La montagne magique Thomas Mann

M. Settembrini avait posé cette question sur un ton tranchant. Il était resté assis, il avait tambouriné des doigts sur la table, il avait tourmenté sa moustache. À présent, c’en était assez. Il était à bout de patience. Il se redressait, bien qu’assis : très pâle, il s’était en quelque sorte dressé sur la pointe des pieds, de façon que ses cuisses seules touchaient encore le siège et c’est ainsi que de son œil brillant et noir il affronta l’ennemi qui s’était retourné vers lui avec une surprise feinte.

– Comment vous a-t-il plu de vous exprimer ? fut la question par laquelle Naphta lui répondit…

– Il m’a plu, dit l’Italien, et il avala de la salive, il m’a plu de vous faire savoir que je suis résolu à vous empêcher d’importuner une jeunesse sans défense par vos équivoques !

– Monsieur, je vous invite à prendre garde à vos paroles.

– Monsieur, il n’est pas besoin d’une telle invitation. J’ai l’habitude de surveiller mes paroles, et celles que je prononce répondent exactement aux circonstances lorsque je dis que votre manière de dérouter une jeunesse naturellement hésitante, de la séduire et de la débiliter moralement, est une infamie, et ne saurait être assez sévèrement châtiée en paroles…

En prononçant le mot « infamie », Settembrini frappa du plat de la main sur la table et, ayant repoussé sa chaise, acheva de se dresser, ce qui engagea aussitôt tous les autres à faire de même. Aux autres tables on dressait l’oreille : à l’une d’elles seulement, car les promeneurs suisses étaient déjà repartis et seuls les Hollandais écoutaient, la mine perplexe, la discussion qui éclatait.

Tout le monde s’était donc dressé debout, à notre table : Hans Castorp, les deux adversaires, et en face d’eux, Ferge et Wehsal. Tous les cinq ils étaient pâles, leurs yeux étaient dilatés et leur bouche tressaillait. Les trois compagnons désintéressés n’auraient-ils pas dû tenter d’intervenir dans un sens conciliant, de détendre la situation par une plaisanterie, de tout arranger par une exhortation bienveillante ? Cette tentative, ils ne la faisaient pas. Leur état d’esprit les en empêchait. Ils restaient debout et ils tremblaient et, malgré eux, leurs mains faisaient le poing. Même A. K. Ferge, à qui – il l’avait expliqué, – toutes les choses élevées étaient absolument étrangères et qui, par avance, renonçait complètement à mesurer la portée de la querelle, lui aussi était convaincu qu’il s’agissait de plier ou de rompre et que, entraîné soi-même dans le débat, on ne pourrait que laisser les choses suivre leurs cours. Sa moustache touffue et joviale montait et descendait violemment.

Tout était silencieux, et l’on entendit donc Naphta grincer des dents. Ce fut pour Hans Castorp une expérience analogue à celle des cheveux hérissés de Wiedemann. Il avait cru que ce n’était qu’une manière de parler et que, dans la réalité, cela ne se produisait jamais. Mais voici que Naphta grinçait vraiment des dents dans le silence. C’était un bruit terriblement désagréable, sauvage et aventureux, mais qui n’était pas moins le signe d’une certaine et effrayante maîtrise de soi, car loin de crier, il dit doucement avec une sorte de demi-rire haletant :

– Infamie ? Châtier ? Les ânes vertueux deviennent-ils méchants ? La police pédagogique de la civilisation va-t-elle tirer l’épée ? Voilà qui est un succès, pour commencer, – facilement obtenu, comme j’ajoute avec dédain, car une raillerie, combien légère, a dressé sur ses ergots le sens moral vigilant ! Le reste se fera tout seul, monsieur. Et le « châtiment », lui aussi. J’espère que vos principes de civil ne vous empêchent pas de savoir ce que vous me devez, car, s’il en était ainsi, je me verrais forcé de mettre ces principes à l’épreuve par des moyens qui…

En voyant M. Settembrini se raidir, il reprit :

– Ah ! je vois, ce ne sera pas nécessaire. Je vous gêne, vous me gênez. Bien, nous réglerons donc ce petit différend à l’endroit qui convient. Pour l’instant, une chose encore. Dans votre crainte dévotieuse pour l’État scolastique de la Révolution jacobine, vous considérez ma manière de faire douter la jeunesse, de bousculer les catégories et de dépouiller les idées de leur dignité académique et de leur apparence de vertu, comme un crime contre la pédagogie. Cette crainte n’est que trop justifiée, car c’en est fait de votre humanité, je vous en donne l’assurance, c’en est fait et bien fini. Elle n’est déjà plus aujourd’hui qu’une vieille perruque, un objet classique et démodé, un ennui de l’esprit qui fait bâiller et que la nouvelle révolution, la nôtre, monsieur, s’apprête à jeter au rebut. Lorsque, éducateurs, nous suscitons le doute, un doute plus profond que votre modeste civilisation l’avait jamais rêvé, nous savons bien ce que nous faisons. Ce n’est que du scepticisme extrême, du chaos moral que se dégage l’absolu, la terreur sacrée dont l’époque a besoin. Cela dit pour ma justification et pour votre gouverne, le reste se décidera ailleurs. Vous recevrez de mes nouvelles.

– Et vous trouverez à qui parler, monsieur, cria Settembrini derrière Naphta qui quitta la table et courut au porte-manteau, pour s’emparer de sa pelisse. Puis le franc-maçon se laissa durement retomber sur sa chaise et comprima son cœur sous ses mains.

– Distruttore ! cane arrabbiato ! bisogna ammazzarlo ! s’écria-t-il, à bout de souffle.

Les autres restaient toujours dressés autour de la table. La moustache de Ferge continuait à monter et à descendre. Wehsal avait tordu sa mâchoire inférieure. Hans Castorp appuya son menton à la manière de son grand-père, car sa nuque tremblait. Tous réfléchissaient combien peu l’on s’était attendu en partant à de telles choses. Tous, sans excepter M. Settembrini, songeaient en même temps que c’était une chance que l’on fût arrivé dans deux traîneaux et non pas dans un seul, commun à tous. Cela facilitait, en attendant, le retour. Mais quoi ensuite ?

– Il vous a provoqué en duel, dit Hans Castorp, le cœur oppressé.

– En effet, répondit Settembrini, et il jeta un regard vers celui qui était debout à côté de lui, pour se détourner aussitôt et appuyer sa tête sur sa main.

– Vous acceptez ? voulut savoir Wehsal.

– Vous me le demandez ? répondit Settembrini, et il le considéra, lui aussi, un instant… Messieurs, poursuivit-il, s’étant entièrement ressaisi, je déplore l’issue de notre partie de plaisir, mais tout homme doit s’attendre dans la vie à de tels incidents. Je désapprouve théoriquement le duel, je tiens à me conformer à la loi. Mais dans la pratique, c’est autre chose ; et il y a des situations où… des contrastes qui… Bref, je suis à la disposition de ce monsieur. Il est heureux que j’aie fait un peu d’escrime dans ma jeunesse, quelques heures d’exercice m’assoupliront le poignet. Partons ! Il faudra s’entendre pour le reste. Je suppose que ce monsieur a déjà donné l’ordre d’atteler.

Pendant le retour et plus tard encore, Hans Castorp avait des instants où il se sentait pris de vertige devant l’étrangeté inquiétante de ce qui s’annonçait, surtout lorsqu’il apparut que Naphta ne voulait rien savoir ni de fleuret, ni d’épée, qu’il persistait à demander un duel aux pistolets, et que, en effet, il avait le choix de l’arme, puisque, aux termes du Code d’honneur, il était l’offensé. Le jeune homme, disons-nous, passait par des moments où il réussissait à affranchir dans une certaine mesure son esprit des filets où tous étaient pris et de l’obnubilation par le malaise général, et où il se disait que c’était de la folie et qu’il fallait l’éviter.

– S’il y avait une véritable offense ! s’écria-t-il dans la conversation avec Settembrini, Ferge et Wehsal que Naphta avait pris pour témoin dès son retour et qui menait les négociations entre les parties. Une injure de caractère bourgeois et mondain ! Si l’un avait traîné l’honorable nom de l’autre dans la boue, s’il s’agissait d’une femme ou de n’importe quelle fatalité analogue et palpable de la vie, au sujet desquelles il n’est pas possible de trouver un compromis. Bon, dans de tels cas le duel est la dernière ressource indiquée, et lorsqu’on a satisfait à l’honneur, et que la chose s’est passée avec quelques ménagements et que l’on peut dire : « les adversaires se sont quittés réconciliés », on peut même dire que c’est là une bonne institution, salutaire et efficace dans certains cas compliqués. Mais qu’a-t-il fait ? Je ne veux pas le moins du monde prendre sa défense, je demande seulement en quoi il vous a offensé ? Il a bousculé les catégories. Il a, ainsi qu’il s’exprime, dépouillé certaines notions de leur dignité académique. C’est par là que vous vous êtes trouvé offensé… Admettons, que ce soit avec raison…

– Admettons ? répéta M. Settembrini, et il le dévisagea…

– Avec raison, avec raison ! Il vous a offensé par là. Mais il ne vous a pas insulté. Il y a une différence, permettez-moi ! Il s’agit de choses abstraites, de choses de l’esprit. On peut offenser par des choses de l’esprit, mais on ne saurait guère insulter ainsi qui que ce soit. C’est un axiome que tout jury d’honneur admettrait, je puis vous l’assurer, Dieu me soit témoin. Et c’est pourquoi ce que vous lui avez répondu en parlant d’« infamie » et de « châtiment sévère » n’est pas davantage une insulte, car c’est dans un sens symbolique que vous avez entendu vous exprimer, cela est resté dans le domaine de l’esprit et n’a rien de commun avec le domaine personnel qui peut seul comporter quelque chose comme une insulte. L’esprit ne peut jamais être personnel, c’est le complément et l’interprétation de l’axiome, et c’est pourquoi…

– Vous vous trompez, mon ami, répondit M. Settembrini, les yeux fermés. Vous vous trompez, premièrement en admettant que les choses de l’esprit ne puissent pas prendre un caractère personnel. Vous ne devriez pas penser cela, dit-il, et il sourit bizarrement, finement et douloureusement. Mais vous faites surtout erreur dans votre appréciation de l’esprit en général, que vous croyez apparemment trop faible pour donner naissance à des conflits et à des passions de l’âpreté de ceux que suscite la vie réelle, et qui ne laissent pas d’autre issue que celle d’une passe d’armes. All’incontro ! L’élément abstrait, purifié, idéal est parfois aussi l’absolu, c’est par conséquent l’élément de la plus extrême rigueur et qui comporte des possibilités beaucoup plus immédiates et plus radicales de haine, d’opposition absolue et irréductible, que le commerce social. Pouvez-vous vous étonner de ce qu’il conduise même plus directement et plus impitoyablement que ce dernier à l’opposition entre le Moi et le Toi, à une situation véritablement extrême, à celle du duel, de la lutte physique ? Le duel, mon ami, n’est pas une « institution » comme une autre. C’est la dernière ressource, le retour à l’état de nature primitif, à peine légèrement atténué par certaines règles d’un caractère chevaleresque qui sont très superficielles. L’essentiel de cette situation c’est son élément nettement primitif, le corps à corps, et il appartient à chacun de se tenir prêt pour cette situation, si éloigné qu’il se sente de la nature. On peut y être exposé chaque jour. Quiconque n’est pas capable de défendre l’idée en payant de sa personne, par son bras, par son sang, n’en est pas digne, et il s’agit de rester un homme, tout spiritualiste que l’on soit.

Voici que Hans Castorp avait reçu sa leçon. Que pouvait-on répondre ? Il se tut, en proie à une songerie accablée. Les paroles de M. Settembrini semblaient calmes et logiques, et pourtant elles paraissaient déplacées et peu naturelles dans sa bouche. Ses pensées n’étaient pas ses pensées, comme d’ailleurs ce n’était pas lui qui avait eu l’idée du combat singulier, qu’il avait empruntée au terroriste, au petit Naphta. Elles étaient l’expression du trouble causé par le malaise général et dont la belle intelligence de M. Settembrini était devenue l’esclave et l’instrument. Comment, l’esprit, parce qu’il était rigoureux, devait impitoyablement conduire au dénouement bestial par le combat singulier ? Hans Castorp s’élevait contre une telle conception, ou s’efforçait de le faire, pour découvrir à son effroi que lui non plus ne le pouvait pas. En lui aussi, il agissait, le malaise moral ; il n’était pas homme, lui non plus, à s’en dégager. Un souffle effrayant et décisif lui venait de cette région de son souvenir où Wiedemann et Sonnenschein se roulaient dans une lutte bestiale et désespérée, et il comprenait en frissonnant qu’à la fin de toutes choses il ne restait que le corps, les ongles, les dents. Mais oui, mais oui, il fallait bien se battre, car ainsi on pouvait du moins préserver cette atténuation de l’état de nature par un code chevaleresque… Hans Castorp offrit à Settembrini ses offices de témoin.

Son offre fut déclinée. Non, cela n’allait pas, cela ne pouvait aller, lui répondirent M. Settembrini d’abord, avec un sourire qui était fin et douloureux, puis, après une brève réflexion, Ferge et Wehsal, qui trouvèrent, eux aussi, sans justifier leur manière de voir par des raisons définies, qu’il n’était pas possible que Hans Castorp prît parti dans ce combat. Peut-être pourrait-il y assister comme arbitre, car la présence d’un témoin impartial faisait partie, elle aussi, selon l’usage, des atténuations chevaleresques à la bestialité. Même Naphta se prononça dans ce sens, par la bouche de son mandataire Wehsal, et Hans Castorp se déclara satisfait. Témoin ou arbitre, quoi qu’il fût, il avait la possibilité d’influer sur les modalités du combat, ce qui se montra être une nécessité cruelle.

Car Naphta était hors de lui, et ses propositions dépassaient toute mesure. Il réclama cinq pas de distance et l’échange de trois balles en cas de besoin. Le soir même de la brouille, il fit transmettre cette folie par Wehsal, qui s’était fait entièrement le porte-parole et le représentant de ses intérêts farouches, et persistait avec la plus grande ténacité à exiger de telles conditions, moitié par ordre, moitié par goût personnel. Naturellement, Settembrini ne trouva rien à objecter, mais Ferge comme second, et l’impartial Hans Castorp en furent outrés, et celui-ci se montra même grossier à l’endroit du misérable Wehsal. N’avait-il pas honte, demanda Hans Castorp, de déballer de telles insanités, alors qu’il s’agissait d’un duel purement abstrait, qui ne reposait sur aucune injure réelle ? Des pistolets, c’était déjà assez vilain, mais ces détails meurtriers par-dessus le marché ? C’était vraiment la fin de tout point d’honneur, et il eût été encore plus simple de tirer par-dessus son mouchoir. Ce n’était pas sur lui, Wehsal, que l’on allait tirer à cette distance, c’est sans doute pourquoi il prononçait si aisément des paroles sanguinaires ; et ainsi de suite… Wehsal haussa les épaules, indiquant sans une parole que l’on était dans une situation extrême, et par là il désarma en quelque sorte la partie adverse qui était tentée de l’oublier. Cependant, au cours des allées et venues du lendemain, on réussit avant tout à réduire le nombre des balles à une seule, puis à régler la question de la distance de telle façon que les combattants seraient placés à quinze pas l’un de l’autre et qu’ils auraient le droit d’avancer de cinq pas avant de tirer. Mais cela aussi, on ne l’obtint qu’en échange de l’assurance qu’aucune tentative de réconciliation ne serait plus faite. Par ailleurs, on n’avait pas de pistolets.

M. Albin en avait. En dehors du petit revolver étincelant par lequel il se plaisait à effrayer les dames, il possédait encore une paire de pistolets d’ordonnance d’origine belge, qui reposaient dans un étui commun : des brownings automatiques à poignées en bois brun, qui contenaient les chargeurs, des mécanismes de tir en acier bleuté et des canons luisants sur les embouchures desquels saillaient, petits et fins, les crans de mire. Hans Castorp les avait vus un jour, quelque part, chez le jeune farceur et contre sa propre conviction, en toute candeur, il s’offrit à les lui emprunter. Ainsi fit-il, sans dissimuler le but de cette démarche, mais en invoquant la discrétion sur l’honneur et en faisant appel avec un succès facile à la foi de gentilhomme du jeune farceur. M. Albin lui apprit même à charger et tira avec les deux armes quelques coups à blanc.

Tout cela exigea du temps, et il s’écoula ainsi deux jours et trois nuits avant la rencontre. Le lieu de rendez-vous avait-été proposé par Hans Castorp. C’était l’endroit pittoresque, fleuri de bleu en été, où il se retirait pour « gouverner » ses songeries, qu’il avait suggéré de choisir. C’est ici que, le troisième matin qui suivit la querelle, dès qu’il ferait assez clair, l’affaire trouverait son dénouement. Ce n’est que la veille, assez tard, que Hans Castorp, qui était très agité, s’avisa qu’il était nécessaire d’emmener un médecin sur le terrain.

Il délibéra aussitôt avec Ferge sur ce point, qui se révéla extrêmement difficile à résoudre. Rhadamante avait sans doute été membre d’une corporation d’étudiants, mais il était impossible de solliciter le concours du chef de l’établissement, en vue d’une pareille illégalité, d’autant plus qu’il s’agissait de malades. D’une façon générale, on avait peu de chances de trouver ici un médecin qui serait prêt à assister deux malades gravement atteints dans un duel au pistolet. Quant à Krokovski, il n’était même pas certain que ce cerveau exalté fût très capable de panser une blessure.

Wehsal, qui fut consulté, annonça que Naphta s’était déjà exprimé dans ce sens qu’il ne voulait pas de médecin. Il n’allait pas sur le terrain pour se faire oindre et panser, mais pour se battre, et cela très sérieusement. Ce qui viendrait ensuite lui était indifférent et s’arrangerait tout seul. Cela semblait une déclaration de mauvais augure, mais Hans Castorp s’efforça de l’interpréter comme si Naphta estimait à part soi que l’on n’aurait pas besoin d’un médecin. Settembrini n’avait-il pas, lui aussi, fait dire par Ferge qu’on avait délégué chez lui, que la question ne l’intéressait pas ? Il n’était pas tout à fait déraisonnable d’espérer que les adversaires pouvaient être secrètement d’accord dans leur intention de ne pas verser de sang. On avait dormi deux nuits sur cette querelle et l’on en dormirait encore une troisième. Cela refroidit, cela clarifie, un certain état d’esprit ne laisse pas d’être transformé par le cours des heures. De grand matin, le pistolet à la main, aucun des combattants ne serait plus l’homme qu’il avait été le soir de la querelle. Ils agiraient tout au plus mécaniquement et contraints par le sentiment de l’honneur, non pas d’après leur volonté libre et agissante, par plaisir et conviction, comme ils en auraient agi sur-le-champ ; et il devait être possible de prévenir en quelque manière un tel reniement de leur moi actuel, au profit de ce qu’ils avaient été un jour.

Hans Castorp n’avait pas tort dans ses réflexions, il avait raison, mais d’une manière qu’il n’eût jamais imaginé, même en songe. Il avait parfaitement raison, pour autant que M. Settembrini était en cause. Mais s’il avait soupçonné dans quel sens Léon Naphta aurait modifié ses desseins avant l’instant décisif, ou à cet instant décisif, même les conditions intimes d’où tout ceci résultait ne l’auraient pas empêché de s’opposer à ce qui allait se passer.

À sept heures, le soleil était encore loin de poindre au-dessus de la montagne, mais un jour fumeux paraissait péniblement lorsque Hans Castorp quitta le Berghof après une nuit agitée, pour se rendre sur le terrain. Des servantes qui nettoyaient le hall le regardèrent, étonnées. Le portail était déjà ouvert ; sans doute Ferge et Wehsal, ensemble ou séparément, étaient-ils déjà sortis, l’un pour aller chercher Settembrini, l’autre pour accompagner Naphta sur le terrain. Lui, Hans, allait seul, parce que sa qualité d’arbitre ne lui permettait pas de se joindre aux parties.

Il marchait machinalement et sous le faix des circonstances. C’était bien entendu une nécessité pour lui d’assister à la rencontre. Il était impossible de se tenir à l’écart et d’attendre le résultat au lit : premièrement parce que… (mais ce premier point il ne le développa pas), en second lieu parce qu’on ne pouvait pas laisser les choses suivre leur cours. Dieu merci, il n’était encore rien arrivé de grave et il n’était pas besoin qu’il arrivât rien de grave, c’était même improbable. On avait dû se lever à la lumière artificielle et il fallait se réunir à présent, sans avoir déjeuné, par un froid glacial, en plein air, c’était là ce dont on avait convenu. Mais ensuite, sous son influence à lui, Hans Castorp, les choses prendraient sans aucun doute une tournure heureuse et favorable, d’une manière que l’on ne prévoyait pas encore et que mieux valait ne pas essayer de deviner, puisque l’expérience enseignait que même les événements les plus insignifiants se déroulent autrement que l’on ne se l’était représenté par avance.

Néanmoins, c’était le matin le plus désagréable dont il pût se souvenir. Sans vigueur et fatigué par l’insomnie, Hans Castorp ne pouvait s’empêcher d’un claquement de dents nerveux, et même à une faible profondeur de son être il était fort tenté de se méfier des apaisements qu’il se donnait à lui-même. C’étaient des temps si bizarres… La dame de Minsk que sa colère avait détruite, le potache furibond, Wiedemann et Sonnenschein, l’affaire des gifles polonaises s’agitaient tumultueusement dans son cerveau. Il ne pouvait pas imaginer que sous ses yeux, en sa présence, deux hommes pussent tirer l’un sur l’autre, s’ensanglanter. Mais lorsqu’il songeait à ce qui s’était produit sous ses propres yeux entre Wiedemann et Sonnenschein, il se méfiait de lui-même et de son univers, et il frissonnait dans son pardessus doublé de fourrure, tandis que, malgré tout, une certaine conscience du caractère extraordinaire et du pathétique de la situation, en même temps que les éléments fortifiants de l’air matinal, l’exaltaient et l’animaient.

C’est en proie à des sentiments et à des pensées aussi mélangés qu’il gravit la pente dans le demi-jour qui s’éclaircissait peu à peu, en passant par Dorf et par la plate-forme de la piste de bobsleigh, et que, suivant le sentier étroit, il atteignit la forêt toute couverte de neige, traversa les pontons de bois sous lesquels passait la piste, et marcha sur un chemin que les empreintes de pieds plutôt que la pelle avaient frayé, entre les troncs d’arbres. Comme il marchait vite, il rejoignit bientôt Settembrini et Ferge. Ce dernier portait d’une main la cassette aux pistolets sous sa pèlerine. Hans Castorp n’hésita pas à se joindre à eux, et, à peine était-il à leur côté, qu’il aperçut également Naphta et Wehsal qui n’avaient qu’une faible avance.

– Matinée froide, au moins dix-huit degrés, dit-il dans une bonne intention, mais lui-même s’effraya de la frivolité de ses paroles, et il ajouta : « Messieurs, je suis persuadé… »

Les autres gardèrent le silence. Ferge laissait sa moustache sympathique monter et s’abaisser. Au bout d’un moment, Settembrini s’arrêta, prit la main de Hans Castorp, y posa encore l’autre main et dit :

– Mon ami, je ne tuerai pas. Je ne le ferai pas. Je m’exposerai à sa balle, c’est tout ce que l’honneur peut me commander. Mais je ne tuerai pas, fiez-vous à moi.

Il lâcha la main et continua de marcher, Hans Castorp était profondément ému, mais dit après quelques pas :

– C’est très généreux de votre part, Monsieur Settembrini, mais d’autre part… Si, de son côté…

M. Settembrini se borna à hocher la tête. Et comme Hans Castorp se disait que, si l’un ne tirait pas, l’autre se déciderait difficilement à ne pas faire de même, il estima que tout s’annonçait bien et que ses suppositions commençaient à se confirmer. Il sentit son cœur devenir plus léger.

Ils traversèrent la passerelle qui franchissait la gorge, où descendait en été le torrent qui était maintenant gelé et silencieux, et qui contribuait si vivement au pittoresque de l’endroit. Naphta et Wehsal allaient et venaient dans la neige, devant le banc capitonné d’épais coussins blancs sur lequel Hans Castorp avait dû naguère, entouré de souvenirs si extraordinairement vivants, attendre la fin d’un saignement de nez. Naphta fumait une cigarette, et Hans Castorp se demanda s’il avait envie d’en faire autant, mais il n’en éprouva pas le moindre désir, et en conclut qu’à plus forte raison ce devait être de l’affectation chez l’autre. Avec la satisfaction qu’il éprouvait toujours en ce lieu, il regardait autour de lui, dans l’intimité hardie de sa vallée qui, sous la neige et la glace, n’était pas moins belle qu’au temps de sa floraison bleue. Le tronc et les branches du pin qui se dressait en travers du paysage étaient également chargés de neige.

– Bonjour, Messieurs, prononça-t-il d’une voix claire, avec le désir d’introduire dès l’abord un ton naturel dans la réunion, lequel contribuerait à dissiper les nuages. Mais il n’eut pas de succès, car personne ne lui répondit. Les saluts échangés consistaient en révérences muettes qui étaient raides jusqu’à devenir presque invisibles. Néanmoins, il resta résolu à faire servir sans retard à un résultat favorable le mouvement de son arrivée, la rapidité cordiale de son souffle, la chaleur que lui avait communiquée la marche rapide à travers la matinée d’hiver, et il commença :

– Messieurs, je suis convaincu…

– Vous développerez une autre fois vos convictions, l’interrompit froidement Naphta. Les armes, s’il vous plaît, ajouta-t-il avec la même attitude hautaine. Et Hans Castorp, interdit, dut regarder Ferge tirer l’étui fatal de dessous son manteau, Wehsal s’approcher et prendre un des pistolets pour le transmettre à Naphta. Settembrini reçut l’autre de la main de Ferge. Puis il fallut s’écarter, Ferge à voix basse les en pria et commença de mesurer les distances et de les marquer : la limite extérieure, en traçant du talon de courtes lignes dans la neige, les barrières intérieures par deux cannes, la sienne et celle de Settembrini.

Le débonnaire martyr, à quoi s’employait-il là ? Hans Castorp n’en croyait pas ses yeux. Ferge avait de longues jambes et faisait de grandes enjambées, de sorte que quinze pas firent une bonne distance, encore qu’il y eût là les sacrées barrières qui vraiment n’étaient pas loin l’une de l’autre. Certainement, il était plein de bonnes intentions. Mais pourtant, quel trouble mental subissait-il pour faire des préparatifs aussi sinistres ?

Naphta, qui avait jeté son manteau de fourrure dans la neige, de sorte qu’on en voyait la doublure en loutre, prit pied, le pistolet à la main, sur une des limites extérieures, à peine fut-elle tracée, et tandis que Ferge était encore occupé à tracer d’autres lignes de démarcation. Lorsqu’il eut terminé, Settembrini se mit, à son tour, en position, laissant ouvert son paletot garni de fourrure et râpé. Hans Castorp s’arracha à sa léthargie et s’avança encore une fois rapidement :

– Messieurs, dit-il, anxieux, pas d’excès de hâte ! C’est, malgré tout, mon devoir…

– Taisez-vous, s’écria Naphta, sur un ton tranchant. Je demande le signal.

Mais personne ne donnait de signal. On s’était mal concerté sur ce point. Sans doute fallait-il dire « allez-y ! » mais on n’avait pas réfléchi que c’était l’affaire de l’arbitre de formuler cette effrayante invitation, ou tout au moins il n’en avait pas été question. Hans Castorp demeura muet et personne ne se substitua à lui.

– Nous commençons, déclara Naphta. Avancez, Monsieur, et tirez ! cria-t-il à son adversaire et il commença d’avancer lui-même, le bras tendu, le pistolet dirigé vers Settembrini à hauteur de la poitrine, spectacle incroyable ! Settembrini fit de même. Au troisième pas – l’autre, sans tirer, était déjà arrivé à la barrière – il leva son pistolet très haut et pressa sur la détente. La détonation sèche éveilla un écho multiple. Les montagnes se lançaient et se relançaient le son, la vallée en retentissait et Hans Castorp se dit que l’on allait ameuter les gens.

– Vous avez tiré en l’air, dit Naphta en se maîtrisant et en abaissant son arme.

Settembrini répondit :

– Je tire où il me plaît.

– Vous allez tirer une deuxième fois.

– Je n’y songe pas. C’est votre tour.

M. Settembrini, la tête levée, regardant vers le ciel, s’était placé légèrement de profil et sur le côté, ce qui était touchant à voir. On remarquait nettement qu’il avait entendu qu’il ne fallait pas se présenter à son adversaire sur toute sa largeur, et qu’il s’inspirait de ce conseil.

– Lâche ! cria Naphta en faisant par ce cri cette concession au sentiment humain qu’il faut plus de courage pour tirer que pour laisser tirer sur soi. Il leva son pistolet d’une manière qui n’avait plus rien à voir avec un combat et il se tira une balle dans la tête.

Spectacle lamentable et inoubliable ! Il tituba et s’effondra, tandis que les montagnes jouaient à la pelote avec ce bruit sec, il roula quelques pas en arrière, en lançant les pieds en avant, il décrivit de tout son corps un mouvement tournant à droite, et tomba, la figure dans la neige.

Tous restèrent un instant immobiles. Settembrini, après qu’il eut jeté loin de lui son arme, fut le premier penché sur son adversaire.

– Infelice, s’écria-t-il. Che cosa fai, per l’amor di Dio ?

Hans Castorp l’aida à retourner le corps. Ils virent le trou noir et rouge à côté de la tempe. Ils virent un visage que le mieux était de couvrir du mouchoir de soie dont un bout débordait de la poche du veston de Naphta.

LE COUP DE TONNERRE

Pendant sept ans, Hans Castorp demeura chez ceux d’en-haut. Ce n’est pas un chiffre rond pour adeptes du système décimal, mais un bon chiffre, maniable à sa manière, une étendue de temps mythique et pittoresque, peut-on dire, plus satisfaisant pour l’âme que par exemple une sèche demi-douzaine. Il avait pris ses repas à toutes les sept tables de la salle à manger, à chacune pendant une année environ. En dernier lieu il se trouva assis à la table des Russes ordinaires, avec deux Arméniens, deux Finnois, un Boucharien et un Kurde. Il était assis là, avec une barbiche qu’il s’était laissé pousser, une petite barbiche d’un blond de paille, de forme assez indéterminée, que nous sommes obligé de considérer comme un témoignage d’une certaine indifférence philosophique à l’égard de son apparence extérieure. Même nous devons aller plus loin, et rattacher cette tendance à négliger sa personne à une tendance analogue que le monde extérieur manifestait à son égard. Les autorités avaient cessé de s’ingénier à trouver des diversions pour lui. En dehors de la question matinale touchant son sommeil – question de pure rhétorique et qui était d’ailleurs posée sous une forme collective – le conseiller ne lui adressait plus très souvent la parole, et Adriatica von Mylendonk (elle avait un orgelet très mûr à l’époque dont il est question) ne le faisait que tous les quelques jours. À considérer les choses de plus près, cela n’arrivait même que très rarement, ou jamais. On le laissait en paix, un peu comme un écolier qui jouit de ce privilège particulièrement amusant de n’être plus interrogé, de n’avoir plus rien à faire, parce qu’il est entendu qu’il doublera sa classe, et parce qu’on ne s’occupe plus de lui. Forme orgiaque de liberté, ajoutons-nous, en nous demandant à part nous-même s’il peut y avoir une liberté d’une autre forme et d’une autre espèce. Quoi qu’il en soit, il y avait ici quelqu’un sur qui les autorités n’avaient désormais plus besoin de veiller, parce qu’il était certain qu’aucun défi, aucune résolution subversive ne mûriraient plus dans sa poitrine, un homme sûr et définitivement acclimaté, qui depuis longtemps n’aurait plus su où aller, qui n’était même plus capable de concevoir l’idée d’un retour en pays plat… Une certaine insouciance à l’égard de sa personne n’apparaissait-elle pas déjà dans le fait qu’on l’avait placé à la table des Russes ordinaires ? Et ce disant nous n’entendons d’ailleurs pas faire la moindre critique à l’égard de la table ainsi dénommée ! Il n’y avait entre les sept tables aucune différence tangible. C’était une démocratie de tables d’honneur, pour nous exprimer hardiment. Les mêmes repas formidables étaient servis à toutes ; Rhadamante lui-même y joignait parfois ses mains énormes sur son assiette, lorsque le tour de cette table venait ; et les représentants des diverses races qui y mangeaient étaient d’honorables membres de l’humanité, encore qu’ils n’entendissent pas le latin et qu’ils ne mangeassent pas avec des manières exagérément gracieuses.

Le temps qui n’était pas de l’espèce du temps mesuré par les horloges des gares dont les aiguilles avancent par secousses, de cinq minutes en cinq minutes, mais plutôt de celle du temps des très petites montres dont le mouvement d’aiguilles demeure invisible, ou de l’herbe qu’aucun œil ne voit pousser, quoiqu’elle pousse incontestablement, le temps, – une ligne composée de points sans étendue (et sans doute Naphta, qui avait trouvé une mort si tragique, aurait-il demandé comment des points sans étendue peuvent former une ligne), – le temps donc avait continué, à sa manière rampante, invisible, secrète et pourtant active, d’entraîner des changements. Le jeune Teddy, pour ne citer qu’un exemple, un beau jour – mais naturellement il n’est pas possible de dire quel jour, – un beau jour ne fut ainsi plus tout jeune. Les dames ne pouvaient plus le prendre sur leurs genoux, lorsqu’il se levait parfois, échangeait le pyjama contre un costume de sport, et descendait. Insensiblement, la situation s’était retournée, c’était maintenant lui-même qui les prenait sur ses genoux en de telles circonstances, ce qui faisait à l’un et aux autres autant de plaisir, peut-être même davantage. Il était devenu un adolescent, Hans Castorp ne s’en était pas rendu compte, mais il le voyait à présent. D’ailleurs ni le temps ni la croissance ne profitèrent à l’adolescent Teddy, il n’était pas fait pour cela. Ses jours étaient comptés ; dans sa vingt et unième année Teddy mourut de la maladie à laquelle il s’était montré accueillant et l’on désinfecta sa chambre. Nous rapportons cela d’une voix calme puisqu’il n’y avait pas grande différence entre son nouvel état et son état antérieur.

Mais il y eut des cas de mort plus importants, des cas de mort en pays plat qui regardaient notre héros de plus près, ou qui tout au moins l’auraient autrefois regardé de plus près. Nous voulons parler du récent décès du vieux consul Tienappel, grand-oncle et tuteur de Hans, dont le souvenir s’était déjà fait vague. Il avait évité avec soin des conditions de pression atmosphérique contraires à son tempérament, et il avait laissé à l’oncle James le soin de s’y couvrir de ridicule ; mais il n’avait pu à la longue échapper à l’apoplexie, et la nouvelle de son départ, d’une brièveté télégraphique, mais conçue en termes discrets – plus encore par égards pour le défunt que pour le destinataire du message, – était un jour parvenue jusqu’à l’excellente chaise-longue de Hans Castorp, après quoi il avait acheté du papier à lettres bordé de noir et avait écrit aux oncles-cousins, que lui, l’orphelin de père et mère, qui devait se considérer comme orphelin pour la troisième fois, était d’autant plus désolé qu’il lui était défendu et interdit d’interrompre son séjour ici, pour accompagner le grand-oncle à sa dernière demeure.

Ce serait enjoliver les choses que de parler de deuil, et pourtant les yeux de Hans Castorp eurent ces jours-là une expression plus pensive que d’habitude. Ce décès qui ne l’aurait en aucun cas ému profondément et dont d’aventureuses petites années avaient réduit à presque rien la portée sentimentale, signifiait la rupture d’un nouveau lien avec la sphère inférieure ; il achevait de rendre complète ce que Hans Castorp appelait à juste titre la liberté. En effet, en ce temps dont nous parlons, tout rapport avait cessé entre lui et le pays plat. Il n’écrivait plus de lettres et n’en recevait plus. Il ne faisait plus venir de Maria Mancini. Il avait trouvé ici une marque qu’il appréciait et à laquelle il se montrait aussi fidèle qu’à son ancienne amie : un produit qui eût aidé même les explorateurs du Pôle à franchir dans la glace les étapes les plus pénibles, et en possession duquel il pouvait rester étendu comme au bord de la mer, et tenir indéfiniment le coup. C’était un cigare fabriqué avec un soin particulier, nommé « Serment du Rutli », un peu plus compact que le Maria, d’un gris de souris, entouré d’une bague bleutée, très docile et doux de caractère, et qui se consumait si régulièrement, en une cendre compacte d’un blanc de neige où apparaissaient les veines de la robe qu’il eût pu tenir lieu de sablier à celui qui le fumait et qu’il rendait en effet ce service à Hans Castorp, qui ne portait plus de montre. La sienne, un jour, était tombée de sa table de nuit, et il avait négligé de la faire remettre en marche pour les mêmes raisons pour lesquelles il avait depuis longtemps renoncé à l’usage de calendriers, que ce fût pour en arracher chaque jour le feuillet échu, ou pour se renseigner sur la succession des jours et des fêtes : dans l’intérêt de sa « liberté », par conséquent, pour favoriser sa promenade sur la grève, cette immobilité « pour toujours et à jamais », ce charme hermétique auquel il s’était montré accessible et qui avait été l’aventure fondamentale de son âme, au courant de laquelle s’étaient déroulées toutes les aventures alchimiques de ce simple sujet.

C’est ainsi qu’il restait étendu, et c’est ainsi qu’une fois de plus, au plein de l’été, de la saison de son arrivée, pour la septième fois – il ne le savait pas – l’année accomplissait sa révolution, lorsque… lorsque retentit…

Mais la réserve et la pudeur nous interdisent de renchérir en narrateur zélé sur ce qui retentit et arriva alors. Surtout pas de vantardises, ici, pas d’histoires de chasseur ! Modérons notre voix pour annoncer que retentit alors le coup de tonnerre que nous connaissons tous, cette explosion étourdissante d’un mélange funeste d’hébétude et d’irritation accumulées, un coup de tonnerre historique qui, disons-le à voix basse et avec respect, ébranla les fondements de la terre, – et qui est pour nous le coup de tonnerre qui fait sauter la montagne magique et qui met brutalement à la porte notre dormeur éveillé. Ahuri, il est assis sur l’herbe, et se frotte les yeux comme un homme qui, en dépit de maintes admonestations, a négligé de lire les journaux.

Son ami et mentor méditerranéen s’était efforcé de lui en tenir lieu dans une faible mesure et avait eu à cœur de renseigner son enfant terrible sur les événements d’en-bas. Il n’avait toutefois rencontré que peu d’attention chez un élève qui, tout en se plaisant à rêver et à gouverner les ombres spirituelles des choses, n’avait jamais accordé d’attention aux choses elles-mêmes, dans sa propension orgueilleuse à tenir les ombres pour les choses et à voir en ces dernières des ombres, ce dont nous ne saurions le blâmer sévèrement puisque les rapports entre les deux ne sont pas définitivement éclaircis.

Il n’en était plus comme le jour lointain où M. Settembrini, après avoir soudain allumé la lumière, s’était assis au bord du lit de Hans Castorp, étendu horizontalement, et s’était efforcé de l’influencer favorablement par rapport aux problèmes de la vie et de la mort. C’était lui, à présent, qui était assis, les mains entre les genoux, au chevet de l’humaniste, dans le petit cabinet, ou qui, près de sa chaise longue, dans le studio intime et mansardé, avec les chaises du carbonaro et la carafe d’eau, tenait compagnie à l’Italien, et écoutait poliment ses considérations sur la situation mondiale, car M. Lodovico n’était plus que rarement sur pied. La fin pénible de Naphta, l’acte terroriste de son adversaire tranchant et désespéré, avait porté un rude coup à la nature sensible de l’Italien ; il ne pouvait pas s’en remettre, il souffrait depuis lors d’une grande faiblesse. Il avait interrompu sa collaboration à la « Pathologie sociologique », ce lexique de toutes les œuvres des belles-lettres qui avaient pour objet la souffrance humaine, n’avançait plus, la Ligue attendait en vain ce volume de son Encyclopédie. M. Settembrini se vit contraint de borner à une propagande orale sa collaboration au progrès du genre humain, et les visites amicales de Hans Castorp lui en offraient précisément l’occasion qui, sans elles, ne se serait pas présentée.

Il parlait d’une voix faible, mais longuement, agréablement et du fond du cœur, du perfectionnement social de l’humanité. Son verbe était porté par des ailes de colombes, mais dès qu’il parlait de la réunion des peuples affranchis en vue du bonheur commun, sans qu’il le voulût ou le sût probablement lui-même, il s’y mêlait quelque chose comme un bruissement de vol d’aigles, et cela tenait incontestablement à la politique, à ce legs de son grand-père qui, joint à l’héritage humaniste du père, avait pris en lui, Lodovico, la forme des belles-lettres, de même que l’humanité et la politique s’unissaient dans le toast à la civilisation, dans cette pensée qui alliait la douceur de la colombe à la témérité de l’aigle, pensée qui attendait son jour, l’aube des peuples où la réaction serait battue et où la sainte alliance de la démocratie civique serait fondée… Bref, il y avait là des contradictions. M. Settembrini était humanitaire d’une manière plus ou moins consciente, mais en même temps et par là même il était militariste. Il s’était conduit avec humanité à l’occasion d’un duel avec l’affreux Naphta, mais, dans les grandes choses, là où le sentiment humain s’alliait avec enthousiasme à la politique, pour proclamer la victoire et le règne de civilisation, et où l’on consacrait la hallebarde du citoyen sur l’autel de l’humanité, il devenait douteux qu’il restât, du moins théoriquement, disposé à épargner le sang. Même, l’état d’esprit général était tel que, dans les belles dispositions d’esprit de M. Settembrini, la hardiesse d’aigle l’emportait de plus en plus sur la douceur de la colombe.

Souvent ses rapports avec les grandes constellations du monde étaient contradictoires, troublés et embarrassés par maints scrupules. Récemment, voici deux ans ou un an et demi, la collaboration diplomatique de son pays avec l’Autriche, contre l’Albanie, avait troublé le cours de ses idées – cette collaboration qui le satisfaisait parce qu’elle était dirigée contre un pays à demi asiatique, contre le knout et les bastilles tsaristes, et qui en même temps le tourmentait comme une mésalliance avec l’ennemi héréditaire, avec le principe de la réaction et de l’asservissement des peuples. L’automne dernier le grand emprunt russe émis en France en vue de la construction d’un réseau de voies ferrées en Pologne avait éveillé en lui des sentiments également mêlés. Car M. Settembrini appartenait au parti francophile de son pays, ce qui ne peut pas surprendre si l’on considère que son grand-père avait accordé aux journées de la révolution de juillet la même importance qu’à la création du monde ; mais cette entente de la République éclairée avec la Byzance scythe suscitait chez lui malgré tout une gêne morale, une oppression qui se changeait malgré tout en une espérance joyeuse lorsqu’il pensait à la portée stratégique de ce réseau de voies ferrées. C’est alors qu’eut lieu l’assassinat de l’archiduc, qui fut pour tous, hormis pour certains dormeurs allemands, l’annonce d’une tempête, un signe pour ceux qui savaient et au nombre desquels nous sommes fondés à compter M. Settembrini. Sans doute, Hans Castorp le voyait-il frémir en tant qu’individu, devant un tel acte de terrorisme, mais il voyait aussi sa poitrine se soulever à la pensée que c’était là un acte qui délivrait un peuple et qui était dirigé contre l’objet de sa haine, encore qu’il fallût y voir le résultat d’intrigues moscovites, ce qui causait à Settembrini un certain malaise, mais ne l’empêcha pas de qualifier d’offense faite à l’humanité et de crime effroyable l’ultimatum que la monarchie adressa trois semaines plus tard à la Serbie, en raison des conséquences à venir qu’il distinguait, lui, l’initié, et qu’il saluait, le souffle haletant.

Bref, les impressions de M. Settembrini étaient très composites, comme la fatalité qu’il voyait se précipiter et sur laquelle il essaya à mots couverts d’éclairer son élève, quoiqu’une sorte de politesse nationale et de pitié l’empêchassent d’exprimer toute sa pensée. Les jours des premières mobilisations, de la première déclaration de guerre, il avait pris l’habitude de tendre les deux mains à son visiteur et de serrer les mains de l’autre d’une manière qui allait au cœur du nigaud, sinon à son cerveau. « Mon ami, disait l’Italien. La poudre, l’imprimerie, il est incontestable que vous avez inventé cela, autrefois. Mais, si vous vous figurez que nous marcherons contre la Révolution… Caro… »

Durant les jours de l’attente la plus accablante, pendant lesquels les nerfs de l’Europe restèrent tendus par une véritable torture, Hans Castorp ne vit pas M. Settembrini. Les atroces nouvelles montaient à présent directement des profondeurs du pays plat jusque dans sa loge de balcon, elles ébranlaient la maison, emplissaient la salle à manger de leur odeur de soufre qui oppressait la poitrine, et même les chambres des grands malades et des moribonds. C’étaient ces instants où le dormeur allongé dans l’herbe, ne sachant pas ce qui lui arrivait, se redressait lentement avant de se mettre sur son séant et de se frotter les yeux… Nous allons développer cette image pour rendre compte de son état d’âme. Il ramena ses jambes, se leva et regarda autour de lui. Il se vit exorcisé, sauvé, délivré, – non par ses propres forces, ainsi qu’il dut le constater à sa confusion, mais expulsé par des forces élémentaires et extérieures pour qui sa délivrance était tout accessoire. Mais encore que son petit destin se perdît dans le destin général, une certaine bonté qui le visait personnellement, une certaine justice divine par conséquent, ne s’y exprimaient-elles pas malgré tout ? La vie prenait-elle encore une fois soin de son enfant gâté, non pas d’une manière légère, mais de cette manière grave et sévère, au sens d’une épreuve qui, dans ce cas particulier, ne signifiait peut-être justement pas la vie, mais trois salves d’honneur pour lui, le pécheur. Et il tomba donc à genoux, le visage et les mains levés au ciel, qui était sombre et chargé de vapeurs de soufre, mais qui du moins n’était plus la voûte caverneuse de la montagne des péchés.

C’est dans cette position que M. Settembrini le trouva. Nous parlons, cela s’entend, par parabole, car en réalité, nous le savons, la réserve de notre héros excluait des attitudes aussi théâtrales. Dans la froide réalité, le mentor le trouva occupé à faire ses malles, car, depuis l’instant de son réveil, Hans Castorp s’était vu entraîné dans le tourbillon des départs précipités dont le coup de tonnerre avait donné le signal dans la vallée. Le pays d’en-haut ressemblait à une fourmilière prise de panique. Le petit peuple de ces hommes glissait à une profondeur de cinq mille pieds, sens dessus dessous, vers le pays plat éprouvé, surchargeant les marchepieds du petit train pris d’assaut, en laissant derrière lui, s’il le fallait, les bagages qui encombraient les quais de la gare, – de la gare grouillante et qui sentait le brûlé comme si la foudre y avait éclaté d’en-bas, – et Hans Castorp se précipitait à leur suite. Lodovico l’étreignit dans ce tumulte – à la lettre, il le serra dans ses bras et l’embrassa comme un Méridional (ou comme un Russe), sur les deux joues, – ce qui ne laissa pas, malgré toute son émotion, de gêner notre voyageur. Mais il faillit perdre contenance lorsque M. Settembrini, au dernier moment, l’appela par son prénom, l’appela « Giovanni », en négligeant la forme usitée dans l’Occident civilisé, c’est-à-dire en le tutoyant.

– E cosi in giù, dit-il, in giù finalmente. Addio, Giovanni mio ! J’aurais préféré te voir partir en d’autres circonstances ; mais soit ! Les dieux en ont disposé ainsi, et pas autrement. C’est au travail que je pensais te voir retourner, mais voici que tu vas combattre parmi les tiens. Mon Dieu, c’était ton lot, et non pas celui de notre lieutenant. C’est la vie… Bats-toi bravement, là où ton sang t’y oblige. Personne ne peut faire davantage, à présent. Mais pardonne-moi si j’emploie le reste de mes forces à entraîner mon pays dans la lutte, du côté où l’esprit et des intérêts sacrés lui commandent de se porter. Addio !

Hans Castorp glissa sa tête entre dix autres têtes qui comblaient le cadre de la portière. Par-dessus elles il fit un signe d’adieu. M. Settembrini, lui aussi, agita sa main droite, tandis que, de la pointe de l’annulaire de la gauche, il effleurait délicatement le coin de l’œil.

*

Où sommes-nous ? Qu’est-ce que cela ? Où nous a transportés le songe ? Crépuscule, pluie et boue, rougeur trouble du ciel incendié. Un sourd tonnerre résonne sans arrêt, emplit l’air humide, déchiré par des sifflements aigus, par des hurlements rageurs et infernaux, dont le cheminement s’achève en un fracas d’éclatements, d’éclaboussements, de craquements et de flamboiements, de gémissements et de cris, de cymbales entrechoquées et qui menacent de se briser, en un crépitement qui pousse à la hâte, plus vite, de plus en plus vite… Il y a là-bas une forêt hors de laquelle se déversent des essaims gris qui courent, tombent et bondissent. Une ligne de coteaux s’étire devant l’incendie lointain, dont la rougeur se condense parfois en flammes mouvantes. Autour de nous, des champs onduleux, bouleversés, détrempés. Une route boueuse est couverte de branchages, semblable à une forêt ; un chemin de campagne, sillonné et défoncé, s’élance en courbe vers la colline, des troncs d’arbres se dressent dans la pluie froide, nus et ébranchés… Voici un poteau indicateur ; inutile de l’interroger ! La pénombre nous en voilerait l’inscription, quand même l’écriteau ne serait pas déchiqueté par un éclat qui l’a transpercé. Est ou Ouest ? C’est le pays plat, c’est la guerre. Et nous sommes des ombres timides au bord du chemin, confus de jouir de la sécurité des ombres, peu disposés à nous répandre en vantardises et en histoires de chasseur, amenés ici par l’esprit de notre récit, pour regarder dans le visage simple de l’un de ces camarades en gris, qui courent, qui se précipitent, que talonne le crépitement saccadé, qui s’essaiment hors de la forêt, du compagnon de tant de petites années, du brave pécheur dont nous avons si souvent entendu la voix, pour regarder une dernière fois ce visage avant de le perdre de vue.

On les a amenés, les camarades, pour donner sa vigueur dernière à la bataille qui a duré toute la journée, et dont l’objet est la reprise de ces positions sur la colline, et des deux villages qui brûlent là-bas, enlevés avant-hier par l’ennemi. C’est un régiment de volontaires, du sang jeune, des étudiants pour la plupart qui ne sont pas depuis longtemps sur le front. Ils ont été alertés la nuit, ils ont voyagé jusqu’au matin et ont marché sous la pluie jusqu’à la fin de l’après-midi, par de méchants chemins… Ce n’étaient pas des chemins du tout : les routes étaient encombrées, on a passé par champs et par marécages, perdant sept heures, sous les capotes trempées, en tenue d’attaque, et ce n’était pas une partie de plaisir ; car si l’on ne voulait pas perdre ses bottes, il fallait presque à chaque pas se pencher et, le doigt dans l’oreille de la chaussure, tirer son pied de la terre qui clapotait. Il leur a donc fallu une heure pour traverser le petit pré. Les voici, leur sang jeune a tenu bon, leurs corps excités et déjà épuisés, mais tendus par leurs plus profondes réserves vitales, ne s’inquiètent ni du sommeil ni de la nourriture dont on les a privés. Leurs visages mouillés, éclaboussés de boue, encadrés par la jugulaire, brûlent sous les casques tendus de gris et qui ont glissé en arrière. Ils sont enflammés par l’effort et la vue des pertes qu’ils ont éprouvées en traversant la forêt marécageuse. Car l’ennemi, averti de leur approche, a dirigé un feu de barrage de shrapnells et d’obus à gros calibre sur leur route, un feu qui a déjà éclaté dans leurs groupes en pleine forêt et qui fouette en piaillant, en éclaboussant et flamboyant, le vaste champ raviné.

Il faut qu’ils passent, les trois mille garçons enfiévrés, il faut qu’ils décident, comme renforts par leurs baïonnettes, de l’issue de cet assaut contre les tranchées et les villages en flammes, derrière la chaîne de collines, et qu’ils poussent l’attaque jusqu’à un point fixé par l’ordre que leur chef porte dans sa poche. Ils sont trois mille, pour qu’ils soient encore deux mille lorsqu’ils déboucheront devant les collines et les villages ; tel est le sens de leur nombre. Ils forment un corps composé de telle façon que même après de graves pertes, ils puissent encore agir et vaincre, saluer la victoire par un « hourra » échappé de mille gosiers, sans souci de ceux qui se seront isolés en tombant. Plus d’un s’est perdu, est tombé durant cette marche forcée pour laquelle il était trop jeune et trop frêle. Il a pâli et chancelé ; serrant les dents, il a exigé de soi une résistance virile, mais il a cependant fini par rester en arrière. Il s’est encore traîné un instant le long de la colonne de marche, mais une compagnie après l’autre l’a dépassé et il a disparu, il est resté étendu là où il n’était pas bon de rester. Et puis était venue la forêt qui les avait tronçonnés. Mais ceux qui s’essaiment en avant sont toujours nombreux ; une troupe de trois mille peut supporter une prise de sang sans être réduite au néant… Déjà ils inondent le terrain détrempé, fouetté par les éclats, la route, le chemin, les champs spongieux ; nous, les ombres-spectateurs, au bord du chemin, nous sommes au milieu d’eux. À la lisière de la forêt, on met baïonnette au canon, avec des gestes exercés, le clairon clame avec insistance, le tambour roule et frappe de son tonnerre plus sourd, et ils s’élancent en avant, tant bien que mal, avec des cris rauques, les pieds comme alourdis par un cauchemar, parce que les mottes de terre collent comme du plomb à leurs bottes grossières.

Ils se jettent à plat ventre sous les projectiles sifflants, pour bondir et reprendre leur course en avant, avec les cris brefs de leur jeune courage, parce qu’ils n’ont pas été atteints. Ils sont touchés, ils tombent, battant des bras, touchés au front, au cœur, aux entrailles. Ils sont couchés, le visage dans la boue, et ne bougent plus. Ils sont couchés, le dos soulevé par le sac, l’occiput enfoncé dans la terre, et griffent l’air de leurs mains. Mais la forêt en envoie d’autres qui se jettent à terre, et bondissent et avancent en trébuchant, hurlants ou muets, entre ceux qui sont demeurés en arrière.

Ah, toute cette belle jeunesse avec ses sacs et ses baïonnettes, ses manteaux boueux et ses bottes ! On pourrait avec une imagination humaniste et enivrée de beauté rêver d’autres images. On pourrait se représenter cette jeunesse : menant et baignant des chevaux dans une baie, se promenant sur la grève avec la bien-aimée, les lèvres à l’oreille de la douce fiancée, ou s’apprenant avec une amicale gentillesse à tirer l’arc. Au lieu de cela, elle est couchée, le nez dans cette boue de feu. C’est une chose admirable et dont on reste confondu qu’elle s’y prête joyeusement, encore qu’en proie à des terreurs inouïes et a une inexprimable nostalgie de ses mères, mais ce ne devrait pas être une raison de la mettre dans cette situation.

Voici notre ami, voici Hans Castorp ! De très loin déjà nous l’avons reconnu à la barbiche qu’il s’est laissé pousser à la table des Russes ordinaires. Il brûle, transpercé par la pluie, comme les autres. Il court, les pieds alourdis par les mottes, le fusil au poing. Voyez, il marche sur la main d’un camarade tombé, sa botte cloutée enfonce cette main dans le sol marécageux criblé d’éclats de fer. C’est pourtant lui. Comment ? Il chante ? Comme on fredonne devant soi, sans le savoir, dans une excitation hébétée et sans pensée, ainsi il tire parti de son haleine entrecoupée et chantonne pour lui-même :

Ich schnitt in seine Rinde

So manches liebe Wort…

Il tombe. Non, il s’est jeté à plat ventre, parce qu’un chien infernal accourt, un grand obus brisant, un atroce pain de sucre des ténèbres. Il est étendu, le visage dans la boue fraîche, les jambes ouvertes, les pieds écartés, les talons rabattus vers la terre. Le produit d’une science devenue barbare, chargé de ce qu’il y a de pire, pénètre à trente pas de lui obliquement dans le sol comme le diable en personne, y explose avec un effroyable excès de force, et soulève à la hauteur d’une maison un jet de terre, de feu, de fer, de plomb et d’humanité morcelée. Car deux hommes étaient étendus là, c’étaient deux amis, ils s’étaient réunis dans leur détresse : à présent ils sont confondus et anéantis.

Oh honte de notre sécurité d’ombres ! Partons ! Nous n’allons pas raconter cela ! Notre ami a-t-il été touché ? Un instant il a cru l’être. Une grosse motte de terre a frappé son tibia, sans doute a-t-il eu mal, mais c’est ridicule. Il se redresse, il titube, avance en boitant, les pieds alourdis par la terre, chantant inconsciemment :

Und sei – ne Zweige rauschten

Als rie – fen sie mir zu…

Et c’est ainsi que, dans la mêlée, dans la pluie, dans le crépuscule, nous le perdons de vue.

Adieu, Hans Castorp, brave enfant gâté de la vie ! Ton histoire est finie. Nous avons achevé de la conter. Elle n’a été ni brève ni longue, c’est une histoire hermétique. Nous l’avons narrée pour elle-même, non pour l’amour de toi, car tu étais simple. Mais en somme, c’était ton histoire, à toi. Puisque tu l’as vécue, tu devais sans doute avoir l’étoffe nécessaire, et nous ne renions pas la sympathie de pédagogue qu’au cours de cette histoire nous avons conçue pour toi et qui pourrait nous porter à toucher délicatement de la pointe du doigt le coin de l’œil, à la pensée que nous ne te verrons ni ne t’entendrons plus désormais.

Adieu ! Tu vas vivre maintenant, ou tomber. Tes chances sont faibles. Cette vilaine danse où tu as été entraîné durera encore quelques petites années criminelles et nous ne voudrions pas parier trop haut que tu en réchapperas. À l’avouer franchement, nous laissons assez insoucieusement cette question sans réponse. Des aventures de la chair et de l’esprit qui ont élevé ta simplicité t’ont permis de surmonter dans l’esprit ce à quoi tu ne survivras sans doute pas dans la chair. Des instants sont venus où dans les rêves que tu gouvernais un songe d’amour a surgi pour toi, de la mort et de la luxure du corps. De cette fête de la mort, elle aussi, de cette mauvaise fièvre qui incendie à l’entour le ciel de ce soir pluvieux, l’amour s’élèvera-t-il un jour ?

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