La montagne magique Thomas Mann

Depuis lors, cette illusion des sens et de l’esprit avait pris des proportions plus grandes. Le temps, même lorsque la sensation subjective en est affaiblie ou abolie, a une réalité objective dans la mesure où il est actif, où il produit des changements. C’est une question pour penseurs professionnels – et ce n’est que par présomption juvénile que Hans Castorp s’était un jour risqué à se la poser – de savoir si la boîte de conserve hermétique rangée sur son rayon est en dehors du temps. Mais nous savons que le temps accomplit son œuvre même sur le dormeur. Un médecin certifie le cas d’une jeune fille de douze ans qui s’endormit un jour et demeura endormie pendant treize ans : elle ne resta pas une fillette de douze ans ; mais se réveilla jeune femme, s’étant développée dans l’intervalle. Comment pourrait-il en aller autrement ? Le mort est mort et il est passé de la vie au néant : il a beaucoup de temps, c’est-à-dire qu’il n’en a pas du tout, personnellement parlant. Cela n’empêche pas que ses ongles et ses cheveux poussent encore et qu’en somme… Mais nous ne voulons pas rappeler l’expression cavalière dont Joachim s’était servi un jour à ce propos et dont Hans Castorp, en homme du pays plat, s’était alors formalisé. Ses cheveux et ses ongles à lui aussi poussaient, ils poussaient vite, semblait-il, car il était souvent installé, enveloppé de la serviette blanche, dans un des fauteuils du coiffeur de la grand’rue de Dorf et se faisait couper les cheveux, parce que des franges s’étaient une fois de plus formées autour de ses oreilles. En somme, il était toujours installé là, ou, plutôt, lorsqu’il y était assis, bavardant avec le garçon adroit et empressé qui faisait son œuvre après que le temps avait accompli la sienne, – ou encore lorsqu’il était debout près de la porte du balcon et raccourcissait ses ongles au moyen des petits ciseaux et des limes tirées de son joli nécessaire de velours, – il se sentait tout à coup pris, avec une sorte d’effroi auquel se mêlait un singulier plaisir, de certain vertige, d’un vertige qui mêlait l’étourdissement à l’illusion, d’une impuissance à distinguer l’« encore » et le « de nouveau », dont le mélange et la coïncidence produisent le « toujours » et l’« à jamais » situés en dehors du temps.

Nous avons souvent assuré que nous ne voulions pas le rendre meilleur, mais pas davantage pire qu’il n’est, et nous n’allons donc pas dissimuler qu’il s’efforçait souvent de racheter sa complaisance blâmable à l’égard de certaines tentations mystiques, provoquées même consciemment et intentionnellement par des efforts en sens contraire. Il pouvait rester assis, sa montre à la main, sa montre en or plate et lisse, dont il avait levé le couvercle au monogramme gravé, et regarder son cadran de porcelaine, orné de deux rangées de chiffres arabes en noir et en rouge, sur lequel les deux aiguilles en or finement et somptueusement ciselées s’écartaient l’une de l’autre, et où la mince aiguille des secondes faisait son tour, avec un tic-tac affairé, dans sa petite sphère particulière. La petite aiguille suivait son chemin en trottinant, sans s’occuper des chiffres qu’elle atteignait, touchait, dépassait, dépassait de beaucoup, approchait et atteignait de nouveau. Elle était insensible aux buts, aux divisions, aux jalons. Elle aurait dû s’arrêter un instant à 60, ou tout au moins signaler en quelque manière que quelque chose venait d’y prendre fin. Mais à la manière dont elle se hâtait de franchir ce chiffre, pas autrement que le moindre trait non chiffré, on reconnaissait que tout le chiffrage et les subdivisions n’étaient qu’inscrits en surcharge, et qu’elle ne faisait que marcher, marcher toujours… Hans Castorp remettait donc sa montre dans sa poche, et abandonnait le temps à son propre sort.

Comment rendre sensible à d’honnêtes esprits du pays plat ces transformations qui s’opéraient dans l’économie intime du jeune aventurier ? L’échelle de ces identités vertigineuses grandissait. Si, avec un peu de complaisance, il n’était pas facile de détacher le présent d’un hier, d’un avant-hier, ou d’un avant-avant-hier qui avaient ressemblé au jour présent comme un œuf à l’autre, on pouvait être d’autant plus tenté et plus capable de confondre son présent actuel avec le présent d’un mois ou d’une année révolus, et de laisser se perdre les uns et les autres dans un « toujours ». Mais pour autant que l’on prenait distinctement conscience du « encore », du « de nouveau » et du futur, on pouvait être tenté d’élargir le sens des termes relatifs du « hier » et du « demain », par quoi l’« aujourd’hui » s’affirme et écarte le passé et l’avenir, et tenté d’appliquer ces mots à des périodes plus longues. Il ne serait pas difficile de concevoir des êtres, habitant par exemple des planètes plus petites que la nôtre, qui administreraient un temps en miniature, et pour la vie « brève » desquels le trottinement agile de notre aiguille des secondes aurait toute la lenteur compassée de l’heure qui avance. Mais on pourrait également se représenter des êtres à l’espace desquels serait lié un temps d’une étendue formidable, de sorte que les conceptions du « à l’instant » ou du « peu s’en faut », du « hier » et du « demain » prendraient dans leur existence une importance infiniment élargie. Ce serait là, disons-nous, non seulement possible ; mais, du point de vue d’un relativisme tolérant et selon le proverbe : « À chaque pays ses usages », cela devrait être tenu pour légitime, normal et respectable. Mais que penser d’un fils de la terre – et qui, par surcroît, est à un âge pour lequel un jour, une semaine complète, un mois, un semestre devraient encore jouer un rôle important, et apportent dans la vie tant de changements et de progrès, – que penser d’un fils de la terre qui, un jour, prendrait l’habitude vicieuse, ou céderait tout au moins de temps à autre au plaisir de dire « hier » et « demain », au lieu de « voici un an » ou « l’année prochaine » ? Il n’est pas douteux qu’il y aurait lieu de parler, en l’occurrence, d’« égarement et de confusion » et que la plus vive inquiétude s’en trouverait justifiée.

Il y a sur terre des concours de circonstances, des ambiances ou paysages (si l’on peut parler de « paysage » dans le cas qui nous occupe), dans lesquels une telle confusion et un tel effacement des distances dans le temps et dans l’espace se produisent en quelque sorte naturellement et à juste titre, en progressant jusqu’à une indifférence vertigineuse, de sorte qu’un plongeon dans cette magie peut être admis, tout au moins pendant les heures de vacances. Nous voulons parler de la promenade au bord de la mer, – un état dont Hans Castorp ne se souvenait pas sans la plus vive sympathie, comme nous savons déjà qu’il retrouvait volontiers et avec reconnaissance dans la vie sur la neige le souvenir des dunes de chez lui. Nous espérons que l’expérience et les souvenirs du lecteur nous serviront à nous faire comprendre, quand nous évoquerons cette merveilleuse solitude. L’on marche et l’on marche… Jamais l’on ne rentrera à temps d’une telle promenade, car on a perdu le temps et il vous a perdu. Ô mer, nous sommes assis loin de toi et tout en contant, nous tournons vers toi nos pensées, notre amour, en t’invoquant nommément et à voix haute. Tu dois être présente dans notre récit, comme tu l’as toujours été et comme tu le seras toujours en secret… Désert sibilant, tendu de gris-pâle, plein d’humidité amère, dont un goût salin reste à nos lèvres. Nous marchons, sur un sol légèrement élastique, parsemé d’algues et de petits coquillages, les oreilles enveloppées de vent, de ce grand vent, vaste et doux, qui parcourt l’espace librement, sans frein ni malice, et qui étourdit doucement notre cerveau, nous marchons, nous marchons et nous voyons les langues d’écume de la mer, poussée en avant et qui reflue de nouveau, s’étendre pour lécher nos pieds. Le ressac bouillonne, vague sur vague se heurte avec un son clair et assourdi, et bruit comme une soie sur la grève plate, ici comme là-bas, et plus loin, sur les bancs de sable, et cette rumeur confuse, remplissant tout, et qui bourdonne doucement, ferme notre oreille à toute autre voix du monde. On se suffit profondément à soi-même, on oublie consciemment… Fermons les yeux, à l’abri pour l’éternité ! Mais non, voyez, là-bas, dans l’étendue gris-vert et écumeuse qui se perd en de puissants raccourcis jusqu’à l’horizon, voyez, une voile ! Là-bas ? Quel là-bas est-ce ? À quelle distance ? Proche ou lointain ? On ne le sait pas. On ne sait quel vertige trouble notre jugement. Pour dire quelle distance sépare ce bateau de la rive, il faudrait savoir quelle est sa taille. Petit et proche, ou grand et lointain ? Notre regard est incertain, car nous n’avons pas d’organe ni de sens qui nous renseigne sur l’espace… Nous marchons, nous marchons. Depuis combien de temps ? Jusqu’où ? Qu’en savons-nous ? Rien ne change notre pas, « là-bas » est pareil à « ici », « tout à l’heure », est semblable à « maintenant » et à « ensuite » : le temps se noie dans la monotonie infinie de l’espace, le mouvement d’un point à l’autre n’est plus un mouvement, il n’y a pas de temps.

Les docteurs du moyen âge prétendaient que le temps était une illusion, que son écoulement qui fait succéder l’effet à la cause ne tenait qu’à la nature de nos sens, et que le véritable état des choses était un présent immuable. S’était-il promené au bord de la mer, le docteur qui, le premier, conçut cette pensée, goûtant sur ses lèvres la légère amertume de l’éternité ? Quoi qu’il en soit, nous répétons que c’est d’une exceptionnelle école buissonnière que nous parlons ici, d’un effet du loisir, qui pénètre le moral d’un homme aussi vite que le repos dans le sable chaud rend la santé au corps. Exercer la critique sur les moyens et les formes de la connaissance humaine, mettre en question leur validité serait un parti pris absurde, méprisable et haineux, si jamais un autre sens était lié à une telle attitude que le désir d’assigner à la raison des limites qu’elle ne saurait franchir sans se rendre coupable de négliger sa fonction. Nous ne pouvons que témoigner de la reconnaissance à un homme comme M. Settembrini d’avoir présenté au jeune homme dont le destin nous préoccupe et qu’il avait interpellé à l’occasion comme un « enfant terrible de la vie », d’avoir présenté à Hans Castorp, disons-nous, – et avec une énergie toute pédagogique – la métaphysique comme « le mal », et nous honorons le mieux la mémoire d’un mort qui nous est cher en disant que le sens, la fin et le but du principe critique ne peut et ne doit être qu’une seule chose, à savoir l’idée du devoir, et le devoir de vivre. Plus encore : si la sagesse légiférante a tracé par la critique des limites à la raison, elle a aussi planté sur ses frontières même le drapeau de la vie, et elle a proclamé que c’est le devoir militaire de l’homme de faire son service sous ce drapeau. Faudrait-il excuser le jeune Hans Castorp, et admettre qu’il avait été confirmé dans son administration vicieuse du temps et dans son jeu dangereux avec l’éternité, par le fait que ce que certain hâbleur mélancolique avait appelé « l’excès de zèle » de son cousin, le militaire, avait entraîné un exitus letalis ?

MYNHEER PEEPERKORN

Mynheer Peeperkorn, un Hollandais d’un certain âge, était depuis quelque temps l’hôte de la maison du Berghof qui, avec le meilleur fondement, portait sur son enseigne l’épithète « internationale ». La nationalité légèrement colorée de Peeperkorn – car c’était un Hollandais colonial, un habitant de Java, un planteur de café – ne suffirait pas à nous décider à l’introduire, lui, Pieter Peeperkorn (c’est ainsi qu’il s’appelait, c’est ainsi qu’il se désignait lui-même : « Maintenant Pieter Peeperkorn va se délecter d’un doigt d’eau-de-vie », avait-il coutume de dire), ne suffirait pas, disons-nous, à nous décider à l’introduire sur le tard dans notre histoire… Car, grand Dieu ! quelle variété de teints et de nuances la société de l’excellente institution, dont le conseiller docteur Behrens assurait la direction médicale avec sa faconde polyglotte, n’offrait-elle pas déjà ? Ce n’était pas assez que, récemment, une princesse égyptienne eût séjourné ici, – celle-là même qui avait jadis offert au conseiller un remarquable service à café et des cigarettes au Sphinx, – un personnage sensationnel aux doigts garnis de bagues et jaunis par la nicotine, aux cheveux coupés courts et qui, en dehors des principaux repas auxquels elle assistait en toilette parisienne, se promenait en costume masculin et en pantalons repassés. Elle se souciait d’ailleurs fort peu du monde masculin et ne témoignait une faveur à la fois paresseuse et violente qu’à une Juive roumaine qui s’appelait tout bonnement Mme Landauer, bien que le procureur Paravant négligeât les mathématiques pour l’amour de Son Altesse, et dans son ardeur amoureuse, eût été bien près de tourner au bouffon. Ce n’était donc pas assez, disons-nous, de sa présence personnelle, car il se trouvait même dans sa petite suite un eunuque nègre, un homme faible et souffreteux, mais qui, malgré ce défaut fondamental volontiers raillé par Caroline Stoehr, semblait tenir à la vie plus que personne et se montrait inconsolable de l’image qu’offrait la plaque de son intérieur lorsqu’on eut radiographié son corps noir.

Comparé à de telles figures, Mynheer Peeperkorn pouvait sembler presque incolore. Et, bien que ce chapitre de notre récit pourrait porter, comme un précédent chapitre, le titre « Encore quelqu’un », ce n’est pas une raison de redouter qu’un nouveau fauteur de confusion spirituelle et pédagogique n’entre ici en scène. Non, Mynheer Peeperkorn n’était nullement homme à introduire dans le monde un trouble intellectuel. C’était un tout autre homme ainsi que nous allons le voir. Que sa personne ait néanmoins causé chez notre héros un état de trouble extrême, c’est ce que l’on comprendra, quand on saura ce qui suit :

Mynheer Peeperkorn arriva à la gare de Dorf par le même train du soir que Mme Chauchat, et il rejoignit par le même traîneau qu’elle le Berghof où il dîna au restaurant en sa compagnie. Ce n’était pas seulement une arrivée simultanée, c’était une arrivée en commun, et cette communauté, qui s’affirmait, par exemple, dans le fait que Mynheer se vit désigner sa place à la table des « Russes bien », à côté de la jeune femme et en face de la place du docteur, à l’endroit où le professeur Popoff s’était autrefois livré à des démonstrations équivoques, cette communauté justement troubla le bon Hans Castorp, qui n’avait rien prévu de tel. Le conseiller lui avait annoncé à sa manière le jour et l’heure du retour de Clawdia. « Allons, Castorp, mon vieux, avait-il dit. La patience et la fidélité sont récompensées. Après-demain la petite chatte se glissera de nouveau parmi nous, on me l’annonce par télégramme. » Mais que Mme Chauchat ne dût pas venir seule c’est ce dont il n’avait rien laissé entendre, peut-être parce que lui-même n’avait pas su qu’elle et Peeperkorn arriveraient ensemble et faisaient un couple. Du moins feignit-il la surprise lorsque le jour de cette arrivée commune, Hans Castorp lui demanda, en quelque sorte, des comptes.

– Comment pourrais-je vous dire où elle a encore pêché ce numéro-là ? déclara-t-il. Une rencontre de voyage dans les Pyrénées, je suppose. Voui, il faudra bien vous en accommoder, vous le Céladon déçu, rien à faire. Inséparables, comprenez-vous ! Il semble qu’ils fassent bourse commune. L’homme est immensément riche, d’après ce que j’entends dire. Roi du café retiré, vous savez, un valet de chambre malais, un train de vie tout à fait magnifique. D’ailleurs, il ne vient certainement pas pour son plaisir, car outre une polyblennie d’origine alcoolique, il semble que nous soyons en présence d’une fièvre contractée sous les tropiques, d’une fièvre intermittente, comprenez-vous : ça traîne terriblement. Il faudra que vous le preniez en patience.

– Je vous en prie, je vous en prie, dit Hans Castorp de haut. « Et toi ? pensa-t-il. Comment te sens-tu ? Tu n’es pas non plus tout à fait désintéressé, quand on songe à autrefois (et si tous les signes ne trompent pas), espèce de veuf aux joues bleues, avec ta peinture à l’huile si réaliste. Tu as l’air de te gausser de moi, me semble-t-il, et pourtant nous sommes des compagnons de malheur, en quelque sorte, par rapport à Peeperkorn. »

– Type curieux, décidément, une physionomie originale, dit-il avec un geste qui dessinait le personnage. Vigoureux et malingre, telle est l’impression qu’il produit, telle est du moins l’impression que j’ai eue de lui, au petit déjeuner. Vigoureux et en même temps malingre, c’est par ces adjectifs, me semble-t-il, qu’il faut le caractériser, bien que d’habitude ils se contredisent. Il est sans doute grand et large et se carre volontiers, les mains dans les poches verticales de ses pantalons, – elles ont été coupées verticalement, ai-je remarqué, non pas latéralement, comme c’est le cas chez vous et moi, et d’une manière générale dans les classes supérieures de la société, – et lorsqu’il est là, debout, et parle du palais, avec son accent hollandais, il a incontestablement quelque chose de très vigoureux. Mais sa barbe est clairsemée, elle est longue et clairsemée au point que l’on croit pouvoir en compter les poils, et ses yeux sont petits et pâles, presque incolores, je n’y peux rien, et il a beau essayer toujours de les écarquiller, ce qui lui a valu les rides du front si marquées qui montent d’abord le long de ses tempes, puis traversent horizontalement son front, – son haut front rouge, savez-vous, autour duquel ses cheveux blancs sont longs, mais rares, – ses yeux restent quand même petits et pâles, il a beau les écarquiller… Et son gilet montant lui donne un air d’ecclésiastique bien que la redingote soit à carreaux. Telle est l’impression que j’ai eue ce matin.

– Je vois que vous l’avez pris en point de mire, répondit Behrens, et que vous avez bien observé notre homme dans ses particularités, ce que je trouve raisonnable, car il faudra bien que vous vous accommodiez de son existence.

– Oui, c’est ce que nous ferons sans doute, dit Hans Castorp.

Nous lui avons laissé le soin de tracer une image approximative de ce nouveau pensionnaire si inattendu, et il ne s’est pas trop mal tiré d’affaire. Il est même probable que nous n’aurions pas fait sensiblement mieux. Il est vrai que son poste d’observation avait été des plus favorables : nous savons que, durant l’absence de Clawdia, il avait été placé dans le proche voisinage de la table des « Russes bien », et comme la sienne était parallèle à celle-ci – avec cette seule différence que l’autre était un peu plus près de la porte de la véranda, – et que Hans Castorp, de même que Peeperkorn, occupait les côtés étroits situés vers l’intérieur de la salle, ils étaient en quelque sorte placés l’un à côté de l’autre, Hans Castorp un peu en retrait du Hollandais, ce qui facilitait une inspection discrète, tandis qu’il voyait Mme Chauchat de trois-quarts. Il conviendrait peut-être de compléter son intelligente esquisse en ajoutant que la lèvre supérieure de Peeperkorn était rasée, que son nez était grand et charnu, que sa bouche était également grande, et avait des lèvres irrégulières, comme déchirées. De plus, ses mains étaient sans doute assez larges, mais pourvues de longs ongles pointus, et il s’en servait tout en parlant, – car il parlait sans arrêt, sans que Hans Castorp saisît nettement le sens de ses paroles, – faisant des gestes recherchés, qui tenaient l’attention en suspens, les gestes délicatement nuancés, raffinés, précis et civilisés d’un chef d’orchestre, pliant l’index pour former un cercle avec le pouce, ou la main plate, – large, mais aux ongles pointus, – étendue, protectrice, apaisante et réclamant l’attention, pour aussitôt décevoir cette attention souriante qu’il avait obtenue par l’inintelligibilité de paroles si puissamment préparées, ou, sinon vraiment la décevoir, du moins pour la changer en un joyeux étonnement. Car la force, la délicatesse et l’importance significative de cette préparation compensaient largement les paroles qui faisaient défaut ; cette gesticulation satisfaisait par elle-même, divertissait, voire comblait les auditeurs. Parfois même cette parole n’était pas du tout prononcée. Il posait doucement sa main sur l’avant-bras de son voisin de gauche, un jeune savant bulgare, ou sur celui de Mme Chauchat, à sa droite levait ensuite cette main, obliquement, en réclamant le silence et l’attention pour ce qu’il s’apprêtait à dire, et, les sourcils froncés de façon que les rides qui formaient un angle droit entre son front et les coins extérieurs de ses yeux se creusaient comme sur un masque, il regardait sur la nappe, devant celui qu’il avait ainsi appréhendé, tandis que ses grandes lèvres déchirées semblaient sur le point de formuler des choses de la plus haute importance. Mais au bout d’un instant il rendait son souffle, renonçait à parler, et d’un signe semblait commander « Repos » ; sans avoir rien proféré, il retournait à son café qu’il s’était fait servir exceptionnellement fort, dans son propre filtre à café.

Lorsqu’il l’avait bu, il procédait comme suit. De la main il rabattait la conversation, obtenait le silence ainsi que le chef d’orchestre apaise le désordre des instruments que l’on accorde, et rassemble son monde par un geste impérieux et raffiné avant d’attaquer l’ouverture. Sa grande tête entourée de mèches blanches, avec ses yeux pâles, les formidables rides du front, sa longue barbe et sa bouche dénudée et douloureuse, produisait évidemment un effet tel que tout le monde se soumettait à son geste. Tous se taisaient, le regardaient en souriant, attendaient, et, ici et là, quelqu’un lui faisait un signe de tête avec un sourire encourageant. Il disait à voix basse :

– Mesdames et messieurs… Bien. Tout va bien. Classé ! Voulez-vous cependant envisager et ne pas perdre de vue un seul instant que… Mais sur ce point, motus. Ce qu’il m’incombe d’exprimer est moins cela, que, avant toute chose et en premier lieu ceci que nous avons le devoir, que la plus inviolable… – je le répète, et je mets tout l’accent sur cette expression – que l’exigence la plus inviolable se pose qui… Non, non, mesdames et messieurs, ce n’est pas ainsi ! Il n’en est pas ainsi de… Quelle erreur il serait de votre part de penser que je… Classé, mesdames et messieurs ! Parfaitement classé. Je nous sais d’accord sur tout cela, et donc au fait !

Il n’avait rien dit ; mais sa tête apparaissait si incontestablement significative, son jeu de physionomie et de gestes était si résolu, si insistant et si expressif, que tous, et même Hans Castorp qui écoutait, crurent avoir entendu des choses infiniment importantes ; tout en se rendant compte qu’aucune communication réelle ne leur avait été faite, ils n’avaient cependant le sentiment d’aucun vide. Nous nous demandons quelle eût été l’impression d’un sourd ? Peut-être se serait-il désolé, parce qu’il aurait jugé à tort de la teneur du discours d’après l’expression de l’orateur et se serait figuré que son infirmité lui avait fait perdre un bien précieux. De tels gens inclinent à la méfiance et à l’amertume. En revanche, un jeune Chinois, à l’autre extrémité de la table, qui ne comprenait que très peu l’allemand, et qui n’avait rien compris, mais qui avait entendu et vu, témoigna sa satisfaction joyeuse par l’exclamation : « Very well ! », et alla jusqu’à applaudir.

Et Mynheer Peeperkorn en arriva « au fait ». Il se redressa, il dilata sa large poitrine, il boutonna sa redingote à carreaux sur son gilet fermé, et sa tête blanche était royale. Il fit signe à une servante, – c’était la naine, – et bien qu’elle fût très occupée, elle obéit aussitôt à son geste autoritaire, et se présenta, le pot à lait et la cafetière à la main, à côté de sa chaise. Elle non plus ne put s’empêcher de lui faire, en souriant de sa grande figure vieillotte, un signe encourageant, suggestionnée par son regard pâle sous les formidables rides, par sa main levée, dont l’index s’unissait en un cercle avec le pouce, tandis que les trois autres doigts se dressaient dominés par les lances pointues des ongles.

– Mon enfant, dit-il, parfait ! Tout est parfait jusqu’ici. Vous êtes petite. Qu’est-ce que cela me fait ? Au contraire ! J’y vois un avantage. Je rends grâce à Dieu que vous soyez comme vous êtes, et grâce à votre petite taille si caractéristique… Laissons cela ! Ce que je désire de vous est également petit, petit et caractéristique. Avant tout, comment vous appelez-vous ?

Elle bégaya en souriant et dit ensuite que son nom était Émérentia.

– Parfait ! s’écria Peeperkorn en se rejetant contre le dossier de sa chaise et en allongeant le bras vers la naine. Il s’exclama ainsi avec un accent comme s’il eût voulu dire : « Que voulez-vous donc ? Tout est pour le mieux » ! Mon enfant, poursuivit-il, très sérieusement et presque avec sévérité, cela surpasse toutes mes espérances. Émérentia ! Vous le prononcez avec modestie, mais ce nom, rapproché de votre personne… Bref, cela ouvre les plus belles perspectives. Cela vaut la peine que l’on s’y attache et que l’on y suspende son cœur… Sous sa forme diminutive – vous m’entendez, mon enfant, – sous sa forme caressante, on pourrait dire Rentia. Emmy également serait réchauffant, pour l’instant je m’en tiens sans hésitation à Emmy. Donc, Emmy, mon enfant, écoute bien : un peu de pain, ma chère. Halte ! Arrête ! Qu’aucun malentendu ne s’insinue entre nous. Je vois dans ton visage relativement grand que ce danger… Du pain, Rintinette, mais pas du pain cuit, nous en avons ici des quantités sous toutes sortes de formes. Du pain brûlé, mon ange. Du pain du bon Dieu, du pain transparent, ma petite forme caressante, et ce à l’effet de nous délecter. Je ne suis pas très certain que le sens de ce mot… Je proposerai d’y substituer : pour ranimer notre cœur, si nous ne courions pas à nouveau le danger que l’on donne un sens frivole… Classé, Rentia, classé et liquidé. C’est bien plutôt au sens du devoir et d’une obligation sacrée. À celui, par exemple, de la dette morale qui m’incombe de témoigner à ta petitesse caractéristique… Un genièvre, ma chère. Pour me délecter, voulais-je dire. Du Schiedam, ma petite Émérentia. Hâte-toi et apporte-le-moi.

– Un genièvre d’origine, répéta la naine, qui tourna sur elle-même dans l’intention de se débarrasser de son pot et de sa cafetière, qu’elle déposa sur la table de Hans Castorp, à côté de son couvert à lui, parce qu’elle ne voulait pas importuner M. Peeperkorn. Elle s’empressa, et la commande fut aussitôt exécutée. Le verre était si plein que le « pain » coulait de toutes parts et mouillait l’assiette. Peeperkorn prit le verre entre l’index et le médius et l’éleva au jour. « Ainsi donc, déclara-t-il, Pieter Peeperkorn se délecte d’un doigt d’eau-de-vie ! » et il avala le blé distillé, après l’avoir un instant mâché. « Maintenant je vous regarde tous d’un œil réconforté. » Et il prit sur la nappe la main de Mme Chauchat, la porta à ses lèvres, puis la posa, en laissant encore un instant sa main sur celle de la jeune femme.

Un homme singulier, une personnalité imposante encore que difficile à pénétrer… La société du Berghof s’intéressait vivement à lui. On disait qu’il s’était récemment retiré du commerce des denrées coloniales et qu’il avait mis sa fortune au sec. On parlait de son splendide hôtel à La Haye et de sa villa à Scheveningue. Mme Stoehr l’appelait un « magnard d’argent » (un « magnard », la terrible femme !) et faisait à ce propos allusion à un collier de perles que Mme Chauchat portait depuis son retour avec sa robe du soir, et qui, de l’avis de Caroline, pouvait difficilement être considéré comme un témoignage de la galanterie de son époux de Transcaucasie, mais provenait certainement de la « bourse de voyage commune ». En même temps, elle clignait des yeux, désignait d’un mouvement de tête Hans Castorp et faisait une moue comique en raillant sans égards son infortune, car ni la maladie ni la souffrance ne l’avaient affinée. Il garda de la tenue. Il rectifia même le lapsus de la bonne dame, non sans esprit. La langue lui avait fourché, dit-il. Magnat, non pas magnard. Mais l’expression n’était pas trop mal choisie, car apparemment Peeperkorn possédait en effet quelque chose comme un pouvoir… magnétique. Il répondit de même avec une indifférence assez bien feinte à Mlle Engelhart l’institutrice, lorsque, rougissant faiblement, souriant de travers et sans le regarder, elle lui demanda si le nouveau pensionnaire lui plaisait. Mynheer Peeperkorn était une « personnalité estompée » dit-il, une personnalité sans doute, mais « plutôt estompée ». L’exactitude de cette appréciation témoignait de son objectivité et par conséquent de son calme. Elle fit perdre l’avantage à l’institutrice. Quant à Ferdinand Wehsal et à son allusion grimaçante aux circonstances inattendues dans lesquelles Mme Chauchat était revenue, Hans Castorp lui prouva qu’il est des regards dont la signification sans équivoque ne le cède en rien aux paroles les plus nettement articulées. « Lamentable personnage ! » dit le regard dont il mesura le Mannheimois, cela, sans qu’il fût possible de se méprendre le moins du monde sur sa signification, et Wehsal reconnut ce regard, l’encaissa, approuva même de la tête en montrant ses dents gâtées ; mais à partir de cet incident il renonça quand même à porter au cours de leurs promenades avec Naphta, Settembrini et Ferge, le pardessus de Hans Castorp.

Mon Dieu, Hans Castorp pouvait le porter lui-même, il préférait même qu’il en fût ainsi, et ce n’était que par amabilité qu’il l’avait de temps à autre abandonné à ce pauvre diable. Mais personne de nous ne s’y est trompé : en réalité Hans Castorp avait été durement touché par ces événements si imprévus qui ruinaient tous ses préparatifs intimes en vue du moment où il allait revoir l’objet de son aventure de Carnaval. Plus exactement, ils rendaient ces préparatifs inutiles, et c’était là le plus humiliant.

Les intentions de Hans Castorp avaient été les plus délicates et les plus sensées ; il avait été loin de tout emportement balourd. Il n’avait pas songé, par exemple, à aller attendre Clawdia à la gare, et c’était une chance encore qu’il eût tout d’abord écarté cette pensée ! Mais la question s’était posée d’une façon tout à fait générale de savoir si une femme, à qui la maladie accordait une liberté si large, voudrait croire à la réalité des événements fantastiques d’une lointaine nuit de rêve, de mascarade et de conversation en langue étrangère, et si elle désirerait qu’on la lui rappelât. Non, pas d’indiscrétion, pas de prétentions maladroites ! Même en admettant que ses rapports avec la malade aux yeux bridés eussent dépassé de loin les bornes de la raison et de la civilisation occidentale, il n’en convenait pas moins d’observer pour la forme les règles de la civilisation la plus accomplie, et, pour l’instant, de feindre jusqu’à l’oubli. Un salut d’homme du monde, d’une table à l’autre, pour commencer ; rien de plus ! Plus tard, lorsque l’occasion s’en présenterait, une visite mondaine, pour s’informer d’un ton léger de l’état de la malade, depuis l’autre jour… Et ils se seraient retrouvés véritablement, à leur heure ; et ce serait comme une récompense accordée pour cette maîtrise de soi chevaleresque. Mais, comme il a été dit, cette délicatesse apparaissait nulle et caduque, par le fait que tout caractère volontaire, et partant tout mérite, lui étaient enlevés. La présence de Mynheer Peeperkorn excluait par trop complètement toute possibilité tactique de se départir d’une extrême réserve. Le soir de l’arrivée, Hans Castorp avait vu de sa loge le traîneau monter au pas le tournant de la route, et dans ce traîneau, sur le siège duquel était juché le domestique malais, petit homme jaune, avec un col de fourrure à son pardessus et coiffé d’un melon, l’étranger avait été assis, le chapeau sur la tête, et à côté de lui s’était trouvée Clawdia. Cette nuit-là Hans Castorp n’avait guère dormi. Le matin il n’avait pas eu de peine à apprendre le nom de ce troublant compagnon et, par dessus le marché, la nouvelle que tous deux avaient occupé au premier étage des appartements luxueux et contigus. Puis était venu le premier déjeuner, et à son poste de bonne heure, très pâle, il avait attendu que la porte vitrée se fermât avec fracas. Mais le cliquetis ne s’était pas produit. L’entrée de Clawdia s’était faite en silence, car derrière elle Mynheer Peeperkorn avait refermé la porte. Grand, large d’épaules, le front haut, sa tête puissante entourée des flammes blanches de sa chevelure, il avait emboîté le pas à sa compagne de voyage qui, de son habituelle démarche féline, en avançant la tête, s’était approchée de sa table. Oui, c’était bien elle, inchangée ! Contrairement à son dessein et oubliant tout, Hans Castorp l’embrassa d’un regard qui trahissait l’insomnie. C’était bien sa chevelure d’un blond roussâtre, nullement frisée avec art, mais roulée en une simple natte autour de la tête, c’étaient ses « yeux de loup des steppes », la courbe de sa nuque, ses lèvres qui semblaient plus pleines qu’elles n’étaient, par suite de la saillie des pommettes qui déterminait une flexion gracieuse des joues… Clawdia ! pensa-t-il en frémissant, et il regarda le compagnon inattendu, non sans rejeter la tête, signe de défi railleur devant la grandiose apparition de ce masque, non sans s’efforcer de tout cœur à se moquer de l’assurance du propriétaire actuel que certain passé rendait assez douteux : ou plutôt un passé certain, moins vague que tels tableaux peints par un amateur et qui avaient réussi à l’inquiéter lui-même… Mme Chauchat avait aussi conservé sa manière de faire, en souriant, face à la salle, avant de s’asseoir, de se présenter en quelque sorte à la compagnie, et Peeperkorn la secondait en laissant s’accomplir la petite cérémonie, debout derrière elle, pour prendre place, ensuite, à son bout de table, à côté de Clawdia.

Il n’avait plus été question de salut d’homme du monde, d’une table à l’autre. Lors de la « présentation », les yeux de Clawdia avaient glissé sur la personne de Hans Castorp comme sur tout l’endroit où il se trouvait, pour se perdre au fond de la salle ; lors de la rencontre suivante dans la salle à manger il n’en avait pas été autrement ; et après chaque repas qui passait sans que leurs yeux se fussent rencontrés autrement qu’avec une indifférence aveugle et distraite de la part de Mme Chauchat, il devenait d’autant plus impossible de placer le salut d’homme du monde. Durant la brève union du soir, les compagnons de voyage se tinrent dans le petit salon : ils étaient assis l’un à côté de l’autre sur le sopha, au milieu de leurs voisins de table, et Peeperkorn, dont le visage grandiose, très rouge, se détachait de la blancheur flamboyante de ses cheveux et de sa barbe, vidait la bouteille de vin rouge qu’il s’était fait servir à dîner. Car à chacun des principaux repas il buvait une bouteille, voire une bouteille et demie ou même deux de vin rouge, sans parler du « pain » par lequel il commençait son petit déjeuner. Cet homme princier avait apparemment un besoin extraordinaire de se réconforter. Ce réconfort, il se l’accordait également sous forme d’un café très corsé qu’il buvait plusieurs fois par jour, non seulement le matin, de bonne heure, mais également l’après-midi. Il le buvait dans une grande tasse, aussi bien après le repas que pendant, en même temps que le vin. L’un et l’autre, apprit Hans Castorp, étaient bons contre la fièvre, sans parler de leur effet délectable, excellents contre sa fièvre intermittente qui, dès le second jour, le retint pour plusieurs heures dans sa chambre et au lit. C’était une fièvre quarte, dit le conseiller, parce que le Hollandais en était pris à peu près tous les quatre jours : c’était d’abord un claquement des dents, puis une ardeur brûlante suivie de transpiration. Et son mal avait encore pour effet la dilatation de la rate.

VINGT-ET-UN

Ainsi passait le temps : ce furent des semaines, au moins trois ou quatre semaines, si nous les évaluons, car nous ne pouvons en aucune façon nous fier au jugement et au sens que Hans Castorp avait du temps. Elles glissaient sans apporter de nouveaux changements, elles attisaient chez notre héros une colère, devenue habituelle, contre certains événements imprévus qui lui avaient imposé une réserve méritoire ; contre le fait qui se nommait lui-même Pieter Peeperkorn lorsqu’il absorbait un doigt d’eau-de-vie ; contre l’existence gênante de cet homme princier, imposant et indistinct, gênante en effet et d’une manière autrement agressive que celle de M. Settembrini ne l’avait jamais été. Des rides de mécontentement et d’irritation se dessinaient verticalement entre les sourcils de Hans Castorp, et sous ces plis, il considérait cinq fois par jour la jeune femme, malgré tout, heureux de pouvoir la regarder, et plein de mépris pour la présence toute-puissante de quelqu’un qui ne soupçonnait pas combien équivoque était le passé de sa compagne.

Mais un soir, comme il arrivait parfois sans raison particulière, la réunion du soir dans le hall et les salons avait pris une tournure plus animée que d’ordinaire. On avait fait de la musique – des airs tziganes, exécutés avec brio par un étudiant hongrois – après quoi le conseiller Behrens, qui s’était également montré avec le docteur Krokovski pour un petit quart d’heure, avait obligé un des pensionnaires à jouer au piano la mélodie du « Chœur des pèlerins », tandis que lui-même passait sur les registres aigus du clavier une brosse, parodiant ainsi le violon. Cela fit rire. Au milieu de vifs applaudissements, hochant la tête avec bienveillance comme surpris de sa propre gaieté, le conseiller quitta le salon. Mais la réunion se prolongea, on continua de faire de la musique, sans qu’elle exigeât une attention trop concentrée, on s’installa pour une partie de dominos ou de bridge, on commanda des boissons ; les uns se divertissaient à l’aide des jouets optiques, d’autres plaisantaient ci et là. Les habitués de la table des « Russes bien » s’étaient, eux aussi, mêlés aux groupes du hall et du salon de musique. On vit Mynheer Peeperkorn paraître en plusieurs endroits, on ne pouvait pas ne pas le voir, sa tête majestueuse dominait son entourage, triomphait par sa force royale et imposante, et, si ceux qui l’entouraient n’avaient été attirés d’abord que par sa réputation de richesse, c’était sa personnalité qui, seule, les retenait. Ils étaient là souriants, l’approuvaient de la tête, l’encourageaient, oublieux d’eux-mêmes. Fascinés par son œil pâle sous les formidables plis du front, tenus en suspens par l’insistance des gestes raffinés de ses ongles oblongs, et sans le moins du monde éprouver une déception devant l’inintelligibilité, l’incohérence, la gratuité de ce qui suivait.

Si, dans cette circonstance, nous nous mettons en quête de Hans Castorp, nous le trouverons dans le salon de lecture et de correspondance où jadis (ce jadis est vague ; le conteur, le héros et le lecteur ne sont plus tout à fait au clair sur son degré d’éloignement) des confidences importantes lui furent faites sur l’organisation du progrès de l’Humanité. On était plus tranquille ici. Quelques personnes seulement s’y trouvaient avec lui. Un malade écrivait sous une suspension électrique, à l’un des bureaux doubles. Une dame, qui portait deux lorgnons sur le nez, feuilletait, près de la bibliothèque, un volume illustré. Hans Castorp se tenait assis à proximité du passage ouvert qui conduisait au salon de musique, le dos tourné à la portière, un journal en mains, sur le siège qui se trouvait là, une chaise Renaissance recouverte de peluche, si l’on tient à ces détails, avec un dossier haut et droit, sans accoudoirs. Le jeune homme tenait son journal comme on le tient pour lire, mais il ne lisait pas ; la tête baissée, il écoutait au contraire la musique qui arrivait jusqu’à lui à travers le bruit des conversations, tandis que ses sourcils sombres témoignaient que cela aussi, il ne le faisait que d’une oreille distraite et que ses pensées suivaient des voies moins musicales. Elles suivaient les chemins épineux de la déception que lui avaient causée des événements qui se raillaient d’un jeune homme patient au bout d’une longue attente, des chemins pleins de révoltes amères ; parfois il était sur le point de jeter son journal sur cette chaise mal commode qui se trouvait là par hasard, de franchir cette porte et la porte du hall, et de quitter cette réunion manquée pour la solitude glaciale de son balcon, pour une solitude à deux : lui et Maria Mancini.

– Et votre cousin, monsieur ? demanda derrière lui, au-dessus de sa tête, une voix. C’était une voix enchanteresse pour son oreille, laquelle était prédestinée à trouver infiniment agréable ce timbre voilé et un peu rauque. C’était l’idée même de la jouissance poussée jusqu’à sa limite extrême, c’était la voix qui avait dit il y avait longtemps : « Volontiers, mais ne le casse pas ! » c’était une voix irrésistible, une voix fatale, et s’il ne se trompait pas, elle s’était informée de Joachim.

Il laissa lentement tomber son journal et leva un peu le visage, de sorte que sa tête ne se trouva appuyée plus haut que sur la vertèbre cervicale posée sur le dossier roide. Il ferma même un peu les yeux, mais les rouvrit aussitôt pour les lever obliquement vers en haut, dans la direction qui était donnée à son regard par la position de sa tête, n’importe où, dans le vide. Le brave garçon ! On eût dit que son expression était presque celle d’un voyant et d’un somnambule. Il souhaita qu’elle lui posât encore une fois la question, mais il n’en fut rien. Il n’était donc même pas sûr qu’elle fût encore debout derrière lui lorsque, après un temps assez long, avec un regard étrange, et à mi-voix, il répondit :

– Il est mort. Il a fait du service dans la plaine, et il est mort.

Lui-même remarqua que la première parole prononcée entre eux et qui portait un accent était le mot « mort ». Il remarqua en même temps que, faute d’être familiarisée avec sa langue, elle choisissait des expressions trop légères pour ses condoléances lorsqu’elle dit derrière et par-dessus lui :

– Aïe ! Comme c’est dommage ! Tout à fait mort et enterré ? Depuis quand ?

– Depuis quelque temps déjà. Sa mère l’a emporté avec elle. Une barbe de guerrier avait poussé à son menton. On a tiré trois salves d’honneur au-dessus de sa tombe.

– Il les avait bien méritées. Il a toujours été un brave. Il était plus brave que beaucoup d’autres, que certains autres.

– Oui, il était brave. Rhadamante a toujours parlé de son excès de zèle. Mais son corps ne voulait rien savoir. Rebellio carnis, disent les Jésuites. Il était toujours très porté vers les choses du corps, en tout bien, tout honneur. Mais son corps qui avait laissé le déshonneur pénétrer en lui s’est moqué de son excès de zèle. Il est d’ailleurs plus moral de se perdre soi-même que de se préserver.

– Je vois bien que nous sommes toujours encore un propre à rien philosophe. Rhadamante, qui est-ce ?

– Behrens. Settembrini l’appelle ainsi.

– C’est cet Italien qui… ? Je ne l’aimais pas. Il n’était pas assez humain (la voix prononçait le mot « humain » d’un accent traînant, nonchalant et avec une sorte de paresse rêveuse). Il était orgueilleux. Il n’est plus là ? Je suis sotte. Je ne sais pas ce que c’est : Rhadamante ?

– Quelque chose d’humaniste. Settembrini n’habite plus ici. Nous avons longuement philosophé, ces temps derniers, lui, Naphta et moi.

– Qui est Naphta ?

– Son antagoniste.

– S’il est son antagoniste, je voudrais faire sa connaissance. Mais ne vous avais-je pas dit que votre cousin mourrait s’il essayait d’être soldat dans la plaine ?

– Oui, tu le savais.

– Qu’est-ce qui vous prend ?

Silence prolongé. Il ne rétracta rien. Il attendit, la vertèbre appuyée contre le dossier raide, avec un regard de voyant, que la voix se fît de nouveau entendre, se demandant de nouveau si elle était encore derrière lui, craignant que la musique confuse qui venait de la pièce voisine n’eût couvert le bruit de ses pas qui s’éloignaient. Enfin il entendit de nouveau :

– Et monsieur n’est même pas allé à l’enterrement de son cousin ?

Il répondit :

– Non, je lui ai dit adieu ici, avant qu’on ne l’ait bouclé, parce qu’il commençait à sourire. Tu ne peux pas imaginer combien son front était froid.

– Encore ? Quelle manière de parler à une femme que l’on connaît à peine ?

– Dois-je parler en humaniste ou en être humain ? (Malgré lui, il prononça, à son tour, ce mot d’une manière traînante et somnolente, à peu près comme quelqu’un qui s’étire et qui bâille).

– Quelle blague ! Vous êtes tout le temps resté ici ?

– Oui. J’ai attendu.

– Quoi ?

– Quoi ? Mais toi !

Un rire éclata au-dessus de sa tête, poussé en même temps que le mot « fou ! ».

– Moi ? On ne t’aura pas laissé partir.

– Si, Behrens m’aurait un jour laissé partir, dans un accès de colère, mais ce n’eût été qu’un faux départ. Car outre les vieilles cicatrices d’autrefois, de mon temps de collège, tu sais, il y a là, la tache fraîche que Behrens a découverte et qui me donne de la fièvre.

– Toujours encore de la fièvre ?

– Oui, toujours encore. Presque toujours. Par intermittences. Mais ce n’est pas de la fièvre intermittente.

– Des allusions ?

Il garda le silence. Il fronça les sourcils d’un air sombre au-dessus de son regard de voyant. Au bout d’un instant, il demanda :

– Et où as-tu été, toi ?

Une main frappa le dossier du siège.

– Mais c’est un sauvage ! Où j’ai été ? Partout. À Moscou. (La voix dit « Mooscou », avec un accent traînant analogue à celui qu’elle avait eu en prononçant le mot « humain »), à Bakou, dans des stations thermales allemandes, en Espagne…

– Oh, en Espagne, comment était-ce ?

– Comme ci, comme ça. On voyage mal. Les gens sont des demi-nègres. La Castille est très sèche et dure. Le Kremlin est plus beau que ce château ou ce cloître, là-bas, au pied de la montagne…

– L’Escurial ?

– Oui, le château de Philippe. Un château inhumain. J’ai de beaucoup préféré la danse populaire en Catalogne, la sardana, accompagnée de la cornemuse. J’ai moi-même dansé. Tout le monde se donnait la main et l’on danse en rond. Toute la place est pleine de monde. C’est charmant. C’est humain. Je me suis acheté un petit bonnet bleu, comme tous les hommes et garçons du peuple en portent, c’est déjà presque un fez : la boïna. Je la porte pour ma cure de repos et à d’autres occasions. Monsieur jugera si elle me va bien.

– Quel monsieur ?

– Celui qui est assis ici, sur cette chaise.

– Je pensais : Mynheer Peeperkorn.

– Il en a déjà jugé. Il dit qu’elle me va à ravir.

– Il a dit cela ? Il a fini par dire cela ? Il a terminé la phrase de façon qu’on ait pu le comprendre ?

– Ah, il paraît que nous sommes de mauvaise humeur. Nous voudrions être méchant, mordant, nous essayons de nous moquer de gens qui sont plus grands et meilleurs et plus humains que nous-même, y compris notre… ami bavard de la Méditerranée, notre maître grand parleur… Mais je ne permettrai pas qu’à propos de mes amis…

– As-tu encore mon portrait intérieur ? interrompit-il avec un accent mélancolique.

Elle rit.

– Il faudra que je le cherche un jour.

– Je porte le tien sur moi. Et j’ai un petit chevalet sur ma commode où, pendant la nuit…

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Peeperkorn était debout devant lui. Le Hollandais avait cherché sa compagne de voyage ; il était entré par la portière, et il était posté devant la chaise de celui avec lequel il l’avait vue bavarder. Il était là comme une tour, si près des pieds de Hans Castorp que celui-ci comprit qu’en dépit de son somnambulisme il s’agissait à présent de se lever et d’être poli. Il eut du mal à se lever de sa chaise entre eux deux ; il dut se lever en faisant un pas de côté, de sorte que les personnages du drame se trouvèrent former un triangle la chaise placée au milieu d’eux.

Mme Chauchat satisfit aux convenances de l’Occident civilisé en présentant ces messieurs l’un à l’autre. Un ami d’autrefois dit-elle, en parlant de Hans Castorp, un ami d’un précédent séjour. L’existence de M. Peeperkorn n’appelait aucun commentaire. Elle le nomma, et le Hollandais, – son œil pâle dirigé sur le jeune homme, sous l’arabesque des plis pensifs de son front et de ses tempes d’idole – tendit sa main dont le large dos était taché de son.

« Une main de capitaine », pensa Hans Castorp, « si l’on omet les ongles pointus ». Pour la première fois, il subissait l’effet immédiat de la vigoureuse personnalité de Peeperkorn. « Personnalité » ; on pensait toujours à ce mot en sa présence ; on savait tout à coup ce que c’était qu’une personnalité, lorsqu’on le voyait, oui, bien plus, on était convaincu qu’une personnalité ne pouvait pas avoir une apparence différente. Et ce sexagénaire large d’épaules, au visage rouge et aux mèches blanches, avec cette bouche douloureuse et déchirée et cette barbe qui pendait, longue et étroite sur le gilet fermé d’ecclésiastique, écrasait sous son poids le frêle jeune homme. D’ailleurs, Peeperkorn était la gentillesse même.

– Monsieur, dit-il. Absolument. Non, permettez-moi, absolument ! Je fais ce soir votre connaissance, la connaissance d’un jeune homme qui inspire confiance, je le fais en toute conscience, monsieur, je suis absolument au fait. Vous me plaisez. Je… s’il vous plaît ! Classé ! Vous me revenez.

Il n’y avait rien à objecter. Ses gestes élaborés étaient par trop péremptoires. Hans Castorp lui plaisait. Et Peeperkorn tira de cela des conclusions qu’il exprima par des allusions et que la bouche de sa compagne de voyage précisa charitablement.

– Mon enfant, dit-il, tout va bien. Mais qu’en pensez-vous… ? Je vous prie de ne pas vous méprendre. La vie est courte, notre capacité de répondre a ses exigences… Il en est ainsi que… Ce sont des faits, mon enfant. Des lois. Des intangibles. Bref, mon enfant, bref, c’est parfait.

Il fit durer son geste expressif qui invitait à prendre une décision, déclinant toute responsabilité pour le cas où, malgré sa proposition, une faute grave serait commise.

Mme Chauchat était apparemment exercée à discerner le sens de ses désirs. Elle dit :

– Pourquoi pas ? Nous pourrions peut-être rester ensemble encore un peu, jouer à un jeu et boire une bouteille de vin. Qu’attendez-vous ? se tourna-t-elle vers Hans Castorp. Remuez-vous ! Nous n’allons pas rester à nous trois. Il faut que nous trouvions de la compagnie. Qu’y a-t-il encore au salon ? Invitez qui vous trouverez ! Cherchez quelques amis sur les balcons. Nous convierons le docteur Ting-Fou de notre table.

Peeperkorn se frotta les mains.

– Absolument, dit-il, excellent, parfait ! Dépêchez-vous, jeune homme ! Obéissez ! Nous formerons un cercle. Nous jouerons, nous mangerons et nous boirons. Nous sentirons que nous… Absolument, jeune homme !

Hans Castorp monta en ascenseur au deuxième étage. Il frappa à la porte de A. K. Ferge, lequel, de son côté, alla chercher Ferdinand Wehsal et M. Albin, sur la chaise-longue, dans la salle de repos d’en bas. On avait encore trouvé dans le hall le procureur Paravant et les époux Magnus, au salon, Mme Stoehr et Hermine Kleefeld. On dressa une vaste table de jeu sous le lustre du milieu, et on l’entoura de chaises et de guéridons. Mynheer saluait chacun des invités qui se présentait, d’un regard pâle et courtois, sous l’arabesque de son front attentif et plissé. On s’installa au nombre de douze, – Hans Castorp entre l’hôte majestueux et Clawdia Chauchat –, on chercha des cartes et des jetons (car on s’était mis d’accord pour faire une partie de vingt-et-un), et à sa manière imposante Peeperkorn commanda à la naine que l’on avait appelée, du vin blanc, un Chablis de 1906, trois bouteilles pour commencer, ainsi que quelques sucreries, tout ce qu’il y aurait moyen de trouver en fait de fruits secs et de fruits confits. La manière dont il se frotta les mains en accueillant ces bonnes choses que l’on servit témoigna de sa vive satisfaction, et par l’incohérence imposante de ses propos il tentait d’exprimer ses sensations, à quoi il réussissait parfaitement dans ce sens qu’il faisait éprouver à tous l’ascendant de sa personnalité. Il posait les deux mains sur les avant-bras de ses voisins, levait son index pointu et réclamait et obtenait avec un succès complet l’attention de tous pour la splendide couleur dorée du vin dans les coupes, pour le sucre que suaient les raisins de Malaga, pour une sorte de petites bretzels salées et parsemées de grains de pavot qu’il appela divines en étouffant dans le germe, par un geste péremptoire et élaboré toute contradiction qui aurait pu s’élever contre sa parole énergique. Ce fut lui qui, le premier, prit la banque ; mais bientôt il la céda à M. Albin parce que, à tout prendre, ce souci nuisait au plaisir qu’il goûtait à s’épancher librement.

La chance, visiblement, lui importait peu. On jouait pour rien à son avis. Sur sa proposition on avait fixé l’enjeu minimum à cinquante centimes, mais c’était beaucoup pour la plupart des joueurs. Le procureur Paravant, ainsi que Mme Stoehr, rougissaient et pâlissaient tour à tour, et celle-ci surtout était en proie à de terribles luttes intérieures lorsque la question se posait de savoir si à dix-huit elle achèterait encore. Elle poussait des cris aigus lorsque M. Albin, avec un calme d’habitué, lui jetait une carte qui, d’emblée, faisait crouler ses calculs audacieux, et Peeperkorn en riait cordialement.

– Criez, criez, Madame, disait-il. C’est un son perçant, plein de vie et qui vient du fond de… Buvez, délectez à nouveau votre cœur…

Et il lui versait du vin, il en versait encore à son voisin et à lui-même, il commandait trois autres bouteilles et buvait à la santé de Wehsal et de la calamiteuse Mme Magnus parce que l’un et l’autre semblaient avoir un besoin particulier d’être ragaillardis. Rapidement, le vin, en effet merveilleux, colora les visages, à l’exception de celui du docteur Ting-Fou qui restait invariablement jaune avec des pupilles de rat d’un noir de jais, et qui, avec une chance insolente, risquait des mises très élevées. Les autres ne voulaient pas demeurer en reste. Le procureur Paravant, le regard noyé, provoqua le destin en mettant dix francs sur une carte d’ouverture qui ne promettait que médiocrement, surenchérit en pâlissant et gagna le double de sa mise, parce que M. Albin, se fiant à tort à un as qu’il tenait, avait fait doubler tous les enjeux. C’étaient là des émotions qui ne se bornaient pas à la personne de celui qui se les procurait. Tout le cercle y prenait part, et même M. Albin qui rivalisait de froide circonspection avec les croupiers du casino de Monte-Carlo dont il prétendait être un habitué, ne maîtrisait qu’à grand’peine sa fièvre. Hans Castorp, lui aussi, jouait gros jeu ; de même, la Kleefeld et Mme Chauchat. On passa aux « tours », on joua au « chemin de fer », à « Ma tante, ta tante », et à la dangereuse « Différence ». Jubilations et explosions de désespoir, éclats de colère et crises de rires hystériques, provoqués par l’excitation que la chance fantasque exerçait sur les nerfs, se succédaient, et les uns et les autres étaient authentiques, sérieux, ils n’auraient pas été différents s’il s’était agi d’événements de la vie réelle.

Néanmoins ce n’était pas seulement le jeu, pas principalement le jeu qui déterminait chez tous cette tension de l’âme, cette ardeur des visages, cette dilatation des yeux brillants ou ce que l’on aurait pu appeler l’effort que faisait la petite société, son état de tension douloureuse, de concentration extrême. En réalité, tout cela tenait à l’influence d’une nature de chef qui se trouvait parmi l’assistance, à la « personnalité » qui était parmi eux, à celle de Mynheer Peeperkorn qui tenait la direction dans sa main aux gestes magnifiques et qui faisait subir à tous la fascination de l’heure par le spectacle du grand jeu de sa physionomie, par son regard pâle sous les plis monumentaux de son front, par la parole et l’insistance de sa mimique. Que disait-il ? Ce n’étaient que des choses très confuses, et qui devenaient plus indistinctes à mesure qu’il avait bu davantage. Mais on était suspendu à ses lèvres, on regardait fixement, en souriant, les sourcils levés, le cercle que formaient son pouce et son index, et au-dessus duquel les autres doigts se dressaient comme des lances, tandis qu’un travail expressif se faisait dans son visage princier, et, sans résister, on se soumettait à une servitude sentimentale qui dépassait de beaucoup la mesure de passion dont ces gens se seraient d’ordinaire cru capables. Cette servitude dépassait les forces de certains. Tout au moins Mme Magnus se trouva-t-elle mal. Elle faillit s’évanouir, mais refusa obstinément de regagner sa chambre, et se contenta de s’allonger sur la chaise longue où on lui plaça une serviette mouillée sur le front et d’où elle revint pour rejoindre le cercle, après avoir pris quelque repos.

Peeperkorn prétendit expliquer sa défaillance par une alimentation insuffisante. En paroles d’une incohérence significative, l’index levé, il abonda dans ce sens. Il fallait manger, manger convenablement pour pouvoir se défendre, c’est ce qu’il donna à entendre, et il commanda de quoi restaurer ses invités, une collation, de la viande, des sandwiches, de la langue fumée, de la poitrine d’oie, du rôti, du saucisson, et du jambon, des plats et des plats de bonnes choses qui, garnis de coquilles de beurre, de radis et de persil, ressemblaient à des parterres de fleurs. Mais bien qu’on leur fît honneur (en dépit du dîner que l’on venait de faire et dont la solidité était hors de doute), Mynheer Peeperkorn déclara après quelques bouchées que ce n’étaient là que « bagatelles », et cela avec une colère qui témoignait combien les sautes de sa nature de maître étaient imprévisibles et inquiétantes. Même, il prit le mors aux dents lorsque quelqu’un s’avisa de défendre la collation. Sa tête puissante s’enfla et il frappa du poing sur la table en déclarant que tout cela n’était que de la « foutaise », sur quoi l’on se tut avec gêne, puisque, en somme, l’hôte et donateur avait après tout le droit de juger ce qu’il offrait.

D’ailleurs, si étrange qu’elle pût sembler, cette colère convenait parfaitement à la physionomie de M. Peeperkorn, ainsi que Hans Castorp dut le reconnaître. Elle ne le défigurait nullement, ne le diminuait pas, faisait de l’effet, dans son étrangeté que personne n’osait même en son for intérieur mettre en rapport avec les quantités de vin que l’on avait bues ; il parut si grand et si princier que tous courbèrent la tête et que chacun se garda de reprendre ne fût-ce qu’une bouchée, des plats de viande. Ce fut Mme Chauchat qui apaisa son compagnon de voyage. Elle caressa sa large main de capitaine qui, après le coup de poing, était restée étendue sur la table, et lui dit d’une voix câline que l’on pouvait parfaitement commander autre chose, un plat chaud, s’il le voulait, et s’il y avait encore moyen d’obtenir cela du chef.

– Mon enfant, dit-il. Bien.

Et sans effort, en gardant toute sa dignité, il trouva une transition de sa folle colère à un état plus modéré, en baisant la main de Clawdia. Il désirait des omelettes pour lui et les siens, pour chacun une bonne omelette aux herbes afin que l’on pût suffire aux exigences de l’heure. Et en même temps que la commande, il envoya à la cuisine un billet de cent francs, pour décider le personnel à se remettre au travail malgré l’heure tardive.

Il avait d’ailleurs complètement recouvré sa bonne humeur lorsque l’omelette fumante parut, servie sur plusieurs plats, jaune serin et mouchetée de vert, dégageant dans la pièce une odeur chaude et doucereuse d’œufs et de beurre. On fit honneur au plat, en même temps que Peeperkorn et sous sa surveillance, car, par des paroles incohérentes et des gestes autoritaires, il contraignait chacun à jouir avec attention, voire avec ferveur, de ce don de Dieu. Il fit verser du gin hollandais, une tournée complète, et les obligea tous à absorber avec un recueillement attentif ce liquide clair qui dégageait un arôme sain de blé, avec un léger rappel de genièvre.

Hans Castorp fumait. Mme Chauchat, elle aussi, grillait des cigarettes à bout en carton qu’elle tirait d’un étui de laque russe, orné d’une troïka, que, pour sa commodité, elle avait posé sur la table, et Peeperkorn ne blâmait pas ses voisins de se livrer à ce plaisir, mais lui-même ne fumait pas, ne fumait jamais. S’il se faisait bien comprendre, la consommation du tabac relevait, selon lui, des jouissances trop raffinées auxquelles on ne pouvait s’adonner qu’aux dépens de la majesté des dons simples de la vie, de ces dons et de ces exigences auxquels notre sensibilité réussissait à peine à suffire.

– Jeune homme, disait-il à Hans Castorp, en le fascinant de son regard pâle et de son geste élaboré, jeune homme, la simplicité, le sacré ! Bon, vous me comprenez. Une bouteille de vin, un plat d’œufs fumant, un alcool de blé pur et transparent, si nous accomplissons cela et si nous en jouissons une bonne fois, si nous l’épuisons, nous satisfaisons vraiment au… Absolument, monsieur. Classé ! J’ai connu des gens, des hommes et des femmes, des cocaïnomanes, des fumeurs de hachisch, des morphinomanes. Bien, cher ami, parfait ! Nous ne devons juger personne. Mais ces gens-là avaient absolument failli à ce qui est simple, grand, à ce qui est issu de Dieu… Classé, mon ami ! Condamné, maudit ! Ils n’y avaient en rien satisfait. Oui, jeune homme, comment était donc votre nom ? Bon, je l’ai su, je l’ai oublié… Ce n’est pas dans la cocaïne, ce n’est pas dans l’opium, ce n’est pas dans le vice que consiste le vice. Le péché qui ne peut être pardonné, c’est…

Il s’interrompit. Grand et large, tourné vers son voisin, il demeura en un silence puissamment expressif qui vous forçait à comprendre, l’index dressé, avec sa bouche déchiquetée sous la lèvre supérieure glabre et rouge, légèrement blessée par un coup de rasoir. Les plis mobiles de son front dénudé, entouré de flammes blanches, étaient douloureusement froncés ; ses petits yeux pâles étaient dilatés par quelque chose comme de l’effroi, – sembla-t-il à Hans Castorp, – à la pensée du crime, de ce grand péché, de cette défaillance impardonnable à laquelle il avait fait allusion et dont il enjoignait en silence à l’interlocuteur de sonder l’horreur, avec toute la puissance de fascination qui émanait de sa nature de souverain… Un effroi abstrait, pensa Hans Castorp, mais aussi quelque chose comme une terreur personnelle qui le concernait lui-même, cet homme princier. Une crainte par conséquent, non pas une crainte mesquine et petite, mais quelque chose comme une terreur panique, semblait à cet instant surgir du fond de son être et Hans Castorp était trop porté au respect – malgré toutes les raisons qu’il pouvait avoir de nourrir encore envers le majestueux compagnon de voyage de Mme Chauchat des sentiments hostiles, – pour ne pas être ébranlé par une telle observation.

Il baissa les yeux et hocha la tête, pour donner à son auguste voisin la satisfaction d’avoir été compris.

– C’est très vrai, dit-il. Cela peut être un péché et un signe d’insuffisance, de se complaire aux raffinements, sans avoir suffi aux dons simples et naturels de la vie qui sont grands et sacrés. Telle est votre opinion, si je vous ai bien compris, Mynheer Peeperkorn, et bien que cette idée ne me soit pas encore venue à moi-même, je puis vous approuver avec conviction du moment que vous attirez mon attention sur ce point. D’ailleurs, il doit arriver assez rarement que l’on rende tout leur dû à ces avantages sains et simples de la vie. La plupart des hommes sont certainement trop négligents, trop distraits, trop peu consciencieux et trop usés intérieurement pour s’y adonner pleinement. Sans doute en est-il ainsi.

Le formidable Hollandais parut très satisfait.

– Jeune homme, dit-il, parfait ! Voulez-vous me permettre, – pas un mot de plus. Je vous prie de boire avec moi, de vider votre verre, en entrelaçant nos bras. Ceci ne veut pas dire que je vous propose de nous tutoyer fraternellement… C’est-à-dire : j’étais sur le point de le faire ; mais je réfléchis que ce serait un peu précipité. Très probablement, je vous en donnerai la permission dans un temps très… Comptez-y. Mais si vous désirez et persistez à…

Hans Castorp se déclara d’accord avec l’ajournement que Peeperkorn venait de suggérer.

– Bien, mon ami, bien, camarade. Insuffisance, bien ! Bien et effrayant ! Pas assez consciencieux, très bien. Les dons, pas bien ! Les exigences. Les exigences sacrées de la vie qui est femme, à l’endroit de l’honneur et de la force.

Hans Castorp se rendit compte tout à coup que Peeperkorn était complètement ivre. Mais son ivresse elle-même n’était ni vile ni humiliante, ce n’était pas un état déshonorant, elle se confondait avec la majesté de sa nature en un phénomène grandiose et qui commandait le respect. Bacchus, lui aussi, songea Hans Castorp, s’est appuyé dans son ivresse sur ses compagnons enthousiastes sans rien perdre de sa nature divine, et, somme toute, ce qui importait, c’était de savoir qui était ivre, une personnalité ou un tisserand. Il se garda jusqu’au plus secret de lui-même de manquer le moins du monde de respect à cet écrasant compagnon de voyage dont les gestes s’étaient relâchés et dont la langue balbutiait.

– Mon frère que je tutoie, dit Peeperkorn, rejetant en arrière son corps puissant, en proie à une ivresse libre et fière, le bras étendu à plat sur la table qu’il frappait légèrement de son poing mollement rassemblé, que je tutoierai, dans un avenir prochain… un prochain avenir, lorsque la réflexion… Bien. Classé. La vie, jeune homme, est une femme étendue, avec des seins rapprochés et gonflés, avec un grand ventre lisse et mou entre les hanches saillantes, avec des bras minces, des cuisses rebondies et des yeux mi-clos, qui dans sa provocation magnifique et moqueuse exige notre ferveur la plus haute, toute la tension de notre plaisir de mâle qui lui tient tête ou qui est fichu – fichu, jeune homme, comprenez-vous ce que cela veut dire ? La défaite du sentiment devant la vie, c’est l’insuffisance pour laquelle il n’y a pas de grâce, pas de pitié et pas de dignité, mais qui est impitoyablement et sardoniquement maudite, classée, jeune homme, et vomie… La honte et le déshonneur sont des mots pâles pour cette ruine et cette faillite, pour cet effrayant ridicule. C’est la fin, le désespoir infernal, le crépuscule du monde…

Tout en parlant, le Hollandais avait rejeté son corps puissant de plus en plus en arrière, tandis que sa tête royale s’inclinait vers sa poitrine comme s’il allait s’endormir. Mais au dernier mot il prit un élan et laissa tomber d’un coup lourd son poing relâché, sur la table, de sorte que le frêle Hans Castorp, rendu nerveux par le jeu et le vin, sursauta et considéra le maître avec un respect effrayé. « Crépuscule du monde », comme ces mots lui seyaient ! Hans Castorp n’avait pas souvenir de les avoir jamais entendus prononcer ailleurs que pendant la leçon de religion et ce n’était pas par hasard, pensa-t-il, car à quel homme parmi ceux qu’il connaissait ce mot foudroyant aurait-il pu convenir, lequel était à l’échelle de cette parole ?

Le petit Naphta aurait pu sans doute s’en servir à l’occasion. Mais c’eût été de l’usurpation et du bavardage, tandis que dans la bouche de Peeperkorn ce mot foudroyant prenait toute sa puissance écrasante, vibrante du son des trompettes, bref toute sa grandeur biblique.

« Mon Dieu, c’est une personnalité ! éprouva-t-il pour la centième fois. Je suis tombé sur une personnalité, et c’est le compagnon de voyage de Clawdia ! » Lui-même, assez obnubilé, faisait tourner sur la table son verre de vin sur lui-même, l’autre main dans la poche de son veston, en clignant d’un œil à cause de la fumée de la cigarette qu’il tenait du coin des lèvres. N’aurait-il pas dû garder le silence après qu’une personnalité autorisée eût prononcé des paroles foudroyantes ? À quoi bon faire encore entendre sa voix sèche ? Mais, habitué à la discussion par ses éducateurs démocratiques – tous deux, de nature démocratique, bien que l’un se défendît de l’être, – il se laissa entraîner à un de ses commentaires ingénus. Il dit :

– Vos remarques, Mynheer Peeperkorn (quelle expression était-ce là : « vos remarques » ! Fait-on des remarques sur la fin du monde ?) Vos remarques ramènent mes pensées à cette conclusion sur quoi nous étions tout à l’heure tombés d’accord à propos du vice, à savoir que c’est une offense faite aux dons simples et comme vous dites, sacrés de la vie, ou comme je préférerais dire, aux dons classiques, aux dons de « grand format », en quelque sorte, de leur préférer les dons tardifs et raffinés, les raffinements auxquels on « s’adonne », comme l’un de nous s’est exprimé tout à l’heure, tandis qu’on se « voue » aux autres ou qu’on leur « sacrifie ». Mais c’est ici qu’il me semble également trouver l’excuse – pardonnez-moi, je suis une nature qui incline à l’excuse, bien que l’excuse manque de format comme je le sens très nettement – l’excuse donc du vice, et justement dans la mesure où il provient d’une insuffisance, comme vous dites. Vous avez dit, sur la terreur de l’insuffisance, des choses d’un tel format que vous m’en voyez sincèrement frappé. Mais je crois que l’homme vicieux, loin d’être insensible à ces terreurs, leur rend pleinement justice, en ceci que la défaillance de sa sensibilité devant les dons classiques de la vie le pousse au vice, ce qui n’est pas et n’a pas besoin d’être une offense à la vie, puisque cet état peut aussi bien être considéré comme un hommage rendu à la vie, en ceci, notamment, que les raffinements constituent, somme toute, des moyens d’ivresse et d’exaltation, des stimulantia, comme on dit, des soutiens et des réconforts de la sensibilité, en sorte que la vie est malgré tout leur but et leur sens, l’amour de la sensibilité, le besoin de remédier à l’insuffisance de cette… je veux dire…

Que racontait-il là ? N’était-ce pas assez d’impertinence démocratique de dire « l’un de nous », alors qu’il s’agissait d’une personnalité et de lui ? Puisait-il le courage de se montrer aussi insolent dans certains faits du passé qui jetaient un jour douteux sur certains droits de propriété ? Quelle mouche l’avait piqué pour qu’il décidât par surcroît de s’engager dans une analyse également impertinente du « vice » ? Il pouvait tâcher à présent de se tirer d’affaire ; car il était clair qu’il avait provoqué un orage.

Tandis que son invité parlait, Mynheer Peeperkorn était demeuré dans sa position adossée, la tête penchée, de sorte que l’on aurait pu douter si les paroles de Hans Castorp parvenaient à sa conscience. Mais, peu à peu, tandis que le jeune homme se troublait, il commença à se redresser, de plus en plus haut, dans toute sa grandeur, en même temps que sa tête majestueuse s’enflait en rougissant, que les arabesques de son front se levaient et se tendaient et que ses petits yeux se dilataient, chargés d’une pâle menace. Un accès de colère, auprès duquel celui qu’il avait eu tout à l’heure n’avait été qu’un léger mouvement d’humeur, se dessinait. La lèvre inférieure de Mynheer Peeperkorn se serrait avec une expression de terrible courroux contre la lèvre supérieure, de telle sorte que les commissures des lèvres s’abaissèrent et que le menton fut poussé en avant, et lentement son bras droit se leva de la table jusqu’à hauteur de sa tête et au delà, faisant le poing, prenant un élan grandiose pour détruire d’un seul coup ce bavard démocrate qui, épouvanté et en même temps aventureusement réjoui par cette image d’une colère royale et expressive qui se déployait devant lui, avait peine à cacher sa crainte et son désir de prendre la fuite. Il dit, le devançant en toute hâte :

– Naturellement, je me suis très mal exprimé. Tout cela est une question d’échelle, rien de plus. On ne peut pas appeler vice ce qui a des proportions. Le vice n’a jamais d’envergure. Les raffinements n’en ont pas. Mais de tout temps l’homme, avide de grands sentiments, a disposé d’un moyen de s’enivrer et de s’enthousiasmer qui lui-même est un des dons classiques de la vie, qui porte le caractère du simple et de la sainteté, un remède de grand format, si je puis ainsi dire, le vin, un présent divin aux hommes comme l’ont déjà dit les anciens peuples humanistes, l’invention philanthropique d’un dieu auquel est en quelque sorte liée la civilisation, permettez-moi de le rappeler. Car, ne dit-on pas que c’est grâce à l’art de planter la vigne et de presser le raisin que l’homme est sorti de son état de sauvagerie, a conquis la civilisation ? Et, aujourd’hui encore, les peuples chez lesquels pousse le vin ne passent ou ne se tiennent-ils pas pour plus civilisés, que ceux qui n’en ont point, les Cimmériens, ce qui mérite certainement d’être relevé ? Car cela signifie que la civilisation n’est nullement affaire de raison et de clairvoyance ou d’élocution, mais bien plutôt d’enthousiasme, d’ivresse et de sentiment de délectation. N’est-ce pas votre avis sur ce point, si vous me permettez de vous poser la question ?

Un malin, ce Hans Castorp ! Ou, comme M. Settembrini l’avait exprimé avec une finesse d’écrivain, un « plaisantin ». Imprudent et même impertinent dans ses rapports avec des personnalités, mais non moins adroit lorsqu’il s’agissait de se tirer du pétrin ! Voici que tout d’abord et dans la situation la plus brûlante, et forcé d’improviser, il avait réussi à sauver l’honneur de la boisson avec beaucoup d’élégance, après quoi, tout incidemment, il avait parlé de la civilisation, dont en effet l’attitude effrayante et primitive de Peeperkorn ne témoignait plus guère ; et, enfin, il avait combattu cette attitude et l’avait fait apparaître déplacée en posant une question à celui qui l’avait assumée d’une façon aussi grandiose, une question à laquelle il était impossible de répondre le poing levé. Le Hollandais mitigea en effet son attitude d’antédiluvienne colère ; peu à peu son bras se rapprocha de la table, sa tête désenfla ; « tu as de la chance », pouvait-on lire dans son visage qui n’était plus menaçant que conditionnellement et rétrospectivement ; l’orage se dissipait, et, par surcroît, Mme Chauchat se mêla à la conversation en attirant l’attention de son compagnon de voyage sur la compagnie qui avait perdu son entrain.

– Cher ami, vous négligez vos invités, dit-elle en français. Vous vous consacrez trop exclusivement à ce Monsieur, avec qui vous avez sans doute des affaires importantes à régler. Mais pendant ce temps le jeu a presque cessé et je crains que l’on ne s’ennuie. Voulez-vous que nous levions la séance ?

Peeperkorn se retourna aussitôt vers la tablée. C’était exact : la démoralisation, la léthargie, le marasme avaient gagné du terrain, les invités s’occupaient de choses et autres comme des écoliers sans surveillance. Plusieurs étaient sur le point de s’endormir. Peeperkorn reprit aussitôt les rênes qu’il avait abandonnées.

– Mesdames et Messieurs, s’écria-t-il, l’index levé – et ce doigt pointu était comme une épée qui donnait un signal ou comme un drapeau, et son appel, pareil au : « Que me suive qui n’est pas un lâche ! », du chef qui arrête une déroute. Aussi l’intervention de sa personnalité les ranima-t-elle aussitôt. On se redressa, les visages fatigués se ranimèrent et l’on répondit en hochant la tête, en souriant au regard pâle de l’hôte puissant sous le dessin de son front d’idole. Il les fascina tous et les exhorta de nouveau à faire leur service en joignant la pointe de l’index et celle du pouce et en dressant les autres doigts avec leurs longs ongles. Il étendit sa main de capitaine, d’un geste protecteur et comme pour endiguer un flot, et de ses lèvres à la déchirure douloureuse s’échappèrent des paroles dont la confusion saccadée exerça, grâce à l’appui de sa personnalité, l’influence la plus puissante sur les esprits.

– Mesdames et Messieurs. Bien ! La chair, Mesdames et Messieurs, il en est ainsi que… Classé. Non, permettez-moi. « Faible », c’est là ce qu’on peut lire dans l’Écriture. « Faible », c’est-à-dire : qui incline à se dérober aux exigences. Mais je fais appel à vous. Bref, et bel et bien, Mesdames et Messieurs, je fais appel. Vous me direz : le sommeil. Bien, Mesdames et Messieurs, parfait, excellent. J’aime et j’honore le sommeil. Je vénère sa volupté profonde, douce et délectable. Le sommeil est du nombre – comment disiez-vous, jeune homme ? – des dons classiques de la vie, du premier, du tout premier… Je vous en prie, Mesdames et Messieurs, du meilleur… Mais veuillez vous en rappeler : Gethsémané. « Il prit avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée. Et leur dit : Demeurez ici et veillez avec moi. » Vous rappelez-vous ? « Et il vint chez eux et les trouva endormis et dit à Pierre : « Ne pouvez-vous donc pas veiller une heure avec moi ? » Intense, Mesdames et Messieurs, saisissant, émouvant ! « Et vint, mais les trouva endormis, et leurs yeux étaient pleins de sommeil. Et il leur dit : Hélas, voulez-vous donc dormir et reposer ? Voyez, l’heure est venue… » Mesdames et Messieurs, bouleversant, déchirant !

En effet, tous étaient saisis et troublés jusqu’au fond de l’âme. Il avait joint les mains devant sa poitrine, sur sa barbe étroite, et avait baissé obliquement la tête. Son regard pâle s’était presque brisé, en même temps que cette solitaire et mortelle tristesse lui était montée aux lèvres. Mme Stoehr sanglota, Mme Magnus poussa un profond soupir. Le procureur Paravant se vit obligé, en qualité de représentant, et en quelque sorte de délégué de la société, d’adresser à voix basse quelques paroles à l’honorable hôte, pour l’assurer de l’empressement de tous. Il devait y avoir une erreur. On était frais et alerte, gai, joyeux et à lui de tout cœur. C’était une soirée de fête si belle, si extraordinaire, tous le comprenaient et l’éprouvaient, et personne ne songeait provisoirement à faire usage de ce bien de la vie qu’est le sommeil. Mynheer Peeperkorn pouvait compter sur ses invités, sur chacun d’entre eux.

– Parfait, excellent, s’écria Peeperkorn, et il se redressa. Ses mains se séparèrent et montèrent en s’ouvrant, étendues et droites, les paumes tournées vers l’extérieur comme pour une ! prière païenne. Sa physionomie grandiose qui, il y avait un instant, était animée d’une douleur gothique, fleurissait, opulente et gaie ; une petite fossette de sybarite se dessina même sur sa joue. « L’heure est venue… » Et il se fit donner la carte, ajusta son lorgnon d’écaille dont l’arc barrait son front et commanda du champagne, trois bouteilles de Mumm et Cie, Cordon rouge, très sec. De plus, les petits fours, de délicieuses petites friandises en forme de cône, glacées au sucre colorié, faites de la pâte la plus délicate, fourrées de crème au chocolat et à la pistache, servies sur de petites serviettes de papier dentelé. Mme Stoehr s’en léchait les doigts. M. Albin délivra avec une négligence de connaisseur le premier bouchon de sa cage de fil de fer, retira le bouchon de la forme d’un champignon, de son col décoré, avec un claquement de pistolet d’enfant, et le fit sauter au plafond, après quoi, selon la tradition élégante, il enveloppa la bouteille d’une serviette pour verser le vin. La noble écume mouilla la nappe du guéridon. On fit tinter les coupes et l’on vida d’un trait le premier verre, on s’électrisa l’estomac de ce picotement glacé et parfumé. Les yeux scintillaient. On avait interrompu le jeu sans que l’on eût jugé nécessaire de ranger les cartes et l’argent. La compagnie s’abandonnait à une délicieuse paresse en poursuivant un bavardage sans suite dont les éléments étaient fournis à chacun par un état de sensibilité accrue ; propos qui, à leur état primitif, avaient annoncé une beauté suprême, mais qui, en cherchant leur expression, dégénéraient en une sorte de galimatias fragmentaire et pesant, mi-indiscret et mi-intelligible, qui eût choqué tout homme de sang-froid qui serait survenu, mais que les intéressés subissaient sans peine parce que tous se laissaient bercer par le même état d’irresponsabilité. Mme Magnus elle-même avait les oreilles rouges et assura qu’elle sentait la vie monter en elle, ce qui ne parut pas réjouir M. Magnus. Hermine Kleefeld s’adossait à l’épaule de M. Albin en lui tendant sa coupe pour qu’il lui versât à boire. Peeperkorn, dirigeant la bacchanale avec ses gestes pointus, veillait au ravitaillement et au renouvellement des réserves. Après le champagne, il fit venir du café, du moka double, qu’il accompagna de nouveau de « pain » et de liqueurs douces, apricot brandy, chartreuse, crème de vanille et marasquin pour les dames. On servit ensuite des filets de poisson marinés et de la bière, enfin du thé, aussi bien du thé chinois que de la camomille, pour ceux qui ne préférèrent pas s’en tenir au champagne et aux liqueurs, ou revenir à un vin sérieux, comme Mynheer lui-même qui, après minuit, était revenu avec Mme Chauchat et Hans Castorp à un vin rouge suisse d’un genre naïf et pétillant, dont il vidait avec une soif véritable un gobelet après l’autre.

À une heure, la séance durait encore, prolongée en partie par une ivresse de plomb, en partie par le plaisir singulier de perdre ainsi le repos nocturne, en partie par l’effet de la personnalité de Peeperkorn, ou encore pour ne pas suivre l’exemple de saint Pierre et des siens, personne ne voulant se rendre coupable d’une pareille faiblesse. À parler d’une manière générale, les femmes paraissaient moins menacées à cet égard. Car, tandis que les hommes, rouges ou blêmes, étendaient les jambes et gonflaient leurs joues en buvant de plus en plus rarement, d’une manière toute machinale, les femmes se montraient plus énergiques. Hermine Kleefeld, ses coudes nus appuyés sur le plat de la table, les joues dans ses mains, montrait en riant Ting-Fou, qui gloussait, la blancheur de ses dents, tandis que Mme Stoehr, le menton serré contre la gorge, flirtait par-dessus l’épaule en s’efforçant de ramener le procureur à la vie. Avec Mme Magnus on en était arrivé à ceci qu’elle avait pris place sur les genoux de M. Albin et qu’elle lui tirait les lobes des deux oreilles, ce qui semblait plutôt soulager M. Magnus. Antoine Carlovitch Ferge fut invité à raconter l’histoire du choc à la plèvre, mais il bafouillait au point qu’il n’y réussit pas, et avoua honnêtement son impuissance, qui décida les autres à se remettre à boire. Wehsal versa tout à coup des larmes amères, venues d’une profondeur de sa détresse, où sa parole n’était pas capable de donner accès à ses semblables, mais on le remit moralement sur pied au moyen de café et de cognac ; c’est alors que par ses gémissements, par son menton plissé et frémissant d’où dégouttaient les larmes, il éveilla l’intérêt de Peeperkorn qui, l’index dressé et fronçant l’arabesque de ses sourcils, attira l’attention générale sur l’état de Wehsal.

– Voilà qui est…, dit-il. Voilà qui est tout de même… Non, permettez-moi : sacré ! Essuie-lui le menton, mon enfant. Prends ma serviette ! Ou plutôt non, laisse-le. Lui-même y renonce. Mesdames et Messieurs… Sacré ! Sacré dans tous les sens, au sens chrétien comme au sens païen. Un phénomène de tout premier… Du plus grand… Non, non…

Les paroles explicatives par lesquelles il accompagna son intervention, avec force gestes précis quoique légèrement burlesques, étaient toutes accordées sur ce « voilà qui est tout de même… ». Il avait une manière à lui de joindre en un cercle son index plié et son pouce, de les tenir au-dessus de son oreille et de détourner sa tête, obliquement et avec ironie, qui éveillait des sentiments semblables à ceux qu’éveillerait un prêtre vénérable d’un culte étranger qui, troussant sa robe sacerdotale, se mettrait à danser avec une grâce bizarre devant l’autel des sacrifices. Puis, largement assis dans une attitude grandiose, étreignant la chaise voisine, il les forçait tous, à leur surprise, à s’enfoncer avec lui dans une évocation vivante et saisissante du matin, d’un matin d’hiver glacé et sombre, lorsque la lumière jaunâtre de notre lampe de chevet se reflète dans la vitre de la fenêtre parmi des branchages dépouillés qui se dressent, dehors, dans un brouillard glacé et matinal, dur comme le croassement de corbeau. À force d’allusions, il réussit à rendre si forte cette froide apparition du jour que tous frissonnèrent, d’autant plus qu’il évoqua aussi l’eau glacée que l’on faisait couler de bon matin de l’éponge sur la nuque, et qu’il appela lustrale. Ce n’était qu’une digression, un apologue qui enseignait l’attention aux choses de la vie, un impromptu fantastique, qu’il délaissa aussitôt pour revenir avec une insistance sentimentale vers cette heure nocturne qui s’écoulait dans une atmosphère de fête. Il se montra épris de tout son entourage féminin, sans choix ni préférence et sans accorder la moindre attention à la personne. Il fit à la naine des propositions telles que le visage trop grand et vieillot de cette créature infirme se creusa de plis grimaçants. Il dit à Mme Stoehr des amabilités d’un calibre tel que cette femme, naturellement vulgaire, fit jouer ses épaules encore plus que d’habitude, et poussa ses airs affectés jusqu’à la folie. Il pria Hermine Kleefeld de lui donner un baiser sur sa grande bouche déchirée et coqueta même avec l’infortunée Mme Magnus, tout cela en dépit de son dévouement tendre à l’égard de sa compagne de voyage dont il portait souvent avec une ferveur galante la main à ses lèvres. « Le vin, disait-il. Les femmes… C’est… quand même… Permettez-moi… Le crépuscule du monde… Gethsémané… »

Vers deux heures, la nouvelle courut que « le vieux » – c’est-à-dire le docteur Behrens – approchait en marche forcée des salons. Une panique éclata aussitôt chez les pensionnaires fatigués. Des chaises et des seaux à glace tombèrent. On prit la fuite par la bibliothèque. Peeperkorn, saisi d’une colère royale en voyant se dissoudre si brusquement sa fête de la vie, frappa du poing et traita les fuyards d’esclaves peureux, mais Hans Castorp et Mme Chauchat réussirent pourtant à l’adoucir dans une certaine mesure par la réflexion que cette réception qui avait duré environ six heures devait, malgré tout, prendre fin. Il prêta également l’oreille à un rappel de la sainte délectation du sommeil et consentit à se laisser mener au lit.

– Soutiens-moi, mon enfant ! soutiens-moi de ton côté, jeune homme ! dit-il à Mme Chauchat et à Hans Castorp. Ils soutinrent donc son corps pesant lorsqu’il se leva de sa chaise, lui offrirent leurs bras, et suspendu à l’un et à l’autre, il marcha à grands pas, sa tête puissante inclinée sur une de ses épaules et poussant de côté tantôt l’un, tantôt l’autre de ses guides par les oscillations de son pas, il se mit en route pour prendre du repos. Sans doute était-ce au fond un luxe royal qu’il s’accordait en se faisant guider et soutenir de la sorte. Sans doute, s’il l’avait fallu, aurait-il pu marcher seul. Mais il dédaignait cet effort qui aurait pu tout au plus signifier qu’il entendait dissimuler au public son ivresse, alors que non seulement il n’en rougissait pas, mais encore s’y complaisait avec une grandeur magnifique, et se divertissait royalement à pousser en titubant, à droite et à gauche, ses guides serviables. Lui-même dit tout en marchant :

– Mes enfants… Sottises… Naturellement, on n’est pas du tout… Si cet instant… Vous devriez voir… Ridicule…

– Ridicule ! confirma Hans Castorp. Bien entendu ! On rend au don classique de la vie ce qui lui revient en titubant sans vergogne en son honneur. Mais sérieusement… Moi aussi, je tiens quelque chose, mais malgré ma prétendue ivresse, j’ai clairement conscience d’avoir l’honneur exceptionnel de conduire au lit une personnalité marquante. Si faible est sur moi l’effet de l’ivresse, sur moi qui pourtant, sous le rapport du format, ne saurais supporter une comparaison…

– C’est bon, petit bavard ! dit Peeperkorn, et en titubant il le poussa contre la rampe de l’escalier, tout en entraînant avec lui Mme Chauchat.

De toute évidence, le bruit de l’approche du conseiller n’avait été qu’une fausse alerte. Peut-être la naine fatiguée l’avait-elle répandu pour mettre fin à la réunion. Dans ces conditions, Peeperkorn s’arrêta et voulut revenir sur ses pas pour continuer à boire. Mais de part et d’autre on l’en dissuada et il se laissa donc entraîner.

Le valet de chambre malais, ce petit homme à cravate blanche et chaussé de soie noire, attendait son maître dans le corridor, devant la porte de l’appartement, et l’accueillit avec un salut en posant une main sur sa poitrine.

– Embrassez-vous, ordonna Peeperkorn. Pour finir, embrasse cette femme ravissante sur le front, dit-il à Hans Castorp. Vous n’y verrez pas d’inconvénient et vous lui rendrez son baiser. Faites-le à ma santé et avec ma permission, dit-il.

Mais Hans Castorp s’y refusa.

– Non, Sire, dit-il. Excusez-moi, cela ne va pas. Peeperkorn, appuyé sur son domestique, fronça l’arabesque de ses sourcils et voulut savoir pourquoi cela n’allait pas.

– Parce que je ne peux pas échanger de baisers sur le front avec votre compagne de voyage, dit Hans Castorp. Je vous souhaite une bonne nuit ! Non, ce serait à tous points de vue une pure sottise !

Et comme Mme Chauchat, elle aussi, se dirigeait vers la porte de sa chambre, Peeperkorn laissa s’éloigner le jeune homme récalcitrant, en le suivant toutefois encore des yeux pendant un moment, par-dessus sa propre épaule et celle du Malais, les sourcils froncés, surpris de cette insubordination que sa nature de souverain n’était pas habituée à rencontrer.

MYNHEER PEEPERKORN (suite)

Mynheer Peeperkorn résida au sanatorium Berghof durant tout cet hiver – durant les mois d’hiver qui restaient – et jusqu’au printemps, de sorte que l’on finit par faire ensemble une excursion très mémorable, – Settembrini et Naphta, eux aussi, y prirent part, – dans la vallée de Fluela, jusqu’à la cascade. « De sorte que l’on finit encore par faire ? » Il ne resta donc pas plus longtemps ? – Non, pas plus longtemps, – Il partit donc ? – Oui et non. – Oui et non ? Ne faites pas le mystérieux, s’il vous plaît. Nous saurons bien garder notre calme. Le lieutenant Ziemssen lui aussi est décédé, sans parler de tant d’autres danseurs de la mort, moins honorables. Peeperkorn l’indistinct fut donc emporté par sa fièvre maligne ? – Non, pas par la fièvre, mais pourquoi tant d’impatience ? C’est une condition de la vie et de la narration que tout ne s’y passe pas à la fois, et il conviendrait tout de même de respecter les formes de la connaissance humaine que nous devons à Dieu ! Rendons du moins au temps les honneurs que la nature de notre histoire nous permet de lui rendre ! C’est d’ailleurs bien peu de chose, nous allons de plus en plus clopin-clopant ou, si c’est là une image trop auditive, nous filons tout doucement. Une petite aiguille mesure notre temps. Elle trottine comme si elle mesurait les secondes alors qu’elle indique, Dieu seul sait quoi, chaque fois que, froidement et sans arrêt, elle franchit son point culminant. Il y a des années que nous sommes en haut – voilà qui est certain – nous avons le vertige, nous faisons un songe artificiel sans opium ni hachisch, le tribunal des mœurs nous condamnera, et cependant nous opposons à dessein à cette terrible obnubilation beaucoup de lucidité et d’acuité logique. Ce n’est pas par hasard, on voudra le reconnaître, que nous nous sommes entourés de cerveaux comme Naphta et Settembrini, au lieu de n’en être réduits qu’à des Peeperkorn indistincts, et ceci nous amène, il est vrai, à une comparaison qui, à beaucoup d’égards, et particulièrement sous le rapport de l’échelle, tourne à l’avantage de ce personnage tardivement survenu. Hans Castorp en convenait à part lui, lorsqu’il était étendu dans sa loge, et lorsqu’il devait s’avouer que les deux éducateurs trop articulés qui avaient partagé entre eux sa pauvre âme se rapetissaient en présence de Pieter Peeperkorn, de sorte qu’il était tenté de les qualifier, comme avait fait celui-ci avec une condescendance railleuse, de « petits bavards », et qu’il jugea très heureux que la pédagogie hermétique le mît encore en contact avec une personnalité aussi marquée.

C’était une question à part qui ne troublait pas Hans Castorp dans ses jugements de valeur, que cette personnalité eût surgi en qualité de compagnon de voyage de Clawdia Chauchat et qu’elle fût par conséquent un formidable obstacle. Nous le répétons, il ne se laissa pas détourner de son estime sincère et de sa sympathie parfois un peu hardie pour un homme d’envergure, pour cette simple raison que celui-ci faisait bourse commune avec la femme à laquelle Hans Castorp avait emprunté un crayon la nuit de Carnaval. Ce n’était pas dans sa manière, et ce disant, nous admettons parfaitement que plus d’un ou plus d’une des personnes de notre auditoire seront choquées par un tel manque de tempérament et préféreraient qu’il eût haï et évité Peeperkorn, et que dans son for intérieur il n’eût parlé de lui que comme d’un vieil imbécile et d’un ivrogne radoteur, au lieu de lui rendre visite lorsqu’il était en proie à ses fièvres erratiques, de s’asseoir au bord de son lit, de bavarder avec lui – ce mot, naturellement, ne s’appliquait qu’aux paroles de Hans Castorp, non pas aux grandioses effusions de Peeperkorn – et de s’exposer à l’action de cette personnalité avec la curiosité d’un voyageur qui veut s’instruire. Il agissait ainsi, et nous le rapportons, indifférent au risque que quelqu’un se souvienne à ce propos de Ferdinand Wehsal, qui avait porté le pardessus de Hans Castorp. Mais ce souvenir ne prouve rien. Notre héros n’était pas un Wehsal. Les profondeurs de la détresse n’étaient pas son fait. En somme, il n’était pas un héros, c’est-à-dire que la femme ne déterminait pas ses rapports avec le sexe masculin. Fidèle à notre principe de ne le faire ni meilleur ni pire qu’il n’était, nous constatons qu’il refusait tout simplement – non pas consciemment et expressément, mais tout naïvement – de se laisser détourner par des influences romanesques de la justice qu’il entendait rendre à son propre sexe, et du sens qu’il avait des avantages qu’il tirerait de ce commerce pour sa culture. Ceci peut déplaire aux femmes. Nous croyons savoir que Mme Chauchat s’en irrita malgré elle. Telle ou telle remarque pointue qu’elle laissa échapper et que nous ne manquerons pas de signaler le faisait supposer, mais peut-être était-ce justement cette qualité qui faisait de lui un sujet si propice aux disputes des pédagogues.

Pieter Peeperkorn était souvent malade. On ne s’étonnera pas d’apprendre qu’il l’avait été le lendemain de cette première soirée consacrée aux cartes et au champagne. Presque tous les autres invités de cette réunion prolongée et fatigante étaient mal en point, sans en excepter Hans Castorp qui avait un violent mal de tête, mais qui ne se laissa pas détourner de rendre visite à son hôte de la veille. Il se fit annoncer à Peeperkorn par le Malais qu’il trouva dans le corridor du premier étage et on l’invita à entrer.

Il pénétra dans la chambre à coucher du Hollandais par un salon qui le séparait du salon de Mme Chauchat, et il trouva qu’elle se distinguait du type moyen des chambres du Berghof par ses dimensions et par l’élégance de son confort. Il y avait là des fauteuils recouverts de soie et des tables aux pieds torses ; un épais tapis couvrait le parquet, et les lits n’étaient pas davantage de l’espèce des habituels lits de mort, ils étaient même magnifiques : en cerisier poli avec des ornements de cuivre, ils avaient un ciel de lit commun, sans rideaux ; ce n’était qu’un petit baldaquin qui les unissait en les protégeant.

Peeperkorn était étendu dans l’un des deux lits, il y avait des livres, des lettres et des journaux sur sa courte-pointe de soie rouge et il lisait le Telegraaf à l’aide de son lorgnon. Sur la chaise, auprès de lui, était posé un plateau de café et, à côté de produits pharmaceutiques, une bouteille de vin rouge à moitié vide – c’était le vin naïf et pétillant d’hier soir – se trouvait sur la petite table de nuit. À la discrète surprise de Hans Castorp ; le Hollandais portait non pas une chemise blanche, mais une chemise de laine à manches longues, sans col rabattu, découpée autour du cou et boutonnée aux poignets, qui adhérait aux larges épaules et à la puissante poitrine du vieillard. La magnificence de sa tête sur le coussin était encore accrue, exaltée au delà de la sphère bourgeoise par cette tenue qui prêtait à sa figure un caractère mi-populaire et ouvrier, mi-éternel et sculptural.

– Absolument, jeune homme, dit-il en saisissant son lorgnon d’écaille par son arc et en le déposant. Je vous en prie… Pas du tout. Au contraire !

Et Hans Castorp s’assit près de lui et dissimula sa surprise compatissante (mais n’était-ce pas plutôt une véritable admiration à quoi l’équité le forçait ?) sous un bavardage amical et animé que Peeperkorn secondait avec une incohérence grandiose et une gesticulation insistante. Le Hollandais n’avait pas bonne mine, il semblait jaune, très souffrant et atteint. Vers le matin il avait eu un violent accès de fièvre et la fatigue qui en résultait se combinait avec les suites de l’ivresse.

– Hier soir nous sommes allés un peu fort, dit-il. Non, permettez… Trop fort ! Vous êtes encore… Bien, ça n’a pas d’importance… Mais à mon âge et dans un état aussi menaçant… Mon enfant, se tourna-t-il avec une sévérité tendre, niais résolue vers Mme Chauchat qui entrait précisément, venant du salon, tout va bien, mais je vous répète qu’il eût mieux valu prendre garde, que l’on aurait dû m’empêcher…

Quelque chose comme un orage de colère royale s’annonçait dans ses traits et dans sa voix. Mais il suffisait de se représenter la tempête qui aurait éclaté si on avait sérieusement prétendu l’empêcher de boire pour mesurer toute la déraison et l’injustice de son reproche. Mais de telles inconséquences faisaient sans doute partie de la grandeur. Aussi sa compagne de voyage n’y fit-elle nulle attention en saluant Hans Castorp qui s’était levé, sans du reste lui tendre la main, mais en l’invitant par un sourire et des signes de tête à rester assis, à ne se laisser « en aucune façon » déranger dans son tête-à-tête avec Mynheer Peeperkorn… Elle s’occupa de toutes sortes de choses dans la chambre, donna au valet de chambre l’ordre d’emporter le plateau du déjeuner, disparut un instant, et reparut sur la pointe des pieds pour prendre un instant part à la conversation, et même, si nous voulons rendre l’impression vague de Hans Castorp, pour la surveiller un peu. Naturellement ! Elle avait pu revenir au Berghof en compagnie d’une personnalité de grand format. Mais dès lors que celui qui l’avait si longtemps attendue ici, témoignait, d’homme à homme, tout le respect dû à cette personnalité, elle manifestait de l’inquiétude et même un peu d’aigreur avec ses « surtout » et ses « en aucune façon ». Hans Castorp en sourit tout en se penchant sur ses genoux pour dissimuler son sourire, et en même temps il brûlait de joie intérieure.

Peeperkorn lui versa un verre de vin, de la bouteille posée sur la table de nuit. Dans de telles conditions, dit le Hollandais, le mieux était de reprendre les choses au point où on les avait interrompues la nuit dernière, et ce vin pétillant remplissait absolument l’office de l’eau de seltz. Il but à la santé de Hans Castorp, et celui-ci, tout en buvant, regardait la main de capitaine, tachée de son et aux ongles pointus, serrée aux poignets par le bouton de la chemise de laine, lever le verre, les lèvres larges et déchirées en toucher le bord, et le vin couler le long de ce gosier d’ouvrier ou de statue qui montait et descendait. Ensuite, ils s’entretinrent encore du médicament qui était placé sur la table de nuit, de ce jus brun dont Peeperkorn avala une cuillerée entière que Mme Chauchat lui tendit après le lui avoir rappelé. C’était un fébrifuge, qui contenait surtout de la quinine. Peeperkorn le fit goûter à son visiteur pour qu’il appréciât le goût caractéristique, d’une saveur amère, de cette préparation, et il fit l’éloge de la quinine, qui était bienfaisante non seulement parce qu’elle détruisait les germes et exerçait une influence salutaire sur la chaleur naturelle mais qui devait encore être appréciée comme tonique ; elle réduisait l’élimination de l’albumine, elle favorisait l’alimentation, bref c’était une boisson délectable, un véritable médicament qui réveillait, fortifiait et ranimait, d’ailleurs également un stupéfiant : on pouvait facilement prendre une petite paille, dit-il, en plaisantant d’une façon grandiose, comme hier, des doigts et du chef, semblable de nouveau à un prêtre païen qui danserait.

Oui, une matière magnifique, cette écorce antifébrile. Il n’y avait du reste pas encore trois siècles que la pharmacologie de notre continent en avait pris connaissance, et il n’y avait pas encore cent ans que la chimie avait découvert l’alcaloïde auquel tenaient ses vertus, à savoir la quinine, – découvert, et jusqu’à un certain point analysé. Car la chimie ne pouvait pas prétendre qu’elle eût parfaitement élucidé la constitution de ce médicament, ni qu’elle fût capable de la produire artificiellement. Notre pharmacologie faisait du reste bien de ne pas trop présumer de sa science, car il en allait de même dans beaucoup de domaines : elle savait certaines choses du dynamisme, des effets produits par les corps, mais la question de savoir à quoi il fallait exactement ramener ces effets l’embarrassait assez souvent. Le jeune homme n’avait qu’à étudier la toxicologie : sur les propriétés élémentaires qui déterminaient les effets de ce que l’on appelait les toxiques, personne ne saurait le renseigner ! Il y avait là par exemple les venins des serpents sur lesquels on ne savait pas autre chose que ceci, à savoir que ces sécrétions animales étaient tout simplement des combinaisons de l’albumine, qu’ils se composaient de différents albuminoïdes, lesquels ne produisaient leur effet foudroyant que du fait d’un dosage déterminé, c’est-à-dire, en fait, absolument indéterminé. Dans la circulation du sang ils produisaient des effets dont on ne pouvait que s’étonner, puisque l’on n’était pas accoutumé à rapprocher l’albumine du poison. Mais les matières étaient ainsi faites que toutes contenaient à la fois la vie et la mort. Toutes étaient à la fois des remèdes et des poisons, la médication et la toxicologie étaient une seule et même chose, on guérissait par des poisons et ce que l’on tenait pour une force vitale, pouvait dans certaines conditions tuer par un spasme unique, dans l’espace d’une seconde.

Il parla avec beaucoup d’insistance et avec une cohérence exceptionnelle des poisons et des antitoxines, et Hans Castorp l’écoutait, penché, en hochant la tête, moins absorbé par le contenu de ces discours qui semblaient tenir à cœur à M. Peeperkorn qu’à étudier en silence des manifestations de sa personnalité, lesquelles, en dernier ressort, étaient aussi inexplicables que les effets du venin des serpents. Le dynamisme, c’était l’important dans le monde de la matière, tout n’était que dynamisme, disait Peeperkorn, le reste était conditionné par lui. La quinine, elle aussi, était un médicament-poison plus puissant que tout autre. Quatre grammes de quinine vous rendaient sourd, vous donnaient le vertige, vous coupaient la respiration, vous troublaient la vue comme de l’atropine, vous enivraient comme de l’alcool, et les ouvriers qui travaillaient dans les usines de quinine avaient des yeux enflammés, des lèvres enflées, et souffraient d’éruptions. Et il commença à parler du cinchone, du quinquina des forêts vierges des Cordillères, où se trouvait la patrie de cet arbre, à trois mille mètres d’altitude, et d’où l’on avait rapporté son écorce en Espagne, à une époque si tardive, sous le nom de « poudre des pères jésuites », cette écorce dont les indigènes de l’Amérique du Sud connaissent depuis longtemps les vertus. Il décrivit les formidables plantations de cinchone que le gouvernement hollandais possédait à Java et d’où chaque année des millions de livres de ces écorces rougeâtres et semblables à de la cannelle étaient embarquées pour Amsterdam et pour Londres. Les écorces et, en général, le tissu des plantes sylvestres, de l’épidémie jusqu’au cambium, possédaient d’extraordinaires vertus dynamiques, pour le bien comme pour le mal. Les peuples de couleur étaient très supérieurs aux nôtres sous le rapport de la connaissance des drogues. Sur plusieurs îles, à l’est de la Nouvelle-Guinée, les jeunes gens se préparaient un philtre d’amour au moyen de l’écorce d’un certain arbre qui était probablement un arbre vénéneux comme l’antiaris toxicaria de Java, lequel, pareillement au mancemilier, empoisonnait par son exhalaison l’air autour de lui et étourdissait mortellement les hommes et les animaux. Ils broyaient donc l’écorce de cet arbre, mélangeaient la poudre ainsi obtenue avec des rognures de noix de coco, enroulaient ce mélange dans une feuille, et le faisaient cuire. Durant son sommeil, ils aspergeaient de ce liquide la cruelle qu’ils courtisaient, et elle s’éprenait aussitôt de celui qui l’avait aspergée. Parfois c’était l’écorce de la racine qui possédait le pouvoir, comme c’était le cas d’une liane de l’archipel malais, nommée strychnos Tieuté, au moyen de laquelle les indigènes préparaient, en y ajoutant du venin de serpent, l’Upas radcha, une drogue qui, introduite dans la circulation du sang, par exemple au moyen d’une flèche, amenait instantanément la mort, sans que personne sût dire au jeune Hans Castorp comment cela se produisait.

On savait uniquement que, sous le rapport du dynamisme, l’upas était voisin de la strychnine, et Peeperkorn qui avait achevé de se redresser dans son lit et qui portait, de temps à autre, de sa main un peu tremblante de capitaine, son verre de vin à ses lèvres déchirées, pour boire d’un air altéré de grandes gorgées, parla du strychnos de la côte du Coromandel, dont les baies orange, – la noix vomique – contenaient l’alcaloïde le plus dynamique, la strychnine, parla à voix basse et les sourcils levés, de ces branches cendrées, de ce feuillage extraordinairement brillant et des fleurs d’un jaune verdâtre de cet arbre, de sorte que le jeune Hans Castorp eut sous les yeux une image à la fois triste et hystériquement bariolée, et qu’en somme il se sentit un peu mal à l’aise.

Mme Chauchat intervint alors dans la conversation, en faisant remarquer que cela fatiguait Peeperkorn et lui donnerait de nouveau de la fièvre. Quelque regret qu’elle eût d’interrompre l’entrevue, elle devait prier Hans Castorp de s’en tenir là pour aujourd’hui. Il obéit naturellement, mais souvent encore, après un accès de fièvre quarte, durant les mois qui suivirent, il s’assit au chevet de cet homme princier, tandis que Mme Chauchat, surveillant discrètement l’entretien ou y prenant part, allait et venait ; et même les jours où Peeperkorn n’avait pas de fièvre, Hans Castorp passait maintes heures avec lui et sa compagne de voyage parée de perles. Car, lorsque le Hollandais n’était pas alité, il manquait rarement de réunir après le dîner un petit choix variable de pensionnaires du Berghof, pour le jeu, le vin et toutes sortes d’autres choses délectables soit au salon, soit au restaurant, et Hans Castorp avait sa place d’habitué entre la nonchalante jeune femme et l’homme magnifique. On faisait également ensemble des promenades à l’extérieur, auxquelles prirent part ; MM. Ferge et Wehsal et par la suite Settembrini et Naphta, les adversaires en esprit que l’on n’avait pu manquer de rencontrer et que Hans Castorp se sentit véritablement heureux de pouvoir présenter à Peeperkorn, ainsi qu’à Clawdia Chauchat, sans se soucier le moins du monde de savoir si cette présentation et ces rapports seraient agréables, ou non, aux deux antagonistes, et dans la conviction secrète qu’ils avaient besoin d’un objet pédagogique et qu’ils préféreraient faire bon accueil à ses compagnons indésirables que renoncer à débattre devant lui leurs controverses.

En effet, il ne se trompait pas dans le sentiment que les membres de son cercle bigarré d’amis s’habitueraient tout au moins à ne pas s’habituer les uns aux autres : il y avait, bien entendu, entre eux des tensions, des incompatibilités, voire même une hostilité tacite, et nous nous étonnons nous-même que notre insignifiant héros ait su les grouper autour de lui. Nous nous l’expliquons par une sorte d’affabilité enjouée et vivante qui lui faisait tout trouver « intéressant », et que l’on pourrait appeler un caractère liant dans ce sens que non seulement elle le liait aux personnes et aux personnalités les plus diverses, mais encore qu’elle les liait dans une certaine mesure entre elles.

Singuliers entrelacs de rapports mutuels ! Nous sommes tenté de faire apparaître un instant leurs fils embrouillés tels que Hans Castorp lui-même, durant ces promenades, les considérait d’un œil rusé et bienveillant. Il y avait là le malheureux Wehsal, qui brûlait de désir pour Mme Chauchat, et adulait bassement Peeperkorn et Hans Castorp, l’un à cause de sa souveraineté présente, l’autre en raison du passé. Il y avait là de son côté Clawdia Chauchat, la malade et la voyageuse à la démarche nonchalante et gracieuse, la serve de Peeperkorn, et cela certainement par conviction bien qu’elle fût quelque peu inquiète et secrètement agacée de voir le chevalier d’une lointaine nuit de carnaval sur un tel pied d’intimité avec son maître et seigneur. Cette irritation ne faisait-elle pas penser à celle qui se manifestait dans ses rapports avec Settembrini ? Avec ce beau parleur et cet humaniste qu’elle ne pouvait pas souffrir et qu’elle jugeait présomptueux et inhumain ? Avec l’ami et l’éducateur du jeune Hans Castorp à qui elle eût volontiers demandé quelles avaient été les paroles qu’il avait lancées avec dédain, dans cet idiome méditerranéen qu’elle comprenait aussi peu que lui sa langue à elle, au jeune Allemand si convenable, à ce joli petit bourgeois de bonne famille à la tache humide, lorsqu’il avait été autrefois sur le point de se rapprocher d’elle. Hans Castorp, amoureux, comme on a coutume de dire, « par-dessus les oreilles », non au sens badin de cette expression, mais ainsi que l’on aime lorsque cet amour est défendu et insensé et qu’il n’y a pas moyen de chanter à ce propos de paisibles chansonnettes du pays plat, tristement amoureux par conséquent et par là même dépendant, soumis, souffrant et servant, était cependant homme à conserver jusque dans l’esclavage assez de malice pour se rendre parfaitement compte de la valeur que son dévouement pouvait, malgré tout, garder aux yeux de la malade aux pas glissants et aux yeux enchanteurs de Tartare : une valeur sur laquelle l’attitude de M. Settembrini à son égard pouvait attirer l’attention de Mme Chauchat, cette attitude qui ne confirmait que trop ouvertement ses soupçons parce qu’elle était en effet aussi distante que pouvait le permettre la politesse humaniste. Mais le pire, ou, aux yeux de Hans Castorp, l’avantage c’était que ses relations avec Naphta desquelles elle avait beaucoup attendu ne lui offraient guère de compensation. Sans doute, ne se heurtait-elle pas ici à la fin de non-recevoir que M. Lodovico lui opposait, et les conditions étaient plus favorables à la conversation : ils s’entretenaient quelquefois à part, Clawdia et le petit homme tranchant, de livres, de problèmes de philosophie politique qu’ils s’accordaient à traiter dans un esprit extrémiste. Mais une certaine réserve aristocratique dans la prévenance que lui témoignait le parvenu comme font tous les parvenus, ne fut pas sans lui être sensible. Le terrorisme espagnol de Naphta s’accordait au fond assez mal avec l’humanité vagabonde et nonchalante de Mme Chauchat. Et il s’ajoutait à cela un élément encore plus subtil, une hostilité légère et à peine perceptible à son égard qu’avec un flair féminin elle sentait émaner des deux adversaires, de Settembrini comme de Naphta ; (de même que son chevalier de carnaval la sentait parfaitement), et qui tenait aux rapports que tous deux avaient avec lui, Hans Castorp. C’était la mauvaise humeur de l’éducateur à l’endroit de la femme, élément troublant et gênant, cette hostilité secrète et originelle qui les rapprochait parce que leur discorde était neutralisée par leurs sentiments communs de pédagogues.

N’entrait-il pas également un peu de cette hostilité dans l’attitude que les deux dialecticiens adoptaient à l’égard de Pieter Peeperkorn ? Hans Castorp croyait le remarquer, peut-être parce qu’il l’avait malicieusement prévu, et qu’en somme il avait été assez impatient de réunir le bègue magnifique et ses deux « conseillers de gouvernement », comme il s’exprimait parfois en plaisantant, et d’étudier l’effet de cette confrontation. Mynheer était moins magnifique au dehors que dans la maison. Le large chapeau de feutre qu’il enfonçait sur son front et qui couvrait ses longues mèches blanches, les larges dessins de son front, rapetissait ses traits, les recroquevillait en quelque sorte, et enlevait même de la majesté de son nez qui rougissait. En outre, il était plus imposant lorsqu’il restait immobile que lorsqu’il marchait : il avait l’habitude de porter à chacun de ses pas courts, tout le poids de son corps et jusqu’à sa tête, du côté du pied qu’il portait en avant, ce qui faisait penser à un bon vieillard plutôt qu’à un roi. Enfin, il ne marchait pas dressé de toute sa hauteur, mais affaissé sur lui-même. Néanmoins il dominait d’une bonne tête tant M. Lodovico que le petit Naphta, et ce fait n’était pas le seul par quoi sa présence pesait sur l’existence des deux politiciens, aussi fort que Hans Castorp l’avait prévu.

C’était une pression, une diminution, un préjudice venant de la comparaison qui s’imposait, – sensibles à l’observateur malicieux, mais certainement également sensibles aux intéressés, tant aux deux hommes chétifs et trop articulés qu’au bègue magnifique. Peeperkorn traitait Naphta et Settembrini avec une politesse et une attention extrêmes, avec un respect que Hans Castorp aurait qualifié d’ironique si le sentiment très net que cette attitude ne se conciliait pas avec l’idée d’un homme de grand format ne l’en avait pas empêché. Les rois ne connaissent pas l’ironie, pas même au sens d’un procédé de rhétorique direct et classique, encore bien moins dans un sens plus compliqué. Et c’était donc plutôt une raillerie à la fois subtile et magnifique qui, sous une apparence de sérieux un peu exagéré, caractérisait la conduite du Hollandais à l’endroit des amis de Hans. « Oui, oui, disait-il par exemple, en les menaçant du doigt, détournant la tête avec des lèvres qui souriaient d’un air moqueur. Ce sont… ce sont… Mesdames et Messieurs, j’attire votre attention… Cerebrum, cérébral, vous m’entendez ! Non… non, parfait, extraordinaire, c’est, il apparaît quand même… » Ils se vengeaient en échangeant des regards qui, après s’être rencontrés, se levaient désespérément au ciel, et qui cherchaient les yeux de Hans Castorp. Mais celui-ci se dérobait.

Il arrivait que M. Settembrini demandât directement des comptes à son élève et manifestât ainsi son inquiétude de pédagogue.

– Mais, au nom de Dieu, ingénieur, ce n’est qu’un stupide vieillard ! Que lui trouvez-vous d’extraordinaire ? Peut-il vous servir en quoi que ce soit ? Je ne comprends plus. Tout serait clair – sans être particulièrement louable – si vous le tolériez simplement, si vous ne cherchiez par son intermédiaire que la compagnie de celle qui est momentanément sa maîtresse. Mais il est impossible de ne pas se rendre compte que vous vous occupez de lui presque plus que d’elle. Je vous en prie, aidez-moi à comprendre…

Hans Castorp se mit à rire.

– Absolument, dit-il. Parfait. Il se trouve que… Permettez-moi… Bien ! (Et il s’efforça d’imiter les gestes de Peeperkorn.) Oui, oui, rit-il encore. Vous trouvez cela stupide, Monsieur Settembrini, et de toute façon, c’est peu clair, ce qui, à vos yeux, est certainement pire que stupide. Ah, la bêtise ! Il y a tant d’espèces différentes de bêtise ! Et l’intelligence n’en est pas la meilleure… Hé, hé, il me semble que voilà une formule bien tournée, j’ai fait un mot. Comment vous plaît-il ?

– Beaucoup. J’attends avec impatience votre premier recueil d’aphorismes. Peut-être est-il encore temps de vous prier de tenir compte de certaines considérations auxquelles nous nous sommes un jour livrés sur le danger que le paradoxe présente pour l’homme.

– Je n’y manquerai pas, Monsieur Settembrini. Je n’y manquerai certes pas. Non, je ne fais pas du tout la chasse aux paradoxes, avec ce mot que j’ai trouvé. Je voulais simplement vous montrer quelles difficultés l’on éprouve à discerner la bêtise et l’intelligence. C’est si difficile à distinguer, cela se confond… Je le sais bien, vous haïssez le guazzabuglio mystique et vous êtes pour la valeur, pour le jugement, pour le jugement de valeur, en quoi je vous donne tout à fait raison. Mais distinguer la bêtise de l’intelligence, c’est quelquefois un parfait mystère et on doit malgré tout avoir le droit de s’occuper de mystères, en admettant que ce soit avec le désir sincère de les pénétrer dans la mesure du possible. Je vais vous poser une question ; je vais vous demander : Pouvez-vous nier qu’il nous mette tous dans sa poche, tous, autant que nous sommes ? Je m’exprime vulgairement, et pourtant, autant que je puisse m’en rendre compte, vous ne pouvez pas le nier. Il nous met tous dans sa poche et il tient de quelque part, je ne sais d’où, le droit de se moquer de nous. D’où ? Comment ? Pourquoi ? Naturellement pas grâce à son intelligence. Je vous accorde qu’il peut à peine être question d’intelligence. C’est un homme de confusion et de sensibilité, la sensibilité est pour ainsi dire sa marotte… excusez cette expression triviale. Je veux dire : ce n’est pas à force d’intelligence qu’il nous met dans sa poche, ce n’est pas pour des raisons qui relèvent de l’esprit, vous protesteriez et, en effet, ce n’est pas cela. Mais ce n’est pas davantage pour des raisons physiques. Ce n’est pas à cause de ses épaules de capitaine, ni d’une force musculaire et brutale, ni parce qu’il pourrait abattre chacun de nous d’un coup de poing. Il ne pense pas du tout à ce qu’il en serait capable et lorsqu’il lui arrive d’y penser, il suffit de quelques paroles civilisées pour le calmer… Ce n’est donc pas pour des raisons physiques. Et pourtant, sans aucun doute, le corps joue un rôle dans tout cela, non pas au sens de la force musculaire, mais dans un autre sens, dans un sens mystique – la chose devient mystique dans la mesure où le corps y joue un rôle – et l’élément physique se change en élément spirituel, ou inversement, en sorte qu’on ne les distingue plus l’un de l’autre, qu’on ne distingue plus la bêtise de l’intelligence, mais l’effet est là, le dynamisme ; – et il nous met dans sa poche. Et nous ne disposons que d’un mot pour exprimer cela, nous disons : personnalité. C’est sans doute avec raison que l’on se sert de ce mot, nous sommes tous des personnalités, morales et juridiques, ou ce que vous voudrez. Mais ce n’est pas cela que je veux dire. Je veux parler d’un mystère qui est au-delà de l’intelligence et de la bêtise, et dont il doit être permis de se préoccuper, soit pour le pénétrer dans la mesure du possible, soit encore pour notre édification. Et si vous êtes pour les valeurs positives, la personnalité est, en définitive, une valeur positive, plus positive que la bêtise et l’intelligence, positive au premier chef, positive d’une façon absolue, comme la vie, bref, c’est une valeur de la vie, et elle est vraiment faite pour que l’on s’y intéresse particulièrement. Voilà ce que j’ai cru devoir dire, en réponse à ce que vous avez dit au sujet de la bêtise.

Depuis quelque temps, Hans Castorp ne se troublait ni ne s’embrouillait plus au cours de tels épanchements et il ne restait plus en plan. Il menait sa réplique à terme, laissait tomber sa voix, mettait un point final et allait son chemin comme un homme, bien qu’il rougît encore et qu’en secret il redoutât un peu le silence qui suivrait ses paroles et durant lequel on lui laissait le temps d’en avoir honte. M. Settembrini fit durer ce silence ; puis il dit :

– Vous niez de faire la chasse aux paradoxes. Mais vous savez parfaitement qu’il ne me plaît pas davantage de vous voir à la chasse aux mystères. En faisant de la personnalité un mystère, vous courez le risque d’incliner à l’idolâtrie. Vous vénérez un masque. Vous voyez une mystique où il n’y a que mystification. Nous sommes en présence d’une de ces formes creuses et trompeuses par quoi le démon du corps et de la physionomie se plaît parfois à nous berner. Vous n’avez jamais fréquenté dans des milieux de comédiens ? Vous ne connaissez pas ces têtes de mimes qui réunissent les traits de Jules César, de Gœthe et de Beethoven, et dont les heureux possesseurs, dès qu’ils ouvrent la bouche, s’avèrent les plus lamentables hères qui soient sous le soleil ?

– Bien ! un jeu de la nature, dit Hans Castorp. Mais ce n’est pas seulement un jeu de la nature, ce n’est pas qu’une duperie. Car, dès lors que ces hommes sont des acteurs, il faut qu’ils aient du talent, et le talent est supérieur à l’intelligence et à la bêtise, lui aussi est une valeur de la vie. Mynheer Peeperkorn lui aussi, a du talent, quoique vous en disiez, et grâce à son talent, il nous met tous dans sa poche. Placez dans un angle d’une pièce M. Naphta, et faites-lui prononcer une conférence qui soit du plus haut intérêt, sur Grégoire le Grand et sur le règne de Dieu. Dans l’autre angle de la pièce se trouve Peeperkorn, avec sa bouche étrange et ses sourcils froncés qui ne dit que : « Absolument… permettez ! Classé ! » Vous verrez bien : les gens feront le cercle autour de Peeperkorn, tous, sans exception, et Naphta restera tout seul avec son intelligence et son royaume de Dieu, quoiqu’il s’exprime avec une netteté telle que cela vous pénètre jusqu’à la moelle.

– Vous n’avez pas honte d’adorer ainsi le succès ? demanda M. Settembrini. Mundus vult decipi[18]. Je ne demande pas que l’on s’assemble autour de M. Naphta. C’est un esprit pernicieux fait pour nous égarer. Mais je suis tenté de prendre parti pour lui en présence de la scène imaginaire que vous décrivez, et que vous semblez approuver d’une manière blâmable. Vous pouvez mépriser la clarté, la précision, la logique, le langage humain et articulé. Vous pouvez leur préférer je ne sais quel galimatias de charlatanisme intuitif – et vous êtes un homme perdu…

– Mais je vous assure qu’il sait parler d’une manière très cohérente lorsqu’il s’anime, dit Hans Castorp. Il m’a parlé récemment de drogues dynamiques et d’arbres vénéneux asiatiques. C’était si intéressant que cela en devenait sinistre, et, d’autre part, c’était moins intéressant en soi qu’en raison de l’effet produit par sa personnalité. C’est ce qui le rendait à la fois intéressant et sinistre…

– Naturellement, nous connaissons votre faible pour les choses asiatiques. C’est vrai, je ne peux pas vous servir des miracles de ce genre, répondit M. Settembrini avec tant d’amertume que Hans Castorp se hâta de déclarer que les avantages qu’il devait à l’enseignement de M. Settembrini étaient d’un tout autre ordre et qu’il ne venait à l’esprit de personne de se livrer à des comparaisons qui feraient tort à l’une et à l’autre des parties. Mais l’Italien fit mine de dédaigner cette politesse. Il poursuivit :

– De toute façon, vous me permettrez, ingénieur, d’admirer votre objectivité et votre quiétude d’esprit. Elle frise le grotesque, vous en conviendrez. Car les choses, telles qu’elles se présentent… Ce lourdaud, somme toute, vous a pris votre Béatrice… J’appelle les choses par leur nom… Et vous ? C’est sans précédent.

– Différences de tempérament, Monsieur Settembrini. Différences de race quant à la galanterie chevaleresque et à l’ardeur du sang. Naturellement, vous, en homme du Midi, vous auriez recours au poison et au poignard, ou en tout état de cause, vous donneriez à l’aventure un caractère mondain et passionné, bref, vous agiriez en coq. Ce serait certainement très viril, très viril et galant. Mais chez moi c’est tout différent. Je ne suis pas viril au point de ne voir dans le rival que le mâle amoureux de la même femme, je ne le suis peut-être pas du tout, mais il est certain que je ne le suis pas de cette manière que j’appelle malgré moi « mondaine » je ne sais trop pourquoi. Je me demande en mon cœur si j’ai rien à lui reprocher. M’a-t-il fait sciemment un tort quelconque ? Or, une offense doit être faite avec intention, sinon elle n’est plus une offense. Et quant au « tort », il faudrait que je m’en prenne à elle. Or, je n’en ai pas le droit, je n’en ai pas le droit, d’une façon générale, et particulièrement en ce qui regarde Peeperkorn. Car, premièrement, il est une personnalité, ce qui compte pour les femmes, et deuxièmement il n’est pas un civil comme moi, mais une sorte de militaire comme mon cousin, c’est-à-dire qu’il a un point d’honneur, une marotte, c’est le sentiment, la vie… Je dis des sottises, mais je préfère bafouiller un peu et n’exprimer qu’à moitié des choses difficiles que de sortir toujours les mêmes lieux communs impeccables et traditionnels. Peut-être est-ce aussi quelque chose comme un trait militaire dans mon caractère, si je puis ainsi dire…

– Dites-le, dites-le, approuva M. Settembrini. Ce serait en tout cas là un trait de caractère qu’il faudrait louer. Le courage de se connaître et de s’exprimer, c’est la littérature, c’est l’humanisme.

Sur ces paroles ils se séparèrent en des termes passables. M. Settembrini avait donné à la fin du débat un tour conciliant et avait d’excellentes raisons de le faire. Sa position, en effet, n’était pas inattaquable et il n’eût pas été prudent de sa part de pousser trop loin la sévérité. Une conversation qui portait sur la jalousie était un terrain un peu glissant pour lui. À un moment donné, il aurait dû répondre que, du point de vue de sa veine pédagogique, ses rapports avec l’homme n’étaient pas non plus d’un ordre purement social, et que dès lors le souverain Peeperkorn marchait sur ses brisées au même titre que Naphta et Mme Chauchat. Et, en définitive, il ne pouvait espérer soustraire son élève à l’influence et à la supériorité naturelle d’une personnalité à laquelle il pouvait échapper aussi peu que son partenaire dans ces joutes intellectuelles.

Ils s’en tiraient le mieux lorsque la conversation portait sur des sujets élevés, lorsqu’ils discutaient et retenaient l’attention des promeneurs par un de leurs débats à la fois élégants et passionnés, académiques, mais menés sur un ton comme s’il s’agissait de questions d’une actualité brûlante et d’une importance vitale, débats dont ils faisaient presque seuls tous les frais, car, tant qu’ils duraient, le « grand format » présent était en quelque sorte neutralisé, parce qu’il ne pouvait y prendre part que par des exclamations de surprise, des froncements de sourcils et des incohérences obscures et moqueuses. Mais même dans ces conditions il exerçait une pression, jetait son ombre sur la discussion, de sorte qu’elle paraissait perdre de son éclat ; il l’altérait, lui opposait quelque chose, d’une manière sensible à tous et peut-être inconsciente, ou consciente seulement jusqu’à un certain degré ; manière qui ne favorisait aucune des deux causes et qui faisait perdre à la querelle son importance capitale et même, – nous hésitons à le dire – qui la faisait paraître vaine. Ou bien : la subtile controverse poursuivie à outrance se rapportait secrètement, d’une manière souterraine et indéterminée, au « format » qui marchait à leur côté et son magnétisme en affaiblissait la portée. On ne saurait caractériser autrement ce phénomène mystérieux et fort désagréable pour les deux adversaires. Il en résultait que, si Pieter Peeperkorn n’avait pas été là, on eût été forcé de prendre parti d’une manière beaucoup plus nette – en se rangeant, par exemple, du côté de Léon Naphta qui défendait le caractère révolutionnaire de l’Église contre la thèse de M. Settembrini, lequel ne voulait voir dans cette puissance historique que la protectrice des forces obscures du conservatisme, et qui prétendait que toutes les tendances favorables à la vie et à l’avenir, toutes les puissances de révolution et de renouvellement étaient issues des principes éclairés, scientifiques et progressistes, de l’époque glorieuse de la renaissance de la civilisation antique, et persistait dans cette profession de foi avec un bel élan de la parole et du geste. D’un ton froid et tranchant, Naphta se fit alors fort de montrer – et il le montra avec une évidence aveuglante, – que l’Église, incarnation du principe de l’ascétisme religieux, est, en substance, très loin de vouloir être la défense et l’appui de ce qui veut demeurer, de la culture humaine par conséquent, des préceptes juridiques de l’État, qu’au contraire elle a constamment inscrit sur son drapeau le principe révolutionnaire le plus radical, le bouleversement le plus complet, et qu’en somme tout ce qu’on juge digne d’être conservé, tout ce que les faibles, les lâches, les conservateurs, les bourgeois essayent de maintenir – l’État et la Famille, l’art et la science profanes – a toujours été en opposition consciente ou inconsciente avec l’idée religieuse, avec l’Église dont la tendance initiale et dont le but invariable est la dissolution de tous les ordres temporels et la réorganisation de la Société d’après le modèle du royaume idéal et communiste de Dieu.

M. Settembrini prit ensuite la parole, et, grand Dieu ! il en fit bon usage. Une telle confusion de l’idée révolutionnaire, luciférienne, avec la révolte générale de tous les mauvais instincts, dit-il, était déplorable. L’esprit novateur de l’Église avait pendant des siècles consisté à poursuivre par l’inquisition la pensée féconde, à l’étrangler, à l’étouffer dans la fumée de ses bûchers, et voici qu’aujourd’hui elle se faisait proclamer révolutionnaire par ses messagers, en prétendant que son but était de remplacer la Liberté, la Civilisation et la Démocratie par la dictature de la plèbe et par la barbarie. Eh ! en effet c’était là un exemple effarant de conséquence contradictoire, de contradiction conséquente…

Naphta objecta que son contradicteur ne laissait pas de commettre des contradictions analogues. Démocrate, à l’en croire, il s’exprimait d’une manière fort peu égalitaire et ne témoignait guère de sympathie pour le peuple ; il manifestait au contraire une prétention d’une outrecuidance aristocratique et blâmable en qualifiant de « plèbe » le prolétariat universel appelé à une dictature provisoire. Mais où il se montrait démocrate, c’est face à l’Église, qui, en effet, il fallait en convenir avec fierté, était la puissance la plus noble de l’histoire de l’humanité – noble au sens suprême et le plus élevé, au sens de l’esprit. Car l’esprit ascétique – si l’on pouvait se servir d’un tel pléonasme – l’esprit de la négation et de l’anéantissement du monde était la noblesse par excellence, le principe aristocratique à l’état pur ; il ne pouvait devenir populaire, et de tout temps l’Église avait, au fond, été impopulaire. Pour peu qu’il se fût livré à quelques investigations d’ordre littéraire sur la civilisation du moyen âge, M. Settembrini eût découvert la violente antipathie que le peuple – le peuple au sens le plus large – éprouvait à l’égard de l’état ecclésiastique ; il y avait là, par exemple, certaines figures de moines, imaginées par des poètes populaires, qui avaient déjà opposé d’une manière très luthérienne le vin, la femme et la chanson à l’idée de l’ascétisme. Tous les instincts de l’héroïsme profane, tout l’esprit guerrier, et de plus la poésie galante avaient été en conflit plus ou moins avoué avec l’idée religieuse et, partant, avec la hiérarchie. Car tout cela était le « siècle » et l’esprit plébéien en comparaison à la noblesse spirituelle représentée par l’Église.

M. Settembrini remercia son contradicteur d’avoir bien voulu rafraîchir sa mémoire. Le personnage du moine Ilsan dans le « Jardin des Roses » était en effet savoureux à la face de l’aristocratisme du tombeau que l’on célébrait ici, et s’il n’était pas, lui, un partisan du réformateur allemand auquel il avait été tout à l’heure fait allusion, on le trouverait néanmoins prêt à défendre avec ardeur tout l’individualisme démocratique qui était à la base même de sa doctrine contre toute forme de féodalité spirituelle et d’accaparement de la personnalité.

– Eh ! Eh ! s’écria tout à coup Naphta. Son interlocuteur voulait-il insinuer que l’Église était trop peu démocratique, qu’elle n’avait pas le sens de la valeur de la personnalité humaine ? Et que faisait-il de la tant humaine absence de préjugés du droit canon qui n’avait, – tandis que le droit romain avait fait dépendre l’exercice du droit de la possession de l’état de citoyen, tandis que le droit germanique l’avait lié à la nationalité et à la liberté personnelle, – exigé que l’appartenance à la communauté de l’Église et la fidélité au dogme, qui s’était affranchi de toutes les considérations sociales et publiques et avait déclaré les esclaves, les prisonniers de guerre et les serfs capables de tester et d’hériter !

Cette assertion, fit observer Settembrini d’une voix mordante, aura sans doute été maintenue non sans l’arrière-pensée de la « dîme canonique » prélevée sur chaque testament. Au surplus, il parla de « démagogie cléricale » ; ramena à une volonté de puissance dénuée de scrupules le fait que l’Église soulevait l’Achéron quand les dieux se détournaient d’elle, et affirma, en outre, que ce qui importait à l’Église c’était apparemment la quantité des âmes plus que leur qualité, ce qui permettait de conclure à un profond manque de noblesse spirituelle.

L’Église, manquer de noblesse ? Naphta attira alors l’attention de M. Settembrini sur l’aristocratisme inflexible dont s’inspirait le principe de l’hérédité de la tare : la transmission d’une faute grave aux descendants qui, démocratiquement parlant, étaient pourtant innocents ; l’opprobre qui, pendant toute leur vie, pesait par exemple sur des enfants naturels privés de tout droit. Mais l’Italien le pria de ne pas insister parce que ses sentiments humains se révoltaient contre un tel état de choses, et de plus parce qu’il était las des détours et que, dans les artifices de l’apologétique de son adversaire, il reconnaissait le culte absolument infâme et diabolique du néant qui voulait être appelé esprit et qui prétendait faire de l’impopularité avouée du principe ascétique quelque chose de légitime et de sacré.

Ici Naphta demanda la permission d’éclater de rire. Parler du nihilisme de l’Église ! Du nihilisme du système de gouvernement le plus réaliste dans l’histoire du monde ! Le Souffle de l’ironie humaine avec laquelle l’Église faisait à la chair des concessions incessantes, cachant sous une condescendance avisée les dernières conséquences du principe et laissant régner l’esprit comme influence régulatrice sans heurter trop sévèrement la nature, n’avait donc jamais effleuré M. Settembrini ? Il n’avait donc pas davantage entendu parler de cette subtile conception de l’« indulgence » qui s’étendait même à un sacrement, celui du mariage, lequel n’était nullement un bien positif comme les autres sacrements, mais simplement une défense contre le péché, accordé pour modérer la convoitise des sens et l’intempérance, de sorte que le principe ascétique, l’idéal de la chasteté, y était maintenu sans que l’on eût heurté la chair avec une rigueur peu diplomatique ?

Comment M. Settembrini pouvait-il dès lors ne pas s’élever contre cette abominable conception du « politique », contre ce geste d’une indulgence et d’une prudence présomptueuses que l’esprit – ou ce qui se présentait comme tel – s’arrogeait d’accomplir à l’égard de son contraire, prétendu coupable, qu’il convenait de traiter « politiquement », alors qu’en réalité il n’avait nul besoin de cette indulgence empoisonnée ; contre la maudite duplicité d’une conception du monde qui peuplait l’univers de démons, tant la vie que son contraire présomptueux, l’esprit : car si l’une était le mal, l’autre aussi, en tant que négation pure, devait l’être. Il rompit une lance en faveur de l’innocence de la volupté, – ce qui fit penser Hans Castorp à la petite mansarde d’humaniste avec son pupitre, ses chaises de paille et la carafe d’eau, – tandis que Naphta, affirmant qu’il n’y avait pas de volupté sans péché et que la nature avait tout lieu d’avoir la conscience inquiète devant l’esprit, définissait la politique de l’Église et l’indulgence de l’esprit comme de « l’amour », afin de réfuter le nihilisme du principe ascétique, (et Hans Castorp jugea que ce mot « amour » s’accordait fort mal avec l’apparence du tranchant et maigre petit Naphta…).

Et cela se poursuivit à perte de vue : nous connaissons déjà le jeu, Hans Castorp le connaissait aussi ; comme lui, nous avons un instant prêté l’oreille pour observer l’aspect que prenait une de ces joutes péripatéticiennes dans l’ombre de la « personnalité » qui accompagnait les promeneurs et comment cette présence faisait baisser secrètement le débat. Il en était ainsi qu’une secrète nécessité de tenir compte de cette présence éteignait l’étincelle qui, de temps en temps, jaillissait – en produisant cette sensation de découragement qui nous saisit lorsqu’un courant électrique est coupé. Bon ! C’était ainsi ! Il n’y avait plus de crépitement entre les contraires, point d’éclair, point de courant ; cette présence que l’esprit comptait neutraliser, neutralisait au contraire l’esprit, Hans Castorp s’en apercevait avec surprise et curiosité.

Révolution et conservation ! Et on regardait Peeperkorn. On le voyait marcher, pas tellement majestueux, de son pas un peu fléchissant, et son chapeau sur le front ; on voyait ses lèvres larges, irrégulièrement déchirées, et on l’entendait dire en désignant plaisamment les interlocuteurs de la tête : « Oui, oui, oui ! Cerebrum, cérébral, vous comprenez ? C’est… Il apparaît d’autre part… » Et voici : il n’y avait plus de courant. Ils cherchèrent ailleurs, ils eurent recours à des charmes plus opérants, ils en vinrent au « problème aristocratique », à la popularité et à la noblesse. Pas d’étincelle ! Comme par magie, la conversation prenait un tour personnel. Hans Castorp voyait le compagnon de voyage de Clawdia étendu dans son lit sous la courte-pointe de soie rouge, dans sa chemise de tricot sans col, mi-ouvrier âgé, mi-buste impérial, et après quelques faibles sursauts le ressort de la dispute se brisait. Tensions plus fortes ! Négation et culte du néant, d’une part, affirmation éternelle et amour de l’esprit pour la vie, de l’autre. Que devenaient le ressort, l’éclair et le courant lorsqu’on regardait Mynheer, ce qui se produisait immanquablement du fait d’une attraction secrète ? Bref, ils faisaient défaut, et Hans constatait que ce n’était là ni plus ni moins qu’un mystère. Pour son recueil d’aphorismes il pouvait retenir qu’un mystère ne s’exprime que par les mots les plus simples, ou qu’il demeure inexprimé. Pour exprimer cependant celui dont il s’agit on pouvait tout au plus dire tout bonnement que Pieter Peeperkorn, avec son masque royal et ridé, avec sa bouche défigurée par une grimace amère, était le pour et le contre, que l’un et l’autre semblaient lui convenir et s’annuler en lui lorsqu’on le regardait : ceci et cela, l’un et l’autre. Oui, ce stupide vieillard, ce zéro souverain ! Il paralysait le nerf de la controverse, non pas en embrouillant les choses par des biais tortueux comme Naphta ; il n’était pas ambigu comme ce dernier, il l’était d’une manière toute différente, d’une manière positive, ce mystère chancelant qui, de toute évidence, était non seulement par delà la bêtise et l’intelligence, qui était par delà tant d’autres antithèses que Settembrini et Naphta évoquaient en vue d’obtenir la haute tension nécessaire à leur but pédagogique. La personnalité, semblait-il, n’était pas éducatrice, et pourtant quelle trouvaille elle était pour quelqu’un qui voyageait pour se former ! Comme c’était étrange d’observer cette duplicité d’un roi lorsque les querelleurs en vinrent à parler du mariage et du péché, du sacrement de l’indulgence, du péché et de l’innocence de la volupté ! Il penchait sa tête sur son épaule et sa poitrine, ses lèvres douloureuses s’ouvraient, la bouche lasse et plaintive béait, les narines se tendaient et se dilataient comme s’il souffrait, les plis du front montaient et les yeux s’écarquillaient en un pâle regard souffrant ; une image de l’amertume ! Et voici que, au même instant, cette mine de martyr devenait voluptueuse. L’inclinaison oblique de la tête se faisait malicieuse, les lèvres encore ouvertes souriaient impudiquement, la fossette de sybarite, que nous avions observée en d’autres circonstances apparaissait sur sa joue, le prêtre païen et dansant était là, et tandis que, de la tête, il désignait railleusement cette direction intellectuelle, on l’entendait dire : « Tiens, tiens, tiens, parfait ! C’est… ce sont… voilà bien de nouveau… Le sacrement de la volupté, comprenez-vous ? »

Néanmoins, comme nous l’avons dit, les amis et maîtres destitués de Hans Castorp étaient encore dans une situation relativement favorable lorsqu’ils pouvaient se chamailler. Ils étaient alors dans leur élément, tandis que l’« homme de grand format » n’y était pas, et encore on pouvait être indécis quant au rôle qu’il jouait dans ces cas. Mais la situation était nettement à leur désavantage lorsqu’il ne s’agissait pas plus longtemps d’esprit, de mots et de spiritus, mais de choses terrestres et pratiques, bref de questions et d’objets qui mettent à l’épreuve les natures de souverain. Alors c’en était fait d’eux, ils s’effaçaient dans l’ombre, devenaient insignifiants, et Peeperkorn tenait le sceptre, déterminait, décidait, commandait, déléguait et ordonnait… Quoi d’étonnant qu’il cherchât à ramener les choses à cet état et à sortir de la logomachie ? Il souffrait aussi longtemps qu’elle régnait, ou tout au moins lorsqu’elle régnait longtemps ; mais il n’en souffrait pas par vanité, Hans Castorp en était certain. La vanité n’a pas d’envergure et la grandeur n’est pas vaniteuse. Non, la soif de réalités palpables qu’avait Peeperkorn tenait à d’autres raisons, à sa « crainte » pour le dire très simplement et très grossièrement, à ce zèle et à ce point d’honneur que Hans Castorp avait invoqués à l’encontre de M. Settembrini et qu’il avait voulu présenter comme un trait en quelque sorte militaire.

– Messieurs, disait le Hollandais en levant sa main de capitaine aux ongles pointus d’un geste impérieux de conjuration. Bien, Messieurs, parfait, remarquable. L’ascétisme, l’indulgence, la volupté… Je voudrais… Absolument ! Très important. Très discutable. Mais permettez-moi, je crains que nous ne nous rendions coupables d’un grave… Nous nous dérobons, Messieurs, nous nous dérobons d’une manière injustifiable aux plus sacrés…

Il respira profondément.

« Cet air, Messieurs, cet air annonciateur du Fœhn que nous respirons aujourd’hui, pénétré d’un délicat arôme printanier, tout chargé de pressentiments et de souvenirs, nous ne devrions pas l’aspirer pour l’expirer sous forme de… Je vous en prie instamment : nous ne devrions pas faire cela. C’est une offense. C’est à lui seul que nous devrions vouer notre entière et complète… Classé, Mesdames et Messieurs. Et que ce ne soit que pour célébrer dignement ses vertus, nous devrions, de cette poitrine… Je m’interromps, Mesdames et Messieurs. Je m’interromps en l’honneur de ce… » Il était resté debout, resté en arrière, projetant l’ombre de son chapeau sur ses yeux, et tous suivirent son exemple. « J’attire, dit-il, votre attention vers cette altitude, vers cette grande altitude, sur ce point noir et tournoyant là-haut, au-dessus de ce bleu extraordinaire qui tourne au noir… C’est un oiseau de proie, un grand oiseau de proie. C’est, si tout ne me… Messieurs, et vous, mon enfant, c’est un aigle. J’attire décidément votre attention sur lui. Voyez-vous ! Ce n’est ni une buse ni un vautour. Si vous étiez aussi presbyte que je le deviens à mesure que j’avance en… Oui, certainement, mon enfant, à mesure que j’avance en… Oui, certainement, mon enfant, à mesure que j’avance. Mes cheveux sont blancs, certainement. Vous verriez aussi nettement que moi la forme arrondie des ailes. Un aigle, Mesdames et Messieurs, un aigle impérial. Il tourne au-dessus de nous, dans le bleu, il plane sans un coup d’ailes à une altitude grandiose, et de ses yeux puissants et perçants, sous les orbites saillantes, il guette certainement… L’aigle, Mesdames et Messieurs, l’oiseau de Jupiter, le roi de son espèce, le lion des airs ! Il a un vêtement de plumes et un bec en acier qui n’est durement recourbé qu’à sa pointe ; il a des serres d’une force inouïe, des griffes repliées vers l’intérieur, celles de devant forment une ceinture de fer avec celles de derrière, plus longues. Regardez, comme ceci ! » Et de sa main de capitaine aux ongles pointus il tenta de représenter les serres de l’aigle. « Compère, que tournes-tu et guettes-tu là ? se retourna-t-il vers l’oiseau. Fonce, crève-lui la tête et les yeux de ton bec d’acier, déchire-lui le ventre, à la créature que Dieu… Parfait ! Classé. Il faut que tes serres s’embrouillent dans les intestins et que ton bec dégoutte de sang. »

Il était dans l’enthousiasme, – et c’en était fait de l’intérêt des promeneurs pour les antinomies de Naphta et de Settembrini. Du reste, l’apparition de l’aigle, sans que l’on eût besoin d’en parler, continua d’influencer les décisions et les initiatives qui suivirent, sous la direction de Mynheer. On rentra, on but et on mangea, à une heure tout à fait indue, mais avec un appétit qu’excitait secrètement le souvenir de l’aigle. On se régala et l’on fit ripaille, comme on faisait souvent même en dehors du Berghof, sur l’instigation de Mynheer partout où cela se trouvait, à Platz, à Dorf, dans une auberge de Glaris ou de Kloster, où l’on se rendait par le petit train, en excursion. On consommait les dons classiques de la vie sous les ordres de Peeperkorn, du café à la crème avec du pain de campagne ou du fromage succulent, accompagné d’un exquis beurre des Alpes, avec des marrons chauds et du vin rouge de la Valteline à volonté. Et Peeperkorn accompagnait ces repas improvisés de paroles incohérentes avec grandeur, ou invitait Antoine Carlovitch Ferge à parler, ce brave martyr à qui tous les sujets élevés étaient étrangers, mais qui savait parler très pertinemment de la fabrication des caoutchoucs russes : on mélangeait à la masse de caoutchouc du soufre et d’autres matières, et les chaussures finies étaient « vulcanisées » à une température de plus de cent degrés. Il parla aussi du cercle polaire, car ses voyages d’affaires l’avaient conduit plusieurs fois jusque dans les régions arctiques ; du soleil de minuit et de l’hiver éternel au Cap Nord. Là-bas, proférait-il de son gosier noueux et de dessous sa moustache tombante, le paquebot lui avait semblé minuscule en comparaison des rochers formidables et de la nappe gris d’acier de la mer. Et des zones de lumière jaune étaient apparues au ciel, cela avait été l’aurore boréale. Et tout lui avait semblé une fantasmagorie, à lui, Antoine Carlovitch, tout le paysage, et lui-même.

Voici pour M. Ferge, le seul dans cette petite compagnie qui fût tout à fait étranger aux rapports réciproques entre ses compagnons. Mais en ce qui touche précisément ces rapports il y a lieu de relater deux brefs entretiens, deux conversations bizarres, en tête à tête, qu’eut en ce temps notre peu héroïque héros avec Clawdia Chauchat et avec son compagnon de voyage. Avec chacun en particulier, l’une dans le hall, après dîner, tandis que le « gêneur » était en proie à la fièvre, l’autre une après-midi, au chevet de Mynheer.

Le hall, ce soir-là, était plongé dans la pénombre. La réunion ordinaire avait été brève et sans entrain, les pensionnaires s’étaient retirés de bonne heure dans leurs loges de balcon pour la cure du soir, pour autant qu’ils ne faisaient pas l’école buissonnière en dansant ou en jouant, là-bas, dans le monde extérieur. Une seule lampe brûlait quelque part, au plafond de la pièce morte, et les salons voisins n’étaient guère mieux éclairés. Mais Hans Castorp savait que Mme Chauchat, qui avait pris son dîner sans son maître, n’était pas encore remontée au premier, qu’elle était restée seule au salon de lecture et de correspondance, et c’est pourquoi lui aussi avait tardé à monter. Il était resté assis plus au fond du hall, pourtour surélevé par une marche plate et séparé de la partie centrale par quelques piliers blancs revêtus de bois. Il était assis devant la cheminée de faïence, dans un fauteuil à bascule semblable à celui où Maroussia s’était balancée le soir où Joachim avait eu avec elle son unique entretien, et fumait une cigarette comme c’était admis tout au moins à cette heure-là.

Elle vint, il entendit ses pas, le frou-frou de sa robe derrière lui, elle était à côté de lui, s’éventait avec une lettre qu’elle tenait par un coin de l’enveloppe, et dit de sa voix de Pribislav :

– Le concierge est parti. Donnez-moi donc un timbre-poste.

Elle portait ce soir une robe de soie foncée et légère, une robe au décolleté rond et aux manches bouffantes qui se boutonnaient étroitement autour des poignets. Il aimait cela. Elle s’était parée de son collier de perles, qui scintillait d’un éclat pâle dans la pénombre. Il leva les yeux vers le visage de Tartare. Il répéta :

– Timbre ? Je n’en ai pas.

– Comment, pas ? Tant pis pour vous. Vous n’êtes pas en mesure de rendre service à une femme ?

Elle serra les lèvres et haussa les épaules.

« Cela me déçoit. Je vous croyais au moins soigneux et consciencieux. Je m’étais figurée que vous aviez dans un compartiment de votre portefeuille de petits assortiments de timbres rangés par espèces. »

– Non. Pour quoi faire ? dit-il. Je n’écris jamais de lettres. À qui en écrirais-je ? Très rarement, une carte postale, que j’achète tout affranchie. À qui écrirais-je des lettres ? Je n’ai personne. Je n’ai plus du tout de rapports avec le pays plat, j’ai perdu le contact. Nous avons dans notre chansonnier populaire une chanson qui dit : « Je suis perdu pour le monde ». C’est mon cas.

– Eh bien, alors, donnez-moi tout au moins une cigarette, homme perdu, dit-elle en s’asseyant en face de lui, près de la cheminée, sur le banc recouvert d’un coussin de toile, en croisant les jambes et en étendant la main. « De cela, au moins, vous devez être pourvu. » Et, négligemment, sans le remercier, elle prit une cigarette dans l’étui d’argent qu’il lui tendait et l’alluma au briquet qu’il fit jouer devant sa figure penchée en avant. Ce paresseux « donnez donc ! » et le fait d’accepter sans remercier trahissaient la nonchalance de la femme gâtée ; il prenait en outre le sens d’une communauté humaine, ou plus exactement « humai-ai-ne », d’une simplicité toute naturelle, à la fois sauvage et douce, à prendre et à donner. Il critiqua ce geste avec une amoureuse sollicitude, puis il dit :

– Oui, toujours ! En effet de cela tout au moins je suis toujours pourvu. Comment s’en passerait-on ici ? N’est-ce pas ? On appelle cela une passion si on dit des choses pareilles. Je dois vous avouer franchement que je ne suis pas du tout un homme passionné, mais j’ai des passions, des passions flegmatiques.

– Cela me rassure au plus haut degré, dit-elle, soufflant tout en parlant la fumée qu’elle avait aspirée, d’apprendre que vous n’êtes pas un homme passionné. Du reste, comment le seriez-vous ? Vous ne seriez plus vous-même. La passion, c’est vivre pour l’amour de la vie. Or, il est connu que vous autres vivez pour les sensations que la vie vous donne. La passion, c’est l’oubli de soi. Mais vous n’êtes préoccupé que de vous enrichir. C’est ça. Vous ne vous doutez pas que c’est un abominable égoïsme et que vous apparaîtrez un jour comme un ennemi de l’humanité.

– Allons, allons ! Tout de suite, ennemi de l’humanité ? Que dis-tu là, Clawdia, d’une manière aussi générale ? À quoi de précis et de personnel penses-tu en disant que nous ne nous soucions pas de la vie, mais de nous enrichir ? Vous autres les femmes, vous ne moralisez pas d’habitude dans le vide. Oh ! la morale, tu sais, voilà plutôt un sujet de discussion pour Naphta et Settembrini. Il relève du domaine de la grande confusion. Peut-on savoir si l’on vit pour soi-même ou pour l’amour de la vie ; quelqu’un peut-il le savoir de science certaine ? Je veux dire qu’il n’y a pas de limite précise entre l’un et l’autre. Il y a des sacrifices égoïstes et des égoïsmes dévoués… Je crois qu’il en est ici comme partout dans l’amour. Sans doute est-ce immoral que je ne puisse pas attacher d’importance à ce que tu me dis au sujet de la morale, et que je sois avant tout heureux que nous soyons réunis comme nous ne l’avions été qu’une seule fois jusqu’à présent, et plus jamais depuis que tu es de retour. Et que je puisse te dire combien te vont bien ces manchettes qui serrent tes poignets, et cette soie mince, qui flotte autour de tes bras, – tes bras que je connais…

– Je m’en vais.

– Ne t’en va pas, je t’en prie. Je tiendrai compte des circonstances et des personnalités.

– C’est ce que l’on devrait tout au moins pouvoir attendre d’un homme sans passion.

– Oui, tu vois… Tu te moques et tu me grondes lorsque je… Et tu veux partir quand…

– Vous êtes prié de parler d’une manière moins décousue si vous désirez être compris.

– Tu ne me laisseras donc pas bénéficier d’un peu de ton habileté à compléter les phrases inachevées ? C’est injuste, dirais-je, si je ne comprenais pas qu’ici la justice n’a rien à voir.

– Oh non, la justice est une passion flegmatique, à la différence de la jalousie, par laquelle les gens flegmatiques se ridiculisent à coup sûr.

– Vois-tu ! Ridicule ! Accorde-moi donc mon flegme. Je te le répète : comment me tirerais-je d’affaire sans lui ? Comment aurais-je par exemple supporté d’attendre ?

– Comment ?

– De t’attendre.

– Voyons, mon ami. Je ne vais pas relever la forme sous laquelle avec un entêtement un peu fou vous vous adressez à moi. Vous finirez bien par vous en fatiguer. Et, en somme, je ne suis pas d’une pruderie de bourgeoise susceptible.

– Non, car tu es malade. La maladie te donne toute liberté. Elle te rend… halte ! il me vient à l’esprit un mot dont je ne me suis jamais servi. Elle te rend géniale.

– Nous parlerons une autre fois de génie. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je demande une chose. Vous n’essaierez pas de prétendre que je sois pour rien dans votre attente – si vraiment vous avez attendu – que je vous y aie encouragé, que je vous y aie même autorisé… Vous allez me certifier immédiatement et expressément que c’est bien le contraire…

– Mais volontiers, Clawdia, certainement. Tu ne m’as pas engagé à attendre. J’ai attendu spontanément. Je comprends parfaitement que tu attaches de l’importance à cela…

– Même vos concessions ont quelque chose d’impertinent. D’ailleurs, vous êtes un homme impertinent, Dieu sait comment cela se fait. Non seulement dans vos rapports avec moi, mais aussi en d’autres circonstances. Même votre admiration, votre subordination a quelque chose d’impertinent. Croyez-vous que je ne le voie pas ? Je ne devrais même pas du tout vous parler à cause de cela, et aussi parce que vous avez la hardiesse de parler d’attente. Il est injustifiable que vous soyez encore ici. Depuis longtemps vous devriez de nouveau être à votre travail, sur le chantier, ou je ne sais où…

– À présent tu parles sans génie et selon les conventions, Clawdia. Du reste, ce n’est qu’une manière de parler. Pas plus que Settembrini, tu ne peux le penser. Vous dites cela, je ne peux pas le prendre au sérieux. Je ne partirai pas en coup de tête comme mon pauvre cousin qui, ainsi que tu l’avais prédit, est mort après avoir essayé de faire son service en pays plat, et qui le savait bien lui-même qu’il mourrait, mais qui a préféré mourir plutôt que continuer ici le service de la cure. Bon, il n’était pas soldat pour rien. Mais je ne suis pas soldat, moi. Je suis un civil, pour moi ce serait déserter que faire comme lui et vouloir à tout prix, malgré l’interdiction de Rhadamante, servir en pays plat le progrès et faire besogne utile. Ce serait la plus grande ingratitude et la plus grande infidélité envers la maladie et le génie, et envers mon amour pour toi, dont je porte les cicatrices anciennes et les blessures récentes, et envers tes bras que je connais, encore que je concède que je ne les ai connus qu’en rêve, au cours d’un rêve génial, de sorte qu’il n’en résulte, bien entendu, pour toi aucune conséquence, aucune obligation, ni aucune limitation de ta liberté…

Elle rit, la cigarette aux lèvres, ses yeux tartares se plissèrent, et appuyée contre la boiserie, les mains posées sur le banc, et une jambe croisée sur l’autre, elle balança son pied dans le soulier de vernis noir.

– Quelle générosité ! Oh là là, vraiment. C’est exactement comme ceci que je me suis toujours représenté un homme de génie, mon pauvre petit !

– Laisse donc, Clawdia. Naturellement, de par mon origine, je suis aussi peu un homme de génie qu’un homme de grand format ; bon Dieu, c’est bien clair. Mais c’est par le hasard, – j’appelle cela : le hasard – que j’ai été transporté si haut, dans ces régions géniales… Bref, tu ignores, sans doute, qu’il existe quelque chose comme la pédagogie alchimico-hermétique, la transsubstantiation en une espèce supérieure, la sublimation par conséquent, si tu veux bien me comprendre. Mais naturellement un corps qui se montre capable d’un tel développement devait quand même avoir, pour commencer, quelques qualités propres. Et ce que j’avais en moi, c’est, – je le sais exactement, – que depuis longtemps j’étais familiarisé avec la maladie et avec la mort et que, tout enfant encore, j’ai eu la folie de t’emprunter un crayon, tout comme ici, la nuit de Carnaval. Mais l’amour déraisonnable, est génial, car la mort, tu sais, est le principe génial, la res bina, le lapis philosophorum[19], et c’est aussi le principe pédagogique, car l’amour pour ce principe conduit à l’amour de la vie et de l’homme. C’est ainsi ; je l’ai découvert dans ma loge de balcon et je suis enchanté de pouvoir te le dire. Il y a deux routes qui mènent à la vie. L’une est la route ordinaire, directe et honnête. L’autre est dangereuse, elle prend le chemin de la mort, et c’est la route géniale.

– Tu es un philosophe détraqué, dit-elle. Je ne veux pas prétendre que je comprenne tout dans tes drôles de pensées allemandes, mais cela semble humai-ain, ce que tu dis, et tu es certainement un bon garçon. D’ailleurs tu t’es réellement conduit en philosophe, il faut te laisser cela.

– Trop en philosophe, à ton goût, Clawdia, n’est-ce pas ?

– Laisse les impertinences ! Cela devient ennuyeux. C’était stupide d’attendre et je ne t’y avais pas autorisé. Mais tu ne m’en veux pas d’avoir attendu inutilement ?

– C’était un peu dur, tu sais, Clawdia, même pour un homme aux passions flegmatiques. Dur pour moi, et dur de ta part, d’être revenue ensemble avec lui, car naturellement tu savais par Behrens que j’étais ici et que je t’attendais. Mais ne t’ai-je pas dit que je considérais notre nuit comme une nuit de rêve, et que je te reconnaissais toute ta liberté ? Finalement, je n’ai pas attendu en vain, car tu es de nouveau ici, nous sommes assis l’un près de l’autre comme autrefois, j’entends ta voix merveilleusement aiguë et depuis si longtemps familière à mon oreille, et sous cette soie flottante sont tes bras que je connais, bien que ton compagnon de voyage repose là-haut, en proie à la fièvre, le grand Peeperkorn qui t’a donné ces perles…

– Et avec lequel tu t’entends si bien pour l’enrichissement de ta personnalité :

– Tu ne dois pas m’en vouloir, Clawdia. Settembrini m’a grondé pour la même raison, mais ce n’est qu’un préjugé mondain. Je gagne à fréquenter cet homme : c’est une personnalité. Il est vrai qu’il est âgé. Je comprendrais néanmoins que, comme femme, tu l’aimasses infiniment. Tu l’aimes donc beaucoup ?

– Tout hommage rendu à ta philosophie, mon petit Hans allemand, dit-elle en lui caressant les cheveux, je ne trouve pas humain de te parler de mon amour pour lui !

– Mais Clawdia, pourquoi pas ? Je crois que l’humanité commence là où les gens sans génie se figurent qu’elle s’arrête. Parlons donc tranquillement de lui. Tu l’aimes passionnément ?

Elle se pencha en avant pour jeter le bout de sa cigarette de côté, dans la cheminée, et demeura assise, les bras croisés.

– Il m’aime, dit-elle, et son amour me rend fière et reconnaissante et dévouée à lui. Tu dois comprendre cela, ou bien tu ne serais pas digne de l’amitié qu’il t’accorde… Son sentiment m’a forcée à le suivre et à le servir. Comment en serait-il autrement ? Juge toi-même ! Crois-tu possible de résister à son sentiment ?

– C’est impossible, confirma Hans Castorp. Non, bien entendu, c’est absolument impossible. Comment une femme réussirait-elle à passer outre à son sentiment, à son angoisse de sentir, à l’abandonner en quelque sorte à Gethsémané ?…

– Tu n’es pas bête, dit-elle, et ses yeux bridés prirent un aspect fixe et songeur. Tu es intelligent. L’angoisse de sentir…

– Il ne faut pas beaucoup d’intelligence pour se rendre compte que tu dois le suivre, quoique son amour ait quelque chose d’angoissant, ou, plus exactement, parce qu’il doit avoir quelque chose d’angoissant.

– C’est exact… Angoissant. On a beaucoup de soucis avec lui, beaucoup de difficultés…

Elle avait pris sa main et jouait inconsciemment avec ses phalanges, mais elle leva subitement les yeux en fronçant les sourcils, et demanda :

– Halte ! N’est-il pas vil de parler de lui comme nous le faisons ?

– Certes, non, Clawdia. Non, loin de là ! Ce n’est bien certainement qu’humain. Tu aimes ce mot, tu le prononces avec un accent entraînant, je l’ai toujours entendu avec intérêt dans ta bouche. Mon cousin Joachim ne l’aimait pas pour des raisons militaires. Il disait que ce mot signifiait indolence, laisser-aller, et si on l’interprète ainsi, comme un guazzabuglio de tolérance sans bornes, j’aurais moi-même quelques objections à formuler, je le reconnais. Mais lorsqu’il a le sens de liberté, de génie et de bonté, c’est une grande chose, que nous pouvons tranquillement invoquer pour la défense de notre conversation sur Peeperkorn et sur les soucis et difficultés qu’il te cause. Elles résultent naturellement de son point d’honneur, de sa peur de ne pas suffire au sentiment, qui lui fait aimer à ce point les sources classiques de la vie et tout ce qui délecte, nous pouvons en parler en tout respect, car tout chez lui est de grand format, d’un format grandiose et royal ; et nous ne nous abaissons pas, ni ne l’abaissons, en parlant de cela humainement.

– Il ne s’agit pas de nous, dit-elle. Elle avait de nouveau croisé les bras. Ce ne serait pas être femme, si, pour l’amour d’un homme, pour l’amour d’un homme de grand format, comme tu dis, et qui nous porte un sentiment allant jusqu’à l’angoisse, on n’acceptait même pas de s’abaisser.

– Absolument, Clawdia. Très juste. L’humiliation, elle aussi, finit par avoir du format, et la femme peut parler du haut de son humilité à ceux qui n’ont pas de format royal avec autant de dédain que tu l’as fait tout à l’heure à propos des timbres-poste, sur le ton sur lequel tu as dit : « Vous devriez tout au moins être soigneux et consciencieux. »

– Tu est susceptible. Laissons cela. Nous allons envoyer au diable la susceptibilité. Es-tu d’accord ? Moi aussi, je me suis quelquefois montrée susceptible, je veux bien l’admettre puisque ce soir nous sommes assis ici, l’un près de l’autre. Je me suis irritée de ton flegme, et de ce que tu t’entendais si bien avec lui, pour l’amour de ton expérience égoïste de la vie. Et, pourtant, cela m’a fait plaisir, et je t’ai été reconnaissante de ce que tu lui aies témoigné du respect… Il y avait beaucoup de loyauté dans ta conduite, et bien qu’elle s’accompagnât d’un peu d’impertinence, j’ai dû, en définitive, t’en tenir compte.

– Voilà qui est très gentil de ta part.

Elle le regarda.

– Il semble que tu sois incorrigible. Je vais te le dire : tu es un malin. Je ne sais pas si tu as de l’esprit. Mais tu es certainement plein de malice. Bon, du reste, on peut s’en accommoder. On peut même avoir de l’amitié pour toi. Veux-tu que nous soyons bons amis et que nous formions une alliance pour lui, comme on conclut parfois des alliances contre quelqu’un. Me donnes-tu la main là-dessus ? J’ai souvent peur… J’ai parfois peur d’être seule, de me sentir intérieurement seule, tu sais… Il est angoissant… J’ai parfois peur qu’il ne finisse mal… J’en frémis quelquefois… J’aimerais tant avoir un homme bon auprès de moi… Enfin, si tu veux le savoir, c’est peut-être pour cela que je suis revenue ici avec lui…

Ils étaient assis, genou contre genou, lui dans le fauteuil à bascule et penché en avant, elle sur la banquette. Elle avait serré la main de Hans Castorp en prononçant ces dernières paroles tout contre son visage. Il dit :

– Auprès de moi ? Oh, comme cela est beau ! Oh, Clawdia, c’est si inattendu. C’est chez moi que tu es venue avec lui ? Et tu prétends que j’ai été sot d’attendre, que je l’ai fait sans permission et inutilement ? Ce serait très maladroit de ma part de ne pas apprécier l’offre de ton amitié, de l’amitié pour lui avec toi…

Alors elle l’embrassa sur la bouche. C’était un baiser russe, de l’espèce de ceux que l’on échange dans ce vaste pays plein d’âme, aux sublimes fêtes chrétiennes, comme une consécration de l’amour. Mais comme c’étaient un jeune homme notoirement « malin » et une jeune femme ravissante, au pas glissant, qui l’échangeaient, cela nous fait penser malgré nous à la manière si adroite, mais un tantinet équivoque, dont le docteur Krokovski parlait de l’amour, dans un esprit légèrement vacillant, de sorte que personne n’avait jamais su avec certitude si c’était un sentiment pieux, ou quelque chose de charnel et de passionné. L’imitons-nous, ou Hans Castorp et Clawdia Chauchat l’imitaient-ils dans leur baiser russe ? Mais que dirait le lecteur, si nous nous refusions tout bonnement à aller au fond de cette question ? À notre avis, il serait sans doute de bonne analyse, mais, pour reprendre l’expression de Hans Castorp, « très maladroit » (et ce serait vraiment témoigner peu de sympathie pour la vie), si on voulait distinguer nettement entre la piété et la passion. Que signifie ici « nettement » ? Que veut dire « incertitude » et « équivoque » ? Nous ne cacherons pas que nous nous moquons franchement de ces distinctions. N’est-ce pas bon et grand que la langue ne possède qu’un mot pour tout ce que l’on peut comprendre sous ce mot, depuis le sentiment le plus pieux jusqu’au désir de la chair ? Cette équivoque est donc parfaitement « univoque », car l’amour le plus pieux ne peut être immatériel, ni ne peut manquer de piété. Sous son aspect le plus charnel, il reste toujours lui-même, qu’il soit joie de vivre ou passion suprême, il est la sympathie pour l’organique, l’étreinte touchante et voluptueuse de ce qui est voué à la décomposition. Il y a de la charité jusque dans la passion la plus admirable ou la plus effrayante. Un sens vacillant ? Eh bien, qu’on laisse donc vaciller le sens du mot « amour ». Ce vacillement, c’est la vie et l’humanité, et ce serait faire preuve d’un manque assez désespérant de malice que de s’en inquiéter.

Tandis que les lèvres de Hans Castorp et de Mme Chauchat se rencontrent ainsi dans un baiser russe, nous obscurcissons notre petit théâtre pour passer à un nouveau tableau. Car il va être question de la seconde des deux entrevues dont nous avons promis de rendre compte, et après avoir donné de la lumière, la lumière trouble d’une journée de printemps qui touche à sa fin, à l’époque de la fonte des neiges, nous apercevons notre héros dans une situation devenue pour lui habituelle, assis au chevet du grand Peeperkorn, en conversation respectueuse et amicale avec lui. Après le thé de quatre heures, servi dans la salle à manger, où Mme Chauchat avait paru seule, – comme aussi aux trois précédents repas, – pour entreprendre aussitôt après une course de shopping à Platz, Hans Castorp s’était fait annoncer chez le Hollandais pour une de ces visites au malade dont il avait pris l’habitude, autant pour lui témoigner son attention que pour jouir lui-même de la compagnie de sa personnalité, bref pour des raisons aussi incertaines que vivantes. Peeperkorn déposa le Telegraaf, jeta son lorgnon d’écaille sur le journal après qu’il l’eût enlevé de son nez en le tenant par l’étrier, et tendit au visiteur sa main de capitaine, cependant que ses larges lèvres déchirées se mouvaient confusément avec une expression douloureuse. Comme d’habitude, il y avait à sa portée du vin rouge et du café. Le service à café était posé sur la chaise, tachée de brun par l’usage qu’on en avait fait : Mynheer avait pris son café de l’après-midi, fort et chaud, avec du sucre et de la crème, et il transpirait. Sa figure, entourée de mèches blanches, avait rougi, et de petites gouttes perlaient à son front et au-dessus de la lèvre supérieure.

– Je transpire un peu, dit-il. Soyez le bienvenu, jeune homme ! Au contraire. Prenez place. C’est un signe de faiblesse, lorsque, aussitôt après avoir absorbé une boisson chaude… Voulez-vous me… Précisément. Le mouchoir. Merci beaucoup.

D’ailleurs, la rougeur de son visage cédait peu à peu et faisait place à la pâleur jaunâtre qui couvrait d’ordinaire le visage de l’homme magnifique après un accès de fièvre. La fièvre quarte avait été forte cette après-midi, dans les trois phases, la phase froide, la phase brûlante et la phase humide, et les petits yeux pâles de Peeperkorn avaient un regard fatigué sous l’arabesque de son front d’idole. Il dit :

– C’est… absolument, jeune homme… Le mot « appréciable » me semble… Absolument. C’est très aimable à vous de ne pas oublier un vieillard malade et de lui…

– Rendre visite ? demanda Hans Castorp… En aucune façon, Mynheer Peeperkorn. C’est moi qui dois vous témoigner ma reconnaissance de pouvoir m’asseoir un instant auprès de vous, j’en tire infiniment plus de profit que vous, je viens pour des raisons purement égoïstes. Mais quelle qualification singulière et inexacte de votre personne : « Un vieillard malade. » Personne ne pourrait deviner qu’il s’agît de vous. N’est-ce pas une image tout à fait fausse ?

– Bien, bien, répondit Mynheer, et il ferma pour quelques instants les yeux, sa tête majestueuse reposant sur le coussin, le menton levé, ses doigts aux longs ongles joints sur sa large poitrine royale qui se dessinait sous la chemise de tricot. C’est bien, jeune homme, ou plutôt, vous avez de bonnes intentions, j’en suis persuadé. C’était agréable hier après-midi. Oui, hier après-midi encore, en ce lieu hospitalier – j’ai oublié son nom – où nous avons mangé de cette délicieuse mortadelle avec des œufs brouillés et ce bon petit vin du pays…

– C’était magnifique, confirma Hans Castorp. Nous y avons pris un plaisir presque défendu, le chef du Berghof aurait été ulcéré s’il nous avait vus. Bref, nous étions sans exception tout à fait en train. C’était de la mortadelle authentique ; M. Settembrini en était touché, il l’a mangée, les yeux pour ainsi dire humides. Car c’est un patriote, comme vous devez le savoir, un patriote démocrate. Il a consacré sa hallebarde de citoyen sur l’autel de l’humanité, pour que la mortadelle ne paye pas de douane à l’avenir à la frontière du Brenner.

– C’est sans importance, déclara Peeperkorn. Il est un homme chevaleresque, gai et loquace, un cavalier, quoiqu’il n’ait pas souvent l’avantage de changer de costume.

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