La montagne magique Thomas Mann

C’est en ce temps aussi, peu après le décès de sa mère, que Léon avait fait la connaissance du père Unterpertinger. Le jeune homme, âgé de seize ans, était assis, solitaire, sur un banc du parc du Margaretenkopf, une éminence à l’ouest de la petite ville, au bord de l’Ill, d’où l’on jouissait d’une vue étendue et claire sur la vallée du Rhin. Il était assis là, perdu en des pensées amères et tristes sur son destin, sur son avenir, lorsqu’un professeur de l’institution jésuite « l’Étoile matutine » qui se promenait dans le parc, prit place à côté de lui, posa son chapeau, croisa les jambes sous sa soutane de prêtre mondain, et après avoir lu quelque temps son bréviaire, engagea une conversation qui se poursuivit avec beaucoup d’animation et qui devait décider du destin de Léon. Le jésuite, un homme d’expérience, d’une excellente éducation, pédagogue par passion, connaisseur et pêcheur d’hommes, écouta avec attention les premières phrases sarcastiques et clairement articulées par lesquelles le minable jeune juif répondait à ses questions. Une spiritualité aiguë et tourmentée se dégageait du jeune Naphta, et, en pénétrant plus avant, le jésuite se heurta à une science et à une élégance de pensée que l’apparence négligée du jeune homme faisait paraître d’autant plus surprenantes. On parla de Karl Marx, dont Léon Naphta avait étudié le Capital dans une édition populaire, et de là on passa à Hegel, qu’il avait assez lu ou sur lequel il avait assez lu pour formuler quelques remarques frappantes. Soit par une tendance générale au paradoxe, soit dans une intention de politesse, il appela Hegel un penseur « catholique » ; et lorsque le père, en souriant, lui demanda, sur quoi il pouvait bien fonder pareil jugement, puisque Hegel, en sa qualité de philosophe prussien de l’État, devait être considéré comme essentiellement et spécifiquement protestant, il répondit que justement ce mot, « philosophe de l’État » confirmait qu’au sens religieux, sinon, naturellement, au sens dogmatique et ecclésiastique, il était fondé à parler du catholicisme de Hegel. Car (Naphta affectionnait tout particulièrement cette conjonction, elle prenait quelque chose de triomphant et d’impitoyable dans sa bouche, et ses yeux scintillaient, derrière les verres de ses lunettes, chaque fois qu’il pouvait l’insérer dans une phrase), car le concept de la politique était psychologiquement lié au concept du catholicisme, ils formaient une catégorie qui embrassait tout ce qu’il y avait d’objectif, d’actif, de réalisable, d’agissant et d’efficace. À cette catégorie s’opposait la sphère piétiste, protestante, issue du mysticisme. C’est dans le jésuitisme, ajouta-t-il, que la nature pédagogique et politique du catholicisme se traduisait à l’évidence ; cet ordre avait en effet toujours considéré l’art de la politique et l’éducation comme ses domaines propres. Et il cita encore Gœthe qui, plongeant ses racines dans le piétisme et incontestablement protestant, avait eu un côté nettement catholique, grâce à son réalisme et à sa doctrine de l’action. Il avait défendu la pratique de la confession, et, en tant qu’éducateur, s’était presque montré jésuite.

Que Naphta eût dit ces choses parce qu’il y croyait, parce qu’il les trouvait spirituelles, ou qu’il voulût plaire à son interlocuteur, en sa qualité de pauvre hère qui doit flatter et qui calcule avec précision ce qui peut le servir ou le desservir, toujours est-il que le père s’était intéressé moins à la sincérité de ces paroles qu’à l’intelligence qu’elles trahissaient, et la conversation s’était poursuivie. Le jésuite n’avait pas tardé à apprendre les conditions de l’existence personnelle de Léon, et la rencontre avait pris fin sur l’invitation adressée par Unterpertinger à Léon de venir le voir à l’institution.

C’est ainsi que Naphta avait pu mettre le pied sur le territoire de la Stella Matutina dont l’atmosphère scientifique et le niveau social élevé avaient depuis longtemps excité son imagination et sa nostalgie. Bien plus : grâce à cette tournure des choses il s’était assuré un nouveau maître et protecteur, mieux disposé que le précédent à encourager et à apprécier sa nature, un maître dont la bonté naturellement froide tenait à son expérience de la vie et dans le milieu duquel il éprouvait le plus vif désir de pénétrer ! À l’instar de beaucoup de Juifs spirituels, Naphta était d’instinct à la fois révolutionnaire et aristocrate ; socialiste, et en même temps possédé par le rêve d’accéder à des formes d’existence nobles et distinguées, exclusives et ordonnées. La première parole que lui avait arrachée la présence d’un théologien catholique, bien qu’elle se fût présentée comme une pure analyse comparée, avait consisté en une déclaration d’amour pour l’Église romaine qu’il estimait comme une puissance à la fois noble et spirituelle, c’est-à-dire antimatérielle, antiréelle, hostile au monde, et, par conséquent révolutionnaire. Et cet hommage était sincère et partait du fond de son être, car, ainsi qu’il l’expliqua lui-même, le judaïsme, grâce à son orientation vers le terrestre et l’objectif, grâce à son socialisme et à son esprit politique, était infiniment plus proche de la sphère catholique, lui était infiniment plus apparenté que le protestantisme, dans sa subjectivité mystique et individualiste, de sorte que la conversion d’un juif à la religion catholique constituait une évolution spirituelle beaucoup plus aisée que celle d’un protestant.

Brouillé avec le pasteur de sa communauté religieuse primitive, orphelin et abandonné, en outre impatient de respirer un air plus pur, de connaître des formes d’existence auxquelles ses dons lui donnaient droit, Naphta, qui avait depuis longtemps atteint la majorité légale, était si impatiemment prêt à franchir le seuil de la nouvelle confession que son initiateur se vit dispensé de la peine de gagner ce cerveau exceptionnel à sa religion. Encore avant qu’il reçût le sacrement du baptême, Léon avait, à l’instigation du père, trouvé dans la Stella un asile provisoire, sa nourriture matérielle et spirituelle. Il s’y était transporté en abandonnant avec la plus grande tranquillité d’âme et avec l’insensibilité de l’aristocrate de l’esprit, ses frères cadets à l’assistance publique et au sort que justifiaient leurs dons médiocres.

Le domaine de l’institution était étendu, de même que ses bâtiments qui pouvaient accueillir quatre cents internes. Il comprenait des forêts et des pâturages, une demi-douzaine de terrains de jeux, des fermes, des étables pour des centaines de têtes de bétail. L’institution était à la fois un pensionnat, une propriété modèle, une académie sportive, une pépinière de savants et un temple des muses. Car on y jouait sans cesse des pièces de théâtre et on y faisait de la musique. La vie y était à la fois seigneuriale et claustrale. Par la discipline et par l’élégance qui y régnaient, par sa gaieté discrète, par sa spiritualité, par son organisation minutieuse, par la précision de l’emploi du temps, elle flattait les instincts les plus profonds de Léon. Il était infiniment heureux. Il prenait ses excellents repas dans un vaste réfectoire, où le silence était la règle, de même que dans les couloirs de l’institution, et au milieu duquel un jeune préfet, assis devant un haut pupitre, faisait la lecture à haute voix. Son zèle à l’étude était ardent, et, malgré sa faiblesse, il faisait tous ses efforts pour tenir sa place, l’après-midi, dans les jeux sportifs. La piété avec laquelle il écoutait chaque matin la première messe et prenait part le dimanche à la grand-messe, devait réjouir les pères-pédagogues. Sa tenue et ses manières ne les satisfaisaient pas moins. Les jours de fête, l’après-midi, après avoir goûté de gâteaux et de vin, il allait se promener en uniforme gris et vert, avec un col montant, des pantalons rayés et une casquette.

Une reconnaissance émerveillée le pénétrait en présence des égards dont il jouissait en ce qui touchait son origine, son christianisme récent, sa situation personnelle en général. Personne ne semblait savoir qu’il bénéficiait d’une bourse dans l’établissement. Les règles de la maison détournaient l’attention, de ses camarades de ce fait qu’il n’avait pas de famille, pas de foyer. Il n’était permis à personne de recevoir des envois de victuailles ou de friandises. Ceux qui arrivaient malgré cela étaient répartis entre tous, et Léon lui aussi en recevait sa part. Le cosmopolitisme de l’institution empêchait que la race du jeune juif apparût d’une manière frappante. Il y avait là de jeunes étrangers, des Américains du Sud portugais qui paraissaient plus « juifs » que lui, et ainsi la notion s’en perdait. Le prince éthiopien qui avait été reçu en même temps que Naphta avait même un type de Maure crépu, mais néanmoins très distingué.

Dans la classe de rhétorique, Léon exprima le désir d’étudier la théologie pour appartenir un jour à l’ordre s’il en était digne. Dès lors, on avait transféré sa bourse du deuxième pensionnat, dont le régime était plus modeste, dans le « premier ». Il était maintenant servi à table par des domestiques, et sa chambre touchait d’un côté à celle d’un comte silésien von Harbuval et Chamaré, de l’autre à celle d’un marquis di Rangoni Santa Croce, de Modène. Il réussit brillamment ses examens et, fidèle à sa décision, quitta l’institution pour le noviciat du Tisis voisin, pour une vie d’humilité serviable, de discipline muette et d’entraînement religieux qui lui procurait des plaisirs de l’esprit empreints des conceptions fanatiques d’autrefois.

Cependant sa santé en souffrit ; elle souffrit moins directement de la dureté du noviciat qui ne laissait pas d’accorder des répits au corps, qu’en raison de sa vie intérieure. Malgré leur sagacité et leur ingéniosité, les procédés pédagogiques dont il était l’objet contrariaient ses dispositions personnelles et les stimulaient en même temps. Au cours des opérations spirituelles auxquelles il consacrait ses jours et encore une partie de ses nuits, durant tous ces examens, ces exercices et ces contemplations, par un esprit de chicane malicieux et passionné, il s’empêtrait dans mille difficultés, contradictions et contestations. Il était le désespoir – en même temps que la grande espérance – de ses directeurs spirituels à qui il faisait tous les jours ressentir tous les feux de l’enfer par sa fureur dialectique et par son manque d’ingénuité. « Ad haec quid tu ?[10] » demanda-t-il derrière ses verres de lunettes scintillants. Et il ne restait au père, pris à court, d’autre ressource que de l’exhorter à la prière, pour qu’il gagnât la paix du cœur : « Ut in aliquem gradum quietis in anima perveniat[11]. » Mais cette « paix » consistait, lorsqu’on l’obtenait, en un émoussement complet de la vie personnelle, elle vous réduisait à n’être plus qu’un simple instrument ; c’était la paix du cimetière dont le frère Naphta pouvait étudier les signes extérieurs inquiétants dans mainte physionomie au regard creux dans son entourage et à laquelle il ne réussirait, lui, à atteindre, qu’au prix de la ruine corporelle.

La haute tenue intellectuelle de ses supérieurs se traduisait dans le fait que ces réserves et ces objections ne faisaient pas tort à l’estime dont il jouissait auprès d’eux. Le père provincial lui-même le convoqua à la fin de sa deuxième année de noviciat, s’entretint avec lui, consentit à l’accueillir au sein de l’ordre ; et le jeune scolastique, qui avait reçu quatre ordinations inférieures, et fait également les vœux « simples », et qui désormais appartenait définitivement à la société, se rendit au Collège de Falkenbourg, en Hollande, pour commencer ses études de théologie.

Il avait alors vingt ans, et trois ans plus tard, sous l’influence d’un climat dangereux et de ses efforts intellectuels, son mal héréditaire avait fait de tels progrès qu’il n’eût pu persévérer qu’au péril de sa vie. Une hémorragie alarma ses supérieurs et, après que, plusieurs semaines, il eut flotté entre vie et mort, ils le renvoyèrent, à peine rétabli, dans ses foyers. Dans la même institution dont il avait été l’élève, il trouva un emploi comme préfet, surveillant des élèves internes et professeur d’humanités et de philosophie. Ce stage était d’ailleurs dans la règle, mais d’ordinaire on retournait après quelques années de service au Collège pour continuer ses sept années d’études théologiques et les terminer. Cela ne fut pas accordé au frère Naphta. Il continua d’être malade ; le médecin et les supérieurs jugèrent que le service en ce lieu, en plein air, avec les élèves et des occupations agricoles, lui convenait provisoirement. Il reçut bien le premier degré supérieur et gagna le droit de chanter l’Épître à l’office solennel du dimanche, droit que d’ailleurs il n’exerça pas, d’abord parce qu’il n’avait pas le moindre sens musical, et en second lieu parce que la fragilité extrême de sa voix le rendait tout à fait inapte à chanter. Il n’alla pas au-delà du sous-diaconat, et n’atteignit ni au diaconat ni à l’ordination de prêtre ; et comme l’hémorragie se renouvela, que la fièvre ne voulait pas prendre fin, il dut faire aux frais de l’ordre une cure prolongée ; il avait élu domicile à Davos et ce séjour touchait déjà à sa septième année. À peine était-ce encore une cure. C’était devenu une condition indispensable à la sauvegarde de sa vie, nécessité rendue moins pénible par son activité de professeur de latin au lycée des malades…

Ces choses et d’autres détails plus amples et plus précis, Hans Castorp les apprit, au cours de leurs conversations, de la bouche de Naphta lui-même, lorsqu’il lui rendait visite, dans sa cellule tendue de soie, seul ou bien en compagnie de ses voisins de table Ferge et Wehsal, qu’il avait présentés à Naphta ; ou c’était lorsqu’il le rencontrait durant sa promenade et s’en retournait en sa compagnie vers Dorf, qu’il les apprenait au petit hasard, par bribes ou sous forme de récits cohérents, et, non seulement, il les trouvait pour sa part fort curieuses, mais encore il incitait Ferge et Wehsal à les trouver telles, ce à quoi ils ne manquaient pas : le premier, il est vrai, en spécifiant que toutes les choses élevées lui étaient étrangères (car seule l’aventure du choc à la plèvre l’avait entraîné au-delà des contingences humaines les plus humbles, le deuxième, par contre, avec une sympathie visible pour la carrière fortunée d’un homme parti de très bas, et à laquelle la maladie qu’ils avaient en commun avait posé un obstacle pour en arrêter l’essor démesuré.

Hans Castorp pour sa part regrettait cette interruption, et il pensait avec orgueil et appréhension à son Joachim, l’homme d’honneur qui, par un effort héroïque, avait déchiré les rets résistants du verbiage de Rhadamante et qui s’était enfui vers son drapeau à la hampe duquel Hans Castorp imaginait qu’il devait se cramponner à présent, levant trois doigts de sa main droite pour prêter le serment de fidélité. Naphta avait, lui aussi, fait serment à un drapeau, lui aussi s’était mis sous sa protection comme lui-même s’exprimait lorsqu’il renseignait Hans Castorp sur la règle de son ordre ; mais, apparemment, avec ses idées et ses combinaisons particulières il lui était moins fidèle que Joachim au sien. Cependant, Hans Castorp, lorsqu’il prêtait l’oreille, lui, civil et enfant de la paix au ci-devant ou futur Jésuite, il se sentait confirmé dans son opinion que chacun des deux devait avoir de la sympathie pour l’état et le métier de l’autre, et le ressentir comme apparenté au sien propre. Car c’étaient des castes militaires ; l’une comme l’autre, et cela à maints égards : sous le rapport de l’ascétisme aussi bien que de la hiérarchie, de l’obéissance et de l’honneur espagnol. Ce dernier surtout régnait dans l’ordre de Naphta, lequel était d’ailleurs d’origine espagnole et dont la règle des exercices spirituels, une sorte de contre-partie de celui que Frédéric de Prusse avait par la suite imposé à son infanterie, avait été primitivement rédigée en langue espagnole, ce qui amenait Naphta à se servir fréquemment d’expressions espagnoles dans ses récits et ses communications. C’est ainsi qu’il parlait des dos banderas, des deux bannières, autour desquelles les armées s’assemblaient en vue de la grande bataille : celle de l’Enfer et celle de l’Église, l’une dans la région de Jérusalem où commandait Jésus, le capitan general de tous les justes, l’autre dans la plaine de Babylone dont Lucifer était le caudillo ou le chef de bande…

L’institution de l’« Étoile matutine » n’avait-elle pas été une véritable école de cadets, dont les élèves, groupés par « divisions », avaient été tenus d’observer vaillamment une bienséance mi-ecclésiastique, mi-militaire, une combinaison de « faux col amidonné » et de « collerette espagnole », si l’on pouvait s’exprimer ainsi ? L’idée d’honneur et de noblesse qui jouait un rôle si brillant dans le métier de Joachim, avec quelle netteté, pensait Hans Castorp, n’apparaissait-elle pas dans celui dans lequel Naphta avait malheureusement, à cause de sa maladie, fait une carrière si courte ! Si on l’en croyait, cet ordre ne se composait que d’officiers extrêmement ambitieux qui n’étaient animés que de la seule pensée de se distinguer dans le service. (Insignes esse disait-on en latin.) D’après la doctrine et la règle du fondateur et premier général, de Loyola l’Espagnol, ils rendaient plus de services, de plus magnifiques services que tous ceux qui n’agissaient que par bon sens. Bien plus, ils accomplissaient leur œuvre, ex supererogatione, au-delà de leur devoir, non pas seulement en résistant à la rébellion de la chair (rebellioni carnis), ce qui n’était en somme rien de plus que le fait de tout homme sain et de bon sens mais en combattant les tendances à la sensualité, à l’amour-propre et à l’amour de la vie, même en des choses qui étaient permises au vulgaire. Car agir en combattant l’ennemi, agere contra, attaquer par conséquent, était plus honorable que se borner à se défendre (resistere). Affaiblir et briser l’ennemi, disait le règlement de service de campagne ; et son auteur, Loyola l’Espagnol, était, une fois de plus, complètement d’accord avec le capitan general de Joachim, Frédéric de Prusse et sa règle de guerre : « Attaquer ! attaquer ! Foncer sur l’ennemi ! Attaquez donc toujours ! »

Mais ce qui était surtout commun à l’univers de Naphta et à celui de Joachim, c’était leur sentiment à l’égard du sang versé et leur axiome qu’il ne fallait pas s’en abstenir : c’est en cela surtout que comme mondes, comme ordres et comme états ils s’accordaient strictement, et pour un enfant de la paix il était très intéressant d’entendre Naphta parler des types de moines guerriers du moyen âge, qui, ascètes jusqu’à l’épuisement et cependant avides de conquêtes spirituelles, n’avaient pas épargné le sang pour avancer l’avènement de l’État de Dieu, celui du règne du surnaturel sur la terre ; de templiers combatifs qui avaient jugé plus méritoire la mort dans la bataille contre les mécréants que la mort dans leur lit, et qui avaient estimé qu’être tué ou tuer pour l’amour de Jésus-Christ n’était pas un crime, mais la gloire suprême. Il était heureux que Settembrini n’entendît pas ces discours ! Le joueur d’orgue n’aurait pas manqué d’y couper court en embouchant la trompette de la paix ; il y avait bien dans son propre programme la guerre sainte, nationale et civilisatrice, contre Vienne, qu’il acceptait, et Naphta reprenait équitablement cette passion et cette défaillance de l’adversaire par le sarcasme et le mépris. Du moins, toutes les fois que l’Italien s’échauffait à exprimer de pareils sentiments. Naphta affichait un cosmopolitisme chrétien, disait tantôt que tous les pays étaient sa patrie, tantôt qu’aucun d’entre eux ne l’était, et répétait d’un ton tranchant la parole d’un général de l’ordre, nommé Nickel, d’après lequel l’amour de la patrie était « une peste et la mort certaine de l’amour chrétien ».

Bien entendu, c’était au nom de l’ascétisme que Naphta traitait le patriotisme de peste, car que n’entendait-il pas sous ce mot ? Qu’y avait-il qui ne contrariait pas, à son avis, l’ascétisme et le royaume de Dieu ? Non seulement l’attachement à la famille et au pays, mais encore à la santé et à la vie : c’est précisément cet attachement qu’il reprochait à l’humaniste lorsque celui-ci prêchait la paix et le bonheur ; il l’accusait en le querellant d’aimer la chair, d’amor carnalis, d’aimer les commodités personnelles, amor commodorum corporis, et il lui déclarait en pleine figure que c’était une irréligion de philistin que d’accorder la moindre importance à la vie et à la santé. Cela avait été dit au cours de la grande controverse sur la santé et la maladie qui s’engagea, un jour, déjà très près de Noël, durant l’aller et retour d’une promenade dans la neige jusqu’à Platz, au sujet de ces divergences, à laquelle tous prirent part : Settembrini, Naphta, Hans Castorp, Ferge et Wehsal, tous légèrement fiévreux, à la fois étourdis et excités à force de marcher et de causer dans le froid glacial des altitudes ; tous, ils étaient secoués de frissons ; que leur rôle fût actif comme celui de Naphta et de Settembrini, ou passif et se limitât à de brèves interventions, tous y prenaient part avec un zèle si ardent que, oubliant tout, ils s’arrêtaient souvent, formant un groupe profondément absorbé qui gesticulait, parlait à tort et à travers, et obstruait le passage sans s’occuper des étrangers qui devaient les contourner à moins qu’ils ne s’arrêtassent également et prêtassent une oreille surprise à ces divagations à perte de vue.

La discussion avait eu pour point de départ Karen Karstedt, la pauvre Karen aux bouts de doigts sanguinolents qui était morte récemment. Hans Castorp n’avait rien appris de l’aggravation subite de son état, ni de son exitus ; sinon, il aurait assisté en camarade à son enterrement, d’autant plus qu’il avouait son goût pour les obsèques en général. Mais la discrétion d’usage avait fait qu’il apprit trop tard le départ de Karen et qu’elle était déjà entrée dans le jardin du bambino au bonnet de neige posé de travers pour prendre une position définitivement horizontale. Requiem aeternam… Il dédia à sa mémoire quelques paroles amicales, ce qui amena Settembrini à s’exprimer en termes railleurs sur l’activité charitable de Hans, sur ses visites chez Leila Gerngross, chez l’industrieux Rotbein, chez Mme Zimmerman la « trop pleine », au présomptueux fils de « Tous les deux » et à la malheureuse Natalie von Mallinckrodt ; et à se moquer encore des fleurs coûteuses par lesquelles l’ingénieur avait rendu hommage à toute cette bande misérable autant que ridicule. Hans Castorp, là-dessus, avait fait remarquer que les bénéficiaires de ses attentions, à l’exception provisoire de Mme de Malinckrodt et du jeune Teddy, étaient effectivement décédés, sur quoi M. Settembrini demanda si par hasard cela les rendait plus respectables. Mais n’y avait-il pas pourtant quelque chose, riposta Hans Castorp, que l’on appelait le respect chrétien devant la détresse ? Et avant que Settembrini eût pu le rappeler à l’ordre, Naphta commença à parler de pieux excès de la charité qu’avait connus le moyen âge, de cas étonnants de fanatisme et d’exaltation dans les soins donnés aux malades : des filles de rois avaient baisé les plaies puantes de lépreux, s’étaient volontairement exposées à la contagion de la lèpre, avaient appelé leurs roses les ulcères qui se formaient sur leur corps, avaient bu l’eau où s’étaient lavés des malades purulents et avaient déclaré ensuite que rien ne leur avait jamais semblé meilleur.

Settembrini fit semblant d’avoir envie de vomir. C’était moins ce qu’il y avait de physiquement répugnant dans ces images et ces représentations qui lui retournait l’estomac, que le monstrueux égarement dont témoignait une telle conception de la charité active. Il se redressa en une attitude de dignité tranquille en parlant de formes modernes de la charité humanitaire, de la victoire remportée sur les maladies contagieuses et en opposant l’hygiène, les réformes sociales et les hauts faits de la science médicale à toutes ces horreurs.

Mais ces choses honorables et bourgeoises, répondit Naphta, n’auraient été que de peu d’utilité aux siècles qu’il venait d’évoquer ; ils auraient servi aussi peu aux malades et aux misérables qu’aux bien-portants et aux heureux qui s’étaient montrés charitables, moins par pitié que pour le salut de leur âme. Car une réforme sociale couronnée de succès aurait privé les uns d’un moyen de se justifier, les autres, de leur état sacré. C’est pourquoi le maintien de la pauvreté et de la maladie était dans l’intérêt des deux parties, et cette conception restait valable aussi longtemps qu’il était possible de s’en tenir au point de vue purement religieux.

Un point de vue crasseux, déclara Settembrini, et une conception dont il hésitait à s’abaisser jusqu’à combattre la niaiserie. Car l’idée de la pauvreté sacrée, de même que ce que l’ingénieur avait répété de très peu personnel sur le « respect chrétien du malheur », était de la blague, était pure illusion, intuition fallacieuse, lapsus psychologique. La pitié que l’homme bien portant témoignait au malade, et qu’il poussait jusqu’au respect, parce qu’il ne pouvait pas imaginer comment il aurait pu supporter le cas échéant de telles souffrances, cette pitié était très exagérée, elle n’était pas du tout due au malade, et elle était le résultat d’une erreur de raisonnement et d’imagination, dans la mesure même où l’homme bien portant prêtait au malade sa propre manière de vivre, et s’imaginait que le malade était en quelque sorte un homme bien portant qui devait supporter les tortures d’un malade, – ce qui est une profonde méprise. Le malade, en effet, était un malade, avec le caractère particulier et la sensibilité modifiée qu’impliquait la maladie ; celle-ci altère l’homme de façon qu’il s’adapte à elle ; il y a là des phénomènes de sensibilité atrophiée, des états d’inconscience, des étourdissements bienfaisants, toutes sortes de subterfuges et d’expédients spirituels et moraux, dont le bien-portant, dans sa naïveté, oublie de tenir compte. Le meilleur exemple en était donné par toute cette racaille de poitrinaires qu’on voyait ici, avec leur légèreté, leur bêtise et leur débauche, avec leur manque d’empressement à récupérer la santé. Bref, si l’homme bien portant, qui faisait montre de cette pitié respectueuse, était lui-même malade et non plus bien portant, il se rendrait compte que la maladie est en effet un état particulier mais nullement un état honorable, et qu’il l’a prise beaucoup trop au sérieux.

Ici, Antoine Carlovitch Ferge protesta et prit la défense du choc à la plèvre contre les diffamations et les manques d’égards. Comment ? Qu’est-ce à dire ? Pris trop au sérieux, son choc à la plèvre ? Merci bien, à la bonne heure ! Sa pomme d’Adam vaillante et sa moustache joviale montaient et descendaient, et il se révoltait de ce qu’on dédaignât ce qu’il avait subi. Il n’était qu’un homme simple, représentant d’une compagnie d’assurances, et toutes les choses élevées lui étaient étrangères ; cette conversation dépassait déjà de beaucoup son horizon. Mais si M. Settembrini voulait par hasard impliquer le choc à la plèvre dans ce qu’il avait dit, – cet enfer de chatouillement, avec cette puanteur sulfureuse et les trois syncopes de couleurs différentes, – il était obligé de protester et de dire mille fois merci. Car dans ce cas-là il n’avait pas été question le moins du monde de sensibilité diminuée, d’étourdissements charitables ni d’erreurs d’imagination, mais c’était la plus grande et la plus dégoûtante saloperie sous le soleil, et quiconque n’en avait pas fait l’expérience comme lui, ne pouvait d’une telle infamie avoir la moindre…

– Mais oui, mais oui, dit Settembrini. L’accident de M. Ferge devient de plus en plus grandiose à mesure que le temps passe, et il finit par le porter autour de la tête comme une auréole. Quant à lui, Settembrini, il faisait peu de cas des malades qui prétendaient avoir droit à l’admiration. Lui-même était malade, et pas légèrement ; mais, sans qu’il y mît la moindre affectation, il était plutôt tenté d’en avoir honte. D’ailleurs, il parlait d’une manière impersonnelle, philosophique, et ce qu’il avait fait observer sur les différences entre la nature et les sensations du malade et de l’homme bien portant était parfaitement fondé, il suffisait à ces messieurs de penser aux maladies mentales, aux hallucinations par exemple. Si un de ses compagnons actuels, l’ingénieur par exemple, ou M. Wehsal, devait apercevoir ce soir dans le crépuscule feu monsieur son père dans un angle de la chambre qui le regarderait et lui parlerait, ce serait là pour la personne en question une véritable énormité, un élément bouleversant et troublant au suprême degré qui le ferait douter de ses sens, de sa raison, et le déciderait à évacuer aussitôt sa chambre et à se faire soigner les nerfs. N’avait-il pas raison ? Mais la plaisanterie consistait justement en ceci que cela ne pouvait en aucune façon arriver à ces messieurs puisqu’ils étaient sains d’esprit. Si pareille chose leur arrivait, ils ne seraient plus sains, mais malades, et ne réagiraient plus comme un homme bien portant, c’est-à-dire par l’effroi et en prenant la fuite, mais ils accepteraient cette apparition comme si elle était tout à fait normale et ils engageraient une conversation avec elle, comme c’était précisément le cas des hallucinés. Et croire que l’hallucination constituait pour ceux-ci un sujet d’épouvante saine, c’était justement là l’erreur d’imagination que commettait le non-malade.

M. Settembrini parlait d’une manière bien comique et plastique du père défunt dans le coin de la chambre. Tous furent forcés de rire, y compris Ferge, bien qu’il se sentît blessé par le dédain que l’on montrait pour son aventure infernale. L’humaniste, de son côté, tira parti de cette animation pour commenter et motiver plus longuement le peu de cas qu’il faisait des hallucinés et, en général, de tous les pazzi. Ces gens, dit-il, se permettaient trop de choses, et souvent, il ne tiendrait qu’à eux de contenir leur démence comme lui-même avait pu l’observer pendant des visites qu’il avait faites dans des asiles d’aliénés. Car, lorsqu’un médecin ou un étranger paraissaient sur le seuil, l’halluciné arrêtait le plus souvent ses grimaces, ses discours et ses gesticulations, et se tenait convenablement aussi longtemps qu’il se savait observé pour se laisser ensuite aller de nouveau. La démence signifiait donc incontestablement dans beaucoup de cas un laisser-aller, en ce sens qu’elle servait à des natures faibles de refuge et d’abri contre un grand chagrin ou contre un coup du sort que de tels hommes ne se jugeaient pas capables de supporter en toute lucidité. Mais tout le monde pourrait en dire autant, et lui-même, Settembrini, avait déjà ramené, tout au moins passagèrement, à la raison, bien des fous par son seul regard, et en opposant à ces divagations une attitude impitoyablement logique.

Naphta eut un rire sarcastique, tandis que Hans Castorp protesta qu’il croyait à la lettre ce que M. Settembrini lui avait dit. Lorsqu’il se figurait comment celui-ci avait dû sourire sous sa moustache et avait dû regarder dans les yeux du faible d’esprit, avec une raison aussi inflexible, il comprenait bien que le pauvre diable avait dû rassembler ses sens et faire honneur à la clarté, encore que, naturellement, il dût avoir éprouvé la venue de M. Settembrini comme un dérangement assez mal venu. Mais Naphta, lui aussi, avait visité des asiles d’aliénés et il se souvenait d’être passé par le pavillon des agités, où des scènes et des images s’étaient présentées à lui, devant lesquelles, mon Dieu, le regard raisonnable et l’influence salutaire de M. Settembrini n’auraient sans doute servi de rien : des scènes dignes de Dante, des images grotesques de l’angoisse et du tourment ; des fous accroupis tout nus dans leur bain, prenant toutes les poses de l’angoisse, de l’épouvante et de la stupeur, quelques-uns criant leur douleur, d’autres, les bras levés et bouche bée, poussant des rires où tous les éléments de l’enfer s’étaient mêlés…

– Ah, ah ! dit M. Ferge, et il prit la liberté de rappeler son propre rire qui lui avait échappé lorsqu’il était tombé en syncope.

En bref, la pédagogie impitoyable de M. Settembrini aurait dû plier bagage devant les visions du pavillon des agités ; devant elles le frisson d’un recueillement religieux aurait quand même été une réaction plus humaine que ces prétentions moralisatrices de la raison que notre lumineux chevalier du soleil et vicaire de Salomon se plaisait ici à opposer à la démence.

Hans Castorp n’eut pas le temps de s’occuper des titres que Naphta venait de nouveau de décerner à M. Settembrini. Il se proposa d’y revenir à la première occasion. Mais pour le moment la conversation se poursuivait, absorbait toute son attention. Car Naphta commentait précisément avec sévérité les tendances générales qui déterminaient l’humaniste à rendre par principe tous les honneurs à la santé et à diminuer et déshonorer autant que possible la maladie, point de vue qui témoignait naturellement d’un désintéressement remarquable et presque louable, puisque M. Settembrini était lui-même malade. Mais son attitude, que sa dignité exceptionnelle n’empêchait pas de reposer sur l’erreur, résultait d’une estime et d’une déférence à l’égard du corps qui n’auraient été justifiées que si le corps s’était encore trouvé dans son état originel, plus proche de Dieu, au lieu de se trouver dans un état de dégradation, in statu degradationis. Car, créé immortel, il avait été voué, par suite de la corruption de la nature par le péché originel, à la perversité et au dégoût ; il était mortel et périssable, il n’était rien de plus qu’une prison de l’âme, propre tout au plus à éveiller le sentiment de la honte et de la confusion, pudoris et confusionis sensum, comme disait saint Ignace.

C’est ce sentiment, s’écria Hans Castorp, que l’humaniste Plotin avait notoirement exprimé. Mais M. Settembrini, rejetant le bras par-dessus la tête et hors de l’articulation scapulaire, l’engagea à ne pas confondre les points de vue et à se borner plutôt à écouter.

Cependant Naphta expliquait le respect que le moyen âge chrétien avait témoigné à la misère du corps, par l’approbation religieuse qu’il avait accordée à la souffrance de la chair. Car les ulcères du corps ne rendaient pas seulement évidente sa déchéance, mais encore ils correspondaient à la vénéneuse perversité de l’âme d’une manière édifiante et satisfaisante pour l’esprit, tandis que la beauté du corps était un phénomène trompeur et offensant pour la conscience, phénomène que l’on faisait bien de repousser en s’humiliant profondément devant l’infirmité. Quis me liberabit de corpore mortis hujus ? Qui me délivrera du corps de cette mort ? C’était la voix même de l’esprit qui était, à jamais, la voix de l’humanité véritable.

Non, c’était une voix nocturne, d’après l’opinion que M. Settembrini avança avec émotion, la voix d’un monde auquel le soleil de la vertu et de l’humanité n’était pas encore apparu. Certes, il avait gardé, bien qu’intoxiqué quant à sa personne physique, un esprit assez sain et non pestiféré pour faire pièce au clérical Naphta sur le problème du corps et pour se moquer agréablement de l’âme. Il poussait la présomption jusqu’à célébrer le corps de l’homme comme le véritable temple de Dieu, sur quoi Naphta déclara que ce tissu n’était pas autre chose que le voile tendu entre nous et l’éternité, ce qui eut pour effet que Settembrini lui interdit définitivement de se servir du mot « humanité » ; et ainsi de suite…

Avec des visages figés par le froid, tête nue, marchant dans leurs caoutchoucs, tantôt sur la couche de neige dure, crissante et couverte de cendres, qui surélevait le trottoir, tantôt labourant des pieds la neige compacte et molle de la chaussée, – Settembrini vêtu d’un paletot d’hiver dont le col et les revers de castor semblaient galeux à force d’être usés mais qu’il portait avec élégance, Naphta dans une pelisse noire, complètement fermée, tombant jusqu’aux pieds, et qui, entièrement doublée de fourrure, n’en laissait rien apparaître, – ils discutaient de ces principes avec l’ardeur la plus passionnée, et il arrivait souvent qu’ils ne s’adressassent pas l’un à l’autre, mais à Hans Castorp, auquel l’orateur exposait son point de vue, en ne désignant son adversaire que de la tête ou du pouce. Il marchait entre les deux adversaires, tournant la tête d’un côté, puis de l’autre, approuvait tantôt celui-ci, tantôt celui-là ; ou, s’arrêtant, le haut du corps obliquement rejeté en arrière et gesticulant avec sa main gantée de chevreau, il faisait une remarque personnelle, bien entendu tout à fait insuffisante, tandis que Ferge et Wehsal tournaient autour des trois autres, tantôt les devançant, tantôt restant en arrière, ou marchaient sur le même rang jusqu’à ce que des passants brisassent leur alignement.

Sous l’influence de ces remarques, la conversation glissa vers des sujets plus concrets, et porta rapidement tour à tour et en éveillant l’intérêt croissant de tous, sur les problèmes de l’incinération, du châtiment corporel, de la torture et de la peine de mort. Ce fut Ferdinand Wehsal qui mit sur le tapis le châtiment corporel et cette idée s’accordait avec sa tête, parut-il à Hans Castorp. On ne fut pas surpris que M. Settembrini se répandît en paroles élevées et invoquât la dignité humaine contre ce procédé aussi blâmable en pédagogie qu’en droit pénal ; on ne fut pas davantage surpris, mais néanmoins ahuri par tant de sinistre audace, quand Naphta se prononça en faveur de la bastonnade. Selon lui, il était absurde de divaguer à ce propos sur la dignité humaine, car la véritable dignité tient de l’esprit, non pas de la chair ; et, comme l’âme humaine n’était que trop facilement encline à tirer du corps toute sa joie de vivre, les souffrances qu’on lui infligeait étaient un moyen très recommandable de lui gâter le plaisir des sens, et de la rejeter en quelque sorte de la chair vers l’esprit, pour que celui-ci reprît son pouvoir sur elle. C’était un reproche parfaitement absurde que de considérer le châtiment corporel comme particulièrement humiliant. Sainte Élisabeth avait été flagellée jusqu’au sang par son confesseur Conrad de Marbourg ; selon la légende, « son âme en avait été ravie jusqu’au troisième chœur » ; et elle-même avait frappé de verges une pauvre vieille qui avait trop sommeil pour se confesser. Était-il possible que l’on se permît d’appeler inhumaines ou barbares les flagellations auxquelles s’étaient livrés les membres de certains ordres et sectes, et d’une façon générale les personnes sentant profondément, afin de fortifier en eux le principe de l’esprit ? L’idée que l’interdiction par la loi des châtiments corporels dans les pays qui se jugeaient avancés constituait un véritable progrès, était une conviction qui, pour être inébranlable, n’en paraissait que plus comique.

Il fallait du moins admettre ceci, dit Hans Castorp, que dans cette opposition entre la chair et l’esprit, la chair incarnait sans aucun doute le principe mauvais et diabolique – ha ha, incarnait, puisque la chair faisait naturellement partie de la nature – naturellement de la nature, pas mal non plus ! – et que la nature, dans son opposition à l’esprit, à la raison, était décidément mauvaise, mystiquement mauvaise, pouvait-on dire, si l’on se hasardait à faire cette observation en s’appuyant sur sa culture et sur ses connaissances. Ce point de vue admis, il n’était que logique de traiter le corps en conséquence, c’est-à-dire de lui appliquer les moyens de châtiment que l’on pouvait également désigner comme mystiquement mauvais, si l’on se risquait encore une fois à une remarque personnelle. Et peut-être, si M. Settembrini avait eu à son côté sainte Élisabeth, lorsque la faiblesse de son corps l’avait empêché de se rendre au congrès progressiste de Barcelone…

On rit ; et, comme l’humaniste voulut protester, Hans Castorp parla vite des coups que lui-même avait reçus autrefois : au lycée qu’il avait fréquenté, cette peine était encore plus ou moins en usage dans les classes inférieures, on avait eu des houssines, et, encore que les maîtres, pour certaines considérations sociales, n’eussent pas porté la main sur lui, il avait cependant reçu un jour une volée de coups d’un condisciple plus fort que lui, d’un grand voyou, avec la canne flexible, sur le haut des cuisses et sur ses mollets vêtus seulement de bas, et cela lui avait fait un mal affreux, infâme, inoubliable, véritablement mystique ; avec des sanglots d’une ferveur honteuse, les larmes avaient coulé de colère et de désespoir, et Hans Castorp avait lu par la suite que dans les maisons de réclusion les pires bandits et les assassins les plus robustes pleurnichaient comme de petits enfants lorsqu’on leur administrait la bastonnade.

Tandis que M. Settembrini cachait sa figure de ses deux mains qui étaient gantées d’un cuir très râpé, Naphta demanda avec un sang-froid d’homme d’État comment l’on aurait pu dompter des criminels récalcitrants, sinon au moyen du chevalet et du bâton qui étaient donc tout à fait à leur place et répondaient au style d’une maison de réclusion ; une maison de réclusion humanitaire était une transaction esthétique, un compromis, et M. Settembrini, bien qu’il fût un orateur amoureux de belles phrases, n’entendait, au fond, rien à la beauté. Quant à la pédagogie, si l’on en croyait Naphta, la conception de dignité humaine de ceux qui voulaient en exclure les châtiments corporels prenait son point de départ dans l’individualisme libéral de l’époque bourgeoise et humanitaire, dans un absolutisme éclairé du Moi qui était sur le point de s’éteindre et de faire place à des idées sociales nouvelles et moins douillettes, à des idées d’assouplissement et de soumission, de contrainte et d’obéissance qui n’allaient pas sans une cruauté sacrée et qui amèneraient même à envisager d’un regard nouveau le châtiment de notre cadavre.

D’où l’expression : Perinde ac cadaver[12], railla Settembrini, et comme Naphta fit observer que, dès lors que Dieu livrait pour le punir notre corps à la honte abominable de la pourriture, ce ne devait être pas un crime de lèse-majesté que d’administrer au même corps une volée de coups, on en arriva subitement à parler de l’incinération.

Settembrini la célébra. Il était possible de remédier à cette honte, dit-il joyeusement. Des considérations utilitaires en même temps que des mobiles idéalistes avaient déterminé l’humanité à y remédier. Et il déclara qu’il prenait part aux préparatifs d’un congrès international pour l’incinération qui se tiendrait probablement en Suède. On projetait d’exposer un crématoire modèle, construit d’après toutes les expériences faites jusqu’à présent ainsi qu’un columbarium, et il était à prévoir que ce congrès exercerait une influence vaste et encourageante. Quel procédé suranné et baroque que l’enterrement, étant données les conditions de la vie moderne ! L’extension des villes ! Le refoulement des cimetières – ces lieux de repos, disait l’étymologie ; – vers la périphérie ! Le prix des terrains ! Le caractère prosaïque des obsèques causé par la nécessité de se servir des moyens de transport modernes ! Sur toutes ces choses, Settembrini excellait à faire des observations sensées. Il plaisanta la figure du veuf inconsolable qui allait chaque jour en pèlerinage sur la tombe de sa chère morte pour s’entretenir avec elle sur les lieux. Pour une telle idylle, il fallait avant tout disposer du bien le plus précieux de la vie, à savoir du temps en quantité surabondante, et d’ailleurs, les opérations en série d’un cimetière central moderne ne manqueraient pas de le guérir de cette sensiblerie traditionnelle. La destruction du cadavre par le feu, quelle notion pure hygiénique et digne, voire héroïque, c’était là ! Au lieu de le livrer à une lamentable décomposition et à l’assimilation par des organismes inférieurs. Le sentiment lui-même trouvait plus aisément son compte dans ce nouveau procédé qui répond à ce besoin humain de durer. Car ce qui était détruit par le feu, c’étaient les parties changeantes du corps, qui même de son vivant étaient renouvelées par la nutrition ; par contre celles qui prenaient le moins part à ce courant et qui accompagnaient l’homme presque sans se modifier à travers son existence d’adulte étaient aussi celles qui persistent dans le feu, elles formaient les cendres, et, en les recueillant, les survivants gardaient la partie impérissable du défunt.

– Très joli, dit Naphta, oh, c’était très, très joli. La partie impérissable de l’homme, les cendres.

Naphta, rétorqua l’orateur, prétendait, bien entendu, maintenir l’humanité dans son attitude irrationaliste à l’égard des faits biologiques, il maintenait la conception religieuse primitive pour laquelle la mort était un fantôme effrayant faisant naître des frissons si mystérieux qu’il était interdit de diriger sur ce phénomène le regard de la claire raison. Quelle barbarie ! L’épouvante devant la mort remontait à des époques très basses de la civilisation où la mort violente avait été la règle, et le caractère effrayant qu’avait en effet celle-ci était longtemps demeuré lié, dans le sentiment de l’homme, à l’idée de mort en général. Mais, de plus en plus, grâce au développement de la science générale de l’hygiène et grâce aux progrès de la sécurité personnelle, la mort naturelle devenait la norme, et pour le travailleur moderne la pensée d’un repos éternel après un affaiblissement normal de ses forces n’avait plus rien d’effrayant, mais apparaissait au contraire comme normale et souhaitable. Non, la mort n’était ni un fantôme ni un mystère ; c’était un phénomène simple, rationnel, physiologiquement nécessaire et souhaitable, et c’eût été frustrer la vie que de s’attarder plus que de raison à contempler la mort. C’est pourquoi on avait projeté de compléter le crématoire modèle et le columbarium, c’est-à-dire en quelque sorte la salle de la mort, par une salle de vie, où l’architecture, la peinture, la sculpture, la musique et la poésie s’allieraient pour détourner les sens du survivant de l’expérience de la mort, d’une douleur obtuse et d’un deuil inactif, vers les bienfaits de la Vie…

Le plus tôt possible, railla Naphta. Pour qu’il ne pousse pas trop loin le culte de la mort, pour qu’il n’aille pas trop loin dans son respect devant un fait aussi simple, sans lequel il n’y aurait, il est vrai, ni architecture, ni peinture, ni sculpture, ni musique, ni même poésie.

– Il déserte pour joindre le drapeau, dit Hans Castorp songeur.

– L’inintelligibilité de votre remarque, ingénieur, lui répondit Settembrini, laisse cependant transparaître son caractère blâmable. Il faut que l’expérience de la mort soit en dernier ressort l’expérience de la vie, sinon, ce n’est qu’une histoire de revenants.

– Placera-t-on dans la salle de vie des symboles obscènes comme sur les sarcophages anciens ? demanda Hans Castorp avec tout son sérieux.

– De toute façon, les sens y seraient comblés, assura Naphta. En marbre et en peinture, le goût classique étalerait le corps, ce corps pétri de péchés que l’on sauvait de la pourriture, ce qui n’avait rien de surprenant, puisque, à force de tendresse pour lui, on ne voulait même plus le laisser fustiger…

Ici, Wehsal intervint et amena la conversation sur les tortures ; et cela lui seyait particulièrement. Que pensaient ces messieurs de la « question » ? Lui, Ferdinand, n’avait jamais négligé, au cours de ses voyages d’affaires, les occasions de visiter en des centres de culture ancienne ces endroits discrets où l’on avait pratiqué cette manière d’explorer les consciences. C’est ainsi qu’il connaissait les chambres de tortures de Nuremberg, de Ratisbonne, car, dans l’intérêt de sa formation intellectuelle, il les avait visitées et étudiées de près. En effet, pour l’amour de l’âme, on avait porté là des atteintes assez peu délicates au corps, de toutes sortes de manières ingénieuses. La poire enfoncée dans la bouche ouverte, la fameuse poire, qui n’était déjà pas une friandise, et puis le silence avait régné, un silence des mieux remplis…

– Porcheria, murmura Settembrini.

Ferge dit que tout hommage rendu à la poire et au silence bien rempli, on n’avait quand même rien su inventer de plus dégoûtant que de vous tâter la plèvre.

Et l’on avait fait cela pour le guérir !

« L’âme endurcie, la justice offensée ne justifient pas moins une suppression passagère de la miséricorde. En outre, la torture n’avait été qu’un résultat du progrès rationaliste… »

Visiblement, Naphta divaguait !

Mais non, il ne s’égarait pas ! M. Settembrini était un bel esprit, et l’histoire de la procédure au moyen âge n’était sans doute pas pour l’instant entièrement présente à son souvenir. Elle s’était en effet progressivement rationalisée, et cela de telle sorte que Dieu avait été peu à peu exclu de la jurisprudence et remplacé par des notions de pure raison. Le jugement de Dieu était tombé en désuétude, parce qu’on avait dû se rendre compte que le plus fort était vainqueur même lorsqu’il avait tort. Des gens de l’espèce de M. Settembrini, des sceptiques, des critiques avaient fait cette observation et avaient obtenu que l’inquisition qui ne comptait pas sur l’intervention de Dieu en faveur de la vérité, mais qui tendait à obtenir de l’accusé l’aveu de la vérité, fût substituée à l’ancienne manière naïve d’exercer la justice. Pas de condamnation sans aveu ! Aujourd’hui encore il suffisait d’écouter la voix publique : cet instinct était profondément enraciné ; si serré que fût l’enchaînement des preuves la condamnation était jugée illégale lorsque l’aveu faisait défaut ! Comment l’obtenir ? Comment déterminer la vérité, par delà toutes les apparences, par delà de simples soupçons ? Comment pénétrer dans le cerveau, dans le cœur d’un homme qui la dissimulait, qui refusait de la livrer ? Lorsque l’esprit était récalcitrant, il ne restait que la ressource de s’adresser au corps que l’on pouvait toujours atteindre. La torture, comme moyen d’obtenir l’aveu indispensable, était exigée par la raison. Mais c’était M. Settembrini qui avait réclamé et introduit le recours à l’aveu, et par conséquent il était également l’auteur de la torture.

L’humaniste pria ces messieurs de n’en rien croire. C’étaient là des plaisanteries diaboliques. Si tout s’était passé comme M. Naphta le prétendait, si vraiment la raison avait inventé cette chose effroyable, cela prouvait tout au plus combien elle avait toujours besoin d’être soutenue et éclairée, et combien peu les adorateurs de l’instinct naturel avaient raison de craindre que tout ne se passât jamais trop raisonnablement sur terre. Mais son honorable contradicteur s’était certainement égaré. Cette justice abominable ne pouvait avoir été inspirée par la vertu, pour la bonne raison que son fonds avait été la croyance en l’enfer. On n’avait qu’à regarder les musées et les chambres de tortures, pour être convaincu que ces manières de pincer, d’étirer, de visser et de roussir étaient apparemment issues d’une imagination puérile et aveuglée, du désir d’imiter pieusement ce qui se pratiquait dans les lieux du châtiment éternel, dans l’au-delà. Du reste, on avait même cru aider le malfaiteur ! On avait admis que sa propre âme en peine aspirait à l’aveu et que seule la chair, comme principe du mal, s’opposait à son vouloir. De sorte que l’on avait même cru lui rendre un service charitable en brisant sa chair par la torture. Égarement d’ascètes…

Les anciens Romains n’avaient-ils pas commis la même erreur ?

– Les Romains ? Ma che !

Et pourtant, eux aussi auraient connu la torture comme forme de procès.

Impasse logique… Hans Castorp s’efforça de glisser en jetant de son propre chef, et comme si ce pouvait être son affaire de diriger une telle conversation, le problème de la peine de mort dans le débat. La torture avait été supprimée, bien que les juges d’instruction eussent toujours leurs moyens de mater les accusés. Mais la peine de mort semblait immortelle, il ne semblait pas que l’on pût s’en passer. Les peuples les plus civilisés la conservaient. Les Français avaient fait de très mauvaises expériences avec leurs déportations. On ne savait vraiment pas ce que l’on devait pratiquement faire de certaines créatures anthropoïdes, hormis les raccourcir d’une tête.

Ce n’étaient pas des « créatures anthropoïdes », rectifia M. Settembrini. C’étaient des hommes comme lui, l’ingénieur, et Settembrini lui-même ; simplement, ils manquaient de volonté, et ils étaient les victimes d’une société mal organisée. Et il parla d’un grand criminel, plusieurs fois assassin, qui relevait du type que les avocats généraux ont, dans leurs réquisitoires, l’habitude de qualifier de « bestial », de « bête à visage humain ». Or cet homme avait couvert le mur de sa cellule de vers. Et ces vers n’étaient nullement mauvais ; ils étaient même meilleurs que ceux qu’il arrivait à des avocats généraux de rimer.

Cela jetait un jour singulier sur l’art, répondit Naphta. Mais en dehors de cela, ce n’était nullement digne d’attention.

Hans Castorp avait cru que M. Naphta se déclarerait partisan de la peine de mort.

Naphta, dit-il, était sans doute tout aussi révolutionnaire que Settembrini, mais il l’était dans un sens conservateur. C’était un révolutionnaire de la conservation.

Mais l’univers, sourit M. Settembrini, très sûr de lui, passerait à l’ordre du jour, par-dessus cette révolution de la réaction anti-humaine. M. Naphta préférait suspecter l’art que reconnaître qu’il pouvait restituer la dignité de l’homme jusqu’au plus réprouvé d’entre les hommes. Il était impossible de gagner une jeunesse en quête de lumière à un tel fanatisme. Une Ligue Internationale dont le but était la suppression de la peine de mort dans tous les pays civilisés venait de se former. M. Settembrini avait l’honneur d’en être membre. On n’avait pas encore choisi l’endroit où se tiendrait le prochain congrès, mais l’humanité pouvait avoir la certitude que les orateurs qui s’y feraient entendre seraient cuirassés d’arguments. Et il invoqua les arguments, parmi lesquels celui de la possibilité, qui subsistait toujours, d’une erreur judiciaire et donc d’un assassinat légal ; comme l’espoir subsistait toujours que le criminel s’amendât. Il cita même : « La vengeance m’appartient » et déclara aussi que l’État, si l’amélioration de l’homme lui importe plus que la violence, ne pouvait pas rendre le mal par le mal, et rejetait l’idée de « châtiment » après que, sur la base d’un déterminisme scientifique, il avait combattu celle de culpabilité.

Après quoi la « jeunesse en quête de lumière » vit Naphta successivement tordre le cou à chacun de ces arguments. Il se gaussa de la crainte de verser le sang et du respect pour la vie humaine que manifestait le philanthrope. Il affirma que le respect de la vie individuelle ne relevait que des époques bourgeoises les plus plates et les plus philistines, mais que, en des circonstances tant soit peu passionnées, pour peu qu’une seule idée qui dominait celle de sécurité, une seule idée impersonnelle, et par conséquent superindividuelle fût en jeu, – et c’était là le seul état digne de l’homme et par conséquent normal dans un sens plus élevé, – la vie individuelle serait non seulement sacrifiée sans hésitation à la visée supérieure, mais encore exposée volontairement et sans hésitation par l’individu lui-même. La philanthropie de monsieur son adversaire, dit-il, tendait à enlever à la vie tous ses accents pesants et mortellement sérieux ; elle tendait à châtrer la vie, même par le déterminisme de sa prétendue science. Or, la vérité était que, non seulement le concept de la culpabilité ne pouvait pas être aboli par le déterminisme, mais encore qu’il n’en apparaissait que plus lourd et plus effrayant.

Ce n’était pas mal. Désirait-il par hasard que la victime infortunée de la société se sentît sérieusement coupable, et marchât de son plein gré vers l’échafaud ?

Mais, sans aucun doute ! Le criminel était pénétré de sa faute comme il était pénétré de soi-même. Car il était tel qu’il était, et il ne pouvait ni ne voulait être différent, et c’était là justement sa faute. M. Naphta transportait la culpabilité et le mérite du domaine empirique dans le domaine métaphysique. Il est vrai que l’acte était déterminé, il n’y avait pas pour lui de libre arbitre, mais il y en avait un pour l’être. L’homme était et restait ce qu’il avait voulu être jusqu’à son anéantissement. Il avait tué au prix de sa vie. Qu’il mourût, puisqu’il expiait par là la jouissance la plus profonde.

– La jouissance la plus profonde ?

– La plus profonde.

L’autre pinça les lèvres. Hans Castorp toussota. Wehsal laissait pendre de travers sa mâchoire inférieure. M. Ferge soupira. Settembrini observa avec finesse :

– On le voit bien, il y a une manière de généraliser une question qui donne au sujet une nuance personnelle. Vous auriez envie de tuer ?

– Cela ne vous regarde pas. Mais si je l’avais fait, je rirais à la face d’une ignorance humanitaire qui serait disposée à me nourrir de lentilles jusqu’à la fin naturelle de mes jours. Cela n’a aucun sens que l’assassin survive à l’assassiné. Ils auront participé, comme deux êtres ne le font qu’en une autre circonstance unique et analogue, l’un subissant, l’autre agissant, à un mystère qui les lie à jamais. Leurs destins sont inséparables.

Settembrini avoua froidement que l’organe lui faisait défaut pour un tel mysticisme de la mort et du meurtre, et qu’il ne le regrettait pas. Il n’avait rien à objecter aux dons religieux de M. Naphta, lesquels surpassaient incontestablement les siens, mais il constatait qu’il ne l’enviait pas. Un besoin insurmontable de propreté l’écartait d’une sphère, où ce respect du malheur dont une jeunesse en quête d’expérience avait parlé tout à l’heure régnait apparemment non seulement sous le rapport physique, mais encore sous le rapport moral, bref, d’une sphère où la vertu, la raison et la santé ne comptaient pour rien, mais où les vices et la maladie jouissaient de la plus haute considération.

Naphta confirma qu’en effet la vertu et la santé n’étaient pas des états religieux. On avait beaucoup gagné, dit-il, lorsqu’on avait clairement établi que la religion n’avait absolument rien de commun avec la raison et la morale. Car, ajouta-t-il, elle n’avait rien à voir avec la vie. La vie reposait sur des conditions et des catégories qui ressortissaient tantôt à la doctrine de la connaissance, tantôt au domaine moral. Les premières s’appelaient le temps, l’espace, la causalité ; les secondes, morale et raison. Toutes ces choses étaient non seulement étrangères et indifférentes à l’être religieux, mais encore lui étaient hostiles ; car c’étaient justement elles qui formaient la vie, la prétendue santé, c’est-à-dire la manière d’être philistine et bourgeoise par excellence, dont l’univers religieux était précisément le contraire absolu, voire absolument génial. Lui, Naphta, ne voulait d’ailleurs pas dénier d’une façon absolue à la sphère de la vie la possibilité de donner naissance au génie. Il existait une manière d’être bourgeoise non dépourvue de triviale grandeur, une majesté philistine que l’on pouvait juger digne de respect, à condition de se souvenir que, dans sa dignité carrée et massive, les mains dans le dos et la poitrine bombée, elle était l’irréligion incarnée.

Hans Castorp leva l’index comme à l’école. Il ne voulait heurter aucune opinion, dit-il, mais il était apparemment question ici du progrès, du progrès humain, et par conséquent jusqu’à un certain point, de la politique et de la république oratoire, et de la civilisation de l’Occident civilisé ; et il voulait simplement dire que la différence ou, si M. Naphta y tenait absolument, l’opposition entre la vie et la religion, devait être ramenée à l’opposition entre le temps et l’éternité. Car le progrès n’avait lieu que dans le temps ; dans l’éternité, il n’y avait pas de progrès, non plus que de politique et d’éloquence. On y appuyait en quelque sorte la tête sur l’épaule de Dieu et l’on fermait les yeux. Et c’était là la différence entre la religion et la morale, confusément exprimée.

Sa manière naïve de s’exprimer, dit Settembrini, était moins inquiétante que sa crainte de heurter les opinions d’autrui et que sa tendance à faire des concessions au diable.

Allons donc ! il y avait belle lurette qu’ils avaient discouru sur le diable, M. Settembrini et lui, dit Hans Castorp. « O satana, o ribellione ! » À quel diable aurait-il donc fait ces concessions ? À celui de la rébellion, du travail et de la critique, ou bien à l’autre ? On était vraiment en péril mortel : un diable à droite, un diable à gauche ; comment diable s’y prendre pour passer ?

Ce n’était pas la bonne manière, dit Naphta, de caractériser la situation telle que M. Settembrini voulait la voir. Ce qui était décisif dans sa conception de l’univers, c’est qu’il faisait de Dieu et de Satan deux personnes et deux principes distincts, et qu’il plaçait « la vie », exactement à la manière du moyen âge, entre eux comme enjeu de leurs luttes. Mais, en réalité, ils ne formaient qu’un et s’opposaient de concert à la vie, à la vie bourgeoise, à l’éthique, à la raison, à la Vertu, – comme le principe religieux qu’ils représentaient ensemble.

– Qu’est-ce que c’est que ce micmac répugnant ? – che guazzabuglio proprio stomachevole, s’écria Settembrini. Le mal et le bien, la sainteté et le crime, tout cela mélangé ! Sans jugement, sans volonté ! Sans le pouvoir de réprouver ce qui est réprouvé ! M. Naphta savait-il ce qu’il niait en confondant Dieu et le Diable en présence de cette jeunesse, et en niant le principe moral au nom de cette dualité abominable ? Il niait la valeur, toute échelle de valeurs, c’était effrayant à dire. Ainsi donc, il n’y avait ni bien ni mal, il n’y avait que l’univers sans ordre moral. Il n’y avait pas davantage d’individu dans sa dignité critique, il n’y avait que cette communauté absorbant et nivelant tout, l’anéantissement mystique en elle ! L’individu…

Que M. Settembrini se prît une fois de plus pour un individualiste, quelle chose exquise ! Mais pour l’être, il fallait connaître la différence entre la moralité et la félicité, ce qui n’était nullement le cas chez Monsieur notre moniste et illuminé. Là où la vie était stupidement considérée comme une fin en soi et là où l’on ne s’inquiétait pas du tout d’un sens et d’une fin qui la dépasseraient, régnait une éthique sociale, une morale de vertébrés, mais non pas l’individualisme, lequel ne trouvait sa place que dans le seul domaine religieux et mystique, dans le prétendu « univers sans ordre moral ». Qu’était-elle et que voulait-elle donc, la morale de M. Settembrini ? Elle était liée à la vie, partant uniquement utile, partant non héroïque a un degré pitoyable. Elle n’excitait que pour que l’on devînt vieux et heureux, riche et bien portant par elle, un point c’était tout. Et cette plate doctrine de la raison et du travail, on la tenait pour une éthique ! Quant à lui, Naphta, il se permettait à nouveau de la qualifier comme une conception bourgeoisement mesquine de la vie.

Settembrini l’engagea à se modérer, mais sa propre voix vibrait de passion, lorsqu’il déclara insupportable que M. Naphta parlât sans cesse de la « conception bourgeoise de la vie », Dieu sait pourquoi, sur un ton d’aristocrate dédaigneux, comme si le contraire – et l’on savait ce qu’était le contraire de la vie – avait été par hasard plus distingué !

Nouvelles reparties, nouvelles boutades ! À présent ils en étaient arrivés à la noblesse, à la question de l’aristocratie. Hans Castorp, échauffé et épuisé par le froid et par la multitude des problèmes, incertain même en ce qui touchait l’intelligibilité ou le caractère hasardé et fiévreux de ses propres expressions, confessa, les lèvres ankylosées, qu’il s’était depuis toujours représenté la Mort avec une collerette espagnole amidonnée, ou tout au moins en petite tenue, avec un faux col à pointes rabattues, la vie, par contre, avec un simple petit col droit… Mais lui-même s’effraya de ce qu’il entrait, dans ses dires, de rêves et d’ivresse les faisant déplacés dans une conversation ; et il assura que ce n’était pas cela qu’il avait voulu dire. Mais n’en allait-il pas ainsi qu’il y avait des gens, certaines gens que l’on ne pouvait pas se représenter comme morts, et cela justement parce qu’ils étaient absolument quelconques ? Ce qui voulait dire : ils paraissaient tellement faits pour la vie qu’il vous semblait qu’ils ne pourraient jamais mourir, qu’ils n’étaient pas dignes de recevoir la consécration de la mort.

M. Settembrini exprima l’espoir qu’il ne se trompait pas en supposant que Hans Castorp ne disait ces choses que pour qu’on le contredît. Le jeune homme le trouverait toujours disposé à le secourir quand il était en proie à de pareilles tentations. « Faits pour la vie », disait-il ? Et il se servait de ce mot dans un sens péjoratif ! « Digne de vivre » ! C’est cette expression qu’il ferait bien de substituer à l’autre, et ses idées s’enchaîneraient alors dans un ordre véridique et beau. « Digne de vivre » et aussitôt, par l’association la plus naturelle et la plus légitime l’idée d’« agréable à vivre » surgirait, si étroitement apparentée à l’autre terme que l’on pourrait dire que, seul, ce qui était véritablement digne de vivre était aussi véritablement aimable. Or, ces deux qualités réunies, la courtoisie et la dignité, formaient ce que l’on appelait la noblesse.

Hans Castorp trouva cela charmant et tout à fait intéressant. M. Settembrini, dit-il, l’avait aisément conquis par sa théorie plastique. Car on pouvait dire ce que l’on voulait – et certaines choses pouvaient être avancées, par exemple que la maladie était une forme d’existence supérieure et qu’elle avait quelque chose de solennel – une chose était certaine, à savoir que la maladie accentuait l’élément corporel, qu’elle ramenait l’homme complètement à son corps, et que, par conséquent, elle nuisait à la dignité de l’homme jusqu’à l’anéantir en le réduisant au seul corps. La maladie était par conséquent inhumaine.

– La maladie est parfaitement humaine, reprit aussitôt Naphta ; car être homme, c’est être malade. En effet, l’homme est essentiellement malade, c’était le fait qu’il était malade qui justement faisait de lui un homme, et quiconque voulait le guérir, l’entraîner à faire la paix avec la nature, « à retourner à la nature » (alors qu’en réalité il n’avait jamais été naturel), tout ce qui s’exhibait aujourd’hui en fait de prophètes régénérateurs, végétariens, naturistes, nudistes et ainsi de suite, toute espèce de Rousseau par conséquent ne cherchait pas autre chose que de le déshumaniser et de le rapprocher de l’animal. L’humanité ? La noblesse ? C’était l’esprit qui distinguait l’homme, – cet être éminemment détaché de la nature, et qui s’y sentait nettement opposé – de toute autre forme de vie organique. C’était donc à l’esprit, à la maladie, que tenait la dignité de l’homme, sa noblesse. « Bref, il est d’autant plus homme qu’il est plus malade, et le génie de la maladie est plus humain que le génie de la santé. » Il était surprenant que quelqu’un qui jouait au philanthrope fermât les yeux sur de telles vérités fondamentales de l’humanité. M. Settembrini ne jurait que par le progrès. Comme si le progrès, pour autant qu’il existait, n’était pas uniquement dû à la maladie, c’est-à-dire au génie qui n’était pas autre chose que la maladie. Comme si tous les hommes bien portants n’avaient pas toujours vécu sur les conquêtes de la maladie. Il y avait eu des hommes qui avaient consciemment et volontairement pénétré dans la maladie et la folie, pour conquérir à l’humanité des connaissances qui allaient devenir de la santé après avoir été conquises par la démence, et dont la possession et l’usage, après ce sacrifice héroïque, ne seraient pas plus longtemps subordonnés à la maladie et à la démence. C’était là la véritable crucifixion…

– Hé, hé, pensa Hans Castorp, le voilà bien mon jésuite fantaisiste avec ses combinaisons et son interprétation de la crucifixion. On voit fort bien pourquoi tu n’es pas devenu père, joli jésuite à la petite tache humide. Eh bien, rugis donc, lion, se tourna-t-il intérieurement vers Settembrini. Et celui-ci « rugit » en déclarant que tout ce que Naphta venait de soutenir n’était que mirage, bavardage et confusion. « Dites-le donc, cria-t-il à son adversaire, dites-le donc sous votre responsabilité d’éducateur, dites franchement devant cette jeunesse qui se forme que l’esprit est maladie. En vérité, vous les encouragerez ainsi à l’esprit, vous les gagnerez à la foi ! Déclarez d’autre part que la maladie et la mort sont nobles, mais que la santé et la vie sont vulgaires – c’est la méthode la plus sûre pour encourager l’élève à servir l’humanité ! Davvero, è criminoso ! » Et en preux chevalier il prit la défense de la noblesse, de la santé et de la vie, de celle que donnait la nature, et qui n’avait pas besoin de s’inquiéter de manquer d’esprit. La forme ! proclamait-il, et Naphta, disait alors avec emphase : le logos ! Mais l’autre qui ne voulait rien savoir du logos disait « la raison », tandis que l’homme du logos défendait « la passion ». Tout cela était confus. « L’objet » disait l’un, et l’autre : « le Moi ». Enfin il fut même question de « l’art » d’un côté et de « la critique » de l’autre, et toujours de nouveau de la « nature » et de « l’esprit », et de savoir lequel des deux était le principe le plus noble, et du « problème de l’aristocratie ». Et cependant rien ne s’ordonnait ni ne s’éclaircissait, car non seulement tout s’opposait, mais encore tout se confondait, et non seulement les interlocuteurs se contredisaient l’un l’autre, mais encore ils se contredisaient eux-mêmes. Settembrini avait bien souvent fait l’éloge de la critique, alors qu’à présent il représentait le contraire, à savoir l’art, comme le principe noble ; et tandis que Naphta s’était plus d’une fois posé comme le défenseur de « l’instinct naturel » contre Settembrini qui avait traité la nature de « force stupide », comme un fait brutal et un destin aveugle, devant laquelle la raison et l’orgueil humain n’avaient pas le droit d’abdiquer, il se tournait maintenant du côté de l’esprit et de la « maladie », en quoi l’on pouvait trouver de la noblesse et de l’humanité, tandis que l’autre se posait en avocat de la nature et de sa saine noblesse, sans se souvenir de la nécessité de s’en affranchir. La discussion sur l’objet et le moi n’était pas moins embrouillée ; c’était ici que la confusion, qui d’ailleurs était partout la même, devenait tout à fait irrémédiable, et cela au point que plus personne ne savait lequel des deux était, en réalité, l’homme pieux et lequel l’homme libre. Naphta interdisait à Settembrini, en termes sévères, de se nommer un « individualiste », car il niait la contradiction entre Dieu et la nature, il n’entendait pas le problème de l’homme, par le conflit de la personnalité, que celui des intérêts particuliers et des intérêts généraux, et il s’était ainsi posé sur le terrain d’une morale bourgeoise, liée à la vie, et ayant la vie pour but, il tendait sans héroïsme aucun à l’utilitaire, et découvrait dans la raison d’État la loi morale ; tandis que lui, Naphta, sachant parfaitement que le problème de l’homme reposait sur le conflit entre le réel et le surnaturel, représentait le véritable individualisme, l’individualisme mystique, et était en réalité l’homme de la liberté et du moi. Mais s’il était ainsi, pensait Hans Castorp, qu’en était-il « de l’anonymat et de la communauté », pour ne citer à titre d’exemple qu’une seule contradiction ? Qu’en était-il d’autre part des points importants qu’il avait touchés dans son entretien avec le père Unterpertinger sur le catholicisme du philosophe Hegel, sur le lien intime entre les concepts de « politique » et de « catholicisme » et sur la catégorie de l’objectif qu’ils formaient ensemble ? L’art de la politique et l’éducation n’avaient-ils pas été le domaine particulier de l’activité de l’ordre de Naphta ? Et quelle éducation ! M. Settembrini était certainement un pédagogue zélé, zélé jusqu’à en être importun ; mais, sous le rapport de l’objectivité ascétique et dédaigneuse du moi, ses principes ne pouvaient en aucune façon rivaliser avec ceux de Naphta. Ordre absolu ! Discipline de fer ; coercition ! obéissance ! terreur ! Cela pouvait avoir son côté honorable, mais cela ne tenait que peu de compte de la dignité de l’individu. C’était le règlement militaire de Frédéric de Prusse et de Loyola l’Espagnol, pieux et austère jusqu’au sang ; à propos de quoi l’on arrivait à se demander comment, en somme, Naphta pouvait aboutir à cet absolu sanguinaire puisqu’il avait avoué ne croire à aucune connaissance pure et à aucune science sans hypothèse, bref, ne pas croire à la vérité, à la vérité objective, scientifique que, selon Lodovico Settembrini, la loi suprême de toute morale humaine était de découvrir. C’était pieux et austère de la part de M. Settembrini, tandis qu’il semblait que Naphta se laissât nonchalamment aller jusqu’à ramener la vérité à l’homme et à la réduire à ce qui lui convenait le mieux ! N’était-ce pas une conception bourgeoise et un utilitarisme de philistin de faire dépendre ainsi la vérité de l’intérêt de l’homme ? Ce n’était pas là, à y regarder de près, une objectivité de fer, il y avait là-dedans plus de liberté et de subjectivisme que Léon Naphta ne l’eût voulu, encore que ce fût de la « politique » dans un sens assez semblable à la formule de M. Settembrini : selon laquelle « la liberté était la loi de l’amour du prochain ». Cela revenait apparemment à lier la liberté à l’homme tout comme le faisait Naphta. C’était décidément se montrer plus dévot que libre, mais que devenait cette différence lorsqu’on adoptait pareilles définitions. Ah, ce monsieur Settembrini ! Ce n’était pas en vain qu’il était un littérateur, c’est-à-dire le petit fils d’un homme politique et le fils d’un humaniste. Il se préoccupait généreusement de critique et des beautés de l’émancipation, et croisait les jeunes filles dans la rue en fredonnant, tandis que le tranchant petit Naphta était lié par des vœux sévères. Et, pourtant, celui-ci était presque un libertin, à force d’indépendance, et cet autre un enragé de la vertu, si l’on voulait. M. Settembrini avait peur de l’esprit absolu et voulait à tout prix identifier l’esprit avec le progrès démocratique, épouvanté par le libertinage religieux du militaire Naphta qui mélangeait Dieu et le Diable, la sainteté et le crime, le génie et la maladie et qui ne connaissait pas de jugement de valeur, pas de jugement de la raison, pas de volonté. Qui donc était libre, qui donc était pieux, qu’était-ce qui déterminait le véritable état et la véritable position de l’homme ? Était-ce l’anéantissement dans la communauté qui absorbait et nivelait tout qu’il fallait préférer, ou bien le « sujet critique » chez lequel la légèreté et l’austérité vertueuse du bourgeois entraient en conflit ? Hélas, les principes et les motifs s’opposaient constamment, les contradictions intimes s’accumulaient et notre pékin devait prendre la responsabilité si difficile, non seulement de décider entre les contraires, mais encore de les tenir nettement séparés, comme des préparations, de sorte que la tentation devenait grande de se jeter la tête la première dans l’univers moralement désordonné de Naphta. C’était l’entrecroisement et l’enchevêtrement général, la grande confusion, et Hans Castorp croyait voir que les adversaires auraient été moins acharnés si, durant leur querelle, cette confusion n’avait pesé sur leur âme.

On était monté ensemble jusqu’au Berghof, puis les trois pensionnaires avaient raccompagné les externes jusque devant leur maisonnette, et on resta encore longtemps debout dans la neige, tandis que Naphta et Settembrini se querellaient en bons pédagogues, comme Hans Castorp le savait bien, pour contribuer à la formation d’une jeunesse en quête de lumières. Pour M. Ferge c’était là des sujets beaucoup trop élevés, comme il donna plusieurs fois à entendre et Wehsal manifestait peu d’intérêt, depuis qu’il n’était plus question de bastonnade et de torture. Hans Castorp la tête penchée, creusait la neige avec sa canne et réfléchissait à la grande confusion.

Enfin on se sépara. On ne pouvait pas rester éternellement debout, et l’entretien se prolongeait au delà de toute limite. Les trois pensionnaires du Berghof s’en retournèrent chez eux et les deux pédagogues rivaux durent rentrer ensemble dans leur maisonnette, l’un pour gagner sa cellule tendue de soie, l’autre sa chambrette d’humaniste, avec son pupitre et sa carafe d’eau. Mais Hans Castorp s’en fut sur sa loge de balcon, les oreilles pleines du brouhaha et du cliquetis d’armes des deux armées qui, s’avançant de Jérusalem et de Babylone sous les dos banderas se rencontraient en une mêlée confuse.

NEIGE

Cinq fois par jour les occupants des sept tables exprimaient un mécontentement unanime du temps qu’il faisait cet hiver. On jugeait qu’il ne remplissait que très insuffisamment ses devoirs d’hiver de la haute montagne, qu’il ne fournissait pas les ressources météorologiques auxquelles cette sphère devait sa réputation dans la mesure garantie par le prospectus, à laquelle les anciens étaient habitués et que les nouveaux s’étaient attendus à trouver. On enregistrait de graves défaillances du soleil, du rayonnement solaire, de ce facteur important de guérison et sans le concours duquel la guérison se trouvait inévitablement retardée… Et quoi que M. Settembrini pût penser de la sincérité avec laquelle les hôtes de la montagne travaillaient à leur rétablissement et souhaitaient leur retour au pays plat, de toute façon ils réclamaient leur dû, ils voulaient en avoir pour leur argent, pour celui que payaient leurs parents et leurs époux, et ils murmuraient dans les conversations à table, en ascenseur et dans le hall. Aussi la direction générale comprenait-elle parfaitement qu’il lui incombait de remédier à cette situation et de la compenser par d’autres avantages. On fit l’acquisition d’un nouvel appareil de « soleil artificiel », parce que les deux appareils que l’on possédait déjà ne suffisaient plus aux demandes de ceux qui voulaient se faire bronzer par l’électricité, ce qui seyait bien aux jeunes filles et aux femmes, et prêtait aux hommes, malgré leur existence horizontale, un aspect magnifique de sportifs conquérants. Même, cette apparence donnait des avantages réels ; les femmes, bien que pleinement renseignées sur l’origine technique et le caractère factice de cette virilité, étaient assez sottes ou rusées, assez entichées d’illusion, pour se laisser enivrer et séduire par ce mirage. « Mon Dieu », disait Mme Schœnfeld, – une malade rousse, aux yeux rouges et qui venait de Berlin, – Mon Dieu, disait-elle le soir, dans le hall, à un cavalier aux jambes longues et à la poitrine creuse qui, sur sa carte de visite, libellée en français, se donnait pour un « Aviateur diplômé et enseigne de la marine allemande », qui était pourvu du pneumothorax, et qui endossait d’ailleurs son smoking pour le déjeuner et l’enlevait le soir, en assurant que tel était l’usage dans la marine, « Mon Dieu ! disait-elle, en regardant goulûment l’enseigne, comme vous êtes admirablement bruni par le soleil artificiel ! On dirait un chasseur d’aigles, ce lascar ! » « Prenez garde à vous, ondine, chuchota-t-il à son oreille, dans l’ascenseur (et elle en eut la chair de poule), vous me payerez vos regards séducteurs ! » Et par les balcons, par delà les parois de verre mat le lascar et chasseur d’aigles rejoignait l’ondine.

Néanmoins il s’en fallait de beaucoup que le soleil artificiel fût considéré comme une compensation véritable à la carence de l’astre. Deux ou trois belles journées de soleil par mois – des journées qui rayonnaient il est vrai d’un profond bleu de velours, derrière les cimes blanches, avec un scintillement de diamant et une exquise brûlure dans la nuque des hommes, en dissipant la grisaille du brouillard et son voile épais, – deux ou trois journées depuis des semaines, c’était trop peu pour l’état d’âme de gens dont le destin justifiait l’exceptionnel besoin de réconfort et qui comptaient en leur for intérieur sur un pacte qui, en échange du renoncement aux plaisirs et aux tourments de l’humanité du pays plat, leur garantissait une vie sans doute inerte, mais tout à fait facile et agréable, insoucieuse jusqu’à la suppression du temps et favorisée sous tous les rapports. Il n’était guère utile au conseiller de rappeler combien, même dans ces conditions, la vie au Berghof était loin de rappeler le séjour dans une mine sibérienne, et par quels avantages l’air de ces sommets, rare et léger comme il l’était, de l’éther pur pour ainsi dire, pauvre en éléments terrestres, en éléments mauvais ou bons, préservait ses hôtes, même en l’absence du soleil, de la fumée et des exhalaisons de la plaine. La mauvaise humeur se répandait et les protestations se multipliaient, les menaces de départs en coup de tête étaient à l’ordre du jour, et il arrivait qu’elles se réalisassent, malgré l’exemple du retour récent et affligeant de Mme Salomon dont le cas n’avait primitivement pas été grave, encore qu’il s’améliorât lentement, mais qui, à la suite du séjour que la malade avait de son propre chef fait dans les courants d’air de l’humide Amsterdam, était devenu incurable.

Au lieu du soleil, on eut de la neige, de la neige en quantité, des masses de neige si formidables que, de sa vie, Hans Castorp n’en avait vu autant. L’hiver dernier n’avait pourtant pas laissé à désirer à cet égard, mais son rendement avait été faible par rapport à celle du nouvel hiver. Par sa quantité monstrueuse, démesurée, elle contribuait à vous faire prendre conscience du caractère périlleux et excentrique de cette région. Il neigeait au jour le jour et pendant des nuits entières : une neige fine, sans tourbillons, mais il neigeait. Les rares sentiers praticables semblaient des chemins creux encaissés entre des murailles de neige plus hautes qu’un homme de côté et d’autre, avec des plaques d’albâtre qui étaient agréables à voir, scintillantes, cristallines et granuleuses et qui servaient aux pensionnaires du Berghof à se transmettre par l’écrit et par le dessin toutes sortes de nouvelles, de plaisanteries et d’allusions piquantes. Mais même entre ces remparts on marchait encore sur une épaisseur de neige assez considérable, bien que l’on eût creusé profondément, et l’on s’en rendait compte aux endroits mouvants et aux trous où le pied enfonçait tout à coup, enfonçait facilement jusqu’au genou : il fallait prendre garde de ne pas se briser une jambe. Les bancs avaient disparu, engloutis. Un morceau de dossier émergeait encore ici ou là de cette tombe blanche. En bas, dans le village, le niveau des rues était si étrangement modifié que les boutiques au rez-de-chaussée des maisons étaient devenues des caves où l’on descendait du trottoir par des marches taillées dans la neige.

Et il continuait de neiger sur les masses amoncelées, au jour le jour par un froid moyen – dix à quinze degrés au-dessous de zéro – qui ne vous pénétrait pas jusqu’à la moelle ; on le sentait peu, comme s’il n’avait fait que cinq, ou même deux degrés, l’absence de vent et la sécheresse de l’air l’atténuaient. Il faisait très sombre le matin ; on déjeunait à la lumière artificielle des lustres en forme de lune, dans la salle aux voûtes gaiement coloriées. Dehors était le néant gris, le monde plongé dans une ouate blafarde qui se pressait contre les vitres, comme emballé dans la vapeur des neiges et dans le brouillard. Invisible, la montagne ; tout au plus distinguait-on de temps en temps quelque chose des sapins les plus proches ; ils étaient là, chargés de neige, se perdaient rapidement dans la brume ; et, de temps à autre, un pin, se déchargeant de son excès de poids, répandait dans la grisaille une poussière blanche. Vers dix heures, le soleil paraissait comme une fumée vaguement éclairée au-dessus de la montagne, c’était une vie pâle et fantomatique, un reflet blafard du monde sensible dans le néant du paysage méconnaissable. Mais tout restait dissous dans une délicatesse et une pâleur spectrales, exempt de toute ligne que l’œil aurait pu suivre avec certitude ; les contours des cimes se perdaient, s’embrumaient, s’en allaient en fumée. Les étendues de neige éclairées d’un jour pâle qui s’étageaient les unes derrière les autres, conduisaient le regard vers l’informe. Et il arrivait alors qu’un nuage éclairé, semblable à une fumée, flottât longuement sans changer de forme devant une paroi rocheuse.

Vers midi, le soleil, perçant à moitié la brume, s’efforçait de dissoudre le brouillard dans l’azur. Mais il était loin d’y réussir quoique l’on perçût momentanément un soupçon de bleu de ciel, et que ce peu de lumière suffît à faire scintiller de reflets adamantins le paysage déformé par cette aventure de neige. Vers cette heure-là il cessait généralement de neiger, tout comme pour permettre une vue d’ensemble du résultat obtenu, et les rares journées intermittentes de soleil, quand le tourbillon faisait relâche et que l’incendie tout proche du ciel s’efforçait de fondre l’exquise et pure surface de la neige nouvelle, semblaient elles aussi poursuivre le même but. L’aspect du monde était féerique, puéril et comique. Les coussins épais, floconneux, comme fraîchement battus, qui reposaient sur les branches des arbres, les bosses du sol sous lesquelles se dissimulaient des arbres rampants ou des saillies rocheuses, l’aspect accroupi, englouti, comiquement travesti du paysage produisait un monde de gnomes, ridicule à voir et comme tiré d’un recueil de contes de fées. Mais si la scène proche où l’on se déplaçait péniblement prenait un aspect fantastique et cocasse, c’étaient des impressions de grandeur et de sainteté qu’éveillait le fond plus lointain : l’architecture étagée des Alpes couvertes de neige.

L’après-midi, entre deux et quatre heures, Hans Castorp était couché dans sa loge de balcon et, bien empaqueté, la nuque appuyée sur le dossier de son excellente chaise-longue, ni trop haut ni trop bas, il regardait par-dessus la balustrade capitonnée, la forêt et la montagne. La forêt de sapins, d’un vert noir, couverte de neige, escaladait les pentes ; entre les arbres, le sol était partout capitonné de neige. Au-dessus s’élevait la crête rocheuse, d’un gris blanchâtre, avec d’immenses étendues de neige, qu’interrompaient çà et là quelques rocs plus sombres et des pics qui se perdaient mollement dans les nuées. Il neigeait doucement. Tout se brouillait de plus en plus. Le regard, se mouvant dans un néant ouaté, inclinait facilement au sommeil. Un frisson accompagnait l’assoupissement, mais ensuite il n’y avait pas de sommeil plus pur que ce sommeil dans le froid glacé, dont aucune réminiscence inconsciente du fardeau de la vie n’effleurait le repos sans rêves, parce que la respiration de l’air rare, inconsistant et sans odeur ne pesait pas plus à l’organisme que la non-respiration du mort. Lorsqu’on le réveillait, la montagne avait complètement disparu dans le brouillard de la neige et il ne s’en dégageait plus de temps en temps, pour quelques minutes, que des fragments, une cime, une arête rocheuse, qui se voilaient presque aussitôt. Ce jeu silencieux de fantômes était des plus divertissants. Il fallait s’appliquer à une attention très aiguë pour surprendre cette fantasmagorie de voiles dans ses transformations secrètes. Sauvage et grande, dégagée du brouillard se découvrait une chaîne rocheuse dont on ne voyait ni le sommet ni le pied. Mais pour peu qu’on la quittât un instant des yeux elle s’était évanouie.

Des tempêtes de neige se déchaînaient parfois, qui empêchaient absolument que l’on se tînt sur la galerie parce que la neige tourbillonnante envahissait le balcon lui-même, en recouvrant tout le plancher et les meubles, d’une couche épaisse. Car il y avait aussi des tempêtes dans cette haute vallée entourée de montagnes. Cette atmosphère si inconsistante était agitée par des remous, elle s’emplissait d’un tel grouillement de flocons que l’on ne voyait plus à un pas devant soi. Des rafales d’une force à vous couper le souffle imprimaient à la neige un mouvement sauvage, tourbillonnant et oblique, elles la chassaient de bas en haut, du fond de la vallée vers le ciel, la faisaient mousser en une folle sarabande ; ce n’était plus une chute de neige, c’était un chaos d’obscurité noire, un monstrueux désordre, outrance phénoménale d’une région en dehors de la zone modérée et où seul le nivereau qui surgissait tout à coup par bandes entières, pouvait s’orienter.

Mais Hans Castorp aimait cette vie dans la neige. Il trouvait qu’elle s’apparentait à beaucoup d’égards à la vie des grèves maritimes : la monotonie sempiternelle du paysage était commune aux deux sphères ; la neige, cette poussière de neige profonde, floconneuse et immaculée, jouait ici le même rôle qu’en bas le sable d’une blancheur jaunâtre ; leur contact ne salissait pas ; on faisait tomber de ses chaussures et de ses vêtements cette poussière blanche et froide, comme là, en bas, la poudre de pierre et de coquillage du fond de la mer, sans qu’elle laissât une trace ; et la marche dans la neige était pénible comme une promenade à travers les dunes, à moins que l’ardeur du soleil eût superficiellement fondu la surface, et que la nuit l’eût durcie. On y marchait alors plus légèrement et plus agréablement que sur un parquet, aussi légèrement et aussi agréablement que sur le sable lisse, ferme, aspergé et élastique de la lisière de la mer.

Mais cette année c’étaient des chutes massives qui limitaient pour tous, à l’exception des skieurs, les possibilités de se mouvoir à l’air libre. Les tranche-neige travaillaient ; mais ils avaient du mal à dégager les sentiers les plus fréquentés et la grande route de la station, de sorte que les rares chemins qui restaient praticables et qui débouchaient aussitôt dans une impasse, étaient très fréquentés par des gens bien portants et des malades, par des indigènes et des pensionnaires des hôtels internationaux. Or, les lugeurs butaient dans les jambes des piétons, des dames et des messieurs qui rejetés en arrière, les pieds en avant, poussant des cris d’avertissement dont le ton témoignait combien ils étaient pénétrés de l’importance de leur entreprise, glissaient sur leurs petits traîneaux d’enfant le long des pentes, en s’emmêlant et en chavirant, pour remonter, aussitôt arrivés en bas, en traînant à la corde leur jouet à la mode. De ces promenades Hans Castorp était plus que rassasié. Il avait deux désirs : le plus fort était d’être seul avec ses pensées et ses rêveries, dont sa loge de balcon lui aurait peut-être, encore que d’une façon superficielle, permis l’accomplissement. Quant à l’autre, lié au premier, c’était le besoin de prendre un contact plus intime et plus libre avec la montagne dévastée par la neige pour laquelle il s’était pris de sympathie, et ce vœu ne pouvait s’accomplir aussi longtemps qu’il était celui d’un piéton désarmé et sans ailes ; car il se serait aussitôt enfoncé jusqu’à la poitrine dans cette blancheur s’il avait essayé de pousser au delà des sentiers usuels, creusés à la pelle, et dont il avait de toutes parts tôt fait d’atteindre le terme.

Hans Castorp décida donc un jour de s’acheter des skis, durant ce second hiver qu’il passait ici, et d’apprendre à s’en servir, dans la mesure où l’exigeait le besoin réel qu’il éprouvait. Il n’était pas un sportif ; il ne l’avait jamais été, faute de dispositions physiques ; du reste, il ne faisait pas semblant de l’être, comme c’était le cas de nombreux pensionnaires du Berghof, qui, pour se conformer aux usages du lieu et à la mode, se déguisaient sottement, – les femmes notamment, Hermine Kleefeld, par exemple, qui, bien que la gêne respiratoire fît constamment bleuir la pointe de son nez et ses lèvres, aimait à paraître au lunch en pantalons de laine, et s’étendait dans cet attirail, après le repas, les genoux écartés, dans un fauteuil d’osier du hall, d’une manière assez inconvenante. Si Hans Castorp avait sollicité l’autorisation du conseiller pour son projet extravagant, il se serait à coup sûr heurté à un refus. Le sport était absolument interdit à la communauté des malades, au Berghof comme partout ailleurs, dans les établissements du même ordre ; car l’atmosphère qui en apparence pénétrait si facilement dans les poumons, imposait aux muscles du cœur des efforts suffisants ; et, en ce qui concernait Hans Castorp, sa remarque nonchalante sur « l’habitude de ne pas s’habituer », était restée pleinement valable pour lui, et la tendance fiévreuse que Rhadamante attribuait à une tache humide, persistait obstinément. Sinon, qu’eût-il encore cherché ici ? Son désir et son projet étaient donc contradictoires et déplacés. Mais il fallait tâcher de le comprendre. Ce qui le poussait, ce n’était pas l’ambition d’égaler les fats de la vie au grand air, ni les sportifs par coquetterie qui auraient, si la mode l’avait voulu, apporté le même zèle prétentieux à jouer aux cartes dans une chambre étouffante. Il se sentait d’une manière absolue membre d’une autre communauté beaucoup moins libre que le petit peuple des touristes ; et, d’un point de vue plus large et plus nouveau encore, en vertu d’une certaine dignité distante et imposant la retenue, il avait le sentiment que ce n’était pas son affaire de s’ébattre à la légère comme ces gens-là, et de se rouler dans la neige comme un fou. Il ne projetait pas d’escapades, il avait bien l’intention de garder la mesure et Rhadamante eût parfaitement pu le lui permettre. Mais comme le jeune homme prévoyait qu’on le lui défendrait quand même au nom du règlement général, Hans Castorp décida d’agir à l’insu du conseiller.

Lorsque l’occasion s’en offrit, il fit part à M. Settembrini de son projet. M. Settembrini faillit l’embrasser de joie. « Mais oui, mais oui, naturellement, ingénieur, faites cela pour l’amour de Dieu ! Ne consultez personne et faites-le ; c’est votre ange gardien qui vous a soufflé cela ! Faites-le tout de suite, avant que vous n’en ayez perdu la salutaire envie. Je vais avec vous, je vous accompagne dans le magasin, et, séance tenante, nous allons acheter ensemble ces ustensiles bénis ! J’aimerais, moi aussi, vous accompagner en montagne, courir avec vous, des skis ailés aux pieds, comme Mercure, mais cela ne m’est pas permis… Eh ! permis ! je le ferais bien, quand même cela ne me serait « pas permis », mais je ne le peux pas, je suis un homme perdu. Vous, par contre… cela ne vous fera pas de mal, pas le moindre mal, si vous êtes raisonnable, et si vous n’allez pas trop fort. Allons, et même si cela vous faisait un peu de mal, c’est quand même votre bon ange qui… Je n’en dis pas davantage. Quelle excellente idée ! Vous êtes ici depuis deux ans, et vous êtes encore capable d’une telle idée ! Ah non, votre fond est bon, il n’y a pas de raison de douter de vous. Bravo, bravo ! Vous faites un pied de nez à votre prince des ombres, là-haut. Vous achetez ces skis, vous les faites envoyer chez moi ou chez Lukacek, ou chez mon marchand d’épices, en bas, dans notre maisonnette. Vous venez les chercher là-bas, pour vous exercer, et vous glissez sur la surface des neiges… »

Ainsi fit-il. Sous les yeux de M. Settembrini qui se posa en connaisseur difficile, bien qu’il n’eût aucune notion des sports, Hans Castorp fit, dans une maison spécialisée de la grande rue, l’emplette d’une paire de jolis skis de bois de frêne, vernis en brun clair avec de magnifiques courroies et des pointes recourbées. Il acheta également des bâtons à pointes de fer et à disques, et ne se laissa pas dissuader de tout emporter lui-même, sur son épaule jusque chez Settembrini, où l’on eut tôt fait de s’entendre avec l’épicier sur les conditions du dépôt de cet équipement. Déjà renseigné, pour avoir souvent observé les skieurs, Hans Castorp commença seul, loin du grouillement des terrains d’exercices, à faire tant bien que mal son apprentissage sur une pente presque dégagée, non loin du sanatorium Berghof et, de temps à autre, M. Settembrini le regardait faire, d’une certaine distance, appuyé sur sa canne, croisant gracieusement les jambes, saluant par des bravos les progrès du jeune homme. Tout allait bien, lorsque Hans Castorp, descendant le tournant de la route déblayée vers Dorf pour déposer ses skis chez l’épicier, rencontra un jour le conseiller. Behrens ne le reconnut pas, quoique l’on fût en plein jour et que le débutant faillît buter contre lui. Le docteur s’enveloppa dans un nuage de fumée de cigare et passa.

Hans Castorp apprit que l’on acquiert rapidement une pratique dont on éprouve le besoin profond. Il ne prétendait pas devenir un virtuose. Ce dont il avait besoin, il l’eut appris en l’espace de quelques jours sans s’échauffer ni s’essouffler. Il avait soin de joindre les pieds comme il faut et de laisser des traces parallèles, il apprit comment au départ l’on se sert du bâton, pour se diriger, il apprit à franchir d’un seul élan, les bras levés, de menus obstacles, de petites éminences, soulevé et replongeant comme un bateau sur une mer agitée, et à partir de son vingtième essai il ne tombait plus lorsque, en pleine course, il freinait à la Télémark, une jambe tendue en avant, et ployant le genou de l’autre. Peu à peu il étendait le nombre de ses exercices. Un jour, M. Settembrini le vit disparaître dans un brouillard blanchâtre, lui lança entre ses mains creuses un conseil de prudence, puis rentra satisfait en son cœur de pédagogue.

Il faisait beau dans cette montagne, sous le signe de l’hiver, il y faisait beau non pas d’une manière douce et agréable, mais de même que le désert sauvage de la Mer du Nord est beau par un vigoureux vent d’ouest. Il n’y avait pas, il est vrai, de fracas de tonnerre ; au contraire, un silence de mort régnait, mais qui éveillait des sentiments tout à fait voisins du recueillement. Les longues semelles flexibles de Hans Castorp le portaient dans beaucoup de directions : le long du versant gauche vers Clavadel, ou à droite en passant devant Frauenkirch et Glaris, derrière lesquels l’ombre du massif de l’Amselfluh se dessinait dans le brouillard ; également dans la vallée de Dischma, ou derrière le Berghof en montant dans la direction du Seehorn boisé, dont la cime neigeuse s’élevait seule au-dessus de la limite des arbres, et de la forêt de Drusatscha, derrière laquelle on apercevait la silhouette pâle de la chaîne du Rhaeticon couverte d’une neige épaisse. Il se faisait transporter avec ses patins de bois par le funiculaire jusqu’à Schatzalp et se promenait paisiblement là-haut, exalté à deux mille mètres de hauteur, sur les plans inclinés et miroitants d’une neige poudroyante qui, par temps clair, offrait une vue étendue et sublime sur le paysage de ses aventures.

Il se réjouissait de sa conquête qui remédiait à son impuissance et qui surmontait presque tous les obstacles. Elle l’entourait de la solitude désirée, de la solitude la plus profonde que l’on pût imaginer, d’une solitude qui remplissait le cœur d’un éloignement distant des hommes. Il y avait là, par exemple, d’un côté, une gorge avec des sapins, dans le brouillard de la neige, et de l’autre côté montait une pente rocheuse, avec des masses de neige formidables, cyclopéennes, voûtées et bossuées, qui formaient des cavernes et des calottes. Le silence, lorsqu’il s’arrêtait pour ne pas s’entendre lui-même, était absolu et parfait, une absence de sons ouatée, inusitée, jamais rencontrée, et n’existant nulle part ailleurs. Nul souffle n’effleurait les arbres, ne fût-ce que le plus légèrement du monde, il n’y avait pas un murmure, pas une voix d’oiseau. C’était le silence éternel que Hans Castorp épiait lorsqu’il restait debout ainsi, appuyé sur son bâton, la tête inclinée sur l’épaule, la bouche ouverte ; et doucement, sans arrêt, la neige continuait de tomber, de tomber tranquillement, sans un bruit.

Non, ce monde, en son silence insondable, n’avait rien d’hospitalier ; il admettait le visiteur à ses risques et périls, il ne l’accueillait pas, en somme, il tolérait son intrusion, sa présence d’une manière peu rassurante, sans répondre de rien, et c’était l’impression d’une menace muette et élémentaire, non pas même d’une hostilité, mais d’une indifférence meurtrière qui s’en dégageait. L’enfant de la civilisation, étranger de formation et par ses origines à cette nature sauvage, est plus sensible à sa grandeur que son rude fils, qui a dû compter avec elle dès son enfance et qui vit avec elle sur un pied de familiarité banale et calme. Ce dernier connaît à peine la crainte religieuse avec laquelle l’autre, fronçant les sourcils, affronte la nature, crainte qui influe sur tous ses rapports intimes avec elle, et entretient constamment dans son âme une sorte de bouleversement religieux et une émotion inquiète. Hans Castorp, dans son chandail en poil de chameau à longues manches, dans ses bandes molletières et sur ses skis de luxe, se sentait fort téméraire d’épier ainsi ce silence originel de la nature sauvage et silencieusement meurtrière de l’hiver, et l’impression de soulagement qu’il éprouvait, lorsque, sur le chemin du retour, les premières habitations humaines reparaissaient à travers l’atmosphère voilée, lui faisait prendre conscience de son état d’esprit précédent et l’instruisait de ce que, des heures durant, une terreur secrète et sacrée avait dominé son cœur. À Sylt, en pantalons blancs, assuré, élégant et respectueux, il était resté au bord des formidables brisants comme devant une cage de lion derrière les barreaux de laquelle la bête féroce montre sa gueule béante aux terribles crocs. Puis il s’était baigné, tandis qu’un gardien prévenait du danger par un appel de sa trompe ceux qui témérairement essayaient de franchir la première vague, de s’approcher de la tempête menaçante ; et le dernier déferlement de la cataracte vous touchait encore la nuque comme un coup de patte de fauve. Le jeune homme avait connu là-bas le bonheur enthousiaste de légers contacts amoureux avec des puissances dont l’étreinte l’eût détruit. Mais ce qu’il n’avait pas éprouvé, c’était la velléité de pousser ce contact enivrant avec la nature meurtrière jusqu’à la limite de l’étreinte complète, c’était le désir de se hasarder, faible mortel, encore qu’armé et suffisamment pourvu par la civilisation, si avant dans l’énorme et le terrible, ou tout au moins d’éviter si longtemps de le fuir que, dans cette aventure, il risquait de frôler l’instant critique, l’instant où toute limite serait dépassée et où il ne s’agirait plus d’écume et d’un léger coup de patte, mais de la vague elle-même, de la gueule, de la mer.

En un mot : Hans Castorp montrait du courage là-haut, s’il faut entendre par courage devant les éléments non pas un sang-froid obtus en leur présence, mais un don conscient de soi-même et une victoire remportée par la sympathie pour eux, sur la peur de la mort. Sympathie ? En effet, Hans Castorp éprouvait, en son étroite poitrine civilisée, de la sympathie pour les éléments ; et à cette sympathie tenait la nouvelle conscience qu’il avait prise de sa propre dignité, à considérer la tourbe des lugeurs, ainsi que le sentiment qu’une solitude plus profonde et plus grande, moins confortable que le balcon de son hôtel était convenable et désirable pour lui. Du haut de son balcon il avait contemplé les sommets plongés dans le brouillard, la danse de la tempête de neige, et il avait eu honte jusqu’au fond de l’âme de rester un spectateur abrité derrière le rempart du confort. C’est pourquoi – et non point par prétention de sportif, ni par allégresse physique et spontanée, – il avait appris à faire du ski. S’il ne se sentait pas en sûreté là-haut, dans la grandeur et le silence de mort de ce paysage – et cet enfant de la civilisation ne s’y sentait en effet pas du tout à l’aise, – son esprit et ses sens avaient déjà auparavant fait connaissance de l’énorme et de l’étrange. Un entretien avec Naphta et Settembrini n’était guère plus rassurant ; il conduisait également hors des sentiers battus et vers les périls les plus graves ; et si l’on pouvait parler d’une sympathie de Hans Castorp pour la grande sauvagerie de l’hiver, c’est parce qu’il éprouvait, en dépit de sa pieuse terreur, que ce paysage était le décor le plus convenable pour mûrir les complexes de sa pensée, que c’était là un séjour indiqué pour quelqu’un qui, sans trop savoir comment il en était arrivé là, était accablé de la charge de « gouverner » des pensées qui concernaient l’état et la position de l’Homo Dei.

Il n’y avait personne ici pour prévenir l’imprudent du danger en soufflant dans son cor, à moins que M. Settembrini eût été cet homme lorsque, dans le cornet de ses mains creuses, il avait appelé Hans Castorp qui s’éloignait. Mais le jeune homme était plein de sympathie et de courage, il ne se souciait pas plus de l’appel derrière lui qu’il ne s’était soucié de celui qui avait retenti à ses oreilles certain soir de Carnaval : « Eh ingegnere, un po di ragione, sa ! » Encore toi, Satana-pédagogue avec ta ragione et ta ribellione, pensa-t-il. D’ailleurs, je t’aime bien. Tu as beau être un hâbleur et un joueur d’orgue de barbarie, tu es plein de bonnes intentions, des meilleures intentions, et je t’aime mieux que le petit jésuite et terroriste tranchant, le tortionnaire et flagellant Espagnol avec ses lunettes à éclairs, bien qu’il ait presque toujours raison lorsque vous vous querellez, – lorsque vous vous disputez en pédagogues ma pauvre âme, comme Dieu et le diable faisaient de l’homme au moyen âge.

Les jambes poudrées de neige, il gravissait, appuyé sur ses cannes, quelque blanche hauteur dont les étendues, pareilles à des draps, montaient par terrasses, de plus en plus hautes, conduisant on ne savait où ; il semblait qu’elles ne menaient nulle part ; leur partie supérieure se perdait dans le ciel qui était aussi blanc et brumeux qu’elles et dont on ne savait pas où il commençait ; aucune cime, aucune crête n’était visible, c’était un néant brumeux vers quoi Hans Castorp avançait, et comme, derrière lui, aussi, le monde, la vallée habitée par les hommes ne tarda pas à se refermer également à sa vue, comme aucun son ne lui parvenait plus de là, sa solitude, son isolement devinrent, avant qu’il s’en fût douté, aussi profonds qu’il avait pu le désirer, profonds jusqu’à l’effroi qui est la condition préalable du courage. Praeterit figura hujus mundi[13], se dit-il à lui-même, en un latin qui n’était pas d’un esprit humaniste. Cette expression lui venait de Naphta. Il s’arrêta et se retourna. De toutes parts on ne voyait plus rien, hormis quelques minuscules flocons de neige, qui de la blancheur des altitudes descendaient vers la blancheur de la terre, et le silence alentour était grandiose et impassible. Tandis que son regard se heurtait de toutes parts au vide blanc qui l’aveuglait, il sentit son cœur battre, agité par la montée, ce muscle du cœur dont il avait entrevu, avec une audace peut-être criminelle, la forme animale et le mécanisme, parmi les éclairs crépitants du cabinet de radioscopie. Et une sorte d’émotion le saisit, une sympathie simple et fervente pour son cœur, le cœur de l’homme qui bat, si seul sur ces hauteurs, dans le vide glacé, avec sa question et son énigme.

Il s’avançait, de plus en plus haut, vers le ciel. Parfois il enfonçait la partie supérieure de son bâton à pointe dans la neige et voyait une lueur bleue jaillir de la profondeur du trou, et poursuivre le bâton lorsqu’il le retirait. Cela l’amusait ; il pouvait rester longtemps arrêté pour reproduire toujours de nouveau ce petit phénomène optique. C’était une étrange et délicate lumière des montagnes et des profondeurs, d’un bleu verdâtre, claire comme la glace, et pourtant ombreuse et mystérieusement attirante. Elle le faisait penser à la couleur et à la lumière de certains yeux, de deux yeux bridés, ceux de son destin, et que M. Settembrini avait, du point de vue humaniste, qualifié de fentes tartares et d’« yeux de loup des steppes », de deux yeux qu’il avait contemplés autrefois, et qu’il avait inéluctablement retrouvés, des yeux de Hippe et de Clawdia Chauchat. « Volontiers, dit-il à mi-voix dans le silence. Mais ne me le casse pas : Il est à visser, tu sais. » Et, en pensée, il entendait derrière lui d’éloquentes exhortations à être raisonnable.

Sur sa droite, à une certaine distance, la forêt se perdait dans le brouillard. Il se tourna dans cette direction pour avoir un but terrestre devant les yeux, au lieu d’une transcendance blanchâtre, et tout à coup il glissa sans avoir le moins du monde vu venir une déclivité du sol. L’aveuglante monotonie l’empêcha de rien reconnaître de la forme du terrain. On ne voyait rien ; tout se fondait sous les yeux. Des obstacles tout à fait imprévus le soulevaient. Il s’abandonnait à la pente, sans distinguer à l’œil son degré d’inclinaison.

Le bois qui l’avait attiré, était situé au-delà de la gorge où il venait de descendre sans s’en rendre compte. Son fond, couvert d’une neige molle, s’inclinait du côté de la montagne, comme il s’en rendit compte lorsqu’il la suivit un instant dans cette direction. Il descendait. Les pentes de part et d’autre s’élevaient de plus en plus, comme un chemin creux, le pli du terrain semblait le conduire au sein de la montagne. Puis les pointes de son véhicule se redressèrent de nouveau ; le terrain remontait, bientôt il n’y eut plus de paroi latérale à gravir ; la course sans chemin de Hans Castorp conduisait de nouveau, par une étendue ouverte de montagnes, vers le ciel.

Il vit la forêt de sapins d’un côté, derrière et sous lui, il prit cette direction, et atteignit en une descente rapide les sapins chargés de neige qui, disposés en forme de coin, s’avançaient comme une avant-garde de la forêt, disparaissant plus bas dans le brouillard, dans l’étendue libre. Sous leurs branches, il fuma une cigarette en se reposant, l’âme toujours un peu oppressée, tendu et angoissé par le silence trop profond, par cette solitude aventureuse, mais fier de les avoir conquis par son courage, conscient des droits que sa dignité lui donnait sur ce paysage.

C’était l’après-midi, vers les trois heures. Aussitôt après le repas il s’était mis en route, décidé à manquer une partie de la grande cure de repos et le goûter, et dans l’intention d’être de retour avant la tombée de la nuit. Il se sentit heureux à la pensée qu’il avait encore devant lui plusieurs heures pour vagabonder librement à travers ces sites grandioses. Il avait un peu de chocolat dans la poche de ses breeches, et un petit flacon de porto dans la poche de sa veste.

Il pouvait à peine distinguer où en était le soleil, tant le brouillard était épais autour de lui. En arrière, du côté de la vallée, venant de l’angle montagneux que l’on ne voyait plus les nuages s’obscurcirent, le brouillard de plus en plus bas paraissait s’avancer. Il semblait que ce fût de la neige, que l’on dût s’attendre à plus de neige encore, pour répondre à quelque besoin urgent, que l’on dût s’attendre à une vraie tempête de neige. Et, en effet, les petits flocons silencieux tombaient déjà plus abondants.

Hans Castorp s’avança pour en recueillir quelques-uns sur sa manche et, naturaliste-amateur, il les considéra d’un œil exercé. Ils semblaient de minuscules lambeaux informes, mais il avait eu assez souvent leurs pareils sous son excellente loupe, et il savait parfaitement de quels précieux et précis petits joyaux ils se composaient, des bijoux, des étoiles, des agrafes de diamants, comme le joaillier le plus appliqué n’eût pas su en composer de plus riches et de plus minutieusement sertis ; cette légère et floconneuse poudre blanche dont les masses pesaient sur la forêt, couvraient l’étendue et par-dessus laquelle se portaient ses raquettes de bois, était, à la vérité, très différente sur la grève de la mer dans son pays du sable auquel elle faisait penser. On savait, en effet, que ce n’était pas de grains de pierre qu’elle se composait, mais de myriades de parcelles d’eau, concentrées en une multitude uniforme et cristalline, de parcelles de la substance inorganique qui faisait surgir le plasma vital, le corps des plantes et de l’homme – et parmi ces myriades d’étoiles magiques, dans leur impénétrable splendeur sacrée, invisible et nullement destinée au regard humain, aucune n’était semblable à l’autre ; une ardeur infinie d’inventeur dans la transformation et le développement raffiné d’un seul et même thème fondamental, de l’hexagone à côtés et à angles égaux, régnait là ; mais en eux-mêmes, chacun de ces froids produits était d’une uniformité absolue et d’une régularité glaciale, et c’était même là ce qu’il y avait d’inquiétant, d’antiorganique et d’hostile à la vie ; ils étaient trop réguliers, la substance organisée ne l’était jamais au même degré, la vie répugnait à une précision si exacte qu’elle jugeait mortelle, c’était le mystère même de la mort et Hans Castorp croyait comprendre pourquoi des constructeurs de temples de l’antiquité avaient exprès, et en secret, prévu certaines infractions à la symétrie dans la disposition de leurs colonnades.

Il prit son élan, glissa sur ses skis, descendit le long de la lisière de la forêt, sur l’épaisse couche de neige de la pente, vers le brouillard, se laissa entraîner, montant et glissant, et continua d’errer, sans but et sans hâte, à travers l’étendue morte, qui, avec ses terrains ondulés, avec sa végétation sèche qui se composait des taches d’arbres de pins, avec son horizon limité par de douces éminences, ressemblait si étrangement à un paysage de dunes. Hans Castorp hochait la tête avec satisfaction lorsqu’il s’arrêtait et se repaissait de cette ressemblance ; et la chaleur de son visage, son envie de frissonner, l’étrange et enivrant mélange d’excitation et de fatigue qu’il éprouvait, il les supportait avec sympathie, parce que tout cela le faisait penser intimement à des impressions familières que lui avait également dispensées l’air marin, qui fouettait les nerfs et qui, lui aussi, était saturé d’éléments soporifiques. Il prenait avec satisfaction conscience de son indépendance ailée, de son libre vagabondage. Il n’y avait devant lui aucun chemin qu’il eût été obligé de suivre, il n’y en avait pas davantage derrière lui pour le ramener là d’où il était venu. Il y avait eu, au début, des poteaux, des bâtons, des jalons plantés dans la neige, mais Hans Castorp n’avait pas tardé à se libérer intentionnellement de cette tutelle, parce que tout cela le faisait penser à l’homme à la trompette, et ne lui semblait pas correspondre à ses rapports intimes avec la grande solitude sauvage de l’hiver.

Derrière des éminences rocheuses couvertes de neige entre lesquelles il passa, tournant tantôt à droite, tantôt à gauche, s’étendaient un plan incliné, puis un plan horizontal et puis ce fut la haute montagne dont les gorges et les défilés, mollement capitonnés, paraissaient accessibles et tentants. Oui, la tentation des lointains et des altitudes, des solitudes qui s’ouvraient toujours de nouveau, était forte dans le cœur de Hans Castorp, et au risque de s’attarder, il pénétrait toujours plus avant dans le silence sauvage, dans l’étrange, dans la sphère périlleuse, sans se soucier de ce que, entre temps, sa tension et son angoisse intérieures se fussent changées en une véritable peur à l’aspect de l’obscurité prématurée et croissante du ciel, qui étendait comme des voiles gris sur la contrée. Cette peur lui fit comprendre que, jusqu’à ce moment, il s’était secrètement efforcé de perdre même le sens de l’orientation, et d’oublier dans quelle direction étaient situés la vallée et le bourg, et il y avait réussi aussi complètement qu’il avait pu le souhaiter. Du reste, il pouvait se dire que, s’il rebroussait chemin aussitôt et que, s’il descendait toujours à val, il atteindrait rapidement la vallée, sinon exactement le Berghof. En ce cas il arriverait trop tôt, n’aurait pas employé tout son temps, tandis que, si la tempête de neige le surprenait, il était en effet probable qu’il ne retrouverait plus le chemin du retour. Mais il se refusait à prendre prématurément la fuite, de quelque poids que pesât sur lui la peur, sa crainte sincère des éléments. Ce n’était guère là agir en sportif ; car le sportif engage la lutte avec les éléments aussi longtemps qu’il s’en sent le maître ; il reste prudent, et c’est être sage que de céder. Mais ce qui se passait dans l’âme de Hans Castorp, on ne pouvait le désigner que d’un mot : défi ! Et quoique ce mot implique des sentiments blâmables, même si – ou surtout si – la velléité criminelle qu’il désigne est liée à une peur sincère, on peut cependant comprendre, pour peu que l’on réfléchisse humainement, qu’au tréfonds de l’âme d’un jeune homme et d’un homme qui a vécu pendant des années à la façon de notre héros, bien des choses s’amassent et s’accumulent, qui, un jour ou l’autre, font explosion en un : « Allons donc ! » ou en un : « Viens-y donc ! » spontanés, pleins d’une impatience exaspérée, bref, se traduisent par un défi et un refus opposé à la prudence raisonnable. Et c’est donc ainsi qu’il y alla carrément, sur ses longues pantoufles, qu’il glissa encore le long de cette pente, et remonta sur le coteau suivant où se dressait, à quelque distance, un chalet de bois, un fenil ou une marcairie, au toit chargé de fragments de rocher, tourné vers la montagne suivante, dont le dos était hérissé de sapins, et derrière lequel de hautes cimes s’échafaudaient dans une brume confuse. Devant lui, la paroi parsemée de quelques groupes d’arbres se dressait roide ; mais, en obliquant vers la droite, on pouvait la contourner à moitié par une pente modérée, pour passer derrière elle et voir ce qui viendrait après. C’est donc à cette exploration que Hans Castorp commença par s’appliquer, après que, devant la plate-forme du chalet, il fut encore descendu dans un ravin plus profond dont la pente s’inclinait de droite à gauche.

Il venait à peine de reprendre la montée, lorsque, – ainsi qu’on avait pu le prévoir, – la tourmente de neige et la tempête éclatèrent de la plus belle manière ; bref, la tempête de neige était là qui avait depuis longtemps menacé, si l’on peut parler de « menace » à propos de ces éléments aveugles et ignorants, qui ne tendent nullement à nous anéantir, ce qui par comparaison eût été relativement réconfortant, mais auxquels les conséquences de leur action étaient indifférentes de la manière la plus exorbitante.

« Hé, là-bas, pensa Hans Castorp, et il s’arrêta lorsque le premier coup de vent passa à travers l’épais tourbillon de neige et l’atteignit. En voilà un souffle, il vous glace la moelle. »

Et en effet ce vent était d’une espèce tout à fait détestable : le froid effrayant qui régnait – environ vingt degrés au-dessous de zéro, – n’était insensible et ne paraissait doux que lorsque l’air dépourvu d’humidité était calme et immobile comme d’habitude ; mais aussitôt qu’un coup de vent l’agitait, il vous entaillait la chair comme à coups de couteau, et lorsqu’il en était comme à présent, – car le premier coup de vent qui avait balayé la neige n’avait été qu’un précurseur, – sept fourrures n’auraient pas suffi à mettre vos os à l’abri d’une épouvante mortelle et glaciale ; or, Hans Castorp ne portait pas sept fourrures, mais un seul chandail de laine qui, en d’autres circonstances, lui avait parfaitement suffi et qui lui avait même pesé au moindre rayon de soleil. D’ailleurs, la bourrasque le battait de côté et dans le dos, de sorte qu’il n’était pas recommandable de retourner et de le recevoir en pleine figure ; et comme cette considération se mêlait à son obstination et au « allons donc ! » résolu de son âme, le fol jeune homme continuait toujours d’avancer entre les sapins clairsemés, afin de parvenir de l’autre côté de la montagne qu’il avait entrepris de gravir.

Mais ce n’était pas un plaisir, car l’on ne distinguait rien de la danse des flocons qui, sans qu’on les vît tomber, emplissaient tout l’espace de leur multitude tourbillonnante et dense ; les vagues glacées qui la traversaient faisaient brûler les oreilles d’une douleur aiguë, paralysaient les membres et engourdissaient les mains, de sorte que l’on ne savait plus si l’on tenait encore son bâton ferré, ou non. La neige, par derrière, pénétrait sous son collet, fondait le long de son dos, se posait sur ses épaules, et couvrait son flanc droit. Il lui semblait qu’il allait se figer ici en un bonhomme de neige, son bâton raide à la main. Sa situation était insupportable, malgré les conditions relativement favorables : pour peu qu’il se retournât, ce serait pis ; et pourtant le chemin du retour apparaissait comme une tâche difficile, qu’il eût mieux valu entreprendre sans tarder.

Il s’arrêta donc, haussa les épaules avec colère, et retourna ses skis. Le vent contraire lui coupa aussitôt la respiration, de sorte qu’il exécuta encore une fois ce demi-tour compliqué, pour reprendre haleine avant d’affronter à nouveau, mieux préparé, l’ennemi impassible. La tête baissée et en ménageant prudemment son souffle, il réussit à se mettre en marche dans la direction opposée, surpris, bien qu’il se fût attendu au pire, par la difficulté de la marche, qui tenait avant tout à ce qu’il était aveuglé et n’arrivait pas à souffler. À tout moment, il était contraint de s’arrêter, premièrement pour reprendre haleine à l’abri de l’ouragan, ensuite parce que, la tête baissée et les yeux clignotants, il ne voyait rien dans cette obscurité blanche, et devait prendre garde de ne pas se heurter à des arbres, de ne pas s’enfoncer à travers des obstacles. Les flocons lui volaient en quantité à la figure, et y fondaient, de sorte que sa peau se glaçait. Ils volaient dans sa bouche où ils fondaient avec un goût faiblement aqueux, ils volaient contre ses paupières qui se fermaient convulsivement, ils inondaient ses yeux et lui coupaient la vue, qui, du reste, ne lui eût servi de rien, parce que le champ visuel était voilé d’un rideau si épais, et que toute cette aveuglante blancheur paralysait de toute manière le sens de la vue. C’était dans le néant blanc et tourbillonnant qu’il regardait, lorsqu’il se forçait à voir. De temps à autre seulement des fantômes du monde phénoménal en émergaient : un buisson de pins nains, la vague silhouette du fenil auprès duquel il venait de passer.

Il le laissa derrière lui, et s’efforça de trouver le chemin du retour, par-delà le coteau où se dressait le chalet. Mais il n’y avait pas de chemin. Garder une orientation, l’orientation approximative de la maison et de la vallée, était davantage une question de chance que d’intelligence, parce que, si l’on réussissait à voir la main devant ses yeux, on ne voyait même pas jusqu’aux pointes de ses skis ; et quand même on les aurait mieux vues il n’en aurait pas moins été extrêmement difficile de progresser, en raison de tant d’obstacles : la figure pleine de neige, le vent adverse qui vous coupait le souffle, qui vous empêchait d’aspirer comme d’expirer, et vous obligeait à tout moment à vous détourner pour reprendre haleine. On se demande qui serait parvenu à avancer ainsi. Quant à Hans Castorp, – et il n’en eût pas été différemment d’un autre, plus fort que lui, – il s’arrêtait, il haletait, clignotait en exprimant l’eau de ses cils, il tapotait pour faire tomber la cuirasse de neige qui s’était étendue sur lui, et avait le sentiment que c’était une présomption insensée de prétendre avancer en de telles conditions.

Hans Castorp avançait quand même, c’est-à-dire il se déplaçait. Mais se déplaçait-il utilement, se déplaçait-il dans la bonne direction, et n’eût-il pas été moins hasardeux pour lui de rester où il était (mais ceci semblait tout aussi impraticable), c’est ce qu’on pouvait se demander. La vraisemblance théorique inclinait dans le sens contraire, et, pratiquement parlant, il sembla bientôt à Hans Castorp que ce n’était pas le bon chemin qu’il suivait, à savoir : le coteau plat que, montant du ravin, il avait gagné à grand’peine, et qu’il s’agissait avant tout de gravir à nouveau. La partie plate avait été trop courte, il montait déjà de nouveau. Apparemment, l’ouragan qui venait du Sud-Ouest de la région de l’entrée de la vallée, l’avait détourné de son chemin par sa furieuse pression contraire. C’était une fausse avance qui depuis quelque temps déjà l’épuisait. À l’aveuglette, enveloppé d’une nuit tourbillonnante et blanche, il pénétrait à grand’peine plus avant dans cette menace indifférente.

« Tu parles ! » dit-il entre les dents, et il s’arrêta. Il ne s’exprima pas d’une façon plus pathétique, bien qu’il eût un instant le sentiment qu’une main de glace s’étendait vers son cœur qui sursauta et battit ensuite contre ses côtes, à coups aussi rapides que le jour où Rhadamante avait découvert chez lui une tache humide. Car il comprenait qu’il n’avait pas le droit de prononcer de grands mots et de faire de grands gestes, puisque c’était lui-même qui avait lancé le défi, et que tout ce que la situation avait d’inquiétant ne venait que de lui. « Pas mal », dit-il, et il sentit que ses traits, les muscles qui commandaient l’expression de son visage n’obéissaient plus à l’âme et n’étaient plus capables de rien exprimer, ni crainte, ni colère, ni mépris, car ils étaient gelés. « Et alors ? » Descendre par ici, obliquement, et suivre cette saillie, tout droit, exactement contre le vent. « C’est plus vite dit que fait », poursuivit-il, haletant et à mots entrecoupés, mais en réalité parlant à mi-voix, tout en se remettant en marche. Pourtant il faut que quelque chose se fasse, je ne peux pas m’asseoir et attendre, sinon, je serai bientôt recouvert par ces masses hexagonales et uniformes, et Settembrini, s’il arrivait avec son petit cor pour me chercher, me trouverait accroupi ici, les yeux vitreux, un bonnet de neige posé de travers sur la tête… Il remarqua qu’il se parlait à lui-même, et d’une manière assez étrange. Il se l’interdit donc, mais recommença, bien que ses lèvres fussent si lourdes qu’il renonçait à s’en servir, et parlait sans consonnes labiales, ce qui lui rappela une situation déjà ancienne et une circonstance où il en avait été de même. « Tais-toi, et tâche d’avancer », dit-il, et il ajouta : « Il me semble que tu radotes, et que tu n’as plus le cerveau très clair, c’est grave à tous les égards. »

Mais que ce fût grave au point de vue des chances qu’il avait d’en réchapper, c’était là une simple constatation critique, venant comme d’une personne étrangère, désintéressée encore que préoccupée. Pour sa part naturelle, il était fort enclin à s’abandonner à cette confusion qui voulait prendre possession de lui avec la fatigue croissante, mais il prenait conscience de cette tendance et s’attardait à méditer sur elle. « C’est la conscience altérée de quelqu’un qui se trouve pris dans une tempête de neige et qui ne retrouve plus son chemin, pensait-il tout en peinant et il prononçait des phrases décousues, hors d’haleine, en évitant par discrétion des expressions plus claires. Les gens qui en entendent parler ensuite s’imaginent que c’est effroyable, mais oublient que la maladie – et mon état est en quelque sorte une maladie – dresse son homme de façon à pouvoir s’entendre avec lui. Il y a des phénomènes de sensibilité diminuée, des étourdissements bienfaisants, des expédients naturels, oui parfaitement… Mais il faut les combattre, car ils sont à double face, ils sont équivoques au suprême degré ; veut-on les apprécier, tout dépend du point de vue. Ils sont profitables et bienfaisants lorsque le chemin est à jamais perdu, mais ils sont très malfaisants et dangereux pour peu qu’il soit encore question de retrouver son chemin, comme chez moi qui ne songe pas, qui, dans mon cœur aux battements tumultueux, ne songe nullement à me laisser recouvrir par cette cristallométrie stupide et régulière… »

En effet, il était déjà sensiblement éprouvé et combattait un commencement de confusion dans ses perceptions, d’une manière elle-même confuse et fiévreuse. Il ne s’effraya pas, comme il eût dû, en homme bien portant, s’effrayer lorsqu’il s’aperçut qu’il avait de nouveau dévié de sa voie plane, cette fois apparemment dans le sens de la pente du coteau. Car il se laissa glisser, ayant le vent obliquement contre lui, et bien que pour le moment mieux eût valu ne pas se laisser aller, cela lui semblait plus commode. « Ça ira, pensa-t-il. Je reprendrai la bonne direction un peu plus bas. » Et c’est ce qu’il fit, ou crut faire, ou ne le crut pas lui-même ; ou (ce qui est encore plus inquiétant), il commençait à lui être indifférent de le faire ou de ne pas le faire. Tel était l’effet des absences d’esprit équivoques qu’il ne combattait que mollement. Ce mélange de fatigue et d’émotion qui formait l’état ordinaire et familier d’un hôte dont l’acclimatation consistait à ne pas s’habituer s’était si nettement déclaré qu’il ne pouvait plus être question de lutter par la réflexion contre ces absences. Pris de vertige, il tremblait d’ivresse et d’excitation à peu près comme il l’avait fait après son entretien avec Naphta et Settembrini, mais infiniment plus fort ; et ainsi lui arriva-t-il de justifier sa paresse, dans la résistance qu’il opposait à ces absences somnolentes, par des réminiscences de certaines discussions et que, malgré sa révolte méprisante contre l’idée de se laisser recouvrir par ces masses uniformes et hexagonales, il balbutiait quelque chose en lui-même, dont le sens ou le non-sens était le suivant : le sentiment du devoir qui l’engageait à combattre ces pertes de connaissance suspectes n’était pas de la pure éthique, c’était une mesquine conception bourgeoise de l’existence et le fait d’un philistin irreligieux. Le désir et la tentation de s’étendre et de se reposer assiégeaient son esprit sous la forme suivante : il se disait que c’était comme pendant une tempête de sable dans le désert où les Arabes se jetaient sur leur face et tiraient le burnous par-dessus la tête. Seul, le fait qu’il n’avait pas de burnous et que l’on ne pouvait pas bien tirer un chandail de laine par-dessus sa tête lui semblait une objection valable à une telle conduite, bien qu’il ne fût pas un enfant et que par beaucoup de récits il sût assez exactement comment l’on est gelé à mort.

Après un départ d’une vitesse moyenne sur un terrain plutôt plat, il montait de nouveau, et la pente était assez raide. Il se pouvait qu’il ne fît pas fausse route, car le chemin qui menait à vallée devait lui aussi monter par endroits, et quant au vent, il avait sans doute tourné capricieusement, car Hans Castorp l’avait de nouveau dans le dos, et il y trouvait un avantage. Était-ce la tempête qui le courbait en avant ou était-ce ce plan déclive voilé par un crépuscule de neige, blanc et tendre, qui exerçait une attraction sur son corps ? On n’aurait besoin que de lui céder, de s’abandonner à cette attirance, et la tentation était grande, aussi grande, dangereuse, typique, qu’elle passait pour être ; mais cette notion n’enlevait rien à sa force vivante et effective. Cette attirance se targuait de droits particuliers, elle ne voulait pas se laisser ranger parmi les données générales de l’expérience, elle ne voulait pas s’y reconnaître, elle se déclarait unique et incomparable dans son insistance, – sans pouvoir nier, il est vrai, qu’elle était une inspiration émanant d’un certain côté, une suggestion venant d’un être en vêtements d’un noir espagnol, avec une collerette ronde et plissée d’une blancheur de neige, image à laquelle se rattachaient toutes sortes d’impressions sombres, jésuitiques, tranchantes et hostiles à l’humanité, toutes sortes de souvenirs de torture et de bastonnade, choses dont M. Settembrini avait horreur, mais par quoi il ne faisait que se rendre ridicule, avec sa rengaine d’orgue de barbarie et sa ragione…

Mais Hans Castorp se comporta vaillamment et résista à la tentation de se laisser aller. Il ne voyait rien, il luttait et avançait ; utilement ou non, il peinait pour sa part et se déplaçait au mépris des liens qui lui pesaient et dont la tempête glacée chargeait de plus en plus ses membres. Comme la montée devenait trop raide, il tourna de côté, sans trop s’en rendre compte, et suivit ainsi pendant quelque temps la pente. Ouvrir ses paupières convulsées était un effort dont il avait éprouvé l’inutilité, ce qui n’encourageait guère à le renouveler. Néanmoins, il voyait de temps en temps quelque chose : des pins qui se rapprochaient, un ruisseau ou un fossé dont la noirceur se dessinait entre les rebords de neige qui la surplombaient ; et lorsque, pour changer, il descendit de nouveau une pente, affrontant d’ailleurs une fois de plus le vent, il aperçut en avant de lui, à quelque distance, flottant librement, en quelque sorte balayée par des voiles confus, l’ombre d’une bâtisse humaine.

Aspect bien venu et consolant ! Il avait vaillamment peiné malgré tous les obstacles, jusqu’à ce qu’il eût revu des constructions de main d’homme qui l’avertissaient que la vallée habitée devait être proche. Peut-être y avait-il des hommes là-bas, peut-être pourrait-on entrer chez eux, sous leur toit attendre la fin de la tourmente, et en cas de besoin se procurer un compagnon ou un guide, si l’obscurité naturelle était tombée dans l’intervalle. Il marcha vers cette chose presque chimérique et qui souvent manquait de disparaître dans l’obscurité de l’heure. Il dut encore fournir une ascension épuisante contre le vent, pour l’atteindre, et se convainquit, arrivé là, avec des sentiments de révolte, d’étonnement, d’effroi et de vertige, que c’était la hutte bien connue, le fenil au toit chargé de pierres que, par toutes sortes de détours et au prix des plus vaillants efforts, il avait regagné.

Que diable ! De lourds jurons tombèrent des lèvres raidies de Hans Castorp qui omettait les sons labiaux. Pour s’orienter, il tourna autour de la hutte, en s’aidant de son bâton, et constata qu’il l’avait de nouveau atteinte par derrière et que par conséquent, durant une bonne heure, selon son estimation, il s’était livré à la plus pure et à la plus inutile sottise. Mais c’est ainsi que cela se passait, c’est ainsi que l’on pouvait le lire dans les livres. On tournait en rond, on s’échinait, en s’imaginant avancer, cependant que l’on décrivait en réalité quelques vastes et stupides détours qui vous ramenaient au point donné comme la trompeuse orbite de l’année. C’est ainsi que l’on s’égarait, c’est ainsi que l’on ne se retrouvait pas. Hans Castorp reconnut le phénomène traditionnel avec une certaine satisfaction, encore qu’avec effroi. Il se frappa les cuisses, de colère et de stupéfaction, parce que l’expérience s’était reproduite si ponctuellement dans son propre cas particulier, individuel et présent.

Le chalet désert était inaccessible, la porte était fermée, on ne pouvait y entrer d’aucun côté. Hans Castorp résolut néanmoins d’y demeurer provisoirement, car le rebord du toit donnait l’illusion d’un certain abri, et la hutte elle-même, du côté orienté vers la montagne où Hans Castorp se réfugia, offrait réellement une certaine protection contre la tempête lorsqu’on appuyait son épaule contre le mur grossièrement charpenté, car, par suite de la longueur des skis, il n’était pas possible de s’adosser. Accoté de biais il restait debout, après qu’il eut enfoncé son bâton à côté de lui dans la neige, les mains dans les poches, le collet de son chandail de laine relevé, se tenant en équilibre sur la jambe avancée, il laissa, les yeux clos, reposer sa tête qui lui tournait sur le mur de rondins, ne regardant que de temps à autre par-dessus son épaule par-delà le ravin, vers la paroi rocheuse, de l’autre côté, qui apparaissait parfois confusément à travers le voile de neige.

Sa situation était relativement confortable. « Au besoin je pourrais rester ainsi toute la nuit, se dit-il, pourvu que je change de temps à autre de pied, que je me couche en quelque sorte sur l’autre côté, et naturellement que je me donne un peu de mouvement dans l’intervalle, ce qui est indispensable. J’ai beau être extérieurement engourdi, j’ai quand même accumulé de la chaleur intérieure grâce au mouvement que je me suis donné, et mon excursion n’a donc pas été complètement inutile, encore que je me sois perdu et que j’aie tourné tout autour de la hutte… « Perdu », de quelle expression me suis-je donc servi ? Elle n’est pas du tout nécessaire, elle ne correspond pas à ce qui m’est arrivé, je m’en suis servi tout à fait arbitrairement parce que je n’ai pas encore la tête très claire ; et pourtant c’est à certains égards, un mot juste… Il est heureux encore que je puisse supporter cela, car cette tourmente, cet ouragan de neige, ce tourbillon chaotique peuvent parfaitement durer jusqu’à demain matin, et même s’il ne dure que jusqu’à la tombée de la nuit, ce serait assez grave, car, la nuit, le danger de se perdre est aussi grand que dans la tempête de neige… Il devrait déjà faire nuit, vers six heures, tant il me semble avoir gâché de temps en tournoyant. Quelle heure est-il donc ? »

Et il chercha sa montre, bien qu’avec ses doigts raides et morts il ne lui fût nullement facile de déterrer dans ses vêtements sa montre en or, à couvercle et à monogramme, qui faisait tic-tac, vivante et fidèle à son devoir, ici, dans cette solitude désolée, semblable en cela à son cœur, au cœur humain si touchant dans la chaleur organique de son thorax.

Il était quatre heures et demie. Que diable, il était presque la même heure lorsque la tempête avait commencé. Devait-il croire qu’il n’avait erré que pendant un quart d’heure ? « Le temps m’a paru long », pensa-t-il. « C’est ennuyeux de se perdre, semble-t-il. Mais à cinq heures ou à cinq heures et demie, il fait complètement nuit ; c’est un fait qui subsiste. La tempête cessera-t-elle auparavant, assez tôt pour m’éviter de me perdre à nouveau ? Sur ce, je pourrais prendre une gorgée de porto pour me redonner des forces. »

Il avait emporté cette boisson pour dilettantes, uniquement parce qu’on la trouvait au Berghof en des flacons plats, et parce qu’on la vendait aux excursionnistes, sans que l’on eût, il est vrai, pensé à ceux qui, contre la règle, s’égareraient dans la montagne, par la neige et le froid, et qui attendraient la nuit dans de telles conditions. Si son esprit avait été plus lucide, il aurait dû se dire que, au point de vue des chances de retour, c’était presque ce qu’il eût pu prendre de plus mauvais.

Et de fait il se le dit, après avoir pris quelques gorgées qui produisirent un effet tout semblable à celui qu’avait produit la bière de Kulmbach, le soir de son arrivée, lorsque, tout en tenant des discours désordonnés sur des sauces de poisson et autres sujets semblables, il avait choqué Settembrini, M. Lodovico, le pédagogue qui par son regard exhortait à la raison les fous qui se laissaient aller, et dont Hans Castorp entendait précisément l’agréable appel de cor à travers les airs, signe que l’éloquent éducateur s’approchait à marches forcées pour tirer de cette folle situation l’élève préféré, l’enfant gâté de la vie, et pour le ramener… Ce qui naturellement était absurde et ne provenait que de la bière de Kulmbach qu’il avait bue par mégarde. Car, premièrement, M. Settembrini n’avait pas du tout de cor, il n’avait que son orgue de barbarie appuyé sur une jambe de bois, et dont il accompagnait le jeu en levant vers les maisons ses yeux humanistes ; et, deuxièmement, il ne savait et ne remarquait absolument rien de ce qui se passait, puisqu’il ne se trouvait plus au sanatorium Berghof, mais chez Lukacek, le tailleur pour dames, dans sa petite mansarde à la carafe d’eau, au-dessus de la cellule de soie de Naphta, et n’avait pas plus le droit ni le moyen d’intervenir qu’autrefois, la nuit de Carnaval, lorsque Hans Castorp s’était trouvé dans une position aussi folle et aussi grave, quand il avait rendu à la malade Clawdia Chauchat son crayon, son porte-mine, le porte-mine de Pribislav Hippe… Qu’en était-il du reste de sa « position » ? Pour être dans une position, il fallait être « posé » quelque part, et non pas debout, pour que ce mot prît son sens juste et propre, au lieu d’un sens purement métaphorique. La position horizontale, telle était la situation qui convenait à un membre aussi ancien de la société des gens d’en haut. N’était-il pas habitué à être étendu en plein air, par la neige et le froid, la nuit comme le jour ? Et il s’apprêtait à se laisser choir, lorsque la conscience le pénétra, le saisit en quelque sorte au collet, et le maintint sur pieds, de ce que les balbutiements de sa pensée sur la « position » devaient être également mis sur le compte de la bière de Kulmbach, qu’ils ne provenaient que de son envie impersonnelle, passant pour typiquement dangereuse, de s’étendre et de dormir, laquelle était sur le point de le séduire par des sophismes et des jeux de mots.

« J’ai commis là une maladresse, reconnut-il. Le porto n’était pas indiqué, ces quelques gorgées m’ont excessivement alourdi la tête, elle me tombe pour ainsi dire sur la poitrine et mes pensées ne sont plus que divagations et plaisanteries douteuses auxquelles je ne dois pas me fier. Non seulement les pensées qui me traversent l’esprit sont douteuses, mais encore les remarques critiques que je fais sur elles, c’est cela le malheur. « Son crayon », c’est-à-dire « son crayon à elle », et non pas le sien à lui, on ne dit « son » que parce que crayon est au masculin, tout le reste n’est que plaisanterie. Je ne sais même pas pourquoi je m’arrête à cela. Alors que, par exemple, je devrais m’inquiéter beaucoup plus du fait que ma jambe gauche sur laquelle je m’appuie, rappelle d’une manière frappante la jambe de bois de l’orgue de barbarie de Settembrini qu’il pousse toujours devant soi du genou, sur le pavé, lorsqu’il s’approche de la fenêtre et qu’il tend son chapeau de velours pour que la fillette là-haut y jette une pièce. Et, en même temps, je me sens en quelque sorte attiré par des mains immatérielles vers la neige, pour m’y coucher. Il n’y a que le mouvement qui puisse remédier à cela. Il faut que je me donne du mouvement pour me punir d’avoir bu de la bière de Kulmbach et pour assouplir ma jambe de bois. »

D’un mouvement d’épaule il se détacha du mur. Mais à peine se fut-il éloigné du fenil, à peine eut-il fait un pas en avant, que le vent l’assaillit comme un coup de faux, et le repoussa vers l’abri du mur. Sans doute était-ce là le séjour auquel il était réduit et dont il devait provisoirement se satisfaire ; et il avait la faculté de s’appuyer, pour changer, sur l’épaule gauche, en se tenant sur sa jambe droite, tout en agitant un peu l’autre pour la ranimer. Par un temps pareil, se dit-il, on reste chez soi. On peut s’accorder un peu de changement, mais il ne faut pas prétendre à du nouveau, il ne faut pas s’exposer au vent. Tiens-toi tranquille et laisse pendre ta tête, puisqu’elle est si lourde. Le mur est bon, les poutres sont en bois, une certaine chaleur semble même s’en dégager, pour autant qu’il peut, ici, être question de chaleur ; une discrète chaleur naturelle ; peut-être n’est-ce que de l’imagination, peut-être est-ce subjectif… Ah ! tous ces arbres ! Oh ! ce vivant climat des hommes vivants ! Quel parfum !…

C’était un parc qui était situé en-dessous de lui, sous le balcon sur lequel il était sans doute debout, un vaste parc d’une luxuriance verdoyante, des arbres à feuilles, des ormes, des platanes, des hêtres, des érables et des bouleaux, légèrement dégradés dans la coloration de leurs feuillages frais, lustrés, et dont les cimes étaient agitées d’un léger murmure. Un air délicieux, humide, embaumé par les arbres soufflait. Une chaude buée de pluie passa, mais la pluie était éclairée par transparence. On voyait très haut dans le ciel l’air rempli d’un égouttement luisant d’eau. Comme c’était beau ! Oh ! souffle du sol natal et plénitude du pays bas, après une privation si longue ! L’air était plein de chants d’oiseaux, plein de sifflements flûtés, de gazouillements, de roucoulements et de sanglots d’une douce et gracile ferveur, sans que le moindre oiseau fût visible. Hans Castorp sourit, respirant avec reconnaissance. Mais tout cependant se faisait encore plus beau. Un arc-en-ciel se tendit obliquement par-dessus le paysage, complet et net, une pure splendeur, d’un éclat humide, avec toutes ses couleurs qui, onctueuses comme de l’huile, coulaient sur la verdure épaisse et luisante. C’était comme de la musique, comme un son de harpes mêlées à des flûtes et des violons. Le bleu et le violet surtout, coulaient merveilleusement. Tout s’y fondait, s’y perdait magiquement, se métamorphosait, toujours plus beau et plus nouveau. C’était comme ce jour, voici bien des années, que Hans Castorp avait été admis à entendre un chanteur fameux dans le monde entier, un ténor italien dont le gosier avait répandu sur les cœurs des hommes le réconfort d’un art plein de grâce. Il avait attaqué sur une note aiguë qui avait été belle dès le commencement. Mais peu à peu, d’instant en instant, cette harmonie passionnée s’était élargie, s’était dilatée et épanouie, s’était éclairée d’une lumière de plus en plus rayonnante. Un à un, des voiles que d’abord on n’avait pas perçus étaient en quelque sorte tombés ; il y en avait encore un qui, se figurait-on, allait finir par découvrir la lumière suprême et la plus pure, et puis un tout dernier voile encore, et puis un autre, suprême, qui laissa paraître une telle profusion d’éclat et de splendeur baignée de larmes qu’une sourde rumeur de ravissement, ayant résonné comme une objection ou une contradiction, s’était élevée de la foule, et que lui-même, le jeune Hans Castorp, avait été secoué de sanglots. Il en était ainsi à présent de son paysage qui se métamorphosait, qui se transfigurait progressivement. L’azur envahissait tout… Les voiles limpides de la pluie tombaient : une mer apparaissait, une mer, c’était la mer du Sud, d’un bleu profond et saturé, scintillante de lueurs d’argent, une baie merveilleuse, ouverte d’un côté en une buée légère, à moitié cernée de chaînes de montagnes d’un bleu de plus en plus mat, parsemée d’îles, où des palmiers surgissaient, ou sur lesquelles on voyait luire de petites maisons blanches parmi les bois de cyprès. Oh ! oh ! assez ! C’était tout à fait immérité. Qu’était-ce donc que cette béatitude de lumière, de profonde pureté du ciel, de fraîcheur d’eau ensoleillée ? Hans Castorp n’avait jamais vu cela, n’avait jamais rien vu de semblable. Il avait à peine tâté légèrement du Midi, à l’occasion de brefs voyages de vacances. Il connaissait la mer farouche, la mer blafarde, et y était attaché par des sentiments puérils et vagues, mais il n’avait jamais été jusqu’à la Méditerranée, jusqu’à Naples, jusqu’en Sicile ou jusqu’en Grèce, par exemple. Néanmoins, il se souvenait. Oui, chose étrange, il revoyait, il reconnaissait tout cela. « Mais oui, c’est bien cela ! » s’écria une voix en lui, comme s’il avait porté depuis toujours et sans le savoir ce bienheureux azur ensoleillé, comme en se le cachant à soi-même. Et ce « depuis toujours » était vaste, infiniment vaste, comme la mer ouverte à sa gauche là où le ciel la teintait en une nuance d’un violet tendre.

L’horizon était haut, l’étendue semblait monter, ce qui provenait de ce que Hans voyait le golfe d’en haut, d’une certaine altitude. Les montagnes s’avançaient en promontoires, couronnées de forêts, entrant dans la mer, elles reculaient en demi-cercle, du milieu du paysage qu’il apercevait jusqu’à l’endroit où il était assis, et plus loin ; c’était sur une côte rocheuse qu’il était assis, sur des marches de pierre chauffées par le soleil. Devant lui le rivage descendait, moussu et pierreux, en blocs étagés, couvert de broussailles, vers la grève basse, où les galets formaient entre les roseaux des baies bleuâtres, de petits ports et de petits lacs. Et cette contrée ensoleillée, et ces hautes rives à l’accès facile, et ces bassins riants, entourés de falaises, de même que la mer au large, jusqu’aux îles où des barques allaient et venaient, tout était peuplé. Des hommes, des enfants, du soleil et de la mer s’y mouvaient et s’y reposaient, gais et raisonnables, une belle et jeune humanité, si agréable à contempler qu’à leur vue le cœur de Hans Castorp se dilatait douloureusement et avec amour.

Des jeunes gens, des adolescents s’ébattaient avec des chevaux, couraient, la main aux rênes, à côté des animaux qui hennissaient et rejetaient la tête, tiraient sur les longues guides des chevaux rétifs, ou bien, les montant sans selle, battant des talons nus les flancs de leurs montures, les poussaient dans la mer, cependant que les muscles de leur dos jouaient au soleil sous leur peau bronzée et que les appels qu’ils échangeaient, ou adressaient à leurs bêtes, avaient pour quelque raison comme une sonorité magique. Au bord d’une des baies où la rive se réfléchissait comme dans un lac des montagnes, et qui pénétrait très avant dans la terre, des jeunes filles dansaient. L’une d’entre elles, dont les cheveux ramassés au-dessus de la nuque en un nœud avaient un charme particulier, était assise, les pieds dans un creux du terrain, et jouait sur une flûte de pâtre, les yeux fixés par-dessus ses doigts mobiles sur ses compagnes qui, en de longs vêtements flottants, isolées, les bras ouverts et souriantes, ou par couples, les tempes gracieusement rapprochées, dansaient, tandis que, dans le dos de celle qui jouait de la flûte, derrière ce dos blanc, long, délicat et que les mouvements de ses bras faisaient onduler, d’autres sœurs étaient assises, ou se tenaient enlacées, et regardaient tout en causant paisiblement. Plus loin, de jeunes hommes s’exerçaient à tirer à l’arc. C’était une vision heureuse et amicale que de voir les aînés enseigner aux adolescents maladroits aux chevelures bouclées la manière de tendre la corde en appuyant sur la flèche, de les voir viser avec leurs élèves, les soutenir lorsque le choc en retour de la flèche vibrante les faisait chanceler en riant. D’autres pêchaient à la ligne. Ils étaient étendus sur le ventre, sur les rochers plats du rivage, et trempaient leur ligne dans la mer, bavardant paisiblement, la tête tournée vers leur voisin qui, le corps allongé en une position oblique, lançait très loin son appât. D’autres encore étaient occupés à pousser une barque haute dans la mer, avec ses mâts et ses vergues, tirant, poussant et s’arc-boutant. Des enfants jouaient et jubilaient entre les brise-lames. Une jeune femme, étendue de tout son long, regardant en arrière, d’une main relevait sa robe fleurie entre les seins, en étendant l’autre au-dessus d’elle vers un fruit entouré de feuilles qu’un homme aux hanches étroites, debout à son chevet, lui offrait et lui refusait jouant de son bras tendu. Les uns étaient adossés à des niches rocheuses, d’autres hésitaient au bord du bain en croisant les bras, les mains sur les épaules, en éprouvant de la pointe du pied la fraîcheur de l’eau. Des couples se promenaient le long du rivage et près de l’oreille de la jeune fille était la bouche de celui qui la conduisait familièrement. Des chèvres à longs poils sautaient de roche en roche, gardées par un jeune pâtre qui était debout sur une éminence, une main sur la hanche, s’appuyant de l’autre sur un long bâton, un petit chapeau au bord relevé en arrière posé sur ses boucles brunes.

« Mais c’est ravissant ! » pensa Hans Castorp, c’est tout à fait réjouissant et captivant ! Comme ils sont jolis, bien portants, intelligents et heureux ! Mais quoi ! Ils ne sont pas seulement beaux mais ils sont encore intelligents et intérieurement aimables. C’est là ce qui me touche et ce qui me rend presque amoureux ; l’esprit et le sens immanent à leur être, voudrais-je dire. L’esprit dans lequel ils sont réunis et vivent ensemble ! » Il entendait par là cette grande affabilité ; et les égards égaux pour tous que se témoignaient ces hommes du soleil dans leur commerce : un respect léger et voilé d’un sourire qu’ils se témoignaient les uns aux autres, presque insensiblement, et pourtant en vertu d’une idée qui s’était faite chair, d’un lien de l’esprit qui, manifestement, les reliait tous ; une dignité et une sévérité même, mais toute résolue en gaîté et qui les guidait dans leurs actes et leurs abstentions comme une influence spirituelle et inexprimable d’une gravité nullement sombre et d’une piété raisonnable, encore qu’elle ne manquât pas de toute solennité cérémonieuse. Car là-bas, sur une pierre ronde et moussue, était assise une jeune mère qui avait dégrafé sur une épaule sa robe brune et qui étanchait la soif de son enfant. Et quiconque passait auprès d’elle la saluait d’une manière particulière qui résumait tout ce qui restait si expressivement inexprimé dans la conduite générale de ces hommes : les jeunes gens, en se tournant vers la mère et en croisant légèrement, rapidement et comme pour la forme, les bras sur leur poitrine et en inclinant la tête avec un sourire, les jeunes filles par une génuflexion ébauchée, semblable au geste de celui qui passe devant le maître-autel. Mais en même temps ils lui faisaient de cordiaux, de joyeux et vifs signes de tête, et ce mélange de dévotion formaliste et d’amitié enjouée, en même temps que la lente douceur avec laquelle la mère, qui aidait au bambin à téter sans peine en appuyant de l’index sur son sein, levait les yeux, et remerciait d’un sourire celle qui lui rendait hommage, achevèrent de ravir Hans Castorp. Il ne se lassait pas de regarder et il se demandait néanmoins avec angoisse s’il avait le droit de regarder, si le fait d’épier ce bonheur ensoleillé et civilisé n’était pas répréhensible, pour lui qui se sentait dénué de noblesse, laid et balourd.

Il semblait qu’il n’y avait pas à hésiter. Un bel éphèbe, dont la longue chevelure rejetée d’un côté avançait légèrement sur le front et retombait sur la tempe, se tenait, exactement au-dessous de son siège, les bras croisés sur la poitrine, à l’écart de ses compagnons, ni triste ni boudeur, mais tout simplement à l’écart des autres. L’adolescent l’aperçut, leva le regard vers lui, et ses yeux passèrent du guetteur aux images de la grève, et revinrent à lui, épiant le guetteur. Mais, tout à coup, il regarda par-dessus sa tête dans le lointain, et aussitôt le sourire de courtoisie fraternelle et aimable qui était commun à tous disparut de son beau visage à moitié puéril, aux lignes sévères ; sans qu’il eût froncé les sourcils, une gravité apparut sur sa figure, une gravité de pierre sans expression, insondable, quelque chose de fermé et de mortel qui saisit Hans Castorp, à peine rassuré, d’une frayeur pâle, non sans qu’il pressentît obscurément sa signification.

Lui aussi tourna la tête… De puissantes colonnes sans socles, faites de blocs cylindriques dans les fentes desquels perçait de la mousse, se dressaient derrière lui, les colonnes du portique d’un temple sur les marches duquel il était assis. Le cœur gros il se leva, gravit les marches par le côté et pénétra dans le portique profond, poursuivit sa marche par une voie dallée, qui lui donna aussitôt accès sur un nouveau parvis. Il le traversa, et voici qu’il avait devant lui le temple, énorme, verdâtre et rongé par le temps, avec un socle de gradins roides et un fronton large qui reposait sur les chapiteaux de colonnes puissantes, presque trapues, mais s’amincissant vers le haut, et de l’assemblage desquels saillait parfois un bloc arrondi. Avec peine, en s’aidant de ses mains et en soupirant, car son cœur se serrait de plus en plus, Hans Castorp escalada les hauts gradins et gagna la forêt de colonnes. Celle-ci était très profonde, il s’y promena comme entre les troncs de la forêt de hêtres, en évitant à dessein le milieu. Mais il y revenait toujours, et il se trouva, à l’endroit où les rangées de colonnes s’écartaient, en face d’un groupe de statues, de deux figures de femmes en pierre, sur un socle, la mère et la fille, semblait-il : l’une, assise, plus âgée, plus digne, très clémente et divine, mais les sourcils plaintifs, au-dessus de ses yeux vides et sans pupille, dans une tunique plissée, ses cheveux ondulés de matrone couverts d’un voile ; l’autre, debout, enlacée maternellement par la première, avec un visage rond de jeune fille, les bras et les mains joints et cachés dans les plis de son péplum.

Tandis que Hans Castorp considérait le groupe, son cœur, pour des raisons obscures, se faisait plus lourd, plus angoissé, plus chargé de pressentiments. Il osait à peine – et il le fallait pourtant – contourner ces figures pour franchir derrière elles la deuxième double rangée de colonnes ; la porte de bronze du sanctuaire était ouverte et les genoux du malheureux vacillèrent devant le spectacle que découvrit son regard. Deux femmes aux cheveux gris à demi nues, aux seins pendants et aux tétines aussi longues que des doigts, se livraient là dedans, entre les flammes des brasiers, à d’effrayantes manipulations. Au-dessus d’un bassin elles déchiraient un petit enfant, le déchiraient en un silence sauvage, avec leurs mains – Hans Castorp voyait les fins cheveux blonds barbouillés de sang – et en dévoraient les morceaux en faisant craquer les petits os friables dans leurs bouches, tandis que le sang coulait de leurs affreuses lèvres. Un frisson glacé immobilisa Hans Castorp. Il voulut couvrir ses yeux de ses mains, mais n’y réussit pas. Il voulut s’enfuir et ne le put pas. Mais voici qu’elles l’avaient aperçu tout en poursuivant leur abominable besogne ; elles agitèrent derrière lui leurs poings sanglants et l’injurièrent sans voix, avec la pire grossièreté, en termes obscènes, et cela dans le patois du pays de Hans Castorp. Il se sentit mal, plus mal que jamais. Désespérément il voulait s’arracher à cet endroit, et tel qu’en faisant cet effort il était tombé accoté à la colonne, tel il se retrouva ayant encore dans l’oreille cet affreux chuchotement criard, agrippé à son fenil dans la neige, couché sur un bras, la tête appuyée, les pieds chaussés de skis étendus devant lui.

Ce n’était cependant pas encore un véritable réveil ; il clignota seulement, soulagé d’être débarrassé de ces atroces mégères, mais il ne distinguait pas clairement – ni ne s’en souciait beaucoup – s’il était appuyé à une colonne de temple ou à un fenil, et son rêve se poursuivait en quelque sorte, non plus en images, mais en pensées d’une manière non moins osée et bizarre.

« Il me semblait bien que c’était un rêve, radotait-il en lui-même. Rêve tout à fait charmant et effroyable. Au fond, je le savais tout le temps et je me suis tout fabriqué moi-même, le parc et la belle humidité, et ce qui est venu ensuite, le beau comme le laid, je le savais presque d’avance. Mais comment peut-on savoir et se fabriquer une chose pareille, enchantement et épouvante ? Où ai-je pris ce beau golfe couvert d’îlots et ensuite l’enceinte du temple vers laquelle m’ont dirigé les regards de cet agréable jeune homme qui était seul ? On ne rêve pas seulement avec sa propre âme, me paraît-il, mais on rêve de façon anonyme et commune, encore qu’à sa propre manière. La grande âme dont tu n’es qu’une parcelle rêve à travers toi, à ta manière, de choses qu’en secret elle rêve toujours de nouveau – de sa jeunesse, de son espérance, de son bonheur, de sa paix… et de sa scène sanglante. Me voici appuyé à ma colonne, et j’ai encore dans mon corps les vrais vestiges de mon rêve, le frisson glacial qui m’a parcouru devant la cène sanglante, et aussi la joie du cœur, la joie que j’ai éprouvée devant le bonheur et les pieux usages de l’humanité blanche. Il me revient, je l’affirme, il me revient de droit d’être étendu ici et de rêver de telles choses. J’ai beaucoup appris chez les gens d’ici sur la déraison et la raison. Je me suis perdu avec Naphta et Settembrini dans les montagnes les plus dangereuses. Je sais tout de l’homme. J’ai scruté sa chair et son sang, j’ai restitué à la malade Clawdia le crayon de Pribislav Hippe. Mais quiconque connaît le corps, connaît la vie, connaît la mort. Et ce n’est pas là tout, c’est tout au plus un commencement, si l’on se place au point de vue pédagogique. Il faut y ajouter l’autre aspect, l’envers. Car tout l’intérêt que l’on éprouve pour la mort et la maladie n’est qu’une forme de l’intérêt que l’on éprouve pour la vie, comme le prouve du reste la faculté humaniste de médecine qui s’adresse en un latin si courtois à la vie et à sa maladie, et qui n’est qu’une variété de cette unique, de cette grande et pressante préoccupation que je veux appeler en toute sympathie par son nom : c’est l’enfant gâté de la vie, c’est l’homme, son état et sa position… Je le connais assez bien, j’ai beaucoup appris chez ceux d’en haut, je suis monté très haut au-dessus du pays plat, au point d’en avoir presque perdu le souffle ; mais du pied de ma colonne j’ai une vue qui ne me semble pas mauvaise… J’ai rêvé de l’état de l’homme et de sa communauté polie, intelligente et respectueuse, derrière laquelle se déroule dans le temple l’affreuse scène sanglante. Combien ils étaient courtois et charmants les uns à l’égard des autres, les hommes du soleil, avec, dans le fond, cette atroce chose ! Ils en tirent une conclusion fine et fort galante. Je veux en mon âme rester avec eux et non pas avec Naphta, du reste pas davantage avec Settembrini ; tous deux sont des bavards. L’un est sensuel et pervers et l’autre n’embouche jamais que le petit cor de la Raison et s’imagine pouvoir y ramener même les fous ; quel manque de goût ! C’est de l’esprit primaire et de l’éthique pure, c’est de l’irréligion, voilà qui est entendu. Mais je ne veux pas non plus me ranger au parti du petit Naphta, à sa religion qui n’est qu’un guazzabuglio de Dieu et du Diable, du Bien et du Mal, tout juste bon pour que l’individu s’y précipite la tête la première, afin de sombrer mystiquement dans l’universel. Ah, ces deux pédagogues ! Leurs querelles et leurs désaccords ne sont eux-mêmes qu’un guazzabuglio et un confus fracas de bataille dont ne se laisse pas étourdir quiconque a le cerveau libre et le cœur pieux. Et ce problème de l’aristocratie avec leur noblesse ! Vie ou mort, maladie, santé, esprit et nature. Sont-ce là des contraires ? Je demande : sont-ce là des problèmes ? Non, ce ne sont pas des problèmes, et le problème de leur noblesse n’en est pas un. La déraison de la mort relève de la vie, sinon la vie ne serait pas vie, et la position de l’Homo Dei est au milieu avec la déraison et la raison, de même que sa position est entre la communauté mystique et l’individualisme inconsistant. Voilà ce que j’aperçois de ma colonne. Dans cette position, il lui faut avoir avec lui-même des rapports raffinés, galants et aimablement respectueux, car lui seul est noble, mais les contraires ne le sont pas. L’homme est maître des contradictions, elles existent grâce à lui et, par conséquent, il est plus noble qu’elles. Plus noble que la mort, trop noble pour elle, et c’est la liberté de son cerveau. Plus noble que la vie, trop noble pour elle, et c’est la piété dans son cœur. Voici que j’ai rimé un songe poétique sur l’homme. Je veux m’en souvenir. Je veux être bon. Je ne veux accorder à la mort aucun pouvoir sur mes pensées ! Car c’est en cela que consistent la bonté et la charité, et en rien d’autre. La mort est une grande puissance. On se découvre et l’on marche d’un pas rythmé, sur la pointe des pieds, lorsqu’on l’approche. Elle porte la collerette de cérémonie du passé et on s’habille sévèrement et tout de noir, en son honneur. La raison est sotte en face de la Mort, car elle n’est rien que Vertu, tandis que la Mort est la liberté, la déraison, l’absence de forme et la volupté. La volupté, dit mon rêve, non pas l’amour… La Mort et l’amour, c’est une mauvaise rime, de mauvais goût, une rime fausse ! L’amour affronte la Mort ; lui seul, non pas la vertu, est plus fort qu’elle. Lui seul (pas la vertu), inspire de bonnes pensées. La forme, elle aussi, n’est faite que d’amour et de bonté : la forme et la civilisation d’une communauté intelligente et amicale, et d’un bel État humain – avec le sous-entendu discret de la cène sanglante. Oh, voilà qui est rêvé avec clarté et bien « gouverné » ! Je veux y penser. Je veux garder dans mon cœur ma foi en la Mort, mais je veux clairement me souvenir que la fidélité à la mort et au passé n’est que vice, volupté sombre et antihumaine lorsqu’elle commande à notre pensée et à notre conduite. L’homme ne doit pas laisser la Mort régner sur ses pensées au nom de la bonté et de l’amour. Et ceci pensé, je m’éveille… Car j’ai suivi mon rêve jusqu’au but. Depuis longtemps, je cherchais cette parole : à l’endroit où Hippe m’est apparu, dans ma loge et partout. Mes recherches m’ont entraîné ensuite dans les montagnes couvertes de neige. Mais voici que je la tiens. Mon rêve me l’a clairement révélée, de sorte que je la sais à jamais. Oui, j’en suis ravi et comme réchauffé. Mon cœur bat fort et sait pourquoi. Il ne bat pas seulement pour des raisons physiques, il ne bat pas comme les ongles d’un cadavre continuent à pousser, il bat humainement, et vraiment il se sent heureux. C’est un philtre, cette parole de rêve, meilleur que le porto et que l’ale, cela me coule à travers les veines comme l’amour et la vie, pour que je m’arrache à mon sommeil et à mon rêve, dont je sais naturellement qu’ils mettent en grave péril ma jeune vie… Ouverts ! Les yeux ouverts ! Ce sont tes membres, à toi, ces pieds-là dans la neige ! Rassemble-les, et debout ! Tiens… Il fait beau ! »

Elle était terriblement malaisée, la délivrance des liens qui l’enserraient et qui cherchaient à le maintenir à terre ; mais l’élan qu’il avait pris était plus fort. Hans Castorp se jeta sur un coude, tendit énergiquement les genoux, tira, s’appuya et se redressa. Il piétina la neige avec ses planches, se frappa les côtes des bras, et secoua les épaules en jetant des regards animés et curieux ci et là, et vers le ciel, où un bleu pâle se montrait entre les voiles minces des nuages gris-bleu qui glissaient doucement et qui découvraient l’étroite faucille de la lune. Léger crépuscule. Pas de tempête, pas de neige ! La paroi rocheuse de l’autre côté, avec son dos hérissé de sapins, était visible, pleinement et clairement, elle reposait en paix. L’ombre montait jusqu’à mi-hauteur ; l’autre moitié était délicatement éclairée de rose. Que se passait-il donc, et comment se comportait le monde ? Était-ce le matin ? Et Hans Castorp avait-il passé la nuit dans la neige, sans mourir de froid comme on pouvait le lire dans les livres ? Aucun de ses membres n’était mort, aucun ne se cassait avec un bruit sec, tandis qu’il piétinait, se secouait et battait autour de lui, à quoi il s’occupait tout en s’efforçant de réfléchir à sa situation. Ses oreilles, les pointes de ses doigts, ses orteils étaient sans doute engourdis, rien de plus que ce qui lui était déjà souvent arrivé en hiver, lorsqu’il restait étendu dans sa loge. Il réussit à tirer sa montre. Elle marchait. Elle ne s’était pas arrêtée comme elle avait coutume de faire lorsqu’il oubliait de la remonter. Elle ne marquait pas encore cinq heures, même de loin. Il s’en fallait de douze ou treize minutes. Étonnant ! Était-il donc possible qu’il ne fût resté étendu, ici, dans la neige, que dix minutes, ou un peu plus, et qu’il eût inventé pour lui-même tant d’images heureuses et effrayantes et tant de pensées téméraires, cependant que le tumulte hexagonal se dissipait aussi vite qu’il était survenu ? Et puis, il avait eu une chance incontestable, au point de vue du retour. Car, à deux reprises, ses songes et ses fables avaient pris une tournure telle qu’il avait sursauté, ranimé du coup, d’abord d’effroi, ensuite de joie. Il semblait que la vie eût de bonnes intentions à l’endroit de son enfant gâté et égaré.

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