– Mais à quoi bon ? Non, la cure de repos, je veux bien, pourquoi pas ? mais prendre ma température ? ce serait vraiment trop pour un hospitant, cela, j’aime autant vous le laisser, à vous autres, ceux d’en-haut. Si seulement je savais, reprit Hans Castorp, en portant les deux mains à son cœur comme un amoureux, pourquoi j’ai tout le temps de tels battements de cœur, c’est si inquiétant, j’y pense depuis quelque temps déjà. Vois-tu, on a des battements de cœur lorsqu’on est à la veille d’une joie particulière, ou au contraire lorsqu’on redoute quelque chose, bref lorsqu’on a des sentiments agités, n’est-ce pas ? Mais lorsque le cœur bat de lui-même, pour ainsi dire sans rime ni raison, et comme de son propre chef, je trouve cela étrangement inquiétant, tu m’entends bien, c’est à peu près comme si le corps allait son propre chemin et n’avait plus aucun rapport avec l’âme, en quelque sorte comme un corps mort qui, en fait, ne serait pas précisément mort – cela n’existe pas – mais qui mène au contraire une existence tout à fait active et indépendante : il lui pousse des cheveux et des ongles, et à toute sorte d’égards encore, physiquement et chimiquement, il y règne en somme, autant que je me suis laissé dire, une activité tout à fait joyeuse…
– Qu’est-ce que c’est que ces expressions ? dit Joachim avec un accent de blâme réfléchi. Une activité joyeuse ?
Et peut-être se vengeait-il un peu de l’observation que son cousin lui avait faite ce matin au sujet du « chapeau chinois ».
– Mais c’est ainsi. C’est une activité très mouvementée. Pourquoi donc cela te choque-t-il ? demanda Hans Castorp. D’ailleurs, je ne signalais cela qu’en passant. Je ne voulais pas dire autre chose que ceci : comme c’est inquiétant et pénible que le corps vive et se donne de l’importance, de son propre mouvement et sans rapport avec l’âme, ainsi c’est le cas pour ces battements de cœur sans motif. On est amené à leur chercher un sens, un état d’âme qui leur corresponde, une joie ou une peur qui les légitimerait en quelque sorte – du moins c’est ce qui m’arrive, je ne puis parler que de moi.
– Oui, oui, dit Joachim en gémissant, c’est assez cela lorsqu’on a de la fièvre. Il règne aussi une « activité particulièrement joyeuse » dans le corps, pour me servir de ton expression, et il est bien possible que dans cette situation on se mette involontairement en quête d’un état d’âme, comme tu dis, par quoi cette animation prendrait en quelque sorte un sens raisonnable. Mais nous parlons là de choses plutôt pénibles, dit-il d’une voix tremblante, et il s’interrompit ; sur quoi Hans Castorp se borna à hausser les épaules, exactement comme il l’avait vu faire la veille à Joachim.
Durant un moment, ils marchèrent en silence. Puis Joachim demanda :
– Eh bien, les gens d’ici te plaisent-ils ? Je veux dire ceux de notre table ?
Hans Castorp prit une expression de parfait détachement.
– Mon Dieu, dit-il, ils ne me semblent pas très intéressants. Aux autres tables, il y a, je crois, des gens plus intéressants ; peut-être n’est-ce qu’une impression. Mme Stoehr devrait se faire laver les cheveux, elle les a tellement gras. Et cette Mazurka, ou comment s’appelle-t-elle ? me semble un peu sotte. Elle n’en finit pas de fourrer son mouchoir dans sa bouche à force de rire.
Joachim rit à haute voix de la déformation du nom.
– Mazurka est excellent, s’écria-t-il, elle s’appelle Maroussia, s’il te plaît, – c’est à peu près la même chose que Marie. Oui, elle est vraiment trop turbulente, dit-il. Et cependant elle aurait toutes raisons d’être plus posée, car elle est vraiment assez malade.
– On ne le dirait pas, dit Hans Castorp. Elle a l’air si bien portante. En tout cas, on ne la supposerait pas malade de la poitrine.
Et il essaya d’échanger avec son cousin un regard malicieux, mais découvrit que le visage hâlé de Joachim était d’une coloration tachetée, comme la prennent les visages brunis par le soleil lorsque le sang se retire, et que sa bouche était tirée d’une manière particulièrement pitoyable. Cette expression éveilla chez le jeune Hans Castorp une frayeur indéterminée qui le décida à changer tout aussitôt de sujet de conversation, et à s’informer d’autres personnes, en essayant d’oublier rapidement Maroussia et le jeu de physionomie de Joachim, ce à quoi du reste il réussit parfaitement.
L’Anglaise au thé de cinrodon s’appelait Miss Robinson. La couturière n’était pas une couturière, mais institutrice au lycée de jeunes filles de Kœnigsberg, et c’est pourquoi elle s’exprimait avec tant de précision. Elle s’appelait Mlle Engelhart. Quant à la vieille dame alerte, Joachim, bien qu’il fût depuis longtemps ici, ne savait même pas comment elle s’appelait. Quoi qu’il en fût, elle était la grand’tante de la jeune fille qui mangeait du yaourt, et lui tenait compagnie au sanatorium depuis le début. Mais le plus gravement atteint de ceux qui mangeaient à leur table, était le Dr Blumenkohl, Léon Blumenkohl, d’Odessa, ce jeune homme à la moustache et au visage si soucieux et si fermé. Il était ici depuis de longues années déjà…
C’était sur un véritable trottoir de ville qu’ils marchaient, le lieu de promenade et de rendez-vous par excellence. Ils rencontraient des étrangers qui flânaient, de jeunes gens pour la plupart, les cavaliers en costume de sport et sans chapeau, les dames, également dépourvues de chapeaux, et en robes blanches. On entendait parler le russe et l’anglais. Des magasins aux étalages élégants se suivaient, et Hans Castorp, dont la curiosité avait à surmonter une ardente fatigue, contraignait ses yeux à voir, et s’arrêta longtemps devant un chemisier pour s’assurer si la devanture était vraiment « à la hauteur ».
Puis vint une rotonde, avec une galerie couverte où un orchestre donnait un concert. C’était ici le casino. Sur plusieurs courts de tennis des parties se poursuivaient. Des jeunes gens sveltes et rasés en pantalons de flanelle fraîchement repassés, les manches retroussées jusqu’au coude, jouaient sur leurs semelles de caoutchouc, en face de jeunes filles hâlées et vêtues de blanc qui, prenant leur élan, se dressaient tout à coup au soleil, pour frapper de très haut la balle couleur de craie. Il y avait comme une poussière de farine sur les courts bien entretenus. Les deux cousins s’assirent sur un banc libre, pour suivre le jeu et le critiquer.
– Tu ne joues sans doute pas ? demanda Hans Castorp.
– Je n’ai pas la permission de jouer, répondit Joachim. Il faut que nous restions couchés, toujours couchés… Settembrini dit quelquefois que nous vivons horizontalement, nous sommes des horizontaux, dit-il : c’est une de ses mauvaises plaisanteries. Ce sont des gens bien portants qui jouent ici, ou bien ils le font malgré la défense. D’ailleurs, ils ne jouent pas très sérieusement ; c’est plutôt pour l’amour du costume… Et à propos de choses défendues, il y a encore d’autres jeux interdits que l’on pratique, le poker, tu sais, et dans un certain petit hôtel, aussi les petits chevaux, – chez nous la peine prévue est l’expulsion, il paraît que c’est tout ce qu’il y a de plus nuisible. Et pourtant il en est qui descendent encore après le contrôle du soir, et vont ponter. Le prince qui a conféré son titre à Behrens, y filait toutes les nuits.
Hans Castorp écoutait à peine. Sa bouche était ouverte, car, bien qu’il n’eût pas de rhume, il ne respirait que difficilement du nez. Son cœur martelait à contretemps de la musique, ce qui lui était obscurément pénible. Et, en proie à cette impression de désordre et de contrariété, il commençait à s’endormir lorsque Joachim rappela qu’il était temps de rentrer.
Ils parcoururent le chemin presque en silence. Hans Castorp buta même une ou deux fois, en pleine rue, et sourit d’un air mélancolique en hochant la tête. Le portier infirme les conduisit en ascenseur à leur étage. Ils se séparèrent devant le numéro vingt-quatre sur un bref « au revoir ». Hans Castorp se dirigea à travers sa chambre vers le balcon où il se laissa tomber tel qu’il était, sur la chaise-longue, et où, sans même prendre la peine de rectifier sa position, il tomba dans un sommeil profond, péniblement animé par les battements rapides de son cœur.
UNE FEMME NATURELLEMENT !
Il ne sut pas combien de temps cela dura. Lorsque l’instant fut venu, le gong retentit. Mais il ne conviait pas immédiatement au repas. Il rappelait seulement de se tenir prêt. Hans Castorp ne l’ignorait pas, et il resta donc étendu jusqu’à ce que la vibration métallique grandît pour la seconde fois et s’éloignât. Lorsque Joachim traversa la chambre pour venir le chercher, Hans Castorp prétendit encore vouloir se changer. Mais à présent Joachim ne le permit plus. Il détestait et méprisait l’inexactitude. Comment donc ferait-on des progrès et redeviendrait-on bien portant pour pouvoir faire du service, dit-il, si l’on était trop flemmard pour observer les heures des repas ? Ce disant, il avait naturellement raison, et Hans Castorp ne put que lui faire remarquer que s’il n’était pas malade, par contre il tombait de sommeil. Il se lava donc rapidement les mains, puis ils descendirent dans la salle à manger, pour la troisième fois dans la journée.
Par les deux entrées, les pensionnaires affluaient. Ils venaient aussi par les portes de la véranda, qui étaient ouvertes, et bientôt tous furent assis aux sept tables, comme s’ils ne les avaient jamais quittées. Telle était du moins l’impression qu’avait Hans Castorp – une impression de songe tout à fait déraisonnable, naturellement, mais dont son cerveau embrumé, pour la durée de quelques instants, – ne put se défendre, et dans laquelle il trouva même une certaine satisfaction ; car, à plusieurs reprises, durant le dîner, il essaya de la rappeler, et obtint chaque fois une illusion parfaite. La vieille dame alerte parlait de nouveau dans son langage indistinct au docteur Blumenkohl, assis de biais en face d’elle ; l’autre écoutait, la mine soucieuse. Sa maigre petite-nièce mangeait enfin autre chose que du yaourt, l’épaisse crème d’orge que les servantes avaient apportée dans les assiettes ; mais elle n’en avala que quelques cuillerées. La jolie Maroussia pressa son mouchoir sur sa bouche pour étouffer son rire. Miss Robinson lisait les mêmes lettres à l’écriture arrondie qu’elle avait déjà lues ce matin. Apparemment, elle ne savait pas un mot d’allemand et ne se souciait pas de le savoir. Par chevaleresque déférence, Joachim lui dit en anglais quelques mots sur le temps qu’il faisait, auxquels elle répondit par monosyllabes pour retomber ensuite dans son silence. En ce qui concerne Mme Stoehr, dans sa blouse de laine écossaise, elle avait subi ce matin une visite médicale, et elle en rendit compte avec une affectation vulgaire, en fronçant la lèvre supérieure au-dessus de ses dents de lièvre. À droite en haut, se plaignit-elle, elle avait encore des bruits ; de plus, derrière l’épaule gauche, elle avait le souffle très raccourci, et il fallait qu’elle restât encore cinq mois, lui avait dit le « vieux ». Dans sa vulgarité, elle surnommait le docteur Behrens le « vieux ». D’ailleurs, elle se montrait très indignée que le vieux ne fût pas aujourd’hui assis à leur table. D’après la « tournée » – elle voulait dire : d’après le roulement – c’était aujourd’hui, à midi, le tour de leur table. Or, déjà de nouveau, le vieux était assis à la table voisine sur la gauche (en effet, le docteur Behrens était assis là, et joignait ses mains énormes sur son assiette). Mais naturellement, c’était la table de la grosse Mme Salomon d’Amsterdam, qui venait tous les jours à table en décolleté, et le vieux y trouvait évidemment son plaisir, bien qu’elle, Mme Stoehr, ne pût se l’expliquer, puisque, à l’occasion de chaque visite médicale, il voyait tout ce qu’il voulait de la peau de Mme Salomon. Plus tard elle rapporta sur un ton de chuchotement excité que, hier soir, dans la salle de repos – qui se trouvait sur le toit – la lumière avait été éteinte, et cela dans un but que Mme Stoehr qualifia de « transparent ». Le vieux s’en était aperçu et avait tempêté au point qu’on l’avait entendu dans tout l’établissement. Mais naturellement, une fois de plus, il n’avait pas découvert le coupable, bien qu’il ne fût pas nécessaire d’avoir fait des études universitaires pour deviner que ç’avait été naturellement le capitaine Miklosich, de Bucarest, pour qui il ne faisait jamais assez nuit lorsqu’il se trouvait en compagnie de femmes, un homme qui n’avait pas la moindre culture, bien qu’il portât un corset, et qui était moralement une bête de proie, oui, un fauve, répéta Mme Stoehr d’une voix étouffée, tandis que la sueur perlait à son front et au-dessus de sa lèvre supérieure. Quels rapports il entretenait avec la femme du consul général Wurmbrand de Vienne, cela, tout Davos, du village à la place, commençait à le savoir, et l’on pouvait à peine, à ce propos, parler de rapports secrets. Car non seulement le capitaine se rendait parfois dès le matin dans la chambre de la femme du consul, alors qu’elle était encore au lit, et il assistait ensuite à toute sa toilette, mais encore, mardi dernier, il n’était sorti de la chambre de la Wurmbrand qu’à quatre heures du matin – l’infirmière du jeune Franz, au numéro dix-neuf, dont le pneumothorax avait récemment échoué, l’avait rencontré et dans sa confusion s’était trompée de porte, de sorte qu’elle s’était brusquement trouvée dans la chambre du procureur Paravant de Dortmund… – Enfin, Mme Stoehr se livra encore à des considérations sur un « institut cosmique » qui se trouvait dans le village et où elle achetait son eau dentifrice. Joachim regardait fixement dans son assiette.
Le dîner était aussi magistralement apprêté que copieux. En comptant le potage très nourrissant, il ne comprenait pas moins de six services. Après le poisson venait un plat de viande consistant, avec des garnitures, puis un plat de légumes servi à part, de la volaille rôtie, un entremets qui ne cédait en rien, quant à la saveur, à celui de la veille, et enfin le fromage et les fruits. Chaque plat était présenté deux fois, et ne l’était pas inutilement. On remplissait les assiettes et l’on mangeait aux sept tables, un appétit d’ogre régnait sous la voûte, une faim de loup que l’on eût observée avec plaisir, si en même temps elle n’avait pas fait une impression vaguement inquiétante, et même dégoûtante. Non seulement les gens gais qui bavardaient et se lançaient des boulettes de pain, manifestaient cet appétit, mais aussi les taciturnes et les sombres qui, entre temps, appuyaient leur tête dans leurs mains et regardaient fixement devant eux. Un jeune homme, à la table voisine de gauche, un collégien, à en juger par son âge, avec des manches trop courtes et de gros verres de lunettes ronds, coupait tout ce qu’il entassait dans son assiette en menus morceaux et le réduisait avant de le manger en une bouillie informe. Puis il se penchait et se mettait à dévorer, en passant de temps en temps sa serviette sous ses lunettes pour essuyer ses yeux, y séchant on ne savait quoi, des larmes ou de la sueur.
Deux incidents se produisirent durant le repas principal et éveillèrent l’attention de Hans Castorp pour autant que son état le permît. Tout d’abord la porte vitrée claqua de nouveau – c’était au poisson – ; Hans Castorp tressaillit, outré, et dans sa violente colère, il se dit à lui-même que cette fois il fallait absolument qu’il connût le coupable. Non seulement il le pensa, mais il l’articula du bout des lèvres, tant il prenait cela au sérieux.
– Il faut que je sache, chuchota-t-il avec une violence exagérée, de telle sorte que miss Robinson et l’institutrice le regardèrent, étonnées.
Et, en même temps, il tourna son torse à gauche et ouvrit tout grands ses yeux injectés de sang.
C’était une dame qui traversait la salle, une femme, une jeune fille plutôt, de taille moyenne, vêtue d’un chandail blanc et d’une jupe de couleur, avec des cheveux d’un blond roux qu’elle portait simplement en nattes disposées autour de la tête. Hans Castorp ne vit que peu de chose de son profil, presque rien du tout. Elle marchait sans bruit, ce qui faisait un singulier contraste avec son entrée bruyante, elle marchait d’une manière étrangement furtive et la tête un peu penchée en avant, vers la dernière table de gauche, perpendiculaire à la porte de la véranda, à la table des « Russes bien », par conséquent, en gardant une main dans la poche de son gilet de laine collante, mais en portant l’autre, qui maintenait et remettait en ordre sa chevelure, derrière sa tête. Hans Castorp regarda cette main – il avait un sens très sûr et une attention très critique pour les mains, et lorsqu’il faisait de nouvelles connaissances, il avait l’habitude de fixer d’abord ses yeux sur cette partie du corps – ; ce n’était pas précisément une main de dame, cette main qui soutenait des cheveux, elle n’était ni soignée ni affinée, comme l’étaient d’ordinaire les mains de femme dans les milieux où fréquentait Hans Castorp. Assez large, avec des doigts courts, elle avait quelque chose de puéril et de primitif, quelque chose de la main d’une écolière. Ses ongles ignoraient visiblement la manucure, ils étaient coupés tant bien que mal, comme chez une écolière, et sur leurs côtés la peau semblait un peu irritée, presque comme si elle était sujette au petit vice de ronger ses doigts. D’ailleurs, Hans Castorp se rendit compte de cela plutôt par une sorte de sentiment confus que par ses yeux, la distance étant par trop grande. D’un hochement de tête, la retardataire salua ses compagnons de table et en s’asseyant, le dos tourné à la salle, à côté du docteur Krokovski qui présidait là-bas, elle se retourna, tenant toujours ses cheveux dans sa main, la tête au-dessus de l’épaule, et considéra le public, ce qui permit à Hans Castorp de remarquer rapidement qu’elle avait de larges pommettes et des yeux étroits. Un vague souvenir d’il ne savait quoi et d’il ne savait qui l’effleura un instant lorsqu’il la vit.
– Naturellement, une femme ! pensa Hans Castorp, et de nouveau il articula ces mots si nettement que l’institutrice, Mlle Engelhart, comprit ce qu’il disait. La vieille fille indigente sourit avec attendrissement.
– Cela, c’est Mme Chauchat, dit-elle. Elle est si négligente ! Une femme délicieuse.
Et, en même temps, la rougeur duveteuse des joues de Mlle Engelhart s’accrut d’une ombre, ce qui était toujours le cas lorsqu’elle ouvrait la bouche.
– Française ? demanda Hans Castorp sévèrement.
– Non, elle est Russe, dit Mlle Engelhart. Peut-être son mari est-il Français ou d’origine française, je n’en sais rien.
– Serait-ce celui-là ? demanda Hans Castorp, encore irrité.
Et il désigna un monsieur aux épaules tombantes, à la table des « Russes bien ».
– Oh ! non, il n’est pas là, répondit l’institutrice. Il n’avait même jamais séjourné ici, ajouta-t-elle, on ne le connaissait pas du tout, ici.
– Elle devrait fermer la porte convenablement, dit Hans Castorp. Elle claque toujours les portes. En voilà des manières !
Et l’institutrice ayant accueilli la leçon avec un sourire humble, comme si elle-même était la coupable, il ne fut plus question davantage de Mme Chauchat.
Le deuxième incident fut le suivant : le docteur Blumenkohl quitta pour quelques instants la salle, rien de plus. Soudain l’expression de dégoût de son visage s’accentua ; il considéra fixement un point précis, puis, d’un geste discret, il repoussa sa chaise et sortit. Mais à ce moment, la grande vulgarité de Mme Stoehr apparut sous son jour le plus cru, car, par satisfaction sans doute de se savoir moins malade que Blumenkohl, elle accompagna sa sortie de commentaires mi-pitoyables, mi-dédaigneux.
– Le malheureux ! dit-elle. En voilà encore un qui aura bientôt fini de piper. Le voilà déjà de nouveau qui doit s’entretenir avec Henri le Bleu !
Sans être obligée de surmonter la moindre répugnance, avec un entêtement borné, elle prononça cette expression grotesque : « Henri le Bleu », et Hans Castorp éprouva un mélange de terreur et d’envie de rire lorsqu’elle articula ces mots. D’ailleurs, le docteur Blumenkohl revint au bout de quelques minutes de la même façon discrète dont il était sorti, reprit sa place et se remit à manger. Lui aussi mangeait beaucoup ; il se servait deux fois de chaque plat, sans mot dire, avec une expression soucieuse et fermée.
Puis le repas prit fin. Grâce à un service adroit – la naine, en particulier, était un être au pied rapide – il n’avait duré qu’une bonne heure. Hans Castorp, respirant difficilement, et sans trop savoir comment il était monté, était de nouveau allongé sur son excellente chaise-longue, dans sa loge de balcon, car après le repas il y avait cure de repos jusqu’au thé. C’était même la plus importante de la journée et elle devait être sévèrement observée. Entre les deux parois de verre opaque qui le séparaient de Joachim d’un côté, du couple russe de l’autre, il était couché, à demi-conscient, le cœur battant, en respirant par la bouche. Lorsqu’il se servit de son mouchoir, il le trouva rougi de sang, mais n’eut pas la force de s’en inquiéter, bien qu’il fût assez craintif pour lui-même, et d’une nature qui inclinait plutôt à une hypocondrie fantasque. Il s’était de nouveau allumé un Maria Mancini, et cette fois il le fuma jusqu’au bout, qu’il le trouvât bon ou mauvais. En proie au vertige, oppressé, songeur, il pensait à l’étrange façon dont il se comportait ici. Deux ou trois fois, sa poitrine fut ébranlée par un rire intérieur, en songeant à l’odieuse expression dont Mme Stoehr, dans sa vulgarité, s’était servie.
MONSIEUR ALBIN
En bas, au jardin, un souffle d’air soulevait par instants le drapeau de fantaisie avec son caducée. Le ciel s’était de nouveau couvert d’une façon uniforme. Le soleil était loin, et de nouveau il régnait une fraîcheur presque rude. La salle commune de repos paraissait au complet ; ce n’était là en bas que rires étouffés et bavardages.
– Monsieur Albin, je vous en supplie, enlevez ce couteau, empochez-le, il arrivera encore un malheur, se plaignit une voix chevrotante. Et :
– Cher monsieur Albin, pour l’amour de Dieu, épargnez nos nerfs et éloignez de notre vue cet affreux instrument de meurtre, intervint une autre.
Sur quoi un jeune homme blond, qui, une cigarette à la bouche, était assis sur le côté de la première chaise-longue, répliqua d’un ton impertinent :
– Jamais de la vie ! Ces dames voudront bien me permettre de jouer un peu avec mon couteau ! Oui, naturellement, c’est un couteau particulièrement bien aiguisé. Je l’ai acheté à Calcutta, à un musicien aveugle. Il l’avalait, et aussitôt son boy allait le déterrer à cinquante pas de là. Voulez-vous le voir ? Il coupe beaucoup mieux qu’un rasoir. Il n’y a qu’à toucher la lame et elle trancherait la chair comme du beurre. Attendez, je vais vous le montrer de plus près…
Et M. Albin se leva. Des cris perçants s’élevèrent.
– Non, à présent je vais chercher mon revolver, dit M. Albin, cela vous intéressera davantage. Un machin tout à fait formidable ! D’une force de percussion ! Je vais le chercher dans ma chambre.
– Monsieur Albin, monsieur Albin, ne faites pas cela, éclatèrent plusieurs voix aiguës.
Mais M. Albin sortait déjà de la salle de repos, pour monter dans sa chambre, tout jeune et dégingandé, avec un visage rose de gamin et de petites pattes de duvet le long des oreilles.
– Monsieur Albin, s’écria une femme derrière lui, cherchez plutôt votre pardessus, et mettez-le, faites cela pour me faire plaisir. Il y a six semaines que vous étiez couché avec une pneumonie, et voici que vous restez assis dehors sans pardessus, que vous ne vous couvrez même pas et que vous fumez des cigarettes. C’est tenter Dieu, monsieur Albin, je vous en donne ma parole.
Mais il ne fit que rire d’un air sarcastique en partant, et quelques minutes plus tard il revint avec le revolver. Alors elles se mirent à criailler encore plus sottement que tout à l’heure, et l’on put entendre que plusieurs d’entre elles voulaient sauter en bas de leur chaise, qu’elles se prenaient dans leurs couvertures et tombaient.
– Voyez-vous, comme il est petit et luisant, dit M. Albin. Mais pour peu que j’appuie ici, cela mord…
Nouveaux cris.
– Il est naturellement chargé, poursuivit M. Albin. Dans ce cylindre-là, il y a six balles, et il se déplace d’un trou à chaque coup. D’ailleurs, je ne me suis pas payé cet objet pour rire, dit-il comme il remarquait que l’effet de ses paroles faiblissait.
Il fit glisser le revolver dans la poche intérieure de sa veste et se rassit sur son siège en croisant les jambes pour se rallumer une nouvelle cigarette.
– Pas du tout pour rire ! répéta-t-il, et il serra les lèvres.
– Pourquoi donc ? pourquoi donc ? demandèrent des voix tremblantes de pressentiments angoissés. Mais c’est terrible ! s’écria soudain une voix isolée – et M. Albin là-dessus, hocha la tête.
– Je vois que vous commencez à saisir, dit-il. En effet, c’est pour cela que je le garde, continua-t-il légèrement, après que, malgré sa récente pneumonie, il eût avalé et rejeté une grande quantité de fumée. Je le tiens prêt pour le jour où je commencerai à trouver ce métier par trop ennuyeux et où j’aurai l’honneur de vous tirer ma révérence. La chose est assez simple. Je l’ai étudiée d’assez près et je suis fixé sur la meilleure manière de liquider cela. (Au mot « liquider », un cri retentit). Éliminons le cœur… La prise ici ne me serait pas très commode… Et je préfère détruire la conscience dans son centre même, en insérant un joli petit corps étranger dans cet organe si intéressant…
Et M. Albin, de l’index, désigna son crâne blond aux cheveux coupés ras.
– C’est ici qu’il faut appuyer – M. Albin tira de nouveau de sa poche le revolver nickelé et, du canon, toucha sa tempe – ici, au-dessus de l’artère. Même sans glace, c’est une affaire de tout repos…
Des protestations suppliantes retentirent sur plusieurs tons, auxquelles se mêla même un violent sanglot.
– Monsieur Albin, monsieur Albin, enlevez le revolver, enlevez le revolver de votre tempe. On ne peut pas voir cela ! Monsieur Albin, vous êtes jeune, vous guérirez, vous reviendrez à la vie, et vous serez très populaire, ma parole ! Mais mettez donc votre pardessus, étendez-vous, couvrez-vous, observez votre traitement ! Ne chassez plus le masseur lorsqu’il viendra vous frotter à l’alcool. Laissez les cigarettes, monsieur Albin, vous m’entendez, nous vous en supplions, pour l’amour de votre vie, de votre jeune et précieuse vie !
Mais M. Albin était impitoyable.
