La montagne magique Thomas Mann

Il représentait Hans Lorenz Castorp dans sa tenue officielle de sénateur de la ville, en cette sévère et pieuse tenue d’un siècle révolu qu’avait maintenue à travers les temps une communauté à la fois téméraire et imposante, et qu’elle avait conservée pour les occasions officielles, afin de confondre de cette cérémonieuse façon le passé avec le présent, le présent avec le passé, et d’affirmer ainsi la vénérable solidité de sa signature commerciale. On y voyait le sénateur Castorp représenté en pied, sur un dallage rougeâtre, dans une perspective de colonnes et d’arc gothique. Il était debout, le menton incliné, la bouche contractée vers en-bas, ses yeux bleus, au regard songeur, avec les glandes lacrymales en saillie, dirigés vers le lointain, dans ce pourpoint, semblable à une robe sacerdotale, qui descendait plus bas que les genoux, et qui, ouvert sur le devant, était décoré d’un large bord de fourrure. Des demi-manches bouffantes et bordées de même sortaient des manches plus étroites et longues en un drap ordinaire, et des manchettes de dentelles couvraient les mains jusqu’aux poignets. Les grêles mollets du vieillard étaient revêtus de bas de soie noire, les pieds chaussés de souliers à boucles d’argent. Mais le cou était entouré de la collerette raide et plissée, aplatie sur le devant et relevée des côtés, sous laquelle, au surplus, un jabot plissé en batiste descendait sur la veste. Sous le bras, il portait l’antique chapeau au large rebord, dont la calotte allait en se rétrécissant.

C’était un excellent portrait, dû à un artiste notoire, traité avec goût dans le style des vieux maîtres auquel le sujet inclinait, et éveillant chez le spectateur toutes sortes d’images hispano-hollandaises de la fin du Moyen Âge. Le petit Hans Castorp l’avait souvent contemplé, non pas bien entendu avec une intelligence de connaisseur, mais toutefois avec une certaine compréhension pénétrante, d’un ordre plus général, et bien qu’il n’eût vu son grand-père en personne tel que la toile le représentait qu’une seule fois, et durant un court instant, à l’occasion d’une arrivée en cortège, à l’Hôtel de Ville, il ne pouvait s’empêcher, ainsi que nous l’avons dit, de considérer le tableau comme l’apparence véritable et authentique de son grand-père, tandis qu’il ne voyait dans le grand-père de tous les jours qu’une sorte d’intérim, un auxiliaire imparfaitement adapté à son rôle. Car ce qu’il y avait de distinct et d’étrange dans son apparence ordinaire tenait, semblait-il, à cette adaptation imparfaite et peut-être un peu maladroite. Il restait des marques et des allusions qui ne s’étaient pas complètement effacées, de sa forme pure et véritable. C’est ainsi que le grand faux-col, le large foulard blanc étaient démodés ; mais il était impossible d’appliquer cette épithète au merveilleux vêtement que celui-ci ne rappelait en quelque sorte que par procuration, à savoir la collerette espagnole. Et il en allait de même du chapeau haut de forme au bord incurvé d’une façon inusitée que le grand-père portait dans la rue et auquel répondait, dans une réalité supérieure, le large chapeau de feutre du tableau, ainsi que de la longue redingote à plis dont l’image primitive et essentielle était aux yeux du petit Hans Castorp la robe bordée et garnie de fourrure.

Il approuva donc de tout son cœur que le grand-père apparût dans son authenticité et dans sa perfection somptueuses, le jour où il s’agit de lui faire ses adieux. C’était dans la grande salle, la même salle où ils avaient si souvent mangé, à table, l’un en face de l’autre. Hans Lorenz Castorp était étendu à présent sur le catafalque, dans le cercueil, au milieu des couronnes appuyées ou répandues. Il avait lutté contre la pneumonie, lutté longtemps et opiniâtrement, bien qu’il semblât qu’il ne se fût accommodé que bien mal de la vie du temps présent, et voici qu’il était étendu, on ne savait pas trop si c’était en vainqueur ou en vaincu, mais en tous cas avec une expression sévèrement pacifiée et très changée, le nez plus pointu d’avoir si longtemps lutté sur le lit d’apparat, la tête relevée par des coussins de soie, de sorte que son menton reposait agréablement dans l’échancrure de devant de la collerette d’honneur ; et entre les mains à moitié recouvertes par les manchettes de dentelles, les mains dont la disposition, imitant une pose naturelle, ne laissait pas de produire une impression de froideur inanimée, on avait placé un crucifix en ivoire sous ses paupières baissées, que son regard semblait considérer sans arrêt.

Hans Castorp avait vu plusieurs fois son grand-père au début de sa maladie, mais ensuite il ne l’avait plus revu. On lui avait complètement épargné le spectacle de la lutte qui d’ailleurs s’était pour sa plus large part déroulée pendant la nuit ; tout au plus avait-il été touché par l’atmosphère angoissée de la maison, par les yeux rouges du vieux Fiete, par les allées et venues des médecins ; mais le résultat en présence duquel il se trouvait dans la salle à manger pouvait se résumer en ceci que le grand-père avait été solennellement affranchi de sa figuration intermédiaire et qu’il avait définitivement revêtu sa forme véritable et digne de lui. C’était là un événement que l’on devait approuver, encore que le vieux Fiete pleurât et hochât sans arrêt la tête, encore que Hans Castorp lui-même pleurât comme il l’avait fait à l’aspect de sa mère décédée subitement et de son père que peu de temps après il avait vu étendu, non moins silencieux et étranger.

Car c’était la troisième fois déjà qu’en un espace aussi court et à un âge aussi jeune, la mort agissait sur l’esprit et les sens – les sens surtout – du petit Hans Castorp ; cet aspect et cette impression n’étaient plus neufs pour lui, mais au contraire déjà très familiers, et de même qu’aux deux occasions précédentes, il s’était montré très posé et très maître de lui, nullement à la merci de ses nerfs, encore qu’il eût éprouvé un chagrin naturel, de même il apparut cette fois-ci, à un degré peut-être encore supérieur de calme. Ignorant la signification pratique des événements pour sa vie, ou puérilement indifférent à cet égard, dans sa confiance que le monde, de toute façon, aurait soin de lui, il avait fait montre devant ces cercueils d’une certaine froideur également puérile et d’une attention attachée aux choses extérieures que, dans la troisième circonstance, des sentiments et un air de connaisseur déjà expérimenté nuancèrent d’une expression particulière de sagesse prématurée (car nous négligeons les larmes fréquentes dues à l’émotion ou à la contagion des pleurs d’autrui, comme une réaction normale). Dans le cours des trois ou quatre mois qui avaient suivi la mort de son père, il avait oublié la mort ; à présent il se souvenait d’elle, et toutes les impressions d’alors se rétablissaient exactement, simultanées et pénétrantes, dans leur singularité incomparable.

Résolues et exprimées en paroles, ces impressions se seraient présentées à peu près comme suit : La mort était d’une nature pieuse, significative et d’une beauté triste, c’est-à-dire qui relevait de l’esprit, mais en même temps elle était d’une nature toute autre, presque contraire, très physique, très matérielle, que l’on ne pouvait considérer ni comme belle, ni comme significative, ni comme pieuse, ni même comme triste. La nature solennelle et spirituelle s’exprimait par la somptueuse mise en bière du défunt, par la magnificence des fleurs, par les gerbes de palmier qui, on le sait, signifiaient la paix céleste ; de plus, et plus clairement encore, par le crucifix dans les mains du grand-père défunt, par le Christ bénissant de Thorwaldsen qui était debout à la tête du cercueil, et par les deux candélabres dressés de part et d’autre qui, en cette circonstance, avaient également pris un caractère sacerdotal. Toutes ces dispositions trouvaient apparemment leur sens exact et bienfaisant dans cette pensée que le grand-père avait pris pour toujours sa figure définitive et véritable. Mais en outre, comme le petit Hans Castorp ne laissa pas de remarquer, encore qu’il ne se l’avouât pas à haute voix, tout cela, et surtout cette quantité de fleurs, en particulier les tubéreuses partout répandues, avait pour but de pallier l’autre aspect de la mort, qui n’était ni beau ni véritablement triste, mais plutôt un peu inconvenant, d’une nature bassement corporelle, de le faire oublier ou de vous empêcher d’en prendre conscience.

C’est à cette seconde nature de la mort que tenait le fait que le grand-père défunt parût si étranger, qu’à la vérité il n’apparût pas du tout comme le grand-père, mais comme une poupée de cire de grandeur naturelle, que la mort avait substituée à sa personne, et à laquelle on rendait ces pieux et fastueux honneurs. Celui qui était étendu là, ou plus exactement, ce qui était étendu là, ce n’était donc pas le grand-père lui-même, c’était une dépouille qui, Hans Castorp le savait bien, n’était pas en cire, mais faite de sa propre matière, c’était là ce qu’il y avait d’inconvenant, et d’à peine triste – aussi peu triste que le sont les choses qui concernent le corps et qui ne concernent que lui. Le petit Hans Castorp considérait cette matière lisse d’un jaune cireux et d’une consistance caséeuse, dont étaient faits cette figure de mort de la grandeur naturelle d’un vivant, le visage et les mains de l’ancien grand-père. Une mouche venait de se poser sur le front immobile et commença d’agiter ses boutoirs. Le vieux Fiete la chassa avec précaution, en se gardant de toucher le front, la mine pudiquement obscurcie, comme s’il ne devait ni ne voulait savoir ce qu’il faisait là. Cette expression de réserve tenait apparemment au fait que le grand-père n’était plus qu’un corps, et rien de plus. Mais, après un vol onduleux, la mouche se posa brusquement sur les doigts du grand-père, près du crucifix en ivoire. Et tandis que ceci se produisait, Hans Castorp crut respirer plus distinctement que jusqu’à présent cette émanation faible, mais si étrangement persistante qu’il connaissait d’autrefois, qui, à sa confusion, lui rappelait un camarade de classe affligé d’un mal gênant et pour cela même évité par tous, et que l’odeur des tubéreuses avait entre autres pour but de couvrir, sans d’ailleurs y réussir en dépit de leur luxuriance et de leur austérité.

Il fut plusieurs fois en présence du cadavre : une fois seul avec le vieux Fiete, la seconde fois avec son grand-oncle Tienappel, le négociant en vins, et ses deux oncles James et Peter, puis une troisième fois encore, lorsqu’un groupe endimanché d’ouvriers du port stationna pendant quelques instants devant le cercueil ouvert, pour prendre congé de l’ancien chef de la maison Castorp et fils. Ensuite, vint l’enterrement ; la salle fut pleine de gens, le pasteur Bugenhagen, de l’église Saint-Michel, le même qui avait baptisé Hans Castorp, prononça l’oraison funèbre ; dans la voiture qui, la première d’une longue, longue file, suivait le corbillard, il s’entretint très amicalement avec le petit Hans Castorp ; après quoi cette partie de son existence, elle aussi, prit fin, et Hans Castorp changea aussitôt de maison et d’entourage, pour la deuxième fois déjà de sa jeune existence.

CHEZ LES TIENAPPEL

ET DE L’ÉTAT MORAL DE HANS CASTORP

Ce ne fut pas pour son malheur, car il habita dorénavant chez le consul Tienappel, son tuteur attitré, et ne manqua de rien : ni en ce qui concernait sa personne, ni en ce qui regardait la défense de ses autres intérêts dont il ne savait encore rien. Car le consul Tienappel, un oncle de feu la mère de Hans, géra le patrimoine des Castorp, mit les immeubles en vente, se chargea de liquider la maison Castorp et fils, importation et exportation, et il en tira encore quelque quatre cent mille marks, que Hans Castorp héritait et que le consul Tienappel plaça en valeurs sûres, en prélevant d’ailleurs, en dépit de ses sentiments affectueux, chaque trimestre, deux pour cent de provision pour son propre compte.

La maison des Tienappel, qui était située au fond d’un jardin dans le chemin de Harvestehud, donnait sur une étendue de gazon où l’on ne tolérait pas la moindre mauvaise herbe, sur des roseraies publiques et sur le fleuve. Bien qu’il possédât un bel attelage, c’est à pied que le consul se rendait chaque matin à son bureau, pour se donner un peu de mouvement, car il souffrait parfois d’une légère congestion à la tête, et il rentrait de même, à cinq heures du soir, après quoi on dînait chez les Tienappel avec tout le raffinement convenable. C’était un homme important, vêtu des meilleurs tissus anglais, aux yeux proéminents d’un bleu d’eau, derrière ses lunettes cerclées d’or, au nez fleuri, à la barbe grise de marinier, et qui portait un diamant d’un feu éclatant au petit doigt exigu de sa main gauche. Sa femme était depuis longtemps décédée. Il avait deux fils, Peter et James, dont l’un était marin et séjournait rarement chez son père, tandis que l’autre travaillait dans le commerce paternel et devait un jour hériter de la firme. Le ménage était depuis de longues années dirigé par Schalleen, la fille d’un orfèvre d’Altona, laquelle portait autour de ses poignets cylindriques, des ruches blanches amidonnées. Elle prenait soin de ce que le déjeuner comme le dîner comprissent toujours un abondant service de hors-d’œuvre, des crabes et du saumon, de l’anguille, de la poitrine d’oie et du tomato catsup avec le roastbeef ; elle gardait un œil vigilant sur les extras lorsque le consul Tienappel donnait des dîners d’hommes, et ce fut elle aussi qui, tant bien que mal, tint lieu de mère au petit Hans Castorp.

Hans Castorp grandit par un vilain temps, dans le vent et le brouillard, grandit en imperméable jaune, si l’on peut ainsi dire, et se sentait en somme très dispos. Sans doute, commença-t-il par être un peu anémique ; cela le docteur Heidekind en convint qui, à déjeuner, en rentrant de classe, lui fit servir chaque jour un bon verre de porter, boisson substantielle, on le sait, à laquelle le docteur Heidekind prêtait une influence reconstituante sur le sang et qui, en effet, adoucit d’une manière sensible les esprits de Hans Castorp et réagit d’une manière bienfaisante contre sa tendance à « rêvasser », comme s’exprimait son oncle Tienappel, c’est-à-dire, la bouche tombante, à bayer aux corneilles, sans une pensée solide. Mais pour le reste il était bien portant et normal, un joueur de tennis et un rameur convenable, encore qu’au lieu de manier la rame, il préférât s’installer par les soirs d’été devant un verre, sur la terrasse du bachoteur d’Uhlenhorst, à écouter de la musique et à considérer les barques éclairées entre lesquelles des cygnes nageaient sur l’eau miroitante et bariolée. Et lorsqu’on l’écoutait parler : placidement, raisonnablement d’une voix monotone, un peu creuse et avec une pointe d’accent du Nord (il suffisait d’ailleurs d’un rapide coup d’œil sur sa blonde correction, avec sa tête finement découpée, qui portait en quelque sorte une empreinte des époques révolues, et où une morgue héréditaire et inconsciente s’exprimait sous la forme d’une certaine indolence sèche), personne ne pouvait mettre en doute que ce Hans Castorp fût bien un produit authentique et non adultéré de ce sol, et qu’il tint brillamment sa place. (Lui-même, s’il s’était interrogé sur ce point, n’eût pas hésité un instant.)

L’atmosphère du grand port de mer, cette atmosphère humide de mercantilisme mondial et de bien-être qui avait été l’air vital de ses pères, il la respirait avec une satisfaction profonde, en l’approuvant et en la savourant. Parmi les exhalaisons de l’eau, du charbon et du thé, le nez pénétré des odeurs fortes des denrées coloniales amoncelées, il voyait sur les quais du port d’énormes grues à vapeur imiter le calme, l’intelligence et la force gigantesque d’éléphants domestiqués, en transportant des tonnes de sacs, de balles, de caisses, de tonneaux et de ballons, des ventres de vaisseaux ancrés dans les wagons de chemin de fer et les entrepôts. Il voyait les négociants en imperméable jaune, comme il en portait lui-même, affluer à midi vers la Bourse, où l’on jouait serré, autant qu’il sût, et où il arrivait facilement que quelqu’un lançât en toute hâte des invitations pour un grand dîner afin de sauver son crédit. Il voyait (et n’était-ce pas là le domaine qui plus tard l’intéresserait particulièrement ?) le grouillement des chantiers, il voyait les corps de mammouths des transatlantiques en cale sèche, hauts comme des tours, la quille et l’hélice dénudées, soutenus par des poutres d’une épaisseur d’arbres, au sec et paralysés dans leur lourdeur monstrueuse, recouverts d’armées de nains occupés à gratter, à marteler et à crépir. Il voyait sous les cales couvertes, enveloppées d’un brouillard fumeux, se dresser les squelettes des navires en construction, voyait les ingénieurs, leurs épures et leurs carnets à la main, donner leurs ordres aux ouvriers, visages familiers à Hans Castorp, depuis sa première enfance, et qui n’éveillaient en lui que des impressions de bien-être et de chez-soi, impressions qui s’épanouissaient lorsqu’il lui arrivait de déjeuner, le dimanche, au Pavillon de l’Alster, avec James Tienappel ou son cousin Ziemssen – Joachim Ziemssen – d’un beefsteak au lard avec un verre de porto vieux, et qu’il se rencognait ensuite au fond de son siège, en tirant avec ferveur des bouffées de son cigare. Car il était authentique en cela surtout qu’il aimait bien vivre, oui, qu’en dépit de ses apparences anémiques et fines, il était, tel un nourrisson qui s’en donne à cœur joie aux seins maternels, attaché aux rudes jouissances de la vie.

Il portait commodément et non sans dignité sur ses épaules la haute civilisation que la classe dominante de cette démocratie municipale de commerçants transmet à ses enfants. Il était aussi bien baigné qu’un bébé et se faisait habiller par le tailleur qui jouissait de la confiance des jeunes gens de sa sphère. Le trousseau de linge, soigneusement marqué, que contenaient les tiroirs anglais de son armoire, était fidèlement administré par Schalleen ; lorsque Hans Castorp fit ses études au dehors, il continua de renvoyer son linge pour le faire blanchir et repriser (car son principe était qu’en dehors de Hambourg on ne savait pas repasser en Allemagne), et un endroit rugueux à la manchette d’une de ses jolies chemises de couleur l’eût violemment indisposé. Ses mains, bien qu’elles ne fussent pas de forme particulièrement aristocratique, avaient la peau fraîche et soignée, ornées d’une gourmette en platine et de la chevalière de son grand-père, et ses dents, qui étaient un peu molles et dont il avait plusieurs fois souffert, étaient enrichies d’or.

Debout et en marchant, il portait le ventre un peu en avant, ce qui ne donnait pas une impression très énergique ; mais sa tenue à table était remarquable. Le torse très droit, il se tournait poliment vers le voisin avec lequel il bavardait (raisonnablement et avec une pointe d’accent du Nord), et ses coudes touchaient légèrement ses hanches tandis qu’il découpait son aile de poulet ou extrayait adroitement, au moyen de l’instrument spécialement destiné à cet usage, la chair rose d’une pince de homard. Son premier besoin à la fin du repas était le rince-doigts à l’eau aromatisée, le second la cigarette russe, non contrôlée par la régie, et qu’il se procurait en fraude. Elle précédait le cigare, une marque savoureuse de Brème, nommée Marie Mancini, dont il sera encore question par la suite et dont les poisons épicés s’alliaient d’une manière si satisfaisante à ceux du café. Hans Castorp mettait ses provisions de tabac à l’abri des influences néfastes du chauffage central en les conservant à la cave où il descendait chaque matin pour garnir son étui de sa dose journalière. Ce n’est qu’à contrecœur qu’il eût mangé du beurre qu’on lui eût présenté en une seule pièce, et non découpé en forme de coquilles.

On voit que nous nous appliquons à tout dire ce qui peut prévenir contre lui, mais nous le jugeons sans exagération et ne le faisons ni pire ni meilleur qu’il n’était. Hans Castorp n’était ni un génie ni un imbécile, et si nous évitons pour le caractériser le mot de « moyen » c’est pour des raisons qui n’ont à faire ni avec son intelligence ni avec sa modeste personne, mais par respect pour sa destinée à laquelle nous sommes tentés d’accorder une certaine importance plus que personnelle. Son cerveau répondait aux exigences du Lycée, section sciences, sans qu’il eût besoin de fournir un effort démesuré, mais cet effort il n’eût certainement été disposé à le faire en aucune circonstance et pour aucun objet : moins de peur de se faire du mal, que parce qu’il ne voyait aucune raison pour l’y résoudre, ou plus exactement aucune raison absolue : et c’est précisément pour cela que nous ne l’appelons pas moyen, parce qu’il éprouvait en quelque façon l’absence de ces raisons.

L’homme ne vit pas seulement sa vie personnelle comme individu, mais consciemment ou inconsciemment il participe aussi à celle de son époque et de ses contemporains, et même s’il devait considérer les bases générales et impersonnelles de son existence comme des données immédiates, les tenir pour naturelles et être aussi éloigné de l’idée d’exercer contre elles une critique que le bon Hans Castorp l’était réellement, il est néanmoins possible qu’il sente son bien-être moral vaguement affecté par leurs défauts. L’individu peut envisager toute sorte de buts personnels, de fins, d’espérances, de perspectives où il puise une impulsion à de grands efforts et à son activité, mais lorsque l’impersonnel autour de lui, l’époque elle-même, en dépit de son agitation, manque de buts et d’espérances, lorsqu’elle se révèle en secret désespérée, désorientée et sans issue, lorsqu’à la question, posée consciemment ou inconsciemment, mais finalement posée en quelque manière, sur le sens suprême, plus que personnel et inconditionné, de tout effort et de toute activité, elle oppose le silence du vide, cet état de chose paralysera justement les efforts d’un caractère droit, et cette influence, par delà l’âme et la morale, s’étendra jusqu’à la partie physique et organique de l’individu. Pour être disposé à fournir un effort considérable qui dépasse la mesure de ce qui est communément pratiqué, sans que l’époque puisse donner une réponse satisfaisante à la question « à quoi bon ? », il faut une solitude et une pureté morales qui sont rares et d’une nature héroïque, ou une vitalité particulièrement robuste. Hans Castorp ne possédait ni l’une ni l’autre, et il n’était ainsi donc qu’un homme malgré tout moyen, encore que dans un sens des plus honorables.

Tout ceci se rapporte non seulement à la tenue intérieure du jeune homme durant ses années d’école, mais encore pendant les années qui suivirent, lorsqu’il eut choisi la profession bourgeoise qu’il exercerait. En ce qui concerne sa carrière scolaire, signalons qu’il dut même redoubler telle ou telle classe. Mais en somme, son origine, l’urbanité de ses mœurs et enfin un talent notable, sinon passionné, pour les mathématiques, l’aidèrent à franchir ces étapes, et lorsqu’il eut passé son volontariat, il décida de poursuivre ses études, – à la vérité surtout, parce que c’était prolonger un état de chose habituel, provisoire et indéterminé, et qu’il gagnerait ainsi du temps pour réfléchir sur ce qu’il voudrait devenir, car il était loin de le savoir ; en première encore il ne le savait pas, et lorsqu’enfin cela se décida (car c’eût été presque trop dire que d’affirmer que lui-même en eût décidé), il sentit bien qu’il eût pu aussi bien en aller différemment.

Une chose du moins était vraie, à savoir qu’il avait pris un vif plaisir aux bateaux. Comme petit garçon déjà, il avait couvert les pages de ses carnets de notes de dessins de cotres de pêcheurs, de gabares chargées de légumes et de voiliers à cinq mâts, et lorsque, dans sa quinzième année, il eut le privilège d’assister d’une place réservée au lancement du nouveau paquebot postal à hélice double Hansa, chez Blom et Voss, il exécuta une peinture, réussie et exacte jusque dans le détail, du svelte navire, toile que le consul Tienappel accrocha dans son bureau personnel et sur laquelle le vert vitreux et transparent de la mer houleuse était en particulier traité avec tant d’amour et d’adresse que quelqu’un dit au consul Tienappel que cela témoignait de talent et que Hans Castorp pourrait devenir un bon peintre de marines, – appréciation que le consul put tranquillement répéter à son pupille, car Hans Castorp se borna à rire de bon cœur et ne donna pas un instant suite à de telles folies de bohème et idées de crève-la-faim.

– Tu n’es pas précisément riche, lui disait parfois l’oncle Tienappel. Le principal de ma fortune ira un jour à James et à Peter, c’est-à-dire qu’elle restera dans la maison et que Peter touchera une rente. Ce qui t’appartient est bien placé et te rapporte un revenu sûr. Mais vivre de revenus ce n’est plus très drôle aujourd’hui, à moins que l’on ait au moins cent fois plus que ce que tu as, et si tu veux être quelqu’un en ville, et vivre comme tu en as l’habitude, il faut que tu tâches de gagner encore pas mal, dis-toi ça, fiston.

Hans Castorp se le tint pour dit, s’inquiéta d’une profession qui lui permettrait de faire figure devant lui-même et aux yeux des autres. Et lorsqu’il eut choisi – ce fut à l’instigation du vieux Wilms, de la maison Tunder et Wilms, qui, un samedi soir, à la table de whist, dit au consul Tienappel : « Hans Castorp devrait étudier la construction navale, ce serait une excellente idée, et il pourrait entrer chez moi, je ne manquerais pas d’avoir l’œil sur lui », – il fit grand cas de sa profession, estima sans doute que ce serait un travail rudement compliqué et pénible, mais aussi un métier remarquable, important et de grande allure, et en tout cas pour sa pacifique personne infiniment préférable à celui de son cousin Joachim Ziemssen, le fils de la belle-sœur de feu sa mère, qui voulait absolument devenir officier. Or, Joachim Ziemssen n’avait même pas la poitrine très solide, mais c’est justement pourquoi l’exercice d’une profession en plein air qui n’exigeait sans doute aucune tension ni aucun effort intellectuels, lui conviendrait mieux, comme Hans Castorp jugea avec une pointe de dédain. Car il avait le plus grand respect pour le travail, bien que, personnellement, le travail le fatiguât quelque peu.

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