé et déjà un peu usé, des escarpins noirs, semblables à des sandales, avec d’épaisses chaussettes en laine grise et un col mou rabattu, tel que Hans Castorp n’en avait vu jusque-là qu’à Dantzig, chez un photographe, et qui prêtait en effet à l’apparition du docteur Krokovski comme un air de bohème. En souriant cordialement, de telle sorte que ses dents jaunâtres parurent au milieu de la barbe, il secoua la main du jeune homme et dit de sa voix de baryton, avec un accent étranger un peu traînant :

– Soyez le bienvenu, monsieur Castorp ! J’espère que vous vous habituerez vite ici et que vous vous trouverez bien parmi nous. Venez-vous chez nous comme malade, si vous me permettez de vous poser cette question ?

C’était un spectacle touchant que d’observer les efforts que fit Hans Castorp pour se montrer aimable et surmonter son envie de dormir. Il était vexé d’être si peu en forme, et, avec l’orgueil méfiant des jeunes gens, il croyait sentir dans le sourire et l’attitude réconfortante de l’assistant, les signes d’une moquerie indulgente. Il répondit en parlant de ses trois semaines, fit également allusion à son examen, et ajouta que, Dieu merci, il était tout à fait bien portant.

– Vraiment ? demanda-le docteur Krokovski en poussant la tête en avant, obliquement, comme pour se moquer, et son sourire s’accentua. Mais en ce cas vous êtes un phénomène tout à fait digne d’être étudié ! Car je n’ai jamais rencontré un homme absolument bien portant. Et quel examen avez-vous passé, si vous me permettez de poser la question ?

– Je suis ingénieur, monsieur le Docteur, répondit Hans Castorp avec une dignité modeste.

– Ah ! ingénieur ? – et le sourire du docteur Krokovski se retira, il perdit en quelque sorte pour un instant un peu de sa force et de sa cordialité – Voilà qui est parfait. Et par conséquent vous n’aurez besoin ici d’aucune espèce de traitement médical, ni d’ordre physique, ni d’ordre psychique ?

– Non, merci mille fois, dit Hans Castorp, qui fut sur le point de faire un pas en arrière.

À cet instant le sourire du docteur Krokovski éclata de nouveau victorieusement, et tandis qu’il secouait la main du jeune homme, il s’écria à voix haute :

– Eh bien ! dormez bien, monsieur Castorp, dans la pleine conscience de votre santé parfaite. Dormez bien, et au revoir !

Sur ces paroles, il prit congé des deux jeunes gens, et se rassit avec son journal.

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