Pribislav Hippe ne se montrait plus en chair et en os comme voici onze mois. L’acclimatation de Hans Castorp était achevée, il n’avait plus de visions, son corps immobile n’était plus étendu sur le banc, tandis que son Moi s’attardait en des régions lointaines ; il n’y avait plus de tels incidents. La netteté vivante de ce souvenir, lorsqu’il l’évoquait, se tenait en des limites normales et saines ; et à cette occasion Hans Castorp tirait volontiers de la poche de sa veste le souvenir en verre qu’il conservait dans une enveloppe double, serrée, à son tour, dans son portefeuille : une petite plaque qui, lorsqu’il la tenait horizontalement, miroitait, noire et sans transparence, mais qui, élevée vers la lumière du ciel, s’éclaircissait et trahissait des choses humanistes : l’image transparente du corps humain, la structure des côtes, la forme du cœur, l’arc du diaphragme et les poches du poumon ; de plus, les os du bras et de la clavicule, tout cela entouré de l’enveloppe pâle et embuée de cette chair de laquelle Hans Castorp avait déraisonnablement goûté la semaine de Carnaval. Quoi d’étonnant que son cœur impulsif s’arrêtât et précipitât son rythme lorsqu’il considérait ce souvenir, et il continuait ensuite à « tout » récapituler et revivre, appuyé au dossier rudimentaire du banc, les bras croisés, la tête inclinée vers l’épaule, parmi le murmure du torrent, et en face de l’achillée en fleurs.
La forme supérieure de la vie organique, celle de l’homme, lui apparaissait comme par certaine nuit de gel et de lumière astrale, lors de ses savantes études, et bien des questions et des distinctions se rattachaient pour le jeune Hans Castorp à cette vue intérieure, questions dont le bon Joachim était dispensé de s’occuper, mais dont il avait commencé à se sentir responsable comme civil, bien qu’elles ne se fussent jamais posées à lui-même là-bas, en pays plat, et qu’il ne les y eût jamais découvertes. Mais ici, où l’on considérait du haut de ce point perdu, à cinq mille pieds d’altitude, le monde et la créature, il y réfléchissait, sans doute aussi parce que son corps était surexcité par des toxines solubles dont la chaleur sèche le brûlait au visage. Il pensait à ce propos à Settembrini, au « joueur d’orgue » et pédagogue, dont le père avait vu le jour en Grèce, qui voyait la mission suprême de l’homme dans la politique, la rébellion et l’éloquence et consacrait la pique du citoyen sur l’autel de l’Humanité. Il pensait au camarade Krokovski et aux pratiques auxquelles il s’adonnait depuis quelque temps avec le psychanalyste dans la chambre noire. Il réfléchissait à la nature double de l’analyse, se disait combien elle est favorable à l’action et au progrès, combien elle est apparentée à la tombe et à son anatomie suspecte. Il évoquait les images des deux grands-pères, le rebelle et le fidèle, qui étaient vêtus de noir pour des raisons différentes, et il mesurait l’un à l’autre. Il se livrait encore à des considérations sur des complexes aussi vastes que la Forme et la Liberté, l’Esprit et le Corps, l’Honneur et la Honte, le Temps et l’Éternité, et il éprouvait un bref et impétueux vertige, à la pensée que l’achillée fleurissait de nouveau et que l’année se refermait sur elle-même.
Il avait un mot singulier pour ces graves opérations de la pensée en cette retraite pittoresque : il l’appelait « gouverner », se servait de ce mot d’enfant, de cette expression de jeux, pour cette distraction qu’il aimait, bien qu’elle fût liée à de la terreur, à du vertige et à toutes sortes de tumultes de son cœur, et qu’elle augmentât la chaleur de son visage. Mais il ne trouva pas malséant que l’effort qu’exigeait cette activité l’obligeât à appuyer son menton ; car cette attitude correspondait bien à la dignité que lui prêtait intérieurement le fait de « gouverner », en face de la forme humaine qui lui apparaissait.
« Homo Dei », c’est ainsi que l’affreux Naphta avait appelé la créature supérieure lorsqu’il prenait sa défense contre la doctrine anglaise de la société. Quoi d’étonnant si Hans Castorp se jugeait tenu, en vertu de sa responsabilité de civil, et dans l’intérêt de son « gouvernement », de faire avec Joachim une visite au petit homme ? Settembrini ne s’en montra guère enchanté, Hans Castorp avait assez de finesse et de sensibilité pour s’en rendre nettement compte. La première rencontre déjà avait été désagréable à l’humaniste ; il s’était apparemment efforcé de l’empêcher et avait voulu par prudence pédagogique épargner aux jeunes gens, à lui, Hans Castorp, en particulier – ainsi se disait le rusé enfant terrible – la rencontre avec Naphta, bien que lui-même il fréquentât chez ce dernier et discutât avec lui. Ainsi sont faits les éducateurs ! Eux-mêmes s’accordent ce qui est intéressant en estimant qu’ils sont « d’âge » à y tenir tête ; mais ils l’interdisent à la jeunesse et demandent qu’elle ne se sente pas « d’âge » à en faire autant. Heureusement il n’appartenait en aucune façon au joueur d’orgue de défendre quoi que ce soit au jeune Hans Castorp ; il n’avait même pas tenté de le faire. Le disciple n’avait besoin que de cacher son jeu et de feindre la naïveté pour que rien ne l’empêchât de donner aimablement suite à l’invitation du petit Naphta, ce à quoi il n’avait pas manqué ; et Joachim s’était joint à lui, bon gré mal gré, quelques jours après leur première rencontre, un dimanche après-midi après la cure principale.
Il y avait quelques minutes du Berghof jusqu’à la maisonnette décorée de vigne vierge. Ils entrèrent, laissèrent à leur droite la porte d’accès à l’épicerie, gravirent l’étroit escalier qui les conduisit devant la porte de l’étage, à côté du timbre de laquelle ne figurait qu’un écriteau portant le nom de Lukacek, tailleur pour dames. Un jeune garçon leur ouvrit, vêtu d’une sorte de livrée et de molletières, un petit domestique, aux cheveux coupés ras et aux joues rouges. Ils s’informèrent de M. le professeur Naphta et comme ils n’étaient pas munis de cartes, lui déclinèrent leurs noms qu’il alla annoncer à M. Naphta. (Il ne mentionna pas le titre.) La porte de la chambre située en face de l’entrée était ouverte sur l’atelier de tailleur, où Lukacek, quoique ce fût jour férié, était assis sur une table, et cousait, les jambes repliées. Il était pâle et chauve ; sa moustache noire pendait avec une expression amère, sous un nez courbé et trop grand.
– Bonjour, dit Hans Castorp.
– Grutsi, répondit le tailleur en patois, bien que ce langage suisse ne s’accordât ni avec son nom, ni avec son apparence, et sonnât faux et bizarre.
– Toujours au travail ? poursuivit Hans Castorp en hochant la tête… N’est-ce pas dimanche ?
– Travail urgent, répondit Lukacek, brièvement, et il continuait à coudre.
– C’est sans doute quelque chose de chic, conjectura Hans Castorp ; on en aura besoin d’urgence pour une soirée ou quelque chose d’analogue.
Le tailleur laissa pendant quelque temps cette question sans réponse, il coupa son fil avec ses dents et en enfila un nouveau. Ensuite, il fit oui de la tête.
– Est-ce que ce sera réussi ? demanda encore Hans Castorp. Y mettrez-vous des manches ?
– Oui, des manches, c’est pour une vieille, répondit Lukacek, avec un accent bohémien très marqué. Le retour du petit domestique interrompit cette conversation poursuivie sur le pas de la porte. M. Naphta priait ces messieurs d’entrer, annonça-t-il, et il ouvrit une porte aux jeunes gens, deux ou trois pas vers la droite, tout en soulevant au-dessus d’eux une double draperie. Les visiteurs furent reçus par Naphta qui les attendait, en pantoufles à rubans, debout sur un tapis d’un vert de mousse.
Les deux cousins furent surpris par le luxe du cabinet de travail éclairé par deux fenêtres qui les avait accueillis et même éblouis par cette surprise. Car l’indigence de la maisonnette, de son escalier, de son corridor lamentable ne faisait pas le moins du monde prévoir cela, et prêtait par contraste à l’élégance de l’intérieur de Naphta un caractère féerique qu’elle n’avait nullement en réalité, et qu’elle n’aurait certainement pas eu aux yeux de Hans Castorp et de Joachim Ziemssen. Quoi qu’il en soit, il était distingué, voire luxueux, et même, en dépit du bureau et des bibliothèques, il ne gardait pas en réalité le caractère d’un cabinet de travail. Il y avait là trop de soie lie de vin ou pourpre : les draperies qui cachaient les vilaines portes, et de même le tissu recouvrant le mobilier qui était disposé d’un des côtés étroits, en face de la deuxième porte, devant une tapisserie qui s’étendait sur le mur presque entier. C’étaient des fauteuils aux bras tors et capitonnés, groupés autour d’une table ronde incrustée de métal, derrière laquelle se trouvait un canapé du même style, chargé de coussins en velours de soie. Les bibliothèques occupaient la largeur du mur, à côté des deux portes. Elles étaient, de même que le bureau ou plus exactement que le secrétaire, munies d’un abattant cintré qui avait trouvé place à côté des fenêtres, sculptées en acajou, avec des portes vitrées derrière lesquelles était tendue de la soie verte. Mais dans l’angle, à gauche du groupe de fauteuils, on apercevait une œuvre d’art, une grande sculpture en bois peint posée sur un socle drapé de rouge, quelque chose qui vous effrayait intérieurement, une pietà, ingénue et expressive jusqu’au grotesque. La Madone en bonnet, avec des sourcils froncés et une bouche oblique, tordue par sa plainte, l’Homme des douleurs sur ses genoux, une sculpture primitive aux proportions arbitraires, à l’anatomie violemment exagérée et qui témoignait de l’ignorance du sculpteur, le chef hérissé d’épines, le visage et les membres maculés, et dégouttant de sang, de grosses grappes de sang coagulé à la blessure du flanc et aux stigmates des paumes et des pieds. Cette pièce curieuse prêtait à la chambre tendue de soieries un accent particulier. Le papier peint, lui aussi, qui était visible au-dessus des bibliothèques et à côté des fenêtres, avait été apparemment choisi par le sous-locataire : le vert de ses bandes verticales était le même que celui de l’épais tapis qui était étendu sur la carpette rouge clouée au plancher. Le plafond seul restait bas, froid et craquelé. Mais un petit lustre de Venise en descendait. Les fenêtres étaient voilées de stores crème qui touchaient au plancher.
– Nous venons vous relancer pour un petit colloque, dit Hans Castorp tandis que ses yeux se fixaient plutôt sur la pieuse et terrifiante figure de l’angle de la pièce, que sur l’habitant de cette chambre singulière qui constatait avec gratitude que les cousins avaient tenu parole. Il voulut les conduire avec de petits gestes accueillants de sa main droite vers les fauteuils recouverts de soie, mais Hans Castorp, comme magnétisé, alla droit au groupe sculpté et s’arrêta en face de lui, les mains sur les hanches, la tête penchée.
– Qu’est-ce que vous avez donc là ? dit-il doucement. Mais c’est terriblement bien. A-t-on jamais vu une pareille souffrance ? C’est quelque chose d’ancien, naturellement.
– Quatorzième siècle, répondit Naphta. Probablement d’origine rhénane. Cela vous impressionne ?
– Énormément, dit Hans Castorp. Cela ne peut du reste manquer de faire une énorme impression à quiconque le regarde. Je n’aurais jamais supposé que quelque chose pût être à la foi aussi laid – excusez-moi – et aussi beau.
– Les productions d’un monde de l’âme et de l’expression répondit Naphta, sont toujours laides à force de beauté et belles à force de laideur, c’est la règle. Il s’agit d’une beauté spirituelle non de la beauté de la chair, qui est absolument stupide. D’ailleurs, elle est aussi abstraite, ajouta-t-il. La beauté de la chair est abstraite. Il n’y a guère que la beauté intérieure qui ait de la réalité, celle de l’expression religieuse.
– Vous avez discerné et déduit cela avec beaucoup de justesse, dit Hans Castorp. Quatorzième ? répéta-t-il. Treize cent et quelques. Oui, c’est le moyen âge comme on le trouve dans les livres, je reconnais en quelque sorte l’image que je m’étais faite ces temps derniers du moyen âge. Je n’en savais rien, somme toute car je suis un homme du progrès technique, pour autant que ma personne peut entrer en ligne de compte. Mais ici, sur les hauteurs, l’idée du moyen âge m’a traversé l’esprit en plusieurs circonstances. La doctrine économique de la société n’existait pas encore à ce moment-là, voilà qui est clair. Comment donc a pu s’appeler l’artiste ?
Naphta haussa les épaules.
– Qu’importe ? dit-il. Nous ne devrions pas nous en inquiéter, puisque au temps où cette œuvre a vu le jour, on ne s’en est pas inquiété non plus. Cette œuvre n’a pas pour auteur je ne sais quel monsieur individuel, mais elle est anonyme et créée en commun. Elle remonte d’ailleurs à un moyen âge très avancé, époque gothique, signum mortificationis. Vous ne trouvez plus là cette tendance à atténuer et à pallier que l’on a montrée à l’époque romane dans les représentations du Crucifié : pas de couronne royale, pas de triomphe majestueux sur le monde et le martyre de la mort. Tout ici décèle franchement la souffrance et la faiblesse de la chair. Seul, en effet, le goût gothique est proprement ascétique et pessimiste. Vous ne connaissez sans doute pas le traité d’Innocent III, De miseria humanae conditionis[8], un morceau plein d’esprit. Il remonte à la fin du douzième siècle, mais c’est cet art-ci seulement qui en donne l’illustration.
– Monsieur Naphta, dit Hans Castorp après un soupir, chacune des paroles que vous soulignez en parlant m’intéresse. Signum mortificationis, avez-vous dit. Je me rappellerai cela. Et tout à l’heure vous avez dit quelque chose « d’anonyme et créé en commun » à quoi il me semble qu’il faudrait également réfléchir. Vous avez malheureusement raison de supposer que je ne connais pas l’ouvrage de ce pape (je suppose qu’Innocent III est un pape). Ai-je bien compris ? Avez-vous bien dit que cet écrit était à la fois ascétique et facétieux ? Je dois avouer que je n’avais jamais imaginé que ces choses pouvaient aller ensemble, mais en y pensant je comprends. Naturellement, des considérations sur la misère humaine donnent l’occasion de se livrer à bien des plaisanteries aux dépens de la chair. Peut-on trouver cet ouvrage dans le commerce ? Peut-être en rassemblant tout mon latin, réussirai-je à le lire ?
– Je possède ce livre, répondit Naphta en désignant de la tête une des bibliothèques. Il est à votre disposition. Mais n’allons-nous pas nous asseoir ? Vous verrez aussi bien la Pietà de ce canapé. Mais voici qu’arrive notre petit goûter…
C’était le jeune domestique qui apportait le thé, avec un joli panier décoré d’argent où se trouvait un gâteau coupé en tranches. Mais derrière lui, par la porte ouverte, qui était-ce donc qui entrait d’un pas ailé, avec un fin sourire, des « saperlipopette » et des « accidenti » ? C’était M. Settembrini, domicilié à l’étage au-dessus, qui était descendu dans l’intention de tenir compagnie à ces messieurs. Par sa petite fenêtre, dit-il, il avait vu arriver les cousins, et il avait vite achevé une de ses pages encyclopédiques qui coulait justement de sa plume, pour s’inviter à son tour. Rien n’était plus naturel que sa venue. Son intimité ancienne avec les habitants de Berghof l’autorisait à les rejoindre, et, de plus, ses rapports et son commerce avec Naphta étaient, malgré de profondes divergences d’opinions, de toute évidence, très suivis, de sorte que l’hôte lui souhaita la bienvenue sans gêne ni surprise. Cela n’empêcha pas que Hans Castorp éprouvât nettement une double impression de cette arrivée. D’une part, il lui sembla que Settembrini était survenu pour ne pas les laisser, lui et Joachim (ou tout simplement lui), seuls avec le vilain petit Naphta, et pour créer par sa présence un contre-poids pédagogique ; d’autre part, il était visible qu’il saisissait volontiers cette occasion de quitter un instant sa mansarde pour la chambre tendue de soieries de Naphta et pour prendre un thé bien servi. Il frotta ses mains jaunâtres au dos velu, avant de se servir, et mangea avec un appétit indéniable, sans dissimuler sa satisfaction, les minces rondelles du gâteau veiné de chocolat.
La conversation continua de rouler sur la Pietà, parce que Hans Castorp restait attaché par le regard et la parole à cet objet, tout en se tournant vers M. Settembrini, comme pour le mettre en contact critique avec cette œuvre d’art, bien que la répugnance de l’humaniste pour cet objet se trahît suffisamment par la mine avec laquelle il se retourna vers la sculpture ; car en s’asseyant, il avait tourné le dos à cet angle de la pièce. Trop poli pour dire tout ce qu’il pensait, il se borna à critiquer ses défauts dans les proportions et les formes physiques du groupe, des manquements à la vérité naturelle qui étaient loin de lui sembler touchants parce qu’ils ne provenaient pas de l’impuissance d’un artiste primitif, mais témoignaient d’une mauvaise volonté, d’un principe foncièrement hostile à la nature, – ce que Naphta confirma méchamment. Certes, il ne pouvait être question de maladresse technique. C’était l’esprit qui s’émancipait consciemment de la nature et qui, en refusant de s’y soumettre, proclamait son mystique dédain de la chair. Mais lorsque Settembrini déclara que cette façon de négliger la nature et son étude était peu humaine et commença d’opposer à l’absurde culte de l’informe, auquel s’étaient voués le moyen âge et les époques qu’il avait imitées le patrimoine gréco-latin, le classicisme, la forme, la beauté, la raison et la gaieté naturelle, qui seuls étaient appelés à favoriser la cause de l’homme, Hans Castorp intervint et demanda ce qu’il fallait penser dans ces conditions de Plotin qui avait rougi de son corps, – c’était établi – et de Voltaire qui, au nom de la raison, s’était révolté contre le scandaleux tremblement de terre de Lisbonne ? Absurde ? Cela avait été absurde, mais lorsqu’on réfléchissait bien à tout cela, on pouvait, à son avis, conclure que l’absurde pouvait être fort honorable au point de vue de l’esprit et que l’absurde hostilité de l’art gothique envers la nature avait été, en somme, tout aussi honorable que l’attitude des Plotin et des Voltaire, car elle exprimait le même affranchissement du destin et des faits, le même orgueil indocile qui refusait d’abdiquer devant la force stupide, autrement dit devant la Nature…
Naphta éclata d’un rire qui faisait penser à l’assiette fêlée dont il a déjà été question et qui s’acheva dans un accès de toux. Settembrini dit avec distinction :
– Vous faites tort à notre hôte en montrant tant d’esprit, et vous lui témoignez mal votre reconnaissance pour cette exquise pâtisserie. La reconnaissance est-elle du reste votre affaire ? Ce disant, j’admets que la reconnaissance consiste à ne faire qu’un bon usage des cadeaux que l’on a reçus…
Comme Hans Castorp rougissait, l’Italien fut assez aimable pour ajouter :
– On vous connaît comme un farceur, ingénieur. Votre manière de railler amicalement le bien ne me fait nullement douter que vous y soyez attaché. Vous savez, bien entendu, que ne peut être qualifié d’honorable que la révolte de l’esprit contre la nature, révolte qui a en vue la dignité et la beauté de l’homme, mais non pas celle qui, si elle ne vise pas à l’abaisser et à le déshonorer, y parvient néanmoins. Vous savez, d’ailleurs, à quelles atrocités inhumaines, à quelle intolérance sanguinaire a donné lieu l’époque à laquelle cette œuvre d’art qui est là derrière moi doit son existence. Je n’ai besoin que de vous rappeler ce type effroyable de juge d’hérétiques, la figure sanglante d’un Conrad de Marbourg, et son infâme fureur de prêtre comme tout ce qui s’opposait au règne du surnaturel. Vous êtes très éloigné de considérer l’épée et le bûcher comme des instruments d’altruisme…
– Par contre, répliqua Naphta, c’est dans un esprit d’altruisme qu’a travaillé la machine grâce à laquelle la Convention a débarrassé le monde des mauvais citoyens. Tous les châtiments de l’Église, même le bûcher, même l’excommunication, ont été entrepris pour sauver l’âme de la damnation éternelle, alors que l’on ne pourrait en dire autant de l’enthousiasme destructeur des Jacobins. Je me permets de faire remarquer que toute justice inquisitoriale et sanglante qui n’est pas issue d’une foi en un au-delà est une bestiale sottise. Et quant à la dégradation de l’homme, son histoire coïncide exactement avec celle de l’avilissement de l’esprit bourgeois. La Renaissance, le siècle des lumières, la science naturelle et les doctrines économiques du dix-neuvième siècle n’ont négligé d’enseigner rien, absolument rien, qui n’eût été en quelque manière propre à favoriser cette dégradation, à commencer par la nouvelle astronomie, laquelle a fait du centre de l’univers, de la scène illustre où Dieu et Satan se disputaient la créature, une quelconque petite planète, et qui a provisoirement mis fin à la grandiose situation cosmique de l’homme sur laquelle l’astrologie se fondait du reste également.
– Provisoirement ?
L’expression de M. Settembrini, lorsqu’il posa cette question avait elle-même quelque chose d’un juge d’hérétiques et d’un inquisiteur qui attend que celui qui parle se compromette par des paroles indubitablement coupables.
– Sans doute. Pour quelques centaines d’années, confirma froidement Naphta. Si tous les signes ne sont pas trompeurs, la scolastique va être réhabilitée à cet égard aussi, la procédure est déjà en train. Copernic sera battu par Ptolémée. La thèse héliocentriste se heurte de plus en plus à une résistance de l’esprit dont les entreprises mèneront sans doute au but. Il est probable que la science se verra contrainte par la philosophie à rendre à la terre toute la majesté que lui attribuait le dogme religieux.
– Comment ? Qu’est-ce à dire ? Résistance de l’esprit ? Contraint par la philosophie ? Mener au but ? Quelle espèce de volontarisme s’exprime par votre voix ? Et la science inconditionnelle ? La connaissance pure ? La Vérité, Monsieur, qui est si intimement liée à la liberté, et dont les martyrs dont vous voulez faire des insulteurs de la terre resteront au contraire l’éternel ornement de cet astre ?
M. Settembrini avait une manière énergique d’interroger. Il était assis là, le torse droit, et faisait tomber ses paroles d’homme d’honneur sur le petit M. Naphta, enflant sa voix si puissamment, que l’on entendait bien combien il était certain que la réponse de l’adversaire ne pourrait être qu’un silence confondu. Tout en parlant, il avait tenu entre ses doigts un morceau de gâteau fourré, mais il le déposa sur son assiette, car, après avoir posé de telles questions, il ne voulait plus y mordre.
Naphta répondit avec un calme inquiétant :
– Cher ami, il n’y a pas de connaissance pure. La légitimité de la conception religieuse de la connaissance qui peut se résumer par la parole de saint Augustin : « Je crois afin de connaître » est absolument incontestable. La foi est l’organe de la connaissance ; l’intellect est secondaire. Votre science sans prémisses est un mythe. Il y a toujours une foi, une conception du monde, une idée, bref une volonté, et c’est affaire de la Raison de l’interpréter, de la démontrer, toujours et dans tous les cas. Il s’agit d’aboutir au Quod erat demonstrandum[9]. Déjà la conception de la preuve contient, psychologiquement parlant, un élément volontaire très net. Les grands scolastiques du douzième et du treizième siècle étaient d’accord dans leur conviction qu’en philosophie rien ne pouvait être vrai qui était faux devant la théologie. Laissons de côté la théologie, si vous voulez, mais une humanité qui ne reconnaîtrait pas que rien ne peut être vrai dans la science naturelle de ce qui est faux aux yeux du philosophe ne serait pas une humanité. L’argumentation du Saint-Office contre Galilée se réduisait à ceci que ses principes étaient philosophiquement absurdes. Il ne peut y avoir argumentation plus décisive.
– Eh, eh, les arguments de notre pauvre grand Galilée se sont montrés plus solides. Non, parlons sérieusement, professore ! Répondez, devant ces deux jeunes gens si attentifs, à cette question : Croyez-vous à une vérité, vérité objective et scientifique, que la loi la plus haute de toute morale nous ordonne de rechercher et dont les triomphes sur l’autorité constituent la glorieuse histoire de l’esprit humain ?
Hans Castorp et Joachim détournèrent leurs têtes de Settembrini, vers Naphta, le premier plus vite que le second. Naphta répondit :
– Un tel triomphe n’est pas possible, car l’autorité, c’est l’homme, son intérêt, sa dignité, son salut, et entre eux et la vérité, il ne peut y avoir de conflit. Ils se confondent.
– La vérité serait par conséquent…
– Est vrai ce qui convient à l’homme. En lui, toute la nature est concentrée, lui seul a été créé dans toute la nature, et toute la nature n’est faite que pour lui. Il est la mesure des choses, et son salut est le critère de la vérité. Une connaissance théorique qui ne se rapporterait pas pratiquement à l’idée du salut de l’homme est si complètement dépourvue d’intérêt, qu’il faudrait lui dénier toute vérité et se refuser à l’admettre. Les siècles chrétiens étaient complètement d’accord sur l’insignifiance de la science naturelle en ce qui regarde l’homme. Lactance, que Constantin le Grand donna pour précepteur à son fils, demanda même ouvertement quelle béatitude il s’assurerait par le fait de savoir où est la source du Nil ou ce que les physiciens radotaient sur le ciel. Répondez-lui donc ! Si l’on a préféré la philosophie platonicienne à toute autre, c’est parce qu’elle n’avait pas pour objet la connaissance de la nature, mais la connaissance de Dieu. Je puis vous donner l’assurance que l’humanité est en train de revenir à ce point de vue et de se rendre compte que la tâche de la science véritable n’est pas de courir après des connaissances funestes, mais d’éliminer systématiquement ce qui est nuisible ou même simplement insignifiant au point de vue de l’idée, en un mot de faire preuve de flair, de mesure, et de savoir choisir. Il est puéril de croire que l’Église a pris la défense des ténèbres contre la lumière. Elle a eu trois fois raison de déclarer coupable une connaissance qui avait la prétention d’être non hypothétique, c’est-à-dire une connaissance qui négligeait de tenir compte de l’élément spirituel et de la fin dernière qui est le salut. Et ce qui a plongé l’homme dans les ténèbres et l’y plongera de plus en plus, c’est au contraire la science naturelle, « sans prémisses » et aphilosophique.
– Vous enseignez là un pragmatisme, répondit Settembrini, que vous n’avez besoin que de transposer sur le plan politique pour vous rendre compte de toute sa nocivité. Est bon, vrai et juste ce qui convient à l’État. Son salut, sa dignité, sa puissance, tel est le critère moral. Bien ! ceci ouvre la porte à tous les crimes, et la vérité humaine, la justice individuelle, la démocratie, tant pis pour elles !
– Je vous convie à user d’un peu de logique, répondit Naphta. Ou bien Ptolémée et la scolastique ont raison, et le monde est limité dans le temps et dans l’espace : s’il en est ainsi, la divinité est transcendante, l’opposition entre Dieu et le monde existe, et l’homme, lui aussi, est un être dualiste. Le problème de son âme consiste dans le conflit entre le physique et le métaphysique, et tout ce qui est social demeure secondaire. Je ne peux tenir pour conséquent que ce genre d’individualisme-ci. Ou bien vos astronomes de la Renaissance ont trouvé la vérité, et l’univers est infini : dans ce cas il n’y a pas de monde transcendant, il n’y a pas de dualisme ; l’au-delà est intégré dans l’en-deçà, l’opposition entre Dieu et la nature disparaît, et comme dans cette hypothèse la personnalité humaine n’est plus le lieu où s’affrontent deux principes ennemis, elle est une et harmonieuse, et par conséquent le conflit intérieur de l’homme tient uniquement au conflit entre les intérêts de l’homme et de la collectivité, et le but de l’État ce qui est parfaitement païen, devient la règle morale. C’est l’un ou l’autre.
– Je proteste, s’écria Settembrini, le bras allongé en tendant sa tasse de thé vers son hôte. Je proteste contre cette insinuation que l’État moderne signifie l’asservissement diabolique de l’individu. Je proteste pour la troisième fois contre cette alternative vexatoire entre le prussianisme et la réaction gothique, devant laquelle vous prétendez nous placer. La Démocratie n’a pas d’autre sens que celui d’un correctif individualiste de tout absolutisme de l’État. La Vérité et la Justice sont les insignes royaux de la morale individuelle, et en cas de conflit contre l’intérêt de l’État elles peuvent même prendre l’apparence de puissances hostiles à l’État, alors qu’en réalité elles tendent au bien supérieur disons-le : au bien supraterrestre de l’État. La Renaissance serait l’origine de l’idolâtrie de l’État ! Quelle logique bâtarde ! Les conquêtes, – je le dis en insistant sur le sens étymologique, – conquêtes de la Renaissance et du siècle des lumières, Monsieur, s’appellent la personnalité, les droits de l’homme, la liberté !
Les auditeurs respirèrent, soulagés, car ils avaient retenu leur souffle durant la grande réplique de M. Settembrini. Hans Castorp ne put même s’empêcher de frapper de la main sur le bord de la table, encore qu’avec une certaine réserve. « C’est épatant ! » dit-il entre les dents, et Joachim aussi se montra très satisfait, bien que le prussianisme eût été mentionné en termes défavorables. Mais ensuite tous deux se retournèrent vers l’interlocuteur qui venait d’être victorieusement repoussé, et Hans Castorp le fit avec une telle impatience qu’il appuya le coude sur la table et son menton sur le poing, à peu près comme il l’avait fait en dessinant les petits cochons, et qu’il regarda attentivement et de tout près la figure de M. Naphta.
Celui-ci était assis, calme et tranchant, ses mains maigres sur ses genoux. Il dit :
– Je cherche à introduire un peu de logique dans notre conversation et vous me répondez par des phrases généreuses. Je ne laissais pas de savoir que la Renaissance avait mis au monde tout ce que l’on appelle libéralisme, individualisme, humanisme bourgeois. Mais tout cela me laisse froid, car la conquête, l’âge héroïque de votre idéal est depuis longtemps passé, cet idéal est mort, ou tout au moins il agonise, et ceux qui lui donneront le coup de grâce sont déjà devant la porte. Vous vous appelez, sauf erreur, un révolutionnaire. Mais si vous croyez que le résultat des révolutions futures sera la Liberté, vous vous trompez. Le principe de la Liberté s’est réalisé et s’est usé en cinq cents ans. Une pédagogie qui, aujourd’hui encore, se présente comme issue du siècle des lumières et qui voit ses moyens d’éducation dans la critique, dans l’affranchissement et le culte du Moi, dans la destruction de formes de vie ayant un caractère absolu, une telle pédagogie peut encore remporter des succès momentanés, mais son caractère périmé n’est pas douteux aux yeux de tous les esprits avertis. Toutes les associations vraiment éducatrices ont su, depuis toujours, ce qui importait en réalité dans la pédagogie : à savoir l’autorité absolue, une discipline de fer, le sacrifice, le reniement du moi, la violation de la personnalité. En dernier ressort, c’est méconnaître profondément la jeunesse que de croire qu’elle trouve son plaisir dans la Liberté. Son plaisir le plus profond, c’est l’obéissance.
Joachim se redressa. Hans Castorp rougit. M. Settembrini, agité, tourmentait sa jolie moustache.
– Non, poursuivit Naphta, ce n’est pas l’affranchissement et l’épanouissement du moi qui sont le secret et l’exigence de ce temps. Ce dont il a besoin, ce qu’il demande, ce qu’il aura c’est la Terreur.
Il avait prononcé ce dernier mot plus bas que les précédents, sans un mouvement du corps ; seuls les verres de ses lunettes avaient lancé un éclair. Ses trois auditeurs avaient tous les trois tressailli, jusqu’à Settembrini qui se ressaisit aussitôt en souriant.
– Est-il permis de s’informer, demanda-t-il, qui ou quoi (vous voyez, je ne fais qu’interroger, je ne sais même pas ce que je dois vous demander), qui ou quoi doit selon vous recourir à cette… – c’est vraiment à contrecœur que je répète ce mot, – à cette terreur ?
Naphta restait assis, calme, tranchant, les yeux miroitants. Il dit :
– Je suis à vos ordres. Je ne crois pas me tromper en supposant que nous sommes d’accord pour admettre un état originel et idéal de l’humanité, un état sans organisation sociale ni recours à la force, une vie en Dieu, où il n’y avait ni domination ni service, ni loi, ni peine, pas d’injustice, pas d’union charnelle, pas de différences de classes, pas de travail, pas de propriété, mais l’égalité, la fraternité, la perfection morale.
– Très bien. Je suis d’accord, déclara Settembrini. Je suis d’accord, sous réserve de l’union charnelle, qui, de toute évidence, a toujours existé puisque l’homme est un vertébré supérieur et n’est pas différent des autres êtres…
– Comme vous voudrez. Je constate notre accord de principe, en ce qui concerne l’état primitif, paradisiaque, indemne de justice, proche de Dieu, état que le péché originel a compromis. Je crois que nous pouvons encore nous tenir compagnie un bout de chemin, en ramenant l’État à un contrat social qui, tenant compte du péché, a été conclu pour protéger l’homme contre l’injustice et en plaçant là l’origine du pouvoir souverain.
– Benissimo, s’écria Settembrini, Contrat social. C’est le siècle des lumières, c’est Rousseau. Je n’aurais pas cru…
– Je vous en prie. Nos chemins se séparent ici. Du fait que tout pouvoir et toute puissance appartenaient primitivement au peuple et que celui-ci a transmis son droit de légiférer et tout le pouvoir à l’État, au Prince, votre école conclut avant tout que le peuple a le droit de se soulever contre la royauté. Tandis que nous…
– « Nous ? » se dit Hans Castorp, intéressé. Qui sont ces « nous » ? Il faut absolument que je demande plus tard à Settembrini qui Naphta désigne par « nous ».
– Quant à nous, dit Naphta, peut-être non moins révolutionnaires que vous, nous avons, de tous les temps, conclu en premier lieu à la prééminence de l’Église sur l’État laïque. Car si la non-divinité de l’État n’était pas inscrite sur son front, il suffirait de rappeler justement ce fait historique qu’il repose sur la volonté du peuple, et qu’il n’est pas, comme l’Église, d’origine divine, pour établir qu’il est, sinon œuvre du Malin, du moins un moyen de fortune, un remède insuffisant au péché et à la détresse.
– L’État, Monsieur…
– Je sais ce que vous pensez de l’État national. « L’amour de la patrie et l’infini désir de gloire passent avant tout le reste. » C’est du Virgile. Vous le corrigez par un peu d’individualisme libéral, et c’est la démocratie ; mais ceci ne modifie en rien vos rapports de principe avec l’État. Vous n’êtes pas choqué de ce que son âme est l’argent. Ou prétendriez-vous le contester ? L’antiquité était capitaliste parce qu’elle était étatiste. Le moyen âge chrétien a clairement distingué le capitalisme immanent de l’État laïque. « L’argent sera le souverain », c’est une prophétie du XIe siècle. Niez-vous qu’elle se soit littéralement réalisée et que la vie en soit devenue démoniaque sans rémission ?
– Cher ami, vous avez la parole. Je suis impatient de faire la connaissance du grand Inconnu qui portera avec lui la Terreur.
– Curiosité plutôt téméraire pour un représentant d’une classe de la société qui est le support d’une Liberté qui a fait périr le monde. Je puis à la rigueur renoncer à vos répliques, car je connais l’idéologie politique de la bourgeoisie. Votre but est l’imperium démocratique, la tension du principe de l’État national à l’universel, l’État universel. L’empereur de cet empire ? Nous le connaissons. Votre utopie est effroyable, – et pourtant en ce point nous nous rencontrons en quelque sorte. Car votre république universelle capitaliste, l’État universel, est la transcendance de l’État laïque, et nous sommes d’accord pour croire qu’à un état originel parfait de l’humanité correspond un état final parfait situé à la même distance que l’horizon. Depuis les jours de Grégoire le Grand, fondateur de l’État de Dieu, l’Église a considéré qu’il était de son devoir de ramener l’homme sous le gouvernement de Dieu. Le pape a prétendu à la souveraineté non pas pour lui-même ; sa dictature au lieu et place de Dieu n’était qu’un moyen d’atteindre le salut final, une forme de transition de l’État païen au royaume céleste. Vous avez déjà parlé à ces jeunes gens des actes sanglants de l’Église, de son intolérance qui châtie – tout à fait à tort, car le zèle religieux, bien entendu, ne peut être pacifiste, et Grégoire a prononcé cette parole : « Maudit soit l’homme dont l’épée épargne le sang. » Que le pouvoir est mauvais, nous le savons. Mais le dualisme du bien et du mal, de l’en-deçà et de l’au-delà, de l’esprit et de la puissance doit être, – pour que le royaume vienne, – passagèrement suspendu par un principe qui réunisse l’ascèse et le pouvoir. C’est là ce que j’appelle la nécessité de la Terreur.
– Mais qui ? Mais qui donc ?
– Vous le demandez ? L’existence d’une doctrine de la société qui signifie la victoire de l’homme sur l’économisme, et dont les principes et les buts coïncident exactement avec ceux du royaume chrétien de Dieu aurait-elle échappé à votre manchesterianisme ? Les Pères de l’Église ont appelé « mien » et « tien » des mots funestes et ont dit que la propriété privée était de l’usurpation et du vol. Ils ont condamné la propriété parce que, d’après le droit naturel et divin, la terre est commune à tous les hommes et que, par conséquent, elle produit aussi ses fruits pour l’usage général de tous. Ils ont enseigné que seule la cupidité, conséquence du péché originel, invoque les droits de la propriété et a créé la propriété privée. Ils ont été assez humains, assez ennemis du négoce pour considérer toute activité économique en général comme danger pour le salut de l’âme, c’est-à-dire : pour l’humanité. Ils ont haï l’argent et les affaires d’argent, et ils ont appelé la richesse capitaliste l’aliment de la flamme infernale. Le principe fondamental de la doctrine économique, à savoir que le prix résulte de l’équilibre entre l’offre et la demande, ils l’ont méprisé de tout cœur, et ils ont condamné les actes de ceux qui tirent parti des circonstances, comme une exploitation cynique de la détresse du prochain. Il y a eu une exploitation encore plus criminelle à leurs yeux : celle du temps, – le méfait qui consiste à se faire payer une prime pour le simple écoulement du temps, autrement dit, l’intérêt, et à abuser ainsi pour son propre avantage et aux dépens de son prochain, d’une institution divine, valable pour tous, le temps.
– Benissimo, s’écria Hans Castorp qui, dans son enthousiasme, se servit de la formule d’approbation de Settembrini. Le temps, une institution divine valable pour tous… C’est capital…
– En effet, poursuivit Naphta. Ces esprits humains ont jugé répugnante la pensée d’un accroissement automatique de l’argent ; ils ont qualifié d’usure toutes les affaires de placement et de spéculation, et ils ont déclaré que tout riche était ou bien un voleur ou l’héritier d’un voleur. Ils sont allés plus loin. Ils ont considéré comme Thomas d’Aquin, le commerce en général, l’affaire purement commerciale, l’achat et la revente à profit, sans transformation, amélioration de l’objet de ces opérations, comme un métier honteux. Ils n’inclinaient pas à faire grand cas du travail comme tel, car ce n’est qu’une affaire morale, non pas religieuse, il se fait au service de la vie, non pas au service de Dieu. Et dès lors qu’il ne devait s’agir que de la vie et de l’économie, ils ont exigé qu’une activité productive fût la condition de tout avantage économique et la mesure de l’honorabilité. Étaient estimables à leurs yeux le paysan, l’artisan, mais non pas le commerçant, ni l’industriel. Car ils ont voulu que la production s’adaptât au besoin et ils ont eu horreur de la production en grandes quantités. Or donc, tous ces principes et cette échelle des valeurs économiques sont ressuscités après des siècles dans le mouvement moderne du communisme. L’accord est complet jusque dans la revendication de souveraineté que formule le travail international contre le règne international du commerce et de la spéculation, le prolétariat mondial qui oppose à présent l’humanité et les critères du règne de Dieu à la pourriture bourgeoise et capitaliste. La dictature du prolétariat, cette condition du salut politique et économique de ce temps, n’a pas le sens d’une domination pour la domination et en toute éternité, mais celui d’une suspension momentanée du conflit entre l’esprit et le pouvoir, sous le signe de la croix, le sens d’une victoire sur le monde terrestre par le moyen de la domination du monde, le sens de la transition, de la transcendance, le sens du règne. Le prolétariat a repris l’œuvre de Grégoire le Grand, son zèle pieux s’est renouvelé en lui, et pas plus que le saint il ne pourra empêcher sa main de verser le sang. Son devoir est d’instituer la terreur pour le salut du monde, pour atteindre ce qui fut le but du Sauveur : la vie en Dieu, sans État ni classes.
Tel fut le discours tranchant de Naphta. La petite compagnie garda le silence. Les jeunes gens regardèrent Settembrini. C’était à lui qu’il appartenait de réagir. Il dit :
– Étonnant ! Certes, j’avoue que je suis bouleversé, je ne m’attendais pas à cela. Roma locuta. Et comment ! Et comment a-t-elle parlé ! Sous nos yeux, elle a exécuté un hiératique saut périlleux : s’il y a une contradiction dans cette épithète, elle l’a « provisoirement suspendue ». Ah oui ! Je répète : c’est étonnant. Pensez-vous, professeur, que des objections puissent venir à l’esprit, des objections simplement du point de vue de la logique ? Vous vous êtes efforcé tout à l’heure de nous faire comprendre un individualisme chrétien reposant sur la dualité de Dieu et du Monde, et de nous prouver sa prééminence sur toute morale déterminée par la politique ? Quelques minutes plus tard, vous poussez le socialisme jusqu’à la dictature et à la terreur. Comment faites-vous rimer cela ?
– Des contradictions, dit Naphta, peuvent rimer. Il n’y a guère que le médiocre et les demi-mesures qui ne riment jamais. Votre individualisme, comme je me suis déjà permis de vous le faire remarquer tout à l’heure, est un compromis, une concession. Il corrige votre morale païenne de l’État par un peu de christianisme, par un peu de « droit de l’individu », par un peu de prétendue liberté, c’est tout. Un individualisme, par contre, qui part de l’importance cosmique, de l’importance astrologique de l’âme de l’individu, qui entend l’humain non pas comme un conflit entre le Moi et la société, mais comme le conflit entre le Moi et Dieu, entre la chair et l’esprit, un tel individualisme s’accorde fort bien avec la communauté la plus étroite.
– Il est anonyme et collectif, dit Hans Castorp.
Settembrini le regarda avec de grands yeux.
– Taisez-vous, ingénieur, commanda-t-il avec une sévérité qu’il fallait mettre sur le compte de sa nervosité et de la tension de son esprit. Instruisez-vous, mais ne produisez pas. C’est une réponse, dit-il en se retournant vers Naphta. Elle me console mal, mais c’en est une. Envisageons toutes les conséquences… Avec l’industrie, le communisme chrétien renie la technique, la machine, le Progrès. Avec ce que vous appelez la forme commerciale, l’argent et les affaires d’argent auxquels l’Antiquité a accordé un rang bien supérieur à ceux de l’agriculture et de l’artisanat, il nie la Liberté. Car il est clair, il saute aux yeux que par là, de même qu’au moyen âge, tous les rapports privés et publics se trouveront paralysés, même – j’ai peine à le dire – la personnalité. Si le sol est seul à nourrir, lui seul accorde la Liberté. Les artisans et les paysans, si honorables qu’ils puissent être, s’ils ne possèdent pas de sol, sont les serfs de celui qui en possède. En effet, jusque tard dans le moyen âge, la grande masse, même dans les villes, se composait de serfs. Vous avez au cours de votre conversation donné à entendre bien des choses sur la dignité humaine. Et cependant vous défendez une morale économique à laquelle sont liés l’asservissement et la dégradation de la personnalité.
– On pourrait discuter sur la dignité et la dégradation, répliqua Naphta. Mais pour commencer, je me sentirais satisfait si ces conjonctures vous amenaient à envisager la liberté non pas tant comme un beau geste que comme un problème. Vous constatez que la morale économique chrétienne dans sa beauté humaine entraîne le servage. Je constate au contraire que la cause de la liberté, la cause des villes, comme on peut dire d’une manière plus concrète, si morale et élevée qu’elle doive être, est historiquement liée à une dégénérescence profondément inhumaine de la morale économique, à toutes les horreurs du commerce et des spéculations modernes, au règne satanique de l’argent, des affaires.
– Je constate que vous ne battez pas en retraite, mais que vous vous avouez clairement et sans équivoque possible partisan de la réaction la plus noire.
– Le premier pas vers la liberté et l’humanité véritables consisterait à s’affranchir de ce tremblement de peur devant l’idée de « réaction ».
– Bon, suffît, déclara Settembrini d’une voix qui tremblait légèrement, en repoussant sa tasse et son assiette qui étaient du reste vides, et en se levant de son sopha tendu de soie. Cela suffit pour aujourd’hui, c’est assez pour un jour, il me semble. Professeur, nous vous remercions de votre savoureux goûter et de cette conversation très spirituelle. Mes amis du Berghof que voici doivent aller à leur cure, et je voudrais, avant qu’ils ne s’en aillent, leur montrer ma tanière là-haut. Venez. Messieurs ! Addio padre !
À présent il était allé jusqu’à appeler Naphta « padre ». Hans Castorp en prit note en fronçant les sourcils. On laissa Settembrini organiser le départ et disposer des cousins, sans demander si Naphta ne voudrait pas se joindre à eux. Les jeunes gens prirent congé, remercièrent leur hôte et furent invités à revenir. Ils s’en furent avec l’Italien, non sans que Hans Castorp eût emprunté l’ouvrage « De miseria humanae conditionis », un volume relié vétuste et poussiéreux. Le peu amène Lukacek était toujours encore assis sur sa table, travaillant à la robe à manches destinée à la « vieille » lorsqu’ils passèrent devant sa porte pour gagner la mansarde par l’escalier qui tenait presque de l’échelle. En réalité, ce n’était d’ailleurs nullement un étage. C’étaient tout simplement les combles avec les poutres nues, immédiatement sous les bardeaux, avec l’atmosphère d’été d’un grenier, son odeur de bois chaud. Mais ce grenier contenait deux mansardes, et le capitaliste républicain les habitait, elles servaient de studio et de chambre à coucher au bel esprit, collaborateur de la Sociologie des Souffrances. Il les montra gaiement à ses jeunes amis, les appela son compartiment isolé et intime, afin de leur suggérer les mots exacts dont ils pourraient se servir en faisant son éloge, ce qu’ils firent en effet d’un commun accord. C’était tout à fait charmant, dirent-ils tous deux, c’était discret et intime, tout juste comme il l’avait dit. Ils jetèrent un coup d’œil dans la petite chambre à coucher où un petit tapis fait de morceaux mis bout à bout servait de descente de lit, puis ils examinèrent le cabinet de travail qui n’était pas moins sommairement aménagé, mais qui faisait en même temps parade d’un ordre presque froid. Des chaises lourdes et anciennes, au nombre de quatre, avec des sièges en paille, étaient disposées symétriquement de côté et d’autre de la porte, et le canapé, lui aussi, était appuyé contre le mur, de sorte que la table ronde, couverte d’un tapis vert sur laquelle était placée en guise d’ornement, ou pour un rafraîchissement à coup sûr inoffensif, une carafe d’eau surmontée d’un verre, se trouvait isolée au milieu de la pièce. Des livres reliés ou brochés étaient appuyés obliquement les uns contre les autres sur une petite étagère, et près de la lucarne ouverte se dressait, haut sur pied, un pupitre d’une construction légère, avec, devant lui, un petit tapis de feutre, juste assez large pour qu’on pût s’y tenir debout. Hans Castorp prit place un instant, à titre d’essai, à l’établi sur lequel M. Settembrini étudiait les belles-lettres selon un dessein encyclopédique et au point de vue des souffrances humaines ; il appuya son coude sur le plan incliné et déclara que c’était discret et sympathique. C’est ainsi, dit-il, que le père de Lodovico avait dû se tenir à Padoue devant son pupitre avec son nez si fin et long, et il apprit qu’en effet c’était le pupitre du défunt savant qu’il avait sous les yeux, que les chaises de paille, la table et même la carafe d’eau provenaient de lui, voire même que les chaises de paille avaient encore appartenu au grand-père carbonaro et avaient meublé à Milan son cabinet d’avocat. C’était impressionnant. La physionomie des chaises prenait quelque chose de politique et de révolutionnaire aux yeux des jeunes gens, et Joachim quitta la sienne sur laquelle il s’était assis, sans se douter de rien, les jambes croisées, pour la considérer avec méfiance, et ne s’y rassit plus. Quant à Hans Castorp, debout au pupitre de Settembrini aîné, il songeait au fils qui y travaillait à présent, en confondant dans les belles-lettres la politique du grand-père avec l’humanisme du père. Puis tous trois repartirent. L’écrivain avait proposé de raccompagner les cousins.
Ils se turent pendant un bout de chemin, mais leur silence même concernait Naphta, et Hans Castorp pouvait attendre : il était sûr que M. Settembrini en viendrait à parler de son compagnon, et même qu’il les avait accompagnés à cet effet. Il ne se trompait pas. Après un soupir qui lui servit d’élan, l’Italien commença :
– Messieurs, je voudrais vous mettre en garde.
Comme il fit une pause, Hans Castorp demanda très naturellement avec une surprise feinte : « Contre quoi ? » Il aurait pu tout au moins demander : « Contre qui ? » Mais il préféra cette forme impersonnelle, pour témoigner de toute son innocence, bien que Joachim lui-même eût parfaitement compris.
– Contre la personnalité dont vous venez d’être les hôtes, répondit Settembrini, et dont je vous ai fait faire, bien malgré moi, la connaissance. Vous savez que le hasard l’a voulu. Je n’ai pu m’en dispenser ; mais j’en porte la responsabilité et elle me pèse. Mon devoir est de préserver tout au moins votre jeunesse des dangers spirituels que vous courez dans vos rapports avec cet homme, et de vous prier, par ailleurs, de maintenir en de sages limites les relations que vous aurez avec lui. Sa forme est logique, mais sa nature est confusion.
– C’est vrai, en effet, dit Hans Castorp, je ne me suis pas précisément senti à l’aise avec Naphta ; ses paroles avaient parfois quelque chose d’un peu étrange. On aurait presque dit à un moment donné qu’il prétendait vraiment affirmer que le soleil tourne autour de la terre. Mais, en somme, comment auraient-ils pu, eux, les cousins, penser qu’il dût être imprudent d’entrer en rapports avec un ami de M. Settembrini ? Ne venait-il pas de dire que c’était par son intermédiaire qu’ils avaient connu Naphta ? Ne l’avaient-ils pas rencontré en sa compagnie, ne se promenait-il pas avec M. Naphta et n’allait-il pas sans façon prendre le thé chez lui ? Tout cela ne prouvait-il pas que…
– Certes, ingénieur, certes. La voix de M. Settembrini était douce et résignée, bien qu’elle trahît un léger tremblement. On peut m’objecter cela, et c’est pourquoi vous me l’objectez. Bien je vous rends volontiers compte de mon attitude. Je vis sous le même toit que ce Monsieur, il est difficile de ne pas le rencontrer, un mot entraîne l’autre, on fait connaissance. M. Naphta est un homme de tête, c’est rare. C’est une nature discursive, je le suis aussi. Me condamne qui voudra, mais je fais usage de la possibilité qui m’est offerte de croiser le fer de l’idée avec un adversaire de force égale. Je n’ai personne ni près ni loin… Bref, cela est vrai : je vais chez lui, il entre chez moi, nous nous promenons ensemble. Nous discutons. Nous nous querellons jusqu’au sang, presque chaque jour, mais j’avoue que le charme de nos relations tient précisément à l’antinomie de nos pensées. J’ai besoin de friction, les convictions ne vivent pas lorsqu’elles n’ont pas l’occasion de combattre, et je suis pour ma part solidement établi dans les miennes. Mais comment pourriez-vous dire la même chose des vôtres, vous, lieutenant, ou vous, ingénieur ? Vous n’êtes pas cuirassé contre les mirages intellectuels, vous risquez de mettre à mal votre esprit et votre âme sous l’influence de ces finasseries mi-fanatiques mi-sournoises.
– Certes oui, dit Hans Castorp ; sans doute, son cousin et lui étaient des natures plus ou moins menacées. C’était l’histoire des enfants terribles de la vie, il comprenait. Mais on pouvait opposer à cela Pétrarque avec sa devise, M. Settembrini savait ce qu’il voulait dire, et de toute façon c’était intéressant d’entendre ce que M. Naphta débitait : il fallait être juste, ce qu’il disait du temps communiste pour l’écoulement duquel personne ne devait toucher prime avait été remarquable, et lui, Hans Castorp, s’était encore vivement intéressé à certaines remarques sur la pédagogie que sans doute il n’eût jamais entendues sans Naphta…
M Settembrini pinça les lèvres, et Hans Castorp se hâta d’ajouter que, lui-même, il s’abstenait, bien entendu, de prendre parti et qu’il avait simplement trouvé intéressant ce que Naphta avait dit de la nature de la jeunesse. « Mais expliquez-nous donc une chose, poursuivit-il. Ce M. Naphta, – je dis : ce Monsieur pour indiquer que je ne sympathise pas nécessairement avec lui, qu’au contraire j’observe à son égard une stricte réserve mentale…
– En quoi vous faites bien, s’écria Settembrini, reconnaissant.
– Ce M. Naphta nous a donc dit une foule de choses contre l’argent, l’âme de l’État comme il s’exprime, et contre la propriété privée qui serait du vol, bref contre la richesse capitaliste, dont il a dit, je crois, qu’elle alimentait le feu du purgatoire, – c’est bien ainsi, me semble-t-il, qu’il s’est exprimé, – et il a loué sur tous les tons la condamnation de l’usure par le moyen âge. Et pendant ce temps lui-même… Excusez-moi, mais il me semble qu’il doit… C’est une surprise véritable, lorsqu’on entre chez lui. Toute cette soie…
– Oui, oui, sourit Settembrini, la tendance de ses goûts est très caractéristique.
– … les beaux meubles anciens, se rappela Hans Castorp, la Pietà du quatorzième siècle… le lustre vénitien… le petit chasseur en livrée… et le gâteau au chocolat à volonté… Il faut tout de même que pour sa personne…
– M. Naphta, répondit Settembrini, est pour sa personne aussi peu capitaliste que moi.
– Mais ? demanda Hans Castorp. Car la réponse que vous m’avez faite comporte un « mais », Monsieur Settembrini.
– Eh bien, ces gens-là ne laissent jamais mourir les leurs de faim.
– Qui ? « ces gens-là » ?
– Ces pères.
– Pères ? Pères ?
– Mais, ingénieur, je veux dire : les jésuites.
Il y eut une pause. Les cousins manifestèrent la plus vive surprise. Hans Castorp s’écria :
– Que diable, sacré nom de nom de… Cet homme est un jésuite ?
– Vous l’avez deviné, dit M. Settembrini finement.
– Non, non, jamais de ma vie je n’aurais… Qui pourrait songer à cela ? C’est pour cela que vous lui avez donné le titre de « padre » ?
– C’était une petite exagération de politesse, repartit Settembrini. M. Naphta n’est pas père. La faute en est à la maladie pour le moment il n’a pas encore atteint ce grade. Mais il a fait son noviciat et il a prononcé les premiers vœux. La maladie l’a obligé à interrompre ses études théologiques. Ensuite, il a fait encore quelques années de service dans une maison de l’ordre c’est-à-dire comme surveillant, maître d’études, gouverneur des jeunes élèves. Cela convenait à ses penchants pédagogiques. Et c’est encore ce penchant qu’il suit en enseignant le latin, ici au Friedricianum. Il est ici depuis cinq ans. Il n’est plus certain qu’il puisse quitter cet endroit. Mais il est membre de l’ordre et si même il n’y était attaché que par un lien encore plus lâche, il ne manquerait de rien. Je vous ai dit que pour sa personne, il était pauvre, je veux dire qu’il ne possède rien. Naturellement, c’est la règle ! Mais l’ordre dispose de richesses immenses et a soin des siens, comme vous le voyez.
– Sacré… tonnerre, murmura Hans Castorp. Et moi qui n’ai pas même su ni même imaginé qu’une chose pareille pût encore sérieusement exister ! Un jésuite ! Ah ! c’est cela ?… Mais dites-moi donc une chose : s’il est si bien pourvu et soigné par ces gens-là pourquoi diable demeure-t-il… ? Je ne veux certainement pas médire de votre logement, Monsieur Settembrini. Vous êtes très bien installé chez Lukacek, c’est si intime, si sympathique. Mais je veux dire que si Naphta a un si gros sac, pour me servir d’un terme vulgaire, pourquoi n’habite-t-il pas un autre appartement faisant meilleure figure, avec une entrée convenable et de grandes pièces dans une maison distinguée ? Cela a vraiment quelque chose de mystérieux et d’aventureux, la manière dont il est installé dans ce trou avec toutes ces soieries…
Settembrini haussa les épaules.
– Ce doivent être des considérations de tact et de goût qui ont déterminé son choix. Je pense qu’il satisfait sa conscience anticapitaliste en habitant une chambre de pauvre, et qu’il trouve une compensation dans la manière dont il l’habite. La discrétion, elle aussi, doit être en jeu. On n’affiche pas sur tous les murs avec quel soin le diable pourvoit à vos besoins. On adopte une façade assez discrète derrière laquelle on s’abandonne librement à son goût d’ecclésiastique pour les soieries…
– Très étrange, dit Hans Castorp. Absolument nouveau et très captivant pour moi, je l’avoue. Non, nous vous devons vraiment beaucoup de gratitude, Monsieur Settembrini, pour nous avoir fait faire sa connaissance. Voulez-vous m’en croire que nous retournerons encore souvent chez lui. C’est entendu. De telles relations élargissent l’horizon d’une manière inattendue et donnent vue sur un monde dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Un vrai jésuite ! Et lorsque je dis vrai cela me fait penser à ce qui me traverse l’esprit et à ce que je voulais encore vous demander : Est-ce bien régulier ? Je sais bien que vous pensez que rien n’est régulier avec quelqu’un qui doit ses ressources au diable. Mais ce que je voulais dire, c’était poser la question suivante : est-il donc en règle en tant que jésuite (c’est cela qui me passe par la tête) ? Il a débité des choses – vous savez ce que je veux dire – sur le communisme moderne et sur le zèle pieux du prolétariat qui ne reculera pas devant le sang, bref des choses, je n’en dis rien de plus, mais votre grand-père, avec sa pique de citoyen, eût été auprès de tout cela un agneau innocent, passez-moi l’expression. Est-ce donc possible, cela ? A-t-il reçu l’agrément de ses supérieurs ? Cela s’accorde-t-il avec la doctrine romaine en faveur de laquelle l’ordre doit intriguer dans le monde entier ? N’est-ce pas – le mot m’échappe – hérétique, irrégulier, incorrect ? Je pense à cela à propos de Naphta et j’aimerais bien savoir ce que vous en croyez.
Settembrini sourit.
– Très simple. M. Naphta est, en effet, et tout d’abord jésuite, il l’est vraiment et complètement. Mais en second lieu il est un homme d’esprit – sinon je ne chercherais pas sa compagnie – et, comme tel, il tend à de nouvelles combinaisons, adaptations, accommodations et variations conformes à l’époque. Vous m’avez vu très surpris par ses théories. Il ne s’était jamais confié à moi aussi complètement. Je me suis servi de l’excitant que constituait en quelque manière votre présence, pour le pousser à dire en somme son dernier mot. C’était assez baroque et assez atroce…
– Oui, oui. Mais pourquoi n’est-il pas devenu père ? et n’avait-il pas l’âge de le devenir ?
– Ne vous ai-je pas dit que c’était la maladie qui l’en avait provisoirement empêché ?
– Bien, mais ne croyez-vous pas que, s’il est premièrement un jésuite, et deuxièmement un homme d’esprit avec des combinaisons, que cette deuxième qualité complémentaire provient de la maladie ?
– Qu’entendez-vous par là ?
– Non, non, Monsieur Settembrini. Je veux dire tout simplement : il a une tache humide et cela l’a empêché de devenir père. Mais ses combinaisons l’en auraient sans doute elles aussi empêché, et par conséquent les combinaisons et la tache humide sont en quelque sorte du même ordre. Il est, à sa manière, quelque chose comme un enfant terrible de la vie, un joli jésuite avec une petite tache humide.
Ils avaient atteint le sanatorium. Sur la plate-forme devant la maison, ils s’arrêtèrent encore une fois avant de se séparer, formèrent un petit groupe tandis que quelques pensionnaires qui flânaient autour du portail les regardaient causer. M. Settembrini dit :
– Encore une fois, mes jeunes amis, je vous mets en garde. Je ne puis vous empêcher de cultiver une connaissance que vous avez faite si votre curiosité vous y incite. Mais cuirassez de méfiance votre cœur et votre esprit, ne manquez jamais d’opposer une résistance critique à cet homme. Je vous le définirai d’un mot. C’est un voluptueux !
Les visages des cousins changèrent d’expression. Puis Hans Castorp demanda :
– Un quoi ? Permettez, n’appartient-il pas à un ordre ? Autant que je sache, certains vœux doivent être prononcés, et de plus il est si malingre et un tel gringalet…
– Vous parlez en étourdi, ingénieur, répondit M. Settembrini. Cela n’a rien à voir avec la constitution chétive, et, en ce qui concerne les serments, il y a des dispenses. J’ai parlé dans un sens plus large et plus spirituel pour lequel je m’attendais à trouver précisément chez vous une certaine compréhension. Vous rappelez-vous encore le jour où je suis allé vous voir dans votre chambre ? Il y a terriblement longtemps de cela. Vous vous acquittiez précisément de votre période de lit obligatoire après avoir été admis.
– Bien entendu. Vous êtes entré au crépuscule et vous avez allumé la lumière. Je m’en souviens comme…
– Bon, ce jour-là, nous en sommes arrivés à parler, comme, Dieu merci, cela se produit encore quelquefois, de sujets plus relevés. Je crois même que nous avons parlé de la mort et de la vie, de la majesté de la mort, pour autant qu’elle est une condition et un complément de la vie, et de l’aspect grimaçant qu’elle prend lorsque l’esprit commet l’affreux tort de l’isoler en tant que principe. Messieurs, poursuivit Settembrini, en se rapprochant des jeunes gens, le pouce et le médius de la main gauche tendus vers eux comme une fourchette, pour concentrer leur attention et levant d’un geste d’admonestation l’index de la main droite… « Rappelez-vous que l’esprit est souverain, que sa volonté est libre, qu’il détermine l’univers moral ! Si, dualiste, il isole la mort, celle-ci, par cette volonté de son esprit, devient en réalité, actu, vous me comprenez, une puissance en soi opposée à la vie, un principe hostile, la grande séduction, et son empire est celui de la volupté. Vous me demandez : pourquoi de la volupté ? Je vous réponds : parce qu’elle délie et affranchit, parce qu’elle est l’affranchissement, non pas l’affranchissement du mal, mais l’affranchissement pervers. Elle dissout les mœurs et la morale, elle affranchit de la discipline et de la tenue, elle libère en vue de la jouissance. Si je vous mets en garde contre cet homme dont je ne vous ai fait faire la connaissance qu’à contre-cœur, si je vous exhorte à ceindre trois fois vos cœurs de critique dans vos rapports et vos discussions avec lui, c’est parce que toutes ses pensées sont de nature voluptueuse, parce qu’elles sont placées sous la protection de la mort, une puissance des plus dévergondées, comme je vous l’ai dit autrefois, ingénieur – je me rappelle parfaitement mon expression, je me rappelle toujours les expressions précises et fortes que j’ai trouvé l’occasion de formuler – une puissance dirigée contre la civilisation, le progrès, le travail et la vie, et contre le souffle méphitique de laquelle c’est le plus noble devoir de l’éducateur de protéger les jeunes âmes.
On ne pouvait mieux parler que M. Settembrini, plus clairement, ni plus élégamment. Hans Castorp et Joachim Ziemssen le remercièrent beaucoup de ce qu’il leur avait fait entendre, prirent congé de lui et gravirent la rampe du portail du Berghof, tandis que M. Settembrini retournait à son pupitre d’humaniste, un étage au-dessus de la cellule tendue de soie de Naphta.
C’est le cours de la première visite des cousins chez Naphta que nous avons rapporté ici. Depuis lors, deux ou trois autres visites l’avaient suivie, dont une en l’absence de M. Settembrini ; et celles-ci aussi alimentaient les réflexions du jeune Hans Castorp lorsque la forme supérieure nommée homo dei apparaissait à son œil intérieur, qu’il était assis dans le lieu fleuri de bleu de sa retraite et qu’il « gouvernait ».
COLÈRE BLEUE ET SURPRISE PÉNIBLE
Ainsi arriva le mois d’août et, parmi ses premiers jours, l’anniversaire de l’arrivée de notre héros était heureusement passé inaperçu. C’était heureux qu’il fût passé : le jeune Hans Castorp l’avait vu approcher avec une certaine inquiétude. Telle était, d’ailleurs, la règle. On n’aimait pas beaucoup les anniversaires d’arrivée ; ni les pensionnaires d’un an, ni les malades de plusieurs années n’en avaient cure, et tandis que, par ailleurs, on ne négligeait pas le moindre prétexte pour célébrer les fêtes et boire à la santé les uns des autres, tandis que l’on multipliait les occasions de réjouissance générale marquant le rythme et la pulsation de l’année à l’aide de toutes sortes de prétextes personnels et privés, et que les anniversaires de naissances, les examens généraux, les départs autorisés ou non, et d’autres événements encore étaient fêtés au restaurant par des festins au champagne, cet anniversaire-ci était voué au silence, on glissait sur lui, on oubliait même d’y prendre garde, et l’on pouvait se dire avec confiance que les autres ne s’en souviendraient pas du tout si exactement. On tenait sans doute aux divisions du temps ; on observait le calendrier, la succession des jours, leur retour apparent. Mais mesurer et compter le temps qui, pour chaque individu, était lié à l’espace, ici en haut, compter par conséquent le temps personnel et individuel, c’était là affaire des débutants et des hôtes de passage ; les anciens s’en tenaient à cet égard à l’absence de toute mesure, à l’éternité imperceptible, au jour qui était toujours le même, et chacun par délicatesse supposait chez l’autre un désir qu’il éprouvait lui-même. On eût jugé tout à fait maladroit et brutal de dire à quelqu’un qu’il était là juste depuis trois ans : de telles choses n’arrivaient pas. Mme Stoehr elle-même, quelques défauts qu’elle pût avoir par ailleurs, avait sur ce point de l’éducation et du tact ; jamais elle n’aurait commis une telle bévue. Sa maladie, l’état fiévreux de son corps s’alliaient, sans doute, à une profonde ignorance. Récemment encore, à table, elle avait parlé de « l’affectation » des pointes de ses poumons, et lorsque la conversation avait porté sur des événements historiques, elle avait déclaré que les dates historiques n’avaient jamais été son « anneau de Polycrate » ce qui avait sidéré un instant ses voisins. Mais il eût été inimaginable qu’elle rappelât en février l’anniversaire de sa venue au jeune Ziemssen, bien qu’elle y eût probablement pensé. Car sa malheureuse tête était naturellement pleine de dates et de choses inutiles, et elle aimait à faire les comptes des autres ; mais l’usage la muselait.
Il en fut donc ainsi le jour de Hans Castorp. Sans doute, à table, avait-elle essayé une fois de cligner des yeux d’une manière significative, mais comme elle avait rencontré un visage sans regard, elle s’était hâtée de battre en retraite. Joachim, lui aussi, avait gardé le silence, bien qu’il se souvînt sans doute du jour où il avait cherché à la gare de Dorf son cousin qui venait lui rendre visite. Mais Joachim, naturellement peu enclin à parler, beaucoup moins bavard en tout cas que Hans Castorp s’était montré ici, sans parler des humanistes et jacasseurs de leur entourage, Joachim donc avait observé ces temps derniers un mutisme particulier et frappant. Il ne s’exprimait plus que par monosyllabes, mais un travail se faisait derrière son masque. Il était clair que pour lui d’autres images étaient liées à celle de la gare de Dorf, que l’image de l’arrivée et de l’attente… Il entretenait une correspondance active avec le pays plat. Des décisions mûrissaient en lui. Il faisait des préparatifs qui approchaient de leur terme.
Le mois de juillet avait été chaud et clair. Mais au commencement du mois nouveau, le temps se fit mauvais, une humidité froide régna, une pluie mêlée de neige, puis, de la neige sans erreur possible, et ce temps dura, coupé de quelques belles journées d’été, jusque par delà la fin du mois, jusqu’en plein septembre. Au début, les chambres gardèrent encore la chaleur de la période d’été qui avait précédé ; on y avait dix degrés, ce qui passait pour confortable. Mais bientôt il fit de plus en plus froid et l’on fut heureux de voir tomber la neige qui couvrit la vallée, car la chute de la neige – la chute de la neige, la baisse de température à elle seule n’y eût pas suffi – décida l’administration à chauffer, d’abord la salle à manger, puis également les chambres, et lorsque, venant de sa cure et débarrassé de ses deux couvertures, on quittait la loggia, on pouvait tâter de ses mains humides et raides les radiateurs vivants, dont l’haleine sèche à la vérité accusait encore la rougeur des joues.
Était-ce l’hiver, cela ? Les sens n’échappaient pas à cette impression, et l’on se plaignait que l’on eût été « volé de son été », bien que l’on s’en fût, somme toute, dépouillé soi-même, aidé par des circonstances naturelles et artificielles, par un gaspillage intérieur et extérieur du temps. La raison disait qu’on aurait encore de belles journées d’automne ; peut-être même se suivraient-elles en série et seraient d’une splendeur si chaude que ce ne serait pas leur faire trop d’honneur que de leur accorder ce nom, – à condition de faire abstraction de l’orbite du soleil déjà plus allongée et de sa disparition plus rapide. Mais l’action, sur l’état d’âme, de l’aspect de ce paysage d’hiver était plus forte que toutes les consolations. On se postait devant la porte fermée de son balcon et on considérait avec répugnance ces tourbillons : c’était Joachim qui se tenait ainsi ; d’une voix oppressée il dit :
– Est-ce que ça va recommencer à présent ?
Hans Castorp, derrière lui, dans la chambre, répondit :
– Ce serait un peu trop tôt, cela ne peut être définitif, mais il est vrai que cela vous a un aspect effroyablement définitif. Si l’hiver consiste en de l’obscurité, de la neige, du froid et des radiateurs chauds, c’est de nouveau l’hiver, il n’y a pas moyen de le nier. Et si l’on considère que nous sortons à peine de l’hiver, que la fonte des neiges est à peine passée, – de toute façon il semble, n’est-ce pas ? que nous venions tout juste d’avoir le printemps – on peut se sentir momentanément écœuré, j’en conviens. C’est dangereux pour l’optimisme chez l’homme : laisse-moi t’expliquer ce que je veux dire. Je veux dire ceci, que tout le monde est normalement organisé de telle façon qu’il répond aux besoins de l’homme et convient à sa joie de vivre, c’est ce qu’il faut admettre. Je ne veux pas aller jusqu’à dire que l’ordre naturel, par exemple, disons-le tout de suite, la grandeur de la terre, le temps qu’elle met à tourner sur elle-même et autour du soleil, le rythme cosmique, si tu veux, soient calculés sur nos besoins : ce serait impertinent et niais, ce serait de la téléologie, comme disent les philosophes. Mais il y a tout simplement ceci que notre besoin et les faits naturels généraux et fondamentaux s’accordent, Dieu merci – je dis : Dieu merci, parce que c’est vraiment une occasion de louer Dieu – et lorsqu’en pays plat l’été ou l’hiver arrivent, l’été ou l’hiver précédents sont passés tout juste depuis un temps assez long pour que l’été ou l’hiver nous soient à nouveau les bienvenus et c’est à quoi tient notre plaisir de vivre. Mais, ici, sur nos sommets, cet ordre et cet accord sont troublés, premièrement parce que, ici, il n’y a pas du tout de saisons véritables, comme tu en as toi-même un jour fait la remarque, mais rien que des jours d’hiver pêle-mêle et sens dessus dessous, ensuite parce que ce n’est pas du tout du temps qui passe ici, de sorte que l’hiver suivant lorsqu’il revient n’est pas du tout nouveau, mais est toujours le même ; et c’est là ce qui explique le déplaisir avec lequel tu regardes par la fenêtre.
– Merci, dit Joachim, et maintenant que tu l’as expliqué, tu es, je crois, si satisfait que, par-dessus le marché, tu es content de la chose elle-même, quoiqu’elle… Eh bien non, dit encore Joachim, j’en ai assez, dit-il, c’est une cochonnerie. Toute cette histoire est une formidable et dégoûtante cochonnerie, et si pour ton compte… Moi je…
Et d’un pas rapide il quitta la chambre, fit même claquer la porte, et si tous les signes n’étaient pas trompeurs, des larmes étaient montées à ses beaux yeux doux.
L’autre, gêné, demeura en arrière. Il n’avait pas pris au sérieux certaines décisions de son cousin aussi longtemps que celui-ci s’était répandu en menaces verbales. Mais à présent que quelque chose couvait secrètement sous les traits de Joachim, et qu’il se conduisait comme il venait de le faire à l’instant, Hans Castorp prenait peur parce qu’il comprenait que ce militaire était homme à passer aux actes, il avait peur jusqu’à en pâlir, pour tous deux ; pour lui-même et pour l’autre. Fort possible qu’il aille mourir, pensa-t-il, et comme c’était là, à coup sûr, un savoir de troisième main, le tourment d’un soupçon ancien et jamais apaisé s’y mêla, tandis qu’il pensait encore : Est-il possible qu’il me laisse seul ici, moi qui ne suis venu que pour lui rendre visite ? Pour ajouter : ce serait fou et effrayant, ce serait tellement fou et effrayant que je sens ma figure se glacer et mon cœur faire des siennes, car si je reste seul ici – et c’est ce qui arrivera s’il s’en va ; il est tout simplement exclu que je parte avec lui, – s’il en est ainsi – mais voici que mon cœur s’arrête complètement – c’est pour toujours et à jamais, car je ne retrouverai jamais plus à moi seul le chemin de la plaine…
Telles furent les réflexions effrayantes de Hans Castorp. Encore dans le courant de la même après-midi il devait acquérir une certitude sur le cours des choses à venir ; Joachim s’ouvrit de son dessein, les dés tombèrent, il y eut combat et décision.
Après le thé ils descendirent dans le souterrain éclairé, pour l’examen mensuel. On était au début de septembre. En entrant dans l’atmosphère sèche de la salle de consultations, ils trouvèrent le docteur Krokovski, assis à sa place devant le secrétaire, tandis que le conseiller, le visage très bleu, les bras croisés, était appuyé au mur, tenant d’une main le stéthoscope duquel il se tapotait l’épaule. Il bâilla vers le plafond :
– Bonjour, les enfants, dit-il d’une voix fatiguée, et il manifesta de diverses façons encore une humeur assez déprimée, de la mélancolie, une résignation totale.
Sans doute, avait-il fumé ! Mais il avait eu aussi des ennuis positifs dont les cousins avaient entendu parler : des incidents de sanatorium d’un genre suffisamment connu : une jeune fille, nommée Ammy Noelting, qui, entrée pour la première fois l’automne précédent, et renvoyée après neuf mois, en août, comme guérie, était revenue avant la fin de septembre parce qu’elle « ne s’était pas sentie bien » chez elle, qui en février avait été à nouveau jugée complètement rétablie et avait été rendue au pays plat, mais qui depuis la mi-juillet avait repris sa place à la table de Mme Iltis ; cette Ammy, donc, avait été surprise à une heure du matin avec un malade nommé Polypraxios, le même Grec qui, le soir de Carnaval, avait fait sensation par l’élégance de ses jambes, un jeune chimiste dont le père possédait au Pirée une usine de produits colorants ; elle avait été surprise dans sa chambre par une amie égarée par la jalousie, laquelle avait pénétré dans la dite chambre par le même chemin que Polypraxios, c’est-à-dire en passant par le balcon, et qui, déchirée par la douleur et la colère, à cette découverte, avait poussé des cris effrayants, avait tout mis en branle, de sorte que cette affaire s’était ébruitée. Behrens avait dû les renvoyer tous trois, l’Athénien, la Noelting et l’amie, et il venait de discuter cette désagréable affaire avec son assistant, dont Ammy, ainsi que la rivale, avaient du reste suivi le traitement particulier. Durant l’examen, il continua de parler de cette affaire sur un ton de mélancolie et de résignation ; car il était un virtuose si accompli de l’auscultation qu’il était capable d’explorer l’intérieur d’un homme, tout en parlant d’autre chose et en dictant à son assistant ce qu’il avait constaté.
– Oui, oui, gentlemen, cette sacrée libido, dit-il. Vous, ces choses-là vous amusent encore, naturellement. Vésiculaire. Mais un chef d’établissement comme moi peut en avoir plein la lampe, oui, c’est ce que vous pouvez… Assourdi… Ah oui, vous pouvez m’en croire. Que voulez-vous que j’y fasse, si la phtisie est inséparable d’une certaine concupiscence ? Légère rugosité. Ce n’est pas moi qui en ai disposé ainsi, mais avant de s’être avisé de rien, on est là comme un tenancier de cabanons. Souffle court sous l’épaule gauche. Nous avons bien l’analyse, nous avons la confession, merci bien, bon appétit ! Plus cette bande de râleurs se confie, plus elle devient libertine. Moi, je préconise les mathématiques. Mieux ici le bruit a disparu. S’occuper de mathématiques, dis-je, c’est meilleur remède contre la concupiscence. Le procureur Paravant qui a été fortement tenté, s’est jeté dessus, il en est arrivé maintenant à la quadrature du cercle et cela le soulage beaucoup. Mais la plupart sont trop bêtes ou trop paresseux pour cela, – que Dieu leur pardonne ! Vésiculaire. Voyez-vous, je sais parfaitement que les jeunes gens se détraquent et tournent mal assez facilement ici et autrefois j’ai essayé d’intervenir contre la débauche. Mais dans ces cas-là, il m’est parfois arrivé qu’un frère ou un fiancé quelconque m’ait demandé en face en quoi cela pouvait bien me regarder. Depuis, je ne suis plus que médecin. Léger râle à droite, en haut.
Il en avait fini avec Joachim, il glissa son stéthoscope dans la poche de sa blouse et frotta ses deux yeux de son énorme main gauche, comme il avait coutume de faire lorsqu’il « n’y était plus » et qu’il devenait mélancolique. À moitié machinalement et tout en bâillant, entre temps, il récita sa petite leçon :
– Allons, Ziemssen, toujours gai ! C’est vrai que tout ne se passe pas encore exactement comme c’est écrit dans le livre de physiologie. Ça cloche encore ici et là ; et avec Gaffky vous n’avez pas encore complètement réglé vos petites affaires, vous avez même progressé récemment d’un numéro dans l’échelle, c’est 6 cette fois-ci. Mais il n’y a pas de quoi vous frapper. Lorsque vous êtes arrivé ici, vous étiez plus malade, je peux vous le mettre par écrit, et si vous restez encore cinq ou six petits meis, savez-vous qu’on disait autrefois : meis, et non pas : mois ? C’est beaucoup plus gentil. J’ai décidé de ne plus jamais dire que meis…
– Monsieur le conseiller, commença Joachim… Il était debout, le torse nu, dans une attitude rigide, la poitrine saillante, les talons joints, et son visage était aussi tacheté que le jour où Hans Castorp, en certaine circonstance, avait remarqué pour la première fois que c’était ainsi que le visage bronzé de son cousin pâlissait.
– Si vous faites, poursuivit Behrens, en précipitant son élan, si vous faites encore la moitié d’une bonne petite année votre service vous êtes un homme fait, vous pouvez prendre Constantinople d’assaut, vous marcherez si bien qu’on vous fera généralissime dans les Marches…
Dieu sait ce qu’il aurait encore radoté dans son état de moindre résistance si la tenue imperturbable de Joachim, sa volonté évidente de parler, et de parler avec courage, ne lui avaient pas fait perdre le fil.
– Monsieur le conseiller, dit le jeune homme, je me permets de vous informer que j’ai décidé de partir.
– Allons donc ! Vous voulez devenir voyageur ? Je croyais que vous vouliez un jour, lorsque vous serez guéri, vous faire soldat.
– Non, il faut que je parte maintenant, monsieur le conseiller. Il faut que je fasse mon service.
– Quoique je vous dise que dans six mois je vous autoriserai sans faute à partir, mais qu’avant six mois je ne peux vous rendre votre liberté ?
La tenue de Joachim devenait de plus en plus militaire. Il rentra l’estomac et dit, brièvement, d’une voix étouffée :
– Je suis ici depuis plus d’un an et demi, monsieur le conseiller. Je ne saurais attendre plus longtemps. Monsieur le conseiller dit primitivement : trois mois. Ensuite ma cure a été prolongée, chaque fois de trois ou de six mois, et je ne suis toujours pas bien portant.
– Est-ce ma faute ?
– Non, monsieur le conseiller. Mais je ne peux pas attendre plus longtemps. Si je ne veux pas manquer le moment opportun, je ne peux pas attendre ici d’être complètement guéri. Il faut que je descende dès à présent. J’ai encore besoin d’un peu de temps pour m’équiper et faire d’autres préparatifs.
– Vous agissez d’accord avec votre famille ?
– Ma mère est d’accord. Tout est convenu. J’entre le premier octobre comme aspirant au soixante-seizième.
– À vos risques et péril ? demanda Behrens, et il le regarda de ses yeux injectés de sang.
– À vos ordres, monsieur le conseiller, répondit Joachim, dont les lèvres tressaillirent.
– Allons, ça va bien, Ziemssen.
Le conseiller changea d’expression, son attitude se détendit et il rendit la main à tous les égards.
– Ça va bien, Ziemssen. Rompez. Partez et bon voyage ! Je vois que vous savez ce que vous voulez, vous prenez la chose sur vous, c’est donc affectivement votre affaire, et non pas la mienne, à partir du moment où vous en prenez la responsabilité. Chacun pour soi. Vous voyagez sans garantie, je ne réponds de rien. Mais, Dieu nous garde, cela peut très bien marcher. C’est un métier en plein air que vous allez exercer. Il est parfaitement possible qu’il vous convienne et que vous vous tiriez d’affaire.
– Parfaitement, monsieur le conseiller.
– Allons, et vous, le civil, vous voulez sans doute faire partie du pèlerinage, jeune homme ?
C’était Hans Castorp qui devait répondre. Il était là, aussi pâle qu’il y avait un an, lors de la consultation, à la suite de laquelle il était resté ici. Il était immobile comme ce jour-là, et de nouveau on voyait distinctement le battement de son cœur contre les côtes. Il dit :
– Je voudrais faire dépendre cela de votre jugement, docteur.
– De mon jugement ? Bien.
Behrens le tira à lui par le bras, frappa et ausculta. Il ne dicta pas. Cela alla assez vite. Lorsqu’il eut fini, il dit :
– Vous pouvez partir.
Hans Castorp bégaya :
– C’est-à-dire… comment ? Suis-je donc bien portant ?
– Oui, vous êtes bien portant. La tache à gauche, en haut, ce n’est plus la peine d’en parler. Votre température n’en dépend pas. D’où elle provient, c’est ce que je ne peux pas vous dire, j’admets qu’elle ne signifie pas grand’chose. Si cela vous plaît, vous pouvez partir.
– Mais… docteur… Je pense que pour l’instant vous ne parlez pas tout à fait sérieusement ?
– Pas sérieusement ? Comment donc ? Que vous figurez-vous donc ? Que pensez-vous de moi, en somme, c’est ce que je voudrais bien savoir. Pour qui me prenez-vous ? Pour un marchand de soupe ?
C’était un accès de colère furieuse. La couleur bleue du visage du conseiller avait tourné au violet, par l’afflux d’un sang enflammé, le pli de sa lèvre s’était accentué sous la petite moustache, de telle sorte que les canines supérieures saillaient ; il avançait la tête comme un taureau, ses yeux larmoyaient, humides et sanguinolents.
– Je vous en prie, cria-t-il. D’abord je ne suis pas du tout tenancier. Je suis un employé ici. Je suis médecin. Je ne suis que médecin, vous m’entendez ? Je ne suis pas un entremetteur ! Je ne suis pas un signor Amoroso du Toledo dans la belle Napoli, vous m’entendez bien ? Je suis un serviteur de l’humanité souffrante ! Et si vous vous êtes fait une autre idée de ma personne, vous pouvez aller tous les deux au diable, vous pouvez aller vous faire pendre où vous voudrez, à votre choix. Bon voyage !
À grands pas allongés il quitta la chambre, par la porte qui donnait dans la salle de radioscopie, et la fit claquer derrière lui.
Cherchant conseil, les cousins se tournèrent vers le docteur Krokovski, mais ce dernier était plongé et perdu dans ses paperasses. Ils se dépêchèrent donc de se rhabiller. Dans l’escalier, Hans Castorp dit :
– Mais c’était effrayant, cela. L’avais-tu déjà vu dans cet état ?
– Non, jamais dans cet état. Ce sont des accès de folie césarienne. La seule chose à faire, c’est de les subir sans perdre son sang-froid. Naturellement, il était déjà surexcité par l’affaire de Polypraxios et de la Noelting. Mais as-tu remarqué, poursuivit Joachim – et l’on se rendait compte que la joie d’avoir eu gain de cause montait en lui et lui oppressait la poitrine – as-tu remarqué comme il s’est dégonflé et a capitulé lorsqu’il a compris que je parlais sérieusement ? Il suffit de se montrer énergique et de ne pas se laisser endormir. À présent j’ai en quelque sorte une permission, il a dit lui-même que je me tirerais peut-être d’affaire, et dans huit jours c’est pour nous le départ ; dans trois semaines je serai en uniforme, rectifia-t-il en laissant Hans Castorp hors de cause, et en limitant son optimisme joyeux à sa propre personne.
Hans Castorp garda le silence. Il ne dit plus rien de la « permission » de Joachim, ni de la sienne propre, dont on eût pu parler également. Il se prépara pour la cure de repos, mit le thermomètre dans la bouche ; en quelques mouvements rapides et sûrs, avec une maîtrise accomplie, conformément à la pratique consacrée dont personne n’avait la moindre notion en pays plat, il s’enroula dans les deux couvertures en poil de chameau, puis il resta immobile, rouleau impeccable, sur son excellente chaise-longue, dans l’humidité froide de cet après-midi de l’automne commençant.
Les nuages de pluie étaient bas, le drapeau de fantaisie, au jardin, avait été amené, des restes de neige étaient accrochés aux branches du sapin. De la salle de repos d’en bas, où avait retenti il y a longtemps pour la première fois la voix de M. Albin, un léger bruit de conversations monta vers l’oreille du jeune homme qui faisait son service, et dont les doigts et le visage devinrent rapidement raides de froid et d’humidité. Il en avait l’habitude et il savait gré à ce genre de vie, le seul qu’il pût encore imaginer, de l’avantage qu’il accordait d’être étendu ainsi à l’abri et de pouvoir songer à tout.
C’était chose résolue, Joachim partirait. Rhadamante lui avait donné congé, non pas selon le rite, non pas comme s’il était bien portant, mais en l’approuvant à moitié, en rendant hommage à sa vaillance. Il descendrait par le chemin de fer à voie étroite jusqu’à Landquart, et puis à Romanshorn et ensuite par delà le lac profond et vaste que le cavalier du poème franchissait sur sa monture, et à travers toute l’Allemagne s’en retournerait chez lui. Il vivrait là-bas dans le monde du pays plat, au milieu d’hommes qui n’avaient aucune idée de la manière dont il fallait vivre, qui ne savaient rien du thermomètre, de l’art de s’empaqueter, du sac de fourrure, des trois promenades quotidiennes, de… il était difficile de dire, il était difficile d’énumérer tout ce dont ils ne savaient rien en bas, mais l’idée que Joachim, après avoir vécu en haut pendant plus d’un an et demi, devrait vivre parmi les ignorants, cette idée qui ne concernait que Joachim et qui ne le concernait, lui, Hans Castorp, que de très loin, et en quelque sorte à titre d’hypothèse, le troublait tellement qu’il ferma les yeux et fit de la main un geste de défense. « Impossible, impossible ! » murmura-t-il.
Dès lors que c’était impossible, continuerait-il donc de vivre ici, seul et sans Joachim ? Oui. Combien de temps ? Jusqu’à ce que Behrens le renvoyât comme guéri, et cela sérieusement, non pas comme aujourd’hui. Mais premièrement c’était là une date que l’on ne pouvait prévoir qu’en faisant, comme Joachim l’avait fait un jour, le geste de l’incalculable, et deuxièmement cette chose impossible deviendrait-elle dès lors plus possible ? Le contraire plutôt était vrai. Et il fallait en convenir loyalement ; une main lui était tendue, à présent que l’impossible n’était peut-être pas encore aussi impossible qu’il le deviendrait plus tard. Un soutien s’offrait à lui et un guide, grâce au départ en coup de tête de Joachim, pour le ramener au pays plat que, de lui-même, il risquait de ne jamais plus retrouver, de toute éternité. La pédagogie humaniste l’exhorterait instamment à saisir cette main et à accepter ce guide si la pédagogie humaniste apprenait cette occasion. Mais M. Settembrini n’était qu’un représentant de choses et de puissances intéressantes, qui toutefois n’étaient pas seules à exister, qui n’étaient pas absolues, et il en était de même de Joachim. Il était militaire, lui. Il partait presque à l’instant où Maroussia à la poitrine opulente allait revenir (tout le monde savait en effet qu’elle devait rentrer le 1er octobre), tandis qu’à lui, au civil Hans Castorp, le départ semblait, au fond et en bref, impossible parce qu’il devait attendre Clawdia Chauchat, du retour de laquelle on ne savait encore absolument rien. « Ce n’est pas ma manière de voir », avait dit Joachim lorsque Rhadamante lui avait parlé de désertion, ce qui, sans conteste, n’avait été à l’égard de Joachim que sottises et radotages du conseiller obnubilé. Mais pour lui, le civil, il en allait quand même autrement. Pour lui (oui, sans aucun doute, il en était ainsi !) et c’était pour dégager cette considération décisive du vague de ses sentiments, qu’il s’était étendu aujourd’hui dans ce froid humide. Pour lui c’eût été vraiment une désertion que de saisir l’occasion et de partir en coup de tête, ou presque en coup de tête, pour le pays plat, une désertion en présence des responsabilités qui lui étaient apparues tandis qu’il contemplait l’image de cet être supérieur nommé Homo Dei, une trahison à l’égard des devoirs de son « gouvernement », accablants et irritants, surpassant ses forces, mais enchanteurs et aventureux, auxquels il se vouait ici, dans sa loge et dans le vallon fleuri de bleu.
Il tira le thermomètre de sa bouche, aussi violemment qu’il l’avait fait un autre jour déjà, après s’être servi pour la première fois du gracieux instrument que l’infirmière en chef lui avait vendu et il le regarda avec la même avidité. Le mercure avait sensiblement monté, il marquait 37,8, presque 9.
Hans Castorp rejeta les couvertures, sauta sur pied, fit quelques pas rapides dans la chambre, jusqu’à la porte du couloir, et revint. Puis, de nouveau en position horizontale, il appela doucement Joachim et s’informa de sa température.
– Je ne la prends plus, répondit Joachim.
– Eh bien, j’en ai moi, du tempus, dit Hans Castorp mettant ce mot, à la suite de Mme Stoehr, au même genre qu’autobus. Sur quoi Joachim garda le silence, derrière sa paroi de verre.
Plus tard il ne dit rien non plus, ni ce jour, ni le suivant : il ne s’informa pas des projets du cousin et de ses décisions qui, étant donné la rapidité du délai, devaient se révéler d’elles-mêmes : par des actes ou par l’abstention de certains actes ; et ce fut de cette seconde manière qu’il les apprit. Il semblait avoir opté pour le quiétisme, d’après lequel agir c’est offenser Dieu qui s’en réserve seul le privilège. Quoi qu’il en fût, ces jours-ci, l’activité de Hans Castorp s’était réduite à une visite chez Behrens, à un entretien que Joachim connaissait et dont il était possible de calculer sur ses cinq doigts le cours et le résultat. Son cousin avait dû déclarer qu’il se permettait d’accorder plus de poids aux nombreuses exhortations anciennes du conseiller à attendre la guérison complète, pour n’être pas obligé de revenir, qu’à une parole inconsidérée, prononcée en une minute de mauvaise humeur ; il avait 37°8, il ne pouvait pas se considérer comme libéré en bonne forme, et s’il ne fallait pas interpréter la parole prononcée l’autre jour par le conseiller comme une relégation que lui qui parlait n’avait pas le sentiment d’avoir encourue, il avait décidé, après mûre réflexion et en désaccord conscient avec son cousin, il avait décidé de demeurer encore ici, et d’attendre sa désintoxication complète. Sur quoi le conseiller avait dû répondre : « Parfait » et « Sans rancune ! » et : cela, c’était parler raison, et : il avait tout de suite vu que Hans Castorp avait plus de talent pour la maladie que ce galopin et ce traîneur de sabre. Et ainsi de suite.
Tel devait avoir été le cours de la conversation d’après les conjectures approximatives de Joachim. Il ne dit donc rien, mais se borna à constater en silence que Hans Castorp ne se joignait pas à ses préparatifs de voyage. D’ailleurs, le bon Joachim était bien assez absorbé par ses propres soucis. Il ne pouvait vraiment pas s’occuper davantage du sort de son cousin. Une tempête agitait sa poitrine, on le pense bien. Heureux encore qu’il ne prît plus sa température et qu’il eût cassé son instrument en le laissant tomber, prétendait-il ; s’il l’avait prise, il aurait eu peut-être des surprises troublantes, surexcité, tantôt brûlant d’une ardeur sombre, tantôt pâle de joie et d’impatience comme il l’était. Il ne pouvait plus rester étendu ; toute la journée, Hans Castorp l’entendait aller et venir dans sa chambre. À toute heure, quatre fois par jour, cependant qu’au Berghof régnait la position horizontale. Un an et demi ! Et à présent descendre au pays plat, chez soi, vraiment au régiment, encore qu’avec une demi-permission ! Ce n’était pas une bagatelle, à aucun point de vue, Hans Castorp le sentait en entendant son cousin aller et venir sans repos. Il avait vécu ici dix-huit mois, parcouru le cercle complet de l’année, et puis encore une fois la moitié, s’était profondément accoutumé, attaché à cet ordre, à cette règle de vie inaltérable qu’il avait observée pendant sept fois soixante-dix jours, en toute saison, et voici qu’il rentrait chez lui, à l’étranger, chez les ignorants ! Quelles difficultés d’acclimatation devaient le menacer là-bas ! Et pouvait-on s’étonner que la grande agitation de Joachim ne fût pas seulement faite de joie, mais aussi d’angoisse, de la souffrance d’une séparation de choses si profondément habituelles ! Sans même parler de Maroussia.
Mais la joie l’emportait. Le cœur et la bouche du bon Joachim en débordaient. Il ne parlait que de lui-même, il se désintéressait de l’avenir de son cousin. Il disait combien tout serait neuf et frais, la vie, lui-même, le temps, chaque jour, chaque heure. Il aurait de nouveau un temps stable, de lentes et importantes années de jeunesse. Il parla de sa mère, tante par alliance de Hans Castorp, qui avait des yeux aussi doux et noirs que Joachim, de sa mère qu’il n’avait pas vue durant tout ce séjour à la montagne, parce que, l’attendant de mois en mois, de semestre en semestre, elle ne s’était jamais résolue à rendre visite à son fils. Il parlait avec un sourire enthousiaste du serment au drapeau qu’il allait bientôt prêter – c’était en présence du drapeau, à l’étendard lui-même que dans les circonstances les plus solennelles, on prêtait ce serment. « Allons donc ! dit Hans Castorp, sérieusement ? À une hampe de bois ? Au morceau de tissu ? » Oui, en effet ! Et, dans l’artillerie, à la pièce, en manière de symbole. « En voilà des mœurs romantiques, observa le civil, sentimentales et fanatiques, pourrait-on dire. » Sur quoi Joachim, fier et heureux, hocha la tête avec approbation.
Il s’absorbait dans les préparatifs : il régla sa dernière note à l’administration et commença à faire ses bagages dès la veille de la date qu’il s’était fixée lui-même. Il emballa les vêtements d’été et d’hiver et fit coudre par le portier d’étage le sac de fourrure et les couvertures en poil de chameau dans de la toile de sac : peut-être pourrait-il s’en servir aux grandes manœuvres. Il commença à faire ses adieux. Il fit des visites d’adieu à Naphta et à Settembrini, – seul, car son cousin ne se joignit pas à lui et ne s’informa pas davantage des appréciations que Settembrini avait formulées sur le départ prochain de Joachim et sur le fait qu’il n’était pas question du départ de Hans Castorp. Qu’il eût dit : « tiens, tiens ! » ou : « pas possible ! » ou les deux à la fois, ou : « poveretto », peu lui importait.
Puis vint l’avant-veille du départ, le jour où Joachim s’acquitta pour la dernière fois de tout, de chaque cure, de chaque promenade, et où il prit congé des médecins et de l’infirmière en chef. Et le jour lui-même arriva : les yeux brûlants et les mains froides, Joachim vint au petit déjeuner, car il n’avait pas fermé l’œil de la nuit, il mangea du reste à peine et lorsque la naine annonça que les bagages étaient chargés, il sauta de sa chaise pour prendre congé de ses compagnons de table. Mme Stoehr, en lui disant adieu, versa des larmes, les larmes faciles et sans amertume de l’ignorante, mais derrière le dos de Joachim, par un signe de tête à l’institutrice, et en balançant avec une grimace sa main aux doigts écartés, elle exprima par un jeu de physionomie des plus vulgaires ses doutes sur la légitimité du départ et sur les chances de salut de Joachim. Hans Castorp la vit, qui vidait sa tasse debout pour suivre incontinent son cousin. Il fallait encore distribuer des pourboires et répondre dans le vestibule au compliment officiel du représentant de l’administration. Comme toujours, des pensionnaires étaient présents pour assister au départ : Mme Iltis, avec son « stérilet », Mlle Lévi au teint d’ivoire, Popoff, le dépravé, avec sa fiancée. Ils firent des signes avec leurs mouchoirs lorsque la voiture, freinée à la roue de derrière, dévala la rampe. On avait offert des roses à Joachim. Il était coiffé d’un chapeau. Hans Castorp, pas.
La matinée était splendide, c’était la première journée de soleil après tant de mauvais temps. Le Schiahorn, les Tours Vertes, la cime du Dorfberg se dessinaient, repères inchangés, sur l’azur, et les yeux de Joachim reposaient sur eux. Presque dommage, dit Hans Castorp, que le temps soit devenu si beau justement pour le départ. Il y avait de la méchanceté là-dedans et une impression finale assez réconfortante facilitait la séparation. Sur quoi Joachim observa qu’il n’avait nul besoin qu’elle lui fût facilitée, et que c’était là un temps parfait pour faire son instruction, il en aurait aussi bien besoin en bas. Ils ne parlèrent plus guère. Il est vrai qu’il n’y avait plus grand’chose à dire, vu les circonstances. Et, de plus, le portier boiteux était assis devant eux sur le siège, à côté du cocher.
Haut perchés, secoués sur les coussins durs du cabriolet, ils avaient franchi le cours d’eau, la voie étroite, et suivaient la route irrégulièrement bordée de maisons et parallèle aux rails, puis ils s’arrêtèrent sur la place pierreuse devant la gare de Dorf, qui n’était guère qu’une sorte de hangar. Hans Castorp reconnut tout avec effroi. Depuis son arrivée, voici treize mois, à la nuit tombante, il n’avait pas revu la gare. « Mais c’est ici que je suis arrivé » dit-il, fort inutilement, et Joachim répondit simplement : « Oui, c’est ici », et il paya le cocher.
L’actif boiteux s’occupa de tout, du billet, des bagages. Ils étaient debout l’un près de l’autre sur le quai, près du train en miniature, à côté du petit compartiment capitonné de gris, où Joachim avait réservé sa place par son manteau, son plaid roulé et ses roses. « Eh bien, va donc prêter ton serment romantique ! » dit Hans Castorp, et Joachim répondit : « On n’y manquera pas ! » Quoi de plus ? Ils se chargèrent l’un l’autre des dernières salutations, pour ceux d’en bas, pour ceux d’en haut. Puis Hans Castorp ne fit plus que tracer avec sa canne des dessins sur l’asphalte. Lorsqu’on cria : « En voiture ! », il sursauta, regarda Joachim, et celui-ci le regarda. Ils se donnèrent la main, Hans Castorp eut un sourire vague ; les yeux de l’autre étaient graves et le regardaient avec une insistance triste. « Hans ! » dit-il. Grand Dieu ! y avait-il jamais eu au monde chose aussi pénible ? Il appelait Hans Castorp par son prénom. Il ne lui disait pas « Toi » ou : « Dis donc », comme ils avaient toujours fait, mais voici que, rompant avec toutes leurs habitudes de raideur et de réserve, il l’appelait avec une exubérance troublante par son prénom ! « Hans ! » disait-il, et avec une appréhension pressante il serrait la main de son cousin, qui ne pouvait pas ne pas se rendre compte que la nuque de Joachim, énervé par l’insomnie et fiévreux de partir, tremblait comme il lui arrivait à lui lorsqu’il « gouvernait », « Hans, dit-il d’un ton pressant, suis-moi bientôt ! » Puis il sauta sur le marchepied. La portière se ferma, il y eut un coup de sifflet, les wagons s’entre-heurtèrent, la petite locomotive tira, le train partit. Par la portière, le voyageur agitait son chapeau ; l’autre, resté en arrière, agitait la main. Seul, le cœur remué, il demeura encore un long moment. Puis il remonta lentement le chemin par lequel Joachim, voici longtemps, l’avait conduit au Berghof.
ASSAUT REPOUSSÉ
La roue tournait. L’aiguille avançait. L’orchis et l’achillée avaient achevé leur fleuraison, l’œillet sauvage, lui aussi. Les étoiles, d’un bleu si profond, de la gentiane, le colchique pâle et vénéneux apparaissaient de nouveau dans l’herbe humide, et au-dessus des forêts s’allumait une lueur rougeâtre. L’équinoxe d’automne était passé, la Toussaint était en vue, et pour les consommateurs de temps les plus exercés approchaient déjà l’Avent, la journée la plus brève, et la fête de Noël. Mais de belles journées d’octobre se suivaient encore, des journées de l’espèce du jour où les cousins avaient vu les tableaux à l’huile du conseiller.
Depuis le départ de Joachim, Hans Castorp n’était plus assis à la table de la Stoehr, à celle que le Dr Blumenkohl avait quittée pour mourir et où Maroussia étouffait autrefois dans son mouchoir parfumé à l’orange une gaieté sans raison. De nouveaux pensionnaires étaient assis là, absolument inconnus. Mais notre ami qui avait accompli le deuxième mois de sa deuxième année, s’était vu attribuer par l’administration une nouvelle place, à une table voisine, placée en travers de l’autre, plus près de la porte de gauche de la véranda, entre son ancienne table et la table des Russes bien, bref, à la table de Settembrini. Oui, c’est à l’ancienne place de l’humaniste que Hans Castorp était maintenant assis, de nouveau à l’extrémité de la table, en face de la place du médecin, laquelle, à chacune des sept tables, restait réservée au conseiller et à son assistant.
À ce haut bout de la table, à gauche de la place d’honneur du médecin, un Mexicain bossu, le photographe amateur, était assis sur plusieurs coussins. Son expression était celle d’un sourd, par suite de son isolement linguistique, et à côté de lui était placée la vieille demoiselle transylvanienne qui, ainsi que Settembrini l’avait déjà déploré, accaparait tout le monde par des propos sur son beau-frère, bien que personne ne sût ni ne voulût rien savoir de cet individu. Une petite canne au pommeau d’argent de Toula, posée en travers, derrière sa nuque, canne dont elle se servait également dans ses promenades de service, on la voyait à certaines heures de la journée bomber sa poitrine plate, le long de la balustrade de son balcon, par des exercices respiratoires. Un Tchèque était assis en face d’elle, que l’on appelait M. Wenzel, parce que personne ne savait prononcer son nom de famille. M. Settembrini en son temps s’était parfois efforcé de prononcer la suite variée de consonnes dont se composait ce nom, – certes pas pour de bon, mais pour faire gaiement la preuve de son impuissance distinguée de Latin devant ce fouillis sauvage de sons. Bien qu’il fût gras comme une marmotte et qu’il se distinguât par un appétit remarquable même chez les gens d’ici, le Tchèque annonçait depuis quatre ans qu’il allait mourir. Pendant la réunion du soir il jouait parfois sur une mandoline décorée de rubans les chansons de son pays et parlait de ses plantations de betteraves à sucre où travaillaient de jolies filles. Dans le voisinage plus proche de Hans Castorp venaient ensuite, des deux côtés de la table, les époux Magnus, brasseurs à Halle. Une atmosphère de mélancolie enveloppait ce couple, parce que tous deux perdaient des substances dont l’assimilation est essentielle, M. Magnus faisait du sucre, Mme Magnus, de l’albumine. La pâle Mme Magnus en particulier semblait n’avoir pas le moindre espoir, une vacuité de l’esprit se dégageait d’elle comme une haleine de cave, et presque plus expressément encore que l’inculte Mme Stoehr, elle représentait cette synthèse de la maladie et de la bêtise qui avait moralement choqué Hans Castorp, blâmé pour cela par M. Settembrini. M. Magnus était d’un esprit plus éveillé et plus volubile, encore qu’il ne le fût que de la manière qui avait excité l’impatience littéraire de Settembrini. De plus, il était coléreux et se disputait souvent avec M. Wenzel sur des sujets politiques ou autres. Car les aspirations nationales du Bohémien l’irritaient, et le Tchèque, par surcroît, se proclamait partisan de l’antialcoolisme et jugeait avec une sévérité de rigoriste la profession du brasseur, tandis que celui-ci, la tête rouge, défendait les propriétés incontestablement hygiéniques de la boisson à laquelle ses intérêts étaient si intimement liés. En de telles circonstances M. Settembrini était intervenu autrefois avec un humour conciliant. Mais Hans Castorp, à sa place, se sentait moins adroit et ne pouvait revendiquer assez d’autorité pour le remplacer.
Il n’avait de relations personnelles qu’avec deux de ses voisins de table : A. K. Ferge, de Pétersbourg, son voisin de gauche, était l’un, le brave souffre-douleurs qui, sous la touffe de sa moustache rouge brun parlait de la fabrication des caoutchoucs et de contrées lointaines, du cercle polaire, de l’hiver éternel au Cap Nord, et qui faisait parfois une petite promenade en compagnie de Hans Castorp. Mais l’autre, qui se joignait à eux en tiers aussi souvent que possible, et qui avait sa place au bout supérieur de la table, à côté du bossu mexicain, était le Mannheimois au cheveu rare et aux dents gâtées nommé Wehsal, Ferdinand Wehsal, commerçant de son métier, de qui les yeux avaient toujours été suspendus avec un désir si trouble à la gracieuse personne de Mme Chauchat et qui, depuis Carnaval, recherchait l’amitié de Hans Castorp.
Il le faisait avec ténacité et humilité, avec un dévouement servile, qui avait pour l’intéressé quelque chose de répugnant et d’effrayant parce qu’il en comprenait le sens ambigu, mais auxquels il s’efforçait de répondre d’une manière humaine. Le regard calme (car il savait que le moindre froncement de sourcils suffisait à effrayer le malheureux qui reculait et se faisait petit), il supportait les manières serviles de Wehsal qui saisissait chaque occasion de s’incliner devant lui et de lui faire des grâces, tolérait même que celui-ci portât parfois en promenade son pardessus, – il le portait sur le bras avec une certaine ferveur – supportait enfin la conversation du Mannheimois dont les propos étaient tristes. Wehsal se plaisait à poser des questions comme celle de savoir s’il était raisonnable de déclarer son amour à une femme que l’on aimait, mais qui ne voulait rien entendre de vous. « La déclaration sans espoir, qu’en pensaient ces Messieurs ? » Lui, pour sa part, en faisait le plus grand cas, il affirmait qu’une félicité indicible y était liée. Si, en effet, l’acte de l’aveu éveillait de la répugnance et comportait beaucoup d’humiliation, il vous rapprochait quand même pour un moment de l’objet de votre amour, il introduisait celui-ci dans la confidence, dans l’élément de votre propre passion, et encore que tout fût terminé, la perte éternelle n’était pas payée trop cher par le bonheur désespéré d’un instant ; car l’aveu est une violence faite, et plus est grande la répugnance qu’on lui oppose, plus il procure de jouissance. Ici une ombre passa sur le visage de Hans Castorp, qui fit reculer Wehsal ; ce nuage, à la vérité, tenait plutôt à la présence du bon Ferge auquel, comme il le soulignait souvent, tous les objets élevés et difficiles étaient absolument étrangers, qu’à la pruderie et à l’austérité de notre héros. Comme nous nous efforçons toujours de ne le montrer ni pire ni meilleur qu’il n’est, nous tenons à préciser que le pauvre Wehsal insista un soir en tête à tête avec lui et en termes discrets pour que Hans Castorp lui confiât quelques détails des événements et des expériences de certaine nuit de Carnaval, que Hans Castorp donna suite à cette prière avec une tranquille bienveillance sans que, le lecteur peut nous en croire, ce dialogue à voix basse eût rien comporté de libertin ni de vil. Néanmoins, nous avons des raisons de le laisser de côté et de nous taire devant nos lecteurs, et nous nous bornons à ajouter que Wehsal, à partir de ce jour, porta le pardessus de l’aimable Hans Castorp avec un dévouement redoublé.
Tenons-nous-en là, en ce qui concerne les nouveaux compagnons de table de Hans. La place à sa droite était libre, elle n’avait été occupée que passagèrement, pendant quelques jours, par un visiteur tel qu’il l’avait été lui-même, par un parent, par un invité et un messager du pays plat, comme on pouvait le dire, en un mot, par l’oncle de Hans, James Tienappel.
C’était une véritable aventure qu’un représentant et un envoyé de son pays fût tout à coup assis à côté de lui, portant encore dans le tissu de son costume anglais l’atmosphère de l’ancien, du révolu, de la vie passée, d’un monde extérieur profondément enfoui. Mais les choses avaient dû en arriver là. Depuis longtemps, Hans Castorp avait compté en silence sur une telle offensive du pays plat et il avait même très justement prévu quelle personne serait chargée de cette reconnaissance, ce qui n’avait pas été très difficile à prévoir, car Peter le navigateur n’entrait guère en ligne de compte, et il était établi que pour le grand-oncle Tienappel lui-même dix chevaux ne suffiraient pas à le traîner en ces contrées dont la pression atmosphérique lui inspirait toutes les craintes. Non ce serait James qui serait chargé de s’enquérir de l’absent ; Hans Castorp l’avait même attendu plus tôt. Mais depuis que Joachim était rentré seul et qu’il avait dû rendre des comptes dans le cercle de la famille, le moment de l’attaque était venu, et Hans Castorp ne manifesta donc pas la moindre surprise lorsque, tout juste quatorze jours après le départ de Joachim, le concierge lui remit un télégramme qu’il ouvrit sans se douter de rien et qui contenait la nouvelle de l’arrivée toute prochaine de James Tienappel. Celui-ci avait affaire en Suisse et s’était décidé par la même occasion à tenter une petite excursion jusqu’à l’altitude de Hans. Il annonçait son arrivée pour le surlendemain.
« Bon », pensa Hans Castorp. « Parfait », se dit-il. Et il ajouta même intérieurement quelque chose comme : « Je t’en prie ! »
« Si tu te doutais ! » dit-il en pensant à l’arrivant. Bref, il accueillit la nouvelle avec un grand calme, la transmit d’ailleurs au docteur Behrens et à l’administration, fit réserver une chambre, – celle de Joachim était encore disponible, – et le surlendemain, vers l’heure à laquelle lui-même était arrivé, c’est-à-dire vers huit heures du soir (il faisait déjà nuit), il partit dans le même cabriolet dans lequel il avait accompagné Joachim pour la gare de Dorf, afin de chercher le messager du pays plat qui venait voir où en était la situation.
Le teint rubicond, sans chapeau, en veston, il se tenait sur le quai, lorsque le train entra en gare, devant la portière de son parent, qu’il invita à descendre. Le consul Tienappel – James était vice-consul, et suppléait aussi très honorablement le vieux dans ses fonctions officielles, – frileusement enveloppé dans son pardessus d’hiver (en effet, la soirée d’octobre était très fraîche, et il s’en fallait de peu que l’on parlât d’un temps clair de gel, même vers le matin il allait sûrement geler…) descendit de son compartiment, se montra joyeusement surpris et le manifesta sous les formes un peu minces et très civilisées de l’Allemand du Nord-Ouest, salua son neveu en insistant sur la satisfaction qu’il éprouvait à lui trouver si bonne mine, fut dispensé par le portier boiteux du souci de ses bagages et escalada avec Hans Castorp le siège haut et dur du véhicule. Sous un ciel plein d’étoiles ils se mirent en route, et Hans Castorp, la tête rejetée en arrière, l’index en l’air, commentait pour son oncle-cousin les sphères célestes, décrivait par la parole et le geste telle ou telle constellation scintillante, et appelait les planètes par leurs noms, tandis que l’autre, plus attentif à la personne de son compagnon qu’à l’univers stellaire, se disait à part soi que tout cela était malgré tout bien possible et qu’il n’était pas nécessairement fou de parler maintenant et si vite des étoiles, alors que l’on aurait pu s’entretenir de tant d’autres sujets plus urgents. Depuis quand connaissait-il donc si bien ces sphères lointaines ? demanda-t-il à Hans Castorp ; sur quoi celui-ci répondit qu’il s’était acquis ce savoir pendant les soirées de sa cure de repos, sur le balcon, au printemps, en été, en automne et en hiver. – Comment, la nuit, on était étendu sur le balcon ? – Eh ! oui. Et le consul non plus n’y manquerait pas. Il n’aurait pas d’autre ressource.
« Certainement, bien entendu ! » dit James Tienappel, avec amabilité, et il se sentit un peu intimidé. Son frère de lait parlait avec un calme uniforme. Sans chapeau, sans pardessus, il se tenait là dans la fraîcheur presque glacée de ce soir d’automne. « Tu n’as donc pas du tout froid ? » lui demanda James, car lui-même tremblait sous le drap épais de son manteau, et son langage avait à la fois quelque chose de précipité et de paralysé qui trahissait que ses dents avaient tendance à claquer. « Nous n’avons pas froid ici », répondit Hans Castorp, tranquille et bref.
Le consul n’en finissait pas de le regarder en dessous. Hans Castorp ne s’informa ni des parents, ni des amis de là-bas. Il accueillit en remerciant avec calme les salutations que James lui transmit, même celles de Joachim qui était déjà au régiment et qui rayonnait de bonheur et de fierté. Il ne s’informa pas autrement des événements du pays. Inquiété par il ne savait quoi, sans qu’il eût pu dire si cela émanait de son neveu, ou si cela tenait à son propre état physique, James regardait autour de lui, sans distinguer grand’chose du paysage de la haute vallée, et il aspira profondément l’air, qu’il déclara excellent tout en l’expirant. Certainement, répondit l’autre, ce n’était pas pour rien qu’il était aussi célèbre. Cet air avait des vertus puissantes. Bien qu’il accélérât la combustion générale, le corps y assimilait de l’albumine. Cet air était capable de guérir les maladies que tout homme portait en soi à l’état latent, mais il commençait par favoriser sensiblement leur éclosion, et, par une impulsion organique générale, il en provoquait en quelque sorte la joyeuse explosion. – « Comment cela, joyeuse ? » Mais certainement ! N’avait-il pas remarqué que l’explosion d’une maladie avait quelque chose de plaisant, qu’elle constituait en quelque sorte une fête du corps ? – « Oui, bien entendu », se hâta de répondre l’oncle, dont la mâchoire inférieure s’affaissait, et il annonça qu’il pourrait rester huit jours, c’est-à-dire une semaine ; sept jours par conséquent, peut-être six seulement. Comme il constatait que, grâce à un séjour qui s’était du reste prolongé au delà de toute attente, Hans Castorp s’était parfaitement et remarquablement rétabli, il supposait que son neveu se joindrait à lui et rentrerait en même temps.
– Eh ! eh ! comme tu y vas, dit Hans Castorp.
L’oncle James parlait absolument comme des gens d’en bas. Il n’avait qu’à regarder un peu autour de lui, qu’à s’acclimater un peu, et ses idées changeraient d’elles-mêmes. Il s’agissait d’obtenir une guérison définitive. Le définitif ; c’était ce qui importait, et récemment encore, Behrens lui avait administré six mois. Sur ce, l’oncle l’appela : « Mon petit », et lui demanda s’il était fou. « Tu es donc complètement marteau ? » demanda-t-il. Voici que ce séjour de vacances avait duré une année et quart, et il envisageait encore une demi-année ? Au nom de Dieu Tout-puissant, avait-on donc tout ce temps devant soi ? – Mais Hans Castorp rit tranquillement et brièvement, la tête levée vers les étoiles. Oui, le temps ! Sur ce point justement, sur le temps humain James devrait commencer par rectifier les conceptions qu’il avait apportées avec lui, avant d’avoir droit à la parole. Dans l’intérêt de Hans, il dirait dès demain un mot sérieux au docteur, promit Tienappel. « Fais-le, dit Hans Castorp. Il te plaira. C’est un caractère intéressant, à la fois énergique et mélancolique. » Puis il désigna les lumières du sanatorium Schatzalp et parla incidemment des cadavres que l’on transportait par la piste de bobsleigh.
Ces Messieurs dînèrent ensemble au restaurant du Berghof après que Hans Castorp eût conduit son hôte dans la chambre de Joachim pour qu’il pût faire un bout de toilette. La chambre avait été désinfectée à l’H2CO, dit Hans Castorp, aussi sérieusement que si, au lieu d’un départ en coup de tête, il y avait eu non un exodus, mais un exitus. Et comme l’oncle s’informait du sens de cette expression : « Jargon, dit le neveu, expression locale, dit-il. Joachim a déserté, il a déserté pour rejoindre le drapeau, ces choses-là existent. Mais dépêche, pour que tu puisses encore manger chaud. » Et ils prirent donc place dans le restaurant confortable et chauffé, à une table surélevée. La naine les servit avec empressement et James fit venir une bouteille de bourgogne qui fut servie dans un panier. Ils entrechoquèrent leurs verres et la douce ardeur du vin les pénétra. Le cadet parla de la vie d’ici, dans la suite des saisons, de certains événements de la salle à manger, du pneumothorax, dont il expliqua le processus en citant le cas du bon Ferge, et en s’étendant sur la nature mauvaise du choc à la plèvre, sans omettre les trois syncopes différentes dans lesquelles M. Ferge prétendait être tombé, l’hallucination de l’odorat qui dans son choc avait joué un rôle, et le rire dont il avait éclaté en s’évanouissant. Il faisait tous les frais de la conversation. James mangea et but beaucoup, comme il en avait l’habitude, avec un appétit que le changement d’air et le voyage avaient encore aiguisé. Néanmoins, il s’interrompait parfois, restait assis, la bouche pleine, en oubliant de mâcher, le couteau et la fourchette posés en angle obtus sur son assiette, et considérait Hans Castorp, sans se détourner, apparemment sans s’en rendre compte, et sans que celui-ci parût le remarquer. Des veines gonflées se dessinaient sur les tempes du consul Tienappel, couvertes de minces cheveux blonds.
Il ne fut pas question des événements de chez eux, ni de choses personnelles et familiales, ni de la ville, ni des affaires, ni de la maison Tonder et Wilms : chantier, fabrique de machines et forge qui attendaient toujours l’entrée du jeune stagiaire, ce qui, naturellement, était si loin d’être son unique souci que l’on pouvait se demander si même elle l’attendait encore. James Tienappel avait, sans doute, fait allusion à tous ces sujets durant leur course en voiture et plus tard encore, mais ils avaient été écartés et gisaient morts, après s’être heurtés à l’indifférence tranquille, résolue et naturelle de Hans Castorp, à un quelque chose en lui d’intangible et de distant, qui faisait penser à son insensibilité à l’égard de la fraîcheur de la soirée d’automne et à cette parole : « Nous n’avons pas froid ici. » Et c’était pourquoi, peut-être, son oncle, parfois, le considérait si fixement. Il fut question aussi de la supérieure, des médecins, et des conférences du docteur Krokovski. Il se trouvait que James pouvait assister à l’une d’entre elles s’il restait huit jours. Qui avait dit au neveu que l’oncle serait disposé à assister à la conférence ? Personne. Mais il tenait pour acquis, avec une assurance si placide, que c’était chose entendue, que la seule pensée de ne pas y assister dut forcément apparaître à l’autre comme une impossibilité, et que l’oncle s’efforça d’écarter tout soupçon à ce sujet par un : « Certainement, bien entendu ! » empressé. Tel était l’effet de cette puissance confusément perçue ! mais impérieuse qui inclinait inconsciemment M. Tienappel à regarder à ce moment son neveu, la bouche ouverte, car la voie respiratoire du nez s’était obstruée, bien que le consul ne se sût pas enrhumé. Il écoutait son parent parler de la maladie qui constituait ici l’intérêt professionnel de tous, et des dispositions que l’on pouvait avoir pour elle. Il fut mis au courant du propre-cas de Hans Castorp, sans gravité, mais lent à guérir, à l’effet que produisaient les bacilles sur les cellules des conduits respiratoires, sur les alvéoles du poumon, de la formation de tubercules et de la sécrétion des toxines, de la décomposition des cellules et de la caséation au sujet de laquelle la question était de savoir si elle s’arrêterait à une pétrification calcaire et par une cicatrisation conjonctive ou si elle se développerait en foyers plus étendus, si elle creuserait des cavernes de plus en plus profondes et si elle détruirait l’organe. Il entendit parler de la forme furieusement accélérée et galopante de ce processus qui en quelques mois, voire en quelques semaines, conduisait à l’exitus, entendit parler de la pneumotomie, opération que le conseiller exécutait d’une façon magistrale, de la résection du poumon que l’on pratiquerait demain ou prochainement sur une grande malade nouvellement arrivée : une Écossaise autrefois charmante qui avait été atteinte de la gangraena pulmonum, de la gangrène pulmonaire, de sorte qu’une pourriture d’un noir verdâtre l’envahissait et qu’elle respirait toute la journée de l’acide phénique vaporisé, pour ne pas perdre la raison par dégoût d’elle-même – et tout à coup il arriva que le consul, sans s’y attendre et à sa plus grande confusion éclata de rire. Il partit à pouffer, se reprit et se domina presque avec effroi, toussa et s’efforça de dissimuler de toute manière cette velléité absurde, rassuré, en même temps qu’inquiété à nouveau en constatant que Hans Castorp ne s’occupait pas le moins du monde d’un incident qui ne pouvait pas lui avoir échappé, mais le négligeait avec une inattention qui n’était ni due au tact, ni à des égards de politesse, mais qui semblait être de l’indifférence pure, une tolérance déterminée par une insensibilité inquiétante comme si, depuis longtemps, il avait désappris l’étonnement en présence de tels incidents. Mais, soit que le consul voulût prêter après coup à son accès d’hilarité une apparence de raison et de justification, soit à quelque autre propos, il entama tout à coup une conversation, « entre hommes », et, les veines des tempes gonflées, commença à parler d’une certaine chanteuse de cabaret, une vraie enragée, qui faisait justement fureur dans le quartier Saint-Paul, et dont les charmes et le tempérament qu’il dépeignit à son cousin tenaient en haleine le monde masculin de la république hambourgeoise. Sa langue s’empâtait, durant ces histoires, mais il n’avait pas besoin de s’en inquiéter, car la tolérance impassible de son voisin s’étendait apparemment à ce phénomène aussi. Cependant, peu à peu, il finit par sentir si nettement l’immense fatigue du voyage, que, vers dix heures et demie, il proposa de monter et qu’à part soi, il ne fut que médiocrement satisfait de rencontrer encore dans le hall le docteur Krokovski de qui il avait été question à plusieurs reprises, qui avait lu le journal à la porte d’un des salons et à qui son neveu le présenta. En réponse aux paroles énergiques et alertes que le docteur lui adressa, le consul ne sut presque répondre que : « Certainement, bien entendu ! » et il se sentit heureux lorsque Hans Castorp, ayant annoncé qu’il viendrait le prendre le lendemain matin à 8 heures pour le petit déjeuner, eût quitté par le balcon la chambre désinfectée de Joachim, pour la sienne propre, et qu’avec son habituel cigare du soir, il put se laisser tomber dans le lit du déserteur. Il s’en fallut de peu qu’il allumât encore un incendie, car à deux reprises il s’endormit, son cigare allumé entre les lèvres.
James Tienappel, que Hans Castorp appelait tantôt « oncle James », tantôt « James » tout court, était un monsieur haut sur jambes, d’une quarantaine d’années, vêtu de tissu anglais et d’un linge d’une fraîcheur de pétales, avec des cheveux clairsemés d’un jaune canari, des yeux bleus placés l’un très près de l’autre, une moustache couleur paille, taillée et en partie rasée, et des mains parfaitement soignées. Époux et père depuis quelques années, sans qu’il eût dû quitter pour cela la villa spacieuse du chemin de Harvestehude, marié à une jeune fille de son monde qui était aussi civilisée et fine que lui, qui parlait le même langage léger, rapide et d’une politesse aussi aiguisée que lui-même, il était là-bas un homme d’affaires très énergique, circonspect et froidement réaliste, malgré toute son élégance ; mais dans un milieu ou d’autres mœurs régnaient, en voyage, par exemple en Allemagne du Sud, son caractère prenait quelque chose de prévenant et de précipité, une complaisance polie et empressée à se renier soi-même qui ne témoignait de rien moins que d’un manque de foi en sa propre culture, mais plutôt de la conscience qu’il avait de ses limites ainsi que du désir qu’il éprouvait de dissimuler son particularisme aristocratique et de ne rien laisser paraître de sa surprise, même au milieu de formes d’existence qu’il trouvait incroyables. « Naturellement, certainement, bien entendu », s’empressait-il de dire, pour que personne ne s’avisât de penser qu’il était fin, mais borné. Venu ici avec une mission, il est vrai, précise et concrète, à savoir avec l’intention et la charge de redresser énergiquement la situation, de « dégeler » son jeune parent attardé, comme il s’exprimait lui-même intérieurement, et de le ramener au bercail, il avait quand même conscience d’opérer sur un terrain étranger ; et, dès le premier instant, il avait senti qu’un monde et une sphère particuliers, avec ses usages établis, l’accueillaient ici, qui non seulement ne cédaient pas devant sa propre assurance, mais qui le dominaient à tel point que son énergie d’homme d’affaires entrait immédiatement en conflit avec sa bonne éducation, en un conflit des plus graves, car dans cette sphère nouvelle une force pesait sur lui qui véritablement l’oppressait.
C’est là justement ce que Hans Castorp avait prévu lorsqu’il avait intérieurement répondu au télégramme du consul par un : « Je t’en prie », mais il ne faut pas croire qu’il eût consciemment tiré parti contre son oncle de la force de résistance du monde qui l’entourait. Pour en agir ainsi, il s’était depuis trop longtemps fondu dans ce milieu, et ce ne fut pas lui qui se servît de cette force contre l’agresseur, mais le contraire eut lieu, de sorte que tout s’accomplit avec la simplicité la plus naturelle, à partir de l’instant où un premier pressentiment de la vanité de son entreprise émanant de la personne de son neveu eût vaguement touché le consul, jusqu’à l’issue de l’aventure, que Hans Castorp ne put, il est vrai, s’empêcher d’accompagner d’un sourire mélancolique.
Le premier matin, après le petit déjeuner, au cours duquel l’habitué avait présenté le nouveau venu à sa table, Tienappel apprit de la bouche du docteur Behrens qui, grand et haut en couleur, suivi de son assistant pâle, était entré dans la salle, en ramant des mains, pour la parcourir avec son « Bien reposé ? » de pure rhétorique matinale, il apprit, disions-nous, non seulement que ç’avait été une excellente idée à lui de venir tenir un peu compagnie à son neveu solitaire, mais encore qu’il avait bien fait dans son intérêt personnel parce que, de toute évidence il était totalement anémique. – Anémique, lui, Tienappel ? – Allons donc, et comment ! dit Behrens, et de l’index il abaissa la paupière inférieure du consul. « Au plus haut degré ! » dit-il. Monsieur l’oncle se montrerait tout à fait avisé en s’installant confortablement pour quelques semaines, de tout son long, sur son balcon et en prenant à tous points de vue son neveu pour exemple. Dans son état le plus malin était de se comporter comme si l’on était atteint d’une légère tuberculosis pulmonum, qui d’ailleurs existait chez tout le monde. « Certainement, bien entendu ! » dit vite le consul et il regarda encore un moment la bouche ouverte et avec un empressement poli le docteur qui s’éloignait, la nuque saillante, avec des mouvements de nageoires, cependant que son neveu restait auprès de lui, paisible et blasé. Puis ils firent la promenade prescrite jusqu’au banc du ruisseau, et ensuite James Tienappel prit sa première heure de repos, guidé par Hans Castorp qui, en sus du plaid dont l’oncle était muni, lui prêta une de ses couvertures en poil de chameau – lui-même, en raison de ce beau temps d’automne, avait assez d’une seule couverture – et en lui enseignant fidèlement, mouvement par mouvement, l’art traditionnel de s’enrouler. Même après que le consul fut déjà soigneusement enroulé et lissé en momie, il défit encore une fois le tout, pour lui faire répéter de son propre chef toute la procédure, le professeur se bornant à corriger les erreurs, et il lui enseigna en outre à fixer l’ombrelle de toile à la chaise longue et à l’orienter par rapport au soleil.
Le consul faisait des plaisanteries. L’esprit du pays plat était encore fort en lui, et il se moquait de tout ce qu’il apprenait, de même qu’il s’était moqué de la promenade réglementaire après le petit déjeuner. Mais, lorsqu’il vit le sourire placide et incompréhensif par lequel son neveu accueillait ces plaisanteries, sourire où se peignait toute l’assurance close de cette sphère morale particulière, il eut peur, il eut peur pour son énergie d’homme d’affaires, et décida de provoquer le plus tôt possible la conversation décisive avec le conseiller sur le cas de son neveu, dès l’après-midi même, tant qu’il pourrait encore la mener à bien avec les forces et l’esprit apportés d’en bas. Car il sentait que ceux-ci fondaient, que l’esprit du lieu concluait avec sa bonne éducation une alliance dangereuse contre lui.
Il sentait encore que le docteur Behrens lui avait conseillé fort inutilement de se soumettre à cause de son anémie aux usages des malades : cela allait de soi, on ne pouvait, semblait-il, imaginer aucune possibilité différente, et un homme bien élevé comme lui ne pouvait dès le début discerner dans quelle mesure le calme et l’assurance imperturbables de Hans Castorp créaient seulement cette apparence, ou dans quelle mesure cette impossibilité existait réellement en soi. Rien ne pouvait être plus naturel que de faire suivre la première cure de repos du deuxième déjeuner plus copieux, duquel la promenade jusqu’à Platz découlait de toute évidence, après quoi Hans Castorp emballait de nouveau son oncle. Il l’emballait, c’était le mot. Et au soleil d’automne, sur une chaise-longue dont le confort était absolument incontestable, voire digne d’être célébré, il le laissait étendu tel que lui-même était étendu, jusqu’à ce que la vibration du gong invitât à un déjeuner en commun qui fut de premier ordre, et tellement copieux que la cure générale qui suivait en devenait moins une obligation extérieure qu’une nécessité intime à quoi on se pliait par conviction personnelle. Cela continua ainsi jusqu’au formidable souper et jusqu’à la réunion du soir dans le salon autour des instruments optiques. Il n’y avait absolument rien à objecter à un emploi du temps qui s’imposait avec une logique si persuasive, et qui n’aurait offert aucune prise aux objections quand même les facultés critiques du consul n’eussent pas été diminuées par un état qu’il ne voulait pas précisément appeler un malaise, mais qui se composait de fatigue et d’excitation combinées avec des impressions de chaleur et de froid.
Pour provoquer l’entretien avec le conseiller que James Tienappel désirait avec impatience, on avait emprunté la voie hiérarchique. Hans Castorp avait adressé la demande au baigneur, et celui-ci l’avait transmise à la supérieure, dont le consul Tienappel fit la connaissance singulière dans la circonstance suivante : elle parut sur son balcon où elle le trouva étendu et où, par l’étrangeté de sa conduite, elle mit à une lourde épreuve la politesse du consul, gisant sans défense sous ses couvertures enroulées.
Sa Seigneurie, apprit-il, était invitée à bien vouloir patienter quelques jours, le conseiller était occupé : opérations, consultations générales… L’humanité souffrante passait avant, d’après les principes chrétiens, et comme il était supposé bien portant, il fallait bien qu’il s’habituât à n’être pas ici le n° 1, mais à rester à son rang et à attendre son tour. Autre chose, s’il comptait solliciter une consultation, ce qui ne lui paraîtrait pas, à elle, Adriatica, autrement surprenant, il n’était besoin que de le regarder comme ceci, dans les yeux ! Ils étaient troubles, incertains, et tel qu’elle le voyait étendu devant elle, il apparaissait bien que tout n’était pas absolument en ordre chez lui, que tout n’était pas très net. Mais qu’il n’aille pas se méprendre sur le sens de ses paroles ! S’agissait-il donc, conclut-elle, d’une demande de consultation ou d’une conversation de caractère personnel ? Bien entendu d’un entretien personnel, assura l’homme allongé. Dans ce cas, il devait attendre jusqu’à ce qu’on prît jour avec lui. Le conseiller n’avait que rarement du temps à consacrer à des conversations personnelles.
Bref, tout alla autrement que James l’avait imaginé ; et cette conversation avec la supérieure ébranla sensiblement son équilibre. Trop civilisé pour dire impoliment à son cousin, dont le calme inébranlable témoignait de ce qu’il était en plein accord avec les procédés d’usage ici, combien cette femme lui paraissait effroyable, il ne hasarda que prudemment la remarque que la supérieure était sans doute une dame très originale, ce que Hans Castorp admit à moitié, après avoir jeté en l’air un regard vaguement interrogateur ; à son tour il demanda si la Mylendonk avait vendu un thermomètre à son oncle.
– Non. À moi ? C’est sa branche, ça ? répondit l’oncle.
Mais le pire était, comme on pouvait le lire distinctement sur le visage de son neveu, qu’il n’eût même pas été étonné si ce qu’il présumait était effectivement arrivé. « Nous n’avons pas froid, ici », pouvait-on lire sur ce visage. Mais le consul avait froid, il avait sans cesse froid, bien que la tête lui brûlât, et il se dit que si, effectivement, la supérieure lui avait offert un thermomètre il l’aurait certainement refusé, mais qu’il aurait sans doute eu tort, parce que, en homme civilisé, on ne pouvait se servir du thermomètre d’une autre personne, par exemple de celui de son neveu.
Ainsi passèrent quelques jours, quatre ou cinq. La vie du messager marchait sur des roulettes – sur des rails que l’on avait posés à son intention, et desquels il semblait impossible de s’écarter. Le consul faisait des expériences, recevait des impressions que nous ne voulons pas épier plus longtemps. Un jour, dans la chambre de Hans Castorp, il prit sur la commode une petite plaque de verre noir qui, parmi d’autres objets personnels par quoi son habitant avait décoré son home propret, reposait sur un petit chevalet sculpté et qui, exposée à la lumière, se trouva être un négatif photographique. « Qu’est-ce que c’est donc que cela ? » demanda l’oncle en le considérant… La question était justifiée. Le portrait était sans tête, c’était le squelette d’un torse humain, dans une enveloppe nébuleuse de chair – un torse féminin d’ailleurs, comme on pouvait le voir. « Ça ? Un souvenir ! », répondit Hans Castorp. Sur quoi l’oncle dit : « Pardon », replaça la plaque sur le chevalet et s’en écarta vite. Ce n’est là qu’un exemple de ses expériences et impressions durant ces quatre ou cinq jours. Il assista également à une conférence du docteur Krokovski, parce qu’on ne pouvait pas même songer à s’en dispenser. Quant à l’entretien particulier avec le docteur Behrens qu’il avait sollicité, il reçut satisfaction le sixième jour. On le convoqua et il descendit après le petit déjeuner dans le souterrain, décidé à échanger avec cet homme quelques paroles fermes sur son neveu et sur le temps qu’il perdait ici.
Lorsqu’il remonta, il demanda d’une voix amenuisée :
– A-t-on jamais entendu chose pareille ?
Mais il était clair que Hans Castorp avait déjà entendu chose pareille, que même ceci ne lui faisait ni froid ni chaud ; le consul coupa donc court, et aux questions sans impatience que son neveu lui posait, ne répondit que par : « Rien, rien ! », mais manifesta à partir de cet instant une nouvelle habitude, celle de regarder obliquement vers en haut, les sourcils froncés et les lèvres pointues, puis de tourner brusquement la tête et de fixer son regard dans la direction opposée… La conversation avec Behrens avait-elle suivi, elle aussi, un cours différent de celui que le consul avait prévu ? Avait-il, à la longue, été question, non seulement de Hans Castorp, mais aussi de lui-même, James Tienappel, de sorte que la conversation avait perdu son caractère d’entretien personnel ? L’attitude du consul le faisait supposer. Il se montrait très dispos, il bavardait beaucoup, riait sans raison et donnait du poing une bourrade dans la hanche de son neveu en s’écriant : « Ma vieille branche ». Entre temps, son regard se fixait brusquement ici et là. Mais ses yeux suivaient aussi des directions plus précises à table comme aux promenades réglementaires, et lors de la réunion du soir.
Au début, le consul n’avait pas accordé d’attention particulière à une certaine Mme Redisch, épouse d’un industriel polonais qui était assise à la table de Mme Salomon, pour l’instant absente, et de l’écolier vorace à lunettes ; et en effet, ce n’était qu’une dame de salle de cure pareille aux autres, d’ailleurs une brune courtaude et opulente, pas des plus jeunes, déjà un peu grisonnante, mais avec un double menton gracieux, et des yeux noirs et vifs. En aucune façon, elle n’aurait pu se mesurer sous le rapport de l’éducation avec l’épouse du consul Tienappel, là-bas, au pays plat. Mais le dimanche soir, dans le hall, le consul avait, grâce à une robe noire à paillettes, décolletée, découvert que Mme Redisch avait des seins, des seins de femme d’un blanc mat, très comprimés, et dont la séparation était visible très bas, et cette découverte avait ébranlé et enthousiasmé cet homme raffiné et d’âge mûr jusqu’au tréfonds de l’âme, comme si c’était là chose absolument neuve, insoupçonnée et inouïe. Il chercha et fit la connaissance de Mme Redisch, s’entretint longuement avec elle, d’abord debout ensuite assis, et alla se coucher en fredonnant. Le lendemain, Mme Redisch ne portait plus de toilette noire à paillettes, mais une robe montante ; le consul n’en savait pas moins ce qu’il savait et il demeura fidèle à ses impressions. Il tentait de rencontrer la dame aux promenades réglementaires pour marcher à côté d’elle, en bavardant, tourné vers elle d’une manière particulièrement charmante et seyante. Il buvait à sa santé à table, à quoi elle répondait en faisant briller dans un sourire les capsules d’or qui recouvraient plusieurs de ses dents, et, au cours d’une conversation avec son neveu, il déclara qu’elle était vraiment « une femme divine », après quoi il se remit à fredonner. Tout cela, Hans Castorp le subissait avec une indulgence paisible et comme s’il devait en être ainsi. Mais cela ne semblait guère consolider l’autorité de son parent et aîné et cela s’accordait assez mal avec la mission du consul.
Le repas, durant lequel Mme Redisch le salua de son verre levé – et cela à deux reprises, d’abord au poisson et ensuite au sorbet –, était le même que le docteur Behrens prit à la table de Hans Castorp et de son invité. (À tour de rôle il prenait en effet ses repas à chacune des sept tables, et partout un couvert lui était réservé à l’extrémité de la table.) Ses mains énormes jointes sur son assiette, il était assis avec sa moustache retroussée, entre M. Wehsal et le bossu mexicain auquel il parlait l’espagnol – car il possédait toutes les langues, même le turc et le hongrois – et il regarda de ses yeux bleus larmoyants, injectés de sang, le consul Tienappel saluer de son verre de bordeaux Mme Redisch, par-dessus la table. Plus tard, dans le cours du repas, le conseiller prononça une petite conférence, encouragé à cela par James qui, par-dessus toute la longueur de la table, posa à l’improviste la question suivante : Que devenait l’homme lorsqu’il se décomposait ? Le conseiller, dit-il, avait naturellement étudié tout ce qui concernait le corps, le corps était sa spécialité, il était en quelque sorte le prince du corps, si l’on pouvait s’exprimer ainsi, et il devait donc raconter ce qui se passait lorsque le corps se décomposait.
– Avant tout, votre ventre éclate, répondit le conseiller, en s’appuyant sur les coudes, penché sur ses mains jointes. « Vous êtes là sur vos copeaux et sur votre sciure, et les gaz, comprenez-vous, montent, ils vous gonflent, comme de vilains garnements font avec les grenouilles qu’ils remplissent d’air. Pour finir, vous êtes un vrai ballon, et puis votre ventre ne supporte plus la pression et il crève. Patatras ! Vous vous allégez sensiblement, vous faites comme Judas lorsqu’il tomba de sa branche, vous vous videz. Voui, et après cela vous redevenez tout à fait comme il faut. Si l’on vous accordait une permission, vous pourriez retourner voir vos parents survivants sans les choquer particulièrement. On appelle cela avoir cessé d’empester. Si ensuite on se rend à l’air libre, on est quand même encore un type tout à fait convenable, comme les citoyens de Palerme qui sont pendus dans les couloirs souterrains des capucins de Porta Nuova. Secs et élégants, ils sont pendus là et jouissent de l’estime générale. L’important c’est d’avoir cessé d’empester.
– Bien entendu ! dit le consul. Je vous remercie infiniment. Et le lendemain matin il avait disparu.
Il n’était plus là, parti par le tout premier train pour la plaine, naturellement non sans avoir tout réglé. Qui aurait pu supposer le contraire ? Il avait réglé sa note, avait versé son dû pour la consultation qui avait eu lieu ; en toute discrétion, sans en souffler un traître mot à son parent, il avait préparé ses deux valises – sans doute cela s’était-il fait le soir, ou vers le matin, à une heure encore nocturne – et lorsque Hans Castorp, vers le moment du premier déjeuner, pénétra dans la chambre de son oncle, il la trouva vide.
Les mains sur les manches, il dit : « Tiens, tiens ! » Il arriva alors qu’un sourire mélancolique se dessina sur ses traits. « Ah oui ? » dit-il, et il hocha la tête. Ici quelqu’un avait levé le pied. En coup de tête, dans une hâte silencieuse, comme s’il devait profiter d’un instant de résolution et surtout ne pas manquer cet instant, il avait jeté ses affaires dans la valise et était parti : seul, non pas accompagné, non pas après avoir rempli son honorable mission, mais trop heureux encore d’en réchapper sain et sauf : bourgeois fuyant vers le drapeau du pays plat. Allons, bon voyage, oncle James !
Hans Castorp ne laissa voir à personne qu’il n’avait rien su du départ imminent de son parent et visiteur, surtout pas au boiteux qui avait accompagné le consul jusqu’à la gare. Il reçut une carte postale du lac de Constance qui l’informait que James avait été, par un télégramme, rappelé de toute urgence et pour affaires dans la plaine. Il n’avait pas voulu déranger son neveu. Un mensonge de pure forme. Bon séjour, à l’avenir ! « Était-ce une raillerie ? En ce cas, c’était une moquerie assez forcée, jugea Hans Castorp, car l’oncle n’avait certainement pas pensé à plaisanter lorsqu’il était parti précipitamment, mais il avait constaté en lui-même, il avait pensé, blême de terreur, que si, dès maintenant, après un séjour d’une semaine, il retournait au pays plat, il aurait pendant quelque temps là-bas l’impression qu’il était faux, peu naturel, et interdit de ne pas faire après le premier déjeuner une promenade réglementaire, et de ne pas s’allonger horizontalement en plein air, enveloppé de couvertures selon le rite, mais de se rendre au lieu de cela à son bureau. Et cette constatation effrayante avait été la raison immédiate de sa fuite.
Ainsi s’acheva la tentative faite par le pays plat pour s’emparer de nouveau de Hans Castorp qui s’en était évadé. Le jeune homme ne se dissimula pas que l’échec complet qu’il avait prévu était d’une importance décisive pour ses rapports avec les gens de là-bas. Cela signifiait que le pays plat renonçait à lui en haussant les épaules ; mais pour lui cela signifiait la liberté parfaite qui peu à peu avait cessé de faire frémir son cœur.
OPERATIONES SPIRITUALES
Léon Naphta était originaire d’un petit bourg, dans le voisinage de la frontière de Galicie et de Volhynie. Son père dont il parlait avec estime, – il paraissait conscient d’être suffisamment éloigné de son ancien milieu pour pouvoir le juger avec bienveillance, – avait été schohet, boucher rituel, – et combien ce métier avait été différent de celui qu’exerçait le boucher chrétien qui était un commerçant et un artisan ! Il n’en était pas de même du père de Léon. Celui-ci était fonctionnaire, un fonctionnaire qui relevait du sacerdoce. Élu par le rabbin pour ses pieuses aptitudes, autorisé par lui à abattre le bétail d’après la loi de Moïse et conformément aux préceptes du Talmud, Élie Naphta, dont les yeux bleus avaient eu, à en croire le portrait que traçait de lui son fils, un rayonnement d’étoiles, et avaient été tout chargés d’une sereine spiritualité, avait en lui-même dans tout son être quelque chose de sacerdotal qui rappelait qu’aux temps anciens, abattre le bétail avait été l’emploi du prêtre. Lorsque Léon, ou Leib, comme on l’avait appelé dans son enfance, avait vu son père remplir ses fonctions rituelles, avec le secours d’un formidable aide, jeune homme de type juif, mais véritable athlète, à côté duquel le frêle Élie, avec sa barbe blonde, paraissait encore plus fragile et plus délicat, lorsqu’il l’avait vu brandir contre l’animal ligoté et bâillonné, mais non pas étourdi, son grand coutelas consacré, et lui porter une entaille profonde dans la région de la vertèbre cervicale, tandis que l’aide recueillait le sang fumant qui jaillissait, en des écuelles aussitôt pleines, le jeune garçon avait considéré ce spectacle de ce regard d’enfant qui par-delà les apparences sensibles pénètre jusqu’à l’essentiel, d’un regard qui était bien celui du fils d’Élie aux yeux étoilés. Il savait que les bouchers chrétiens étaient tenus d’étourdir leurs bêtes d’un coup de massue ou de hache avant de les tuer, et que cette prescription leur avait été faite afin d’éviter aux animaux un traitement trop cruel ; tandis que son père, bien qu’il fût tellement plus délicat et plus sage que ces rustauds, bien qu’il eût des yeux étoilés comme aucun d’entre eux, agissait selon la loi, en portant à la créature non étourdie le coup qui l’égorgeait, et en la laissant perdre son sang jusqu’à ce qu’elle s’écroulât. Le jeune Leib avait le sentiment que la méthode de ces lourdauds de goy était déterminée par une sorte de bonté nonchalante et profane par laquelle le même honneur n’était pas rendu à cet acte sacré que par la cruauté solennelle dont usait son père, et l’idée de piété s’était liée chez lui à celle de cruauté, de même que, dans son imagination, l’aspect et l’odeur du sang qui jaillissait étaient liés à l’idée de ce qui est sacré. Car il voyait bien que son père n’avait pas choisi ce métier sanglant par le même goût brutal qui y avait incliné de jeunes et vigoureux chrétiens, voire même son propre aide juif, mais pour des raisons spirituelles, – malgré sa fragilité physique, et en quelque sorte, dans le sens de ses yeux étoilés.
En effet, Élie Naphta avait été un rêveur et un penseur, non seulement un explorateur de la Thora, mais encore un critique des Écritures, dont il discutait des principes avec le rabbin en se querellant assez souvent avec lui. Dans sa contrée, – et non pas seulement chez ses coreligionnaires – il avait passé pour un être d’une espèce particulière, pour quelqu’un qui en savait plus long que les autres, – en partie par dévotion, mais d’autre part d’une manière qui pouvait n’être pas tout à fait régulière et qui, de toute façon, ne correspondait pas à l’ordre établi. Il y avait en lui quelque chose d’irrégulier propre aux sectaires, quelque chose d’un confident de Dieu, d’un Baal-Schem ou d’un Zaddik, c’est-à-dire d’un thaumaturge, d’autant plus qu’il avait, en effet, guéri un jour une femme d’une éruption, qu’une autre fois il avait guéri un jeune garçon de convulsions, et cela par du sang et des versets. Mais précisément cette auréole d’une piété quelque peu téméraire, dans laquelle l’odeur du sang jouait un rôle, avait causé sa perte. Car, à l’occasion d’un mouvement populaire et d’une panique furieuse provoquée par le meurtre inexpliqué de deux enfants de Chrétiens, Élie avait péri d’une mort effrayante : on l’avait trouvé crucifié avec des clous à la porte de sa maison incendiée, après quoi sa femme, bien qu’elle fût phtisique et alitée, avait quitté le pays, avec son fils Leib et ses quatre cadets, tous criant et gémissant, les bras levés.
Non entièrement dépourvue de ressources grâce à la prévoyance d’Élie, la famille éprouvée avait trouvé un asile dans une petite ville du Voralberg, où Mme Naphta avait obtenu, dans une filature de coton, un emploi, dont elle s’acquitta aussi longtemps que ses forces le lui permirent, cependant que les aînés de ses enfants allaient à l’école primaire. Mais, si les disciplines intellectuelles de cette école suffisaient au tempérament et aux besoins des frères et sœurs de Léon, cela ne fut guère le cas de l’aîné. De sa mère, il tenait le germe de la phtisie, mais de son père, outre la petite taille, il avait hérité une intelligence exceptionnelle, des dons intellectuels qui ne tardèrent pas à s’allier à des instincts plus ambitieux, à la nostalgie poignante de formes de vie plus aristocratiques, et qui lui inspirèrent un besoin passionné de s’élever au-dessus de ses origines. En dehors de l’école, l’adolescent de quatorze ou quinze ans avait formé son esprit, impatiemment et sans suite, à l’aide de livres qu’il avait su se procurer, et dont il avait alimenté son intelligence. Il pensait et formulait des choses qui amenaient sa mère maladive à courber la tête entre les épaules et à lever ses deux mains maigres. Par sa manière, par ses réponses, il attira durant l’enseignement religieux l’attention du rabbin du canton, un homme pieux et savant qui fit de lui son élève particulier et qui satisfit son besoin de forme par un enseignement hébreu et classique, ses besoins de logique en l’initiant aux mathématiques. Mais la sollicitude du brave homme devait être mal récompensée ; il ne tarda pas à se rendre compte qu’il avait réchauffé un serpent dans son sein. On ne s’accorda plus, il y eut entre le maître et l’élève des frictions religieuses et philosophiques qui s’aggravèrent de plus en plus ; et l’honnête docteur eut beaucoup à souffrir de la rébellion intellectuelle, du penchant à la critique et au scepticisme, de l’esprit de contradiction, de la dialectique tranchante du jeune Léon. Il s’ajouta à cela que l’ingéniosité et l’esprit séditieux de Léon avaient fini par prendre un caractère révolutionnaire : la connaissance qu’il avait faite du fils d’un membre socialiste du Reichstag, et de ce démagogue lui-même, avait orienté son esprit vers la politique, avait dirigé sa passion de logicien dans un sens hostile à la société. Il prononçait des paroles qui faisaient se dresser les cheveux sur la tête du bon talmudiste, féru de loyalisme, et qui achevèrent de mettre fin à l’entente entre le maître et l’élève. Bref, les choses en étaient arrivées au point où Naphta avait été maudit et à jamais banni de son cabinet de travail, et cela précisément à l’époque où sa mère, Rachel Naphta, était mourante.
