La montagne magique Thomas Mann

Il n’y avait plus personne pour faire marcher l’ascenseur, de sorte qu’ils montèrent à pied, par l’escalier, silencieux et un peu troublés par la rencontre du docteur Krokovski. Joachim accompagna Hans Castorp jusqu’au numéro 34 où le portier boiteux n’avait pas manqué de déposer les bagages du nouvel arrivé, et durant un quart d’heure encore, ils bavardèrent, tandis que Hans Castorp déballait ses vêtements de nuit et ses objets de toilette en fumant une épaisse cigarette légère. Il n’irait sans doute plus aujourd’hui jusqu’au cigare, remarqua-t-il, ce qui lui sembla étrange et assez insolite.

– On voit que c’est quelqu’un, dit-il, et tout en parlant il rejetait la fumée qu’il avait respirée. Mais il est d’une pâleur de cire. Et sa chaussure, dis donc, quelle allure ! Des chaussettes grises, et puis ces sandales ! En somme, était-il offensé, à la fin ?

– Il est assez susceptible, reconnut Joachim. Tu n’aurais pas dû refuser aussi brusquement les soins médicaux, tout au moins le traitement psychique. Il n’aime pas beaucoup que l’on se dérobe à cela. Je ne jouis pas non plus de sa faveur particulière, parce que je ne lui ai pas fait assez de confidences. Mais de temps à autre, je lui raconte quand même un rêve, pour qu’il ait quelque chose à disséquer.

– Ma foi, je l’ai donc plutôt brusqué, dit Hans Castorp d’un air ennuyé ; car il était mécontent de lui-même pour avoir pu blesser quelqu’un, et en même temps la lassitude de la nuit le gagna avec une force accrue.

– Bonne nuit, dit-il, je tombe de sommeil.

– À huit heures, je viendrai te chercher pour le petit déjeuner, dit Joachim en sortant.

Hans Castorp ne fit qu’une rapide toilette du soir. Le sommeil le terrassa à peine eut-il éteint la petite lampe de la table de nuit, mais il sursauta encore une fois en se souvenant que quelqu’un était mort avant-hier dans son lit.

– Ce n’était sans doute pas la première fois, se dit-il, comme s’il y avait là de quoi le rassurer. En somme, c’est un lit de mort, un lit de mort tout à fait ordinaire.

Et il s’endormit.

Mais à peine se fut-il endormi qu’il commença de rêver, et rêva presque sans interruption jusqu’au lendemain matin. Il vit surtout Joachim Ziemssen, dans une position étrangement tordue, descendre une piste oblique sur un bobsleigh. Il était d’une blancheur aussi phosphorescente que le docteur Krokovski, et, à l’avant du traîneau, était assis le cavalier-né, qui avait un aspect extrêmement vague, comme quelqu’un que l’on a seulement entendu tousser, et qui conduisait. « Nous nous en moquons bien, nous tous, ici en haut », disait Joachim dans sa position tordue, et puis c’était lui, et non plus le cavalier, qui toussait d’une manière si atrocement ramollie. Là-dessus, Hans Castorp se mit à pleurer à chaudes larmes, et il comprit qu’il devait courir à la pharmacie pour s’acheter du Cold Cream. Mais Mme Iltis était assise sur son chemin, avec son museau pointu, et tenait à la main quelque chose qui devait sans doute être son « stérilet », mais qui n’était autre chose qu’un rasoir de sûreté. Hans Castorp fut alors repris d’un accès de rire, et il fut jeté de la sorte d’un état d’âme dans l’autre, jusqu’à ce que le matin poignît derrière sa porte de balcon entr’ouverte, et l’éveillât.

CHAPITRE II

DE L’AIGUIÈRE BAPTISMALE ET DE DEUX ASPECTS DU GRAND-PÈRE

Hans Castorp n’avait conservé que des souvenirs lointains de sa maison paternelle proprement dite ; il avait à peine connu son père et sa mère. Ils étaient morts durant le bref intervalle qui avait séparé sa cinquième de sa septième année, d’abord, sa mère, d’une manière absolument inattendue, à la veille d’un accouchement, d’une obstruction des vaisseaux faisant suite à une inflammation des veines, d’une embolie (comme disait le docteur Heidekind), qui avait instantanément paralysé le cœur. Elle venait de rire, assise dans son lit, on eût dit qu’à force de rire elle tombait à la renverse, mais ce n’était arrivé que parce qu’elle était morte. Ce n’était pas une chose facile à comprendre pour Hans Hermann Castorp, le père, et comme il avait eu beaucoup d’affection pour sa femme, que par ailleurs lui non plus n’était pas d’une force de résistance exceptionnelle, il ne réussit plus à surmonter cela. Son esprit, depuis lors, s’était troublé et rétréci ; dans son engourdissement, il commit dans ses affaires des fautes qui firent subir des pertes sensibles à la maison Castorp et fils ; le deuxième printemps qui suivit la mort de sa femme, il contracta une pneumonie au cours d’une inspection d’entrepôts dans les courants d’air du port, et comme son cœur ébranlé ne supporta pas le haut degré de fièvre, il mourut, au bout de cinq jours, malgré tous les soins que le docteur Heidekind lui prodigua, et alla rejoindre sa femme, suivi d’un nombreux cortège de ses concitoyens, dans le caveau de famille des Castorp, qui était très bien situé, au cimetière de l’église de Sainte-Catherine, avec vue sur le jardin botanique.

Son père, le sénateur, lui survécut, de peu de temps il est vrai, et cette brève période jusqu’à la mort du grand-père de Hans Castorp – il mourut, du reste, également d’une pneumonie, mais après de longs tourments et luttes, car, à la différence de son fils, Hans Lorenz Castorp était une nature difficile à abattre, fortement enracinée dans la vie – l’orphelin la passa – c’est-à-dire un an et demi à peine – dans la maison de son aïeul : un hôtel de l’esplanade, construit au début du siècle dernier, sur un terrain étroit, dans le goût du classicisme nordique, peint dans une couleur claire, avec une entrée encadrée de demi-colonnes, au milieu du rez-de-chaussée surélevé de cinq marches, et avec deux étages supérieurs, outre l’entresol, dont les fenêtres descendaient jusqu’au plancher et étaient garanties par des grillages en fonte.

Il n’y avait ici que des pièces de réception, y compris la salle à manger claire, décorée de stuc, dont les trois fenêtres voilées de rideaux lie de vin donnaient sur le petit arrière-jardin, et où, durant ces dix-huit mois, le grand-père et le petit-fils dînaient tous les jours vers quatre heures, servis par le vieux Fiete qui portait des boucles d’oreilles, des boutons d’argent à son habit, la même cravate de batiste que celle où était enfoui le menton rasé du maître de la maison, et que le grand-père tutoyait en lui parlant patois ; non pas en manière de plaisanterie – il n’avait aucun penchant pour l’humour – mais en toute simplicité, et parce que c’était son habitude avec les gens du peuple, ouvriers des entrepôts, facteurs, cochers et domestiques. Hans Castorp l’entendait volontiers, et il entendait non moins volontiers Fiete répondre, lui aussi, en patois, en se penchant tout en servant vers son maître, pour lui parler dans l’oreille droite dont le sénateur entendait beaucoup mieux que de la gauche. Le vieillard comprenait, hochait la tête et continuait de manger, très droit entre le haut dossier d’acajou de sa chaise et la table, à peine penché vers son assiette, et son petit-fils, en face de lui, considérait en silence, avec une attention profonde et inconsciente, les gestes brefs et soigneux au moyen desquels les belles mains blanches, maigres et vieilles du grand-père, avec leurs ongles bombés et pointus et la bague à sceau vert à l’index droit, disposaient sur la pointe de la fourchette une bouchée de viande, de légume et de pomme de terre, pour la porter à sa bouche avec une légère inclinaison de la tête. Hans Castorp regardait ses propres mains maladroites et y sentait préfigurée la capacité de tenir un jour, plus tard, le couteau et la fourchette de la même manière que son grand-père.

Une autre question était de savoir s’il en arriverait jamais à envelopper son menton dans une cravate analogue à celle qui remplissait la large ouverture du bizarre col dont les longues pointes frôlaient les joues du grand-père. Car pour en arriver là, il fallait être aussi âgé que lui, et aujourd’hui déjà, personne, hors lui et le vieux Fiete, ne portait plus ni près ni loin de tels cols et de telles cravates. C’était dommage, car le petit Hans Castorp se plaisait tout particulièrement à voir le menton du grand-père appuyé sur le beau nœud d’un blanc immaculé ; plus tard encore, lorsqu’il fut plus âgé, il aimait à s’en souvenir ; il y avait là quelque chose qu’il approuvait du fond même de son être.

Lorsqu’ils avaient fini de manger et roulé leurs serviettes dans les ronds d’argent – une tâche dont Hans Castorp avait alors quelque mal à s’acquitter parce que les serviettes étaient grandes comme des napperons – le sénateur se levait de sa chaise que Fiete retirait, et, d’un pas traînant, passait dans son « cabinet » pour y chercher son cigare, et parfois son petit-fils l’y suivait.

Ce « cabinet » devait son existence au fait que la salle à manger occupait toute la largeur de la maison et comptait trois fenêtres, de sorte qu’il n’était pas resté assez d’espace pour trois salons, comme c’est d’ordinaire le cas des maisons de ce type, mais pour deux salons seulement, dont l’un, perpendiculaire à la salle à manger, et qui n’ouvrait que par une seule fenêtre sur la rue, eût été d’une profondeur disproportionnée. C’est pourquoi on en avait retranché le quart environ de sa longueur, ce « cabinet » justement, pièce étroite recevant le jour d’en haut, à demi obscure et garnie seulement de quelques objets ; une étagère sur laquelle était placé le coffre à cigares du sénateur, une table à jouer, dont le tiroir contenait des objets tentants : cartes de whist, jetons, planchette à dents mobiles pour marquer les points, ardoise avec des morceaux de craie, fume-cigarettes en carton, et bien d’autres choses ; enfin, dans l’angle, une vitrine genre rococo en palissandre, derrière les vitres de laquelle était tendue une soie jaune.

– Grand-papa, advenait-il au jeune Hans Castorp de dire, arrivé dans ce cabinet, en se dressant sur la pointe des pieds, pour s’approcher de l’oreille du vieillard, montre-moi donc, s’il te plaît, l’aiguière.

Et le grand-père qui, déjà, avait rejeté les basques de sa longue redingote souple et qui avait tiré le trousseau de clefs de sa poche, ouvrait alors la vitrine de l’intérieur de laquelle un parfum agréable et mystérieux venait à la rencontre du jeune garçon. On y conservait toutes sortes d’objets inutiles et d’autant plus attachants : une paire de chandeliers tors, un baromètre cassé avec des figurines sculptées dans le bois, un album de daguerréotypes, un coffret à liqueurs en bois de cèdre, un petit turc, dur au toucher sous son costume en soie multicolore, avec son mouvement d’horlogerie dans le corps qui, autrefois, lui avait permis de marcher sur la table, mais qui, depuis longtemps, ne fonctionnait plus, un ancien modèle de bateau, et tout au fond, même un piège à rats. Mais le vieillard tirait du compartiment du milieu un bassin rond en argent, fortement oxydé, qui était posé sur un plat, en argent lui aussi, et il montrait les deux pièces au garçon en les séparant l’une de l’autre, et en les tournant et retournant, avec des explications déjà souvent données.

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