Nous revenons ici sur des considérations que nous avons déjà amorcées plus haut et qui tendraient à cette supposition qu’une altération de la vie personnelle par l’époque, est capable d’influencer véritablement l’organisme physique de l’homme. Comment Hans Castorp n’aurait-il pas respecté le travail ? C’eût été contre nature. Les circonstances devaient le lui faire apparaître comme une chose éminemment respectable ; au fond il n’y avait rien de respectable en dehors du travail, il était le principe devant lequel on s’affirmait, ou devant lequel on se révélait insuffisant, c’était l’absolu de l’époque. Son respect pour le travail était de nature religieuse et, autant qu’il s’en rendît compte, indiscutable. Mais une autre question était de savoir s’il l’aimait ; car cela, il ne le pouvait pas, si profond que fût son respect, pour la simple raison qu’il ne lui réussissait pas. Un travail soutenu irritait ses nerfs, l’épuisait rapidement, et il reconnaissait ouvertement qu’en somme il aimait mieux le temps libre, le temps sur lequel ne pesait aucun des poids en plomb d’un labeur pénible, le temps qui eût été devant lui, libre et non pas jalonné par des obstacles qu’il s’agissait de vaincre en grinçant des dents. Cette contradiction dans son attitude à l’égard du travail avait, somme toute, besoin d’être résolue. Fallait-il supposer que son corps ainsi que son esprit – d’abord l’esprit et par lui le corps – eussent été plus joyeusement disposés et plus endurants au travail si, au fond de son âme, où lui-même ne voyait pas clair, il avait pu croire au travail comme à une valeur absolue et comme à un principe qui répondait de lui-même, et se tranquilliser par cette pensée ? Nous ne soulevons pas ici la question de savoir s’il était médiocre ou mieux que médiocre, question à laquelle nous ne voulons pas répondre brièvement. Car nous ne nous considérons nullement comme l’apologiste de Hans Castorp et nous émettons la supposition que le travail dans sa vie le gênait tout simplement dans sa jouissance paisible des Marie Mancini.
En ce qui le concerne, il ne fut pas reconnu apte au service militaire. Son être intime y répugnait et sut l’empêcher. Il était possible aussi que le major Dr Eberding, qui fréquentait la villa du chemin de Harvestud, eût entendu dire en passant au consul Tienappel, que le jeune Castorp éprouverait l’obligation de porter les armes comme un obstacle gênant au développement de ses études universitaires commencées hors les murs.
Son cerveau qui travaillait lentement et tranquillement, d’autant plus que Hans Castorp conserva même hors Hambourg l’habitude calmante du déjeuner au porter, se remplissait de géométrie analytique, de calcul différentiel, de mécanique, de projection et de graphostatique ; il calculait le déplacement chargé et non chargé, la stabilité, le chargement des soutes et le métacentre, encore qu’il lui en coûtât parfois. Ses dessins techniques, ses épures de couples, ses tracés de lignes de flottaison et ses sections longitudinales n’étaient pas tout à fait aussi bonnes que sa représentation picturale de la Hansaen haute mer, mais dès qu’il s’agissait d’étayer une vue abstraite par une représentation plus accessible aux sens, de laver des ombres à l’encre de Chine et de colorier des coupes transversales de couleurs indiquant les matériaux, Hans Castorp surpassait en adresse la plupart de ses compagnons.
Lorsqu’il rentrait en vacances, très propre, très bien habillé, avec une petite moustache d’un blond roux dans son visage somnolent de jeune patricien, et apparemment sur la voie de situations très considérables, les gens qui s’occupaient des affaires municipales – et c’est la majorité dans un État municipal qui se régit lui-même – ses concitoyens donc, l’examinaient d’un œil curieux en se demandant quel rôle officiel le jeune Castorp jouerait quelque jour. Il avait des traditions, son nom était ancien et bon, et un jour ou l’autre, c’était presque certain, il faudrait compter avec sa personne comme avec un facteur politique. Alors il serait électeur ou élu, et légiférerait, participerait dans l’exercice de sa charge honorifique aux soucis de la souveraineté, appartiendrait à une commission des finances, d’administration, ou peut-être d’architecture, et sa voix serait écoutée et comptée avec les autres. On pouvait être curieux de savoir à quel parti il adhérerait un jour, le jeune Castorp. Les apparences pouvaient être trompeuses, mais somme toute il avait tout à fait l’air que l’on n’avait pas lorsque les démocrates pouvaient compter sur vous, et la ressemblance avec son grand-père était évidente. Peut-être tiendrait-il de celui-ci et deviendrait-il un frein, un élément conservateur. C’était bien possible, et le contraire aussi pouvait être vrai. Car, finalement, il était ingénieur, un futur constructeur de bateaux, un homme du commerce mondial et de la technique. Il était donc possible que Hans Castorp se mêlât aux radicaux, qu’il se posât en homme d’action, en destructeur profane de vieux édifices et de beaux paysages, libre d’attaches comme un Juif, sans piété comme un Américain, aimant mieux rompre sans égards avec des traditions dignement transmises, et précipiter l’État vers des expériences de casse-cou, qu’envisager un développement circonspect des conditions de vie données et naturelles, cela aussi on pouvait l’imaginer. Aurait-il dans le sang de juger que Leurs Révérences très sages, devant qui le double poste de garde de l’Hôtel de Ville présentait les armes, savaient tout mieux que les autres, ou serait-il disposé à soutenir les citoyens de l’opposition ? Dans ses yeux bleus, sous ses sourcils d’un blond roux, on ne pouvait lire aucune réponse à toutes ces questions posées par des concitoyens curieux, et lui-même, sans doute n’eût su en donner, lui, Hans Castorp, cette page encore vierge.
Lorsqu’il entreprit le voyage au cours duquel nous l’avons rencontré, il était dans sa vingt-troisième année. Il avait derrière lui quatre semestres d’études à l’École Polytechnique de Dantzig et quatre autres semestres qu’il avait passés aux Universités techniques de Brunchvig et de Carlsruhe, il avait passé récemment sans éclat ni bravos, mais très convenablement, son premier examen, et s’apprêtait à entrer chez Tunder et Wilms, comme ingénieur volontaire, pour y recevoir une formation pratique. Mais arrivée en ce point, sa voie prit pour commencer la direction suivante :
En vue de son examen, il avait dû travailler rudement et avec persévérance, de telle sorte qu’en rentrant il parut cependant plus fatigué qu’à son habitude. Le docteur Heidekind le grondait chaque fois qu’il le rencontrait et exigeait un changement d’air, mais long et complet. Pour cette fois, il ne suffirait pas de Nordeney ou de Wyk-sur-Foehr, dit-il, et si l’on voulait le consulter, il estimait que Hans Castorp, avant d’entrer aux chantiers de construction, ferait bien de passer quelques semaines dans la haute montagne.
– Voilà qui est parfait, déclara le consul Tienappel à son neveu, mais s’il en était ainsi, leurs chemins se sépareraient durant l’été, car un attelage de quatre chevaux ne suffirait pas à le traîner, lui, dans la haute montagne. Ce climat, d’ailleurs, ne lui convenait pas, il avait besoin d’une pression atmosphérique raisonnable, sinon il risquait des accidents. Que Hans Castorp voulût donc partir seul pour la haute montagne. Et pourquoi ne rendrait-il pas visite à Joachim Ziemssen ?
C’était une proposition très naturelle. En effet, Joachim Ziemssen était malade – non pas malade comme Hans Castorp, mais d’une manière vraiment fâcheuse ; ç’avait même été une grande alerte. Depuis toujours il avait été facilement enrhumé et fiévreux, et voici qu’un beau jour il avait eu des crachements de sang, et en toute hâte Joachim avait dû partir pour Davos, à son grand chagrin et à sa désolation, car il venait d’arriver au terme de ses vœux. Pendant quelques semestres il avait, sur le désir des siens, étudié le droit, mais cédant à un besoin irrésistible, il avait tourné casaque, s’était présenté comme aspirant-officier, et déjà il venait d’être reçu. Or, voici qu’il était depuis cinq mois au sanatorium international « Berghof » (médecin en chef : conseiller aulique Dr Behrens), et s’ennuyait à mort, comme il l’écrivait sur des cartes postales. Si donc Hans Castorp voulait, avant d’entrer chez Tunder et Wilms, faire tant soit peu pour son propre bien, rien n’était plus indiqué que d’aller tenir compagnie à son cher cousin, ce qui serait agréable pour l’un comme pour l’autre.
On était déjà au plein de l’été lorsqu’il se décida à partir. Les premiers jours de juillet étaient là.
Il partit pour trois semaines.
CHAPITRE III
ASSOMBRISSEMENT PUDIBOND
Hans Castorp avait craint de manquer l’heure du déjeuner, parce qu’il avait été si fatigué, mais il fut debout plus tôt qu’il n’était nécessaire et il eut largement le temps d’observer minutieusement ses habitudes matinales – des habitudes d’homme civilisé, dont l’exercice exigeait un tub en caoutchouc ainsi qu’une sébile en bois garnie de savon de lavande vert et le blaireau indispensable – et de combiner avec ces soins de propreté et d’hygiène, les travaux de déballage et d’aménagement. Tout en conduisant le rasoir argenté le long de ses joues couvertes d’une écume parfumée, il se souvenait de ses rêves confus et hochait la tête en souriant avec indulgence sur tant de stupidités, avec la supériorité tranquille d’un homme qui se rase au grand jour de la raison. Il ne se sentait pas précisément très reposé, mais cependant frais pour la journée nouvelle.
Tout en s’essuyant les mains, les joues poudrées, en caleçons de fil d’Écosse et en pantoufles de maroquin rouge, il sortit sur le balcon qui longeait la façade et n’était coupé que par des parois de verre dépoli en compartiments distincts, correspondant à chacune des chambres. Le matin était frais et nuageux. Des traînées de brouillard étaient allongées, immobiles, sur les hauteurs, tandis que des nuées volumineuses, blanches et grises, s’appesantissaient sur les montagnes plus lointaines. Des taches ou des raies de ciel bleu étaient çà et là visibles, et lorsqu’un rayon de soleil perçait, le village scintillait au fond de la vallée, blanc, en contrebas des bois de pins sombres qui couvraient les pentes. Quelque part, il y avait un concert matinal, sans doute dans le même hôtel d’où était venue hier soir la musique. Des accords de plain-chant arrivaient, assourdis, après une pause, une marche suivait, et Hans Castorp, qui aimait la musique de tout son cœur, parce qu’elle lui faisait le même effet qu’une bière anglaise bue à jeun (c’est-à-dire qu’elle le calmait profondément, l’engourdissait et l’inclinait à la somnolence), écoutait avec satisfaction, la tête penchée de côté, la bouche ouverte et les yeux un peu rougis.
En bas sinuait le chemin du sanatorium par lequel il était arrivé la veille. Des gentianes étoilées, aux tiges courtes, croissaient dans l’herbe humide de la pente. Une partie de la plateforme, entourée d’une clôture, formait jardin. Il y avait là des chemins de gravier, des parterres de fleurs et une grotte artificielle au pied d’un superbe sapin. Une terrasse couverte d’un toit de tôle, sur laquelle étaient placées des chaises-longues, s’ouvrait vers le Midi, et auprès d’elle se dressait un mât peint en rouge brun, le long duquel montait parfois, en se déployant, un pavillon : un drapeau de fantaisie, vert et blanc, avec l’emblème de la médecine, un caducée, en son milieu.
Une femme se promenait dans le jardin, une dame d’un certain âge, à l’aspect sombre, presque tragique. Complètement vêtue de noir, portant un voile noir roulé autour de ses cheveux gris-noirs emmêlés, elle allait et venait sans répit sur les sentiers, d’un pas monotone et rapide, les genoux ployant, ses bras raides pendant en avant, et regardait droit devant elle, de ses yeux noirs dirigés de bas en haut, sous lesquels pendaient des poches molles, et le front sillonné de rides. Sa figure vieillissante, d’une pâleur méridionale, avec la grande bouche usée par le chagrin et, d’un côté, légèrement rétractée vers le bas, rappelait à Hans Castorp le portrait d’une tragédienne fameuse, qu’un jour il avait eu sous les yeux, et c’était un spectacle étrange de voir que la femme noire et pâle, sans apparemment s’en rendre compte, réglait ses longs pas accablés sur la mesure de la musique de marche qui leur parvenait de loin.
Avec une sympathie pensive, Hans Castorp la regarda du haut de son balcon et il lui sembla que cette triste apparition obscurcissait à ses yeux le soleil du matin. Mais presque en même temps, il recueillit encore autre chose, quelque chose perceptible à l’oreille : des bruits qui venaient de la chambre de ses voisins de gauche, – le couple russe, d’après les renseignements de Joachim, – et qui ne s’accordaient pas davantage avec ce matin clair et frais, mais qui semblaient bien plutôt le souiller en quelque manière gluante. Hans Castorp se souvint que, hier soir déjà, il avait entendu quelque chose d’analogue, mais que sa fatigue l’avait empêché d’y prendre garde. C’était une lutte accompagnée de rires étouffés et de halètements dont le caractère scabreux ne pouvait longtemps échapper au jeune homme, bien que, par esprit charitable, il s’efforçât tout d’abord de s’en donner à lui-même une explication innocente. On eût pu donner d’autres noms encore à cette bonté de cœur, par exemple le nom un peu fade de pureté d’âme, ou le beau nom grave de pudeur, ou les noms humiliants de crainte de la vérité et de sournoiserie, ou encore celui de crainte mystique et de piété ; il y avait un peu de tout cela dans l’attitude que Hans Castorp avait adoptée à l’endroit des bruits qui venaient de la pièce voisine, et sa physionomie l’exprima par un assombrissement pudique de son visage, comme s’il n’avait ni dû ni voulu rien savoir de ce qu’il entendait : expression de pudique bienséance qui n’était pas absolument originale, mais qu’en certaines circonstances il avait coutume d’adopter.
Or donc, avec cette expression, il se retira du balcon dans sa chambre, pour ne pas prêter l’oreille plus longtemps à des faits et gestes qui lui semblaient graves, oui, saisissants, encore qu’ils se traduisissent par des rires étouffés. Mais dans la chambre ce qui se passait de l’autre côté du mur devenait encore plus distinct. C’était une chasse autour des meubles, semblait-il, une chaise fut renversée, on se saisit l’un l’autre, on se donna des claques et des baisers, et il s’ajoutait à cela qu’à présent les accords d’une valse, les phrases usées et mélodieuses d’une rengaine, accompagnaient de loin la scène invisible. Hans Castorp était là, debout, une serviette à la main, et écoutait malgré lui. Et soudain il rougit sous sa poudre, car ce qu’il avait distinctement entendu approcher, venait de se produire, et le jeu, sans aucun doute, relevait à présent du domaine des instincts animaux.
« Sacré nom de Dieu ! pensa-t-il en se détournant, pour terminer sa toilette avec des mouvements intentionnellement bruyants. Après tout, ils sont mari et femme, mon Dieu, sur ce point rien à dire ! Mais le matin, en plein jour, voilà qui est malgré tout assez fort. Et j’ai tout à fait l’impression qu’hier soir non plus ils n’avaient pas conclu d’armistice. En somme, ils sont tout de même malades, puisqu’ils sont ici, tout au moins l’un d’entre eux, et un peu plus de modération serait concevable. Mais le plus scandaleux, c’est naturellement, songea-t-il avec irritation, que les murs soient minces au point que l’on entende tout ; c’est évidemment un état de choses intenable. Construit à bon marché, naturellement, un bon marché sordide ! Est-ce que, après cela, j’aurai l’occasion de voir ces gens, ou même de leur être présenté ? Ce serait infiniment gênant. » Et ici Hans Castorp s’étonna, car il venait de remarquer que la rougeur qui tout à l’heure avait gagné ses joues fraîchement rasées, ne voulait absolument pas disparaître, ou tout au moins la sensation de chaleur qui l’avait accompagnée. Elle persistait et n’était pas autre chose que cette ardeur sèche au visage dont il avait souffert encore hier soir, dont le sommeil l’avait débarrassé, mais qui, en cette circonstance, venait de se ranimer. Ce fait ne le disposa pas favorablement à l’égard du couple voisin ; serrant les lèvres, il murmura une parole de blâme assez vigoureux à leur endroit et commit la faute de se rafraîchir encore une fois le visage dans l’eau, ce qui aggrava sensiblement le mal. Ainsi advint-il que sa voix fut altérée par une humeur un peu chagrine lorsqu’il répondit à son cousin qui, tout en l’appelant, avait frappé contre le mur, et qu’à l’entrée de Joachim, il ne donna pas précisément l’impression d’un homme reposé et heureux d’accueillir le matin.
PETIT DÉJEUNER
– Bonjour, dit Joachim. Voilà que tu as passé ta première nuit ici en haut. Es-tu content ?
Il était prêt à sortir, vêtu en sportif, chaussé de bottines solidement travaillées, et il portait sur le bras son raglan dans la poche latérale duquel se dessinait le flacon plat. Pas plus qu’hier, il n’avait de chapeau.
– Merci ! répondit Hans Castorp, cela va. Je ne veux pas en juger trop tôt. J’ai fait des rêves un peu confus, et puis cette maison présente l’inconvénient que les murs y ont des oreilles, c’est assez désagréable. Qui est donc la femme en noir au jardin ?
Joachim sut aussitôt de qui son cousin voulait parler.
– Ah ! c’est « Tous-les-deux », dit-il. Tout le monde, ici, chez nous, l’appelle ainsi, car c’est la seule chose qu’on l’entende toujours répéter. Elle est Mexicaine, vois-tu, elle ne parle pas un mot d’allemand, et le français pas davantage, à peine quelques bribes. Elle est ici depuis cinq semaines, auprès de son fils aîné, un cas absolument désespéré qui passera maintenant assez vite. Cela le tient déjà partout, il est empoisonné de part en part, on peut bien le dire, cela finit par ressembler à peu près au typhus, dit Behrens. – C’est en tout cas atroce pour tous les intéressés. Or, voici quinze jours, le frère cadet est monté ici parce qu’il voulait voir une dernière fois son frère – un très joli garçon du reste, comme aussi l’autre – tous les deux sont de magnifiques types, aux yeux ardents, les dames étaient absolument hors d’elles. Bon, le cadet avait déjà toussé un peu avant de monter, mais à part cela il paraissait tout à fait dispos. Mais à peine est-il ici que, figure-toi, il a de la température, et tout de suite 39,5, le degré de fièvre le plus élevé, comprends-tu, il se met au lit, et s’il se relève encore, dit Behrens, il aura plus de chance que de cervelle. De toutes façons, dit-il, il était grand temps qu’il monte ici… Oui, et depuis la mère se promène ainsi, à moins qu’elle soit assise à leur chevet, et lorsqu’on lui adresse la parole, elle ne dit jamais que : « Tous les deux », car elle ne sait pas dire autre chose, et il n’y a personne ici pour le moment qui comprenne l’espagnol.
– Ah ! c’est ça, dit Hans Castorp. Je me demande si elle commencera aussi par me dire cela, lorsque je lui serai présenté ? Ce serait bizarre, – je veux dire, ce serait comique et lugubre en même temps, dit-il, et ses yeux étaient comme hier : ils lui semblaient brillants et lourds, comme s’il avait longtemps pleuré, et ils avaient de nouveau cet éclat qu’y avait allumé la toux du cavalier mondain. D’une façon générale, il lui semblait qu’il venait seulement de rétablir la liaison avec la journée d’hier, et en quelque sorte de s’y adapter à nouveau, ce qui n’avait pas été le cas aussitôt après son réveil. Tout en humectant d’un peu d’eau de lavande son mouchoir dont il se toucha le front et le tour des yeux, il déclara que d’ailleurs il était prêt.
– Si tu es d’accord, nous pouvons « tous les deux » aller déjeuner, plaisanta-t-il avec une impression d’exubérance joyeuse et presque déréglée, sur quoi Joachim le regarda avec douceur et sourit bizarrement, avec une mélancolie un peu moqueuse, lui sembla-t-il. Pourquoi ? Cela, c’était son affaire.
Après que Hans Castorp se fut assuré qu’il avait sur lui de quoi fumer, il prit canne, pardessus et chapeau – ce dernier en quelque sorte par défi, car il était trop sûr de son propre genre de vie et de ses usages de civilisé, pour se soumettre aussi légèrement et pour trois petites semaines à des habitudes nouvelles et étrangères – et ils s’en furent donc ainsi, descendirent les escaliers… Dans les couloirs, Joachim désignait tantôt une porte, tantôt l’autre, citait les noms de leurs occupants, des noms allemands et d’autres qui avaient toutes sortes de résonances étrangères, en ajoutant de brèves remarques sur leur caractère ou la gravité de leur cas.
Ils rencontrèrent aussi des personnes qui revenaient déjà du petit déjeuner, et lorsque Joachim disait bonjour à quelqu’un, Hans Castorp, poliment, levait son chapeau. Il était impatient et nerveux comme un jeune homme qui est sur le point d’être présenté à beaucoup de personnes inconnues, et qui est en même temps importuné par l’impression très nette d’avoir des yeux troubles et la figure rouge, ce qui d’ailleurs n’était qu’en partie exact, car il était plutôt pâle.
– Avant que j’oublie de te le dire, fit-il tout à coup avec une certaine vivacité irréfléchie, tu peux parfaitement me présenter à la dame du jardin, si l’occasion s’en présente, je n’y vois pas d’inconvénient. Qu’elle me dise : « tous les deux », peu m’importe, j’y suis préparé, je saurai ce que cela veut dire et quel visage lui montrer. Mais je ne veux à aucun prix entrer en rapport avec le couple russe, tu m’entends ? Je te le demande expressément. Ce sont des gens tout à fait mal élevés, et même si je dois habiter pendant trois semaines à côté d’eux et s’il n’est pas possible de l’éviter, je ne veux à aucun prix les connaître, c’est mon bon droit d’interdire de la façon la plus formelle que…
– Bien, dit Joachim, ils t’ont donc dérangé ? C’est vrai que ce sont en quelque sorte des barbares, des gens incultes, je te l’avais dit d’avance. Lui vient toujours à table en vareuse de cuir – mais d’un usé, je ne te dis que cela, je m’étonne toujours que Behrens ne soit pas encore intervenu. Et elle n’est pas non plus des plus fraîches, malgré son chapeau à plumes. D’ailleurs, tu peux être tout à fait tranquille, ils sont assis très loin de nous, à la table des Russes ordinaires, car il y a une table des « Russes bien », où il n’y a que des Russes distingués, et il y a bien peu de chances que tu les rencontres, à moins que tu le désires toi-même. En général, il n’est pas facile de nouer connaissance, déjà par le fait qu’il y a tant d’étrangers parmi les pensionnaires, et moi-même, bien que je sois ici depuis longtemps, je ne connais personnellement que fort peu de gens.
– Lequel des deux est donc malade ? demanda Hans Castorp. Lui ou elle ?
– Lui, je crois, oui, lui seul, dit Joachim, visiblement distrait, tandis qu’ils se débarrassaient aux porte-manteaux, à l’entrée de la salle à manger. Puis ils entrèrent dans la salle claire, au plafond légèrement voûté, où des voix bourdonnaient, où la vaisselle cliquetait et où les servantes s’empressaient, portant des pots fumants.
Sept tables étaient disposées dans la salle à manger, la plupart dans le sens de la longueur, deux seulement en travers. C’étaient des tables assez grandes, chacune pour dix personnes, encore que tous les couverts ne fussent pas mis partout. Après quelques pas en diagonale à travers la salle, Hans Castorp était déjà à sa place. On l’avait placé du côté étroit de la table du milieu, entre les deux tables transversales. Debout derrière sa chaise, Hans Castorp s’inclina avec une raideur aimable à l’adresse de ses voisins de table auxquels Joachim le présenta cérémonieusement, et qu’il vit à peine : encore moins prit-il garde à leurs noms. Seuls le nom et la personne de Mme Stoehr retinrent son attention, et aussi le fait qu’elle avait un visage rouge et des cheveux graisseux d’un blond cendré. L’expression de son visage trahissait une ignorance si entêtée qu’on s’expliquait sans peine ses bourdes solennelles. Puis il s’assit et remarqua d’un air approbateur que l’on traitait ici le petit déjeuner comme un repas d’importance.
Il y avait des pots de marmelade et de miel, des écuelles de riz au lait et de gruau d’avoine, des plats d’œufs brouillés et de viande froide ; le beurre figurait en abondance, quelqu’un leva une cloche de verre sous laquelle suintait un fromage de gruyère, pour en couper un morceau, et un compotier de fruits frais et secs était en outre placé au milieu de la table. Une servante en noir et blanc demanda à Hans Castorp ce qu’il désirait boire : du cacao, du café ou du thé. Elle était petite comme un enfant, avec un visage long et vieux : une naine, reconnut-il avec effroi. Il regarda son cousin, mais comme celui-ci haussait les épaules et fronçait les sourcils avec indifférence, comme s’il voulait dire : « Oui, et après ? » il se soumit et commanda du thé, avec une politesse particulière parce que c’était une naine qui l’interrogeait, et commença de manger du riz au lait, avec de la cannelle et du sucre, tandis que ses yeux considéraient les autres plats qu’il désirait goûter et erraient par-dessus les convives des sept tables, les collègues et compagnons de destin de Joachim qui, tous, étaient malades, intérieurement, et déjeunaient en bavardant.
La salle était conçue dans ce goût moderne qui sait donner à la simplicité la plus stricte une certaine couleur fantastique. Elle n’était pas très profonde en proportion de sa longueur, et entourée d’une sorte de promenoir qui abritait des dressoirs, et s’ouvrait par de larges arceaux sur l’intérieur, garni de tables. Des piliers, revêtus jusqu’à mi-hauteur d’une boiserie vernie à la façon d’un bois de santal, puis blanchis de même que la partie supérieure des murs et que le plafond, étaient ornés de plinthes bariolées, de modèles simples et drôles que répétaient les archivoltes espacées de la voûte plate. Plusieurs lustres électriques en métal blanc décoraient la salle, composés de trois arceaux superposés que reliait un gracieux clayonnage, et à la partie inférieure desquels des cloches en verre dépoli gravitaient comme de petites lunes. Il y avait quatre portes vitrées : deux, en face de Hans Castorp, sur le côté large, qui donnait sur une véranda, une troisième à gauche qui conduisait dans le hall de l’entrée, et puis celle par laquelle Hans Castorp était entré, car Joachim l’avait conduit ce matin par un autre escalier et un autre couloir que hier soir.
Il avait à sa droite un être insignifiant, en noir, au teint duveteux et aux joues faiblement échauffées, qu’il prit pour une raccommodeuse ou une couturière à la journée, sans doute parce qu’elle déjeunait exclusivement de café et de pain beurré, et que sa représentation d’une petite couturière avait toujours été associée au café et aux pains au lait. À sa gauche était assise une demoiselle anglaise, elle aussi très âgée, très laide, avec des doigts raides et gelés, qui lisait des lettres de chez elle, écrites en ronde, tout en buvant du thé couleur de sang. Ensuite venait Joachim, et puis Mme Stoehr dans sa blouse en laine écossaise. Sa main droite faisait le poing à proximité de sa joue et tout en mangeant elle s’efforçait visiblement de parler d’un air distingué, en découvrant ses longues et étroites dents de lièvre sous sa lèvre supérieure. Un jeune homme à moustache mince, dont la physionomie semblait exprimer qu’il avait dans la bouche on ne savait quoi d’écœurant, s’assit à côté d’elle, et déjeuna en observant le silence le plus complet. Il arriva lorsque Hans Castorp était déjà assis, salua du menton tout en marchant et, sans regarder personne, prit place en déclinant par son attitude toute présentation au nouveau pensionnaire. Peut-être était-il trop malade pour se soucier encore de ces convenances négligeables, ou simplement pour s’intéresser à son entourage. Durant quelques instants, il y eut en face de lui une jeune fille aux cheveux d’un blond clair, extraordinairement maigre, qui vida une bouteille de yaourt dans son assiette, la mangea à la cuiller et s’en fut aussitôt.
La conversation à table n’était guère animée. Joachim s’entretenait cérémonieusement avec Mme Stoehr, il s’informa de son état et apprit avec un regret correct qu’il laissait à désirer. Elle se plaignait de « flegme ». « Je suis si flegmatique », dit-elle en traînant les syllabes et avec une affectation de mauvais goût. Dès son lever elle avait eu 37,3 ; que serait-ce l’après-midi ? La couturière à la journée confessa la même température, mais déclara qu’au contraire elle se sentait agitée, tendue par une inquiétude secrète, comme si elle était à la veille d’un événement particulièrement décisif, ce qui, en réalité, n’était nullement le cas, et alors qu’il s’agissait d’une agitation physique qui ne relevait nullement de l’âme. Sans doute n’était-ce quand même pas une couturière à façon, car elle s’exprimait en un langage très châtié et presque savant. D’ailleurs, Hans Castorp trouvait cette émotion, ou tout au moins l’aveu de ces sentiments, en quelque manière inconvenants, voire presque choquants, de la part d’une créature aussi insignifiante. Il demanda tour à tour à la couturière et à Mme Stoehr depuis combien de temps elles étaient ici en haut (celle-là vivait dans l’établissement depuis sept mois, celle-ci depuis cinq mois), il rassembla ensuite son peu d’anglais pour apprendre de la bouche de sa voisine de droite quelle espèce de thé elle buvait (c’était du thé de cinrodon) et s’il était bon, ce qu’elle confirma presque impétueusement, puis regarda dans la salle où l’on allait et venait, car le petit déjeuner n’était pas un repas que l’on prenait rigoureusement en commun.
Il avait légèrement appréhendé de recevoir des impressions terribles, mais il se sentait déçu, tout le monde semblait plein d’entrain dans la salle ; on n’avait nullement le sentiment de se trouver en quelque lieu de détresse. Des jeunes gens hâlés des deux sexes entraient en fredonnant, bavardaient avec les servantes et, avec un appétit robuste, faisaient honneur au petit déjeuner. Il y avait également là des personnes plus âgées, des couples, une famille entière avec des enfants, qui parlait le russe, de jeunes garçons à peine formés. Les femmes portaient presque toutes des chandails collants en laine ou en soie, des sweaters comme on les appelait, blancs ou en couleur, avec des cols rabattus et des poches de côté, et il était plaisant de les voir s’arrêter et bavarder, les deux mains enfouies dans ces poches. À plusieurs tables on montrait des photographies, de récentes prises d’amateurs sans doute ; ailleurs on échangeait des timbres-poste. On parlait du temps, de la manière dont on avait dormi, de la température que l’on avait mesurée ce matin dans sa bouche. La plupart étaient dispos, sans raison particulière, sans doute simplement parce qu’ils étaient réunis en grand nombre. Quelques-uns, il est vrai, étaient assis à table, la tête appuyée sur les mains, et regardant fixement devant eux. On les laissait regarder et on ne s’occupait pas d’eux.
Soudain, Hans Castorp tressaillit, irrité et offensé. Une porte venait de claquer, c’était la porte de gauche qui donnait directement dans le hall, quelqu’un l’avait laissée se fermer d’elle-même, ou même l’avait fermée à la volée, et c’était un bruit qui faisait horreur à Hans Castorp, qu’il avait haï depuis toujours. Peut-être cette haine provenait-elle de l’éducation, peut-être était-ce une idiosyncrasie congénitale, bref, il avait horreur des portes qui claquaient et il eût pu gifler quiconque se permettait de claquer des portes en sa présence. Dans le cas particulier, la porte était de plus garnie de petits carreaux de verre, ce qui aggravait le choc ; c’était un cliquetis et un fracas. Fi donc ! pensa Hans Castorp, qu’est-ce que c’est que ce maudit vacarme ? D’ailleurs, comme la couturière lui adressait en même temps la parole, il n’eut pas le temps de constater quel était le coupable. Mais des plis parurent entre ses sourcils blonds, et son visage fut désagréablement altéré, tandis qu’il répondait à la couturière.
Joachim demanda si les médecins étaient déjà passés. Oui, ils avaient déjà fait leur première ronde, répondit quelqu’un, ils venaient précisément de quitter la salle, à l’instant où les cousins étaient arrivés.
– Alors, partons, ce n’est plus la peine d’attendre, dit Joachim. Nous trouverons sans doute une autre occasion de nous présenter dans la journée.
Mais à la porte ils faillirent se heurter au docteur Behrens, qui arrivait au pas accéléré, suivi du docteur Krokovski.
– Hopla, attention, Messieurs ! dit Behrens, cette rencontre aurait pu mal finir pour nos cors aux pieds respectifs.
Il parlait avec un accent saxon marqué, ouvrant largement la bouche et mâchant les mots.
– Alors, c’est vous ? dit-il à Hans Castorp que Joachim présenta enjoignant les talons. Allons, enchanté, enchanté !
Et il tendit au jeune homme sa main qui était grande comme une pelle. C’était un homme osseux qui avait bien trois têtes de plus que le docteur Krokovski, à la tête déjà toute blanche, avec une nuque saillante, de grands yeux bleus, proéminents et striés de vaisseaux sanguins où nageaient des larmes, un nez retroussé et une moustache taillée court, qui était relevée de travers par suite du retroussement irrégulier de sa lèvre supérieure. Ce que Joachim avait dit de ses joues se confirma parfaitement ; elles étaient bleues ; aussi sa tête paraissait-elle abondamment coloriée au-dessus de la blouse blanche de chirurgien qu’il portait, une longue blouse serrée par une ceinture, qui descendait jusqu’aux genoux et laissait voir ses pantalons rayés et une paire de pieds colossaux chaussés de souliers jaunes, lacés et assez usés. Le docteur Krokovski lui aussi était en tenue professionnelle, mais sa blouse était noire, d’un tissu noir lustré, taillée en forme de chemise, avec des élastiques aux poignets, et ne laissait pas d’accuser sa pâleur. Il s’en tenait à son rôle d’assistant et ne prit aucune part aux salutations, mais une certaine tension critique de sa bouche révélait combien sa position de subordonné lui semblait extraordinaire.
– Cousins ? demanda le docteur Behrens en balançant sa main qui, allant de l’un à l’autre, désignait les deux jeunes gens, et en les regardant de ses yeux ecchymosés.
– Alors, lui aussi va traîner le sabre ? dit-il à Joachim en désignant Hans Castorp de la tête. Jamais de la vie, hein ? je m’en suis rendu compte tout de suite – et il adressa la parole directement à Hans Castorp – que vous aviez quelque chose de civil, de confortable, de moins guerrier que ce soudard-là. Vous feriez un meilleur malade que lui, je pourrais le parier. Je vois du premier coup d’œil à la tête de chacun s’il a l’étoffe d’un bon malade, car il faut du talent pour cela. Il faut du talent pour tout, et ce myrmidon-là n’a pas l’ombre de talent. Sur le champ de manœuvre, je ne sais pas, mais pour être malade, c’est le néant. Me croirez-vous, qu’il veut toujours s’en aller ? Il veut tout le temps partir, il me serine et me chine, et ne se tient pas d’impatience de se faire brimer, là en bas. Un tel excès de zèle ! Il ne nous accorderait même pas six petits mois. Et pourtant, on est si bien chez nous, dites-le vous-même, Ziemssen, si on n’est pas bien chez nous ! Allons, monsieur votre cousin nous appréciera sûrement mieux que vous, et saura s’amuser. Ce ne sont pas les dames qui manquent, nous avons ici des dames tout à fait délicieuses. Du moins, vues de l’extérieur, beaucoup d’entre elles sont très séduisantes. Mais vous devriez tâcher de prendre un peu plus de couleur, savez-vous, sinon les dames ne feront aucun cas de vous ! Vert est sans doute « l’arbre doré de la vie », mais comme teint de peau, le vert n’est pas très séant. Complètement anémique, naturellement, dit-il en s’approchant sans plus de façons de Hans Castorp et en abaissant une de ses paupières entre l’index et le médian. Naturellement, complètement anémique, comme je vous le disais. Savez-vous quoi ? Ce n’est pas si bête de votre part d’abandonner pendant quelque temps ce cher Hambourg à son propre sort. C’est du reste une institution à laquelle nous devons beaucoup, ce cher Hambourg ! Grâce à sa météorologie si joyeusement humide, il nous procure chaque année un joli contingent. Mais si, à cette occasion, vous me permettez de vous donner un conseil absolument désintéressé – sine pecunia[1], savez-vous – faites donc tant que vous serez ici, tout ce que fait votre cousin. Dans votre cas, on ne peut rien faire de plus malin que de vivre pendant quelque temps comme si vous étiez atteint d’une légère tuberculosis pulmonum et de produire un peu d’albumine. Car c’est assez curieux, chez nous, le renouvellement de l’albumine… Bien que la combustion générale soit plus importante, le corps produit quand même de l’albumine… Allons, et vous avez bien dormi, Ziemssen ? Parfait, hein ? Alors, en route pour cette promenade ! Mais pas plus d’une demi-heure ! Et ensuite mettez-vous le cigare de vif-argent dans la bouche ! Toujours gentiment inscrire la température, Ziemssen, hein ? Service ! Conscience ! Samedi je veux voir la courbe. Que monsieur votre cousin prenne lui aussi sa température. Prendre la température ne fait jamais de mal. Bonjour, Messieurs, amusez-vous bien ! Bonjour… Bonjour, Mesdames !
Et le docteur Krokovski se joignit à son chef qui naviguait en balançant les bras, les paumes tournées vers l’intérieur, en demandant à droite et à gauche si l’on avait « gentiment » dormi, ce que tout le monde assurait avoir fait.
GAIETÉ INTERROMPUE
– Charmant homme ! dit Hans Castorp, tandis que, après un bonjour amical au concierge boiteux qui classait des lettres dans sa loge, ils sortaient à l’air libre par le portail. Le portail était situé sur le côté sud-est de l’immeuble crépi de blanc dont la partie centrale dépassait d’un étage les deux ailes et était surmonté d’une horloge dans une tourelle basse couverte de tôle couleur d’ardoise. On ne pénétrait pas dans le jardin enclos lorsqu’on quittait la maison, mais l’on se trouvait aussitôt dans un espace libre, en face de pâturages alpestres dont la pente oblique était parsemée de quelques pins de taille moyenne et de pins nains, tordus et repliés jusqu’à terre. Le chemin qu’ils prirent – c’était en somme le seul qui s’offrît, en dehors de la route qui descendait vers la vallée – passait en pente légère derrière le sanatorium du côté des cuisines et de l’exploitation pratique où des tonneaux d’ordures en métal étaient placés le long des grilles des escaliers de la cave, se prolongeait encore pendant quelques instants dans la même direction, avant de décrire un tournant brusque et de s’élever en une pente plus raide vers la droite, le long du versant légèrement boisé. C’était un sentier dur, légèrement teinté de rose, encore un peu humide, le long duquel ils rencontraient parfois des fragments de rocher. Les deux cousins n’étaient pas seuls à se promener. Des pensionnaires qui avaient fini de déjeuner aussitôt après eux, leur emboîtaient le pas, et des groupes entiers, sur le chemin du retour, venaient à leur rencontre, avec le pas appuyé de gens qui descendent.
– Charmant homme ! répéta Hans Castorp. Il a une si drôle manière de s’exprimer, c’était un plaisir de l’écouter. Le « cigare en vif-argent » pour le thermomètre était excellent, j’ai tout de suite saisi… Quant à moi, si tu permets, je vais m’en allumer un véritable, dit-il en s’arrêtant. Je n’y tiens plus. Depuis hier à midi, je n’ai plus rien fumé de convenable. Tu permets ?…
Et il tira de son porte-cigares en cuir, orné d’un monogramme d’argent, un Maria Mancini, un bel exemplaire de la couche supérieure de la boîte, aplati d’un côté ainsi qu’il les aimait particulièrement, coupa la pointe à l’aide d’un petit couperet pendu à sa chaîne de montre, fit flamber son briquet, et alluma le cigare assez long et arrondi en avant, en en tirant quelques bouffées pleines d’une ferveur satisfaite.
– Voilà, fit-il, à présent nous pouvons continuer notre promenade. Naturellement, tu ne fumes pas, dans ton zèle de néophyte ?
– Je ne fume jamais, répondit Joachim. Pourquoi me met-trais-je à fumer ici ?
– Je ne comprends pas cela, dit Hans Castorp. Je ne comprends pas que l’on puisse ne pas fumer. C’est se priver de toute façon de la meilleure part de l’existence et en tout cas d’un plaisir tout à fait éminent. Lorsque je m’éveille, je me réjouis déjà de pouvoir fumer pendant la journée, et pendant que je mange, j’ai la même pensée, oui, je peux dire qu’en somme je mange seulement pour pouvoir ensuite fumer, et je crois que j’exagère à peine. Mais un jour sans tabac, ce serait pour moi le comble de la fadeur, ce serait une journée absolument vide et insipide, et si, le matin, je devais me dire : « aujourd’hui je n’aurai rien à fumer », je crois que je n’aurais pas le courage de me lever, je te jure que je resterais couché. Vois-tu, lorsqu’on a un cigare qui tire bien – naturellement, il ne faut pas qu’il ait une fuite ou qu’il tire mal, c’est tout ce qu’il y a de plus désagréable – je veux dire lorsqu’on a un bon cigare, on est en somme à l’abri de tout. Il ne peut vous arriver littéralement rien de fâcheux, littéralement. C’est exactement la même chose que lorsqu’on est étendu au bord de la mer ; eh bien ! alors, on est étendu, n’est-ce pas ? et l’on n’a plus besoin de rien, ni travail ni distractions. Dieu merci ! on fume dans le monde entier ; ce plaisir, autant que je sache, n’est inconnu nulle part où l’on pourrait être jeté par les hasards de la vie. Même les explorateurs qui partent pour le pôle nord se pourvoient largement de provisions de tabac pour la durée de leurs pénibles étapes, et j’ai toujours trouvé cela sympathique lorsque je l’ai lu. Car on peut aller très mal – supposons par exemple que je sois dans un état lamentable – aussi longtemps que j’aurai mon cigare, je le supporterai, je le sais bien ; il m’aiderait à tout surmonter.
– N’importe, c’est un manque de cran, dit Joachim, d’y tenir à ce point. Behrens a parfaitement raison : tu es un civil. Il disait cela à ton éloge, mais c’est un fait : tu es un civil, sans remède possible. D’ailleurs, tu es bien portant, et tu peux faire ce qu’il te plaît, dit-il.
Et ses yeux devinrent las.
– Oui, bien portant, sauf mon anémie, dit Hans Castorp. J’en ai tout juste assez, comme il me l’a dit, pour paraître tout vert. Mais c’est exact, cela m’a frappé moi-même qu’en comparaison avec vous j’ai un teint presque verdâtre ; chez nous, je ne m’en étais pas rendu compte. Et puis c’est aussi très gentil de sa part de me donner sans autre des conseils, absolument sine pecunia, comme il s’exprime. Je veux bien essayer de faire comme il m’a recommandé et conformer exactement ma manière de vivre à la tienne ; d’ailleurs, que ferais-je d’autre, ici en haut, chez vous, et cela ne peut pas me faire de mal de produire un peu d’albumine, encore que je trouve l’expression assez répugnante, qu’en dis-tu ?
Joachim toussota une ou deux fois en marchant. La montée semblait malgré tout le fatiguer. Lorsqu’il fut repris pour la troisième fois de sa quinte, il s’arrêta, les sourcils froncés.
– Va ton chemin, dit-il.
*
Hans Castorp s’empressa de poursuivre son chemin et ne se retourna pas. Puis il ralentit le pas et finit par faire presque halte, car il lui semblait avoir pris une avance sensible sur Joachim. Mais il ne se retournait toujours pas.
Un groupe de pensionnaires des deux sexes vint à sa rencontre. Il les avait vus venir à mi-hauteur du versant par le chemin plan ; à présent ils descendaient à grandes enjambées, droit vers lui, et faisaient entendre des voix très différentes. C’étaient six ou sept personnes d’âges variés, les unes toutes jeunes, les autres déjà plus avancées en âge. Il les considéra, la tête un peu inclinée, tout en pensant à Joachim. Ils étaient nu-tête et hâlés, les femmes vêtues de chandails de couleur, les hommes pour la plupart sans pardessus ni cannes, pareils à des gens qui, sans façons, ne font que quelques pas devant la maison. Comme ils descendaient la pente, ce qui n’exige pas un effort sérieux, mais tout au plus un freinage des jambes raidies, afin de ne pas être entraîné à courir ou à trébucher, et ce qui n’est en somme qu’une sorte d’abandon, leur allure avait quelque chose d’ailé et de léger qui se communiquait à leurs visages, à toute leur apparence, de telle sorte que l’on eût souhaité appartenir à leur groupe.
À présent ils étaient près de lui. Hans Castorp regarda attentivement leurs visages. Ils n’étaient pas tous hâlés, deux jeunes femmes tranchaient par leur pâleur, l’une maigre comme une canne et d’un teint d’ivoire, l’autre plus petite et grasse, enlaidie par des taches de rousseur. Tous le regardaient avec le même sourire impertinent. Une longue jeune fille en sweater vert, aux cheveux mal frisés et aux yeux bêtes, à demi ouverts, passa si près de Hans Castorp qu’elle le frôla presque du bras. Et en même temps elle siffla… Non, c’était fou ! Elle siffla, non pas de ses lèvres qui ne se desserrèrent pas. Elle siffla de l’intérieur d’elle-même, tout en le regardant, bêtement et les yeux mi-clos. Un sifflement étrangement désagréable, rauque, aigu et en même temps creux, prolongé et qui vers la fin retombait d’un ton (de telle sorte qu’il faisait penser à la musique de ces vessies que l’on trouve aux foires, lesquelles se vident et se recroquevillent en gémissant), s’échappa en quelque manière incompréhensible de sa poitrine, et puis elle eut passé avec sa compagnie.
Hans Castorp était debout, immobile, et regardait au loin. Puis il se retourna avec précipitation et comprit tout à coup que cette chose atroce devait avoir été une plaisanterie, une farce arrangée, car il reconnut au mouvement d’épaules des jeunes gens qui s’éloignaient qu’ils riaient, et un jeune homme trapu, aux lèvres épaisses, qui, les deux mains dans les poches de son pantalon, relevait sa veste d’une manière assez inconvenante, sans gêne, se retourna même vers lui, et rit… Joachim arrivait. Il salua le groupe en leur faisant presque face par un courtois demi-tour, et en s’inclinant, les talons joints, puis, le regardant de ses yeux doux, il s’approcha de son cousin.
– Tu en fais une tête ! remarqua-t-il.
– Elle a sifflé, répondit Hans Castorp. Elle a sifflé du ventre lorsqu’elle est passée à côté de moi. Veux-tu m’expliquer cela ?
– Ah ! dit Joachim, et il rit d’un air nonchalant. Non, pas du ventre, c’est idiot. C’était la Kleefeld, Hermine Kleefeld, elle siffle avec son pneumothorax.
– Avec quoi ? demanda Hans Castorp.
Il était extrêmement agité et ne savait trop dans quel sens. Il balançait entre le rire et les larmes lorsqu’il ajouta :
– Tu ne peux tout de même pas exiger que je comprenne votre jargon !
– Allons, viens toujours, dit Joachim. Je peux te raconter cela tout en marchant. Tu es là comme enraciné. C’est quelque chose qui relève de la chirurgie, comme tu peux te le figurer ; c’est une opération qui est assez souvent exécutée ici en haut. Behrens a pour la faire un entraînement remarquable. Lorsqu’un poumon est très entamé, tu comprends, mais que l’autre est sain, ou relativement sain, on dispense le côté malade pendant quelque temps de son activité, pour le reposer. C’est-à-dire que l’on vous ouvre par une entaille, ici, sur le côté, je ne connais pas exactement l’endroit, mais Behrens est passé maître dans ce genre d’opérations. Et puis l’on vous gonfle de gaz, nitrogène, tu sais, et le poumon amoché est mis hors d’activité. Le gaz, bien entendu, ne reste pas longtemps. Il faut qu’il soit renouvelé ; tous les quinze jours à peu près, on vous remplit en quelque sorte, tu te représentes cela. Et lorsque cela a duré un an, ou davantage et lorsque tout va bien, le poumon peut guérir, grâce à ce repos. Pas toujours, cela va de soi, et c’est même une affaire assez hasardeuse. Mais il paraît qu’on a obtenu de très beaux résultats au moyen du pneumothorax. Tous ceux que tu viens de voir ici l’ont. Mme Iltis aussi était là – celle qui a des taches de rousseur – et Mlle Lévi, la maigre, tu te rappelles, celle qui est restée si longtemps au lit. Ils se sont groupés, car une chose comme un pneumothorax rapproche naturellement les hommes, et ils s’appellent « l’Association des demi-poumons » ; c’est sous ce nom qu’on les connaît. Mais l’orgueil de la société, c’est Hermine Kleefeld, parce qu’elle sait siffler par son pneumothorax, c’est un don particulier qu’elle a, elle seule et aucun autre. Comment elle y réussit, c’est ce que je ne pourrais pas te dire, elle-même ne sait pas le dire exactement. Mais lorsqu’elle a marché vite, elle peut siffler intérieurement, et elle s’en sert naturellement pour effrayer les gens, surtout les malades nouvellement arrivés. Je crois d’ailleurs que cela lui fait gaspiller du gaz nitrogène, car il faut la gonfler tous les huit jours.
À présent, Hans Castorp riait ; son trouble, aux paroles de Joachim, avait tourné à la gaîté, et tandis que, tout en marchant, il couvrait ses yeux de la main et se penchait en avant, ses épaules furent ébranlées par un rire étouffé et précipité.
– Sont-ils au moins enregistrés ? demanda-t-il, et il éprouvait de la peine à parler ; à force de rire contenu, sa voix sonnait gémissante et plaintive. Ont-ils des statuts ? Dommage que tu ne sois pas membre, toi. Vous auriez pu m’admettre comme membre d’honneur ou comme… hospitant. Tu devrais prier Behrens de te mettre partiellement en non-activité. Peut-être pourrais-tu siffler, toi aussi, si tu te donnais de la peine, cela doit tout de même s’apprendre en fin de compte… Ça, c’est vraiment ce que j’ai entendu de plus drôle dans ma vie ! dit-il en poussant un profond soupir. Oui, pardonne-moi d’en parler sur ce ton, mais eux-mêmes semblent de l’humeur la plus joyeuse, tes amis pneumatiques ! Quelle allure ils avaient ! Quand je pense que c’était l’association des demi-poumons ! Tiouou ! Siffle-t-elle, cette jeune personne ! Elle est tordante ! Cela, au moins, cela s’appelle de l’exubérance. Mais pourquoi sont-ils aussi joyeusement exubérants ? Veux-tu me le dire ?
Joachim cherchait une réponse.
– Mon Dieu, dit-il, ils sont si libres… Je veux dire, ce sont des jeunes gens, et le temps pour eux n’a pas d’importance. Pourquoi donc feraient-ils triste figure ? Je me dis quelquefois : être malade et mourir, ce n’est pas sérieux en somme, c’est plutôt une sorte de laisser-aller ; du sérieux, on n’en rencontre à tout prendre que dans la vie de la plaine. Je crois que tu comprendras cela, lorsque tu auras séjourné plus longtemps ici.
– Sans doute, dit Hans Castorp. J’en suis même tout à fait sûr. Je me suis intéressé déjà à bien des choses d’en haut, et lorsqu’on prend de l’intérêt aux choses, n’est-ce pas ? on ne tarde jamais à les comprendre… Mais qu’est-ce que j’ai donc ? Il ne me revient vraiment pas aujourd’hui, dit-il en regardant son cigare. Depuis un bon moment je me demande ce qui ne va pas, et voici que je m’aperçois que c’est Maria qui n’est pas de mon goût. Elle a un goût de papier mâché, je t’assure, c’est comme si j’avais l’estomac absolument dérangé. C’est tout de même inexplicable ! Il est vrai que j’ai déjeuné d’une manière exceptionnellement copieuse, mais cela ne peut pas être la raison, car lorsqu’on a trop mangé, on l’apprécie d’habitude tout particulièrement. Crois-tu que cela provienne de ce que j’ai eu un sommeil agité ? Peut-être est-ce cela qui m’a mis sens dessus dessous. Non, il faut vraiment que je le jette, dit-il après une nouvelle tentative. Chaque bouffée est une déception ; cela n’a pas de sens de me forcer.
Et après qu’il eut encore hésité un instant, il jeta le cigare en bas de la pente, dans le bois de pins humides.
– Sais-tu à quoi cela tient ? demanda-t-il. Je suis persuadé que c’est en rapport avec cette sacrée chaleur dans la figure que j’endure depuis mon réveil. Le diable sait pourquoi, j’ai toujours l’impression que je rougis de honte. Est-ce que tu as eu la même sensation lorsque tu es arrivé ?
– Oui, dit Joachim, j’ai eu pour commencer des impressions assez bizarres. Mais n’y attache pas d’importance ! Ne te l’avais-je pas dit que ce n’est pas si facile de s’acclimater chez nous ? Mais tout cela ne tardera pas à se tasser. Vois-tu, ce banc est joliment situé. Nous allons nous asseoir, et ensuite nous rentrerons, il faut que j’aille à ma cure de repos.
Le chemin était devenu plan. Il se prolongeait dans la direction de Davos-Platz, à peu près à un tiers de l’altitude de leur promenade et entre des pins hauts, élancés, mais inclinés dans le sens du vent, il offrait une vue sur l’agglomération qui luisait, blanchâtre, dans une lumière claire. Le banc à la charpente grossière sur lequel ils s’assirent, était adossé au roc abrupt. Près d’eux, un ruisseau descendait vers la plaine en gargouillant, par une conduite de bois.
Joachim voulut renseigner son cousin sur les noms des sommets de montagne qui, au sud, semblaient fermer la vallée, en les désignant de la pointe de sa canne ferrée.
Mais Hans Castorp n’eut pour eux qu’un coup d’œil rapide ; il était penché en avant, de la virole de sa canne de citadin, au manche d’argent, il dessinait des figures sur le sable, et il voulait savoir autre chose.
– Qu’est-ce donc que je voulais te demander ? commença-t-il. Alors, le malade dans ma chambre venait de « passer » lorsque je suis arrivé ? Y a-t-il déjà eu beaucoup de décès depuis que tu es arrivé ?
– Certainement, il y en a eu plusieurs, répondit Joachim. Mais on les traite avec beaucoup de discrétion, tu comprends, on n’apprend rien de cela, ou à l’occasion tout au plus, plus tard. Tout se passe dans le plus grand mystère, lorsque quelqu’un meurt, par égard pour les pensionnaires et surtout pour les dames qui pourraient facilement avoir des crises. Et le cercueil est apporté de bon matin, alors que tu dors encore, et l’on ne vient chercher l’intéressé qu’à certaines heures, par exemple pendant les repas.
– Hum ! dit Hans Castorp, et il continua de dessiner. Ces choses-là se passent derrière les coulisses, par conséquent ?
– Oui, si tu veux. Mais récemment, il y a de cela, voyons, peut-être huit semaines…
– Alors, tu ne peux pas dire : récemment, remarqua Hans Castorp, attentif et froid.
– Comment ? Alors pas récemment ? Quel homme pointilleux tu fais ! Je t’ai cité ce chiffre à tout hasard. Donc, il y a quelque temps, j’ai jeté un regard derrière les coulisses, par pur hasard, je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui. C’était lorsqu’ils ont apporté à la petite Hujus, une catholique, Barbara Hujus, le viatique, le Saint Sacrement, enfin les huiles sacrées. Elle était encore levée lorsque j’étais arrivé et elle était d’une gaîté folle, pétulante, absolument comme une gamine de quinze ans. Mais ensuite elle baissa rapidement, elle ne se leva plus, elle était couchée à trois chambres de la mienne, et puis ses parents arrivèrent, et enfin ce fut le tour du prêtre de venir. Il vint, alors que tout le monde était au thé, l’après-midi, et il n’y avait pas un chat dans les corridors. Mais, figure-toi, j’avais manqué l’heure du goûter, je m’étais endormi pendant la grande cure de repos, je n’avais pas entendu le gong et j’étais en retard d’un quart d’heure. À l’instant décisif, je ne me trouvais donc pas avec les autres. Je m’étais perdu derrière les coulisses, comme tu dis, et tandis que je suis le couloir, voici qu’ils arrivent, en chemise de dentelles avec une croix par devant, une croix en or avec des lanternes que l’un d’eux portait en avant, comme le chapeau chinois en tête de la musique des janissaires.
– Ce n’est pas là une comparaison à faire, dit Hans Castorp, non sans sévérité.
– J’ai eu cette impression. Je me suis rappelé cela malgré moi. Mais écoute plutôt. Donc, ils viennent à ma rencontre, marche-marche, au pas gymnastique, à trois si je ne me trompe : en avant l’homme à la croix, puis le prêtre avec des binocles sur le nez, et ensuite un gamin avec l’encensoir. Le prêtre tenait le viatique contre sa poitrine, il l’avait recouvert, et il penchait la tête d’un air très humble, tu comprends, c’est leur Saint Sacrement.
– C’est justement pour cela, dit Hans Castorp, c’est pour cette raison que je m’étonne que tu puisses parler de chapeau chinois.
– Oui, oui, mais attends seulement ; si tu y avais été tu ne saurais pas non plus quelle tête tu ferais dans ton souvenir. On pourrait en rêver…
– Sous quel rapport ?
– Voilà. Je me demande donc comment je dois me conduire en cette circonstance. Je n’avais pas de chapeau sur la tête que j’aurais pu enlever.
– Tu vois bien, l’interrompit encore rapidement Hans Castorp, tu vois bien qu’il faut porter un chapeau. Ça m’a naturellement frappé que vous n’en portiez pas, ici. Mais il faut en porter un, pour qu’on puisse l’enlever dans les circonstances où il sied de se découvrir. Et ensuite ?
– Je me suis mis contre le mur, dit Joachim, dans une attitude convenable, et je m’inclinai légèrement lorsqu’ils furent près de moi. C’était juste en face de la chambre de la petite Hujus, numéro 28. Je crois que le prêtre fut satisfait de me voir saluer ; il remercia très poliment et enleva son bonnet. Mais au même instant ils s’arrêtent déjà, – l’enfant de chœur avec l’encensoir frappe à la porte, puis il ouvre et cède le pas à son supérieur. Et maintenant, figure-toi cela, et représente-toi ma frayeur et mes sensations. À l’instant où le prêtre franchit le seuil, voilà qu’il part de là-dedans des piailleries, des hurlements, tu n’as jamais rien entendu de pareil, trois, quatre fois de suite, et ensuite des cris sans une seconde d’interruption, des cris d’une bouche grande ouverte, aaah ! Il y avait là-dedans une désolation et une terreur et une protestation indescriptibles, et à travers tout cela on entendait aussi d’atroces supplications, et tout à coup cela devint creux et sourd comme si elle avait disparu sous terre ou comme si les cris venaient des profondeurs de la cave… Hans Castorp s’était brusquement retourné vers son cousin.
– Était-ce la Hujus, cela ? demanda-t-il, irrité. Et comment cela, pourquoi de la cave ?
– Elle s’était cachée sous la couverture, dit Joachim. Figure-toi ce que je devais éprouver ! Le prêtre était debout tout près du seuil et prononçait des paroles apaisantes. Je le vois encore : en parlant il avançait chaque fois un peu la tête, et puis la retirait de nouveau. Le porteur de croix et le servant étaient encore dans le chambranle et ne pouvaient pas entrer. Et entre eux, je pouvais voir dans la chambre. C’est une chambre comme la tienne et la mienne, le lit est à gauche de la porte, contre le mur, et au chevet du lit il y avait des gens, les parents naturellement, et eux aussi se penchaient avec des paroles consolantes sur le lit, mais on n’y voyait qu’une masse informe qui mendiait et protestait d’une manière effrayante, et gigotait des jambes.
– Tu dis qu’elle gigotait des jambes ?
– De toutes ses forces ! Mais cela ne lui servit de rien, il fallait qu’on lui administrât le sacrement. Le prêtre se dirigea vers elle et les deux autres aussi entrèrent et la porte fut refermée. Mais auparavant, je vis encore ceci : la tête de la petite Hujus surgit la durée d’une seconde, avec ses cheveux blond clair tout dépenaillés, et regarda fixement le prêtre de ses yeux grands ouverts, de ses yeux si pâles, absolument dépourvus de couleur, puis avec des aa et des ouh, disparut de nouveau sous les draps.
– Et tu me racontes cela aujourd’hui seulement ? dit Hans Castorp après une pause. Je ne comprends pas que tu ne m’aies point parlé de cela dès hier soir. Mais, mon Dieu, quelle force elle devait avoir pour se défendre encore de la sorte ! Il faut des forces pour cela. On ne devrait pas faire chercher le prêtre avant que l’on se sente très faible.
– Elle était très faible, répondit Joachim. Oui, il y aurait bien des choses à raconter ; il est difficile de faire le premier choix… Elle était très faible, ce n’était que la peur qui lui donnait tant de forces. Elle avait terriblement peur parce qu’elle se rendait compte qu’elle allait mourir. C’était une très jeune fille, de sorte qu’il faut, somme toute, l’excuser. Mais il y a aussi des hommes qui se conduisent quelquefois ainsi, ce qui est naturellement un laisser-aller inexcusable. Dans ces cas-là, Behrens sait d’ailleurs leur parler, il sait trouver le ton juste en de telles circonstances.
– Quel ton ? demanda Hans Castorp, les sourcils froncés.
– Ne faites donc pas tant de manières, répondit Joachim. Du moins l’a-t-il dit récemment à l’un d’entre eux, nous le savons par l’infirmière-major qui était là et qui aida à maintenir le mourant. C’était un de ceux justement qui pour finir font une scène effroyable et ne veulent absolument pas mourir. Alors Behrens l’a rappelé à l’ordre : « Ne faites donc pas tant de manières », a-t-il dit, et aussitôt le malade s’est calmé et il est mort tout à fait tranquille.
Hans Castorp frappa sa cuisse de la paume et se rejeta contre le dossier du banc en levant les yeux au ciel.
– Non, écoute-moi, cela, c’est pourtant un peu fort, s’exclama-t-il. Il s’en prend à lui et lui dit tout simplement : « Ne faites pas tant de manières ! » À un mourant ! C’est tout de même trop fort ! Un mourant est, en quelque sorte, digne de respect. On ne peut tout de même pas pour un oui ou pour un non… Un mourant est, en quelque sorte, sacré, il me semble !
– Je ne dis pas le contraire, concéda Joachim. Mais lorsqu’on se conduit avec une telle lâcheté…
– Non, persista Hans Castorp avec une violence qui n’était nullement proportionnée à la résistance qu’on lui opposait. Non, je ne me laisserai pas enlever de l’esprit qu’un mourant est quelque chose de plus distingué que n’importe quel voyou qui se promène, et rit, et gagne de l’argent, et ne se prive de rien ! Cela ne va pas… – et sa voix vacilla étrangement, – cela ne va pas que pour un oui ou pour un non… – et ses paroles furent étouffées dans un rire qui le saisit et le domina, le même rire que hier, un rire jailli des profondeurs, illimité, qui ébranlait tout son corps, qui faisait fermer ses yeux et des larmes sourdre sous ses paupières serrées.
– Psst, fit Joachim tout à coup. Tais-toi ! chuchota-t-il en poussant du coude son compagnon, qui riait sans mesure. Hans Castorp, à travers ses larmes, leva les yeux.
Sur le chemin de gauche venait un étranger, un monsieur gracieux et brun, avec une moustache noire élégamment frisée et un pantalon à carreaux clairs, qui lorsqu’il se fut approché, échangea avec Joachim un bonjour matinal – le sien était précis et d’une agréable sonorité – et qui resta debout devant lui, les pieds croisés, appuyé sur sa canne, en une attitude gracieuse.
SATAN
Son âge eût été difficile à déterminer ; il devait avoir entre trente et quarante, car, encore que l’ensemble de sa personne produisît une impression de jeunesse, sa chevelure, aux tempes, était déjà traversée de fils d’argent et un peu plus haut elle s’éclaircissait visiblement : deux baies chauves s’inséraient à côté de la raie mince, dessinée dans un cheveu clairsemé, et agrandissaient le front. Ses vêtements, ces larges pantalons jaune clair et carrelés, ainsi qu’une redingote de bure trop longue, avec deux rangées de boutons et de larges revers, étaient loin de prétendre à l’élégance ; de plus, son col raide aux angles arrondis paraissait déjà un peu effilé aux plis par le blanchissage fréquent, sa cravate noire était usée et il ne semblait pas porter de manchettes. Du moins Hans Castorp crut-il le reconnaître à la mollesse des manches qui pendaient sur les poignets. Cependant, il se rendait compte qu’il était en présence d’un monsieur ; l’expression cultivée du visage, l’allure libre, on dirait presque noble de l’étranger, ne laissaient à ce sujet aucun doute. Ce mélange de pauvreté et de grâce, les yeux noirs et la moustache à la courbe douce firent aussitôt penser Hans Castorp à certains musiciens étrangers qui jouaient aux environs de Noël dans les cours de chez lui, et avec des yeux de velours dirigés vers en haut, tendaient leur chapeau mou pour qu’on y jetât du haut des fenêtres des pièces de dix pfennigs. « Un joueur d’orgue de barbarie », pensa-t-il. Et il ne fut donc nullement surpris par le nom qu’il entendit lorsque Joachim se leva de son banc et, avec un peu de timidité, fit les présentations :
– Mon cousin Castorp. Monsieur Settembrini.
Hans Castorp s’était également levé pour saluer, cependant que son visage trahissait encore son récent accès de gaîté. Mais l’Italien pria courtoisement les deux jeunes gens de ne pas se laisser déranger et les obligea à reprendre leurs places tandis que lui-même restait debout devant eux dans sa pose agréable. Il souriait, debout, tout en considérant les cousins, mais surtout Hans Castorp, et ce renforcement fin et un peu moqueur des commissures de ses lèvres légèrement plissées sous la moustache pleine, là où sa belle courbe se redressait, produisait un effet particulier, vous invitait en quelque sorte à la lucidité d’esprit et à l’attention, et dégrisa à l’instant Hans Castorp, au point qu’il eut honte tout à coup.
Settembrini dit :
– Ces Messieurs sont de bonne humeur. Avec juste raison, avec juste raison. Une matinée splendide. Le ciel est bleu, le soleil rit.
Et d’un geste léger et élégant de son bras il leva sa petite main jaunâtre vers le ciel, tout en dirigeant dans la même direction un regard oblique et gai.
– On pourrait effectivement oublier où l’on se trouve.
Il parlait sans accent, et seule la précision de son élocution aurait pu faire deviner qu’il était un étranger. Ses lèvres formaient les mots avec un certain plaisir. On éprouvait de l’agrément à l’entendre.
– Et Monsieur a fait un agréable voyage jusque chez nous ? s’adressa-t-il à Hans Castorp. Le verdict vous a-t-il déjà été signifié ? je veux dire : cette sinistre cérémonie de la première consultation a-t-elle déjà eu lieu ?
Ici il aurait dû se taire et attendre, si vraiment il avait souhaité une réponse ; car il avait posé sa question et Hans Castorp s’apprêtait à répondre. Mais l’étranger poursuivit aussitôt :
– Cela s’est-il bien terminé ? De votre hilarité – et il se tut un instant, tandis que la crispation de ses lèvres s’accentuait, – on pourrait tirer des conclusions contradictoires. Combien de mois vous ont administré nos Minos et Rhadamante ?
Le mot « administré » semblait particulièrement drôle dans sa bouche. « Laissez-moi deviner ! six ? ou, d’emblée, neuf ? Oh ! on n’est pas précisément regardant ici… »
Hans Castorp rit, étonné, tout en essayant de se rappeler qui donc étaient Minos et Rhadamante. Il répondit :
– Comment ça ? Non, vous faites erreur, Monsieur Septem…
– Settembrini, corrigea l’Italien avec élan et précision, en s’inclinant avec humour.
– Monsieur Settembrini, je vous demande pardon. Mais vous vous trompez, je ne suis pas malade du tout. Je ne fais que rendre une visite de quelques semaines à mon cousin, et par la même occasion, me reposer un peu.
– Sapristi, vous n’êtes donc pas des nôtres ? Vous êtes bien portant, vous n’êtes que de passage ici, comme Ulysse au royaume des Ombres ? Quelle audace de descendre dans ces profondeurs où habitent des morts, irréels et privés de sens !…
– Dans ces profondeurs ? Monsieur Settembrini, je vous en prie, j’ai dû faire une ascension de près de cinq mille pieds pour arriver jusqu’à vous…
– Vous vous êtes figuré cela. Ma parole, ce n’était qu’une illusion, dit l’Italien avec un geste décidé de la main. Nous sommes des créatures qui sont tombées très bas, n’est-il pas vrai, lieutenant ? se retourna-t-il vers Joachim, qui se réjouit sincèrement de ce titre qu’on lui donnait, mais s’efforça de le dissimuler et répondit d’un air réfléchi :
– Nous sommes, en effet, un peu abrutis. Mais après tout, il y a peut-être moyen de se ressaisir.
– Oui, je vous en juge capable : vous êtes un homme convenable, dit Settembrini.
– Tiens, tiens, tiens ! dit-il trois fois, en faisant souffler le T et en se tournant de nouveau vers Hans Castorp. Il claqua de la langue contre le palais, puis dit encore trois fois : « Ah, ah, ah », en regardant si fixement le novice, que ses propres yeux prirent une expression fixe et aveugle, puis ranimant de nouveau son regard, il poursuivit :
– C’est donc tout à fait volontairement que vous venez en haut, chez nous autres qui sommes tombés si bas et que vous voulez nous procurer l’avantage de votre compagnie. Allons, voilà qui est bien. Et quel délai vous êtes-vous assigné ? Je ne vous pose pas la question très délicatement. Mais je serais vraiment curieux d’apprendre combien de temps l’on s’accorde lorsque c’est soi-même qui décide et non pas Rhadamante.
– Trois semaines », dit Hans Castorp avec une légèreté non dénuée de fatuité, comme il remarquait qu’on l’enviait.
– O Dio, trois semaines ! avez-vous entendu, lieutenant ? N’est-ce pas presque impertinent de dire je viens ici pour trois semaines et puis je repars ? Nous ne connaissons pas ici une mesure du temps qui s’appelle la semaine, si vous me permettez, Monsieur, de vous dispenser cet enseignement. Notre unité la plus petite est le mois. Nous comptons largement, c’est un privilège des ombres. Nous en avons d’autres qui sont tous d’une espèce analogue. Puis-je vous demander quelle profession vous exercez, là en bas, dans la vie, ou plus exactement à quelle profession vous vous préparez ? Vous voyez, je n’impose aucune retenue à notre curiosité. La curiosité aussi fait partie de nos privilèges.
– Je vous en prie, dit Hans Castorp.
Et il donna le renseignement demandé.
– Ingénieur de la marine ! Mais c’est magnifique ! s’écria Settembrini. Soyez persuadé que je trouve cela magnifique, quoique mes propres facultés soient orientées dans un sens tout différent.
– Monsieur Settembrini est littérateur, dit Joachim avec un peu de gêne. Il a écrit la nécrologie de Carducci pour des journaux allemands… Carducci, tu sais…
Et il parut encore plus gêné, parce que son cousin le regardait avec surprise et semblait dire : Que sais-tu donc de Carducci ? Aussi peu que moi, je pense.
– C’est exact, dit l’Italien en hochant la tête. J’ai eu l’honneur de parler à vos compatriotes de la vie de ce grand poète et libre penseur lorsqu’elle eut pris fin. Je l’ai connu, je puis me nommer son disciple. À Bologne, j’ai été assis à ses pieds. C’est à lui que je dois ce que je possède de culture et de gaîté de cœur. Mais nous parlions de vous. Un ingénieur de la marine ! Savez-vous que vous grandissez à mes yeux ? Ne voilà-t-il pas que vous m’apparaissez comme le représentant de tout un monde, celui du travail et du génie pratique.
– Mais, monsieur Settembrini, je ne suis encore qu’un étudiant et je débute à peine.
– Certainement, et tout commencement est difficile. En général, tout travail est difficile qui mérite ce nom, n’est-ce pas ?
– Oui, que diable ! dit Hans Castorp, et ses paroles jaillirent du fond du cœur.
Settembrini tout aussitôt fronça les sourcils.
– Vous invoquez même le diable pour confirmer cela ! Satan en personne ? Et savez-vous que mon grand maître lui a dédié un hymne ?
– Permettez, dit Hans Castorp, au Diable ?
– En personne. On le chante parfois dans mon pays en des circonstances solennelles. O salute, o satana, o Ribellione, o forza vindice della Ragione… Un cantique admirable. Mais il est peu probable que vous ayez pensé à ce diable-là, car il vit sur un excellent pied avec le travail. Celui que vous vouliez mentionner et qui a horreur du travail parce qu’il a tout lieu de le redouter, est peut-être cet autre diable dont il est dit qu’il ne faut même pas lui abandonner le petit doigt de la main…
Tout cela semblait bien étrange au bon Hans Castorp. Il ne comprenait pas l’italien, et le reste ne lui semblait pas plus confortable. Cela sentait le sermon dominical, bien que ce fût débité sur un ton de causerie légère et presque de plaisanterie. Il regarda son cousin qui baissait les yeux, puis dit :
– Mais, monsieur Settembrini, vous prenez les mots trop à la lettre. Ce que j’ai dit du diable n’était qu’une manière de parler, je vous l’assure.
– Il faut avoir de l’esprit, dit Settembrini en regardant en l’air d’un air mélancolique. Puis, se ranimant, s’égayant et dirigeant avec grâce la conversation, il poursuivit : « De toutes façons, je conclus avec juste raison de vos paroles que vous avez choisi une profession aussi exigeante qu’honorable. Mon Dieu, je suis humaniste et je n’entends rien aux choses ingénieuses, si l’on peut dire, quelque sincère que soit le respect que je leur voue. Mais j’imagine que la théorie de votre métier doit exiger un cerveau clair et lucide et sa pratique un homme qui tienne sa place, n’est-il pas vrai ?
– Certainement, oui, je ne puis que vous donner raison, répondit Hans Castorp, en s’efforçant involontairement de s’exprimer avec un peu plus d’éloquence. Les exigences sont considérables aujourd’hui ; on se défend même de penser à quel point elles sont rudes, car on risquerait de perdre courage. Non, ce n’est pas une plaisanterie. Et quand on n’est pas des plus résistants… Il est vrai que je ne suis ici qu’en hôte, mais je ne suis cependant pas des plus résistants, et je mentirais si je prétendais que le travail me réussit parfaitement. Au contraire, il me fatigue passablement, pour tout dire. Au fond, je ne me sens parfaitement bien portant que lorsque je ne fais rien…
– Par exemple en ce moment !
– En ce moment ? Oh, je ne suis ici que depuis si peu de temps. Aussi je me sens un peu troublé, vous pensez bien ?
– Ah ! Troublé ?
– Oui, je n’ai pas non plus très bien dormi, et puis le petit déjeuner a été vraiment trop copieux… Sans doute suis-je habitué à un déjeuner convenable mais celui d’aujourd’hui était vraiment trop complet pour moi, too rich, comme disent les Anglais. Bref, je me sens un peu oppressé, et surtout je n’ai pas réussi ce matin à prendre goût à mon cigare, pensez donc ! Cela ne m’arrive pour ainsi dire jamais, à moins que je sois sérieusement malade, et voilà que je lui trouve un goût de cuir. J’ai dû le jeter, cela n’avait pas de sens de vouloir se forcer. Êtes-vous fumeur, si vous me permettez de vous poser la question ? Non ? vous ne pouvez pas vous imaginer quelle déception et quel sujet de mécontentement ce peut être pour quelqu’un qui depuis sa jeunesse aime particulièrement à fumer, comme c’est mon cas…
– Je n’ai aucune expérience dans ce domaine, répondit Settembrini, et, avec cette inexpérience, je ne me trouve pas en très mauvaise compagnie. Nombre de nobles et clairs esprits ont détesté le tabac à fumer. Carducci, lui non plus, ne l’aimait pas. Mais vous trouverez certainement à cet égard de la compréhension chez Rhadamante. Il est un adhérent de votre vice.
– Oh ! vice, monsieur Settembrini…
– Pourquoi pas ? Il faut désigner les choses avec force et vérité. Cela fortifie et élève la vie. Moi aussi, j’ai des vices.
– Et le docteur Behrens est, par conséquent, un connaisseur de cigares ? Quel homme charmant !
– Vous trouvez ? Vous avez donc fait sa connaissance ?
– Oui, tout à l’heure, avant de sortir. C’était même presque quelque chose comme une consultation, mais tout à fait sine pecunia, savez-vous. Il a vu tout de suite que j’étais assez anémique. Et puis il m’a conseillé de suivre absolument le même régime que mon cousin, de rester longtemps étendu sur le balcon, et de prendre en même temps ma température ; oui, c’est ce qu’il m’a dit.
– Vraiment ? s’écria Settembrini. À la bonne heure ! s’écria-t-il, le visage tourné vers le ciel, et il rit en renversant la tête. Comment donc est-ce dit dans l’opéra de votre maître ? « C’est moi l’oiseleur, toujours joyeux de cœur… » Bref, c’est tout à fait amusant. Et vous allez suivre son conseil ! Sans aucun doute. Pourquoi ne le feriez-vous pas ? Quel suppôt de Satan, ce Rhadamante ! Et, en effet, « toujours gai », même si c’est parfois un peu forcé. Il pousse à la mélancolie. Son vice ne lui est pas profitable – sinon, ce ne serait d’ailleurs pas un vice – le tabac le rend mélancolique, et c’est pourquoi notre respectable infirmière-major a mis les provisions sous clef et ne lui accorde que de petites rations quotidiennes. Il arrive, paraît-il, qu’il succombe à la tentation de la voler, et alors il tombe en mélancolie. En un mot : c’est une âme embrouillée. Vous connaissez déjà, notre infirmière-major ? Non ? Cela, c’est une faute. Vous avez tort de ne pas solliciter l’honneur de faire sa connaissance. Elle est de la lignée des van Mylendonk, cher Monsieur. Elle se distingue de la Vénus de Médicis en ceci que là où la déesse montre des seins, elle a coutume de porter un crucifix.
– Ah, ah, excellent ! rit Hans Castorp.
– Son prénom est Adriatica.
– Comment ? encore ? s’écria Hans Castorp. Dites donc, voilà qui est extraordinaire. Van Mylendonk et puis Adriatica ? Cela sonne comme si elle était morte depuis longtemps. C’est presque moyenâgeux.
– Mon cher Monsieur, répondit Settembrini, il y a bien des choses ici qui sont « presque moyenâgeuses », comme il vous plaît de vous exprimer. Pour ma part, je suis persuadé que notre Rhadamante n’a nommé ce fossile gouvernante de son palais des terreurs que par un besoin artistique d’unité de style. Car il est artiste, ne le saviez-vous pas ? Il fait de la peinture à l’huile. Que voulez-vous, ce n’est pas interdit, n’est-ce pas ? chacun est libre… Madame Adriatica dit donc à qui veut l’entendre, et aux autres aussi, qu’une Mylendonk a été vers le milieu du treizième siècle, abbesse d’un couvent à Bonn, sur le Rhin. Il est probable qu’elle-même aura vu le jour peu de temps après cette époque.
– Ha ha ha, je vous trouve un peu caustique, monsieur Settembrini.
– Caustique ? Vous voulez dire : méchant ? Oui, je suis un peu méchant, dit Settembrini. Mon regret c’est que je sois obligé de gaspiller ma méchanceté à des sujets aussi misérables. J’espère que vous n’avez rien contre la méchanceté, mon cher ingénieur. À mon sens, c’est l’arme la plus étincelante de la raison contre les puissances des ténèbres et de la laideur. La méchanceté, Monsieur, est l’esprit de la critique, et la critique est à l’origine du progrès et des lumières de la civilisation.
Et tout aussitôt, il commença de parler de Pétrarque, qu’il nomma le « père des temps nouveaux ».
– Il est temps que nous allions à la cure de repos, dit Joachim avec sagesse.
Le littérateur avait accompagné ses paroles de gestes gracieux de la main. À présent, il coupa court à cette mimique par un mouvement des doigts qui désignait Joachim, et il dit :
– Notre lieutenant pousse au service. Allons-y donc. Nous suivons la même route
Vers la droite qui conduit aux murs de Dis, la Puissante.
Ah ! Virgile, Virgile ! Messieurs, il est insurpassable. Je crois certainement au progrès. Mais Virgile dispose d’épithètes dont aucun moderne ne dispose…
Et tandis qu’ils suivaient le chemin du retour il commença de leur réciter des vers latins prononcés à l’italienne, mais s’interrompit lorsqu’une jeune fille qui devait habiter le village vint à leur rencontre, et il passa à un sourire et à un fredonnement polisson : T, t, t, sifflota-t-il. Tiens, tiens, tiens, la la la, mon petit moucheron, veux-tu être à moi ? Regardez donc « son regard brille d’un éclat furtif », cita-t-il. – Dieu savait ce que cela pouvait être, – et il envoya un baiser dans le dos de la jeune fille confuse.
« C’est un vrai polisson », pensa Hans Castorp, et il ne changea pas d’opinion lorsque Settembrini, après son accès de galanterie, reprit ses médisances. Il en voulait tout particulièrement au docteur Behrens, le taquinait sur la taille de ses pieds, parlait de son titre de conseiller aulique qu’il aurait reçu d’un prince qui souffrait de tuberculose cérébrale. Toute la contrée parlait encore de l’existence scandaleuse qu’avait menée ce prince, mais Rhadamante avait fermé un œil, avait fermé les deux yeux ; toujours il est resté « conseiller aulique » de pied en cap. À ce propos, ces Messieurs savaient-ils qu’il était l’inventeur de la saison d’été ? Lui, et nul autre. Accordons sa couronne au mérite ! Autrefois, seuls les fidèles d’entre les fidèles avaient passé l’été dans la vallée. Mais alors « notre humoriste », avec sa clairvoyance incorruptible, avait distingué que ce fâcheux état de choses n’était que le résultat d’un préjugé. Il avait posé en principe que, autant du moins que son établissement entrait en ligne de compte, la cure d’été n’était pas seulement recommandable, mais encore particulièrement efficace et presque indispensable. Et il avait su répandre ces théories, il avait rédigé des articles de vulgarisation et les avait lancés dans la presse. Depuis lors, les affaires allaient aussi bien en été qu’en hiver. « Génie », disait Settembrini, « In-tu-i-tion », disait-il. Après quoi il passa au fil de sa critique tous les établissements de la place et loua sur un ton mordant l’esprit entreprenant de leurs propriétaires. Il y avait là le professeur Kafka… Chaque année, à l’époque critique de la fonte des neiges, lorsque beaucoup de pensionnaires demandaient à s’en aller, le professeur Kafka se voyait dans l’obligation de partir en voyage pendant huit jours, en promettant d’accorder les autorisations dès son retour. Mais il restait absent pendant huit semaines, et les malheureux attendaient et, soit dit en passant, voyaient grossir leurs additions. On faisait venir Kafka jusqu’à Fiume, mais il ne se mettait pas en route avant qu’on lui eût assuré au moins cinq mille francs suisses, ce qui durait toujours au moins une quinzaine de jours. Naturellement, le lendemain de l’arrivée du maître celebrissimo, le malade s’empressait de mourir. Quant au docteur Salzmann, il accusait le professeur Kafka de ne pas tenir propres ses seringues à injections et d’infecter ses malades. « Il roule sur pneus, disait Salzmann, pour que ses morts ne l’entendent pas. » À quoi Kafka répliquait que chez Salzmann on imposait aux malades « le fruit réconfortant des pampres » en telles quantités – également pour arrondir leurs factures – que les gens mouraient comme des mouches, non pas de phtisie, mais d’alcoolisme…
Il continua sur ce ton et Hans Castorp riait de tout cœur et sans y entendre malice, de ce torrent d’invectives débitées avec volubilité. La faconde de l’Italien était particulièrement agréable dans sa pureté et son exactitude, dépouillée de tout accent. Les mots jaillissaient, fermes, élastiques, et comme tout neufs, de ses lèvres mobiles ; il jouissait des locutions cultivées, vives et mordantes, dont il se servait, de chaque inflexion ou nuance grammaticale, et même, avec une satisfaction si visible, si communicative et si joyeuse ; et il semblait d’esprit beaucoup trop clair et trop présent pour que la langue lui fourchât jamais.
– Vous parlez si drôlement, monsieur Settembrini, dit Hans Castorp, avec une telle vivacité… je ne sais pas comment l’exprimer…
– Plastiquement, n’est-ce pas ? répondit l’Italien, et il s’éventa de son mouchoir, bien qu’il fît plutôt frais. Ce doit être le mot que vous cherchez. J’ai une manière plastique de parler, voulez-vous dire. Mais halte ! s’écria-t-il, qu’aperçois-je là ? Voici nos juges infernaux qui se promènent !
Déjà les promeneurs venaient à nouveau de doubler le tournant. Était-ce grâce aux discours de Settembrini, grâce à la pente du chemin ? ou s’étaient-ils en réalité moins éloignés du sanatorium que Hans Castorp l’avait d’abord cru ? – car un chemin que nous parcourons pour la première fois est beaucoup plus long que le même chemin quand nous le connaissons déjà – quoi qu’il en soit, on fut de retour avec une rapidité surprenante. Settembrini avaient raison, c’étaient les deux médecins qui arpentaient le terre-plein, derrière le sanatorium : en avant, c’était le docteur Behrens, en blouse blanche, avec sa nuque saillante, qui agitait les mains comme des rames ; dans son sillage, le docteur Krokovski, en chemise noire, regardant autour de lui d’un air où la conscience qu’il avait de sa valeur se manifestait d’autant plus que l’usage professionnel l’obligeait à se tenir derrière son chef.
– Ah ! Krokovski ! s’écria Settembrini. Le voici qui passe, lui qui connaît tous les secrets de nos dames. Prière d’observer le symbolisme raffiné de ses vêtements. Il s’habille de noir pour indiquer que le domaine particulier de ses études est la nuit. Cet homme n’a en tête qu’une seule pensée, et cette pensée est impure. Mon cher ingénieur, comment se fait-il que nous n’ayons pas encore parlé de lui ? Vous avez fait sa connaissance ?
Hans Castorp fit signe que oui.
– Eh bien ? Je commence à croire que lui aussi vous a plu.
– Je ne sais trop, monsieur Settembrini. Je ne l’ai approché que pour quelques instants. Et puis je ne suis pas très rapide dans mes jugements. Je commence par regarder les gens, et par me dire : Ah ! tu es ainsi, toi ? Bien, bien !
– Sottise, répondit l’Italien. Il faut que vous jugiez ! C’est pour cela que la nature vous a donné des yeux et un cerveau. Vous trouviez tout à l’heure que je parlais méchamment ; mais si je le faisais, ce n’était peut-être pas sans intention pédagogique. Nous autres humanistes avons tous une veine pédagogique… Messieurs, le lien historique entre l’humanisme et la pédagogie explique le lien psychologique qui existe entre les deux. Il ne faut pas enlever aux humanistes leur fonction d’éducateurs, – on ne peut pas la leur enlever, car ils sont les seuls dépositaires d’une tradition : celle de la dignité et de la beauté de l’homme. Les humanistes avaient jadis remplacé les prêtres qui, en des temps troubles et anti-humains, pouvaient s’arroger la direction de la jeunesse. Depuis lors, Messieurs, il ne s’est, à la vérité, plus formé aucun nouveau type d’éducateur. Le lycée classique, – vous pouvez m’appeler un esprit rétrograde, mon cher ingénieur, – en principe, in abstracto, je vous prie de m’entendre exactement, j’en demeure partisan…
Dans l’ascenseur encore, il poursuivit ce développement et ne se tut que lorsque les cousins sortirent au deuxième étage. Lui-même monta jusqu’au troisième où il occupait une petite chambre donnant sur l’arrière de l’établissement, ainsi que Joachim le rapporta.
– Il n’a sans doute pas d’argent ? demanda Hans Castorp qui accompagnait Joachim.
La chambre de Joachim était exactement semblable à la sienne.
– Non, dit Joachim, il n’en a sans doute pas. Ou tout au moins, juste assez pour payer le séjour qu’il fait ici. Son père déjà était littérateur, tu sais, et je crois aussi son grand-père.
– Oui, alors ! dit Hans Castorp. Mais, en somme, est-il sérieusement malade ?
– Ce n’est pas dangereux autant que je sache, mais c’est persistant et cela le reprend sans cesse. Il est déjà malade depuis des années et, dans l’intervalle, il était parti, mais il a bientôt dû rentrer dans le rang.
– Pauvre diable ! Alors qu’il semble si enthousiasmé par le travail. Il est d’ailleurs extrêmement loquace et il passe avec une grande facilité d’un sujet à un autre. Avec la jeune fille, il s’est montré un peu insolent, et cela m’a gêné sur le moment. Mais ce qu’il a dit ensuite sur la dignité humaine semblait cependant fameux, absolument comme un discours, à une séance solennelle. Le vois-tu souvent ?
