La montagne magique Thomas Mann

– Il n’en change jamais, dit Hans Castorp. Il n’a jamais cet avantage. Je le connais depuis longtemps et nous sommes liés d’une vieille amitié, c’est-à-dire qu’il s’est intéressé à moi d’une manière dont je lui sais gré, parce qu’il a estimé que j’étais un « enfant gâté de la vie » – c’est une expression dont nous nous servons et dont le sens n’est pas très évident – et qu’il s’efforce d’exercer sur mes défauts une influence profitable. Mais jamais je ne l’ai vu dans d’autres atours, été comme hiver, que dans ces pantalons à carreaux et dans cette redingote râpée. D’ailleurs, il porte ses vieux habits avec une correction remarquable, tout à fait en homme distingué, je vous donne absolument raison sur ce point. C’est un triomphe sur la pauvreté que la manière dont il porte ses vêtements, et quant à moi, je préfère cette pauvreté à l’élégance du petit Naphta qui ne m’a jamais semblé très catholique. C’est même une élégance du diable, et ses ressources sont d’origine ténébreuse, je suis quelque peu renseigné sur sa situation.

– Un homme distingué, répéta Peeperkorn, sans s’arrêter à la remarque sur Naphta, quoiqu’il ne soit pas – permettez-moi cette réserve – tout à fait sans préjugés. Madame, ma compagne de voyage, ne l’apprécie pas particulièrement, comme vous avez dû, probablement, vous en apercevoir. Elle s’exprime sur son compte sans sympathie, vraisemblablement parce que l’attitude qu’il a envers elle suppose certains préjugés. Pas un mot, jeune homme. Je suis loin, en ce qui concerne M. Settembrini et vos sentiments d’amitié à son égard, de vouloir… Classé ! Je ne songe pas à prétendre qu’il ait jamais sous le rapport de la courtoisie qu’un cavalier doit à une femme… Parfait, cher ami, absolument sans reproche. Mais il y a quand même une limite, une réserve, une certaine ré-cu-sa-tion, qui rend l’humeur de Madame, humainement parlant, très…

– Compréhensible. Qui la rend intelligible. Qui la justifie pleinement. Excusez-moi, Mynheer Peeperkorn, de terminer moi-même votre phrase. Je puis m’y risquer parce que j’ai conscience d’être parfaitement d’accord avec vous. Surtout si l’on considère combien les femmes – vous allez sourire de m’entendre parler à mon âge d’une manière aussi générale des femmes – combien, dans l’attitude qu’elles ont à l’égard de l’homme, elles dépendent de l’attitude que l’homme a envers elles ; et il n’y a là rien d’étonnant. Les femmes, c’est ainsi que je voudrais formuler cette pensée, sont des créatures qui réagissent, sans initiative propre, nonchalantes, au sens de passivité… Laissez-moi, s’il vous plaît, vous développer ce point de vue d’une manière un peu plus complète. La femme, autant que j’aie pu m’en rendre compte, se considère dans les affaires amoureuses, en premier lieu comme un objet ; elle se laisse approcher, elle ne choisit pas librement, elle ne devient le sujet de l’amour, le sujet qui choisit qu’après que l’homme a fait son choix, et même à ce moment-là, permettez-moi d’ajouter cela, son libre arbitre – en admettant qu’il ne s’agisse pas d’un cœur par trop déshérité, mais ceci même ne peut passer pour une condition absolue – son libre arbitre donc est très limité et diminué par le fait qu’elle-même a été choisie. Mon Dieu, ce doivent être des lieux communs que je débite là, mais lorsqu’on est jeune, tout vous paraît naturellement nouveau, très nouveau et étonnant. Vous demandez à une femme : « L’aimes-tu donc ? » « Il m’aime tant ! », répond-elle en levant ou en baissant les yeux. Figurez-vous une réponse pareille dans la bouche de l’un de nous. (Excusez-moi de nous mettre ainsi sur le même plan.) Peut-être y a-t-il des hommes qui devraient répondre ainsi, mais ne sont-ils pas nettement ridicules, des jocrisses de l’amour, pour m’exprimer d’une manière épigrammatique. Je voudrais savoir quel cas la femme fait d’elle-même lorsqu’elle répond ainsi. Estime-t-elle qu’elle doit à l’homme un dévouement sans bornes, à l’homme qui accorde à une créature aussi inférieure la grâce de son amour, ou voit-elle, dans l’amour que l’homme a pour sa personne, un signe infaillible de sa perfection ? Je me suis parfois demandé cela en passant, durant mes heures de repos.

– Vérités éternelles, faits classiques ; vous touchez, jeune homme, par votre petite parole adroite, à des sentiments sacrés, répondit Peeperkorn. L’homme se grise de son désir, la femme demande et attend d’être grisée par le désir de l’homme. De là provient pour nous l’obligation au sentiment ; de là l’effroyable honte de l’insensibilité, de l’impuissance à éveiller le désir de la femme. Prenez-vous un verre de vin rouge avec moi ? Je bois. J’ai soif. La dépense d’humidité a été considérable aujourd’hui.

– Je vous remercie beaucoup, Mynheer Peeperkorn. Il est vrai que ce n’est pas mon heure ; mais je boirai volontiers une gorgée à votre santé.

– Eh bien ! prenez le verre, il n’y en a qu’un. Je me servirai du gobelet. Je pense que ce n’est pas offenser ce petit vin pétillant que de le boire dans un récipient aussi humble.

Il versa, aidé par son visiteur, d’une main légèrement tremblante de capitaine, et, altéré, vida le vin rouge de son verre sans pied dans son gosier de statue, exactement comme si ç’avait été de l’eau claire.

– Voilà qui délecte, dit-il. Vous ne buvez plus ? Alors, permettez que je me serve encore une fois… Il répandit un peu de vin en se servant pour la seconde fois. Le drap qui était rabattu sur sa couverture fut taché de rouge. « Je répète, dit-il, le doigt levé, tandis que le verre de vin tremblait dans son autre main, je répète : c’est pourquoi nous avons l’obligation religieuse de sentir. Notre sensibilité, comprenez-vous, est la force virile qui éveille la vie. La vie somnole. Elle veut être éveillée pour les noces ivres avec le sentiment divin. Car le sentiment, jeune homme, est divin. L’homme est divin dans la mesure où il est sensible. Il est la sensibilité de Dieu. Dieu l’a créé pour sentir à travers lui. L’homme n’est rien que l’organe par lequel Dieu accomplit ses noces avec la vie réveillée et enivrée. S’il manque à la sensibilité, il manque à Dieu, c’est la défaite de la force virile de Dieu, c’est une catastrophe cosmique, une terreur inimaginable… »

Il vida son verre.

– Permettez que je vous débarrasse de votre verre, Mynheer Peeperkorn, dit Hans Castorp. Je suis votre raisonnement pour mon plus grand profit. Vous développez là une théorie théologique par laquelle vous attribuez à l’homme une fonction religieuse très honorable, encore que peut-être quelque peu unilatérale. Il y a, si vous me permettez d’en faire la remarque, dans votre manière de voir un rigorisme qui est assez angoissant, pardonnez-moi ! Toute austérité religieuse est naturellement angoissante pour des gens d’un format plus modeste. Je ne songe pas à vous reprendre, mais je voudrais revenir sur ce que vous avez dit de certains « préjugés » que, d’après vos observations, M. Settembrini opposerait à Madame votre compagne de voyage. Il y a longtemps que je connais M. Settembrini, il y a fort longtemps, depuis des jours et des années. Et je puis vous assurer que ses préjugés, pour autant qu’ils existent réellement, n’ont nullement un caractère mesquin et petit-bourgeois. Il serait ridicule de penser pareille chose. Il ne peut s’agir là que de préjugés de grand style, et par conséquent d’un caractère impersonnel, de principes pédagogiques généraux au sujet desquels M. Settembrini, pour vous l’avouer ouvertement, m’a, en ma qualité d’« enfant gâté de la vie »… Mais ceci nous entraînerait trop loin. C’est une question par trop vaste que je ne pourrais résumer en deux mots…

– Et vous aimez Madame ? demanda tout à coup Mynheer ; et il tourna vers son visiteur son visage royal, à la bouche plaintivement déchirée et aux petits yeux pâles, sous l’arabesque des plis du front… Hans Castorp eut peur. Il balbutia :

– Si je… C’est-à-dire… Je respecte naturellement Mme Chauchat déjà en sa qualité de…

– Je vous en prie, dit Peeperkorn en étendant sa main comme pour refouler, de son geste, la réponse de Castorp. Laissez-moi, poursuivit-il après avoir fait de la place pour ce qu’il avait à dire, laissez-moi répéter que je suis loin de reprocher à ce monsieur italien d’avoir jamais manqué aux règles de la courtoisie. Je n’élève ce reproche contre personne, contre personne. Mais une chose me frappe… En ce moment, je me réjouis plutôt… Bien, jeune homme. C’est tout à fait bel et bien. Je m’en réjouis, cela ne fait aucun doute, cela m’est véritablement agréable. Et pourtant je me dis… Bref, je me dis : Vous connaissez Madame depuis plus longtemps que moi. Vous avez déjà partagé son précédent séjour en ce lieu. De plus, c’est une femme pleine de charmes et je ne suis qu’un vieillard malade. Comment se fait-il… Comme je suis souffrant, elle est descendue cette après-midi seule et sans compagnon, pour faire des achats en bas, au village. Ce n’est pas un malheur. Non, certainement pas. Mais il n’est pas douteux que… Dois-je expliquer par l’influence – comment disiez-vous tout à l’heure ? – des principes pédagogiques de signore Settembrini que vous n’ayez pas suivi l’élan chevaleresque… Je vous prie de bien m’entendre. Littéralement…

– Littéralement, Mynheer Peeperkorn. Oh non ! mais pas du tout. J’agis absolument de mon propre chef. Au contraire, M. Settembrini, à l’occasion, s’est même… Je vois ici des taches de vin sur votre drap, Mynheer Peeperkorn. Ne devrait-on pas… ? Nous avions coutume de jeter du sel dessus lorsqu’elles étaient fraîches…

– C’est sans importance, dit Peeperkorn sans détourner les yeux de son visiteur.

Hans Castorp pâlit.

– Il en va, dit-il avec un sourire forcé, tout de même un peu autrement que d’habitude. L’esprit qui règne ici, voudrais-je dire, n’est pas un esprit conventionnel. C’est le malade, homme ou femme, qui a la priorité. Les préceptes de la galanterie s’effacent derrière cette règle. Vous êtes passagèrement indisposé, Mynheer Peeperkorn. C’est une indisposition aiguë, une indisposition qui importe. Votre compagne de voyage est relativement bien portante. Je crois donc agir tout à fait dans l’esprit de Madame en la représentant quelque peu auprès de vous durant son absence – pour autant qu’il peut ici être question de représentation, ha ! ha ! – au lieu de vous représenter auprès d’elle et de lui offrir de l’accompagner au village. Et de quel droit imposerais-je à votre compagne de voyage mes offices de cavalier servant ? Je n’ai pour le faire ni titres ni mandat. Je dois dire que j’ai beaucoup de sens pour les situations de droit positives. Bref, je trouve ma situation correcte, elle répond à la situation générale, elle répond notamment aux sentiments sincères que j’éprouve pour votre personne, Mynheer Peeperkorn, et je crois donc avoir donné une réponse satisfaisante à votre question (car c’est sans doute une question que vous m’avez posée).

– Une réponse très agréable, répondit Peeperkorn. Je prête l’oreille avec un plaisir involontaire à vos petits mots agiles, jeune homme. Ils franchissent tous les obstacles et donnent aux choses une forme aimable. Mais satisfaisante ? Non. Votre réponse ne me satisfait pas complètement. Excusez-moi de vous causer par là une déception. « Rigoriste », cher ami, vous vous êtes tout à l’heure servi de ce mot en parlant de certaines conceptions que j’ai formulées. Mais dans vos paroles aussi il y a une certaine rigueur, quelque chose de sévère et de forcé qui ne me semble pas correspondre à votre nature, bien que j’aie déjà fait sur votre conduite des observations analogues. C’est le même air contraint que vous avez à l’égard de Madame pendant nos entreprises et nos promenades communes – et vous ne les avez à l’égard de personne d’autre – et dont vous me devez l’explication ; c’est un devoir, c’est une obligation, jeune homme. Je ne me trompe pas. Mon observation s’est trop souvent confirmée, et il est improbable que d’autres ne l’aient pas faite, avec cette différence que ces autres observateurs possèdent vraisemblablement l’explication du phénomène.

Bien qu’il fût épuisé par la fièvre, Mynheer parlait cet après-midi en un style exceptionnellement précis et serré. Pas la moindre incohérence. Assis sur son séant, les épaules formidables, sa magnifique tête tournée vers son visiteur, il tenait un bras étendu sur la couverture du lit, et sa main de capitaine, tachée de son, qui se dressait au bout de sa manche de laine, formait le cercle que dominaient ses doigts pointus, tandis que sa bouche articulait les mots avec une acuité aussi précise et aussi plastique que M. Settembrini eût pu le souhaiter, en roulant les r, des mots tels que « vraisemblablement » et « observation ».

– Vous souriez, poursuivit-il. Vous détournez la tête de côté et d’autre en clignant des yeux. Vous semblez vous creuser vainement la cervelle, et pourtant, il n’est pas douteux que vous sachiez ce que j’entends dire, et de quoi il s’agit. Je ne prétends pas que vous n’adressiez pas quelquefois la parole à Madame, ou que vous omettiez de lui répondre, lorsque la conversation l’exige. Mais je répète que vous subissez une certaine contrainte, plus exactement que vous vous dérobez, que vous évitez, lorsqu’on y regarde de plus près, une certaine forme. Pour autant que vous entrez en ligne de compte, on a l’impression qu’il s’agit d’un pari, que vous avez partagé une philippine avec Madame et qu’aux termes d’une convention, vous n’avez pas le droit de lui adresser directement la parole. Vous évitez régulièrement et sans exception de vous adresser à elle, vous ne lui dites jamais « vous ».

– Mais Mynheer Peeperkorn… Quelle philippine serait-ce donc ?…

– Permettez-moi d’attirer votre attention sur ce fait dont vous-même avez sans doute pris conscience, à savoir que vous venez de pâlir jusqu’aux lèvres.

Hans Castorp ne leva pas les yeux. Penché en avant, il considérait attentivement la tache rouge sur le drap.

« Il fallait en arriver là, pensait-il. C’est à cela qu’il voulait en venir. Je crois que j’ai moi-même fait tout ce qui dépendait de moi, pour que nous en arrivions là. Dans une certaine mesure, j’ai presque tendu à cela, je m’en rends compte maintenant. Ai-je vraiment pâli à ce point ? C’est bien possible, car à présent il faut que cela plie ou que cela casse. On ne sait pas ce qui va arriver. Puis-je encore mentir ? Ce serait bien possible, mais je ne veux pas. Je m’en tiens provisoirement à cette tache de sang, à cette tache de vin, sur le drap. »

Au-dessus de lui, l’autre se taisait également. Le silence dura deux ou trois minutes, il permit de se rendre compte quelle étendue ces minuscules unités pouvaient prendre en de telles circonstances.

Ce fut Pieter Peeperkorn qui reprit la conversation.

– C’est le soir où j’eus l’avantage de faire votre connaissance, commença-t-il d’une voix chantante, et sa voix tomba comme si ce n’était que la première phrase d’une longue histoire. Nous avions organisé une petite fête, nous avions bu et mangé, et dans un état d’âme réjoui, dans un état de hardiesse et d’abandon humains nous gagnions nos lits bras dessus, bras dessous, à une heure avancée de la nuit. Il arriva alors qu’ici, devant ma porte, en prenant congé, l’idée me vint de vous inviter à effleurer de vos lèvres le front de la femme qui vous avait présenté à moi comme un bon ami d’autrefois, et de lui laisser le soin de répondre sous mes yeux à cet acte, en signe de la festivité de l’heure. Vous repoussâtes sans plus ma suggestion, vous la repoussâtes en disant que vous trouviez absurde d’échanger avec ma compagne de voyage des baisers sur le front. Vous ne contesterez pas que ce fût là une explication qui appelle elle-même une explication, que vous me devez encore aujourd’hui. Êtes-vous disposé à vous acquitter de cette dette ?

« Ah ! tu avais donc également remarqué cela ? » pensa Hans Castorp et il se consacra plus attentivement encore aux taches de vin en grattant l’une d’elles de la pointe recourbée du médius. « Au fond, j’ai en effet désiré ce jour-là que tu t’en aperçusses, sinon je n’aurais pas dit cela. Mais à présent, qu’adviendra-t-il ? Mon cœur bat assez fort. Assisterons-nous à un royal accès de colère de premier ordre ? Sans doute ferais-je bien de m’inquiéter de son poing qui me menace peut-être déjà ? Décidément, je me trouve là dans une situation très singulière et des plus critiques. »

Tout à coup il sentit la main de Peeperkorn saisir son poignet droit.

« À présent il me prend le poignet droit, pensa-t-il. Allons, je suis ridicule, me voilà assis comme un chien mouillé. Me suis-je rendu coupable d’aucune faute envers lui ? Pas le moins du monde. Premièrement, c’est son mari qui a le droit de se plaindre. Et, ensuite, tels autres. Et ensuite, moi. Et lui n’a, que je sache, aucun droit de se plaindre. Pourquoi, dès lors, mon cœur bat-il ? Il est grand temps que je me redresse et que je le regarde franchement, encore que respectueusement, dans sa figure souveraine.

Ainsi fit-il. La face princière était jaune, les yeux jetaient un regard blafard sous les lignes tordues du front, l’expression des lèvres déchirées était amère. Ils lurent l’un dans les yeux de l’autre, le grand vieillard et l’insignifiant jeune homme, tandis que l’un continuait à tenir le poignet de l’autre. Enfin Peeperkorn dit doucement :

– Vous avez été l’amant de Clawdia lors de son précédent séjour ?

Hans Castorp laissa encore une fois tomber la tête, mais la redressa aussitôt et dit après avoir respiré profondément :

– Mynheer Peeperkorn ! Il me déplaît au plus haut point de vous mentir et je m’efforce de l’éviter dans la mesure du possible. Ce n’est pas facile. Je me vanterais si je confirmais votre affirmation, et je mentirais si je la démentais. Voici ce qu’il en est : J’ai vécu longtemps, très longtemps dans cette maison avec Clawdia, pardonnez-moi, avec votre actuelle compagne de voyage, sans lui avoir été présenté. Nos rapports n’avaient rien de mondain, ou tout au moins mes rapports avec elle, dont je veux dire que l’origine est plongée dans l’obscurité. Dans ma pensée, je n’ai jamais appelé Clawdia autrement que tu, et il en a été de même, dans la réalité. Car le soir où je me suis affranchi de certains liens pédagogiques dont il a été brièvement question tout à l’heure et où je me suis approché d’elle, – sous un prétexte que m’avaient inspiré des souvenirs lointains – était un soir de mascarade, un soir de Carnaval, un soir sans responsabilité, un soir où le tutoiement était de mise, et au cours duquel le « tu » a pris tout son sens d’une manière à peine consciente et comme dans un songe. C’était en même temps la veille du départ de Clawdia.

– « Tout son sens », répéta Peeperkorn. Vous avez très gentiment… Il lâcha Hans Castorp et commença à se masser des paumes de ses mains de capitaine aux longs ongles les deux côtés de la figure, les arcades sourcilières, les joues et le menton. Puis il joignit les mains sur le drap taché de vin et inclina la tête de côté, le côté gauche tourné vers son voisin, de sorte qu’on eût dit qu’il se détournait de lui.

– Je vous ai répondu aussi exactement que possible, Mynheer Peeperkorn, dit Hans Castorp, et je me suis efforcé consciencieusement de ne dire ni trop, ni trop peu. Il s’agissait avant tout pour moi de vous faire remarquer que vous êtes en quelque sorte libre de tenir compte ou non de cette soirée vouée au « tu » et au départ, que c’était une soirée située en dehors de tout ordre et presque du calendrier, un hors-d’œuvre pour ainsi dire, une soirée supplémentaire, un soir d’année bissextile, le 29 février, et que je n’aurais fait par conséquent qu’un demi-mensonge si j’avais nié votre constatation.

Peeperkorn ne répondit pas.

– J’ai préféré, reprit Hans Castorp après une pause, j’ai préféré vous dire la vérité, au risque de perdre votre bienveillance, ce qui, à parler tout à fait franchement, eût été pour moi une perte sensible, je puis bien dire : un coup, un rude coup, que l’on pourrait comparer au coup qu’a été pour moi l’arrivée de Mme Chauchat lorsqu’elle ne vint pas seule, mais comme votre compagne de voyage. J’ai couru ce risque parce que c’était depuis longtemps mon désir que tout fût clair entre nous – entre vous, pour qui j’éprouve des sentiments de respect si profond, et moi – cela m’a semblé plus beau et plus humain – vous savez comment Clawdia prononce ce mot avec sa voix si merveilleusement voilée, en l’étirant si délicieusement – que le silence ou la feinte, et à ce point de vue j’ai éprouvé un grand soulagement lorsque, tout à l’heure, vous avez constaté cela.

Pas de réponse.

– Encore une chose, Mynheer Peeperkorn, il y a encore une chose qui m’a fait désirer de pouvoir vous dire la vérité : c’est l’expérience personnelle que j’ai faite d’une incertitude irritante et de demi-suppositions dans ce sens. Vous savez à présent avec qui Clawdia a passé, vécu et accompli – disons accompli – un vingt-neuf février, avant que la situation de droit tout à fait positive se soit établie entre vous, la situation tout à fait positive devant laquelle ce serait pure folie de ne pas s’incliner. Pour ma part, je n’ai jamais pu acquérir une telle certitude, bien qu’il ne m’eût pas échappé que, pour peu que l’on soit amené à envisager de telles choses, on doit somme toute admettre que l’on a pu avoir des prédécesseurs ; et bien que je susse en outre que le conseiller Behrens qui, vous le savez peut-être, fait en amateur de la peinture à l’huile, ait peint d’elle en de nombreuses séances un portrait remarquable, qui rendait le grain de la peau avec une vérité qui, soit dit entre nous, m’a rendu assez perplexe. Cela m’avait donné beaucoup de tourment et d’ennui, et aujourd’hui encore je me creuse la cervelle à ce sujet.

– Vous l’aimez encore ? demanda Peeperkorn, sans changer de position, c’est-à-dire en détournant la tête… La grande chambre plongeait de plus en plus dans la pénombre.

– Excusez-moi, Mynheer Peeperkorn, répondit Hans Castorp, les sentiments que j’éprouve à votre égard, des sentiments de profond respect et d’admiration, me feraient paraître peu séant de vous parler de mes sentiments à l’égard de votre compagne de voyage.

– Et les partage-t-elle ? demanda Peeperkorn à voix basse. Les partage-t-elle aujourd’hui encore ?

– Je ne dis pas, répondit Hans Castorp, je ne dis pas qu’elle les ait jamais partagés. Cela semble peu probable. Nous avons effleuré tout à l’heure ce sujet de manière théorique, lorsque nous avons parlé des réactions de la nature féminine. Il n’y a naturellement pas grand’chose à aimer en moi. Quel format ai-je donc ? Jugez-en vous-même. S’il se produit par hasard un… un… vingt-neuf février, cela tient uniquement au fait que la femme peut se laisser séduire par le choix que l’homme a fait d’elle… Encore voudrais-je ajouter que j’ai l’impression de me vanter et de manquer de goût en parlant de moi comme d’un « homme »… Par contre, Clawdia est certainement une femme.

– Elle a suivi son sentiment, murmura Peeperkorn de ses lèvres déchirées.

– Comme elle l’a fait dans votre cas avec beaucoup plus d’obéissance, dit Hans Castorp, et comme, selon toute vraisemblance, elle l’avait déjà fait dans nombre d’autres cas ; sur ce point il ne saurait y avoir de doute pour quiconque est placé dans cette situation…

– Halte, dit Peeperkorn, toujours encore détourné, mais avec un geste du plat de la main vers son interlocuteur. Ne serait-il pas vil de parler ainsi d’elle ?

– Je ne pense pas, Mynheer Peeperkorn. Non, je crois pouvoir vous rassurer complètement. Ne parlons-nous pas de choses humaines – en prenant le mot « humain » au sens de liberté et de « génialité » – excusez ce mot un peu recherché, mais je me le suis récemment approprié parce que j’en ai eu besoin.

– Bien, continuons, ordonna Peeperkorn avec douceur.

Hans Castorp, lui aussi, parla doucement, assis sur le bord de sa chaise, contre le lit, penché vers le royal vieillard, les mains entre ses genoux.

– Car elle est une créature géniale, dit-il, et le mari par delà le Caucase – vous savez sans doute qu’elle a un mari au delà du Caucase – lui accorde cette liberté géniale, soit par stupidité, soit par intelligence, je ne connais pas ce garçon. De toute façon, il fait bien de lui accorder cette liberté, car c’est au principe génial de la maladie qu’elle doit d’être ainsi, et quiconque est dans la même situation, fera bien de suivre son exemple et de ne pas se plaindre, ni pour le passé ni à l’avenir…

– Vous ne vous plaignez pas ? demanda Peeperkorn et il tourna son visage vers lui… Il semblait blême dans la pénombre ; les yeux étaient blafards et las sous les lignes de son front d’idole, la grande bouche déchirée était entr’ouverte, comme celle d’un masque tragique.

– Je ne pensais pas, répondit Hans Castorp modestement, qu’il pût s’agir de moi. Je m’efforce d’obtenir que vous ne vous plaigniez pas et qu’en raison d’événements passés, vous ne me retiriez pas votre bienveillance.

– Néanmoins, dit Peeperkorn, j’ai dû, sans le savoir, vous causer une peine profonde.

– Si c’est une question, répondit Hans Castorp, et si je réponds oui, cela ne signifie en tout cas en aucune façon que je n’apprécie pas l’immense avantage d’avoir fait votre connaissance, car cet avantage est inséparablement lié à cette déception.

– Je vous remercie, jeune homme, je vous remercie. J’apprécie la gentillesse de vos menus propos. Mais si nous faisons abstraction de nos relations personnelles…

– Il est difficile de le faire, dit Hans Castorp, et je ne saurais en faire abstraction en répondant sans prétention aucune oui à votre question. Car le fait que Clawdia soit revenue en compagnie d’une personnalité de votre envergure ne pouvait naturellement qu’augmenter et aggraver le mal qui résultait pour moi du fait qu’elle fût revenue en compagnie d’un autre homme. Cela m’a causé beaucoup de chagrin et cela m’en donne aujourd’hui encore, je ne le nie pas, et c’est à dessein que je m’en suis tenu autant que possible à l’aspect positif de l’aventure, à ma sincère vénération pour vous, Mynheer Peeperkorn, ce qui n’allait pas sans un peu de méchanceté pour votre compagne de voyage. Car les femmes n’aiment pas beaucoup que leurs amants s’entendent.

– En effet, dit Peeperkorn, et il dissimula un sourire, en passant sa main creuse sur la bouche et le menton, comme s’il craignait que Mme Chauchat ne le vît sourire. Hans Castorp lui aussi sourit discrètement, puis l’un et l’autre hochèrent la tête, en plein accord.

– Cette petite vengeance, poursuivit Hans Castorp, me revenait en somme, car, pour autant que j’entre en ligne de compte, j’avais vraiment quelque droit de me plaindre, non pas de Clawdia, ni de vous, Mynheer Peeperkorn, mais de ma vie et de mon destin. Et puisque j’ai l’honneur de jouir de votre confiance et que cette heure de crépuscule est à tous égards si singulière, je veux, tout au moins par allusions, vous en parler quelque peu.

– Je vous en prie, dit Peeperkorn poliment, sur quoi Hans Castorp poursuivit :

– Je suis ici, depuis assez longtemps, depuis des jours et des années, je ne sais pas exactement depuis quand, mais depuis des années de vie, c’est pourquoi j’ai parlé de « vie » et je reviendrai tout à l’heure, le moment venu, sur le destin. Mon cousin, auquel je voulais rendre une petite visite, un militaire plein de braves et de loyales intentions, ce qui ne lui a servi de rien, est mort, m’a été enlevé, et moi, je suis toujours ici. Je n’étais pas militaire, j’avais une profession civile, comme vous le savez peut-être ; une profession solide et raisonnable qui contribue, paraît-il, à la solidarité internationale, mais je n’y ai jamais été particulièrement attaché, je vous le confie, et cela pour des raisons dont je ne peux dire que ceci qu’elles demeurent obscures. Elles touchent aux origines de mes sentiments à l’égard de votre compagne de voyage – c’est à dessein que je l’appelle ainsi pour marquer que je ne songe nullement à ébranler vos droits positifs – de mes sentiments pour Clawdia Chauchat et de notre tutoiement que je n’ai jamais renié depuis que j’ai rencontré pour la première fois ses yeux et qu’ils ont eu raison de moi, qu’ils ont eu déraisonnablement raison de moi, comprenez-vous ? C’est pour l’amour d’elle et en défiant Settembrini, que je me suis soumis au principe de la déraison, au principe génial de la maladie auquel j’étais, il est vrai, assujetti depuis toujours, et je suis demeuré ici, je ne sais plus exactement depuis quand. Car j’ai tout oublié, et rompu avec tout, avec mes parents et ma profession en pays plat et avec toutes mes espérances. Et lorsque Clawdia est partie, je l’ai attendue, je n’ai cessé de l’attendre ici, de sorte que je suis définitivement perdu pour le pays plat et qu’aux yeux de ses habitants je suis autant dire mort. C’est à cela que je pensais en parlant de « destin » et c’est pourquoi je me suis permis d’insinuer que j’avais en somme le droit de me plaindre de ma situation et de mon droit lésé. Il m’est arrivé de lire une histoire – non, c’est au théâtre que je l’ai vue – l’histoire d’un brave jeune homme (il était du reste militaire comme mon cousin) qui a affaire à une ravissante gitane, ravissante, avec une fleur derrière l’oreille, une femme fatale et sauvage ; et il en tomba amoureux au point de dérailler complètement, de tout lui sacrifier, de déserter, de devenir contrebandier et de se déshonorer à tous points de vue. Lorsqu’il en fut arrivé là, elle se fatigua de lui et s’en fut avec un matador, une personnalité écrasante avec une splendide voix de baryton. Cela finit ainsi : le petit soldat, blanc comme craie, et la chemise ouverte, la poignarda devant le cirque, ce qu’elle avait du reste véritablement provoqué. Je raconte cette histoire tout à fait hors de propos. Mais, en fin de compte, pourquoi me revient-elle à l’esprit ?

Lorsque Hans Castorp avait parlé de « poignard », Mynheer avait légèrement changé de position. Il avait reculé en tournant brusquement sa figure vers son visiteur et avait regardé ses yeux d’un air interrogateur. Il se redressa, s’appuya sur son coude et dit :

– Jeune homme, j’ai entendu, et je suis maintenant au fait. Permettez-moi, sur la foi de vos communications, une loyale explication. Si mes cheveux n’étaient pas blancs et si je n’étais pas affligé d’une fièvre maligne, vous me verriez prêt à vous donner satisfaction, d’homme à homme, l’arme à la main, pour le tort que je vous ai inconsciemment causé et en même temps pour celui que ma compagne de voyage vous a fait et dont je vous dois également compte. Parfaitement, Monsieur. Vous me verriez prêt. Mais vu l’état actuel des choses, vous me permettrez de vous soumettre une autre proposition. C’est la suivante. Je me souviens d’un instant d’exaltation, tout au début de nos relations – je m’en souviens, bien que j’eusse fait honneur à la bouteille – d’un instant donc où, agréablement touché par votre caractère, j’ai été sur le point de vous proposer de nous tutoyer fraternellement, mais où j’ai senti aussitôt que c’eût été un peu prématuré. Bien, je m’en rapporte aujourd’hui à cet instant, j’y reviens, je déclare que le délai que nous avions envisagé est écoulé. Jeune homme, nous sommes frères, je déclare que nous le sommes. Vous avez parlé d’un tutoiement au sens complet de ce mot. Le nôtre aussi aura toute la plénitude de son sens, le sens d’une fraternité dans le sentiment. La satisfaction que l’âge et la maladie m’empêchent de vous donner par les armes, je vous l’offre sous cette forme, je vous l’offre au sens d’un traité fraternel d’alliance comme on les conclut parfois dans le monde contre un tiers, mais que nous voulons conclure dans le sens d’un sentiment commun pour quelqu’un. Prenez votre verre, jeune homme, tandis que je prendrai mon gobelet, sans vouloir porter pour cela la moindre atteinte au mérite de ce petit vin nouveau…

Et de sa main légèrement tremblante de capitaine, il remplit les verres, aidé par Hans Castorp, respectueux et bouleversé.

– Servez-vous, répéta Peeperkorn. Croisez le bras avec moi et buvez ainsi. Videz votre verre. Parfait, jeune homme. Classé. Voici ma main. Es-tu content ?

– Bien entendu, ce n’est là qu’une façon de parler, Mynheer Peeperkorn, dit Hans Castorp qui avait eu un peu de mal à vider le verre d’un seul trait et qui essuyait ses genoux avec son mouchoir parce qu’il avait répandu un peu de vin. Je dirais plutôt que je suis infiniment heureux et que je ne comprends pas encore comment j’ai pu être honoré d’une telle faveur. À parler franc, c’est comme un rêve. C’est un immense honneur pour moi, je ne sais pas comment je puis l’avoir mérité, d’une manière tout à fait passive en tout cas, pas autrement, et l’on ne peut pas s’étonner que, pour commencer, il me semble un peu aventuré de me servir de cette formule nouvelle, si je bute contre elle, surtout en présence de Clawdia qui, en sa qualité de femme, pourrait bien n’être pas tout à fait d’accord avec ces résolutions.

– Laisse-moi faire, ceci me regarde, répondit Peeperkorn, et le reste n’est qu’affaire d’exercice et d’habitude ! Et maintenant, jeune homme, va-t’en. Quitte-moi, mon fils. Il fait sombre, le soir est depuis longtemps tombé, notre amie peut revenir d’un instant à l’autre, et il vaudrait peut-être mieux que vous ne vous rencontriez pas à présent.

– Je te salue, Mynheer Peeperkorn, dit Hans Castorp, et il se leva. Vous voyez, je surmonte mon appréhension légitime et je m’exerce à cette forme d’une folle témérité. C’est vrai, il fait nuit. J’imagine que, si M. Settembrini entrait en ce moment, il allumerait la lumière pour que la raison et les usages de la société entrent avec lui ; c’est son faible. À demain. Je m’en vais d’ici, joyeux et fier comme je ne l’aurais jamais rêvé ! Bonne guérison ! Tu vas avoir maintenant au moins trois jours sans fièvre pendant lesquels vous suffirez à toutes exigences. Cela me fait plaisir comme si j’étais Toi. Bonne nuit !

MYNHEER PEEPERKORN (fin)

Une cascade est toujours un but d’excursion attrayant et nous avons peine à expliquer que Hans Castorp qui avait un penchant particulier pour l’eau qui tombe n’ait pas encore rendu visite à la pittoresque chute d’eau dans la forêt de la vallée de Fluela. Aux temps de Joachim, les scrupules de son cousin, qui n’avait pas vécu ici pour son plaisir et qui, sans jamais perdre de vue le but précis de son séjour, avait limité leur rayon visuel à l’entourage immédiat du Berghof pouvaient lui servir d’excuse. Et après sa mort Hans Castorp avait observé dans ses rapports avec cette région, si l’on excepte ses promenades en ski, la même uniformité conservatrice, dont le contraste avec l’étendue de ses expériences intimes et de ses devoirs de « gouvernement » n’avait pas été sans charme pour le jeune homme. Il approuva cependant avec vivacité le projet envisagé par ce petit cercle d’amis de sept personnes (en le comptant lui-même), qui constituait son entourage le plus immédiat, d’une promenade en voiture jusqu’à ce site si réputé.

On était en mai, le mois du bonheur, si l’on se fiait aux niaises petites chansons du pays plat, un mois assez frais et sans douceur, ici, sur les sommets ; la fonte des neiges pouvait, du moins, être considérée comme terminée. Sans doute la neige était-elle plusieurs fois tombée ces jours-ci par gros flocons, mais il n’en restait rien, qu’un peu d’humidité. Les masses compactes de l’hiver avaient fondu et disparu à quelques vestiges près. Ce monde verdoyant, redevenu praticable, était comme une tentation pour tout esprit entreprenant.

Au surplus, les relations du groupe avaient souffert de la maladie de son chef, Peeperkorn le Magnifique, dont la fièvre maligne n’avait voulu céder ni aux effets du climat extraordinaire ni aux antidotes d’un médecin aussi remarquable que le conseiller Behrens. Il avait longtemps gardé le lit, non seulement les jours où la fièvre quarte exerçait cruellement ses droits. La rate et le foie lui donnaient du fil à retordre comme le conseiller l’avait confié en particulier aux proches du malade. Son estomac non plus n’était pas dans un état tout à fait classique, et Behrens ne manqua pas de faire allusion aux dangers d’un affaiblissement chronique que courait dans ces conditions même une nature aussi puissante.

Durant ces semaines, Mynheer Peeperkorn n’avait présidé qu’une seule ripaille nocturne et l’on avait également renoncé aux promenades, sauf à une seule, qui fut courte. D’ailleurs Hans Castorp éprouva, soit dit entre nous, ce relâchement de la communauté de leur clan, dans une certaine mesure, comme un soulagement, car il était gêné ! Cela le gênait d’avoir fraternisé avec le compagnon de voyage de Mme Chauchat. En fait, dans leurs conversations communes, il en résultait les mêmes contraintes, les mêmes dérobades, et, comme s’il s’était agi d’une philippine, il évitait certaines formes, ainsi que cela avait été le cas avec Clawdia. Il évitait par de bizarres circonlocutions de s’adresser directement à Peeperkorn toutes les fois qu’il n’y avait pas moyen d’avaler le « tu ». C’était le même dilemme, ou le dilemme opposé à celui qui pesait sur sa conversation avec Clawdia en présence d’autres personnes ou en la seule présence de son maître et qui, grâce à la satisfaction qu’il avait reçue de celui-ci, s’était amplifié au point de l’embarrasser doublement.

Or donc, le projet d’une excursion à la cascade était à l’ordre du jour. Peeperkorn lui-même en avait fixé le but et il se sentait tout dispos en vue de cette entreprise. C’était le troisième jour après un accès de sa fièvre quarte ; Mynheer fit savoir qu’il comptait en profiter. Sans doute n’était-il pas paru aux premiers repas dans la salle à manger et, comme il faisait très souvent depuis quelque temps, s’était fait servir seul avec Mme Chauchat dans son salon. Mais, dès le petit déjeuner, le concierge boiteux avait transmis à Hans Castorp l’ordre de se tenir prêt pour une promenade une heure après le déjeuner, de communiquer cet ordre à MM. Ferge et Wehsal, de prévenir en outre Settembrini et Naphta que l’on passerait les prendre, et de commander enfin deux landaus pour trois heures.

Vers cette heure on se retrouva devant le portail du Berghof. Hans Castorp, Ferge et Wehsal attendaient leurs seigneuries en s’amusant à caresser les chevaux qui, de leurs babines noires, humides et larges, prenaient des morceaux de sucre sur leurs paumes. Les compagnons de voyage ne parurent sur le perron qu’avec un léger retard. Peeperkorn, dont la tête royale était devenue plus étroite, salua, debout auprès de Clawdia, dans un raglan long et un peu usé, en soulevant son chapeau mou et rond, et ses lèvres articulèrent un bonjour général, mais imperceptible. Puis il échangea une poignée de main avec chacun des trois hommes qui s’avancèrent à la rencontre du couple jusqu’au bas de l’escalier.

– Jeune homme, dit-il à Hans Castorp en lui posant sa main gauche sur l’épaule, comment vas-tu, mon fils ?

– Merci infiniment ! J’espère que l’on va bien de part et d’autre, répondit le jeune homme…

Le soleil brillait, c’était une belle journée claire, mais l’on avait quand même bien fait de revêtir les pardessus de demi-saison. Il était probable que l’on sentirait la fraîcheur en voiture. Mme Chauchat, elle aussi, portait un manteau chaud à ceinture, en une étoffe pelucheuse à grand carreaux, et même une petite fourrure autour des épaules. Elle avait rabattu sur le côté le bord de son chapeau de feutre par une voilette olive nouée sous son menton, ce qui lui allait à ravir, de sorte que la plupart de ses compagnons éprouvèrent comme une souffrance, à l’exception de Ferge, le seul qui ne fût pas amoureux d’elle. Et son détachement eut pour conséquence que, dans la répartition provisoire des places jusqu’à ce que l’on eût cherché les invités du dehors, ce fut lui qui se vit attribuer la place du premier landau en face de Mynheer et de Madame, tandis que Hans Castorp, non sans avoir cueilli un sourire moqueur sur les lèvres de Clawdia, monta avec Ferdinand Wehsal dans le deuxième équipage. La personne fluette du valet de chambre malais prenait part à l’excursion. Avec un panier volumineux sous le couvercle duquel dépassaient deux cols de bouteilles et qu’il rangea sous le siège de derrière du premier landau il était apparu à la suite de ses maîtres, et à l’instant où il croisa les bras à côté du cocher, le signe fut donné aux chevaux et, tous freins serrés, les voitures descendirent le chemin tournant.

Wehsal avait, lui aussi, remarqué le sourire de Mme Chauchat, et, montrant ses dents gâtées, il en parla en ces termes à son compagnon de promenade :

– Avez-vous vu, dit-il, comme elle se moque de vous parce que vous êtes obligé de monter dans la même voiture que moi ? Oui, quand on a le mal, on a aussi la honte. Est-ce que cela vous irrite et vous dégoûte tant d’être assis à côté de moi ?

– Faites donc attention, Wehsal et ne parlez pas d’une manière aussi basse, le réprimanda Hans Castorp. Les femmes sourient à la moindre occasion, pour le plaisir de sourire. Il ne sert à rien de se faire chaque fois des idées là-dessus. Pourquoi vous aplatissez-vous toujours ainsi ? Vous avez comme nous tous vos qualités et vos défauts. Par exemple, vous jouez très joliment le « Songe d’une nuit d’été », ce qui n’est pas à la portée de tout le monde. Vous devriez de nouveau essayer un de ces jours.

– Oui, répondit le misérable, vous me parlez du haut de votre grandeur, et vous ne vous doutez pas de l’impertinence de vos paroles consolantes, ni que vous m’humiliez davantage encore en me parlant ainsi. Il vous est facile de parler et de consoler du haut de votre socle, car si aujourd’hui vous êtes dans une situation un peu ridicule, vous avez quand même eu votre tour, et vous avez été au septième ciel, grand Dieu ! vous avez senti ses bras et sa nuque, et tout cela, grand Dieu ! cela me brûle la gorge et le creux de l’estomac, lorsque j’y pense et vous considérez mes tortures en pleine conscience des avantages dont vous avez bénéficié…

– Ce n’est pas très joli ce que vous dites là, Wehsal. C’est même repoussant au dernier degré, je n’ai pas besoin de vous le cacher puisque vous me reprochez d’être impertinent, et il est bien possible que vous fassiez exprès d’être repoussant ; vous vous efforcez véritablement de soulever le dégoût et vous ne cessez pas de vous tordre. Êtes-vous donc vraiment si follement amoureux d’elle ?

– Terriblement, répondit Wehsal en secouant la tête. Il n’est pas possible de dire quels tourments j’endure, dans la soif et le désir que j’ai d’elle, je voudrais pouvoir dire que ce sera ma mort, mais on ne peut ni vivre ni mourir avec cela ! Durant son absence, cela avait commencé d’aller mieux, je la perdais peu à peu de vue. Mais depuis qu’elle est de nouveau ici et que je l’ai chaque jour sous les yeux, cela me prend quelquefois, au point que je me mords le bras, que je gesticule dans le vide et que je ne sais plus que faire. Cela ne devrait pas exister, une chose pareille, mais on ne peut pas souhaiter que cela ne soit pas ; lorsque cela vous tient, on ne peut pas souhaiter que cela ne soit pas, ce serait abolir sa propre vie qui est amalgamée avec cela, et on ne le peut pas : à quoi servirait de mourir ? Après, oui, avec plaisir ! Dans ses bras, très volontiers ! Mais avant, c’est idiot, car la vie c’est le désir, c’est le désir de vivre, qui ne peut pas se retourner contre lui-même, c’est ainsi, oh damnation, que nous sommes toujours de nouveau pincés. Et quand je dis « damnation », ce n’est qu’une manière de parler, je le dis comme si j’étais un autre, moi-même je ne peux pas le penser. Il y a tant de tortures, et quiconque subit une torture veut en être délivré, veut absolument et à tout prix en être délivré, voilà son but. Mais on ne peut être délivré de la torture du désir charnel qu’à condition de l’assouvir, il n’y a pas d’autre moyen, on ne peut l’être à aucun autre prix. C’est ainsi, et quand cela ne vous tient pas, on n’y pense pas autrement, mais quand cela vous tient, on comprend Notre-Seigneur Jésus-Christ et les larmes vous coulent des yeux. Dieu du Ciel ! quelle chose singulière que notre chair désire ainsi la chair, simplement parce que ce n’est pas la nôtre, et qu’elle appartient à une âme étrangère ! Comme c’est étrange, et, lorsqu’on y regarde de plus près, comme c’est au fond peu de chose, en sa timide dilection ! On pourrait dire : si elle ne veut rien de plus, qu’on le lui accorde au nom de Dieu ! Qu’est-ce que je demande donc, Castorp ? Est-ce que je veux l’assassiner ? Est-ce que je veux verser son sang ? Je ne veux que la caresser ! Castorp, mon cher Castorp, excusez-moi de gémir ainsi, mais ne pourrait-elle pas se donner à moi ? Il y a tout de même là-dessous quelque chose de plus élevé, je ne suis pas une bête, après tout, à ma manière, je suis, malgré tout, un homme ! Le désir de la chair va en tout sens, il n’est pas lié, il n’est pas fixé, et c’est pourquoi nous l’appelons bestial. Mais lorsqu’il est fixé sur une personne humaine avec un visage, nos lèvres parlent d’amour. Ce n’est pas seulement son torse que je désire, ou la poupée de chair de son corps, car si son visage était d’une forme tant soit peu différente, je cesserais peut-être de la désirer tout entière, et, en vérité, il apparaît bien que c’est son âme que j’aime et que je l’aime avec mon âme. Car l’amour pour un visage, c’est l’amour de l’âme…

– Qu’est-ce qui vous prend donc, Wehsal ? Vous êtes tout à fait hors de vous et vous êtes parti là, Dieu sait sur quel ton…

– Mais d’un autre côté, c’est là justement le malheur, poursuivit le pauvre homme, le malheur c’est justement qu’elle ait une âme, qu’elle soit un être humain pourvu d’un corps et d’une âme. Car son âme ne veut rien savoir de la mienne, et son corps ne veut donc rien savoir du mien. Quelle tristesse et quelle misère ! et c’est pour cela que mon désir est condamné à la honte et que mon corps doit se tordre éternellement. Pourquoi ne veut-elle rien savoir de moi, ni par le corps ni par l’âme ? Ne suis-je donc pas un homme ? Un homme répugnant n’est-il pas un homme ? Je le suis au plus haut degré, je vous le jure, je serais capable de prouesses sans précédent, si elle m’ouvrait le royaume de délices de ses bras, qui sont si beaux parce qu’ils font partie du visage de son âme. Je lui donnerais toutes les voluptés du monde, Castorp, s’il ne s’agissait que des corps, et non des visages, s’il n’y avait pas son âme maudite, qui ne veut rien savoir de moi, mais sans laquelle je ne désirerais peut-être pas du tout son corps. C’est ça cet enfer breneux de tous les diables et c’est pourquoi je m’y tords éternellement…

– Wehsal, pst, plus bas, voyons ! Le cocher vous comprend. Il fait exprès de ne pas tourner la tête, mais je vois par son dos qu’il écoute.

– Il comprend et il écoute, Castorp ! La voilà de nouveau, cette sacrée histoire, avec son caractère et ses particularités ! Si je parlais de palingénésie ou… d’hydrostatique, il n’y comprendrait rien, il n’écouterait pas et ne s’y intéresserait pas du tout, car ce ne serait pas populaire. Mais l’affaire la plus haute, la plus importante et la plus effroyablement secrète de notre chair et de notre âme, vous le voyez, c’est en même temps la chose la plus populaire, tout le monde s’y entend et peut se moquer de celui que cela tient et pour qui le jour est une torture de volupté, la nuit un enfer de honte. Castorp, mon cher Castorp, laissez-moi gémir un peu, car songez un peu à mes nuits ! Chaque nuit je rêve d’elle, hélas, que ne rêvé-je pas, la gorge et le creux de l’estomac m’en brûlent lorsque j’y pense. Et cela finit toujours par des gifles, elle me donne des gifles ou me crache en pleine figure, le visage de son âme convulsé par le dégoût, elle crache sur moi et à ce moment je m’éveille, baigné de sueur, de honte et de plaisir…

– Allons, Wehsal, vous allez tâcher de vous taire, à présent, et de tenir votre langue jusqu’à ce que nous soyons arrivés chez l’épicier et que quelqu’un monte avec nous. Voilà ce que je propose et voilà ce que je vous ordonne. Je ne veux pas vous blesser et je vous accorde que vous êtes dans de vilains draps, mais on raconte dans notre pays l’histoire d’un quidam qui fut puni de la manière suivante : en parlant il lui sortait des serpents et des crapauds de la bouche, à chaque mot un serpent ou un crapaud. L’histoire ne dit pas comment il s’est tiré d’embarras, mais j’ai toujours supposé qu’il avait dû finir par la fermer.

– Mais c’est un besoin de l’homme, dit Wehsal d’un ton pitoyable, c’est un besoin de l’homme, mon cher Castorp, de parler et de soulager son cœur lorsqu’on est dans de tels draps.

– C’est même un droit de l’homme, Wehsal, si vous y tenez. Mais à mon avis il y a des droits dont on fait mieux de ne pas user.

Ils se turent donc, ainsi que Hans Castorp en avait décidé, et d’ailleurs ils furent bientôt arrivés devant la maisonnette festonnée de vigne vierge de l’épicier. Naphta et Settembrini étaient déjà dans la rue, l’un dans son paletot fatigué et bordé de fourrure, l’autre dans un pardessus jaunâtre de demi-saison qui était piqué sur toutes les coutures et qui lui donnait des allures de gandin. On se fit des signes, on se salua tandis que les voitures tournaient, et ces messieurs montèrent : Naphta comme quatrième, dans le premier landau, à côté de Ferge ; Settembrini, de brillante humeur, pétillant de joyeuses plaisanteries, se joignit à Hans Castorp et à Wehsal. Celui-ci céda d’ailleurs sa place au fond de la voiture, et M. Settembrini l’occupa, dans l’attitude d’un promeneur du corso, avec une nonchalance distinguée.

Il célébra l’agrément de la promenade, de ce mouvement du corps qui goûte un repos confortable dans un décor changeant ; il témoigna à Hans Castorp des sentiments affectueusement paternels et tapota même la joue de Wehsal en l’invitant à oublier son propre Moi antipathique pour admirer ce monde lumineux qu’il désignait de sa main droite, gantée d’un cuir râpé.

Ils firent une excellente promenade. Les chevaux, tous quatre au chanfrein blanc, vifs, trapus, au poil lisse et bien nourris, trottaient d’un pas ferme sur une bonne route qui n’était pas encore poussiéreuse. Des fragments de rocher, dans les joints desquels poussaient de l’herbe et des fleurs, s’approchaient parfois d’eux, des poteaux télégraphiques reculaient, des forêts montaient les talus, des courbes gracieuses se dessinaient vers lesquelles on se dirigeait, que l’on gravissait. Elles tenaient la curiosité en haleine, et des chaînes de montagne, par endroits encore couvertes de neige, continuaient de poindre dans le lointain, en plein soleil. On eut bientôt perdu de vue le paysage familier de la vallée, le déplacement du décor quotidien produisant sur l’esprit un effet réconfortant. Bientôt on s’arrêta à la lisière de la forêt. On voulait poursuivre d’ici l’excursion à pied et gagner le but, un but que l’on percevait, depuis quelque temps déjà, encore que faiblement et sans en avoir tout de suite pris conscience. Tous distinguèrent un bruit lointain, un bruissement, un bourdonnement et un mugissement qui, par instants, se perdait de nouveau, mais auquel les promeneurs s’invitaient les uns les autres à prêter l’oreille, et que l’on écoutait toujours de nouveau, immobile.

– Pour le moment, dit Settembrini qui était souvent venu jusqu’ici, le bruit a l’air assez timide. Mais sur place en cette saison il est brutal. Nous ne nous entendrons plus parler.

Ils pénétrèrent donc dans la forêt par un sentier couvert d’aiguilles humides ; en avant, Pieter Peeperkorn, appuyé sur le bras de sa compagne, son feutre noir sur le front, et le pas un peu vacillant ; au milieu, Hans Castorp, sans chapeau, comme tous les autres messieurs, les mains dans ses poches, la tête inclinée, et regardant autour de lui tout en sifflotant légèrement ; ensuite Naphta et Settembrini, ensuite Ferge et Wehsal, et enfin le Malais seul, qui portait le panier du goûter. On parlait de la forêt.

Cette forêt n’était pas comme les autres. Elle offrait un aspect pittoresque, singulier, voire exotique, mais en tout cas lugubre. Elle regorgeait d’une sorte de lichen moussu, elle en était toute tapissée, tout enveloppée ; en longues barbes incolores, le tissu feutré de la plante parasite pendait de branches capitonnées et enserrées dans ce réseau, on ne voyait presque plus les aiguilles, on ne voyait que des guirlandes de mousse, et cela défigurait pesamment et bizarrement la forêt qui offrait un aspect maladif et enchanté. La forêt ne se portait pas bien, elle souffrait d’une rogne luxuriante, qui menaçait de l’étouffer, telle était l’opinion générale, tandis que la petite troupe avançait sur le sentier couvert d’aiguilles, ayant dans l’oreille le bruit de la cascade dont on s’approchait, ce vacarme et ce sifflement, qui devenait peu à peu un véritable fracas et semblait devoir confirmer la prédiction de Settembrini.

Un tournant du chemin donna vue sur la gorge rocheuse et boisée qu’un pont enjambait, où tombait la cascade, et en même temps qu’on l’aperçut, le bruit parut augmenter : c’était un vacarme infernal. Les masses d’eau tombaient verticalement, en une seule cascade qui était haute d’au moins sept ou huit mètres et assez large, et elles dévalaient ensuite les rochers. Elles s’abattaient avec un bruit insensé où semblaient se mêler tous les sons et toutes les tonalités possibles, le fracas du tonnerre et le sifflement, le beuglement, le hurlement, la fanfare, le craquement, le crépitement, le grondement et le son de cloche, vraiment, on en était presque assourdi. Les visiteurs s’étaient approchés du rocher glissant et contemplaient, éclaboussés par un souffle humide, enveloppés par une buée d’eau, les oreilles emplies et comme capitonnées par le vacarme, – tout en échangeant des regards et en hochant la tête avec un sourire intimidé, – ce spectacle, cette catastrophe continue, faite d’écume et de fracas, dont le grondement dément et excessif les étourdissait, leur faisait peur et leur causait des illusions de l’ouïe. On croyait entendre derrière soi et de toutes parts des cris d’alarme et des menaces, des trompettes et de rudes voix d’hommes.

Groupés derrière Mynheer Peeperkorn – Mme Chauchat se trouvait parmi les cinq messieurs, – ils regardaient avec lui dans le flot. Ils ne distinguaient pas son visage, mais ils le virent découvrir sa tête blanche et dilater sa poitrine à l’air frais. Ils communiquaient les uns avec les autres par des regards et des signes, car les paroles, même si on les avait dites à l’oreille, auraient été assourdies par le tonnerre de la chute. Leurs lèvres formulaient des paroles d’étonnement et d’admiration qui n’étaient pas perçues. Hans Castorp, Settembrini et Ferge convinrent par des signes de tête d’escalader le haut de la gorge au fond de laquelle ils se trouvaient, de gagner la passerelle supérieure et de considérer l’eau de ce point de vue. Ce n’était pas malaisé. Une montée roide de marches étroites taillées dans le roc, conduisait en quelque sorte à un étage supérieur de la forêt ; ils l’escaladèrent, l’un derrière l’autre, mirent le pied sur la passerelle et, du milieu du pont suspendu au-dessus de la courbe de la cascade, appuyés à la rampe, ils firent signe à leurs amis d’en bas. Puis ils le traversèrent, descendirent avec effort de l’autre côté et reparurent aux yeux de ceux qui étaient demeurés en arrière, au delà du torrent qu’un deuxième pont franchissait plus bas.

L’échange de signaux concernait à présent le goûter. De plusieurs parts on estimait qu’il convenait de s’éloigner de la zone bruyante afin que l’on pût jouir de ce repas en plein air, non pas en sourds et en muets, mais l’ouïe délivrée. On dut toutefois se rendre compte que Peeperkorn était d’un avis opposé. Il secoua la tête, désigna plusieurs fois de l’index le fond de la gorge, et ses lèvres déchirées, qui s’ouvraient avec effort, articulaient un « ici ! ». Dès lors, que faire ? Sur ces questions de gouvernement il était chef et maître. Le poids de sa personnalité aurait emporté la décision, même s’il n’avait pas été, comme toujours, l’organisateur et l’initiateur de l’entreprise. Ce « format » a toujours été tyrannique, autocratique, et le restera. Mynheer voulait goûter devant la cascade, dans le bruit de tonnerre, tel était son entêtement souverain, et quiconque ne voulait pas se priver de goûter, devait rester. La plupart étaient mécontents. M. Settembrini, qui vit s’évanouir toute possibilité d’un échange humain, d’un bavardage ou d’un débat démocratique et bien articulé, lança la main au-dessus de sa tête en un geste de désespoir et de résignation. Le Malais s’empressa d’exécuter les ordres de son maître. Il y avait là deux pliants qu’il dressa contre la paroi rocheuse pour Mynheer et Madame. Puis il étendit à leurs pieds, sur une nappe, le contenu du panier : des tasses à café et des verres, des Thermos, de la pâtisserie et du vin. On se pressa pour la distribution des vivres. On prit ensuite place sur des rochers, sur la balustrade du pont, tenant à la main sa tasse de café chaud, l’assiette à gâteau sur ses genoux, et l’on goûta en silence dans le vacarme.

Peeperkorn, le col de son manteau relevé, le chapeau posé à terre à côté de lui, but du porto dans un gobelet d’argent à monogramme qu’il vida plusieurs fois. Et tout à coup il se mit à parler. Curieux homme ! Il était impossible qu’il entendît même sa propre voix, et, à plus forte raison, les autres ne pouvaient-ils comprendre une seule syllabe de ce qu’il faisait entendre sans qu’on l’entendît. Mais il levait l’index, allongeait le bras gauche en tenant le gobelet de la main droite, levait obliquement sa paume et l’on voyait son visage royal mû par des paroles, et sa bouche articuler des mots qui n’avaient point de son, comme s’ils avaient été prononcés dans un espace vide d’air. Tous pensèrent qu’il renoncerait bientôt à cet effort inutile, que l’on considérait avec un sourire gêné, mais il continuait de parler avec des gestes fascinants de sa main gauche, qui forçaient l’attention, malgré le vacarme assourdissant, en dirigeant ses petits yeux fatigués et pâles, mais écarquillés avec effort sous les plis froncés du front, tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre de ses spectateurs, de sorte que celui auquel il s’adressait était chaque fois obligé d’approuver de la tête, les sourcils levés, la bouche ouverte, approchant une main creuse de l’oreille, comme s’il avait été possible de remédier en quelque manière à une situation aussi désespérée. Voici qu’il alla jusqu’à se lever ! Le gobelet à la main, dans son manteau de voyage fripé, dont le col était relevé et qui tombait presque sur ses pieds, tête nue, son haut front plissé d’idole entouré des flammes de ses cheveux blancs, il était debout contre le rocher, et son visage s’animait cependant que, d’un geste doctoral, il dressait le cercle de ses doigts, accompagnant son toast muet et confus du signe impérieux de l’exactitude. On reconnaissait à ses gestes et on lisait sur ses lèvres certains mots qu’on avait l’habitude d’entendre dans sa bouche. « Parfait ! » et « classé ! » – rien de plus. On voyait sa tête se pencher, une amertume déchirait ses lèvres, il n’était plus que l’image de la douleur. Puis on voyait fleurir sur ses joues sa fossette polissonne de sybarite, on avait l’illusion qu’il dansait en troussant sa robe, c’était de nouveau l’impudeur sacrée d’un prêtre païen. Il leva son gobelet, lui fit décrire un demi-cercle devant les yeux de ses invités, et le vida en deux ou trois gorgées, jusqu’au fond en le renversant entièrement. Puis, allongeant le bras, il tendit l’objet au Malais qui le prit, la main sur sa poitrine, et donna le signal du départ.

Tous s’inclinèrent devant lui pour le remercier, en s’apprêtant à se conformer à son ordre. Ceux qui étaient accroupis à terre sautèrent sur pieds, ceux qui étaient adossés à la balustrade se redressèrent. Le frêle Javanais en chapeau raide et en manteau à col de fourrure ramassa les reliefs du repas et la vaisselle. Dans le même ordre de marche dans lequel ils étaient venus, ils rejoignirent par le sentier humide et couvert d’aiguilles, à travers la forêt méconnaissable par le lichen, l’endroit de la route où les voitures attendaient.

Hans Castorp prit place, cette fois-ci, avec le maître et sa compagne. Il était assis en face du couple, à côté de l’excellent Ferge à qui les choses élevées étaient complètement étrangères. On ne parla presque pas durant ce retour. Mynheer restait là, les mains posées à plat sur le plaid qui enveloppait ses genoux et ceux de Clawdia, et laissait tomber sa mâchoire inférieure. Settembrini et Naphta descendirent et prirent congé avant que la voiture eût traversé les rails et le cours d’eau. Wehsal resta seul dans la seconde voiture pour remonter la route du Berghof, puis ils se séparèrent devant le portail.

Le sommeil de Hans Castorp était-il resté pendant cette nuit d’une légèreté particulière, par suite d’une alarme intérieure dont son âme ne savait rien, mais grâce à quoi il avait perçu l’atteinte très légère à l’habituel silence nocturne du Berghof ? Et l’ébranlement à peine sensible de la maison par un pas lointain avait-il suffi à l’éveiller et à le faire se dresser, en pleine conscience, sur son coussin ? En effet, il s’était éveillé quelque temps avant que l’on frappât à sa porte, ce qui eut lieu un peu après deux heures du matin. Il répondit aussitôt, nullement somnolent, avec toute son énergie et sa présence d’esprit. C’était la voix haute et mal assurée d’une infirmière employée dans la maison qui le priait de la part de Mme Chauchat de descendre immédiatement au premier. Avec une énergie accrue il répondit qu’il venait, sauta de son lit, enfila ses vêtements, rejeta de la main les cheveux de son front et descendit sans hâte ni lenteur, incertain non point du « quoi », mais bien du « comment » de l’heure.

Il trouva grande ouverte la porte du salon de Peeperkorn, ainsi que celle de la chambre à coucher du Hollandais où brûlaient des lumières. Les deux médecins, la supérieure de Mylendonk, Mme Chauchat et le valet de chambre malais s’y trouvaient. Celui-ci n’était pas vêtu comme d’habitude, mais portait une sorte de costume national, une blouse à larges rayures, aux manches longues et amples, une robe bariolée au lieu de pantalons et un bonnet conique en étoffe jaune sur la tête ; il portait en outre sur sa poitrine des amulettes, se tenait immobile, les bras croisés, à gauche de la tête du lit où Pieter Peeperkorn était allongé, sur le dos, les mains étendues. Tout pâle, Hans Castorp en entrant parcourut la scène des yeux. Mme Chauchat lui tournait le dos. Elle était assise sur un fauteuil bas, au pied du lit, le coude appuyé sur la courte-pointe, le menton dans sa main, les doigts creusant la lèvre inférieure, et elle regardait dans la figure de son compagnon de voyage.

– ’Soir, mon ami, dit Behrens qui s’était entretenu à mi-voix avec le docteur Krokovski et la supérieure, et il hocha la tête d’un air mélancolique, retroussant sa petite moustache. Il était en blouse de médecin, le stéthoscope sortait de sa poche, il portait des pantoufles brodées et un col bas. « Rien à faire ! » ajouta-t-il à mi-voix. « Travail soigné. Approchez-vous donc. Jetez-moi là-dessus un regard de connaisseur et vous m’accorderez que l’on a consciencieusement prévenu toute intervention médicale. »

Hans Castorp s’approcha du lit sur la pointe des pieds. Les yeux du Malais surveillaient chacun de ses mouvements, le suivaient sans que l’indigène tournât la tête, de sorte que le blanc apparaissait. Par un regard de côté, il constata que Mme Chauchat ne s’occupait pas de lui, et il resta debout, dans une attitude caractéristique, appuyé sur une jambe, les mains jointes sur le ventre, la tête penchée obliquement, dans une contemplation respectueuse et pensive. Peeperkorn était couché sous la couverture en soie rouge, dans sa chemise de tricot, comme Hans Castorp l’avait souvent vu. Ses mains étaient enflées et d’un bleu qui tournait au noir ; il en était de même de certaines parties de sa figure. Cela le défigurait sensiblement, bien que ses traits royaux n’eussent pas changé par ailleurs. Le dessin de son haut front d’idole entouré de mèches blanches, – quatre ou cinq rides horizontales qui descendaient en angle droit des deux côtés des tempes, creusées par la tension habituelle de toute une vie, – apparaissait fortement, même au repos, au-dessus des paupières baissées. Les lèvres à la déchirure arrière étaient entr’ouvertes. Le bleuissement indiquait un arrêt brusque, un enrayement violent et apoplectique des fonctions vitales.

Hans Castorp demeura un instant recueilli, s’interrogeant sur la situation. Il hésitait à changer d’attitude, attendant que la « veuve » lui adressât la parole. Comme elle ne le faisait pas, il préféra ne pas la déranger et se retourna vers le groupe des autres personnes qui étaient postées derrière son dos. Le conseiller fit un signe de tête dans la direction du salon. Hans Castorp l’y suivit.

– Suicidium ? demanda-t-il à mi-voix, avec un calme professionnel.

– Pardi ! répondit Behrens avec un geste méprisant, et il ajouta : « Et comment ! Au superlatif. Avez-vous jamais vu ce genre d’article de luxe ? » demanda-t-il, en extrayant de la poche de sa blouse un petit étui de forme irrégulière d’où il tira un menu objet qu’il présenta au jeune homme. « Pas moi. Mais cela vaut d’être vu. On ne sait jamais tout. C’est d’une ingéniosité fantasque. Je le lui ai retiré de la main. Attention ! S’il vous en tombe une goutte sur la peau, vous risquez des brûlures. »

Hans Castorp retourna dans ses doigts le mystérieux objet. Il était en acier, en ivoire, en or, en caoutchouc, et d’un aspect très bizarre. On voyait deux pointes de fourchette recourbées et très aiguës, en acier, une partie médiane légèrement ondulée, en ivoire serti d’or, sur laquelle les pointes étaient dans une certaine mesure articulées, et cela se terminait par une sorte de poire en caoutchouc rigide.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda Hans Castorp.

– Ça, répondit le docteur Behrens, c’est une seringue à injections. Ou, d’un autre point de vue, c’est un mécanisme qui reproduit les dents du serpent à lunettes. Vous comprenez ? Vous ne semblez pas saisir, dit-il, comme Hans Castorp, abasourdi, ne quittait pas des yeux le bizarre instrument. Voilà les dents. Elles ne sont pas tout à fait massives, elles sont traversées par un tube capillaire, par un canal très fin dont vous pouvez voir nettement l’embouchure, ici, sur le devant, un peu au-dessus des pointes. Naturellement, ces petits tubes sont également ouverts à l’autre extrémité, ils communiquent avec l’ouverture de la poire en caoutchouc qui fait corps avec la partie médiane en ivoire. Au moment de la morsure les dents se rétractent légèrement, on s’en rend compte, et exercent sur le réservoir qui alimente les canaux une légère pression, de sorte qu’à l’instant précis où les pointes pénètrent dans la chair, la dose est précipitée dans la circulation du sang. Cela paraît très simple, quand on a l’objet sous les yeux. Mais il fallait y penser. Sans doute l’a-t-on fabriqué d’après ses propres indications.

– Certainement, dit Hans Castorp.

– La dose ne peut pas avoir été très considérable, poursuivit le conseiller. La quantité a dû être remplacée par…

– … le dynamisme, compléta Hans Castorp.

– Si vous voulez. Nous dénicherons bien ce que c’est. On peut attendre avec une certaine curiosité le résultat de l’analyse, cela nous donnera sans doute l’occasion d’apprendre du nouveau. Voulez-vous parier que notre exotique, le serviteur là derrière, qui s’est mis cette nuit sur son tralala, pourrait nous renseigner très exactement ? Je suppose que c’est un alliage de poisons animaux et végétaux, le fin du fin, de toute façon, car l’effet a dû être foudroyant. Tout indique que cela lui a immédiatement coupé le souffle : paralysie du centre respiratoire, comprenez-vous, asphyxie rapide, probablement sans efforts ni douleur.

– Dieu le veuille ! dit Hans Castorp pieusement. Avec un soupir il rendit l’inquiétant petit instrument au conseiller et retourna dans la chambre à coucher.

Seuls, le Malais et Mme Chauchat s’y trouvaient encore. Cette fois Clawdia leva la tête vers le jeune homme lorsqu’il s’approcha de nouveau du lit.

– Vous aviez le droit d’être appelé, dit-elle.

– C’est très aimable à vous, dit-il, et vous avez raison. Nous nous tutoyions. J’ai honte jusqu’au fond de l’âme d’en avoir rougi devant les gens, et d’avoir eu recours à des circonlocutions. Vous avez été près de lui pendant ses derniers instants ?

– Le domestique m’a prévenue lorsque tout a été fini.

– Il était d’un si grand format, reprit Hans Castorp, qu’il éprouvait la défaillance du sentiment devant la vie comme une catastrophe cosmique, comme une honte devant Dieu. Car il se tenait pour l’organe nuptial de Dieu, savez-vous. C’était une royale folie… Lorsqu’on est ému, on a le courage de se servir d’expressions qui paraissent grossières et impies, mais qui sont plus solennelles que des paroles brevetées de recueillement.

– C’est une abdication, dit-elle. Était-il au courant de notre folie ?

– Je n’ai pas pu la dénier, Clawdia. Il l’avait devinée après que j’eusse refusé de vous embrasser devant lui sur le front. Sa présence en ce moment est plus symbolique que réelle, mais voulez-vous me permettre de le faire, maintenant ?

D’un mouvement bref elle leva le front vers lui, les yeux fermés, comme pour un hochement de tête. Il porta ses lèvres à son front. Les yeux bruns d’animal du Malais surveillaient la scène, tournés de leur côté, en montrant le blanc de leur cornée.

LA GRANDE HÉBÉTUDE

Une fois de plus nous entendons la voix du docteur Behrens. Écoutons bien ! C’est peut-être la dernière fois que nous l’entendrons. Cette histoire elle-même aura une fin ; son temps le plus long est passé, ou plutôt : la durée de son contenu a pris un tel élan qu’il n’y a plus moyen de l’arrêter et que sa durée musicale, elle aussi, touche à sa fin, de sorte que nous n’aurons peut-être plus l’occasion de prêter l’oreille à la voix allègre et aux locutions proverbiales de Rhadamante. Il disait à Hans Castorp :

– Castorp, vieille branche, vous vous ennuyez. Vous faites une gueule impossible, je lis chaque jour la mauvaise humeur sur votre front. Vous êtes un type blasé, Castorp, vous êtes gâté par les sensations, et si on ne vous propose pas tous les jours une nouveauté de premier ordre, vous bougonnez et vous boudez pendant tout le temps des vaches maigres. Ai-je raison ou ai-je tort ?

Hans Castorp garda le silence, et cette attitude témoignait qu’en effet il devait faire assez sombre en lui.

– J’ai raison comme toujours, se répondit Behrens à lui-même. Et avant que vous propagiez ici le poison du mécontentement, vous, citoyen frondeur, vous allez voir que vous n’êtes pas du tout abandonné de Dieu et des hommes, que les autorités ont l’œil sur vous, qu’elles ne vous ont pas perdu de vue, mon cher, et qu’elles cherchent sans trêve ni repos à vous divertir. Allons, blague à part, mon petit. Il m’est venu une idée, Dieu sait si j’ai passé des nuits d’insomnie avant de trouver quelque chose qui vous convienne ! On pourrait parler d’une illumination, et le fait est que j’attends beaucoup de mon idée, c’est-à-dire ni plus ni moins que votre désintoxication et votre départ triomphal à une date d’une proximité insoupçonnée.

« Vous faites de grands yeux », poursuivit-il après une pause calculée, bien que Hans Castorp n’ouvrît pas du tout les yeux, mais le regardât d’un air assez somnolent et distrait, « et vous ne vous doutez pas de ce que le vieux Behrens veut dire. Voici comment je l’entends. Il y a quelque chose qui ne marche pas chez vous, c’est ce qui n’aura pas échappé à votre honorée aperception. Ça ne marche pas dans ce sens que vos phénomènes d’intoxication ne correspondent plus depuis longtemps à votre état local, incontestablement très amélioré. Ce n’est pas d’hier que j’y réfléchis. Nous avons là votre dernière photo. Approchons un peu de la lumière cet objet magique. Vous voyez, le pire chicaneur et broyeur de noir, comme dit notre souverain, ne trouverait plus grand’chose à relever ici. Plusieurs foyers sont complètement résorbés, le nid s’est rétréci et plus nettement délimité, ce qui, – en savant que vous êtes, vous ne l’ignorez pas – est un indice de guérison. Cet état de choses n’explique pas très bien l’irrégularité de votre température, mon garçon. Et le médecin se voit obligé de chercher d’autres causes.

Le mouvement de tête de Hans Castorp exprima une curiosité polie, sans plus.

– Vous allez naturellement penser, Castorp, que le vieux Behrens devra convenir que le traitement a été manqué. Mais vous auriez fait un pas de clerc, et vous ne vous seriez montré à la hauteur ni de la situation ni du vieux Behrens. Votre traitement n’a pas été manqué, mais il n’en est pas moins possible qu’il soit resté trop unilatéral. La possibilité m’est apparue que vos symptômes ne se ramènent pas exclusivement à la tuberculosis, et je déduis cette probabilité du fait qu’en effet il n’y a plus du tout lieu aujourd’hui de les expliquer ainsi. Il faut que vos troubles aient une autre origine. Selon moi, vous avez des « coques ».

« D’après ma conviction profonde, répéta le conseiller en accentuant son affirmation, après avoir recueilli le hochement de tête qui s’imposait de la part de Hans Castorp, vous avez des streptos, ce qui n’est du reste pas une raison d’être épouvanté.

(Il ne pouvait pas être question d’épouvante. La physionomie de Hans Castorp exprimait plutôt une sorte de reconnaissance ironique, soit de la perspicacité qui se révélait à lui, soit de la nouvelle dignité dont le conseiller l’investissait par hypothèse.)

– Il n’y a pas là de quoi être pris de panique, reprit celui-ci, variant ses paroles d’encouragement. Des coques, tout le monde en a. Chaque imbécile a des streptos. Vous n’avez pas lieu d’en être fier. Depuis quelque temps, nous savons même que l’on peut parfaitement avoir des streptocoques dans le sang, et ne montrer aucun symptôme visible d’infection. Nous sommes en présence de ce fait que beaucoup de nos confrères ignorent encore, à savoir que le sang peut contenir des tubercules sans qu’il en résulte rien. Nous ne sommes même pas loin de supposer que la tuberculose pourrait n’être qu’une maladie du sang.

Hans Castorp trouva cela très remarquable.

– Par conséquent, lorsque je dis : des streptos, reprit Behrens, il ne faut pas, bien entendu, vous représenter l’image connue d’une maladie grave. L’analyse bactériologique du sang montrera si ces petits corps de mon ressort se sont vraiment installés chez vous. Mais ce n’est que le traitement par le streptovaccin – il y aurait lieu de l’envisager s’il en était ainsi – qui nous apprendra si telle est l’origine de votre état fébrile. Voilà la route qu’il conviendra de suivre, cher ami, et, comme je vous l’ai déjà dit, j’escompte un résultat tout à fait inattendu. La tuberculose a beau traîner parfois indéfiniment, il arrive également que l’on guérisse très vite des maladies de cette nature, et si vraiment vous réagissez à ces injections, dans six semaines vous vous sentirez comme un poisson dans l’eau. Que dites-vous de ça ? Le vieux Behrens veille-t-il au grain, hein ?

– Ce n’est pour le moment qu’une hypothèse, répondit Hans Castorp, sans entrain.

– Une hypothèse qui peut se confirmer, une hypothèse très féconde, répliqua le conseiller. Vous vous rendrez compte à quel point elle est féconde lorsque vous verrez pousser les coques sur nos cultures. Demain après-midi nous vous mettons en perce, Castorp, nous vous saignerons d’après toutes les règles de l’art des barbiers de village. C’est déjà en soi un plaisir et cela ne peut qu’avoir sur le corps et l’âme les effets les plus heureux…

Hans Castorp se déclara disposé à cette diversion et remercia le conseiller de l’attention qu’on lui avait accordée. La tête penchée sur l’épaule, il regarda s’éloigner Behrens. L’intervention du patron s’était produite exactement à l’instant critique. Rhadamante avait interprété avec assez de justesse le jeu de physionomie et l’état d’esprit du pensionnaire du Berghof, et sa nouvelle expérience était faite – elle était même expressément destinée à cela, il ne l’avait nullement caché – pour aider Hans Castorp à franchir le point mort où il était arrivé depuis quelque temps, ainsi qu’on pouvait le conclure de son expression qui rappelait très précisément celle qu’avait eue feu Joachim lorsque certaines décisions farouches et certains défis s’étaient préparés en lui.

Il faut dire plus. Non seulement lui, Hans Castorp, paraissait arrivé à un tel point mort, mais il lui semblait qu’il en allait de même du monde entier, de tout, de « l’ensemble », ou plutôt : il lui semblait particulièrement difficile de distinguer en l’occurrence le particulier du général. Depuis la fin excentrique de ses rapports avec certaine personnalité, depuis les troubles de toutes sortes que cette fin avait jetés dans la maison, depuis que Clawdia Chauchat avait à nouveau quitté la communauté de ceux d’en-haut, depuis l’adieu qu’avaient échangé, dans l’ombre tragique d’un grand renoncement, par respect pour le défunt, la jeune femme et le frère de son maître et souverain, depuis ce tournant donc, il semblait au jeune homme que quelque chose clochait dans le monde et la vie ; comme si tout allait de plus en plus mal et qu’une anxiété croissante l’eût saisi ; comme si un démon s’était emparé du pouvoir, un démon dangereux et bouffon, qui depuis longtemps avait joué un rôle assez important, mais qui venait de proclamer son autorité sans réserves, inspirant une terreur mystérieuse et suggérant des pensées de fuite, un démon qui avait nom : hébétude.

On jugera que le conteur charge sa palette d’une manière par trop romantique en associant le mot d’hébétude avec le principe démoniaque et en affirmant qu’ils produisaient une terreur mystique. Et cependant ce n’est pas une fable, et nous nous en tenons très exactement à l’aventure personnelle de notre simple héros, aventure dont nous avons, il est vrai, connaissance d’une manière qui échappe à tout contrôle, et laquelle prouve que l’hébétude peut dans certaines circonstances prendre ce caractère et inspirer de tels sentiments. Hans Castorp regarda autour de lui… Il ne voyait que des choses lugubres, inquiétantes, et il savait ce qu’il voyait : la vie en dehors du temps, la vie insoucieuse et privée d’espoir, la vie, dévergondage d’une stagnation active, la vie morte.

Elle était active, cette vie, à sa manière. Des occupations de toutes sortes s’y côtoyaient ; mais de temps à autre l’une d’elles dégénérait en une mode furieuse à laquelle tout le monde sacrifiait avec fanatisme. C’est ainsi que les photographies d’amateurs avaient toujours tenu une place importante dans le monde du Berghof. Deux fois déjà – car lorsqu’on demeurait assez longtemps en haut, on pouvait voir se répéter de telles épidémies, – cette passion avait tourné pendant des semaines et des mois à la folie générale, de sorte qu’il n’y avait personne qui, la mine inquiète, la tête penchée sur un appareil appuyé au creux de l’estomac, ne fît pas ciller un objectif, et qu’on n’en finissait plus de faire circuler des épreuves à table. Depuis longtemps la chambre noire qui était à la disposition des pensionnaires ne suffisait plus aux besoins. On voilait les fenêtres et les portes des balcons des chambres avec des rideaux noirs ; et l’on manipulait à la lumière rouge, dans des bains chimiques, jusqu’à ce qu’un incendie faillît éclater et que l’étudiant bulgare de la table des Russes bien manquât d’être réduit en cendres, après quoi les autorités interdirent cet exercice dans les chambres. D’ailleurs on ne tarda pas à se désintéresser de la simple photographie. Les photographies au magnésium et les photographies en couleurs, d’après les procédés de Lumière, furent lancées. On se repassait des portraits de personnes qui, surprises par l’éclair du magnésium, les yeux fixes, les visages blêmes et convulsés, semblaient des cadavres de gens assassinés que l’on aurait dressés là, debout et les yeux ouverts. Et Hans Castorp conservait une plaque encadrée de carton qui, lorsqu’on la regardait par transparence, le montrait entre Mme Stoehr et Mlle Lévi au teint d’ivoire, dont la première portait un chandail bleu-ciel, la seconde un chandail pourpre, avec un visage cuivré et parmi des soucis jaunes dont l’un fleurissait sa boutonnière, sur un fond de prairie d’un vert vénéneux.

Il y avait encore la manie de collectionner les timbres qui, pratiquée en tout temps par certains pensionnaires, devenait par moments une folie générale. Tout le monde collait, échangeait, trafiquait. On était abonné à des revues de philatélie, on correspondait avec des maisons spéciales de tous pays, avec des associations et des amateurs, on consacrait des sommes invraisemblables à l’achat de certains timbres rares, et c’était même le cas de pensionnaires à qui leur situation de fortune ne permettait que difficilement de séjourner pendant des mois et des années dans ce luxueux établissement.

Cette épidémie durait jusqu’à ce qu’un autre snobisme prît le dessus et que le bon ton voulût que l’on amassât et que l’on dévorât des quantités de chocolat, des marques les plus variées. Tout le monde avait des lèvres brunes, et les produits les plus appétissants de la cuisine du Berghof n’étaient plus appréciés par des estomacs qu’avaient bourrés et gâtés le Milka aux noix, le chocolat à la crème d’amandes, les napolitains Marquis et les langues de chat mouchetées d’or.

Les dessins de petits cochons exécutés les yeux fermés, – divertissement inauguré un soir de carnaval par la plus haute autorité, et auquel on s’était souvent livré depuis lors, – mirent à la mode des jeux de patience géométriques, auxquels était par instants voué l’effort mental de tous les pensionnaires du Berghof et dont relevaient jusqu’aux dernières pensées et aux suprêmes manifestations d’énergie des moribonds. Pendant des semaines la maison était sous le signe d’une figure compliquée qui ne se composait pas de moins de huit grands et petits cercles et de plusieurs triangles inscrits l’un dans l’autre. Il s’agissait de dessiner cette figure en un seul trait ; mais la plus haute maîtrise consistait à accomplir ce travail, les yeux bandés pour de bon, ce à quoi, en négligeant quelques insignifiantes fautes d’esthétique, le procureur Paravant fut seul à réussir, lui qui était particulièrement atteint de cette manie de précision.

Nous savons qu’il se consacrait aux mathématiques, nous l’avons appris de la bouche du conseiller lui-même, et nous connaissons la pudique origine de cette lubie, dont nous avons déjà entendu célébrer les effets calmants. Elle émoussait l’aiguillon de la chair, et si tout le monde avait imité l’exemple du procureur, certaines mesures de précaution que l’on avait dû prendre récemment auraient sans doute été superflues. Elles consistaient principalement dans la fermeture de tous les passages des balcons, entre la balustrade et les parois de verre opaque, par de petites portes dont le baigneur tirait la clef, pour la nuit, avec un jovial sourire. Depuis lors, les chambres du premier étage, qui donnaient sur la véranda, étaient très recherchées, parce que l’on pouvait, ayant franchi la balustrade, aller de loge en loge, en passant par le toit de verre. Mais s’il n’y avait eu que le procureur, on n’aurait sans doute aucunement eu besoin de recourir à cette nouvelle discipline. La périlleuse tentation à laquelle l’apparition de certaine Fatma égyptienne avait exposé Paravant était depuis longtemps surmontée, et ç’avait été la dernière qui avait agité ses sens. Avec une ferveur redoublée il s’était jeté dans les bras de la déesse aux yeux clairs dont le conseiller avait célébré la puissance calmante en termes si édifiants, et le problème qui, jour et nuit, occupait sa pensée, auquel il apportait cette persévérance, cette ténacité sportive qu’il avait dépensées autrefois, – avant de prendre un congé qui menaçait de devenir une retraite définitive – à convaincre de leur crime de malheureux pécheurs, ce problème n’était autre que la quadrature du cercle.

Le fonctionnaire dépaysé avait acquis dans le cours de ses études la conviction que les preuves par lesquelles la science prétendait avoir établi l’impossibilité de cette construction, n’étaient pas solides, et que la providence ne l’avait éloigné de l’humanité inférieure du monde des vivants, et ne l’avait transporté ici, que parce qu’elle l’avait élu pour transporter ce but transcendant dans le domaine des possibilités terrestres. C’est en quoi il voyait sa mission. Il traçait des cercles et calculait partout où il se trouvait, il couvrait des quantités incroyables de papier, de figures, de lettres, de chiffres, de symboles algébriques, et sa figure bronzée, la figure d’un homme en apparence tout à fait bien portant, avait l’expression absente et butée du maniaque. Sa conversation concernait exclusivement, et avec une effrayante monotonie, le seul nombre proportionnel pi, cette fraction désespérante que le génie inférieur d’un calculateur nommé Zacharias Dase avait un jour calculée jusqu’à la deux centième décimale, et cela par simple luxe, parce que deux mille décimales n’auraient pas davantage épuisé les chances d’obtenir une précision irréalisable. Tout le monde fuyait le penseur tourmenté, car tous ceux qu’il réussissait à empoigner devaient subir le flux de paroles passionnées destinées à les rendre sensibles à la honte et à la souillure que constituait pour l’esprit humain l’irrationalité irrémédiable de cette proportion mystique. L’inutilité des multiplications éternelles du diamètre par pi pour déterminer la périphérie du carré au-dessus du rayon, pour déterminer l’aire de la surface de ce cercle, faisait passer le procureur par des accès de doute. Il se demandait si, depuis le temps d’Archimède, l’humanité n’avait pas inutilement compliqué la solution du problème, et si cette solution n’était pas en réalité d’une simplicité puérile. Comment ? ne pouvait-on pas redresser la ligne circulaire ? On ne pouvait donc pas changer chaque ligne droite en un cercle ? Parfois Paravant croyait être tout près d’une révélation. On le voyait souvent, le soir sur le tard, assis à sa table, dans la salle à manger vide et mal éclairée. Il disposait soigneusement un morceau de fil en forme de cercle, puis, par surprise, retirait brusquement en une ligne droite ; ensuite, accoudé, il se perdait en une songerie amère. Le conseiller l’encourageait parfois dans sa marotte mélancolique, et l’y entretenait systématiquement. Le malheureux s’adressa aussi à Hans Castorp, une première fois, puis à nouveau, parce qu’il avait rencontré chez celui-ci une sympathie amicale pour le mystère du cercle. Il démontrait au jeune homme l’impasse pi, au moyen d’un dessin très précis sur lequel il avait, au prix d’un effort inouï, enfermé un cercle entre un polygone extérieur et un polygone intérieur, aux côtés minuscules et innombrables, avec le maximum d’approximation auquel l’homme pouvait atteindre. Mais le reste, la courbe qui échappait d’une manière éthérée et spirituelle à la rationalisation et au calcul, cela, disait le procureur, la mâchoire inférieure tremblante, cela, c’était pi. Hans Castorp, malgré toute son affabilité, montrait moins d’intérêt pour pi que pour son interlocuteur. Il dit que c’était une duperie, conseilla à M. Paravant de ne pas se surexciter trop sérieusement à cette poursuite, et il lui parla des points d’inflexion sans étendue dont se composait le cercle, depuis son commencement qui n’existait pas jusqu’à la fin qui n’existait pas davantage, ainsi que de la mélancolie présomptueuse de l’éternité, qui, sans durée de direction, se poursuivait en elle-même ; il parla de tout cela, avec une dévotion si calme qu’il exerça passagèrement une influence apaisante sur le procureur.

D’ailleurs, la nature de l’excellent Hans Castorp l’inclinait à accueillir les confidences de plus d’un de ses compagnons qui étaient en proie à quelque idée fixe et souffraient de ne pas trouver de compréhension auprès des autres pensionnaires qui prenaient la vie à la légère. Un ancien sculpteur originaire de la province autrichienne, un homme déjà âgé, à la moustache blanche, au nez crochu et aux yeux bleus, avait conçu un plan financier (et l’avait calligraphié en soulignant à l’encre de Chine les passages importants) qui consistait en ceci : chaque abonné à un journal devait être tenu de livrer le premier de chaque mois une quantité correspondant à quarante grammes de vieux papier par jour, ce qui ferait par an environ quatorze mille grammes, en vingt ans plus de deux cent quatre-vingts kilogrammes, et ce qui représentait, en évaluant le kilogramme à vingt pfennigs, une valeur de 57,60 marks allemands. 5 millions d’abonnés, ainsi continuait le mémoire, fourniraient donc en vingt ans la somme formidable de 288 millions de marks, dont les deux tiers seraient déduits du prix de leur nouvel abonnement, tandis que le surplus, un tiers, soit environ 100 millions de marks, serait consacré à des œuvres humanitaires, soit à financer des sanatoria populaires pour malades du poumon, à encourager des talents indigents, et ainsi de suite. Le plan était élaboré d’une façon très complète. Son auteur avait même représenté par des graphiques le barème, d’après lequel l’organisme chargé de recueillir le papier devait en calculer tous les mois la valeur, et jusqu’aux formulaires perforés qui serviraient de quittance pour les sommes versées. Le projet était justifié et fondé à tous points de vue. Le gaspillage insensé et la destruction du papier de journal que les gens non avertis livraient aux égouts et au feu était une haute trahison à l’égard de nos forêts, une atteinte portée à notre économie nationale. Épargner le papier, économiser le papier, c’était épargner et économiser de la cellulose, les forêts, le matériel humain qu’exigeait la fabrication de la cellulose et du papier. Comme le vieux papier de journal pouvait, par la production de papier d’emballage et de carton, acquérir une valeur quadruple, il pourrait devenir l’objet de taxes fiscales avantageuses pour l’État et les municipalités et les lecteurs de journaux seraient dégrevés d’autant de leurs contributions. Bref, le projet était bon, il était en somme irréfutable, et s’il avait quelque chose de sinistre, et de gratuit, de chagrin, voire de bizarre, cela ne tenait qu’au fanatisme exorbitant avec lequel l’ancien artiste poursuivait et défendait, à l’exclusion de tout autre, un projet économique, qu’en réalité lui-même prenait si peu au sérieux qu’il ne faisait pas la moindre tentative de le réaliser. Hans Castorp écoutait notre homme, la tête penchée, approuvait, lorsque son interlocuteur défendait devant lui, en paroles fiévreuses et ailées, sa panacée, et analysait en même temps la nature du mépris et de la répugnance qui l’empêchaient de prendre le parti de l’inventeur contre un monde étourdi.

Quelques pensionnaires du Berghof étudiaient l’espéranto et se plaisaient à s’entretenir quelque peu à la table dans ce charabia artificiel. Hans Castorp les regardait d’un air sombre, jugeant du reste dans son for intérieur qu’ils n’étaient pas les pires. Il y avait depuis quelque temps un groupe d’Anglais qui avaient introduit le jeu de société suivant : l’un de ceux qui y prenaient part posait à son voisin la question que voici : Did you ever see the devil with a night-cap on ? L’autre répondait : No ! I never saw the devil with a night-cap on ; après quoi il posait au suivant la même question, et ainsi de suite, l’un après l’autre. C’était effrayant !

Mais le pauvre Hans Castorp se sentait encore plus mal à l’aise à la vue des faiseurs de réussites que l’on pouvait observer partout dans la maison, et à toute heure du jour. Car la passion de ce délassement s’était récemment manifestée à un point tel qu’elle avait littéralement envahi la maison, et Hans Castorp avait d’autant plus de raison d’en être péniblement touché que lui-même était parfois une victime, et peut-être la plus gravement atteinte, de cette épidémie. C’était la réussite des onze qui l’avait ensorcelé : ce jeu qui consiste à disposer trois rangées de trois cartes, et à couvrir deux cartes, qui ensemble font onze points, ainsi que les trois figures, lorsqu’elles se présentent, jusqu’à ce qu’une chance adorable dénoue la partie. On a peine à admettre que l’âme puisse être stimulée jusqu’à l’ensorcellement par des gestes aussi simples. Néanmoins, Hans Castorp, pareil à tant d’autres, tentait cette chance, et en éprouvait le contre-coup, les sourcils froncés, parce que les excès ne sont jamais joyeux. Livré aux caprices du démon des cartes, subjugué par cette faveur fantastique et changeante qui tantôt multipliait dans un vol léger et bien heureux les couples de onze points, les rencontres du valet, de la reine et du roi, de sorte que le jeu était déjà donné tout entier avant que la troisième série fût terminée (triomphe passager qui ne faisait qu’aiguillonner les nerfs à de nouvelles tentatives), tantôt refusait jusqu’à la neuvième et dernière carte toute possibilité de couverture ou contrariait au dernier moment par un arrêt brusque un succès presque assuré, il faisait des réussites, partout et à toute heure du jour, la nuit sous les étoiles, le matin en pyjama, à table et même en rêve. Il en frémissait, mais il continuait, de sorte que la visite de M. Settembrini qui survint un jour, le « dérangea » comme cela avait toujours été le rôle de l’Italien.

– Accidente ! dit le visiteur, vous vous tirez les cartes, ingénieur ?

– Pas précisément, je tire les cartes tout court, je me débats avec le hasard abstrait. Son versatile caprice m’intrigue : tantôt c’est la plus aimable serviabilité, tantôt une incroyable résistance. Ce matin, en me levant, j’ai réussi trois fois coup sur coup, dont une fois en deux séries, ce qui est un record. M’en croirez-vous si je vous dis que je tire maintenant pour la trente-deuxième fois sans avoir réussi une seule fois, ne serait-ce que la moitié du jeu ?

M. Settembrini le regarda, comme il avait fait si souvent déjà durant ces trois petites années, d’un œil noir et attristé.

– De toute façon vous me paraissez préoccupé, dit-il. Il ne semble pas que je doive trouver ici un réconfort dans mes soucis, et un baume pour le conflit intime qui me tourmente.

– Conflit ? répéta Hans Castorp, et il tira une carte.

– La situation mondiale me trouble, gémit le franc-maçon. L’entente balkanique se réalisera, ingénieur, toutes les informations l’indiquent. La Russie y travaille fiévreusement, et la pointe de la combinaison est dirigée contre la monarchie austro-hongroise, sans la destruction de laquelle aucun point du programme russe ne peut se réaliser. Comprenez-vous mes scrupules ? Je hais Vienne de tout mon cœur, vous le savez. Mais est-ce une raison pour accorder au despotisme sarmate l’appui de mon âme, lorsqu’il est sur le point de porter la torche incendiaire dans notre très noble continent ? D’un autre côté, une collaboration diplomatique, même occasionnelle, de mon pays avec l’Autriche m’atteindrait comme un déshonneur. Ce sont des scrupules de conscience que…

– Sept et quatre, dit Hans Castorp. Huit et trois. Valet, dame, roi. Mais tout va bien. Vous me portez bonheur, Monsieur Settembrini.

L’Italien se tut. Hans Castorp sentit ses yeux noirs, le regard profondément attristé de la raison et du sens moral, mais il continua encore un instant à couvrir des cartes, avant d’appuyer la joue sur sa main et de lever les yeux vers son mentor qui était debout devant lui, avec la mine impénitente et faussement innocente d’un petit polisson.

– Vos yeux, dit celui-ci, s’efforcent en vain de cacher que vous savez fort bien où vous en êtes arrivé.

– Placet experiri, fut l’impertinente réponse de Hans Castorp, et M. Settembrini le quitta ; après quoi, resté seul, le jeune homme demeura quelque temps encore, la tête appuyée sur sa main, assis à sa table au milieu de la chambre blanche, sans se remettre à tirer des cartes et, au fond de lui-même, pris d’effroi devant cet état sinistre et incertain dans lequel il voyait le monde, devant le sourire grimaçant de ce démon et de ce lieu simiesque sous le pouvoir insensé et effréné duquel il se voyait placé et dont le nom était « la Grande Hébétude ».

Nom grave et apocalyptique, bien fait pour inspirer une anxiété secrète. Hans Castorp était assis, et de la paume de ses mains, il se frottait le front et la région du cœur. Il avait peur. Il lui semblait que « tout cela » ne pouvait pas bien finir, que cela finirait par une catastrophe, par une révolte de la nature patiente, par un orage, par une tempête qui nettoierait tout, qui romprait le charme pesant sur le monde, qui entraînerait la vie par-delà le « point mort », et que la période de cafard serait suivie d’un terrible jugement dernier. Il avait envie de fuir, nous l’avons déjà dit, et c’était donc une chance que les autorités eussent l’œil sur lui, comme on l’a appris, qu’elles eussent lu la vérité dans ses traits et qu’elles eussent pris soin de le distraire par de nouvelles et fécondes hypothèses.

Sur un ton de joviale roublardise, l’autorité suprême avait déclaré être sur la trace des causes véritables de la température irrégulière de Hans Castorp, de causes auxquelles, à en croire ce témoignage scientifique, il serait si facile de remédier que la guérison, le départ légitime pour le pays plat semblaient promis pour une date prochaine. Le cœur du jeune homme battait, assailli par des impressions multiples, lorsqu’il tendit son bras à la prise de sang. Clignant des yeux et pâlissant légèrement, il admira la merveilleuse couleur de rubis de son suc vital, qui monta et emplit le récipient transparent. Le conseiller lui-même, assisté du docteur Krokovski et d’une infirmière, accomplit cette petite opération dont la portée était si grande. Ensuite une série de journées passèrent, que domina pour Hans Castorp le désir de savoir si le sang donné, analysé en dehors de lui, tiendrait le coup aux yeux de la science.

Naturellement il n’avait pas encore eu le temps de germer, commença par dire le conseiller. Malheureusement, jusqu’à présent, on n’avait encore rien découvert, dit-il plus tard. Mais vint le matin où, à l’heure du petit déjeuner, il s’approcha de Hans Castorp qui avait maintenant sa place à la table des Russes bien, en haut de cette table où avait siégé autrefois certaine haute personnalité qu’il avait tutoyée, et lui annonça avec force félicitations que le streptocoque avait enfin été incontestablement découvert dans une des cultures préparées. C’était à présent un problème de calcul des probabilités d’établir si les phénomènes d’intoxication devaient être ramenés à la petite tuberculose qui existait incontestablement ou aux streptocoques que l’on avait trouvés, dans une proportion du reste également modeste. Lui, Behrens, se proposait d’examiner la chose de plus près. La culture n’avait pas encore pris tout son développement. Il la lui montra au « labo » : c’était une gelée rouge de sang, sur laquelle on distinguait de petits points gris. C’étaient les coques (mais le dernier imbécile venu a des coques, de même que des tubercules, et si l’on n’avait pas eu les symptômes, il n’y aurait pas eu lieu d’accorder la moindre importance à cette constatation).

Séparé de Hans Castorp, sous les yeux de la science, le sang coagulé du jeune homme continuait de faire ses preuves. Vint le matin où le conseiller rapporta en termes d’une émotion stéréotypée : les coques s’étaient développés non seulement sur une des cultures, mais sur toutes les autres ils avaient fini par germer en grandes quantités. Il n’était pas certain que tous fussent des streptocoques ; mais il était plus que probable que les phénomènes d’intoxication provenaient d’eux, quoique l’on ne pût savoir exactement ce qu’il fallait mettre sur le compte de la tuberculose dont il avait été incontestablement atteint et dont il n’était pas encore complètement guéri. Quelle conclusion tirer de cela ? Un auto-vaccin de streptocoques ! Le pronostic ? Extraordinairement favorable. D’autant plus que la tentative ne comportait aucun risque, ne pourrait en aucune façon lui faire de mal. Car le sérum était tiré du propre sang de Hans Castorp, de sorte que l’injection n’introduirait dans son corps aucun élément de maladie qui ne s’y trouvait déjà. En mettant les choses au pire, le traitement serait sans effet. Effet zéro. Mais dès lors que le malade devait de toute façon rester ici, pouvait-on appeler cela un cas grave ?

Nullement, Hans Castorp ne voulait pas aller jusque-là. Il se soumit au traitement, bien qu’il le jugeât ridicule et déshonorant. Ces vaccinations avec son propre sang lui paraissaient une diversion affreusement déplaisante, une sorte d’inceste ignominieux avec lui-même, stérile et inutile. Ainsi jugeait-il dans son hypocondrie d’ignorant ; il n’eut raison que sous le rapport de l’inutilité (mais sous ce rapport, pleinement et sans réserves). La diversion dura des semaines. Elle semblait parfois lui faire du mal, ce qui ne pouvait être qu’une erreur, parfois elle semblait profitable, ce qui par la suite apparut également être une erreur. Le résultat fut zéro, sans qu’on l’eût du reste expressément qualifié et proclamé comme tel. L’entreprise se perdit dans le vague et Hans Castorp continua de faire des réussites, face à face avec le démon dont le règne absolu sur son esprit devait trouver une fin violente.

FLOTS D’HARMONIE

Quelle acquisition et quelle innovation du Berghof allait délivrer notre vieil ami de sa manie des cartes, pour le jeter dans les bras d’une autre passion plus noble, quoique en somme non moins étrange ? Nous sommes sur le point de le rapporter, tout animé des charmes secrets de notre sujet et sincèrement impatient de les dispenser au lecteur.

Il s’agissait d’un complément aux jeux de société du grand salon, imaginé et décidé par le comité de la maison, et acquis à grands frais dont nous n’allons pas faire le compte, mais dans un souci qu’il nous faut qualifier de généreux, par la direction de cette institution à coup sûr très recommandable. Serait-ce donc quelque jouet ingénieux de l’espèce de la boîte stéréoscopique, du kaléidoscope en forme de longue-vue et du tambour cinématographique ? Oui et non. Car, premièrement, ce n’est pas un appareil optique, mais un appareil acoustique, que l’on trouve un soir, à la surprise générale, au salon de musique. Et de plus on ne pouvait lui comparer, ni pour le genre, ni pour le rang, ni pour sa valeur, ces amusettes faciles. Ce n’était pas un puéril et monotone appareil de prestidigitation dont on se lasserait bientôt et que l’on ne toucherait plus pour peu que l’on eût trois semaines à son actif. C’était une corne d’abondance qui dispensait des jouissances artistiques bienheureuses ou mélancoliques. C’était un instrument de musique, c’était un phonographe.

Notre première crainte est que ce mot ne soit pris dans un sens indigne et périmé, et qu’il n’évoque une idée qui correspond à une forme surannée et dépassée de ce à quoi nous pensons, mais non à l’objet véritable que les essais inlassables d’une technique vouée aux muses ont amené au plus noble degré de perfection. Mes bons amis ! Certes, ce n’était pas cette misérable boîte à manivelle qui, autrefois, surmontée du disque et de l’aiguille, prolongée par un difforme pavillon de trompette, emplissait, du haut d’une table d’auberge, des oreilles sans prétention d’un beuglement nasillard. Le coffret peint en noir mat qui, un peu plus profond que large, relié par un câble de soie au contact du courant électrique, reposait avec une sobre distinction sur un petit meuble à rayons, n’avait plus rien de commun avec cette machinerie grossière et antédiluvienne. On ouvrait le couvercle qui se relevait gracieusement et qu’un petit levier de cuivre maintenait automatiquement en une position oblique et protectrice, et l’on apercevait dans un renfoncement plat la plaque tournante tendue de drap vert et bordée de nickel, ainsi que l’axe, également nickelé, qui pénétrait dans le trou du disque d’ébonite. On remarquait en outre, à droite et en avant, sur le côté, un dispositif chiffré à la manière d’une montre, qui permettait de régler la vitesse, à gauche le levier par lequel on mettait en marche ou arrêtait le mouvement ; enfin l’on voyait à gauche, en arrière, le coude tors et articulé, en nickel, avec le résonateur arrondi et plat, dont la vis était destinée à tenir l’aiguille. On ouvrait encore les battants de la porte située en avant de l’appareil, et l’on apercevait une sorte de persienne formée de petites lattes obliques en bois verni, rien de plus.

– C’est le dernier modèle, dit le conseiller qui était entré en même temps que les pensionnaires. Dernière acquisition, mes enfants. Première qualité extra, on ne fabrique rien de mieux dans le genre.

Il prononça ces mots avec une drôlerie extrême, à la manière d’un camelot illettré vantant une marchandise.

– Ce n’est ni un appareil, ni une machine, poursuivit-il, en tirant une aiguille d’une petite boîte en fer-blanc bariolé et en la fixant. C’est un instrument, c’est un Stradivarius, un Guarneri ; il possède des qualités de résonance et de vibration du raffinement le plus choisi. La marque est Polyhymnia, ainsi que vous l’apprend l’inscription que vous trouvez à l’intérieur du couvercle. Fabriqué en Allemagne, pas vrai ? C’est nous qui faisons le mieux dans ce genre, et de bien loin. La vraie musique sous une forme moderne et mécanique. L’âme allemande up to date. Et voici la bibliothèque, ajouta-t-il en désignant une petite armoire où s’entassaient les albums au dos épais. Je vous remets toute la sorcellerie pour votre bon plaisir, mais je la recommande à la protection du public. Voulez-vous qu’à titre d’essai nous donnions une audition ?

Les malades l’en prièrent instamment, et Behrens prit un de ces livres magiques, muets, mais pleins de substance, tourna les lourdes pages, tira un disque d’une des chemises cartonnées dont les découpures rondes laissaient apparaître les titres en couleur, et l’ajusta. D’un geste de la main, il établit le courant, attendit deux secondes, jusqu’à ce que l’appareil eût pris une vitesse normale, et appliqua avec soin la petite pointe de l’aiguille d’acier sur le rebord du disque. On entendit un léger crissement. Il referma le couvercle, et au même instant, par la porte ouverte de l’instrument, entre les fentes de la jalousie, et même venant de tous les coins du coffret, éclata une folie instrumentale, une mélodie joyeuse, bruyante et pressante, les premières mesures sautillantes d’une ouverture d’Offenbach.

Bouches bées, tous écoutaient en souriant. On n’en croyait pas ses oreilles, tant étaient pures et naturelles les roulades des bois. Un violon, un solo de violon préluda d’une façon fantastique. On distinguait le coup d’archet, le trémolo des cordes, le suave passage d’un registre à l’autre. Il trouva sa mélodie, la valse, le « hélas, je l’ai perdue ». L’harmonie de l’orchestre appuyait discrètement l’air caressant, et c’était un délice de l’entendre se répéter, en un tutti, repris avec tous les honneurs par l’ensemble. Naturellement, ce n’était pas tout comme si un véritable orchestre avait joué ici même, dans la pièce. La perspective du son était rétrécie, bien que son corps, pour le reste, ne fût pas altéré. On eût cru – s’il est permis de hasarder pour un phénomène de l’ouïe une comparaison tirée du domaine de la vue – on eût cru considérer un tableau à travers une jumelle retournée, de sorte qu’il paraissait éloigné et rapetissé, sans rien perdre de la netteté de son dessin, de la luminosité de ses couleurs. Le morceau de musique, pétillant et éclatant de talent, se déroula avec tout le brillant d’une invention pleine d’esprit. La fin était pure turbulence, un galop qui commençait avec des hésitations cocasses, un cancan impertinent qui évoquait la vision de hauts de forme agités en l’air, de genoux lancés en avant et de dessous moutonnants, et qui n’en finissait pas de finir dans son comique triomphal. Puis le mouvement s’arrêta de lui-même. C’était tout. On applaudit de bon cœur.

On réclama autre chose, et on l’obtint ; une voix humaine s’échappa du coffret, à la fois mâle, douce et puissante, accompagnée par un orchestre. C’était un baryton italien au nom célèbre, et à présent il ne pouvait plus être question ni d’un voile ni d’un éloignement quelconques. Le magnifique organe résonnait en son étendue naturelle, avec toute sa force, et si l’on passait dans l’une des pièces voisines où l’on cessait de voir l’appareil, on eût dit que l’artiste en personne était présent dans le salon, sa musique à la main, et chantait. Il chantait dans sa langue un morceau de bravoure tiré d’un opéra : « E il barbiere. Di qualità, di qualità ! Figaro quà, Figaro là ; Figaro, Figaro, Figaro ! » Les auditeurs manquèrent mourir de rire de son parlando en fausset, du contraste entre cette voix d’ours et cette volubilité à se fouler la langue. Les plus compétents pouvaient suivre et admirer son phrasé et sa technique respiratoire. Maestro de l’irrésistible, virtuose dans le goût italien du da capo, il filait l’avant-dernière note, celle qui précédait la tonique finale, en s’avançant, semblait-il, vers la rampe, la main levée, eût-on dit, de telle sorte que l’on éclatait en bravos prolongés avant qu’il eût fini. C’était parfait.

Et l’on entendit autre chose encore. Un cor de chasse exécuta avec un soin remarquable des variations sur une chanson populaire. Une soprano fit retentir le staccato et les trilles d’un air de la Traviata, avec la fraîcheur et la précision les plus séduisantes. Le fantôme d’un violoniste de renom mondial joua, comme derrière des voiles, avec un accompagnement de piano, sec comme une épinette, une romance de Rubinstein. Du coffret magique qui bouillonnait doucement, s’échappaient des sons de cloches, des glissando de harpes, des fanfares et des roulements de tambours. Enfin on joua des disques de danse. On possédait déjà quelques spécimens de cette importation des plus récentes, dans le goût exotique d’un cabaret de port : le tango, appelé à faire de la valse viennoise une danse d’aïeux. Deux couples, qui connaissaient le pas à la mode, le produisirent sur le tapis. Behrens s’était retiré après avoir recommandé de ne se servir qu’une fois de chaque aiguille et de traiter les disques « exactement comme des œufs frais ». Hans Castorp prit la charge de l’appareil.

Pourquoi lui, justement ? Cela s’était fait tout seul. Brièvement et à voix basse, il avait repoussé ceux qui, après le départ du conseiller, avaient voulu s’occuper de changer les aiguilles et les disques, d’établir ou d’interrompre le courant. « Laissez-moi faire ! », avait-il dit en les écartant et, indifférents, ils lui avaient cédé la place, premièrement parce qu’il paraissait s’y entendre depuis longtemps, ensuite parce qu’ils se souciaient peu de se rendre utiles à la source du plaisir, au lieu de se laisser dispenser commodément et sans responsabilité aussi longtemps que cela ne les ennuierait pas.

Il n’en était pas de même de Hans Castorp. Lorsque le conseiller avait présenté la nouvelle acquisition, il s’était tranquillement tenu au fond de la pièce, sans rire, sans applaudir, mais suivant chaque morceau avec une attention soutenue, en tourmentant, selon son habitude, de deux doigts un de ses sourcils. En proie à une certaine agitation, il avait plusieurs fois changé de place, était allé dans la bibliothèque pour écouter de plus loin, et, les mains dans le dos, l’expression absorbée, avait fini par s’arrêter auprès de Behrens, l’œil sur le coffret, observant le maniement facile du phonographe. Quelque chose disait en lui : « Halte, halte, attention ! Quel événement ! Il m’est arrivé quelque chose. » Le pressentiment le plus précis d’une passion, d’un enchantement et d’un amour à venir l’animait. Le jeune homme du pays plat, que la flèche d’Amour a touché en plein cœur, au premier regard qu’il a jeté sur une jeune fille, n’éprouve pas d’autres sentiments. La jalousie commanda aussitôt les actes de Hans Castorp. Propriété commune ? La curiosité nonchalante n’a ni le droit ni la force de posséder. « Laissez-moi faire ! », dit-il entre ses dents, et tous s’en accommodèrent. Ils dansèrent encore un peu sur des morceaux légers qu’il fit tourner, ils réclamèrent un morceau de chant, un duo d’opéra, la barcarolle des Contes d’Hoffmann qui charma leurs oreilles, et lorsqu’il rabattit le couvercle, ils s’en furent, superficiellement excités, et bavardant, à leur cure ou au lit. C’était bien à quoi il s’était attendu. Ils laissèrent tout traîner, les boîtes d’aiguilles ouvertes et les albums, les disques répandus. Cela leur ressemblait ! Il fit mine de les suivre, mais quitta en secret leur file dans l’escalier, retourna au salon, ferma toutes les portes et y demeura la moitié de la nuit, profondément absorbé.

Il se familiarisait avec la nouvelle acquisition. Il examinait, sans être dérangé, le trésor de disques, le contenu des lourds albums. Il y en avait douze, de deux formats, contenant chacun douze disques ; et comme beaucoup de ces plaques noires, gravées concentriquement, étaient à double face – non seulement parce que beaucoup de morceaux s’étendaient sur le disque tout entier, mais aussi parce qu’un grand nombre de plaques portaient deux morceaux différents – c’était là un domaine de belles possibilités que l’on avait peine à embrasser dès l’abord, et dont la richesse vous troublait. Il en joua bien le quart d’un cent, en se servant d’aiguilles en sourdine, pour ne pas déranger les autres et ne pas être entendu la nuit, mais c’était à peine la huitième partie de ce qui s’offrait de toutes parts et le conviait à des essais tentants. Pour le moment il se contenta de parcourir les titres, d’essayer de temps à autre un de ces graphiques circulaires et muets, en l’incorporant au meuble pour le faire résonner. À l’œil nu, ils ne se distinguaient, ces disques d’ébonite, que par leurs étiquettes colorées, et par rien de plus. L’un ressemblait à l’autre, était couvert partout, ou presque partout, de cercles concentriques. Et pourtant le fin tracé de ces lignes contenait toute la musique imaginable, les inspirations les plus heureuses de tous les domaines de l’âme, dans une interprétation de premier ordre.

Il y avait là une quantité d’ouvertures et de mouvements appartenant à l’univers de la symphonie sublime, joués par des orchestres fameux, dont les chefs étaient désignés par leurs noms. Ensuite, une longue série d’airs, chantés avec accompagnement de piano par des chanteurs de grand opéra, dont les uns étaient les produits conscients et élevés d’un art personnel, les autres, de simples chansons populaires, d’autres encore tenaient en quelque sorte le milieu entre ces deux genres, en ce sens que tout en étant composés avec un art savant, ils avaient été sentis et inventés dans l’esprit et selon le cœur du peuple, avec une authentique et profonde piété. Ces dernières étaient donc des chansons populaires artificielles, si l’on peut ainsi dire, sans vouloir amoindrir leur ferveur par cette épithète « artificiel ». Il en était une en particulier, que Hans Castorp avait connue dès son enfance, et à laquelle l’attachait maintenant un amour plein de rapports mystérieux et dont il sera encore question.

Qu’y avait-il encore, ou, plus exactement, que n’avait-on pas ? Il y avait des opéras en nombre infini. Un chœur international de chanteurs et de cantatrices célèbres, accompagnés en sourdine par un orchestre discret, prêtait le don divin de ses voix exercées à l’exécution d’airs et de duos, de scènes entières d’ensemble qui représentaient les régions et les époques les plus différentes du théâtre lyrique : de la sphère de beauté méridionale, à la fois généreusement et frivolement passionnée, du monde populaire allemand, tantôt espiègle, tantôt satanique, du grand opéra français et de l’opéra-comique. Était-ce tout ? Oh, non ! car venait ensuite la série des musiques de chambre, des quatuors et des trios, des solos de violon, violoncelle, flûte, des airs de concert avec accompagnement de violon ou flûte, les numéros de piano seul, sans parler des simples divertissements, des couplets et des disques utilitaires où l’on avait enregistré les airs de petits orchestres de danse, et qui appelaient une aiguille plus rude.

Hans Castorp explorait, rangeait tous ces disques, en transmettait certains, manipulant tout seul l’instrument qui les éveillait à une vie sonore. La tête brûlante, il alla se coucher à une heure aussi tardive qu’après le premier banquet organisé par Pieter Peeperkorn, de joyeuse et fraternelle mémoire, et, de deux à sept heures, il rêva du coffret magique. En rêve, il voyait le disque mobile tourner autour de son axe ; si rapidement qu’il en devenait invisible et silencieux, en un mouvement qui ne consistait pas seulement en un tournoiement vertigineux, mais encore en une sorte d’ondulation latérale très singulière, par laquelle le coude articulé qui portait l’aiguille subissait une vibration élastique, et comme respiratoire, bien faite, comme on pouvait le croire, pour rendre le vibrato et le portamento des archets et de la voix humaine. Mais il restait incompréhensible, dans le rêve comme en l’état de veille, comment, en suivant une ligne fine comme un cheveu, au-dessus d’une boîte de résonance, on pouvait, par la simple vibration d’une lamelle, reproduire la riche composition des corps sonores qui emplissaient en songe l’oreille du dormeur.

De bon matin il retourna au salon, encore avant l’heure du déjeuner, et, les mains jointes, assis sur une chaise, il fit chanter dans le coffret, par un magnifique baryton, avec accompagnement de harpe : « Si dans ce noble cercle je regarde autour de moi… » La harpe avait un son parfaitement naturel, c’était un jeu de harpe authentique et nullement amoindri que le coffret rendait, en même temps que la voix humaine qui s’enflait en respirant et en articulant, chose vraiment étonnante ! Et il n’y avait rien de plus tendre au monde que le duo d’un opéra italien que Hans Castorp exécuta ensuite – que cette intimité humble et fervente entre le ténor de renom mondial qui figurait si souvent dans les albums et une petite soprano suave et transparent comme du verre, que son « Da mi il braccio, mia piccina », et la petite phrase simple, douce, d’un jet mélodique continu, par laquelle elle lui répondait…

Hans Castorp sursauta lorsque la porte s’ouvrit derrière lui. C’était le conseiller qui venait voir : dans sa blouse de médecin, le stéthoscope débordant de sa poche, il resta un instant debout, la main sur la poignée de la porte, et salua d’un signe de tête l’alchimiste. Celui-ci répondit par-dessus l’épaule à ce hochement de tête, après quoi la figure du chef, avec ses joues bleues et sa petite moustache troussée d’un seul côté, disparut derrière la porte, qui se referma, et Hans Castorp se consacra de nouveau à son petit couple d’amoureux invisible et harmonieux.

Plus tard, dans le courant de la journée, après le déjeuner, après le dîner, il eut des auditeurs, un public qui se renouvelait, si on ne le considérait pas lui-même comme faisant partie du public, et si on le tenait pour le dispensateur du plaisir. Personnellement il inclinait à interpréter ainsi son rôle, et les pensionnaires le laissèrent faire, dans ce sens qu’ils admirèrent dès le début, en silence, qu’il se fût aussi résolument institué le gardien et l’administrateur de cette institution publique. Il n’en coûtait guère à ces gens ; car, malgré leur ravissement superficiel, lorsque cette idole ténorisante s’enivrait de mélodie et d’éclat, lorsque la voix bienheureuse s’épandait en cantilènes et dans les arts sublimes de la passion, malgré ce ravissement manifesté à voix haute, ils étaient sans amour, et par conséquent tout disposés à abandonner le souci à quiconque voulait l’assumer. C’était Hans Castorp qui veillait sur le trésor de disques, qui inscrivit le contenu des albums à l’intérieur du couvercle de chacun d’eux, de sorte que l’on avait aussitôt sous la main tout morceau demandé, et c’était lui qui maniait l’instrument. On le vit bientôt manipuler avec des gestes exercés, brefs et délicats. En effet, qu’auraient fait les autres ? Ils auraient abîmé les disques, en se servant d’aiguilles usées, ils les auraient laissés traîner sans enveloppe sur les chaises, ils se seraient livrés à des farces stupides avec l’appareil, en faisant jouer un morceau noble à la vitesse et sur le ton cent dix, ou en plaçant l’aiguille sur zéro, pour produire un tirili hystérique ou des gémissements étouffés. Ils avaient déjà fait tout cela. Ils étaient malades, mais grossiers. Et c’est pourquoi, au bout de quelque temps, Hans Castorp confisqua tout simplement la clef de l’armoire qui contenait les disques et les aiguilles, de sorte qu’il fallait l’appeler lorsqu’on voulait faire jouer le phonographe.

Tard dans la soirée, après la réunion du soir, après le départ de la cohue, était sa meilleure heure. Il restait alors au salon, ou y retournait en secret, et y faisait de la musique, seul, jusqu’au profond de la nuit. Il n’avait pas à craindre de troubler le sommeil de la maison, car la portée de sa musique de fantômes s’était révélée très réduite : autant les vibrations produisaient des effets étonnants dans la proximité de leur source, autant elles faiblissaient vite, frêles et d’une puissance tout apparente, comme ce qui tient du fantôme, lorsqu’on s’en éloignait. Hans Castorp était seul entre ses quatre murs, avec les merveilles du coffret, avec les productions florissantes de ce petit cercueil taillé dans un bois à violon, de ce petit temple noir et mat, devant la porte à deux battants duquel il était assis sur sa chaise, les mains jointes, la tête sur l’épaule, la bouche ouverte, et il se laissait inonder par l’harmonie.

Les chanteurs et les cantatrices qu’il entendait, il ne les voyait pas, leur forme humaine était en Amérique, à Milan, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, elle pouvait bien y demeurer, car ce qu’il avait d’eux était le meilleur d’eux-mêmes, c’était leur voix, et il appréciait cette épuration, ou cette abstraction, qui restait assez perceptible aux sens pour lui permettre d’exercer un bon contrôle humain, en éliminant tous les inconvénients d’une trop grande proximité personnelle, surtout lorsqu’il s’agissait de compatriotes, d’Allemands. L’élocution, le dialecte, l’origine exacte de l’artiste, il les distinguait parfaitement, le caractère de la voix le renseignait sur la qualité d’âme de chacun, et le degré de leur intelligence se traduisait par la manière dont ils tiraient parti des possibilités d’un effet, ou au contraire les négligeaient. Hans Castorp se fâchait lorsqu’il les voyait faillir à leur rôle. Il souffrait aussi et se mordait les lèvres de dépit, lorsque la reproduction technique comportait des imperfections ; il était assis comme sur des charbons ardents lorsque, dans le cours d’un disque souvent joué, un chant devenait criard ou rauque, ce qui était facilement le cas pour les voix de femmes, si ingrates. Mais il supportait cela, car l’amour doit savoir souffrir. Parfois il se penchait sur son instrument qui tournait en respirant, comme sur une gerbe de lilas, la tête dans le nuage de sons ; ou il se tenait debout devant le coffre ouvert, goûtant le plaisir souverain du chef d’orchestre en indiquant à un cuivre d’un geste de la main l’instant exact où il devait attaquer. Il avait ses disques préférés dans la collection, quelques numéros de chant et d’instruments qu’il ne se lassait jamais d’entendre. Nous ne saurions négliger de les citer.

Un petit groupe de disques présentait les scènes finales de l’opéra pompeux, débordant de génie mélodieux, qu’un grand compatriote de Settembrini, le vieux maître de la musique dramatique méridionale, avait composé sur la commande d’un souverain oriental dans la deuxième moitié du siècle précédent, pour une circonstance solennelle, à l’occasion de la remise d’un monument destiné à rapprocher les peuples. Hans Castorp savait à peu près de quoi il s’agissait, il connaissait dans ses grandes lignes le sort de Radamès, d’Amnéris et d’Aïda, qui chantaient pour lui en italien dans le coffret, et il comprenait donc assez bien ce qu’ils chantaient, l’incomparable ténor, le contralto princier, avec ce splendide changement de timbre dans le médium, et le soprano argentin. Il ne comprenait pas tout, mais un mot, de temps à autre, grâce à sa connaissance des situations et à sa sympathie pour ces situations, grâce à une sympathie affectueuse qui augmentait à mesure qu’il jouait ces quatre ou cinq disques, et qui était presque déjà devenu un sentiment amoureux.

D’abord, Radamès et Amnéris avaient une explication : la princesse faisait amener devant elle le prisonnier, lui qu’elle aimait et souhaitait ardemment sauver pour elle, quoiqu’il eût renié la patrie et l’honneur pour l’amour d’une esclave barbare, tandis que, comme il disait « au tréfonds du cœur l’honneur était resté intact ». Mais cette intégrité intérieure en dépit de sa lourde faute ne lui servait de rien, car son crime manifeste le livrait au tribunal sacré auquel tous les sentiments humains sont étrangers et qui n’aurait certainement aucun ménagement pour lui s’il ne se décidait pas en dernier lieu à abjurer son amour pour l’esclave et à se jeter dans les bras du contralto royal qui, du seul point de vue acoustique, le méritait pleinement. Amnéris luttait de toutes ses forces pour le ténor si harmonieux, mais tragiquement aveuglé et détourné de la vie, qui chantait toujours de nouveau : « Je ne peux pas », et « En vain ! », lorsqu’elle le suppliait désespérément de renoncer à l’esclave, parce que sa vie était en jeu. « Je ne peux pas ! » – « Écoute encore une fois, renonce à elle ! » – « En vain. » Un mortel aveuglement et le plus brûlant chagrin d’amour s’alliaient en un duo qui était d’une extraordinaire beauté, mais qui ne laissait aucun espoir. Amnéris accompagnait de ses cris de douleur les formules effrayantes du tribunal sacré qui résonnaient sourdement dans les profondeurs et dont l’infortuné Radamès n’avait cure.

– Radamès, Radamès, chantait avec insistance le grand prêtre, et sous la forme la plus violente il lui représentait son crime de trahison.

– Justifie-toi, commandaient tous les prêtres en chœur.

Et comme le grand prêtre faisait observer que Radamès gardait le silence, tous, en une caverneuse unanimité, concluaient à la félonie.

– Radamès, Radamès, reprenait le président. Tu as quitté le camp avant la bataille.

– Justifie-toi, reprenait le chœur. – « Voyez, il se tait », constatait pour la seconde fois le dirigeant du débat, nettement prévenu contre le coupable, et dès lors toutes les voix des juges se réunissaient cette fois dans le verdict : « Félonie ! »

– Radamès, Radamès, entendait-on pour la troisième fois l’impitoyable accusateur. Tu as trahi ton serment à la patrie, à l’honneur et au roi. – « Justifie-toi » résonnait à nouveau le chœur. Et « Félonie ! » reconnaissait définitivement et avec effroi le corps des prêtres après qu’on lui eut fait remarquer que Radamès restait complètement muet. L’inéluctable allait donc s’accomplir ; le chœur, dont les voix s’étaient, dès l’origine, accordées, allait annoncer au misérable que son sort était décidé, qu’il mourrait de la mort des maudits, qu’il entrerait vivant dans le tombeau, sous le temple de la divinité courroucée.

Il fallait tant bien que mal imaginer soi-même l’indignation d’Amnéris devant cette cruauté cléricale, car la suite faisait défaut ; mais Hans Castorp dut changer de disque, ce qu’il fit avec des gestes silencieux et brefs, les yeux baissés, et lorsqu’il se fut rassis pour prêter l’oreille, ce fut déjà la dernière scène du drame qu’il entendit, le duo final de Radamès et d’Aïda, chanté au fond de leur tombe souterraine, tandis que, au-dessus de leurs têtes, des prêtres fanatiques et cruels célébraient leur culte, ouvraient les mains et faisaient entendre une litanie assourdie.

« Tu in questa tomba ? » éclatait la voix, d’une séduction indicible, à la fois douce et héroïque, de Radamès, effrayé et ravi… Oui, elle l’avait rejoint, la bien-aimée, pour l’amour de qui il avait perdu la vie et l’honneur, elle l’avait attendu ici pour se faire emmurer avec lui, pour mourir avec lui, et les chants qu’ils échangeaient à ce propos, parfois interrompus par la sourde rumeur de la cérémonie qui se déroulait au-dessus de leurs têtes, ou dans lesquels ils s’unissaient, c’étaient ces chants qui, en réalité, avaient ému jusqu’au fond de l’âme l’auditeur solitaire et nocturne, tant à cause de la situation que de l’expression musicale. Il était question du ciel dans ces chants, mais eux-mêmes étaient célestes, et ils étaient chantés divinement. La ligne mélodique que les voix de Radamès et d’Aïda, séparément et confondues, ne se lassaient pas de retracer, cette courbe simple et bienheureuse qui, se jouant autour de la tonique et de la dominante, montait de la tonique longtemps prolongée un demi-ton avant l’octave, et, après une rencontre fugitive avec celle-ci, se tournait vers la quinte, semblait à l’auditeur la plus merveilleuse des béatitudes qu’il eût jamais connues. Mais il aurait été moins enthousiasmé par les sons, s’il n’y avait eu la situation des héros qui achevait de rendre son âme sensible à la douceur qui s’en dégageait. C’était si beau qu’Aïda eût rejoint Radamès qui était perdu, pour partager en toute éternité avec lui son sépulcral destin ! Avec raison, le condamné protestait contre le sacrifice d’une vie aussi charmante, mais à travers son tendre et désespéré « No, no troppo sei bella », transparaissait l’enchantement qu’il éprouvait de cette union in extremis avec celle qu’il avait cru ne jamais revoir, et Hans Castorp n’avait besoin d’aucun effort d’imagination pour sentir nettement cet enchantement, cette reconnaissance. Mais ce qu’il éprouvait, ce qu’il comprenait, et ce dont il jouissait par-dessus tout, tandis que, les mains jointes, il considérait la petite jalousie noire entre les auvents de laquelle tout ceci fleurissait, c’était l’idéalité triomphante de la musique, de l’art, du cœur humain, la haute et irréfutable sublimation qu’ils faisaient subir à la vulgaire laideur de la réalité. Il suffisait de se représenter de sang-froid ce qui se passait là. Deux enterrés vivants, les poumons pleins d’air vicié, allaient périr ici, ensemble, ou, chose pire, l’un après l’autre, tenaillés par la faim, et ensuite la décomposition accomplirait sur leurs corps son œuvre innommable, jusqu’à ce que deux squelettes reposassent sous la voûte, dont chacun serait tout à fait indifférent et insensible au fait d’être étendu seul ou en compagnie d’un autre. Tel était l’aspect réel et objectif des choses, un côté de ces choses dont l’idéalisme du cœur ne tenait aucun compte, que l’esprit de la beauté et de la musique reléguait triomphalement dans l’ombre. Pour les chœurs d’opéra de Radamès et d’Aïda, le sort réel qui les menaçait n’existait pas. Avec félicité, leurs voix s’élançaient à l’unisson, assurant que le ciel s’ouvrait à présent devant eux, et que, devant eux, rayonnait la lumière de l’éternité. Le pouvoir consolant de cette sublimation faisait un bien infini à l’auditeur et contribuait beaucoup à l’attacher tout particulièrement à ce numéro de son programme habituel.

Il avait coutume de se reposer de ces effrois et de ces extases en écoutant un autre morceau qui était bref, mais d’une magie concentrée, d’un contenu beaucoup plus placide que le précédent l’était, une idylle, mais une idylle raffinée, peinte et formée par les moyens à la fois discrets et compliqués de l’art le plus moderne : un morceau d’orchestre, sans chant, un prélude symphonique d’origine française, réalisé avec un appareil orchestral relativement simple par rapport aux ressources de l’époque, mais baigné de tous les fluides d’une savante et moderne technique sonore, et subtilement fait pour capturer l’âme dans un réseau de rêverie.

Le rêve que faisait Hans Castorp en écoutant ce morceau était le suivant : Il était couché sur le dos, dans un pré ensoleillé et parsemé de fleurs étoilées de toutes les couleurs. Il avait un petit tertre sous sa tête, tenait une jambe repliée, l’autre croisée sur elle, à quoi il faut ajouter que c’étaient des pieds de bouc qu’il croisait. Ses doigts jouaient, pour son propre plaisir (car la solitude du pré était complète), sur une petite flûte de bois, qu’il tenait dans sa bouche, une clarinette ou un chalumeau, dont il tirait des sons paisibles et nasillards, l’un après l’autre, au hasard, et pourtant dans une ronde parfaite, et ce nasillement insouciant montait vers le ciel bleu, sous lequel les feuillages fins et légèrement agités par le vent de quelques bouleaux et frênes scintillaient au soleil. Mais ce sifflotement monotone et contemplatif, nonchalant et à peine mélodique, ne restait pas longtemps la seule voix de la solitude. Le bourdonnement des insectes dans l’air chaud et estival, au-dessus de l’herbe, le soleil lui-même, le vent léger, le balancement des cimes, le scintillement des feuillages, toute la paix doucement agitée de l’été autour de lui devenait un mélange de sons qui donnait un sens harmonique et toujours de nouveau surprenant à son naïf jeu de chalumeau. L’accompagnement symphonique s’effaçait quelquefois et se taisait ; mais Hans Castorp aux pieds de bouc continuait de souffler et réveillait de nouveau par la naïve uniformité de son jeu la magie sonore et coloriée de la nature, qui, après une nouvelle interruption, finissait par déployer pour un instant, en se dépassant elle-même, toute sa plénitude imaginable, tenue jusqu’alors en réserve, par l’intervention successive de voix instrumentales toujours nouvelles et toujours plus aiguës, – pour un instant fugitif dont la délicieuse perfection portait en elle l’éternité. Le jeune faune était très heureux sur son pré ensoleillé. Il n’y avait pas ici de « Justifie-toi », point de responsabilité, pas de tribunal sacré ou militaire appelé à se prononcer sur un homme qui avait oublié l’honneur et s’était perdu. Ici, c’était l’oubli qui régnait, la bienheureuse immobilité, l’état innocent de l’absence de temps. C’était le dévergondage en toute tranquillité d’esprit, la négation, en un rêve d’apothéose, de tout impératif occidental de l’action, et l’apaisement qui s’en dégageait rendait ce disque précieux entre tous à notre musicien nocturne.

Il y avait encore là un troisième morceau… En réalité, c’étaient de nouveau plusieurs disques, formant une suite, un tout, car l’air de ténor qu’il comportait, occupait à lui seul une page entière dont le dessin circulaire s’étendait jusqu’au centre. C’était de nouveau un morceau français, tiré d’un opéra que Hans Castorp connaissait bien, qu’il avait plusieurs fois entendu et vu au théâtre, et à l’action duquel il avait même fait un jour allusion dans le courant d’une conversation, et même d’une conversation très décisive… C’était le deuxième acte, dans la taverne espagnole, une auberge assez vaste, une sorte de bouge décoré de châles et d’une douteuse architecture mauresque. La voix chaude, un peu rude, mais racée et prenante, déclara vouloir danser devant le sergent, et déjà l’on entendait claquer les castagnettes. Mais au même instant, trompettes et clairons sonnaient à plusieurs reprises un signal militaire qui fit sursauter le gars. « Attends un peu ! » s’écriait-il, dressant les oreilles comme un cheval. Et comme Carmen demandait : « Et pourquoi, s’il te plaît », « N’entends-tu pas ? » s’écriait-il, tout étonné qu’elle n’en fût pas frappée autant que lui-même. C’étaient les clairons de la caserne qui sonnaient la retraite. « Il me semble, là-bas… », disait-il, en langage d’opéra. Mais la Tzigane ne pouvait comprendre cela, et surtout ne voulait pas le comprendre. Tant mieux, disait-elle, et c’était mi-sottise, mi-insolence ; ils n’avaient plus besoin de castagnettes, le ciel lui-même leur envoyait de la musique pour danser, et donc : Lalala ! Il était hors de lui. Sa propre et douloureuse déception s’effaçait complètement devant ses efforts pour lui faire entendre de quoi il s’agissait et qu’aucun amour au monde ne pouvait l’emporter sur ce signal. Comment était-il donc possible qu’elle ne comprît pas une chose aussi fondamentale et aussi absolue ? « Il faut que je rentre au quartier, pour l’appel », s’écria-t-il, désespéré de l’ignorance de la femme qui lui faisait le cœur plus gros qu’il n’était déjà. Mais il fallait entendre la réponse de Carmen ! Elle était furieuse, elle était indignée jusqu’au tréfonds de l’âme, sa voix n’était plus qu’amour déçu et irrité. Ou ne faisait-elle que semblant ? « Au quartier ? Pour l’appel ? » Et que faisait-il de son cœur ? Et son cœur si tendre, si bon, qui, dans sa faiblesse, – oui, elle l’avouait : dans sa faiblesse – avait été prêt à amuser monsieur ! « Ta ra ta ta ! » et en un geste de farouche moquerie elle portait sa main devant sa bouche pour imiter le clairon. « Ta ra ta ta ! » Et cela suffisait ! Il sursautait, l’imbécile, et voulait s’en aller. À la bonne heure, va-t’en ! Elle lui tendait son shako, son sabre, sa giberne ! « Et va-t’en, mon garçon, retourne à ta caserne ! » Il implorait sa pitié. Mais elle continuait de le railler amèrement, en faisant semblant d’être lui, qui au son des clairons, avait perdu la tête. Ta ra ta ta, à l’appel ! Grand Dieu, il arriverait trop tard. Eh bien, va-t’en, puisqu’on sonne l’appel ; c’est tout naturel pour toi, espèce d’imbécile, de me laisser ainsi à l’instant où j’allais danser. « Eh voilà son amour ! »

Situation torturante ! Elle ne comprenait pas. La femme, la gitane ne pouvait et ne voulait pas comprendre ! Elle ne le voulait pas, car, sans aucun doute, dans sa fureur, dans ses sarcasmes il y avait quelque chose qui dépassait l’instant présent et l’élément personnel, une haine, une hostilité profonde contre le principe qui par la voix des clairons français – ou des cors espagnols, – appelait le petit soldat amoureux, quelque chose dont son ambition naturelle, impersonnelle et son désir le plus fervent seraient de triompher. Elle possédait un moyen très simple : elle affirmait que s’il s’en allait, elle ne l’aimerait plus. Et c’était là justement ce que José, là-dedans, au fond du coffret, ne supportait pas d’entendre. Il la conjurait de le laisser parler. Elle ne voulait pas. Alors il la força à l’écouter : c’était un instant d’un satané sérieux, des sons tragiques s’élevaient de l’orchestre, un motif sombre et menaçant, qui, Hans Castorp le savait, se prolongerait à travers tout l’opéra, jusqu’à la catastrophe finale, et qui formait aussi l’introduction pour l’air du petit soldat, le nouveau disque qui allait suivre.

« La fleur que tu m’avais jetée… »

José chantait cela merveilleusement. Hans Castorp jouait parfois ce disque séparément, en dehors du contexte familier, et l’écoutait toujours avec la sympathie la plus attentive. Les paroles de cet air ne valaient pas grand’chose, mais l’expression suppliante des sentiments était émouvante au plus haut point. Le soldat chantait la fleur que Carmen lui avait jetée à leur première rencontre et qui avait été son bien le plus cher lorsqu’il fut mis aux arrêts à cause d’elle. Il avouait, profondément remué, qu’il avait à certains instants maudit son sort parce qu’il lui avait fait rencontrer Carmen. Mais aussitôt il avait amèrement regretté ce blasphème et il avait prié Dieu à genoux de lui accorder de la revoir. « Te revoir » – et ce « te revoir » était dans le même ton aigu par lequel il avait commencé tout à l’heure « Et dans la nuit je te voyais. » – La revoir… – et à présent toute la magie instrumentale qui pouvait être propre à peindre la douleur, la nostalgie, la tendresse éperdue, le tendre désespoir du petit soldat, éclatait dans l’accompagnement, – alors elle avait surgi devant son regard, dans tout son charme fatal, de sorte qu’il avait clairement et nettement senti qu’« elle s’était emparée de tout son être » (« emparée » avec une appoggiature sanglotée d’un ton entier sur la première syllabe), que c’en était fait de lui pour toujours. « Toi, ma joie, mon bonheur », chantait-il désespérément, sur une mélodie qui se répétait et que l’orchestre reprenait encore une fois plaintivement, mélodie qui, partant du ton fondamental, montait de deux intervalles et retournait avec ferveur vers la quinte inférieure. « Car tu n’avais eu qu’à paraître », assurait-il d’une manière superflue et démodée, mais infiniment tendre, escaladait ensuite la gamme jusqu’au sixième degré pour ajouter : « qu’à jeter un regard sur moi », laissait retomber sa voix de dix tons, et prononçait, bouleversé, son « Et j’étais une chose à toi » dont la fin était douloureusement prolongée par un accord d’une harmonie variable, avant que le « toi » se fondît avec la précédente syllabe dans l’accord fondamental.

– Oui, oui ! disait Hans Castorp avec une mélancolie reconnaissante, et il jouait encore la finale où tous félicitaient le jeune José de ce que sa rixe avec l’officier lui eût coupé toute possibilité de retour, de sorte qu’il devait déserter, comme Carmen, à son effroi, l’y avait naguère convié.

Le ciel ouvert, la vie errante,

Pour pays l’univers, pour loi, sa volonté,

Et surtout la chose enivrante,

La liberté, la liberté !

chantaient-ils en chœur (on les comprenait parfaitement).

– Oui, oui ! dit-il encore une fois, et il passa à un quatrième morceau qui lui était non moins cher.

Nous sommes aussi peu responsable de ce que ce fût de nouveau un morceau français, que du reproche qu’on pourrait lui faire de ce qu’ici encore l’esprit militaire régnât. C’était un air intercalé, un solo de chant, une prière du Faust de Gounod. Quelqu’un paraissait, quelqu’un d’archi-sympathique, qui s’appelait Valentin, mais que Hans Castorp nommait autrement en son for intérieur, à qui il donnait un nom mélancolique et plus familier dont il identifiait très complètement le porteur avec la personne qu’il entendait dans la boîte, bien que celle-ci eût une voix infiniment plus belle. C’était un baryton puissant et chaud, et son chant se divisait en trois parties ; il se composait de deux strophes, très semblables l’une à l’autre, qui étaient d’un caractère pieux, tenues presque dans le style d’un choral protestant, et d’une strophe centrale d’une hardiesse chevaleresque, guerrière, frivole, mais néanmoins fervente, et c’était là ce qu’elle avait de proprement français et militaire. L’invisible chantait :

Comme vous, pour longtemps, je vais quitter ces lieux…

et dans cette conjoncture il adressait sa prière au Seigneur des cieux pour que, durant cette absence, il protégeât sa sœur chérie. Il partait en guerre, le rythme changeait, devenait entreprenant, le chagrin et le souci pouvaient aller au diable, lui, l’invisible, voulait se jeter avec une hardiesse et une ferveur toutes françaises au plus chaud de la bataille et au plus épais de la mêlée. Mais si Dieu m’appelle au ciel, chantait-il, de là-haut, « je veillerai sur toi ». Ce « toi » désignait sa sœur ; mais il touchait néanmoins Hans Castorp jusqu’au fond de l’âme, et cette émotion ne le quittait pas jusqu’à la fin du morceau.

Ce disque ne présentait pas d’autre intérêt. Nous croyons devoir en traiter brièvement parce que Hans Castorp avait pour lui une préférence si vive, mais aussi parce que, en une autre circonstance, assez étrange, il jouera encore un rôle. Pour le moment, nous en arrivons à un cinquième et dernier morceau de ce choix restreint des disques préférés, un morceau qui n’a, il est vrai, plus rien de français, qui est même particulièrement et spécifiquement allemand. Il s’agit non pas d’un trio d’opéra, mais d’un lied, d’un de ces lieds, chefs-d’œuvre tirés du fond populaire qui doivent précisément leur spiritualité et leur humanité particulière à cette double origine… Pourquoi tant de détours ? C’était le « Tilleul » de Schubert, c’était tout simplement : « Près du puits, devant le portail », cette chanson à tous familière.

Un ténor la chantait, avec accompagnement de piano, un garçon plein de tact et de goût, qui savait traiter son sujet à la fois simple et sublime avec beaucoup d’intelligence, de sens musical et de justesse dans la déclamation. On n’ignore pas que l’admirable chanson est dans la bouche du peuple et des enfants un peu différente de sa forme artistique. Ils la simplifient le plus souvent, la chantent d’un bout à l’autre par strophes, sur la mélodie principale tandis que dans l’original cette ligne populaire est modulée en bémol dès la deuxième des strophes de huit lignes, pour revenir au dièse avec le cinquième vers, qu’elle est ensuite interrompue d’une façon très dramatique lors des « vents froids » et du chapeau qui s’envole, et qu’elle ne reparaît qu’aux quatre derniers vers de la troisième strophe qui sont répétés pour que la chanson s’achève. L’inflexion particulièrement prenante de la mélodie se reproduit trois fois, dans sa deuxième moitié modulée, la troisième fois par conséquent lors de la reprise de la dernière demi-strophe, « Voici bien des heures… » Cette inflexion magique que nous ne saurions cerner d’assez près par les mots, accompagne les fragments de phrases : « Tant de chères paroles », « Comme s’ils me faisaient signe », « Loin de cet endroit », et la voix de ténor, claire et chaude, si experte à ménager le souffle, inclinant à un sanglot plein de mesure, la chantait chaque fois avec un sens si intelligent de la beauté de cette phrase qu’elle touchait le cœur de l’auditeur, d’autant plus que dans les lignes : « Vers lui toujours encore », « Tu trouves ici la paix », l’artiste savait renforcer son effet par des sons d’une extraordinaire ferveur. Mais au dernier vers répété, à ce « Tu trouverais ici la paix », il chantait le « trouverais », la première fois avec une plénitude nostalgique, la seconde fois dans un trémolo ténu.

Voilà pour la chanson et la manière dont elle était interprétée. Nous pouvons, à la rigueur, nous flatter d’avoir réussi à faire comprendre à peu près à nos auditeurs la sympathie intime que Hans Castorp éprouvait pour les numéros préférés des programmes de ses concerts nocturnes. Mais faire entendre ce que ce dernier numéro, ce que ce lied, ce vieux « Tilleul », signifiait pour lui, c’est là en vérité une entreprise de l’espèce la plus délicate, et la plus grande prudence nous est commandée dans l’intonation si nous ne voulons pas compromettre notre dessein au lieu de le servir.

Nous présenterons les choses comme suit : un objet qui relève de l’esprit, c’est-à-dire un objet qui a une signification, est « significatif » par cela justement qu’il dépasse son sens immédiat, qu’il exprime et expose une chose d’une portée spirituelle plus générale, tout un monde de sentiments et de pensées qui ont trouvé en lui leur symbole plus ou moins parfait, ce qui donne précisément la mesure de sa signification. L’amour même qu’on éprouve pour un tel objet, est en lui-même « significatif ». Il nous renseigne sur celui qui éprouve ce sentiment, il caractérise ses rapports avec ces choses essentielles, avec ce monde que l’objet symbolise et qui, consciemment ou inconsciemment, est aimé à travers cet objet.

Nous croira-t-on que notre simple héros, après tant de petites années de développement hermétique et pédagogique, était entré assez profondément dans la vie de l’esprit pour prendre conscience de la « signification » de son penchant et de l’objet de ce penchant ? Nous affirmons et nous narrons que c’était bien le cas. Le lied en question signifiait beaucoup pour lui, tout un monde, un monde qu’il devait sans doute aimer, car, sinon, il n’aurait pas été aussi entiché de l’objet qui le symbolisait. Nous mesurons nos paroles, lorsque nous ajoutons, – peut-être d’une façon un peu obscure, – que sa destinée aurait été différente si son âme n’avait pas été tout particulièrement accessible aux charmes de la sphère sentimentale et, en général, de l’attitude spirituelle, que cette chanson résumait avec une ferveur si mystérieuse. Mais ce destin précisément avait entraîné des sensations, des aventures, des découvertes, avait posé en lui des problèmes de « gouvernement », qui l’avaient mûri pour une critique pleine de pressentiments exercée sur ce monde, sur le symbole de ce monde, cependant digne de toute son admiration, sur cet amour qui était le sien : des expériences qui étaient bien faites pour mettre toutes ces choses en question.

Mais il faudrait vraiment n’entendre absolument rien aux choses de l’amour pour supposer que de tels doutes puissent faire tort à l’amour. Au contraire, ils lui donnent son piment. Ce sont eux qui ajoutent à l’amour l’aiguillon de la passion, de sorte que l’on pourrait véritablement définir la passion comme un amour qui doute. En quoi consistaient donc les doutes de conscience et de gouvernement de Hans Castorp en ce qui touche la légitimité de son penchant pour cette chanson enchanteresse et pour son univers ? Quel était ce monde qui s’ouvrait derrière elle et qui, d’après le pressentiment de sa conscience, devait être le monde d’un amour interdit ?

C’était la Mort.

Mais n’était-ce pas pure folie ! Quoi, un lied aussi merveilleux ? Un pur chef-d’œuvre, né dans les profondeurs dernières et les plus sacrées de l’âme populaire, un trésor hors de prix, image de toute ferveur, le charme même ! Quelle vilaine calomnie !

Eh oui, cent fois oui, c’était fort joli, c’est ainsi sans doute que tout honnête homme devait parler. Et pourtant, derrière cette production adorable, se dressait la Mort. Elle entretenait des rapports avec cette chanson que l’on pouvait aimer, non sans se rendre compte obscurément qu’un tel amour était jusqu’à un certain point illicite. Dans sa nature propre et primitive, elle pouvait ne comporter nulle sympathie pour la Mort, au contraire quelque chose de très populaire et de vivant. Mais la sympathie que l’esprit éprouvait pour elle était de la sympathie pour la Mort. La pure piété, l’ingénuité de son début, il ne les contestait nullement. Mais à la suite venaient les produits des ténèbres.

Qu’est-ce qu’il nous contait là ? Vous ne l’en auriez pas dissuadé. Des produits des ténèbres. De ténébreux produits. Un esprit de tortionnaire et de misanthrope vêtu de noir espagnol, avec la collerette ronde et la luxure en guise d’amour, tout cela découlait de cette piété au regard si franc.

En vérité, le littérateur Settembrini n’était pas l’homme auquel Hans Castorp faisait une confiance absolue, mais il se rappelait tels enseignements que son mentor lucide lui avait naguère dispensés, il y avait longtemps, au début de sa carrière hermétique, sur la propension spirituelle au recul vers certains mondes, et il jugea bon d’appliquer avec précaution cette leçon à son objet. M. Settembrini avait qualifié cette tendance de « maladie ». La conception elle-même de ce monde et la période spirituelle qu’il représentait devaient sans doute sembler « maladives » à son sens pédagogique. Mais comment était-ce possible ? L’adorable lied nostalgique de Hans Castorp, la sphère sentimentale dont il relevait, et son penchant pour cette sphère seraient donc « maladifs » ? Pas le moins du monde ! Ils étaient ce qu’il y avait de plus paisible et de plus sain. Mais c’était un fruit qui, tout à l’heure, frais et éclatant de rêve, inclinait extraordinairement à la décomposition, à la pourriture, et, pur délice de l’âme lorsqu’on le goûtait au bon moment, répandait, l’instant après, la pourriture et la perdition au sein de l’humanité qui en jouissait. C’était un fruit de la Vie, conçu par la Mort et qui produisait la Mort. C’était un miracle de l’âme, le plus haut peut-être au point de vue d’une beauté dénuée de conscience, et béni par elle, mais qui pour de valables raisons était considéré avec méfiance par l’œil de quiconque aimait la vie organique, et avait conscience de sa responsabilité, c’était un objet auquel, à écouter le verdict de la conscience, il convenait de renoncer.

Oui, renoncement et maîtrise de soi, telle pouvait bien être la nature de la victoire sur cet amour, sur cette magie de l’âme aux conséquences ténébreuses ! Les pensées de Hans Castorp, ou ses demi-pensées chargées de pressentiments, prenaient leur vol, tandis que, dans la nuit et la solitude, il était assis devant son petit cercueil à musique – et ces pensées volaient toujours plus haut, au-delà de sa raison ; c’étaient des élucubrations d’alchimiste… Oh ! il était puissant, le charme de l’âme. Nous étions tous ses fils, et nous pouvions accomplir de grandes choses dans le monde en le servant. On n’avait pas besoin de plus de génie, mais de beaucoup plus de talent que l’auteur de la chanson du « Tilleul » pour donner, comme artiste de la magie de l’âme, des proportions gigantesques à cette chanson, et lui conquérir le monde entier. Sans doute pouvait-on fonder même sur elle des empires, des empires terrestres par trop terrestres, très rudes et aptes au progrès, nullement nostalgiques, où la chanson se corrompait en devenant de la musique de phonographe électrique. Mais son meilleur fils devait quand même être celui qui passait sa vie à se dominer lui-même et qui mourait en ayant sur les lèvres le nouveau mot d’amour qu’il ne savait pas encore prononcer. Elle valait qu’on mourût pour elle, la chanson magique ! Mais qui mourait pour elle, en réalité ne mourait déjà plus pour elle ; il n’était un héros que parce que, au fond, il mourait déjà pour une chose nouvelle, pour la nouvelle parole de l’amour et de l’avenir que recelait son cœur…

Tels étaient donc les disques préférés de Hans Castorp.

DOUTES SUPRÊMES

Les conférences d’Edhin Krokovski avaient, dans le cours de ces courtes années, pris une orientation imprévue. Toujours, ses recherches, qui portaient sur l’analyse des sentiments et la vie des songes, avaient été empreintes d’un caractère souterrain et sombre. Mais depuis quelque temps, par une transition à peine sensible au public, elles s’étaient orientées dans le sens des mystères de la magie et ses conférences bi-mensuelles, dans la salle à manger – principale attraction de la maison, orgueil du prospectus – ces conférences, prononcées en redingote et en sandales, à une table couverte d’un tapis, avec un accent exotique entraînant, devant le public attentif du Berghof, – elles ne traitaient plus de l’activité amoureuse larvée et de la retransformation de la maladie en le sentiment rendu conscient, elles traitaient des occultes étrangetés de l’hypnotisme et du somnambulisme, des phénomènes de la télépathie, du songe révélateur et de la seconde vue, des miracles de l’hystérie, et ces commentaires élargissaient l’horizon philosophique au point qu’apparaissaient aux yeux des auditeurs des énigmes telles que les rapports de la matière et de l’esprit, – l’énigme même de la vie que l’on semblait avoir plus de chances de résoudre en prenant le chemin inquiétant de la maladie que celui de la santé.

Nous mentionnons ces faits parce que nous estimons qu’il est de notre devoir de confondre les esprits superficiels qui prétendaient que le docteur Krokovski ne s’était voué aux problèmes occultes qu’afin de préserver ses conférences de la monotonie, par conséquent – et sans plus – pour entretenir la curiosité. Ainsi opinaient ces détracteurs que l’on rencontre partout. Il est vrai qu’aux conférences du lundi les messieurs secouaient leurs oreilles avec plus d’entrain que d’habitude, pour mieux entendre, et que Mlle Lévi ressemblait peut-être encore plus qu’autrefois à la figure de cire qui cacherait un ressort dans son sein. Mais ces effets étaient aussi légitimes que le développement qu’avaient pris les idées du savant, et dont il pouvait défendre non seulement la rectitude logique, mais encore le caractère inéluctable. C’est vers ces contrées ténébreuses et étendues de l’âme humaine qu’il avait toujours orienté ses recherches, vers ces contrées que l’on désigne sommairement par le mot de subconscient, quoique l’on ferait peut-être mieux de parler d’une supraconscience, puisque, de ces sphères, provient parfois un savoir qui dépasse de beaucoup la conscience de l’individu et suggère la pensée qu’il pourrait y avoir des liens et des rapports entre les régions inférieures et obscures de l’âme individuelle et une âme universelle omnisciente. Le domaine du subconscient, « occulte » au sens propre de ce mot, serait donc également occulte au sens plus étroit de ce mot et serait une des sources d’où jaillissent les phénomènes que l’on appelle tant bien que mal ainsi. Ce n’était pas tout ! Quiconque considère le symptôme organique de la maladie comme le résultat de sentiments refoulés hors de la vie consciente de l’âme et ainsi hystérisés, reconnaît par là même le pouvoir créateur des forces psychiques dans le domaine de la matière, un pouvoir que l’on est obligé de considérer comme la deuxième source des phénomènes magiques. Idéaliste du pathologique, pour ne pas dire : idéaliste pathologique, il se verra parvenu au point de départ de raisonnements qui aboutissent infailliblement au problème de l’être en général, c’est-à-dire au problème des rapports entre l’esprit et la matière. Le matérialiste, fils d’une philosophie de la force pure, s’obstinera à expliquer l’esprit comme un produit phosphorescent de la matière. L’idéaliste au contraire, partant du principe de l’hystérie créatrice, inclinera et ne tardera pas à résoudre dans un sens exactement opposé le problème de la primauté. En somme, c’est la vieille querelle de savoir ce qui a existé d’abord : la poule ou l’œuf, cette querelle qui se trouve si extraordinairement embrouillée par ce double fait que l’on ne peut imaginer ni un œuf qu’une poule n’ait pondu, ni une poule qui ne soit sortie de l’œuf que son existence postule.

Ce sont donc ces questions que le docteur Krokovski commentait depuis quelque temps dans ses conférences. Il en était arrivé là par un développement organique, légitime et logique, nous ne saurions trop y insister, et nous ajouterons en outre qu’il s’était engagé dans de telles considérations longtemps avant que l’apparition d’Ellen Brand les fît passer dans le domaine empirique et expérimental.

Qui était Ellen Brand ? Nous avons failli oublier que nos auditeurs l’ignorent, tandis que son nom nous est naturellement familier. Qui elle était ? Au premier regard, presque personne ! Une aimable enfant de dix-neuf ans, nommée Elly, d’un blond de filasse, une Danoise, qui n’était même pas de Copenhague, mais originaire tout simplement d’Odense, en Fionie, où son père faisait le commerce du beurre. Elle-même était entrée dans la vie pratique ; depuis quelques années déjà elle était restée assise, employée de la succursale de province d’une banque de la capitale, sur un tabouret tournant, devant de gros livres, avec une manche de lustrine au bras droit, – ce qui lui avait donné de la température. Le cas était sans gravité, tout au plus pouvait-on dire qu’il était suspect, quoique Elly fût effectivement délicate et, apparemment anémique, de plus incontestablement sympathique de sorte que l’on passait volontiers la main sur ses cheveux blonds, et en effet, le conseiller n’y manquait jamais lorsqu’il parlait à la jeune fille dans la salle à manger. Une fraîcheur nordique l’enveloppait, une chasteté cristalline, une atmosphère enfantine et virginale, tout à fait charmante, de même que le regard grand et pur de ses yeux bleus d’enfant, et que son langage qui était aigu, clair et fin : un allemand quelque peu maladroit, avec de petites fautes typiques de prononciation. Ses traits n’avaient rien de particulier. Son menton était un peu court. Elle était assise à la table d’Hermine Kleefeld qui la chaperonnait.

C’est donc cette petite jeune fille, cette Elly Brand, cette aimable petite cycliste et comptable danoise qui se trouvait dans des conditions que personne n’eût jamais rêvées à première ou deuxième vue de sa claire personne mais qui, quelques semaines après son arrivée ici, commencèrent d’apparaître et que la tâche du docteur Krokovski fut de découvrir dans toute leur étrangeté.

Des jeux de société, au cours de la réunion du soir, frappèrent en premier lieu l’attention du savant. On s’exerçait à des devinettes, puis on cherchait des objets cachés, en s’aidant du piano dont on jouait plus haut à mesure que l’on s’approchait de la cachette, plus bas, lorsqu’on se fourvoyait. Et on finit par même exiger de celui qui, durant la délibération, avait dû attendre devant la porte, d’exécuter avec exactitude certaines actions compliquées, par exemple de changer les bagues de deux personnes, d’inviter quelqu’un par trois révérences à danser, de prendre un livre déterminé dans la bibliothèque, pour le remettre à telle ou telle personne, et ainsi de suite. Il est à remarquer que des jeux de cette sorte n’avaient pas été jusqu’à présent dans les habitudes du Berghof. On ne put établir par la suite qui en avait donné la première idée. Ce n’avait certainement pas été Elly. Néanmoins, on n’en était arrivé là qu’en sa présence.

Ceux qui prenaient part aux jeux – ils étaient presque tous de vieilles connaissances, et parmi eux se trouvait Hans Castorp, – se montraient plus ou moins adroits, ou tout à fait incapables. Mais l’aptitude d’Elly Brand apparut extraordinaire, surprenante, inconvenante. Son ingéniosité assurée dans la recherche des cachettes, saluée par des applaudissements et des rires admiratifs, avait paru plausible ; mais on commença de garder un silence surpris lorsqu’elle en vint aux actions compliquées. Aussitôt entrée, elle exécutait tout ce qu’on lui avait secrètement prescrit, avec un doux sourire, sans une hésitation, sans même avoir besoin de la musique. Elle cherchait dans la salle à manger une pincée de sel, la répandait sur la tête du procureur Paravant, le prenait ensuite par la main, et le conduisait au piano, où elle jouait avec son index le commencement de la chanson « Un oiseau s’envole ». Puis elle le ramenait à sa place, lui faisait une révérence, prenait un tabouret, et s’asseyait à ses pieds, exactement comme on l’avait imaginé, à grand renfort d’imagination.

Elle avait donc écouté !

Elle rougit. Avec un véritable soulagement, en la voyant confondue, on commença de la gronder en chœur, lorsqu’elle assura : Non, non, pas du tout, ce n’était pas ce que l’on pensait. Ce n’était pas dehors, ce n’était pas derrière la porte, qu’elle avait écouté, non, certes pas !

Pas dehors ? pas derrière la porte ?

– Oh non, excusez-moi !

Elle écoutait ici même, dans la salle ; à peine entrée, elle ne pouvait s’empêcher de le faire.

Elle ne pouvait s’empêcher ? Dans la salle ?

Quelque chose le lui soufflait, dit-elle. On lui soufflait ce qu’elle devait faire, doucement, mais très nettement et distinctement.

C’était un aveu apparemment. Elly avait dans un certain sens conscience d’avoir commis une faute, elle avait trompé. Elle aurait dû dire qu’elle n’était pas faite pour un tel jeu, parce qu’on lui soufflait tout. Un concours perd tout sens commun, lorsque l’un des concurrents possède des avantages surnaturels. Au sens sportif du jeu, Ellen était, du coup, disqualifiée, isolée au point que plus d’un eut un frisson dans le dos en entendant son aveu. Plusieurs voix à la fois réclamèrent le docteur Krokovski. On courut le chercher et il vint : trapu, avec un sourire jovial, tout de suite à la page, invitant par toute son apparence à une confiance joyeuse. On lui avait annoncé, hors d’haleine, que des choses tout à fait anormales étaient arrivées, qu’une voyante avait surgi, une jeune fille qui entendait des voix. Tiens, tiens ! Et puis après ? Du calme, mes amis ! Nous allons voir. C’était son terrain et son domaine, mouvant et marécageux pour tous, mais sur lequel il s’avançait avec une sympathie assurée. Il questionna, il se fit raconter la chose. Tiens, tiens, voyez-moi ça ! « C’est ainsi que vous êtes, mon enfant ? » Et comme tout le monde le faisait volontiers, il posa sa main sur la tête de la petite. Il y avait là beaucoup de raisons de se montrer curieux, mais pas la moindre raison de s’effrayer. Il plongea ses yeux bruns et exotiques dans l’azur clair de ceux d’Ellen Brand, tout en la caressant doucement de sa main, par-dessus l’épaule et jusqu’au bras. La jeune fille répondait à son regard par un regard de plus en plus pieux, c’est-à-dire qui se levait de plus en plus vers lui parce que sa tête s’inclinait lentement vers la poitrine et l’épaule. Lorsque ses yeux commencèrent à tourner, le savant fit devant le visage de la jeune fille un mouvement de la main, après quoi il déclara que tout allait pour le mieux, et envoya toute la compagnie très excitée faire sa cure du soir, à l’exception d’Elly Brand avec qui il voulait encore « bavarder » un instant.

Bavarder ! On pouvait imaginer ce que cela donnerait. Personne ne se sentit à l’aise lorsque le joyeux camarade Krokovski prononça ce mot. Tous se sentirent parcourus jusqu’au tréfonds d’eux-mêmes d’un frisson, y compris Hans Castorp, lorsqu’il eut regagné avec un grand retard son excellente chaise longue, et se rappela comment le sol s’était dérobé sous ses pas lors des prouesses inconvenantes d’Elly et de l’explication embarrassée qu’elle en avait donnée, au point qu’un certain malaise, une anxiété physique, un léger mal de mer l’avaient gagné. Il n’avait jamais éprouvé un tremblement de terre, mais il se dit que des impressions analogues de frayeur devaient y être attachées, en mettant à part la curiosité que les aptitudes fatales d’Ellen Brand lui inspiraient en outre : une curiosité qui impliquait le sentiment de sa vanité, – c’est-à-dire la conscience que le domaine vers quoi elle s’avançait en tâtonnant était inaccessible à la raison – et par conséquent la question de savoir si elle n’était qu’oiseuse ou si elle était aussi coupable, ce qui ne l’empêchait du reste pas de demeurer ce qu’elle était, à savoir de la curiosité. Hans Castorp avait, comme tout le monde, entendu pas mal de choses sur les phénomènes occultes ou surnaturels. Nous avons, du reste, fait allusion à certaine grand-tante, dont la légende mélancolique lui était parvenue. Mais jamais ce monde, dont il constatait l’existence avec un désintéressement théorique, ne s’était présenté à lui d’aussi près. Hans Castorp n’avait jamais fait d’expériences dans ces domaines, et son antipathie contre de telles expériences, révolte de son goût, révolte esthétique, révolte par orgueil humain – si nous pouvons nous servir d’expressions aussi prétentieuses en parlant de notre héros si complètement dépourvu de prétention – égalait presque la curiosité qu’elles éveillaient en lui. Il pressentait, il pressentait clairement et nettement que ces expériences, quel que soit le cours qu’elles allaient prendre, ne pourraient jamais être que de mauvais goût, inintelligibles et indignes de l’homme. Néanmoins il brûlait de s’y livrer. Il comprenait que l’alternative « oiseux ou coupable », ce qui, en tant qu’alternative était déjà assez déplaisant, en réalité n’était pas du tout une alternative, parce que ces deux termes coïncidaient et que le scepticisme de la raison n’était qu’une forme extra-morale de cette interdiction. Mais le placet experiri, qu’il avait emprunté à une personne qui eût sans doute désapprouvé de telles tentatives dans les termes les plus plastiques, restait ancré dans l’esprit de Hans Castorp ; son sens moral coïncidait avec sa curiosité, avait sans doute toujours cadré avec elle : avec la curiosité illimitée de qui voyage pour former son esprit, laquelle, lorsqu’elle avait approché le mystère de la personnalité, n’avait pas été très éloignée du domaine qui s’ouvrait à présent ; et cette curiosité prenait un aspect de valeur militaire, en n’évitant pas les choses défendues lorsqu’elles se présentaient. Hans Castorp résolut donc de rester à son poste et de ne pas s’éloigner si l’on allait s’engager dans de nouvelles aventures.

Le docteur Krokovski avait fait interdire sévèrement de se livrer désormais en dehors de sa présence à des expériences sur les dons secrets de Mlle Brand. Il avait réquisitionné l’enfant pour la science, il tenait avec elle des séances dans sa caverne analytique, il l’hypnotisait, paraît-il, il s’efforçait de développer ses aptitudes latentes, de les discipliner, d’explorer sa vie psychique antérieure, Hermine Kleefeld, l’amie maternelle et le chaperon de la jeune fille, en faisait du reste autant et elle apprenait sous le sceau du secret toutes sortes de choses qu’elle répandait sous le même sceau dans toute la maison, jusque dans la loge du concierge. Elle apprit, par exemple, que la personne ou la chose qui avait soufflé à la petite durant le jeu les gestes qu’elle devait faire s’appelait Holger. C’était l’adolescent Holger, un esprit, qui lui était familier, un être défunt et éthéré, quelque chose comme un ange gardien de la petite Ellen. C’était donc lui qui avait trahi l’idée de la pincée de sel et de l’index de Paravant ? – Oui, ses lèvres invisibles avaient caressé l’oreille d’Ellen, l’avaient doucement chatouillée, et, la faisant presque sourire, elles lui avaient soufflé le secret. – Sans doute lui avait-il été très agréable autrefois de se faire souffler ses leçons à l’école lorsqu’elle ne les avait pas préparées ? À cette question, Ellen n’avait pas répondu. Peut-être n’était-ce pas permis à Holger, dit-elle plus tard. Il lui était interdit de se mêler de choses aussi sérieuses, et sans doute n’avait-il lui-même pas su les leçons.

On apprit encore qu’Ellen avait eu depuis sa plus tendre enfance, à des intervalles plus ou moins longs, des apparitions visibles et invisibles. – Que signifiait : apparitions invisibles ? – Par exemple ceci : jeune fille de seize ans, elle était, un jour, assise seule au salon de la maison de ses parents, devant une table ronde, avec un ouvrage manuel, en plein après-midi, et à côté d’elle, sur le tapis, était couché le dogue de son père, la chienne Freia. La table était couverte d’un tapis bariolé, d’un de ces châles turcs comme les vieilles femmes les portent, pliés en pointe. Diagonalement, les pans dépassant légèrement, il était étendu sur le plat de la table. Et tout à coup Ellen avait vu que le pan en face d’elle s’était lentement enroulé ; tranquillement, soigneusement et régulièrement, il avait été roulé, jusque vers le milieu de la table, de sorte que le rouleau avait fini par devenir assez long ; et pendant que ceci s’était passé, Freia, sursautant furieusement, les pattes de devant raides et le poil hérissé, s’était dressée sur ses cuisses, puis s’était précipitée en hurlant, dans la pièce voisine, s’était cachée sous le canapé et pendant une année entière on n’avait plus réussi à la faire entrer au salon.

– Était-ce Holger qui avait roulé le châle ? demanda Mlle Kleefeld. La petite Brand ne le savait pas.

– Et qu’aviez-vous pensé lorsque cela s’était produit ? Mais comme il était absolument impossible de penser quoi que ce soit à ce sujet, Elly n’avait rien pensé de particulier. En avait-elle parlé à ses parents ? Non. C’était bizarre. Quoi qu’il n’y eût rien de particulier à penser à ce sujet, Elly avait quand même eu le sentiment que dans ce cas, comme en d’autres cas analogues, elle devait garder le silence et s’en faire un secret jaloux et pudique. Avait-il été lourd à porter, ce secret ? Non, pas particulièrement lourd. Que pouvait peser une couverture qui se roulait ? Mais une autre chose lui avait pesé davantage. Par exemple ceci :

Il y avait un an, toujours dans la maison de ses parents, à Odense, elle était sortie de bon matin de sa chambre, qui était située au rez-de-chaussée, et avait voulu traverser le vestibule et gravir l’escalier pour se rendre dans la salle à manger et préparer le café, comme elle en avait l’habitude, avant l’arrivée de ses parents. Elle était déjà parvenue jusqu’au palier du tournant de l’escalier lorsque, sur ce palier, au bord de ce palier, tout contre les marches, elle avait vu sa sœur aînée, qui s’était mariée en Amérique, en chair et en os. Elle était apparue vêtue d’une robe blanche et, chose étrange, avait porté sur sa tête une couronne de nymphéas arundinacés, ses mains avaient été jointes sur son épaule et elle avait fait un signe de tête. « Comment, Sophie, c’est toi ? » s’était écriée Ellen, pétrifiée, mi-joyeuse mi-effrayée. Sophie avait encore une fois hoché la tête, puis s’était évanouie. Elle était devenue transparente. Bientôt elle n’avait plus été perceptible qu’autant qu’un courant d’air chaud, et enfin plus du tout, de sorte que la voie avait été libre pour Ellen. Mais ensuite on avait appris qu’à la même heure sa sœur Sophie était morte, à New-Jersey, d’une cardite.

Allons, estima Hans Castorp lorsque la Kleefeld lui raconta l’aventure, voilà qui avait tout de même un certain sens, cela pouvait se justifier. L’apparition ici, la mort là-bas, on pouvait tout au moins distinguer un certain rapport entre les deux. Et il consentit à prendre part à une séance de spiritisme, à une partie de verres tournants que l’on avait décidé d’organiser, par impatience, en dépit des défenses jalouses du docteur Krokovski.

On n’avait admis que quelques personnes à la séance, dont le lieu était la chambre de Hermine Kleefeld : outre l’hôtesse, Hans Castorp et la petite Brand, il n’y avait guère que les dames Stoehr et Lévi, ainsi que M. Albin, le Tchèque Wenzel et le docteur Ting-Fou. Le soir, sur le coup de dix heures, on se réunit discrètement, et l’on inspecta en chuchotant les préparatifs qu’Hermine avait faits. Sur une table ronde de taille moyenne, au milieu de la chambre, on avait posé un verre à pied, retourné. Au bord de la table, à intervalles convenables, on avait placé de petits jetons en os qui servaient d’habitude au jeu, et sur lesquels on avait tracé à l’encre les vingt-cinq lettres de l’alphabet. Hermine Kleefeld commença par servir le thé que l’on accueillit avec reconnaissance parce que, malgré la puérilité inoffensive de l’entreprise, les dames Stoehr et Lévi se plaignaient d’avoir les extrémités froides et des palpitations. Après que l’on se fût réchauffé, on prit place autour de la petite table, et, dans un éclairage rose et tamisé (l’hôtesse, pour créer une atmosphère appropriée, avait éteint le plafonnier et n’avait laissé brûler que la petite lampe voilée de la table de nuit), chacun, d’un doigt de sa main droite, appuya légèrement sur le pied du verre. Ainsi le prescrivait la méthode. On attendit l’instant où le verre commencerait à se déplacer.

Cela pouvait arriver facilement, car la table était lisse, le rebord du verre poli, et la pression qu’exerçaient les doigts tremblants, si léger que fut le contact, suffirait à la longue, en se produisant naturellement d’une manière inégale, plutôt verticale ici, plutôt latérale là-bas, à déplacer le verre. Sur la périphérie de son champ il rencontrerait des lettres, et si celles qu’il heurterait composaient des mots et donnaient un sens, ce serait là un phénomène d’une complexité assez trouble, un mélange d’éléments conscients, mi-conscients et tout à fait inconscients, déterminé par la volonté de certains participants – qu’ils s’avouassent ou non leur intervention, – et du concours obscur et de la connivence secrète d’une collaboration souterraine de tous en vue de résultats en apparence étrangers, résultats auxquels les velléités obscures de chaque individu prendraient une part plus ou moins large, et sans doute celles surtout de la charmante petite Elly. Cela, tous au fond le savaient d’avance, et Hans Castorp, selon sa manière, alla même jusqu’à le dire tandis que l’on attendait, assis en rond, les doigts tremblants. Et en effet, les extrémités froides et le battement de cœur de ces dames, de même que la gaieté oppressée des messieurs, ne provenaient que de ce qu’ils le savaient, de ce qu’ils s’étaient rassemblés dans le silence de la nuit en vue de se livrer à un jeu malpropre avec leur nature, de scruter avec une curiosité craintive des parties inconnues de leur Moi, et attendaient ces apparitions ou ces demi-réalités que l’on appelle magiques. Ce n’était guère que pour prêter à l’expérience une certaine forme que l’on admettait que les esprits de défunts s’adressaient à l’assemblée au moyen du verre. M. Albin s’offrit à prendre la parole et à négocier avec les esprits qui pourraient répondre à l’appel, parce que, autrefois déjà, il avait assisté à des séances de spiritisme.

Vingt minutes et plus passèrent. Les sujets de conversation s’épuisaient, la première tension se relâchait. On soutenait le coude droit de la main gauche. Le Tchèque Wenzel était sur le point de s’endormir. Ellen Brand, son petit doigt légèrement appuyé, tenait son grand et pur regard d’enfant fixé par-dessus les objets proches, sur la lueur de la petite table de nuit.

Tout à coup le verre oscilla et échappa aux mains des personnes assises autour de la table. Elles eurent peine à le suivre des doigts. Il glissa jusqu’au bord de la table, le suivit un bout de chemin, et revint ensuite en ligne droite, à peu près jusqu’au milieu. Ici il rebondit encore une fois, puis se tint tranquille.

La frayeur de tous avait été mi-joyeuse, mi-anxieuse, – d’une voix plaintive, Mme Stoehr déclara qu’elle préférait s’en arrêter là, mais on lui signifia qu’elle eût dû se décider plus tôt et qu’elle n’avait qu’à se tenir tranquille. Les choses semblaient aller de l’avant. On stipula que pour dire oui ou non, le verre n’aurait pas besoin de heurter les lettres, mais qu’il pourrait se contenter de frapper un ou deux coups.

– Un esprit est-il présent ? s’informa M. Albin, la mine sévère, en regardant par-dessus les têtes dans le vide. Il y eut une hésitation. Puis le verre frappa un coup et répondit oui.

– Comment t’appelles-tu ? demanda M. Albin d’un ton presque rude, en soulignant l’énergie de son exorde par un hochement de tête.

Le verre se déplaça. Il courut résolument et en zigzag d’un jeton à l’autre, en revenant toujours entre temps vers le milieu de la table ; il rejoignit l’h, l’o, le l, il parut alors épuisé, mais se reprit, joignit encore le g, l’e et le r. On s’en doutait un peu. C’était Holger en personne, l’esprit Holger qui avait connu l’histoire de la pincée de sel, etc., mais qui s’était gardé de se mêler des devoirs scolaires. Il était là, il planait dans les airs, il entourait notre petit cercle. Qu’allait-on faire de lui ? Une certaine hébétude régnait. On délibéra doucement et en quelque sorte en sous-main pour savoir quelles questions il convenait de poser. M. Albin décida de demander quelle avait été la profession et l’occupation de Holger, de son vivant. Il posa la question comme tout à l’heure, sur le ton d’un interrogatoire, sévèrement, les sourcils froncés.

Le verre garda un instant le silence. Puis, en oscillant et en butant, il se dirigea vers le p, s’éloigna et désigna l’o. Qu’est-ce que cela allait donner ? L’impatience était grande. Le docteur Ting-Fou exprima avec un rire étouffé la crainte que Holger n’eût été un pompier. Mme Stoehr éclata d’un rire hystérique sans interrompre le travail du verre qui, cliquetant et claudicant, glissa vers le t, et toucha une seconde fois l’e. Il avait épelé le mot « poète ».

Comment, diable, Holger avait été un poète ? Inutilement et comme par orgueil, le verre frappa un coup, confirma par un battement. – Un poète lyrique ? demanda la Kleefeld en prononçant l’y comme un u, ainsi que Hans Castorp le fit remarquer avec impatience… Mais Holger ne semblait pas disposé à donner de telles précisions. Il ne fit pas de nouvelles réponses. Il se borna à répéter la précédente, il l’épela encore une fois, rapidement, nettement et clairement.

Bien, bien, donc un poète. L’embarras s’accrut, un bizarre embarras, causé par le fait que ces manifestations troublantes émanant des régions obscures de la vie intérieure de chacun touchaient, bien que d’une fallacieuse façon, à la réalité extérieure. On voulut alors savoir si Holger se sentait heureux dans cet état ! Le verre, songeur, frappa le mot : « résigné ». Ah, oui, résigné. Naturellement, on n’y aurait pas pensé soi-même, mais puisque le verre épelait ce mot, on trouva cela vraisemblable et bien dit. Et depuis combien de temps Holger se trouvait-il dans cet état de résignation ? De nouveau il arriva quelque chose à quoi personne n’eût pensé, quelque chose qui semblait être dit en rêve. « Durée rapide » – Très bien ! On eût pu dire aussi bien « rapidité durable », c’était un oracle de poète ventriloque venant du monde extérieur ; Hans Castorp surtout le jugea excellent. Une durée rapide, c’était l’élément du temps où vivait Holger ; naturellement il devait répondre par un oracle, sans doute avait-il désappris les paroles et les mesures d’une réunion terrestre. – Qu’allait-on encore lui demander ? La Lévi avoua sa curiosité d’apprendre quel était, ou quel avait été l’aspect de Holger. Était-ce un beau jeune homme ? Questionnez-le vous-même, ordonna M. Albin, qui jugeait une curiosité de ce genre au-dessous de sa dignité. Elle demanda donc en le tutoyant si l’esprit Holger avait des boucles blondes.

– De belles boucles, brunes, brunes, répondit le verre, en épelant expressément à deux reprises le mot « brunes ». Une animation joyeuse régnait dans le cercle. Les dames se montraient franchement amoureuses. Elles envoyaient des baisers obliquement vers le plafond. Le docteur Ting-Fou dit en riant sous cape que Mister Holger devait donc être assez fat.

Mais voici que le verre devint tout à coup fou de colère. Il parcourut la table en tous sens, comme enragé, frappa des coups furieux ; puis il se renversa et roula sur les genoux de Mme Stoehr qui, mortellement pâle, les bras ouverts, le considérait. Avec beaucoup de précautions et d’excuses on le ramena à sa place. On gronda le Chinois. Comment avait-il pu se permettre de telles remarques ? Voilà à quoi vous exposait l’impertinence. Mais que faire si Holger était irrité, s’il était parti et s’il allait se refuser désormais à prononcer la moindre parole ? On insista en termes persuasifs auprès du verre. N’allait-il pas consentir à composer une poésie ? N’avait-il pas été poète avant d’avoir plané dans la durée rapide ? Ah, comme ils étaient tous désireux de connaître un poème qu’il eût composé ! Ils en jouiraient de tout cœur.

Et voici que le verre répondit : Oui. En effet, ce coup semblait bienveillant et conciliant. Et alors l’esprit Holger commença de composer, il composa sans réfléchir, au moyen de cet appareil compliqué, Dieu sait combien de temps ! Il semblait qu’il n’allait plus jamais se taire. C’était un poème tout à fait surprenant que faisait entendre l’esprit ventriloque, tandis que son entourage le répétait avec admiration, c’était une chose magique, sans bornes comme la mer dont il était surtout question : alluvions étendues le long de la grève étroite de la baie arrondie du pays des îles aux dunes escarpées. Oh ! voyez comme l’immensité verte s’estompe et se perd dans l’éternel, là où, sous de larges bandes de brouillard, dans un carmin trouble et des lueurs laiteuses, le soleil de l’été tarde à se coucher. Nulle bouche ne saurait dire quand ni comment le reflet argenté et mobile de l’eau se change en un pur éclat de nacre, en un jeu ineffable de couleurs, l’éclat pâle, multicolore et opalin de la pierre de lune qui couvre tout… Hélas, secrètement, comme elle a surgi la magie paisible s’est évanouie. La mer sommeillait. Mais les traces légères du départ du soleil demeurent. Jusqu’au plus profond de la nuit il ne fera pas sombre. Un demi-jour spectral règne dans la forêt de pins sur les dunes et fait rayonner le sable blanc des profondeurs comme de la neige. Trompeuse forêt d’hiver dans le silence que traverse en craquant le vol pesant d’un hibou ! Sois notre séjour pour l’heure ! Le pas si doux, la nuit si haute et tendre ! Et lentement, là-bas, respire la mer, et chuchote, s’étirant dans le songe. Désires-tu la revoir ? Approche-toi donc des pentes blafardes des dunes et monte en t’enfonçant dans cette chose molle qui coule fraîchement dans tes chaussures. Dure et touffue, la terre descend en pente raide vers les galets de la grève et les vestiges du jour hantent encore le bord de l’étendue qui devient indistincte… Assieds-toi là-haut, dans le sable ! Quelle fraîcheur mortelle, quelle douceur de soie et de farine ! Cela coule dans ta main fermée en un jet mince et incolore, et forme un petit tas. Reconnais-tu cet écoulement ? C’est la fuite silencieuse à travers le passage étroit du sablier, de l’instrument grave et fragile qui orne la cellule de l’ermite. Un livre ouvert, un crâne, et dans son cadre légèrement charpenté, le mince et double verre soufflé, où un peu de sable, emprunté à l’éternité, va son train mystérieux et sacré, exprimant le temps… »

C’est ainsi que l’esprit Holger en était arrivé dans son improvisation « lurique », par d’étranges associations d’idées, de la mer de son pays natal à un ermite et à l’instrument de sa contemplation ; en des paroles d’une hardiesse rêveuse qui étonnèrent prodigieusement l’assistance, il parla encore de maintes choses humaines et divines, en les épelant lettre par lettre. À peine avait-on trouvé le temps de placer des applaudissements ravis, que déjà il avait effleuré en zigzags mille autres matières, et il ne s’arrêtait pas : au bout d’une heure on n’apercevait pas encore la fin de ces inépuisables effusions poétiques qui traitaient des douleurs de l’enfantement et du premier baiser des amants, de la couronne de la souffrance et de la bienveillance paternelle et grave de Dieu, qui plongeaient dans la vie secrète de la créature, qui se perdaient dans les temps, les pays et les espaces stellaires, qui firent même allusion aux Chaldéens et au Zodiaque, et qui auraient certainement duré toute la nuit si les évocateurs n’avaient pas fini par détacher leurs doigts du verre et n’avaient pas déclaré, avec les plus vifs remerciements à Holger, que c’était assez pour ce jour-là, que tout cela avait été d’une splendeur insoupçonnée, et que ce serait pour eux un éternel regret que personne n’ait transcrit le poème qui allait inéluctablement tomber dans l’oubli, qui même était déjà, pour la plus grande partie, tombé dans l’oubli, par suite d’un certain manque de consistance propre aux rêves. La prochaine fois on ne manquerait pas de convier à temps un secrétaire, et l’on se rendrait compte de l’effet que cela pourrait produire, conservé noir sur blanc, et récité d’une façon suivie. Mais pour l’instant, et avant que Holger se replongeât dans la résignation de sa durée rapide, il serait tout à fait aimable de bien vouloir répondre à telle question précise, on ne savait pas encore à laquelle. On le priait de dire tout d’abord si, le cas échéant, il serait en principe disposé à avoir l’extrême complaisance de répondre.

« Oui » fut la réponse. Mais voici que l’on était perplexe : que fallait-il demander ? C’était comme dans les contes, lorsque la fée ou le nain vous permettent de poser une question, et que l’on court le risque de gaspiller très inutilement cette précieuse possibilité. On désirait savoir beaucoup de choses, et c’était courir une responsabilité que de choisir. Comme personne n’arrivait à prendre une décision, Hans Castorp, un doigt contre le verre, la joue gauche appuyée sur son poing, dit qu’il désirait savoir combien de temps durerait son séjour ici, séjour auquel il avait primitivement assigné une durée de trois semaines.

Bon, puisque l’on ne trouvait rien de mieux, on demanda à l’esprit de répondre à cette première et quelconque question en puisant dans le trop-plein de son savoir. Après quelque hésitation, le verre frappa sur la table. Il débitait quelque chose d’assez étrange qui semblait sans rapport avec la question, et qu’il ne paraissait pas possible d’interpréter. Il épela la syllabe « va » puis les mots « à travers », et on ne savait pas trop que conclure, lorsqu’il parla encore de la chambre de Hans Castorp, de sorte que l’on pouvait interpréter la réponse comme un ordre donné à celui qui avait posé la question de traverser sa chambre. – Traverser sa chambre ? Traverser le numéro trente-quatre ? Que signifiait cela ? Tandis que l’on restait là à délibérer en secouant la tête, un formidable coup de poing ébranla tout à coup la porte.

Tous restèrent pétrifiés. Était-ce une attaque brusquée ? Le docteur Krokovski était-il venu interrompre la séance interdite ? On se regardait, confondus, on s’attendait à voir paraître le médecin abusé. Mais au même instant un second coup fut frappé au milieu de la table, également un coup de poing, comme pour faire comprendre que le premier coup avait été de même frappé, non du dehors, mais de l’intérieur de la chambre.

Ç’avait été une mauvaise plaisanterie de M. Albin ! Il nia en donnant sa parole d’honneur, et tous étaient d’ailleurs à peu près certains, même sans cette parole d’honneur, que personne d’entre eux n’avait frappé ce coup. Ç’avait donc été Holger ? Ils regardèrent Elly dont l’attitude calme venait au même instant de frapper tout le monde. Elle était assise, appuyée contre le dossier de son siège, les poignets abandonnés, les pointes des doigts sur le bord de la table, la tête penchée sur l’épaule, les sourcils levés, mais sa petite bouche rétrécie, légèrement abaissée par un sourire qui avait quelque chose d’à la fois dissimulé et d’innocent, et de ses yeux bleus d’enfant qui ne voyaient rien, elle regardait obliquement dans le vide. On l’appela, sans qu’elle donnât signe de vie. Au même instant, la petite lampe de la table de nuit s’éteignit.

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