La montagne magique Thomas Mann

– Il est possible que je me sois à l’occasion exprimé ainsi, dit-il. Eh bien ! l’avez-vous trouvé divertissant, ce genre de vie ?

– Divertissant, ennuyeux, c’est selon, répondit Hans Castorp. C’est parfois difficile à distinguer. Je ne me suis pas du tout ennuyé. D’ailleurs, il règne chez vous, ici, une animation par trop alerte. On entend tant de choses neuves et curieuses. Et pourtant, j’ai, d’autre part, l’impression de n’être pas ici depuis une journée seulement, mais depuis assez longtemps, exactement comme si j’étais devenu plus âgé et plus intelligent… oui, c’est là mon impression.

– Plus intelligent aussi ? dit Settembrini, et il fronça les sourcils. Voulez-vous me permettre une question ? Quel âge avez-vous exactement ?

Mais voici que, tout à coup, Hans Castorp ne savait plus son âge ! Malgré les efforts impatients et désespérés qu’il faisait pour se le rappeler, en cet instant précis il ne savait plus quel âge il avait. Pour gagner du temps, il se fit répéter la question et dit ensuite :

– Moi ? quel âge ? Je suis naturellement dans ma vingt-quatrième année. Je vais avoir bientôt vingt-quatre ans. Je vous demande pardon, je suis fatigué, dit-il. Et fatigue n’est même pas le mot qui exprime mon état. Connaissez-vous cela lorsqu’on rêve et qu’on sait que l’on rêve, et que l’on voudrait s’éveiller et qu’on ne le peut pas ? C’est exactement ce que je ressens. Je dois certainement avoir de la fièvre, je ne pourrais pas du tout m’expliquer cela autrement. Figurez-vous que j’ai les pieds froids jusqu’aux genoux ; c’est une façon de parler, car les genoux ne sont naturellement plus les pieds ; excusez-moi, j’ai le cerveau brouillé au dernier degré, et cela n’a finalement rien d’étonnant lorsque dès le matin, on vous a sifflé par le… par le… pneumothorax, et qu’on a ensuite écouté les discours de ce M. Albin, et cela en position horizontale. Figurez-vous qu’il me semble tout le temps que je ne puis pas trop me fier à mes cinq sens, et je dois dire que cela me gêne encore plus que la chaleur dans la figure et les pieds froids. Dites-moi franchement : croyez-vous qu’il soit possible que Mme Stoehr sache préparer vingt-huit sauces au poisson ? Je ne veux pas dire : si elle est réellement capable de les préparer, – cela me paraît exclu, – mais simplement si elle a vraiment affirmé cela tout à l’heure à table, ou si je me suis seulement imaginé l’avoir entendu ?

Settembrini le regardait. Il ne paraissait pas avoir écouté. De nouveau ses yeux s’étaient fixés. Ils avaient pris une direction immobile et aveugle, et comme le matin, il dit trois fois : « ah, ah, ah ! » et « tiens, tiens, tiens ! » avec une expression à la fois songeuse et moqueuse, et en faisant siffler le t.

– Vingt-quatre, disiez-vous ? demanda-t-il ensuite.

– Non, vingt-huit, dit Hans Castorp, vingt-huit sauces au poisson ! Non pas des sauces en général, mais des sauces pour poisson, c’est là l’énormité de la chose.

– Mon cher ingénieur, dit Settembrini d’un ton d’exhortation irritée, ressaisissez-vous et épargnez-moi vos sottises déréglées. Je n’en sais rien et n’en veux rien savoir. Dans la vingt-quatrième, m’avez-vous dit ? Hum ! permettez-moi encore une question et une proposition, selon mon humble avis, si vous le voulez bien. Comme ce séjour ne semble pas vous convenir, comme vous ne vous trouvez bien chez nous ni physiquement, ni moralement, à moins que les apparences soient trompeuses, que penseriez-vous de renoncer à prendre de l’âge ici, bref, de faire ce soir même vos bagages et de prendre la clef des champs demain matin par l’express que vous propose l’horaire ?

– Vous croyez que je dois repartir ? demanda Hans Castorp. Alors que je viens à peine d’arriver ? Mais non, comment pourrais-je en juger dès le premier jour ?

En prononçant ces mots, il regarda par hasard dans la pièce voisine et il y vit Mme Chauchat, de face, ses yeux étroits et ses larges pommettes. « À quoi, songea-t-il, à quoi, à qui donc me fait-elle penser ? » Mais sa tête, fatiguée, malgré tous ses efforts ne sut pas répondre à cette question.

– Naturellement, il ne m’est pas si facile de m’acclimater chez vous, ici, poursuivit-il. C’était naturellement à prévoir, et si là-dessus je jetais le manche après la cognée, tout simplement parce que, pendant quelques jours, j’ai eu un peu chaud et que je me suis senti un peu troublé, il me semble que j’aurais honte, oui, que je me jugerais lâche, et puis ce serait contre toute raison… écoutez voir…

Il parlait tout à coup avec beaucoup d’insistance, avec des mouvements agités des épaules, et semblait vouloir décider l’Italien à formellement retirer son conseil.

– Je m’incline devant la raison, répondit Settembrini. Je m’incline d’ailleurs également devant le courage. Ce que vous dites peut se défendre, il serait difficile d’y opposer un argument péremptoire. D’ailleurs, j’ai vu en effet de très beaux cas d’acclimatation. Il y avait par exemple, l’année dernière, Mlle Kneiffer, Odile Kneiffer, d’une excellente famille, la fille d’un haut fonctionnaire. Elle était là depuis au moins un an et demi, et s’était si parfaitement habituée que, lorsque sa santé fut complètement rétablie – car le cas se présente, parfois on guérit, ici – elle ne voulut à aucun prix repartir. Elle pria le médecin-chef de toute son âme de la garder encore ; elle ne pouvait ni ne voulait rentrer ; ici, elle était chez elle, c’est ici qu’elle serait heureuse ; mais comme la demande était très forte et que l’on avait besoin de sa chambre, ses prières furent vaines, et l’on persista à vouloir la renvoyer comme bien portante. Odile alors eut de la fièvre, elle fit sérieusement monter sa courbe, mais on la démasqua en échangeant le thermomètre contre une « sœur muette ». Vous ne savez pas encore ce que c’est ? C’est un thermomètre non chiffré, que le médecin contrôle personnellement en mesurant la colonne de mercure et en inscrivant lui-même la température. Odile, Monsieur, avait 36,9. Odile n’avait pas de fièvre. Elle se baigna alors dans le lac – nous étions au commencement de mai, nous avions des gelées nocturnes, le lac n’était pas précisément glacé, il y faisait, pour être précis, quelques degrés au-dessus de zéro – ; elle resta assez longtemps dans l’eau pour contracter telle ou telle maladie. Mais le résultat ? Elle était et restait bien portante. Elle partit, désespérée, insensible aux paroles consolantes de ses parents. « Que ferai-je là-bas ? répétait-elle, c’est ici qu’est mon pays. » Je ne sais pas ce qu’elle est devenue… Mais il me semble que vous ne m’entendez pas, mon cher ingénieur. Vous avez du mal à vous tenir debout, si les apparences ne me trompent pas. Lieutenant, voici votre cousin, dit-il en se tournant vers Joachim qui s’approchait. Mettez-le au lit. Il joint la raison au courage, mais ce soir il ne tient pas debout.

– Du tout. J’avais tout compris, se récria Hans Castorp. Par conséquent, la « sœur muette », c’est une colonne de mercure sans chiffres ? Vous voyez, j’ai parfaitement saisi.

Mais néanmoins il monta dans l’ascenseur avec Joachim, en même temps que d’autres pensionnaires. La réunion pour ce soir était terminée, on se dispersa et l’on rejoignit les balcons et les salles de repos pour la cure vespérale. Hans Castorp accompagna son cousin dans sa chambre. Le plancher du corridor, couvert d’un chemin en coco, décrivait des mouvements onduleux sous ses pieds, mais cela ne le gênait pas outre mesure. Il s’assit dans le grand fauteuil à fleurs de Joachim – un fauteuil semblable se trouvait dans sa chambre – et s’alluma un Maria Mancini. Il lui trouva un goût de colle, de charbon et d’autres choses encore, tous les goûts, hors celui qu’il devait avoir. Mais il continua quand même à le fumer, tout en regardant Joachim se préparer à sa cure de repos, revêtir sa vareuse et, par-dessus, un vieux manteau, puis sortir, avec la veilleuse de sa table de nuit et sa grammaire russe, sur le balcon, où il mit le contact à la lampe et, étendu sur la chaise-longue, le thermomètre dans la bouche, commença de s’enrouler avec une étonnante dextérité dans deux couvertures en poil de chameau qui étaient étendues sur le siège. Avec une admiration sincère, Hans Castorp le vit exécuter ces mouvements adroits. Joachim commença par rabattre sur lui les couvertures, l’une après l’autre, d’abord à gauche, en longueur jusqu’au dessous de l’épaule, puis d’en bas, par dessus les pieds, et ensuite à droite, de telle sorte qu’il finit par former un paquet parfaitement homogène et lisse d’où n’émergeaient que la tête, les bras et les épaules.

– Tu fais ça étonnamment, dit Hans Castorp.

– C’est affaire d’exercice, dit Joachim qui, tout en parlant, serrait les dents sur son thermomètre. Tu l’apprendras à ton tour. Demain, il faut absolument que nous nous procurions quelques couvertures pour toi. Tu en trouveras bien l’emploi quand tu seras reparti en bas, et ici, chez nous, elles sont indispensables, surtout étant donné que tu n’as pas de sac de fourrure.

– Mais je n’ai pas du tout l’intention de m’étendre la nuit sur le balcon, déclara Hans Castorp. Ça, non, j’aime mieux te le dire tout de suite. Cela me semblerait par trop drôle. Il y a des limites à tout. Et, en somme, il faut tout de même que je marque d’une manière ou d’une autre que je ne suis chez vous qu’en visite. Je reste encore un instant chez toi et je fume mon cigare comme il convient. Je lui trouve un goût infâme, mais je sais qu’il est bon, et pour aujourd’hui il faut que je me contente de cela. Il va être neuf heures, c’est vrai, il n’est même pas encore neuf heures. Mais lorsqu’il sera neuf heures et demie, ce sera à peu près l’heure convenable pour que l’on puisse sans extravagance se mettre au lit.

Un frisson le parcourut, un frisson, puis plusieurs de suite, assez rapprochés. Hans Castorp sauta sur ses pieds et courut au thermomètre accroché au mur, comme s’il s’agissait de le prendre en flagrant délit. D’après Réaumur il faisait neuf degrés dans la chambre. Il toucha les radiateurs et les trouva froids et morts. Il murmura quelques paroles confuses qui signifiaient à peu près que, même si l’on était en août, c’était une honte de ne pas chauffer, car ce qui importait, ce n’était pas le mois du calendrier, mais la température qui régnait, et elle était telle que l’on était gelé comme un chien errant. Mais sa figure brûlait. Il se rassit, se releva, en un murmure demanda la permission de prendre la couverture de lit de Joachim, et, assis sur le fauteuil, l’étendit sur le bas de son corps. Il resta ainsi, échauffé et frissonnant, et se donna du mal pour fumer son cigare au goût détestable. Un sentiment de détresse le gagna ; il lui semblait que jamais de sa vie il n’avait été aussi mal. « En voilà une misère ! », murmura-t-il. Mais en même temps l’effleurait soudain un sentiment étrangement exubérant de joie et d’espérance et, lorsqu’il l’eut éprouvé, il ne resta plus là que pour attendre si ce sentiment n’allait pas le reprendre. Mais il ne revenait pas ; seul, le malaise demeurait. Il finit donc par se relever, rejeta la couverture de Joachim sur le lit, et, la bouche grimaçante, murmura quelque chose comme : « Bonne nuit ! » « Ne meurs pas de froid ! » et « Tu reviendras me prendre pour le petit déjeuner », puis, en chancelant, regagna sa chambre par le corridor.

En se déshabillant, il chantonna, mais pas de joie. Machinalement et sans en prendre bien conscience, il s’acquitta des petits gestes et des devoirs de sa toilette nocturne de civilisé, versa une eau dentifrice rouge du flacon de sa trousse de voyage dans son verre, se gargarisa discrètement, se lava les mains avec son savon doux et de bonne qualité, parfumé à la violette, et revêtit la longue chemise de batiste sur la poche de laquelle étaient brodées les initiales H. C. Puis il se coucha et éteignit la lumière en laissant retomber sa tête brûlante et troublée sur le coussin du lit de mort de l’Américaine.

Il s’était attendu avec certitude à tomber aussitôt dans le sommeil, mais il apparut qu’il s’était trompé, et ses paupières, que tout à l’heure il avait eu peine à garder ouvertes, ne voulaient absolument plus demeurer closes, mais s’ouvraient en tressaillant avec inquiétude dès qu’il les avait fermées. « Ce n’est pas encore mon heure habituelle de dormir », se dit-il. Et puis sans doute était-il resté trop longtemps étendu pendant la journée. De plus, on battait dehors un tapis, ce qui, en réalité, paraissait peu vraisemblable, et ce qui, en fait, n’était nullement le cas ; car il apparut en effet que c’était son cœur dont il entendait les battements, hors de lui et comme à l’air libre, exactement comme si, dehors, on battait un tapis au moyen d’un battoir en jonc.

Il ne faisait pas encore complètement sombre dans la chambre ; la lueur de la petite lampe, dehors, dans les loges du balcon chez Joachim et chez le ménage de la table des Russes ordinaires, entrait par la porte ouverte du balcon. Et tandis que Hans Castorp, les paupières clignotantes, était couché sur le dos, une impression se renouvela brusquement en lui, une impression unique entre celles de la journée, une observation qu’il avait faite et, par terreur et délicatesse, s’était efforcé d’oublier aussitôt. C’était l’expression qu’avait prise le visage de Joachim lorsqu’il avait été question de Maroussia et de ses qualités physiques, cette bizarre et pitoyable déformation de la bouche et cette pâleur tachetée des joues brunies. Hans Castorp comprenait et discernait ce que cela signifiait. Il le comprenait, et le pénétrait d’une manière si neuve, si approfondie et si intime que le jonc, là, dehors, redoublait de vitesse dans ses battements et couvrait presque les sons du concert du soir, à Davos-Platz ; car il y avait de nouveau de la musique dans cet hôtel, en bas ; une mélodie d’opérette aux coupes symétriques et d’un tour démodé venait à travers la nuit jusqu’à lui, et Hans Castorp la sifflotait en chuchotant (car on peut parfaitement siffler en chuchotant), tout en battant la mesure, de ses pieds froids, sous l’édredon de plumes.

Mais ce n’était pas là naturellement la bonne manière de s’endormir, et Hans Castorp n’en éprouvait du reste pas la moindre envie. Depuis qu’il avait compris d’une manière si nouvelle et si vivante pourquoi Joachim avait changé de couleur, le monde lui semblait neuf, et ce sentiment de joie débordante et d’espérance l’atteignait derechef au plus profond de lui-même. D’ailleurs, il attendait encore quelque chose, sans bien se demander quoi. Mais lorsqu’il entendit que ses voisins de droite et de gauche avaient terminé leur cure et qu’ils regagnaient leur chambre pour substituer à leur position horizontale au dehors la même position à l’intérieur, il exprima à part lui-même la conviction que le couple barbare se coucherait en paix. « Je puis tranquillement m’endormir, pensa-t-il. Ils feront la paix ce soir, j’en suis persuadé. » Mais il n’en fut pas ainsi, et à la vérité, en toute sincérité, Hans Castorp ne l’avait pas pensé, oui, pour dire toute la vérité, personnellement il n’eût même pas compris qu’ils fissent la paix ce soir. Néanmoins, il se livra aux exclamations muettes du plus violent étonnement sur ce qu’il entendait. « Inouï ! » cria-t-il sans voix. « C’est formidable. Qui eût pensé cela ? » Et entre temps, ses lèvres chuchotantes accompagnaient la rengaine de l’opérette qui, avec persistance, résonnait jusqu’à lui.

Plus tard vint le sommeil. Mais avec lui vinrent les images fantasques de rêve, encore plus fantasques que la nuit dernière, qui le faisaient sursauter fréquemment, avec effroi ou suivant une idée confuse. Il rêvait qu’il voyait le docteur Behrens, les genoux torses et les bras ballants, se promener dans les sentiers du jardin en rythmant ses longs pas tristes sur une lointaine musique de marche. Lorsque le médecin en chef s’arrêta devant Hans Castorp, il portait des lunettes avec d’épais verres ronds, et balbutiait des paroles sans rime ni raison : « Civil, naturellement ! » disait-il, et sans demander la permission, il tirait la paupière de Hans Castorp entre l’index et le médius de sa main énorme. « Un honorable civil, je m’en suis tout de suite aperçu. Mais pas dépourvu de talent, pas dépourvu de talent pour une combustion générale accrue ! Il n’irait pas lésiner les années, les braves petites années de service chez nous, ici. Ça va bien, Messieurs, et allons-y pour la partie de plaisir ! » s’écria-t-il en mettant ses deux énormes index dans la bouche et en sifflant d’une manière si étrangement harmonieuse que, de divers côtés et en miniature, vinrent à travers les airs l’institutrice et miss Robinson, qui se perchèrent sur ses épaules à droite et à gauche, telles qu’elles étaient assises à droite et à gauche de Hans Castorp. En cette compagnie, le médecin-chef s’en fut d’un pas sautillant, tout en passant une serviette sous ses lunettes pour s’essuyer les yeux – on ne savait pas ce qu’il avait à sécher, si c’était de la sueur ou des larmes.

Puis il sembla au rêveur qu’il était dans le préau du collège où, durant tant d’années, il avait passé ses récréations, et qu’il était sur le point d’emprunter un crayon à Mme Chauchat, qui était également présente. Elle lui donna un crayon rouge, usé à mi-longueur, et pourvu d’un protège-pointe en argent, en recommandant à Hans Castorp d’une voix agréablement rauque de le lui rendre sans faute à la fin de la leçon, et lorsqu’elle le regarda, de ses yeux étroits d’un bleu tirant sur le gris vert, au-dessus des pommettes larges, il s’arracha violemment à son rêve, car à présent il tenait ce que et celui à qui elle le rappelait si vivement, et il voulait le retenir. Vite, il mit cette certitude en sûreté, car il sentait que le sommeil et le rêve s’emparaient à nouveau de lui, et il se trouva aussitôt obligé de chercher un refuge contre le docteur Krokovski qui le poursuivait pour faire avec lui de la dissection psychique, ce qui inspirait à Hans Castorp une peur folle, une peur vraiment insensée. Il fuyait le docteur le long des parois de verre, à travers les loges du balcon, au péril de sa vie il sautait dans le jardin, dans sa détresse il cherchait même à grimper le long du mât brun du pavillon et s’éveilla en transpirant, à l’instant où son persécuteur le saisissait par une jambe de son pantalon.

Mais à peine s’était-il un peu calmé et s’était-il rendormi, que les événements suivants se déroulèrent : de l’épaule il s’efforçait de repousser Settembrini qui était là, debout, et souriait, finement, sèchement et d’un air moqueur, sous sa moustache noire et fournie, là où elle se redressait en une courbe agréable, et c’était ce sourire justement dont Hans Castorp souffrait comme d’un tort qui lui était fait. « Vous me dérangez, s’entendait-il distinctement dire, allez-vous-en, vous n’êtes qu’un joueur d’orgue de Barbarie, et vous êtes de trop, ici. » Mais Settembrini ne se laissait pas repousser et Hans Castorp se demandait ce qu’il fallait faire, lorsqu’il eut tout à coup une illumination sur ce qui s’imposait : une « sœur muette », tout simplement, une colonne de mercure sans chiffres pour ceux qui voulaient tricher. Après quoi il s’éveilla avec l’intention bien arrêtée de faire part dès le lendemain de cette trouvaille à son cousin Joachim.

La nuit se passa au milieu de telles aventures et découvertes, et Hermine Kleefeld, elle aussi, ainsi que M. Albin et le capitaine Miklosich, lequel emportait Mme Stoehr dans sa gueule et était transpercé d’une lance par le procureur Paravant, y jouaient un rôle confus. Un certain rêve, Hans Castorp le fit même deux fois dans la nuit, et deux fois exactement sous la même forme, la dernière fois vers le matin. Il était assis dans la salle aux sept tables, lorsque la porte vitrée se ferma, avec fracas, et Mme Chauchat entra, en chandail blanc, une main dans la poche, une autre à la nuque. Mais au lieu d’aller à la table des Russes bien, cette femme mal élevée se dirigea sans mot dire vers Hans Castorp et lui donna en silence sa main à baiser, non pas le dos de sa main, mais la paume, et Hans Castorp embrassait l’intérieur de cette main, de cette main inculte, un peu large, aux doigts courts, avec sa peau rugueuse le long des ongles. De nouveau le parcourut des pieds à la tête cette sensation de douceur sauvage qui était montée en lui lorsque, à titre d’essai, il s’était senti affranchi du poids de l’honneur, et qu’il avait joui des avantages infinis de la honte ; cela il l’éprouva à nouveau dans son rêve, mais avec infiniment plus de force.

CHAPITRE IV

EMPLETTE NÉCESSAIRE

– Votre été finit-il maintenant ? demanda Hans Castorp, le troisième jour, d’un ton ironique, à son cousin.

C’était un terrible changement de temps.

La deuxième journée complète que le visiteur avait passée en haut avait été d’une splendeur vraiment estivale. Le ciel luisait d’un bleu profond au-dessus des cimes lanciformes des pins, tandis que le village, au fond de la vallée, étincelait sous un jour cru dans la chaleur et que le tintement des clarines des vaches qui, allant et venant, paissaient sur les pentes l’herbe courte et chaude des pâturages, animait l’air d’une gaîté doucement contemplative. Au petit déjeuner déjà, les dames étaient venues en légères blouses de linon, quelques-unes même avec des manches ajourées, ce qui ne seyait pas également bien à toutes. Mme Stoehr, par exemple, n’en était pas avantagée, ses bras étaient trop spongieux, la transparence des vêtements, en somme, ne lui convenait pas. Les messieurs du sanatorium, eux aussi, avaient chacun à sa façon tenu compte de la belle saison dans leur manière de s’habiller. Des vestes d’alpaga et de coutil avaient fait leur apparition, et Joachim avait porté des pantalons de flanelle ivoire avec sa vareuse bleue, ensemble qui prêtait à sa stature une prestance tout à fait militaire. Pour Settembrini, il avait sans doute à plusieurs reprises exprimé l’intention de changer de costume. « Du diable, avait-il dit, tout en se promenant après le lunch, en compagnie des cousins, dans les rues du village, comme le soleil brûle ! Je vois, il va falloir que je m’habille plus légèrement. » Mais, quoiqu’il eût bien pesé ses termes, il avait gardé une longue redingote aux larges revers, et ses pantalons à carreaux ; sans doute était-ce toute sa garde-robe.

Mais, le troisième jour, on eût dit que la Nature avait été culbutée et que tout ordre avait été bouleversé. Hans Castorp n’en croyait pas ses yeux. C’était après le dîner, et l’on était depuis vingt minutes à la cure de repos, lorsque le soleil se cacha précipitamment, que des nuages vilains et tourbeux surgirent au-dessus des crêtes du sud-ouest et qu’un vent étranger, froid et qui vous pénétrait jusqu’aux os, comme s’il arrivait de contrées glaciales et inconnues, balaya tout à coup la vallée, abaissa la température et inaugura un nouveau régime.

– De la neige, dit la voix de Joachim derrière la paroi vitrée.

– Qu’entends-tu par « de la neige » ? demanda Hans Castorp. Tu ne veux cependant pas dire par là qu’il va neiger à présent ?

– Certainement, répondit Joachim. Ce vent-là, nous le connaissons. Lorsqu’il s’annonce, on peut être sûr de faire du traîneau.

– C’est idiot, dit Hans Castorp. Si je ne me trompe, nous sommes au début d’août.

Mais Joachim avait dit vrai, car il connaissait les circonstances. Quelques instants après une formidable tempête de neige éclata, accompagnée de coups de tonnerre répétés, un tourbillon si épais que l’on eût pu se croire enveloppé de vapeur blanche et que l’on ne distinguait presque plus rien du fond de la vallée.

Il continua de neiger durant tout l’après-midi. Le chauffage central avait été allumé, et, tandis que Joachim avait recours à son sac de fourrure et ne se laissait pas déranger dans sa cure, Hans Castorp s’était réfugié à l’intérieur de sa chambre, avait poussé son fauteuil à côté du radiateur chaud, et, hochant fréquemment la tête, considérait ce phénomène étrange. Le lendemain matin, il ne neigeait plus ; mais, bien que le thermomètre à l’extérieur indiquât quelques degrés au-dessus de zéro, il restait encore plusieurs pieds de neige, de sorte qu’un parfait paysage d’hiver se déployait sous les yeux surpris de Hans Castorp. On avait de nouveau laissé éteindre le chauffage central. La température de la chambre était de six degrés au-dessus de zéro.

– Votre été finit-il maintenant ? demanda Hans Castorp à son cousin, avec une ironie amère.

– C’est ce qu’on ne pourrait pas affirmer, répondit Joachim avec objectivité. S’il plaît à Dieu, nous aurons encore de belles journées d’été. Même en septembre, c’est encore parfaitement possible. Mais la chose est ainsi que les saisons, ici, ne diffèrent pas si nettement les unes des autres, tu sais, elles se mélangent en quelque sorte et ne se tiennent pas strictement au calendrier. En hiver, le soleil est souvent si brûlant qu’on transpire et qu’on défait sa veste en se promenant, et en été, mon Dieu, tu te rends compte toi-même de ce que l’été peut être parfois ici. Et puis, la neige, elle embrouille tout. Il neige en janvier, mais en mai beaucoup moins, et en août il neige aussi, comme tu peux t’en rendre compte. En somme, on peut dire qu’il ne se passe presque pas un mois sans qu’il neige, c’est une phrase que l’on peut retenir. Bref, il y a des jours d’hiver et des jours d’été, des jours de printemps et des jours d’automne, mais en somme de véritables saisons, cela n’existe pas chez nous, en haut.

– C’est du joli, cette confusion ! dit Hans Castorp.

En caoutchouc et en manteau d’hiver, il descendit au village avec son cousin, afin de s’acheter des couvertures pour sa cure de repos, car il était clair que par cette saison son plaid ne pourrait lui suffire. Un instant, il se demanda s’il ne se déciderait pas à acheter même un sac de fourrure, mais ensuite il y renonça ; même, cette pensée l’effraya en quelque sorte.

– Non, non, dit-il, tenons-nous-en aux couvertures ! J’en trouverai toujours l’emploi en bas, et des couvertures on en a partout, cela n’a rien de particulier ni de surprenant. Mais un sac de fourrure est quelque chose de par trop spécial, tu m’entends bien ; si je m’achetais un sac de fourrure, je me ferais l’effet de m’installer ici définitivement, et d’être en quelque sorte des vôtres… Bref, je ne veux rien dire de plus que ceci : en définitive, cela ne vaudrait pas du tout la peine d’acheter un sac de fourrure pour quelques semaines seulement.

Joachim fut du même avis, et dans un beau magasin anglais bien achalandé ils firent donc l’emplette de deux couvertures en poil de chameau, pareilles à celles que possédait Joachim, d’un modèle particulièrement long et large, d’une douceur agréable, en couleur naturelle, et les firent aussitôt envoyer au Sanatorium International « Berghof », Chambre n° 34. Dès cet après-midi, Hans Castorp voulait pour la première fois s’en servir.

Naturellement, c’était après le deuxième déjeuner, car en d’autres temps l’ordre du jour n’offrait aucune occasion de descendre au village. Il pleuvait à présent, et la neige, sur les routes, s’était transformée en une bouillie de glace qui vous éclaboussait. Sur le chemin du retour, ils rattrapèrent Settembrini qui, protégé par un parapluie, bien que tête nue, se dirigeait également vers le sanatorium. L’Italien avait le teint jaune et, visiblement, il était d’humeur élégiaque. En un langage châtié, et d’un tour agréable, il se plaignit du froid, de l’humidité dont il souffrait si amèrement. Si du moins l’on chauffait ! Mais ces misérables potentats laissaient s’éteindre le chauffage central aussitôt qu’il cessait de neiger ; une règle stupide, un défi à tout bon sens ! Et comme Hans Castorp objectait en présumant qu’une température moyenne dans les chambres faisait sans doute partie des principes de la cure, et que l’on voulait peut-être par là empêcher les malades de contracter des habitudes de mollesse, Settembrini répondit par les sarcasmes les plus violents. Oui, en effet, les principes de la cure ! Les sacrés et intangibles principes de la cure ! Hans Castorp en parlait, en effet, sur le ton qui convenait, savoir sur celui de la dévotion et de la soumission. Mais il était frappant – frappant dans un sens naturellement favorable – de noter que c’étaient justement ceux d’entre ces principes qui étaient sacro-saints qui coïncidaient exactement avec les intérêts financiers des maîtres et potentats, tandis qu’on fermait volontiers l’œil sur ceux qui ne répondaient pas à cette condition… Et tandis que les cousins riaient, Settembrini en vint à parler de son père défunt, à propos de cette chaleur à laquelle il aspirait.

– Mon père, dit-il avec exaltation et en traînant sur les syllabes, mon père était un homme si fin, qui avait l’âme et le corps également sensibles. Comme il aimait en hiver son petit cabinet de travail, il l’aimait de tout cœur, il fallait toujours y entretenir au moins vingt degrés Réaumur, au moyen d’un petit poêle qui rougeoyait, et lorsque, par des journées humides ou par des jours de tramontane, on y entrait du vestibule de la petite maison, la chaleur vous enveloppait les épaules comme d’un tiède manteau, et les yeux s’emplissaient de larmes de bien-être. Le petit cabinet était bourré de livres et de manuscrits parmi lesquels se trouvaient beaucoup de pièces précieuses, et, au milieu de ces trésors de l’esprit, il était debout, dans sa robe de chambre en flanelle bleue, devant son étroit pupitre, et il se consacrait à la littérature. Fluet et petit de taille – il avait une bonne tête de moins que moi, figurez-vous cela ! – mais avec d’épaisses touffes de cheveux gris aux tempes et un nez si long et si mince… Quel romanisant, Messieurs ! Un des premiers de son temps, un connaisseur de notre langue comme il n’y en a pas beaucoup, un styliste latin comme il n’y en a plus, un uomo letterato, comme les voulait Boccace… De loin, les savants venaient pour s’entretenir avec lui, l’un de Haparanda, un autre de Cracovie, ils venaient tout exprès à Padoue, notre ville, pour lui témoigner leur estime, et il les recevait avec une dignité affable. C’était aussi un écrivain distingué lorsque, en ses heures de loisir, il composait des contes dans la prose toscane la plus élégante, un maître de l’idioma gentile, dit Settembrini, au comble de la jouissance, en laissant lentement fondre sur la langue les syllabes de sa langue maternelle et en penchant la tête de côté et d’autre. Il cultivait son petit jardin d’après l’exemple de Virgile, poursuivit-il, et ce qu’il disait était sain et beau. Mais chaud, il fallait qu’il eût chaud dans son petit cabinet, sinon il tremblait et pouvait verser des larmes de colère parce qu’on le laissait geler. Et à présent, mon cher ingénieur, et vous, lieutenant, imaginez-vous ce que moi, le fils de mon père, je dois endurer en ce lieu maudit et barbare, où le corps tremble de froid au plus fort de l’été et où des impressions humiliantes torturent perpétuellement l’âme. Ah ! c’est dur ! Quels types nous entourent ! Ce fou et ce suppôt du démon qu’est le conseiller aulique Krokovski – et Settembrini fit mine de se décrocher la langue – Krokovski, ce confesseur impudent qui me hait parce que ma dignité d’homme m’interdit de me prêter à ses simagrées de calotin… Et à ma table ! En quelle compagnie suis-je condamné à manger ! À ma droite est assis un brasseur de Halle – Magnus est son nom – avec une moustache qui ressemble à une botte de foin. « Laissez-moi en paix avec la littérature, dit-il. Que nous offre-t-elle ? de beaux caractères ? Que voulez-vous que je fasse avec de beaux caractères ! Je suis un homme pratique et, dans la vie, on ne rencontre presque jamais de beaux caractères. » Voilà l’idée qu’il s’est faite de la littérature ! De beaux caractères. O madre de Dio ! Sa femme, en face de lui, perd de l’albumine tout en sombrant de plus en plus dans la stupidité. Cela fait pitié…

Sans qu’ils se fussent concertés, Joachim et Hans Castorp étaient du même avis sur ces propos, ils les trouvaient péniblement et désagréablement séditieux, mais en même temps divertissants, oui, même instructifs dans leur animosité désinvolte et agressive. Hans Castorp rit jovialement de la « botte de foin » et aussi des « beaux caractères », ou plutôt du désespoir comique avec lequel Settembrini en parlait. Puis il dit :

– Mon Dieu, oui, la société est parfois un peu mélangée dans un tel établissement. On ne peut pas toujours choisir ses voisins de table, – où cela vous mènerait-il ? À notre table, il y a aussi une dame de ce genre, Mme Stoehr, je crois que vous la connaissez, d’une ignorance meurtrière, il faut l’avouer, et quelquefois on ne sait pas trop où regarder lorsqu’elle bavarde. Et en même temps, elle se plaint de sa température et de se sentir si fatiguée, et il semble que ce ne soit pas du tout un cas si bénin. C’est si bizarre – sotte et malade – je ne sais pas si je m’exprime exactement, mais cela me semble tout à fait singulier lorsque quelqu’un est bête et encore malade, lorsque ces deux choses sont réunies, c’est bien ce qu’il y a de plus attristant au monde. On ne sait absolument pas quelle tête on doit faire, car à un malade on voudrait témoigner du respect et du sérieux, n’est-ce pas ? La maladie est en quelque sorte une chose respectable, si je puis ainsi dire. Mais lorsque la bêtise s’en mêle, avec des « fomulus » et des « instituts cosmiques » et des bévues de cette taille, on ne sait vraiment plus si l’on doit rire ou pleurer, c’est un dilemme pour le sentiment humain, et plus lamentable que je ne saurais dire. J’entends que cela ne rime pas ensemble, cela ne s’accorde pas, on n’a pas l’habitude de se représenter cela réuni. On pense qu’un homme sot doit être bien portant et ordinaire, et que la maladie doit rendre l’homme fin et intelligent et personnel. C’est ainsi que l’on se représente d’habitude les choses. N’est-ce pas votre avis ? J’avance peut-être plus que je ne pourrais justifier, conclut-il. Ce n’est que parce que je ne pourrais justifier, conclut-il. Ce n’est que parce que cela m’est venu par hasard… Et il se troubla.

Joachim, lui aussi, était un peu embarrassé et Settembrini se tut, les sourcils levés, en faisant semblant d’attendre par politesse que son interlocuteur eût terminé. En réalité, il attendait que Hans Castorp se fût complètement troublé avant de répondre :

– Sapristi, mon cher ingénieur, vous déployez là des dons philosophiques que je ne vous aurais jamais prêtés. D’après votre théorie il faudrait que vous soyez moins bien portant que vous ne vous en donnez l’air, car il est évident que vous avez de l’esprit. Mais permettez-moi de vous faire remarquer que je puis pas suivre vos déductions, que je les récuse, oui, que je m’y oppose avec une hostilité véritable. Je suis, tel que vous me voyez ici, un peu intolérant en ce qui touche les choses de l’esprit, et j’aime mieux me faire traiter de pédant que de ne pas combattre des opinions qui me semblent aussi répréhensibles que celles que vous venez de développer devant nous…

– Mais, Monsieur Settembrini…

– Permettez… Je sais ce que vous voulez dire. Vous voulez dire que vous n’avez pas pensé cela très sérieusement, que les opinions que vous venez d’exprimer ne sont pas précisément les vôtres, mais que vous n’avez en quelque sorte que saisi au passage une des opinions possibles et qui flottaient pour ainsi dire dans l’atmosphère, pour vous y essayer une fois, sans engager votre responsabilité propre. Ceci répond à votre âge, qui manque encore de résolution virile et se plaît à faire provisoirement des essais avec toute sorte de points de vue. « Placet experiri[2] », dit-il en prononçant le c de placet à l’italienne. Un excellent principe. Ce qui me rend perplexe, c’est tout au plus le fait que votre expérience s’oriente justement dans une certaine direction. Je doute que le hasard y soit pour beaucoup. Je crains qu’il n’existe chez vous un penchant qui menacerait de devenir un trait de caractère s’il n’était pas combattu. C’est pourquoi je me sens obligé de vous reprendre. Vous m’avez dit que la maladie, jointe à la bêtise, était la chose la plus attristante qui soit au monde. Je puis vous accorder cela. Moi aussi je préfère un malade spirituel à un imbécile phtisique. Mais ma protestation s’élève dès l’instant où vous commencez à considérer la maladie au même titre en quelque sorte que la bêtise, comme une faute de style, comme une erreur de goût de la Nature et comme un « dilemme pour le sentiment humain » ainsi qu’il vous a plu de vous exprimer. Et lorsque vous paraissez tenir la maladie unie à la bêtise pour quelque chose de si noble et – comment disiez-vous donc ? – de si digne de respect qu’elle ne s’accorde pas le moins du monde avec la bêtise. Telle était, je crois, l’expression dont vous vous êtes servi. Eh bien, non ! La maladie n’est aucunement noble, ni digne de respect, cette conception est elle-même morbide, ou ne peut que conduire à la maladie. Peut-être éveillerai-je le plus sûrement votre horreur contre elle, en vous disant qu’elle est vieille et laide. Elle remonte à des temps accablés de superstitions où l’idée de l’humain était dégénérée et privée de toute dignité, à des termes angoissés auxquels l’harmonie et le bien-être paraissaient suspects et diaboliques, tandis que l’infirmité équivalait à une lettre de franchise pour le ciel. Mais la raison et le siècle des lumières ont dissipé ces ombres qui pesaient sur l’âme de l’humanité, – pas complètement : la lutte dure aujourd’hui encore. Et cette lutte, cher Monsieur, s’appelle le travail, le travail terrestre, le travail pour la terre, pour l’honneur et les intérêts de l’humanité, et, chaque jour retrempées par cette lutte, ces forces finiront par affranchir définitivement l’homme, et par le conduire sur les chemins de la civilisation et du progrès, vers une lumière de plus en plus claire, de plus en plus douce et de plus en plus pure.

« Nom de Dieu, pensa Hans Castorp, stupéfait et confus, on dirait un air d’opéra ! Par quoi ai-je provoqué cela ? Cela me semble un peu sec d’ailleurs. Et que veut-il donc toujours avec le travail ? D’autant que cela me semble bien déplacé, ici. » Et il dit :

– Très bien, Monsieur Settembrini. Vous dites cela admirablement… On ne pourrait pas du tout l’exprimer plus… d’une manière plus plastique, veux-je dire…

– Une rechute, reprit Settembrini en levant son parapluie au-dessus de la tête d’un passant, une rechute intellectuelle dans les conceptions de ces temps obscurs et tourmentés, – croyez-m’en, ingénieur, – c’est de la maladie, c’est une maladie explorée à satiété, pour laquelle la science possède plusieurs noms, l’un qui ressortit à la langue de l’esthétique et de la psychologie, et l’autre qui relève de la politique, – ce sont des termes d’école qui n’ont rien à voir ici et dont vous pouvez parfaitement vous passer. Mais, comme tout se tient dans la vie de l’esprit, et qu’une chose découle de l’autre, que l’on ne peut pas abandonner au diable le petit doigt sans qu’il vous prenne toute la main et tout l’homme par surcroît… comme, d’autre part, un principe sain ne peut jamais produire que des effets sains, quel que soit celui que l’on pose à l’origine, – souvenez-vous donc que la maladie, loin d’être quelque chose de noble, de par trop digne de respect pour pouvoir être sans trop de mal associé à la bêtise, – signifie bien plutôt un abaissement de l’homme, oui, un abaissement douloureux et qui fait injure à l’Idée, une humiliation que l’on pourrait à la rigueur épargner et tolérer dans certains cas particuliers, mais que l’honorer sous l’angle de l’esprit – rappelez-vous cela ! – signifierait un égarement, et le commencement de tout égarement spirituel. Cette femme à qui vous avez fait allusion – je renonce à me rappeler son nom, – Mme Stoehr donc, je vous remercie, – bref cette femme ridicule – ce n’est pas son cas, me semble-t-il, qui place le sentiment humain, comme vous le disiez, devant un dilemme. Elle est malade et bête, – mon Dieu, c’est la misère en personne, la chose est simple, il ne reste qu’à avoir pitié d’elle et à hausser les épaules. Mais le dilemme, Monsieur, le tragique commence là où la nature fut assez cruelle pour rompre – ou empêcher dès le début – l’harmonie de la personnalité, en associant une âme noble et disposée à vivre à un corps inapte à la vie. Connaissez-vous Leopardi, ingénieur, ou vous, lieutenant ? Un poète malheureux de mon pays, un homme bossu et maladif, une âme primitivement grande, mais constamment abaissée par la misère de son corps, et entraînée dans les bas fonds de l’ironie, mais dont les plaintes déchirent le cœur. Écoutez ceci !

Et Settembrini commença de déclamer en italien, en laissant fondre sur sa langue les belles syllabes, en tournant la tête d’un côté ou de l’autre et en fermant parfois les yeux, sans se soucier de ce que ses compagnons ne comprenaient pas un traître mot. Visiblement il s’efforçait de jouir lui-même de sa mémoire et de sa prononciation, tout en les mettant en valeur devant ses auditeurs. Enfin il dit :

– Mais vous ne comprenez pas, vous écoutez sans percevoir le sens douloureux de cela. L’infirme Leopardi, Messieurs, pénétrez-vous-en bien, a été surtout privé de l’amour des femmes, et c’est cela qui l’a empêché d’obvier au dépérissement de son âme. L’éclat de la gloire et de la vertu pâlissait à ses yeux, la nature lui semblait méchante – d’ailleurs elle est mauvaise, bête et méchante, sur ce point je lui donne raison – et il désespéra, c’est terrible à dire, il désespéra de la science et du progrès. C’est ici que vous entrez dans la tragédie, ingénieur. C’est ici que vous avez votre « dilemme de l’âme humaine », mais non pas chez cette femme-là, je renonce à encombrer ma mémoire de ce nom… Ne me parlez pas de la « spiritualisation » qui peut résulter de la maladie, pour l’amour de Dieu, ne faites pas cela ! Une âme sans corps est aussi inhumaine et atroce qu’un corps sans âme, et, d’ailleurs, la première est l’exception rare et le second est la règle. En règle générale, c’est le corps qui prend le dessus, qui accapare toute la vie, toute l’importance et s’émancipe de la façon la plus répugnante. Un homme qui vit en malade n’est que corps, c’est là ce qu’il y a d’antihumain et d’humiliant, – dans la plupart des cas il ne vaut guère mieux qu’un cadavre…

– C’est drôle, dit tout à coup Joachim en se penchant en avant pour regarder son cousin qui marchait de l’autre côté de Settembrini. Tu as dit l’autre jour quelque chose de tout à fait semblable.

– Tiens ? dit Hans Castorp. Oui, c’est bien possible que quelque chose d’analogue me soit passé par la tête.

Settembrini se tut pendant quelques pas. Puis il dit :

– Tant mieux, Messieurs. Tant mieux s’il en est ainsi. Loin de moi l’intention de vous proposer quelque philosophie originale. Telle n’est pas ma fonction. Si notre ingénieur, de son côté, a déjà fait des remarques analogues, cela confirme ma supposition qu’il est un dilettante de l’esprit, que, à la manière de tous les jeunes gens cultivés, il ne se livre provisoirement qu’à des expériences sur toutes les conceptions possibles. Un jeune homme doué n’est pas une feuille blanche, il est au contraire une feuille sur laquelle tout a déjà été inscrit avec de l’encre sympathique, le bon comme le mauvais, et c’est affaire à l’éducateur de révéler le bon, mais d’effacer par un réactif convenable le mauvais qui voudrait se manifester. Ces Messieurs ont fait des emplettes ? demanda-t-il d’un ton léger et tout différent.

– Non, rien de particulier, dit Hans Castorp, c’est-à-dire…

– Nous avons acheté quelques couvertures pour mon cousin, répondit Joachim avec indifférence.

– Pour la cure de repos… par ce froid de chien… Vous savez bien que je dois faire comme vous pendant ces quelques semaines, dit Hans Castorp en riant et en baissant les yeux.

– Ah, des couvertures, la cure de repos, dit Settembrini. Ah, ah, ah ! Tiens, tiens, tiens ! En effet. Placet experiri, répéta-t-il avec la prononciation italienne, et il prit congé, car, salués par le concierge boiteux, ils venaient d’entrer dans le sanatorium, et Settembrini se dirigea vers les salons, pour lire les journaux avant de dîner, dit-il. Il semblait vouloir négliger la deuxième cure de repos.

– Dieu me garde ! dit Hans Castorp, lorsqu’il se trouva avec Joachim dans l’ascenseur. C’est vraiment un pédagogue. C’est vrai que l’autre jour déjà il disait qu’il avait la bosse de la pédagogie. Mais il faut prendre terriblement garde avec lui ; pour peu que l’on dise un mot de trop, on essuie des leçons détaillées, mais cela vaut d’ailleurs la peine de l’entendre parler avec tant d’art. Chaque mot sort de sa bouche, si rond, si appétissant, cela me fait penser à des petits pains frais lorsque je l’écoute.

– Ne lui dis plutôt pas cela. Je crois qu’il serait déçu d’apprendre que tu penses à des petits pains en écoutant ses leçons.

– Crois-tu ? Oh ! ce n’est même pas certain. J’ai toujours l’impression qu’il ne se soucie pas seulement des leçons, peut-être en deuxième lieu seulement, mais qu’il s’agit surtout pour lui de parler, tant il fait bien sauter et rouler les mots, aussi élastiques que des balles… et il me semble qu’il ne doit pas du tout lui être désagréable que l’on s’en rende compte. Le brasseur Magnus est sans doute un peu bête avec ses « beaux caractères », mais Settembrini aurait bien dû nous dire ce qui importe en somme, dans la littérature. Je n’ai pas voulu le lui demander pour ne pas me découvrir, étant donné que je n’ai pas de compétence en la matière et que je n’avais jamais vu jusqu’ici un littérateur. Mais si l’important, ce ne sont pas les beaux caractères, ce doivent être évidemment les belles phrases, telle est mon impression, en compagnie de Settembrini. De quels mots il se sert ! Sans se gêner le moins du monde, il parle de « Vertu », je te demande un peu… Toute ma vie je n’avais jamais eu ce mot à la bouche, et même en classe nous avons toujours dit « courage » lorsque nous lisions virtus dans les livres. Quelque chose s’est contracté en moi, il faut que je le dise. Et puis cela me rend un peu nerveux lorsqu’il peste ainsi contre le froid et contre Behrens et contre Mme Magnus parce qu’elle perd de l’albumine, et, bref, contre tout. Il est un homme d’opposition, cela, je m’en suis rendu compte tout de suite. Il s’en prend à tout ce qui existe, et cette attitude a quelque chose de négligé, je ne puis en juger autrement.

– Tu dis cela, répondit Joachim avec un calme pensif. Mais d’un autre côté cela témoigne aussi d’un orgueil qui n’a rien de négligé, tout au contraire. Il me semble qu’il est un homme qui se respecte, ou qui respecte l’homme en général, et cela me plaît en lui, je trouve cela convenable.

– Oui, sur ce point, c’est toi qui as raison, dit Hans Castorp, il a même quelque chose de sévère, on est souvent presque gêné parce qu’on se sent… disons : contrôlé, et je ne veux pas dire cela en mal. Me croiras-tu ? J’ai tout le temps eu le sentiment qu’il n’était pas satisfait que j’eusse acheté des couvertures pour rester allongé, qu’il désapprouvait cet achat, et même qu’il en était un peu préoccupé ?

– Non, dit Joachim, étonné et perplexe. Comment cela pourrait-il être ? Je ne le conçois pas.

Et puis il s’en fut, son thermomètre dans la bouche, avec sac et bagages, à sa cure de repos, tandis que Hans Castorp commençait déjà de se changer et de se préparer pour le repas de midi, dont ne les séparait plus en effet qu’une petite demi-heure.

DIGRESSION SUR LE TEMPS

Lorsqu’ils remontèrent après dîner, le paquet de couvertures était déjà dans la chambre de Hans Castorp, sur une chaise, et pour la première fois il s’en servit ce jour-là. – Joachim, qui en avait l’habitude, lui enseigna l’art de s’empaqueter comme ils le faisaient tous et comme chaque nouveau devait l’apprendre. On étendait les couvertures, l’une, puis l’autre, sur le fond de la chaise, de telle sorte qu’elles débordaient largement au pied. Puis on prenait place et l’on commençait par rabattre la couverture intérieure, d’abord en longueur jusque sous l’épaule, ensuite d’en bas par-dessus les pieds, en se mettant sur son séant et en prenant l’épaisseur double de la couverture repliée, d’un côté d’abord, puis de l’autre, en appliquant exactement ce pan double sur le rebord de la chaise-longue, si l’on voulait obtenir la plus grande régularité possible. On procédait ensuite exactement de même avec la couverture extérieure – elle était un peu plus difficile à manier, et Hans Castorp, en novice maladroit qu’il était, ne laissa pas de gémir en s’exerçant, tantôt allongé, tantôt plié en deux, aux maniements qu’on lui enseignait. Quelques rares anciens seulement, dit Joachim, savaient, en trois mouvements sûrs, enrouler autour d’eux à la fois les deux couvertures ; toutefois c’était là une adresse rare et enviée qui ne supposait pas seulement de longues années d’exercice, mais encore des dispositions naturelles. Hans Castorp, tout en se laissant choir en arrière, le dos courbatu, dut rire de ce dernier mot, et Joachim, qui ne comprit pas aussitôt ce qu’il y avait là de comique, le regarda d’un air incertain, puis rit à son tour.

– Voilà, dit-il, lorsque Hans Castorp fut étendu sur la chaise-longue en une masse cylindrique et dépourvue de membres, le traversin moelleux dans la nuque, et épuisé par toute cette gymnastique, quand même il y aurait à présent vingt degrés de froid, il ne pourrait rien arriver.

Et il passa derrière la paroi vitrée pour s’empaqueter à son tour.

Ce que son cousin venait de dire des vingt degrés semblait à Hans Castorp assez douteux, car il avait décidément plutôt froid, des frissons, plusieurs fois, le parcoururent, tandis qu’il regardait sous les arceaux de bois de la galerie, dans cette humidité qui bruinait et s’infiltrait, et qui semblait à tout moment sur le point de se changer en une chute de neige. Comme c’était étrange, par ailleurs, que malgré toute cette humidité, il eût toujours encore les joues sèches et brûlantes, comme s’il avait été assis dans une chambre surchauffée ! Il se sentait encore ridiculement fatigué par ces exercices avec les couvertures, – oui, vraiment, Ocean Steamships tremblait dans ses mains, dès qu’il l’approchait de ses yeux. Il n’était quand même pas si bien portant, se dit-il, mais complètement anémique, comme l’avait dit le Dr Behrens, et c’était sans doute pourquoi il se sentait si frileux. Mais ces impressions désagréables étaient compensées par la grande commodité de sa position, par les qualités difficiles à analyser et presque mystérieuses de la chaise-longue, que Hans Castorp avait déjà appréciées lors de son premier essai, et qui s’affirmaient à nouveau, très heureusement. Cela tenait-il à la composition du capitonnage, à l’inclinaison favorable du dossier, à la hauteur ou à la largeur convenable des appuis, ou simplement à la consistance du traversin, bref, on ne pouvait pas assurer d’une façon plus humaine le bien-être de ses membres au repos, que par cette excellente chaise-longue. Et le contentement régnait donc au cœur de Hans Castorp, à la pensée que deux heures vides et sûrement encloses étaient devant lui, ces heures de la cure principale, consacrées par l’ordre du jour qu’il éprouvait, bien qu’il ne fût ici qu’un invité, comme une disposition tout à fait opportune. Car il était de nature patiente, il pouvait rester longtemps sans occupation et aimait, nous nous en souvenons, le loisir qu’une activité étourdissante ne parvient pas à faire oublier, à dévorer ou à dissiper. À quatre heures venait le thé avec du gâteau et de la compote, ensuite un peu d’exercice au grand air, puis de nouveau du repos sur la chaise-longue, à sept heures, le dîner qui comportait, comme tous les repas, ses tensions et ses curiosités, qu’on attendait avec une impatience joyeuse, ensuite quelques regards dans la boîte stéréoscopique, le kaléidoscope et le tambour cinétoscopique… Hans Castorp connaissait par cœur le programme de la journée, bien que c’eût été peut-être s’avancer trop que d’affirmer qu’il était déjà « acclimaté ».

C’est au fond une aventure singulière que cette acclimatation à un lieu étranger, que cette adaptation et cette transformation parfois pénible que l’on subit en quelque sorte pour elle-même, et avec l’intention arrêtée d’y renoncer dès qu’elle sera achevée, et de revenir à notre état antérieur. On insère ces sortes d’expériences, comme une interruption, comme un intermède, dans le cours principal de la vie, et cela dans un but de « délassement », c’est-à-dire afin de changer et de renouveler le fonctionnement de l’organisme qui courait le risque et qui était déjà en train de se gâter, dans le train-train inarticulé de l’existence, de s’y fatiguer et de s’y énerver. Mais à quoi tiennent cette lassitude physique et cet émoussement par une règle trop longtemps ininterrompue ? Ce n’est pas tant une fatigue du corps et de l’esprit, usés par les exigences de la vie, (car à celle-ci, le simple repos serait le remède le plus reconstituant) que quelque chose qui touche à l’âme, que la conscience de la durée qui menace de se perdre par une monotonie trop ininterrompue, conscience qui est elle-même si étroitement apparentée et liée au sentiment de la vie que l’une ne peut être affaiblie sans que l’autre n’en pâtisse et dépérisse à son tour. Sur la nature de l’ennui, des conceptions erronées sont répandues. On croit en somme que la nouveauté et le caractère intéressant de son contenu « font passer » le temps, c’est-à-dire : l’abrègent, tandis que la monotonie et le vide alourdiraient et ralentiraient son cours. Mais ce n’est pas absolument exact. Le vide et la monotonie allongent sans doute parfois l’instant ou l’heure et les rendent « ennuyeux », mais ils abrègent et accélèrent, jusqu’à presque les réduire à néant, les grandes et les plus grandes quantités de temps. Au contraire, un contenu riche et intéressant est sans doute capable d’abréger une heure, ou même une journée, mais, compté en grand, il prête au cours du temps de l’ampleur, du poids et de la solidité, de telle sorte que des années riches en événements passent beaucoup plus lentement que ces années pauvres, vides et légères que le vent balaye et qui s’envolent. Ce qu’on appelle l’ennui est donc, en réalité, un semblant maladif de la brièveté du temps pour cause de monotonie : de grands espaces de temps, lorsque leur cours est d’une monotonie ininterrompue, se recroquevillent dans une mesure qui effraye mortellement le cœur ; lorsqu’un jour est pareil à tous, ils ne sont tous qu’un seul jour ; et dans une uniformité parfaite, la vie la plus longue serait ressentie comme très brève et serait passée en un tournemain. L’habitude est une somnolence, ou tout au moins un affaiblissement de la conscience du temps, et lorsque les années d’enfance sont vécues lentement, et que la suite de la vie se déroule toujours plus vite et se précipite, cela aussi tient à l’habitude. Nous savons bien que l’insertion de changements d’habitudes ou de nouvelles habitudes est le seul moyen dont nous disposions pour nous maintenir en vie, pour rafraîchir notre perception du temps, pour obtenir un rajeunissement, une fortification, un ralentissement de notre expérience du temps, et par là même le renouvellement de notre sentiment de la vie en général. Tel est le but du changement d’air ou de lieu, du voyage d’agrément : c’est le bienfait du changement et de l’épisode. Les premières journées d’un séjour en un lieu nouveau ont un cours jeune, c’est-à-dire robuste et ample, – ce sont environ six à huit jours. Mais ensuite, dans la mesure même où l’on « s’acclimate » on commence à les sentir s’abréger : quiconque tient à la vie, ou mieux dit, quiconque voudrait tenir à la vie, remarque avec effroi combien les jours commencent à devenir légers et furtifs ; et la dernière semaine – sur quatre, par exemple, – est d’une rapidité et d’une fugacité inquiétantes. Il est vrai que le rajeunissement de notre conscience du temps se fait sentir au delà de cette période intercalée, et joue son rôle, encore après que l’on est revenu à la règle : les premiers jours que nous passons chez nous, après ce changement, paraissent, eux aussi, neufs, amples et jeunes, mais quelques-uns seulement : car on s’habitue plus vite à la règle qu’à son interruption, et lorsque notre sens de la durée est fatigué par l’âge, ou – signe de faiblesse congénitale – n’a pas été très développé, il s’assoupit très rapidement, et au bout de vingt-quatre heures déjà, c’est comme si l’on n’était jamais parti et que le voyage n’eût été que le songe d’une nuit.

Ces remarques ne sont intercalées ici que parce que le jeune Hans Castorp avait des pensées analogues, lorsque, au bout de quelques jours, il dit à son cousin (en le regardant avec des yeux striés de veines rouges) :

– C’est drôle, et cela reste drôle, que le temps, pour commencer, vous paraisse si long lorsqu’on est dans un nouvel endroit. C’est-à-dire… Naturellement, je ne veux pas du tout dire que je m’ennuie, au contraire, je peux même dire que je m’amuse royalement. Mais lorsque je me retourne, rétrospectivement par conséquent, il me semble, si je me comprends bien, être ici depuis je ne sais plus combien de temps, et j’ai l’impression que jusqu’à l’instant où je suis arrivé et où je n’ai pas tout de suite saisi que j’étais ici et où tu me dis : « Descends donc ! » – tu te rappelles ? – il faille remonter toute une éternité. Cela n’a absolument rien à voir avec les mesures, ni même avec la raison, il me semble que c’est une pure affaire de sensibilité. Naturellement, ce serait idiot de dire : « Je crois être ici depuis deux mois. » Ce serait un non-sens. Je ne puis que dire, en somme : « Depuis très longtemps ».

– Oui, répondit Joachim, le thermomètre dans la bouche. Moi aussi, j’en profite, je peux en quelque sorte m’accrocher à toi depuis que tu es là.

Et Hans Castorp rit de ce que Joachim eût dit cela si simplement, sans un mot d’explication.

ESSAI DE CONVERSATION FRANÇAISE

Non, il n’était encore nullement acclimaté, ni en ce qui concernait la vie d’ici, dans toute sa particularité, – connaissance qu’il n’eût pu acquérir en si peu de jours, et que, ainsi qu’il avait coutume de dire (en contredisant même Joachim), il ne pourrait malheureusement même pas acquérir en trois semaines, – ni en ce qui concernait l’adaptation de son organisme aux conditions atmosphériques si particulières de « ceux d’ici », car cette adaptation lui donnait du mal, beaucoup de mal, et il lui semblait même qu’elle ne se ferait jamais.

La journée normale était clairement divisée et organisée avec prévoyance, on se mettait rapidement en train, et l’on acquérait de la routine en s’adaptant à ce mouvement, mais dans le cadre de la semaine et des unités de temps plus importantes, elle était soumise à certaines règles changeantes qui ne se présentaient que peu à peu, l’une pour la première fois après que l’autre s’était déjà répétée ; et même quant à la succession quotidienne des objets et des visages, Hans Castorp avait encore à apprendre à chaque pas, à observer de plus près des choses regardées superficiellement, et à accueillir du nouveau avec une réceptivité juvénile.

Ces récipients pansus aux cols courts, par exemple, qui étaient aux portes des couloirs, et que son regard avait rencontrés dès le soir de son arrivée, contenaient de l’oxygène, Joachim le lui apprit en réponse à sa question. Ils contenaient de l’oxygène pur, à six francs le ballon, et ce gaz vivifiant était dispensé aux mourants, pour les ranimer et faire durer leurs forces, – ils l’aspiraient par un tuyau. Car derrière les portes près desquelles étaient placés de tels ballons, il y avait des mourants, ou des moribundi, comme dit le docteur Behrens, un jour que Hans Castorp le rencontra au premier étage. Le docteur, en blouse blanche et les joues bleues, naviguait le long du corridor, et ils descendirent ensemble l’escalier.

– Eh bien vous, le spectateur désintéressé, dit Behrens. Qu’est-ce que vous devenez donc ? Trouvons-nous grâce devant vos yeux observateurs ? J’en suis flatté. Oui, notre saison d’automne, elle a du bon, ce n’est pas un enfant trop mal venu. Je n’ai d’ailleurs pas ménagé les frais pour la pousser un peu. Mais c’est quand même dommage que vous ne veuillez pas passer l’hiver avec nous. Car vous ne voulez passer que huit semaines chez nous, m’a-t-on dit ? Comment, trois ? Mais ce n’est qu’une visite de forme, ça ; cela ne vaut même pas la peine de se débarrasser. Non, pas possible ? C’est quand même dommage que vous ne passiez pas l’hiver ici, car tout ce qui est la « hotte-vollée », dit-il en prononçant ce mot plaisamment avec un accent impossible, la haute volée internationale, en bas, à Davos-Platz, ne vient que pour l’hiver, et il faudrait que vous voyiez cela, ne serait-ce que pour votre éducation. C’est à se tordre lorsque ces types-là font des sauts de mouton sur leurs tremplins. Et puis, les femmes, mon Dieu, les femmes ! Bariolées comme des oiseaux de paradis, je ne vous dis que cela, et puis d’un galant… Mais il est temps que j’aille chez mon moribond, dit-il, au numéro vingt-sept. Stade final, vous savez. Sortie par le milieu. Cinq douzaines de flasques d’oxygène, qu’il nous a déjà soiffées, l’ivrogne. Mais d’ici midi il ira sans doute ad penates… Eh bien, mon cher Reuter, dit-il en entrant, qu’en diriez-vous si nous en entamions encore une…

Ses paroles se perdirent derrière la porte qu’il referma. Mais, la durée d’un instant, Hans Castorp avait vu au fond de la chambre, sur le coussin, le profil cireux d’un jeune homme à la barbiche clairsemée, qui avait lentement tourné ses grandes prunelles vers la porte.

C’était le premier moribond que Hans Castorp voyait de sa vie, car ses parents et son grand-père étaient en quelque sorte morts derrière son dos. Avec quelle dignité la tête du jeune homme à la barbiche pointue avait reposé sur le coussin ! Comme le regard de ses yeux élargis avait été chargé de signification, lorsqu’il s’était lentement tourné vers la porte ! Hans Castorp, encore tout perdu dans cette vision fugitive, essayait involontairement de faire des yeux aussi grands, aussi importants et aussi lents que le moribond, tout en se dirigeant vers l’escalier, et c’est avec ces yeux-là qu’il regarda une dame qui, derrière lui, avait ouvert une porte et qui le dépassa sur le palier. Il ne reconnut pas aussitôt que c’était Mme Chauchat ? Elle sourit légèrement des yeux qu’il faisait, puis maintint de la main la natte derrière de sa tête et descendit l’escalier devant lui, sans bruit, avec souplesse, en avançant un peu la tête.

Il ne fit aucune connaissance durant ces premiers jours, et durant le temps qui suivit, pas davantage. L’ordre du jour, dans l’ensemble, ne les favorisait pas ; de plus Hans Castorp était de caractère réservé, se sentait ici en visiteur et en « spectateur désintéressé », comme avait dit le docteur Behrens, et s’en tenait bien volontiers à la conversation et à la compagnie de Joachim. Il est vrai que l’infirmière, dans le couloir, tendit si longtemps son cou vers eux, que Joachim qui, autrefois déjà, lui avait accordé quelques instants de bavardage, dut lui présenter son cousin. Le cordon de son lorgnon derrière l’oreille, elle parlait non seulement avec recherche, mais avec une affectation presque tourmentée, et un examen plus approfondi laissait l’impression que la torture de l’ennui avait troublé son intelligence. Il était difficile de se défaire d’elle, parce que, voyant venir la fin de la conversation, elle manifestait une peur maladive, et que, aussitôt que les jeunes gens faisaient mine de repartir, elle se cramponnait à eux avec des paroles et des regards empressés et avec un sourire si désespéré que, par pitié, ils s’attardaient encore auprès d’elle. Elle parlait longuement de son père qui était juriste et de son cousin qui était médecin, apparemment pour se montrer sous un jour avantageux et faire valoir ses attaches dans les milieux cultivés. Quant à son malade, là-bas, derrière la porte, il était le fils d’un fabricant de poupées de Kobourg, nommé Rotbein, et récemment, chez le jeune Fritz, le mal s’était porté sur l’intestin. C’était dur pour ceux qui avaient soin du malade, cela, ces Messieurs pouvaient l’imaginer ; c’était surtout dur lorsqu’on était originaire d’une famille d’universitaires et qu’on avait la fine sensibilité des classes supérieures. Et elle ne pouvait même pas lui tourner le dos… Il y a quelques jours, – ces Messieurs l’en croiraient-ils ? – elle était revenue d’une petite course, – elle n’était allée que s’acheter un peu de poudre dentifrice, – et elle avait trouvé le malade, assis dans son lit, avec, devant lui, un verre d’épaisse bière brune, un saucisson de salami, un morceau de gros pain noir et un concombre ! Toutes ces spécialités du pays, sa famille les lui avait envoyées pour se fortifier. Mais le lendemain, naturellement, il avait été plus mort que vif. Lui-même précipitait sa fin. Mais évidemment ce ne serait la délivrance que pour lui, non pas pour elle – elle s’appelait sœur Berthe, Alfreda Schildknecht, de son vrai nom – car elle soignerait ensuite d’autres malades, en un stade plus ou moins avancé, ici ou dans un autre sanatorium, telle était la perspective qui s’ouvrait à elle, et il n’y en avait point d’autre.

– Oui, dit Hans Castorp, votre profession doit sans doute être pénible ; mais certainement elle comporte des satisfactions.

– Oui, certainement, elle est satisfaisante, mais combien pénible.

– Eh bien, tous nos vœux pour Monsieur Rotbein !

Et les deux cousins voulurent repartir.

Mais alors elle se cramponna à eux par les paroles et les regards, et c’était une pitié de voir quels efforts elle faisait pour retenir un peu plus longtemps les deux jeunes gens ; il eût été cruel de ne pas lui accorder du moins encore un répit.

– Il dort, dit-elle. Il n’a pas besoin de moi. Aussi suis-je sortie pour quelques instants dans le couloir…

Et elle commença de se plaindre du docteur Behrens et du ton sur lequel il lui adressait la parole et qui était par trop familier, à tenir compte de ses origines. Elle préférait de beaucoup le docteur Krokovski, elle le trouvait « plein d’âme ». Puis elle revint à son père et à son cousin. Son cerveau ne produisait rien de plus. En vain lutta-t-elle pour retenir encore un instant les deux cousins, en élevant la voix dans un élan subit et en commençant presque à crier lorsqu’ils voulurent s’en aller, – ils finirent par s’échapper et partirent. Mais le haut du corps penché en avant, ses regards fixés sur eux, la sœur les suivit, comme si elle avait voulu encore les tirer en arrière avec les yeux. Puis un soupir s’échappa de sa poitrine et elle retourna chez son malade.

En dehors d’elle, Hans Castorp ne fit, ces jours-là, la connaissance que de la dame pâle et brune, cette Mexicaine qu’il avait vue au jardin et que l’on appelait « Tous les deux ». Il arriva en effet que lui aussi entendit dans sa bouche cette lugubre formule qui était devenue son surnom ; mais comme il s’y était préparé, il garda une tenue correcte et put ensuite être satisfait de lui-même. Les cousins la rencontrèrent devant le portail principal, au moment de partir après le premier déjeuner pour la promenade réglementaire du matin. Enveloppée d’un cachemire noir, les genoux fléchissants et à grands pas inquiets, elle s’épuisait à déambuler là. Le voile noir qui était roulé autour de ses cheveux parcourus de fils d’argent et noué sous son menton soulignait la pâleur mate de son visage vieillissant, à la grande bouche usée par le chagrin. Joachim, sans chapeau, comme d’habitude, la salua en s’inclinant, et elle répondit lentement, tandis que les rides transversales se marquaient plus profondément sur son front étroit. Elle s’arrêta, ayant vu une figure nouvelle, et attendit, hochant légèrement la tête, l’approche des jeunes gens ; car, apparemment, elle trouvait nécessaire d’apprendre si l’étranger connaissait son sort, et souhaitait accueillir son appréciation. Joachim présenta son cousin. De sous sa mantille, elle tendit la main à l’hôte, une main maigre, jaunâtre, très veinée et ornée de bagues, et continua de le regarder en hochant la tête. Puis cela vint :

– Tous les dé, Monsieur, dit-elle, tous les dé, vous savez…

– Je le sais, Madame, répondit Hans Castorp d’une voix sourde. Et je le regrette beaucoup.

Les poches molles sous ses yeux noirs de jais étaient si grandes et si lourdes que chez aucun homme encore il n’en avait vu de semblables. Un léger parfum fané émanait d’elle. Il sentit son cœur pris d’un émoi doux et grave.

– Merci, dit-elle, avec un accent guttural qui s’accordait étrangement avec cet être brisé par le chagrin, et l’une des commissures de sa grande bouche pendait tragiquement, puis elle retira sa main sous la mantille, inclina la tête et se remit à marcher. Mais Hans Castorp dit en repartant :

– Tu vois bien, cela ne m’a rien fait, je m’en suis très bien tiré. Je m’en tire toujours très bien avec cette espèce de gens ; je crois que, par nature, je suis fait pour entretenir des relations avec eux, tu n’es pas de mon avis ? Je crois même que dans l’ensemble je m’accorde mieux avec des gens tristes qu’avec des gens gais. Dieu sait à quoi cela tient, peut-être au fait que je suis orphelin et que j’ai perdu mes parents si tôt, mais lorsque les gens sont sérieux et tristes, et que la mort est en jeu, cela ne m’oppresse ni ne m’embarrasse, je me sens au contraire dans mon élément, et en tout cas mieux que lorsque on a trop d’entrain ; ce qui me plaît beaucoup moins. Je pensais, ces jours-ci : c’est quand même une stupidité de la part de toutes ces femmes d’avoir une telle peur de la mort et de tout ce qui s’y rattache, que l’on est obligé de tout leur cacher et d’apporter le Saint-Sacrement lorsqu’elles sont en train de manger. Non, fi donc, c’est puéril ! N’aimes-tu pas voir un cercueil ? Moi, j’en vois volontiers un de temps à autre. Je trouve qu’un cercueil est un meuble presque beau, même lorsqu’il est vide, mais lorsqu’il y a quelqu’un dedans, je trouve que c’est véritablement une chose solennelle. Les enterrements ont quelque chose d’édifiant – je me suis souvent dit que, pour se recueillir, on devrait aller à un enterrement, au lieu d’aller à l’église. Les gens sont vêtus de beau drap noir et enlèvent leurs chapeaux et se tiennent convenablement et avec recueillement, et personne n’ose faire de mauvaises plaisanteries, comme d’ordinaire dans l’existence. J’aime beaucoup cela, lorsqu’ils sont enfin un peu recueillis. Je me suis déjà demandé quelquefois si je n’aurais pas dû me faire pasteur : je crois qu’à certains égards cela ne m’aurait pas mal convenu… J’espère que je n’ai pas fait de fautes en lui disant cela en français !

– Non, dit Joachim, « je le regrette beaucoup » était tout à fait correct.

SUSPECT !

La journée normale subissait un certain nombre de variations régulières : ce fut d’abord un dimanche, un dimanche marqué par la venue d’un orchestre sur la terrasse, ce qui se reproduisait tous les quinze jours, et délimitait par conséquent la quinzaine durant la seconde moitié de laquelle Hans Castorp était venu. Il était arrivé un mardi, et c’était donc le cinquième jour, une journée d’apparence printanière, après cette tempête aventureuse et cette rechute dans l’hiver, délicate et fraîche, avec des nuages nets sur un ciel bleu clair, et un soleil modéré sur les pentes et la vallée, qui avaient trouvé leur vert estival et saisonnier car la neige fraîche avait été condamnée à fondre rapidement.

Il était visible que chacun s’efforçait d’observer et de distinguer ce dimanche ; l’administration et les pensionnaires s’entr’aidaient dans cet effort. Dès le thé du matin, on avait servi de la tarte aux amandes ; à chaque place il y avait un petit verre orné de quelques fleurs, des œillets sauvages, ou même des roses des Alpes, que les messieurs piquaient à leur boutonnière (le procureur Paravant, de Dortmund, avait même revêtu une queue de morue, avec un gilet à pois) ; les toilettes des dames étaient d’une élégance exceptionnelle et vaporeuse. Mme Chauchat parut au petit déjeuner dans un déshabillé de dentelles à manches courtes dans lequel elle commença – tout en fermant avec fracas la porte vitrée – par faire face à la salle, et par se présenter en quelque sorte, avec grâce, avant de se diriger à pas glissants vers sa table, et ce déshabillé lui seyait si bien que la voisine de Hans Castorp, l’institutrice de Kœnigsberg, s’en montra absolument enthousiasmée. Jusqu’au couple barbare de la table des Russes ordinaires on avait tenu compte du jour consacré au Seigneur, à savoir, le mari en échangeant sa vareuse de cuir contre une sorte de veston court, et ses pantoufles de feutre contre des chaussures en cuir ; elle, en portant sous son boa défraîchi et habituel une blouse de soie verte avec une collerette… Hans Castorp fronça les sourcils lorsqu’il les aperçut et changea de couleur, ce qui lui arrivait ici très fréquemment.

Aussitôt après le deuxième petit déjeuner, le concert commença sur la terrasse. Cuivres et bois de toutes sortes étaient réunis là, qui jouèrent alternativement des airs solennels et vifs, jusqu’à l’heure du déjeuner. Durant le concert, la cure de repos n’était pas strictement obligatoire. Sans doute, quelques-uns jouissaient-ils du haut de leur balcon de ce régal sonore, et de même dans la halle du jardin, trois ou quatre chaises étaient occupées, mais la majorité des pensionnaires étaient assis aux petites tables blanches, sur la terrasse ouverte, tandis que la société des jeunes viveurs, qui trouvait trop correct de s’asseoir sur des chaises, occupait les marches de pierre qui conduisaient dans le jardin, et manifestait une grande gaieté. C’étaient de jeunes malades des deux sexes, dont Hans Castorp connaissait déjà la plupart de nom et par ouï-dire. Hermine Kleefeld était des leurs, ainsi que M. Albin, qui faisait circuler une grande boîte de chocolat décorée de fleurs et invitait tout le monde à en prendre, tandis que lui-même ne mangeait pas, mais fumait avec une mine paternelle des cigarettes à bout doré ; en outre, le jeune homme lippu de la « Société des demi-poumons », Mlle Lévi, maigre et cireuse à son ordinaire, un jeune homme d’un blond cendré que l’on interpellait par le nom de Rasmussen et qui laissait pendre ses mains comme des nageoires aux articulations faibles, à hauteur de sa poitrine, Mme Salomon, d’Amsterdam, une femme vêtue de rouge, d’un physique opulent, qui s’était également jointe à la jeunesse. Ce grand diable aux cheveux clairsemés qui savait jouer des morceaux du Songe d’une nuit d’été, entourant de ses bras ses genoux pointus, était à présent assis derrière elle et ne cessait de fixer ses regards troublés sur sa nuque brune. Il y avait enfin une demoiselle rousse d’origine grecque, une autre jeune fille d’origine inconnue qui avait un profil de tapir, le collégien vorace aux épais verres de lunettes, un autre gamin de quinze ou seize ans qui avait ajusté un monocle et qui, en toussotant, portait à sa bouche l’ongle allongé de son petit doigt, un parfait imbécile, et bien d’autres encore.

Ce jeune homme à l’ongle semblable à une cuiller de sel, raconta Joachim doucement, n’avait été que très peu souffrant lorsqu’il était arrivé, sans température, et ce n’était que par précaution que son père, un médecin, l’avait envoyé en haut, et du jugement du médecin-chef, il devait y rester environ trois mois. Mais à présent, au bout de trois mois, il avait de 37,8 à 38 et était sérieusement malade. Il est vrai qu’il vivait d’une manière si insensée qu’il eût mérité des gifles.

Les deux cousins avaient une table à eux, car Hans Castorp fumait, en buvant sa bière brune qu’il avait emportée avec lui après le déjeuner, et, de temps en temps, il trouvait un peu de goût à son cigare. Engourdi par la bière et par la musique qui lui faisait comme toujours ouvrir la bouche et pencher légèrement la tête, il considérait autour de lui, avec des yeux rougis, cette insouciante vie de plage, et la conscience que tous ces gens intérieurement dépérissaient rapidement et sans arrêt, et que la plupart d’entre eux étaient en proie à une légère fièvre, loin de le gêner le moins du monde, prêtait au contraire à l’ensemble une singularité accrue, une sorte d’attrait intellectuel… On buvait, aux petites tables, de la limonade gazeuse ; sur le perron on prenait des photographies. D’autres y échangeaient des timbres, et la Grecque aux cheveux roux dessina M. Rasmussen sur un bloc, mais ne voulut pas ensuite lui montrer son dessin et, riant de toutes ses dents, se tourna et se retourna tant et si bien qu’il ne réussit pas à lui arracher le bloc. Hermine Kleefeld, les yeux entr’ouverts, était assise sur sa marche et battait avec un journal roulé la mesure de la musique, tout en laissant M. Albin attacher à sa blouse un petit bouquet de fleurs champêtres ; et le jeune homme lippu, accroupi aux pieds de Mme Salomon, bavardait avec elle, la tête tournée vers elle, tandis que le pianiste au cheveu rare regardait toujours fixement sa nuque.

Les médecins survinrent et se mêlèrent aux pensionnaires, le docteur Behrens en blouse blanche, le docteur Krokovski en blouse noire. Ils longèrent la rangée des petites tables et, devant chacune, le médecin-chef laissait tomber une plaisanterie cordiale, de sorte qu’un sillage de gaieté signalait son passage, puis ils descendirent vers la jeunesse dont la partie féminine s’attroupa aussitôt autour du docteur Krokovski en se trémoussant avec des regards obliques, tandis que le médecin-chef, en l’honneur du dimanche, montrait aux messieurs un tour de force exécuté sur ses chaussures lacées : il appuya son pied énorme sur une marche supérieure, dénoua ses lacets, les saisit d’une main avec une certaine dextérité, et, sans s’aider de l’autre, arriva à les nouer en les croisant avec une rapidité telle que tous en furent étonnés et que plusieurs essayèrent en vain d’en faire autant.

Plus tard, Settembrini, lui aussi, parut sur la terrasse. Il vint, appuyé sur sa canne, sortant de la salle à manger, une fois de plus vêtu de sa redingote de bure et de ses pantalons jaunâtres, avec son air fin, éveillé et sceptique, regarda autour de lui, s’approcha de la table des cousins en disant : « Ah, bravo ! », puis demanda la permission de s’asseoir.

– De la bière, du tabac, de la musique, dit-il. Voilà votre patrie ! Je vois que vous avez le sens des atmosphères nationales, ingénieur. Vous voilà dans votre élément, j’en suis ravi. Laissez-moi prendre une petite part à l’harmonie de votre état.

Hans Castorp rectifia sa position ; une première fois déjà il avait fait un effort sur lui-même en apercevant de loin l’Italien. Il dit :

– Mais vous arrivez tard au concert, monsieur Settembrini. Cela va être sans doute bientôt terminé. Aimez-vous la musique ?

– Pas exactement par ordre, répondit Settembrini. Pas d’après le calendrier, pas beaucoup lorsqu’elle sent la pharmacie et m’est octroyée pour des raisons sanitaires. Je tiens un peu à ma liberté, ou tout au moins à ce reste de liberté et de dignité humaine que nous avons encore gardé. En de telles circonstances, je parais volontiers en visiteur, tout comme vous le faites chez nous, en grand : je viens pour un quart d’heure et je passe mon chemin. Cela me donne une illusion d’indépendance. Je ne dis pas que ce soit plus qu’une illusion, mais que voulez-vous, si elle me procure une certaine satisfaction ! Avec votre cousin, c’est autre chose. Pour lui, c’est la consigne. N’est-ce pas, lieutenant, vous considérez que cela fait partie du service ? Oh ! je sais, vous connaissez le truc pour garder votre fierté dans l’esclavage. C’est un truc troublant. Tout le monde en Europe ne s’y entend pas. Ne me demandiez-vous pas si je faisais profession d’aimer la musique ? Eh bien ! si vous avez dit « amateur de musique » (Hans Castorp ne se souvenait pas de s’être ainsi exprimé), l’expression n’est pas mal choisie, elle comporte une nuance de frivolité affectueuse. Eh bien ! tope là ! Oui, je suis un amateur de musique – ce qui ne veut pas dire que je l’estime particulièrement, comme j’estime et j’aime par exemple le verbe, le véhicule de l’esprit, l’instrument, le soc étincelant du progrès. La musique, elle, est l’informulé, l’équivoque, l’irresponsable, l’indifférent. Peut-être allez-vous m’objecter qu’elle peut être claire, mais la nature aussi peut être claire, le ruisseau aussi peut être clair, et en quoi cela nous sert-il ? Ce n’est pas la clarté véritable, c’est une clarté rêveuse, qui ne signifie rien et n’engage à rien, une clarté sans conséquences et partant dangereuse, parce qu’elle vous entraîne à vous en contenter… Laissez prendre à la musique une attitude magnanime. Bien. Elle enflammera nos sentiments. Mais il s’agit d’enflammer notre raison ! La musique semble être le mouvement lui-même, n’importe, je la soupçonne de quiétisme. Laissez-moi pousser ma thèse jusqu’à son extrême. J’ai contre la musique une antipathie d’ordre politique.

Ici, Hans Castorp ne put s’empêcher de frapper de la main sur ses genoux et de se récrier que, de sa vie, il n’avait jamais rien entendu de pareil.

– Prenez-le quand même en considération, dit Settembrini en souriant. La musique est inappréciable comme moyen suprême de provoquer l’enthousiasme, comme force qui nous entraîne en avant et plus haut, lorsqu’elle trouve l’esprit déjà préparé à ses effets. Mais la littérature doit l’avoir précédée. La musique seule ne fait pas avancer le monde. La musique seule est dangereuse. Pour vous personnellement, ingénieur, elle est, à coup sûr, dangereuse. Votre physionomie me l’a appris aussitôt que je suis arrivé.

Hans Castorp se mit à rire.

– Ah ! ne me regardez pas, monsieur Settembrini. Vous n’imaginez pas à quel point l’air, chez vous, ici, me défigure. J’ai plus de mal que je ne le croyais à m’acclimater.

– Je crains que vous vous trompiez.

– Non, comment donc ? J’ai toujours encore chaud, que diable ! et me sens bien fatigué.

– Il me semble pourtant que nous devons être reconnaissants à la direction de ces concerts, dit Joachim d’un air réfléchi. Vous considérez la chose d’un point de vue supérieur, monsieur Settembrini, en quelque sorte en écrivain, et je ne veux pas vous contredire sur ce plan. Mais je trouve quand même que l’on doit se montrer reconnaissant de ce petit peu de musique. Je ne suis pas du tout particulièrement musicien, et puis les morceaux que l’on exécute ne sont pas spécialement remarquables, ni classiques, ni modernes, c’est tout simplement de la musique d’orphéon, mais c’est quand même un changement qui vous réjouit. Il remplit quelques heures d’une manière fort convenable ; il les répartit et les remplit, une à une, de telle sorte qu’on en garde du moins quelque chose, tandis que d’ordinaire ici on gaspille si affreusement les jours et les semaines. Voyez-vous, un numéro de concert sans prétention dure peut-être sept minutes, n’est-ce pas ? et ces minutes, elles forment quelque chose pour elles, elles ont un commencement et une fin, elles se détachent et sont en quelque sorte garanties par le laisser-aller général. De plus, elles-mêmes sont encore divisées, d’abord par les coupes du morceau, et ensuite en mesures, de sorte qu’il arrive toujours quelque chose et que chaque instant prend un certain sens auquel on peut se tenir, tandis qu’autrement… Je ne sais pas si je me suis bien…

– Bravo, s’écria Settembrini, bravo ! lieutenant, vous définissez à merveille un aspect incontestablement moral de la musique, à savoir qu’elle prête à l’écoulement du temps, en le mesurant d’une manière particulièrement vivante, une réalité, un sens et une valeur. La musique éveille le temps, elle nous éveille à la jouissance la plus raffinée du temps… elle éveille… et dans cette mesure même elle est morale. L’art est moral dans la mesure où il éveille. Mais, quoi, lorsqu’il fait le contraire ? Lorsqu’il engourdit, endort, contrebalance l’activité et le progrès ? Cela aussi, la musique le peut, elle sait à merveille exercer l’influence de stupéfiants. Une influence diabolique, Messieurs. La drogue est du diable, car elle entraîne la léthargie, la stagnation, l’inactivité, la passivité, l’asservissement… Il y a quelque chose d’inquiétant dans la musique, Messieurs. Je maintiens qu’elle est d’une nature ambiguë. Je ne vais pas trop loin en la qualifiant de politiquement suspecte.

Il poursuivit cette diatribe, et Hans Castorp l’écouta, mais ne réussit pas à suivre très bien, d’abord à cause de sa fatigue, ensuite parce qu’il était distrait par les faits et gestes de cette jeunesse légère, là-bas, sur les marches. Voyait-il bien clair ? Que se passait-il là ? La demoiselle au profil de tapir était occupée à recoudre un bouton au bas de la culotte de sport du jeune homme au monocle. L’asthme rendait lourde et chaude la respiration de la jeune fille, tandis que le jeune homme toussotait en portant à la bouche ses ongles longs comme des spatules. Il est vrai qu’ils étaient tous deux malades, mais cette attitude n’en témoignait pas moins que de singuliers usages régnaient ici, entre jeunes gens. La musique jouait une polka…

HIPPE

C’est ainsi que le dimanche se détacha nettement. Son après-midi fut, de plus, marqué par des promenades en voiture qu’entreprenaient divers groupes de pensionnaires : plusieurs équipages à deux chevaux se traînèrent après le thé jusqu’en haut du virage et s’arrêtèrent devant le portail principal, pour charger les pensionnaires qui les avaient commandés ; c’étaient surtout des Russes, de préférence des dames russes.

– Les Russes font toujours des promenades en voiture, dit Joachim à Hans Castorp.

Ils étaient debout ensemble devant le portail et pour se distraire assistaient aux départs.

– À présent, ils vont à Clavadelle, ou au lac, ou dans la vallée de Fluelen, ou au couvent, ce sont les buts de promenade. Nous pourrons aussi faire un jour une promenade, tandis que tu seras là, si cela te fait plaisir. Mais je crois que, provisoirement, tu as suffisamment à faire pour t’acclimater, et tu n’as pas besoin d’entreprendre autre chose.

Hans Castorp approuva. Il avait une cigarette à la bouche et les mains dans les poches de son pantalon. Il regarda ainsi la vieille petite dame russe si alerte, avec sa petite-nièce maigre, prendre place dans une voiture en compagnie de deux autres dames : c’étaient Maroussia et Mme Chauchat. Celle-ci avait mis un cache-poussière, avec une ceinture au dos, mais ne portait pas de chapeau. Elle s’assit à côté de la vieille dame, au fond de la voiture, tandis que les jeunes filles occupaient les places de strapontin. Toutes quatre étaient gaies et bavardaient continuellement dans leur langue comme désossée. Elles parlaient et riaient de la couverture trop étroite qu’elles se partageaient à grand’peine, des fruits confits russes que la grand’tante avait emportés dans une caissette garnie de coton et de dentelles en papier et qu’elle faisait déjà circuler. Hans Castorp distinguait avec intérêt l’organe voilé de Mme Chauchat. Comme toujours, lorsque cette femme nonchalante paraissait sous ses yeux, il se sentait à nouveau confirmé dans le sentiment de cette ressemblance qu’il avait cherchée un instant et qui avait surgi dans son rêve. Mais le rire de Maroussia, l’aspect de ses yeux ronds et bruns qui regardaient puérilement par-dessus le mouchoir qui cachait sa bouche, et par-dessus cette poitrine opulente qui ne semblait pas du tout être intérieurement malade, lui rappelait encore une autre chose bouleversante qu’il avait récemment observée, et il guigna donc, prudemment, et sans mouvoir la tête, vers Joachim. Non, Dieu merci ! sa figure n’était pas aussi tachetée que l’autre jour, ni ses lèvres aussi plaintivement déformées. Mais il regardait Maroussia dans une attitude et avec une expression des yeux qui n’avaient rien de militaire, qui apparaissaient au contraire si troubles et si oublieuses d’elles-mêmes que l’on était bien obligé de les reconnaître pour celles d’un civil. D’ailleurs, presque aussitôt, il se ressaisit et jeta un regard rapide vers Hans Castorp qui n’eut que le temps de détourner les yeux pour regarder n’importe où, en l’air. En même temps, il sentait son cœur battre, sans raison et de son propre chef, comme il le lui arrivait ici, bon gré mal gré.

Le reste du dimanche n’offrit rien d’exceptionnel, hormis peut-être les repas qui, faute de pouvoir être plus abondants que d’habitude, se distinguaient du moins par la délicatesse particulière des mets. (Pour le déjeuner, il y eut un chaud-froid de poulet garni d’écrevisses et de cerises coupées en deux ; avec la glace, des pâtisseries servies en de petits paniers en sucre filé, et ensuite encore de l’ananas frais). Le soir, après avoir bu sa bière, Hans Castorp sentit ses membres encore plus épuisés, plus frissonnants et plus lourds que les jours précédents ; il dit bonsoir à son cousin vers neuf heures, tira l’édredon jusque sous son manteau et s’endormit, comme assommé.

Mais le lendemain déjà, le premier lundi par conséquent que l’hospitant passait en haut, apporta une nouvelle modification périodique du programme de la journée : à savoir une de ces conférences que le docteur Krokovski faisait tous les quinze jours, dans la salle à manger, devant tout le public adulte, de langue allemande, et non moribond, du « Berghof ». Il s’agissait, comme Joachim l’apprit à son cousin, d’une suite régulière de cours, d’une sorte de vulgarisation scientifique sous le titre général : « L’amour, comme facteur pathogénique. » Ce divertissement didactique avait lieu après le deuxième déjeuner, et, comme Joachim lui apprit encore, il n’était pas admissible – ou du moins très mal vu – que l’on s’abstînt d’y assister. Aussi était-ce considéré comme une impertinence surprenante que Settembrini, bien qu’il sût l’allemand mieux que personne, n’assistât non seulement jamais aux conférences, mais encore se livrât sur leur compte aux remarques les plus désobligeantes. Quant à Hans Castorp, il était décidé à s’y rendre, tout d’abord, sans doute, par politesse, mais également par une curiosité non dissimulée. Auparavant, toutefois, il entreprit encore quelque chose de tout à fait maladroit et erroné : la fantaisie le prit de faire de son propre chef une grande promenade, ce dont il se ressentit plus fâcheusement qu’on ne l’eût jamais supposé.

– Cette fois, attention ! furent ses premières paroles lorsque, le matin, Joachim entra dans sa chambre. Je vois déjà que je ne peux pas continuer ainsi. J’en ai assez de l’existence horizontale ; le sang finit par s’endormir à ce régime. Pour toi, c’est naturellement tout autre chose, tu es en traitement, et je ne veux pas t’entraîner. Mais j’ai envie de faire aussitôt après le déjeuner une bonne promenade, si tu ne m’en veux pas ; j’irai où le hasard me conduira. J’emporte quelques provisions pour mon petit déjeuner, et me voilà indépendant. Nous verrons bien si je ne serai pas un autre homme lorsque je serai de retour.

– Bien, dit Joachim lorsqu’il se rendit compte que l’autre prenait au sérieux ce désir et ce projet. Mais n’exagère pas, je te le conseille. Ici, c’est autre chose que chez nous. Et sois de retour à l’heure pour la conférence.

En réalité, ce n’étaient pas que des raisons de bien-être qui avaient suggéré son projet au jeune Hans Castorp. Il lui semblait que sa tête échauffée, le mauvais goût qu’il sentait le plus souvent dans la bouche, et les battements arbitraires de son cœur, tenaient beaucoup moins aux difficultés de l’acclimatation, qu’à des choses comme la conduite du couple russe à côté de lui, les discours que prononçait à table cette Mme Stoehr, malade et sotte, la toux molle de l’homme du monde autrichien qu’il entendait tous les jours dans les corridors, les paroles de M. Albin, ses conjectures sur les rapports qu’entretenait cette jeunesse malade, l’expression du visage de Joachim lorsqu’il regardait Maroussia, et beaucoup d’autres observations qu’il avait faites. Il pensait qu’il serait bon d’échapper une bonne fois au cercle magique du « Berghof », de respirer profondément à l’air libre, et de se donner du mouvement, afin de savoir du moins, lorsqu’il se sentirait fatigué le soir, de quoi il l’était. Et, entreprenant, il se sépara donc de Joachim lorsque, après le déjeuner, celui-ci s’apprêta à l’exercice de la promenade réglementairement délimitée jusqu’au banc du ruisselet, pour, agitant sa canne, suivre son propre chemin en descendant par la route.

C’était un matin frais et couvert, aux environs de huit heures et demie. Comme il se l’était proposé, Hans Castorp aspira profondément l’air pur du matin, cette atmosphère fraîche et légère qui pénétrait sans peine, qui était sans humidité, sans teneur et sans souvenirs… Il franchit le cours d’eau et la voie étroite des rails, rencontra la route irrégulièrement bordée de maisons, mais la quitta aussitôt et s’engagea dans un sentier à travers les prés qui, après un court trajet à plat, montait obliquement et en pente assez raide le long du versant de droite. Cette montée réjouit Hans Castorp, sa poitrine se dilata, de la poignée de sa canne il repoussa son chapeau en arrière, et lorsque, arrivé à une certaine hauteur et regardant en arrière, il aperçut au loin le miroir du lac auprès duquel il était passé en arrivant, il se mit à chanter.

Il chantait les chansons dont il avait provision, toutes sortes de chansons sentimentales et populaires comme on les trouve dans les chansonniers d’étudiants et de sociétés de gymnastique, entre autres une chanson qui contenait ces lignes :

Que les bardes chantent l’amour et le vin

Mais encore plus souvent la vertu…

Il commença par la fredonner, puis finit par la chanter à haute voix et de toutes ses forces. Sa voix de baryton était dure, mais aujourd’hui il la trouvait belle, et chanter l’enthousiasmait de plus en plus.

Lorsqu’il avait entonné trop haut, il s’appliquait à des tons de fausset et sa voix de tête aussi lui semblait belle. Lorsque sa mémoire était à court, il se tirait d’affaire en accompagnant la mélodie de n’importe quels mots ou syllabes dépourvus de sens que, à la manière des chanteurs d’opéra, il prononçait en les modelant des lèvres et en roulant des gutturaux. Finalement, il en arriva même à improviser dans le texte comme dans la mélodie, et à accompagner sa production de gesticulations des bras, tel un acteur. Comme il était très pénible de chanter et de monter en même temps, son souffle bientôt se précipita et lui faisait de plus en plus défaut. Mais par idéalisme, par amour de la beauté du chant, il résista, et en poussant de fréquents soupirs, persévéra jusqu’au dernier souffle, jusqu’à ce que, complètement à court d’air, aveugle, le pouls battant, et n’ayant plus devant les yeux qu’un scintillement multicolore, il se laissât tomber sur un gros pin, victime soudain, après une exaltation si extrême, d’une mauvaise humeur pénétrante, d’un mal aux cheveux qui touchait au désespoir.

Lorsque, les nerfs tant bien que mal rétablis, il se leva pour reprendre sa promenade, sa nuque tremblait si vivement qu’en dépit de sa jeunesse, il branlait la tête exactement comme avait fait jadis le vieux Hans Lorenz Castorp. Lui-même se souvint cordialement de son grand-père défunt et, sans éprouver de répugnance pour ce travers, il se plut à imiter la manière dont le vieillard avait combattu ce tremblement en soutenant son menton.

Il monta plus haut encore, en zigzags. Le son des clarines l’attirait et il trouva le troupeau ; il paissait aux environs d’une chaumière, dont le toit était consolidé par des fragments de rocher. Deux hommes barbus vinrent à sa rencontre et se quittèrent au moment où il les approcha.

– Adieu donc et mille fois merci ! dit l’un à l’autre, d’une profonde voix gutturale, et il changea sa hache d’épaule, puis d’un pas fléchissant descendit entre les pins vers la vallée.

Qu’il avait résonné singulièrement dans la solitude cet « Adieu et mille fois merci » ; il avait touché comme une chose de rêve l’esprit de Hans Castorp, étourdi par le chant et la montée. Il le répéta doucement, en s’efforçant d’imiter l’accent guttural et solennellement maladroit du montagnard, puis il monta encore un bout de chemin au delà de la marcairie, car il s’agissait d’atteindre la limite des arbres ; mais, après un coup d’œil à sa montre, il renonça à son projet.

Il prit à gauche un sentier qui, d’abord plat, puis incliné, ramenait vers le bourg. Une forêt de conifères aux troncs hauts l’accueillit, et, tout en la traversant, il se reprit à chanter un peu, il est vrai avec précaution, et bien que ses genoux tremblassent dans la descente d’une manière encore plus inquiétante qu’auparavant. Mais, sortant du bois, il s’arrêta, surpris, devant la vue splendide qui s’offrait à lui : un paysage intimement isolé, d’une plasticité paisible et grandiose.

Dans son lit pierreux et plat, un torrent descendait le versant de droite, se déversait en écumant sur les blocs échelonnés en terrasses, puis coulait plus paisiblement vers la vallée, pittoresquement chevauché par une passerelle à la rampe simplement charpentée. Le fond de la vallée avait la couleur bleue des campanules dont les plantes frutescentes foisonnaient. De graves pins, géants et de stature régulière, se trouvaient isolés, ou par groupes, dans le fond du ravin, ainsi que sur les pentes, et l’un d’entre eux, au bord du torrent, plongeant dans le versant des racines obliques, se dressait, penché et bizarre, à travers l’image. Sur cette lointaine et belle retraite régnait une solitude pleine de rumeurs. De l’autre côté du torrent, Hans Castorp avisa un banc.

Il franchit le sentier et s’assit, pour se laisser distraire par l’aspect de la chute d’eau, de l’écume mobile, pour prêter l’oreille à ce bruissement idylliquement bavard, uniforme et cependant plein d’une variété intérieure ; car Hans Castorp aimait le murmure de l’eau autant que la musique, et, peut-être, davantage encore. Mais à peine se fut-il installé commodément qu’il fut pris d’un saignement de nez si soudain qu’il ne réussit pas à mettre son costume complètement à l’abri. Le saignement était violent, persistant, et l’obligea durant une bonne demi-heure à aller et venir sans cesse entre le banc et le torrent, pour rincer son mouchoir, aspirer de l’eau, et s’étendre de nouveau à plat sur le siège du banc, le mouchoir humide posé sur le nez. Il resta ainsi étendu lorsque le sang fut enfin tari, demeura tranquille, les mains croisées derrière la tête, les genoux pliés, les yeux clos, les oreilles pleines de bourdonnements, ne se sentant pas mal, mais plutôt apaisé par cette saignée abondante, et dans un état de vitalité singulièrement diminuée ; car, lorsqu’il avait expiré l’air, pendant longtemps il n’éprouvait pas le besoin d’en aspirer à nouveau, mais, le corps immobilisé, laissait tranquillement son cœur battre un certain nombre de coups avant de reprendre haleine, tardivement et paresseusement.

Il arriva alors qu’il se trouva tout à coup reporté dans ce lointain état d’âme qui était à l’origine d’un certain songe modelé d’après ses impressions les plus récentes et qu’il avait fait voici quelques nuits. Mais il fut ravi si puissamment, si complètement dans cet autrefois et dans ce là-bas, qu’on eût dit qu’un corps inanimé gisait, en haut, sur le banc, à côté du torrent, tandis que le véritable Hans Castorp était debout, très loin, en un temps et dans un entourage passés, dans une situation osée et singulièrement enivrante malgré sa simplicité.

Il était âgé de treize ans, élève de troisième, un gamin en culotte courte, et causait dans le préau avec un autre gamin, à peu près du même âge, mais appartenant à une autre classe : conversation que Hans Castorp avait engagée assez arbitrairement et qui le réjouit au plus haut point, bien que, à cause de son objet précis et nettement délimité, elle ne pût être que très brève. C’était la récréation entre l’avant-dernière et la dernière leçon, entre le cours d’histoire et celui de dessin pour la classe de Hans Castorp. Dans la cour qui était pavée de briques rouges et séparée de la rue par un mur couvert de bardeaux et pourvu de deux portails, les élèves allaient et venaient en rangées, étaient debout en groupes, s’appuyaient, à moitié assis, aux encorbellements émaillés du bâtiment. Les voix bourdonnaient. Un professeur en chapeau mou surveillait le mouvement tout en mordant dans un sandwich.

Le collégien avec lequel Hans Castorp causait s’appelait Hippe, et son prénom était Pribislav. Détail curieux, l’r de ce prénom se prononçait ch : il fallait dire Pchibislav, et cet étrange prénom ne s’accordait pas mal avec son extérieur qui n’était pas très ordinaire, mais plutôt un peu exotique. Hippe, fils d’un historien et professeur du lycée, élève modèle par conséquent, et déjà plus avancé d’une classe que Hans Castorp, bien qu’à peine plus âgé que lui, était originaire du Mecklembourg, et sa personne était évidemment le produit d’un ancien mélange de races, d’un alliage de sang germanique et wendo-slave, ou d’une combinaison analogue. Sans doute était-il blond (ses cheveux étaient coupés à ras sur son crâne rond). Mais ses yeux gris bleu ou bleu gris – c’était une couleur un peu indéterminée et équivoque – étaient d’une forme particulière, étroite et, à en juger de près, même un peu oblique, et en dessous saillaient ses pommettes bien marquées. Dans l’ensemble, une physionomie qui, dans son cas, n’avait rien de grimaçant, qui, au contraire, n’avait rien que de sympathique, mais qui avait suffi à lui valoir parmi ses camarades le surnom de : « le Tartare ». D’ailleurs, Hippe portait déjà des pantalons longs et une vareuse bleue boutonnée jusqu’au cou et tendue dans le dos, sur le col de laquelle on apercevait quelques pellicules.

Mais le fait est que Hans Castorp avait depuis longtemps déjà distingué ce Pribislav, que dans ce grouillement connu et inconnu de la cour du collège il l’avait élu, qu’il s’intéressait à lui, le suivait des yeux, et doit-on dire ? l’admirait, ou, de toutes façons, le considérait avec un intérêt tout particulier ; déjà, sur le chemin de l’école, il se réjouissait de pouvoir l’observer dans ses rapports avec ses compagnons de classe, de le voir parler ou rire, et de distinguer de loin sa voix qui était agréablement voilée et un peu rauque. S’il faut admettre qu’il n’y avait pas de raison suffisante à cet intérêt, sauf, peut-être, ce prénom païen, cette qualité d’élève modèle (qui dans tous les cas n’y était pour rien), ou enfin ces yeux de Tartare – des yeux qui, parfois, lors de certains regards obliques qui n’étaient dirigés sur rien, se fondaient en une sorte d’obscurité voilée – il n’en est pas moins vrai que, d’ailleurs, Hans Castorp se souciait fort peu de justifier intellectuellement ses sensations, voire de leur trouver un nom. Sans doute, ne pouvait-on pas parler d’amitié, puisqu’il ne « connaissait » même pas Hippe. Mais rien, en somme, ne l’obligeait à donner un nom à ses sentiments, puisqu’il ne pouvait pas lui arriver d’avoir à parler d’un sujet qui s’y prêtait aussi peu. Et en second lieu, un mot signifie sinon critique, du moins définition, c’est-à-dire classement dans l’ordre du connu et de l’habituel, tandis que Hans Castorp était pénétré de la conviction inconsciente qu’un trésor intérieur comme celui-ci devait être à jamais gardé à l’abri de cette définition et de cette classification.

Mais quoi qu’il en soit, bien ou mal justifiées, ces sensations si éloignées d’une expression et d’une communication quelconques, étaient en tout cas d’une vitalité telle que Hans Castorp, depuis un an déjà – depuis un an environ, car il n’était pas possible de situer avec exactitude leur origine – les nourrissait en silence, ce qui témoignait tout au moins de la fidélité et de la constance de son caractère, si l’on réfléchit à la quantité formidable de temps qu’une année représente à cet âge. Malheureusement, les mots qui désignent des traits de caractère ont toujours la portée morale d’un jugement, soit dans le sens d’un éloge, soit dans le sens d’un blâme, bien qu’ils aient ces deux aspects. La « fidélité » de Hans Castorp, dont il ne se prévalait d’ailleurs pas particulièrement, consistait, à en juger sans émettre d’appréciation, en une certaine lourdeur, lenteur et obstination de ses sentiments, en un état d’âme essentiellement conservateur qui lui faisait paraître les situations et les circonstances de la vie d’autant plus dignes qu’on s’y attachât et qu’on les perpétuât, que leur durée avait été plus longue. Aussi inclinait-il à croire à la durée infinie de l’état dans lequel lui-même se trouvait justement, ne l’en estimait que davantage, et n’était nullement impatient de changement. Ainsi s’était-il habitué de tout cœur à ses rapports discrets et distants avec Pribislav Hippe, et il les tenait au fond pour un élément durable de son existence. Il aimait les états d’âme que lui procuraient ces rencontres, l’attente de savoir si l’autre passerait aujourd’hui près de lui, le regarderait, les satisfactions silencieuses et délicates dont le comblait son secret, et même les déceptions qui en découlaient, et dont la plus grande était que Pribislav « manquât la classe », car la cour alors était vide, la journée privée de toute saveur, mais l’espoir demeurait.

Ceci dura un an, jusqu’au point culminant de l’aventure, puis cela dura une année encore, grâce à la fidélité conservatrice de Hans Castorp, et ensuite cela cessa, sans qu’il éprouvât davantage le relâchement et la dissolution des liens qui l’attachaient à Pribislav Hippe, qu’il ne s’était rendu compte auparavant de leur formation. Par suite du déplacement de son père, Pribislav quitta également le lycée et la ville ; mais de cela Hans Castorp s’aperçut à peine ; déjà il l’avait oublié. On peut dire que l’image du « Tartare » était entrée insensiblement dans son existence, en se dégageant d’un brouillard, qu’elle avait acquis de plus en plus de netteté et de relief, jusqu’en cet instant de la proximité et de la présence corporelle la plus forte, certain jour dans le préau, que pendant quelque temps elle était ainsi demeurée au premier plan, et qu’ensuite, peu à peu, elle s’était effacée et évanouie, sans la tristesse des adieux, dans les brouillards.

Mais cet instant, cette situation osée et aventureuse dans laquelle Hans Castorp se trouvait en ce moment replacé, cette conversation, une véritable conversation avec Pribislav Hippe, s’était produite de la façon suivante. C’était l’heure de la leçon de dessin, et Hans Castorp remarqua qu’il n’avait pas de crayon sur lui. Tous ses compagnons de classe avaient besoin du leur ; mais parmi les élèves des autres classes ne pouvait-il pas s’adresser à tel ou tel de ceux qu’il connaissait pour leur emprunter un crayon ? De tous, lui parut-il, Pribislav lui était le mieux connu, c’était à lui qu’il touchait de plus près, à qui en silence il avait déjà eu si souvent affaire. Et en un joyeux élan de son être il résolut de saisir cette occasion – il appelait cela une occasion – de demander un crayon à Pribislav. Il lui échappait que c’était là une singulière équipée, puisque en somme il ne connaissait pas du tout Hippe, ou du moins il écarta cette considération, aveuglé par une étrange audace. Et voici que, dans le tumulte de la cour pavée de briques, il se trouva réellement devant Pribislav Hippe, et qu’il lui dit :

– Excuse-moi, peux-tu me prêter un crayon ?

Et Pribislav le regarda de ses yeux de Tartare au-dessus des pommettes saillantes et lui parla de sa voix agréablement rauque, sans s’étonner, ou du moins sans paraître étonné.

– Volontiers, dit-il. Mais il faut que tu me le rendes sans faute après la leçon.

Et il tira son crayon de sa poche : un porte-crayon argenté avec un anneau que l’on devait remonter pour que le crayon verni en rouge sortît de sa gaine de métal. Il expliqua le mécanisme très simple, tandis que leurs deux têtes étaient penchées au-dessus.

– Mais ne le casse pas, dit-il encore.

– Quelle idée ! Comme si Hans Castorp avait par hasard eu l’intention de ne pas rendre le crayon, ou de l’abîmer.

Puis ils se regardèrent en souriant, et comme il n’y avait plus rien à dire, ils se tournèrent d’abord les épaules, puis le dos, et s’en furent.

Ce fut tout. Mais Hans Castorp, de sa vie, n’avait jamais été plus joyeux que pendant cette leçon de dessin, en dessinant avec le crayon de Pribislav Hippe, – ayant par surcroît la perspective de le remettre de nouveau à son possesseur, ce qui résultait naturellement de ce qui avait précédé, et était en quelque sorte un don supplémentaire et gracieux qui lui était fait. Il prit la liberté de tailler légèrement le crayon et il conserva trois ou quatre des rognures laquées de rouge qui tombèrent, durant presque toute une année, dans un tiroir intérieur de son pupitre, – personne, s’il les eût aperçues, n’eût soupçonné de quelle importance elles étaient. D’ailleurs, la restitution s’opéra dans les formes les plus simples, ce qui était tout à fait selon l’esprit de Hans Castorp, et ce dont il se prévalut même tout particulièrement, blasé et gâté qu’il était par ses rapports intimes avec Hippe.

– Voilà, dit-il, merci bien !

Et Pribislav ne dit rien du tout, ne fit que contrôler rapidement le mécanisme et glissa le crayon dans sa poche…

Ensuite ils ne parlèrent plus jamais l’un à l’autre, mais cette unique fois cela était quand même arrivé, grâce à l’esprit entreprenant de Hans Castorp.

Il ouvrit les yeux, troublé par la profondeur de son absence. « Je crois que j’ai rêvé, pensa-t-il. Oui, c’était Pribislav. Depuis longtemps je n’ai plus pensé à lui. Que sont devenues les rognures de crayon ? Le pupitre est au grenier, chez mon oncle Tienappel. Elles doivent encore être dans le tiroir intérieur à gauche. Je ne les en ai jamais retirées. Je n’ai même pas eu l’intention de les jeter… C’était Pribislav en chair et en os, je n’aurais pas cru que je le reverrais jamais aussi nettement. Comme il lui ressemblait bizarrement, – à cette femme, ici. C’est donc pour cela que je m’intéresse tant à elle ? Ou peut-être aussi, est-ce pour cela que je me suis si vivement intéressé à lui ? Sottises ! Jolies sottises ! Il est d’ailleurs temps que je parte, et le plus vite possible. »

Néanmoins, il restait encore étendu, songeant et se souvenant. Puis il se redressa :

– Adieu donc et mille fois merci ! dit-il, et tout en souriant il eut des larmes aux yeux.

Sur ce il voulut se mettre en route ; mais, le chapeau et la canne à la main, il s’assit encore une fois rapidement, car il s’était aperçu que ses genoux ne le portaient pas très solidement. « Holà ! pensa-t-il, je crois que cela n’ira pas tout seul. Et pourtant je dois être à onze heures précises dans la salle à manger pour la conférence. Les promenades ici ont du beau, mais comportent aussi leurs difficultés, semble-t-il. Avec tout ça, je ne puis pas rester ici. Je suis simplement un peu ankylosé d’être resté étendu ; en me donnant du mouvement cela ira mieux. » Et il essaya encore une fois de se mettre sur pieds et comme il fit un sérieux effort, il y réussit.

N’importe, ce fut un pitoyable retour après ce départ orgueilleux. Plusieurs fois il dut se reposer au bord du chemin lorsque les palpitations irrégulières de son cœur lui coupaient la respiration. Il sentait alors son visage pâlir et une sueur froide perler sur son front. Pitoyablement il peina pour descendre les zigzags ; mais lorsque, à proximité du Casino, il atteignit la vallée, il sentit nettement et clairement qu’il n’aurait plus les moyens de franchir par ses propres moyens le long trajet jusqu’au « Berghof », et comme il n’y avait pas de tramways, et qu’aucune voiture de louage n’apparaissait, il pria un voiturier qui conduisait un camion chargé de caisses vides, de le laisser monter. Dos à dos avec le cocher, laissant pendre les jambes hors de la voiture, considéré par les passants avec un intérêt étonné, balancé et hochant la tête dans son demi-sommeil, cahoté par les secousses du véhicule, il poursuivit son chemin, descendit près du passage à niveau, paya sans voir si c’était trop ou pas assez, et monta en hâte le chemin du sanatorium.

– Dépêchez-vous, Monsieur ! lui dit le portier français. La conférence de M. Krokovski vient de commencer.

Ayant jeté au vestiaire chapeau et canne, Hans Castorp se glissa avec des précautions hâtives, la langue entre les dents, par la porte vitrée entr’ouverte de la salle à manger, où les pensionnaires étaient assis en rangs sur des chaises, tandis que, à droite, sur le côté étroit, le docteur Krokovski, en redingote, debout derrière une table couverte d’une nappe et garnie d’une carafe d’eau, parlait.

ANALYSE

Une place libre, dans un coin voisin de la porte, heureusement attira son regard. Il s’y faufila discrètement et se donna l’air d’être assis là depuis toujours. Le public, suspendu avec l’attention des premières minutes aux lèvres du docteur Krokovski, prit à peine garde à lui ; c’était heureux, car son aspect était effrayant. Sa figure était pâle comme un linge, et son costume taché de sang, de sorte qu’il ressemblait à un assassin venant droit du lieu de son crime. La dame qui était assise devant lui, tourna la tête, il est vrai, et l’examina de ses yeux étroits. C’était Mme Chauchat ; il la reconnut avec une sorte d’irritation. Du diable encore une fois ! Ne le laisserait-on donc jamais en paix ? Il avait cru être assis tranquillement, comme parvenu au but, et pouvoir se reposer quelque peu, et voici qu’il était justement nez à nez avec cette femme ! Hasard qui, en d’autre circonstances, l’eût peut-être réjoui, – mais fatigué et épuisé comme il l’était, qu’est-ce que cela pouvait lui faire ? Ce n’était que de nouvelles exigences imposées à son cœur, et cela le tiendrait en haleine durant toute la conférence. Elle l’avait regardé exactement comme par les yeux de Pribislav, elle avait regardé sa figure et les taches sur son costume, avec une insistance assez dénuée d’égards, ainsi qu’il convenait à une femme qui faisait claquer les portes. Comme elle se tenait mal ! Pas du tout comme les femmes dans les milieux familiers à Hans Castorp qui, le dos droit, tournaient la tête vers leur voisin de table, en parlant du bout des lèvres. Mme Chauchat était affaissée ; elle se laissait aller. Son dos était rond, elle laissait pendre ses épaules en avant et penchait de plus sa tête, de telle sorte que la vertèbre saillait à la nuque le décolletage de la blouse blanche. Pribislav aussi avait tenu la tête de la même manière ; c’était, il est vrai, un élève modèle qui avait vécu en tout bien et tout honneur (bien que ce ne fût pas justement la raison pour laquelle Hans Castorp lui avait emprunté le crayon), tandis qu’il était clair et évident que la tenue négligente de Mme Chauchat, sa manière de claquer des portes, le sans-gêne de son regard étaient en relation avec sa maladie, voire même que s’y traduisaient cette licence, ces avantages incalculables, mais pas précisément honorables dont M. Albin s’était vanté…

Les pensées de Hans Castorp se troublèrent, tandis qu’il regardait le dos indolent de Mme Chauchat, elles cessèrent d’être des pensées et devinrent une rêverie dans laquelle le baryton traînant du docteur Krokovski faisait comme de très loin résonner son à la sonorité assourdie. Mais le silence de la salle, la profonde attention qui semblait tenir tout le monde sous le charme, s’empara de lui et l’éveilla littéralement de sa confuse rêverie. Il regarda autour de lui… À côté de lui était assis le pianiste au cheveu rare ; la tête dans la nuque, il prêtait l’oreille, la bouche ouverte et les bras croisés. L’institutrice, Mlle Engelhart, plus loin, avait des yeux avides et des taches rouges sur les deux joues, ardeur que l’on retrouvait sur les visages des autres dames ; Hans Castorp la remarqua également sur celui de Mme Salomon, là-bas, à côté de M. Albin, et de la femme du brasseur, Mme Magnus, celle-là même qui perdait de l’albumine. Sur la figure de Mme Stoehr, un peu plus loin en arrière, se peignait une expression d’exaltation si extravagante et si stupide que c’était pitié, tandis que Mlle Lévi, au teint d’ivoire, les yeux mi-clos et les mains reposant à plat sur ses genoux, eût absolument ressemblé à une morte si sa poitrine ne s’était pas levée aussi fortement et aussi régulièrement, ce qui fit penser Hans Castorp à une figure de cire féminine qu’il avait vue autrefois dans un musée et qui aurait eu un ressort mécanique dans la poitrine. Plusieurs pensionnaires portaient la main creuse à l’oreille, ou du moins esquissaient ce geste, en tenant leur main levée à moitié chemin de leur oreille, comme si leur geste avait été figé par leur excès d’attention. Le procureur Paravant, un homme brun, d’une apparence robuste, frappait même de l’index des petits coups sur son oreille pour la faire mieux entendre, puis l’ouvrait de nouveau vers le flot de paroles du docteur Krokovski.

De quoi donc parlait le docteur Krokovski ? Quelles pensées était-il en train de développer ? Hans Castorp rassembla ses idées pour en saisir le fil, ce à quoi il ne réussit pas aussitôt parce qu’il n’avait pas entendu le commencement et qu’en réfléchissant au dos indolent de Mme Chauchat il avait manqué la suite. Il était question d’une puissance… de cette puissance, bref, c’était la puissance de l’amour dont il s’agissait. Bien entendu ! Le sujet était indiqué dans le titre général du cycle de conférences, et de quoi d’autre le docteur Krokovski eût-il pu parler puisque tel était son domaine ? Il est vrai que c’était assez étrange pour lui d’assister tout à coup à un cours sur l’amour, alors qu’on n’avait jamais traité devant lui que de choses comme le mécanisme des transmissions à bord des navires. Comment s’y prenait-on pour traiter en plein jour, et le matin encore, devant des dames et des messieurs, un sujet aussi épineux et confidentiel ? Le docteur Krokovski le traitait en un style mi-poétique mi-doctoral, avec une sécheresse toute scientifique, mais en même temps sur un ton vibrant et chantant qui semblait quelque peu étrange au jeune Hans Castorp, bien que ceci pût précisément être l’explication des joues brûlantes des dames et des gestes des messieurs. En particulier, l’orateur employait le mot « amour » dans un sens légèrement variable, de sorte que l’on ne savait jamais bien où l’on en était et s’il signifiait un sentiment pieux ou une passion charnelle, ce qui causait comme une impression de mal de mer. Jamais de sa vie Hans Castorp n’avait entendu prononcer ce mot autant de fois d’affilée qu’ici et aujourd’hui, et, lorsqu’il y réfléchissait, il lui semblait que lui-même ne l’avait jamais prononcé, ni entendu dans une bouche étrangère. Ce pouvait être une erreur. Quoi qu’il en soit, il ne lui semblait pas que ce mot gagnât à être aussi souvent répété. Au contraire, ces deux syllabes finirent par lui paraître très répugnantes, elles étaient associées à une image comme de lait mouillé, quelque chose de blanc bleuâtre, de douceâtre, surtout en comparaison avec toutes les choses corsées que débitait là-dessus le docteur Krokovski. Car ceci du moins était évident que l’on pouvait dire des choses osées sans mettre les gens en fuite, pourvu que l’on s’y prît comme lui. Il ne se bornait nullement à débiter des choses généralement connues, mais communément passées sous silence, avec une sorte de cadence enivrante ; il détruisait des illusions, il rendait impitoyablement hommage à la connaissance, il ne laissait pas de place pour une foi sentimentale en la dignité des cheveux d’argent et à la pureté angélique de la frêle enfant. D’ailleurs, il portait, avec la redingote, son col mou rabattu et ses sandales sur les chaussettes grises, ce qui donnait une impression de conviction et d’idéalisme, mais n’en effraya pas moins Hans Castorp. Tout en appuyant, à l’aide de livres et de feuillets épars sur sa table, ses développements sur toutes sortes d’exemples et d’anecdotes, et en récitant même plusieurs fois des vers, le docteur Krokovski traita de formes effrayantes de l’amour, de variétés bizarres, pitoyables et lugubres de sa nature et de sa toute-puissance. De tous les instincts naturels, il était le plus chancelant et le plus menacé, inclinant profondément à l’égarement funeste et à la perversion, et cela n’avait rien d’étonnant. Car cette puissante impulsion n’était rien de simple, elle était de nature infiniment composite, et, – si légitime qu’elle apparaisse en général, – composée entièrement de perversions. Mais dès lors que, poursuivit le docteur Krokovski, dès lors que, très équitablement, on se refusait à conclure de l’absurdité des parties à l’absurdité du tout, on était incontestablement contraint de faire bénéficier de la légitimité de l’ensemble, sinon complètement, du moins en partie, les déformations particulières. C’était une exigence de la logique et il priait ses auditeurs de s’en pénétrer. C’était des résistances morales et des correctifs, des instincts de convenance et d’ordre, d’une espèce qu’il était presque tenté de dire bourgeoise, dont les effets compensateurs et limitateurs fondaient les parties différentes en un tout régulier et utile – développement malgré tout fréquent et heureux, mais dont le résultat, comme le docteur Krokovski ajouta un peu dédaigneusement, ne regardait pas le médecin et le penseur. Mais dans un autre cas il ne réussissait pas, ce développement ne voulait ni ne devait réussir, et qui donc pourrait dire, demanda le docteur Krokovski, si ce n’était pas peut-être là le cas le plus élevé et le plus précieux quant à l’âme ? Car, en ce cas, une tension exceptionnelle, une passion qui dépassait les ordinaires mesures bourgeoises, était propre à ces deux groupes de forces, le besoin d’amour ainsi que les instincts adverses, parmi lesquels il fallait particulièrement nommer la pudeur et le dégoût ; et, menée dans les tréfonds de l’âme, cette lutte empêchait cet isolement, cette stabilisation et cette moralisation des instincts errants qui conduisaient à l’harmonie usuelle, à la vie amoureuse réglementaire. Ce combat entre les puissances de la chasteté et de l’amour, – car c’est bien de cela qu’il s’agissait, – comment se terminait-il ? Il se terminait apparemment par la victoire de la chasteté, de la crainte, des convenances. Le dégoût pudibond, un tremblant besoin de pureté comprimaient l’amour, le ligotaient dans les ténèbres, ne laissaient qu’en partie ces revendications confuses pénétrer dans la conscience et se manifester par des actes. Mais cette victoire de la chasteté n’était qu’une victoire apparente, qu’une victoire à la Pyrrhus, car le commandement de l’amour ne se laissait pas bâillonner, ne se laissait pas violenter, l’amour opprimé n’était pas mort, il vivait, dans la profondeur de son secret il continuait de tendre vers son accomplissement, il brisait le cercle magique de la chasteté et reparaissait, encore que sous une forme transformée et méconnaissable. Et quels étaient donc la forme et le masque sous lesquels l’amour non admis et refoulé reparaissait ? Ainsi interrogea le docteur Krokovski, et il regarda le long des rangs comme s’il attendait sérieusement une réponse de ses auditeurs. Mais c’était à lui-même encore de dire cela après qu’il avait déjà dit tant de choses. Personne en dehors de lui ne le savait, mais certainement il saurait encore cela, on le voyait à sa figure. Avec ses yeux ardents, avec sa pâleur de cire et sa barbe noire, avec ses sandales de moine sur ses chaussettes grises, il semblait lui-même symboliser en personne le combat entre la chasteté et la passion, dont il avait parlé. Du moins, était-ce l’impression de Hans Castorp tandis que, comme tout le monde, il attendait avec la plus grande impatience d’apprendre sous quelle forme l’amour refoulé reparaissait. Les femmes respiraient à peine. Le procureur Paravant, de nouveau, secoua rapidement son oreille pour que, à l’instant décisif, elle fût ouverte et prête à accueillir la réponse. Puis le docteur Krokovski dit : « Sous la forme de la maladie. » Le symptôme de maladie était une activité amoureuse déguisée et toute maladie était de l’amour métamorphosé.

À présent on le savait, encore que tous ne sussent peut-être pas l’apprécier. Un soupir parcourut la salle, et le procureur Paravant approuva de la tête d’un air significatif, tandis que le docteur Krokovski continuait à développer sa thèse. Hans Castorp, de son côté, baissait la tête pour réfléchir à ce qu’il avait entendu et se demander s’il l’avait compris. Mais mal exercé comme il l’était, à de telles séquences de pensées, et de plus peu propre à la réflexion par suite de sa promenade malencontreuse, son attention était facile à détourner, et fut aussitôt détournée par ce dos devant lui, et le bras qui le prolongeait, qui se levait et se repliait en arrière, pour soutenir par en bas les cheveux nattés, juste devant les yeux de Hans Castorp.

C’était oppressant d’avoir cette main si près des yeux : il fallait la considérer, qu’on le voulût ou non, l’étudier avec toutes ses tares et ses particularités humaines, comme si on la voyait à travers une loupe. Non, elle n’avait absolument rien d’aristocratique, cette main d’écolière trop ramassée, avec ses ongles coupés tant bien que mal. (On n’était même pas sûr que l’extérieur des doigts fût absolument propre, et la peau à côté des ongles était rongée, cela ne pouvait faire aucun doute.) La bouche de Hans Castorp se plissa, mais ses yeux restèrent suspendus à la main de Mme Chauchat et un vague demi-souvenir lui traversa l’esprit de ce que le docteur Krokovski avait dit des résistances bourgeoises qui s’opposaient à l’amour… Le bras était plus beau, ce bras mollement replié derrière la tête, et qui était à peine vêtu, car l’étoffe de la manche était plus mince que celle de la blouse, – c’était la gaze la plus légère, – de sorte que le bras n’en était que radieusement auréolé, et qu’il eût probablement été moins gracieux sans ce voile. Il était à la fois délicat et plein, – et frais, se disait-on. En ce qui le concernait, il ne pouvait être évidemment question d’aucune espèce de résistance bourgeoise.

Hans Castorp rêvait, le regard suspendu au bras de Mme Chauchat. Comme les femmes s’habillaient ! Elles montraient ceci et cela de leur nuque et de leur gorge, elles transfiguraient leurs bras par une gaze transparente… Elles faisaient cela dans le monde entier pour exciter notre désir nostalgique. Mon Dieu, la vie était belle ! Elle était belle, grâce précisément à des choses aussi naturelles que ce fait que les femmes s’habillaient d’une manière séduisante, – car c’était tout naturel, évidemment, c’était si usuel et si généralement admis qu’on y pensait à peine, qu’on le tolérait inconsciemment et sans en faire grand état. Mais on devait y penser, estima Hans Castorp en lui-même, pour prendre vraiment plaisir à la vie, et se rendre compte que c’était là une organisation délicieuse et au fond presque féerique. Il est bien entendu que c’était en vue d’un but certain que les femmes avaient le droit de s’habiller d’une manière délicieuse et féerique, sans pour cela contrevenir à la bienséance ; il s’agissait de la prochaine génération, de la reproduction de l’espèce humaine, parfaitement ! Mais quoi, lorsque la femme était intérieurement malade, lorsqu’elle n’était pas du tout faite pour la maternité – alors quoi ? Avait-ce un sens qu’elle portât des manches de gaze pour rendre les hommes curieux de son corps, de son propre corps intérieurement miné ? Cela n’avait évidemment pas de sens, et cela eût dû, en somme, passer pour malséant et être interdit. Car s’intéresser à une femme malade, c’était au fond aussi peu raisonnable pour un homme que… mon Dieu, que jadis l’intérêt silencieux que Hans Castorp avait éprouvé pour Pribislav Hippe. Une comparaison stupide, un souvenir quelque peu pénible. Mais elle s’était présentée à son esprit sans qu’il fût intervenu et sans qu’il l’eût appelée. D’ailleurs, ses réflexions rêveuses furent interrompues en ce point, principalement parce que son attention fut de nouveau attirée par le docteur Krokovski qui avait élevé la voix d’une manière frappante. Vraiment, il était là, debout, les bras ouverts et la tête penchée obliquement, derrière sa petite table, et malgré sa redingote, il ressemblait presque au Seigneur Jésus-Christ sur sa croix !

Auteurs::

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer