La montagne magique Thomas Mann

Joachim avait aussitôt commencé à se dévêtir jusqu’à la ceinture. L’aide, un jeune Suisse trapu aux joues roses, et en blouse blanche, invita Hans Castorp à faire de même. Cela allait vite, son tour ne tarderait pas à venir… Tandis que Hans Castorp se débarrassait de sa veste, Behrens passa de la cabine où il s’était tenu dans la pièce proprement dite.

– Allo ! dit-il. Voilà nos deux Dioscures ! Castorp et Pollux… Pas de jérémiades, je vous en prie. Attendez donc, dans un instant nous vous aurons vus en transparence, tous les deux. Je crois bien que vous avez peur, Castorp, de nous ouvrir votre for intérieur ? Rassurez-vous, tout cela fonctionne très esthétiquement… Avez-vous déjà vu ma galerie privée ?

Et il amena Hans Castorp par le bras devant les rangées de verres sombres derrière lesquels il alluma la lumière en tournant le commutateur. Ils s’éclairèrent alors et révélèrent leurs images. Hans Castorp voyait des membres, des mains, des pieds, des rotules, des hauts et des bas de cuisses, de bras et des fragments de bassins. Mais la forme vivante, arrondie de ces fragments de corps humains était schématique et avait un contour estompé ; comme un brouillard et un halo pâle, elle entourait son noyau clair qui ressortait avec une netteté minutieuse.

– Très intéressant ! dit Hans Castorp.

– C’est en effet intéressant, répondit le conseiller. Utile leçon de choses pour jeunes gens ! Anatomie par la lumière, vous comprenez, triomphe des temps nouveaux. Cela, c’est un bras de femme, vous vous en rendez compte à sa mignardise. C’est avec cela qu’elles vous enlacent à l’heure du berger, vous comprenez.

Et il rit, ce qui retroussa d’un côté sa lèvre supérieure à la moustache rognée. Les plaques s’éteignirent. Hans Castorp se retourna vers l’endroit où on procédait à la radiographie de Joachim.

Cela avait lieu devant la cabine où le conseiller s’était tenu tout à l’heure. Joachim avait pris place sur une sorte de tabouret de cordonnier, devant une planche contre laquelle il pressait sa poitrine en l’entourant des bras ; et l’aide corrigeait la position du patient, en le pétrissant, poussant en avant l’épaule de Joachim et massant son dos. Puis il s’en retourna derrière l’appareil comme n’importe quel photographe, se carra sur ses jambes, et se pencha pour juger de l’image, exprima sa satisfaction, et reculant de côté, recommanda à Joachim de respirer profondément, et de garder l’air dans son poumon jusqu’à ce que tout fût fini. Le dos arrondi de Joachim se dilata, puis demeura immobile. À cet instant l’assistant avait imprimé au levier de commande le mouvement convenable. Pendant deux secondes, les forces terribles dont le déploiement était nécessaire pour transpercer la matière jouèrent : des courants de milliers de volts, de cent mille volts, se rappelait Hans Castorp. À peine assujetties, les forces tentèrent de se frayer des chemins détournés. Des décharges éclatèrent comme des coups de feu. Une étincelle bleue grésilla à la pointe d’un appareil. Des éclairs montèrent en crépitant le long du mur. Quelque part une lumière rouge, semblable à un œil, regardait, calme et menaçante, dans la pièce, et une fiole dans le dos de Joachim s’emplit d’un liquide vert. Puis tout s’apaisa ; les phénomènes lumineux s’évanouirent et Joachim, en soupirant, rendit son souffle. C’était fait.

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