Chapitre 29Jocaste sur le trottoir
À Ladislas Lubanski.
Sanctum nihil est
et ab inguine
tutum.JUVÉNAL, Sat. III
Monsieur,
Quand vous recevrez cette lettre, je serai certainement en routepour l’Afrique, où je vais essayer de me faire tuer d’une manièrehonorable. Si cela peut s’appeler le suicide, je pense que le modeen est acceptable, même pour un catholique tel que vous.
Je suis las de vivre, j’en conviens, absolument etirrémédiablement fatigué de ce que les imbéciles ou les pourceauxnomment entre eux la vie.
Mes affaires sont en ordre, faites-moi l’honneur de le croire.Je ne dois d’argent à personne et ne serai pleuré par aucuncréancier. Les quelques revenus dont je fis un usage peu nobleiront, après moi, dans des mains pures.
Je suis sans famille, et le groupe de mes amis ou connaissancesvaut à peine un souvenir. Ma disparition ne sera pas mêmeremarquée, ne fût-ce que d’un humble chien.
Cependant, avant de disparaître, j’ai résolu de vous livrer unsecret de tristesse et d’ignominie effroyables, dont ladivulgation, je le crois, pourrait être utile à plusieurs.
Il est entendu que vous êtes parfaitement libre de publier cetteconfidence anonyme, à moins que vous ne jugiez, en votreconscience, plus expédient de l’anéantir.
Cette confession écrite, jetée à la poste, va me devenir aussicomplètement étrangère que le drame inconnu qui dort dans leslimbes de l’imagination d’un romancier, et mes mesures sont si bienprises que nul ne pourra me reconnaître.
Agissez donc, monsieur, comme il vous plaira. Voici lepoème:
* * *
Lorsque je perdis ma mère, à six ans, je me rappelle que monchagrin fut extrême, beaucoup plus grand, je le suppose, qu’il neconvient à un enfant de cet âge, car ce fut pour moi l’occasion derécolter une somme de gifles peu ordinaire.
Je ne pourrais jamais oublier le percement, le déchirement demon petit cœur lorsqu’on m’apprit avec brutalité que je ne laverrais plus, que c’était tout à fait fini de la jolie maman etqu’on l’avait fourrée dans la terre, au milieu des morts.
Je ne pouvais guère comprendre ce que c’était que mourir, maisje fus pilonné sous l’épouvante, broyé d’horreur, et je n’ai jamaispu en revenir complètement.
On ne me montra pasle cadavre. Il y avait une raison, que je n’aisue que beaucoup plus tard…
Mes cris furent tels, d’ailleurs, que mon père, homme très dur,qui me détestait, me fit expédier, le jour même, à la campagne, surla lisière d’un bois de sapins très sombre, dans le voisinage d’unétang fétide et non loin de l’établissement d’un équarisseur, -lieu sinistre que je vois encore.
J’ai vécu là deux ans, entièrement privé de culture, sous lesyeux indifférents d’une paysanne desséchée qui me nourrissait aussichiennement que possible et me laissait vagabonder tout lejour.
Pauvre petite maman, au milieu des morts!…
J’allais souvent errer à l’entour de la palissade du tueur,attiré là, traîné là comme par des griffes.
Je n’apercevais presque rien à travers les planches, mais jerespirais l’odeur abominable du repaire et je voyais souvent filerdevant moi des rats énormes, je ne sais quelles créatures affreusesqui paraissaient venir de l’étang.
J’en vins à penser que c’était peut-être là qu’on l’avait mise,la disparue – car j’avais déjà le pressentiment que le monde estfait à l’image infâme de ce chantier d’assommeurs des bêtes quisouffrent.
Je dus faire pitié à Dieu lorsqu’il m’arriva – combien de fois!- de me jeter contre la clôture et d’appeler ma mère ensanglotant.
Ah! j’étais bien abandonné, je vous assure. Mon père, que jevoyais à peine une fois tous les trois mois, pendant uneaprès-midi, me régalait exclusivement de calottes, me traitant dejeune idiot, de petit «crétin exalté», de petit voleur (!)et ne se gênant pas pour exhaler, en propres termes, son désir deme voir «crever» bientôt.
Je me souviens qu’un jour, ayant parlé de promenade, il meconduisit le long de l’étang, à un endroit vaseux et plein deroseaux où je m’arrêtais souvent, des heures entières, pourcontempler le grouillement des têtards ou des salamandres.
Tout à coup, il m’ordonna durement d’aller lui cueillir unnénuphar qui flottait à quelques pas, et, comme j’essayais d’obéirà cet homme impitoyable, je sentis avec terreur que j’enfonçaisdans la boue. Lorsque, blasphémant, il me retira, j’en avaisjusqu’aux épaules, et je suis persuadé que, sans la présence d’untémoin attiré par mes cris de désespoir, j’y serais resté, tant saface était diabolique!
* * *
Tel a été le vestibule de mon existence. Je suppose que vous enavez assez de ce début. Je passe donc les misérables années quisuivirent. Années d’internat dans un collège où mon père mecalfeutra pendant l’espace de deux lustres.
Vous me croirez si vous le pouvez. Jusqu’à dix-huit ans je nesortis pas un seul jour de cette prison.
A ceux dont l’enfance eut quelques joies, il serait évidemmentinutile de chercher à faire comprendre ce que durent être leseffets d’une si longue et si féroce incarcération. Il paraît que laloi civile permet cela. C’est la paternité antique, si je ne metrompe.
J’étais assez robuste, heureusement ou malheureusement, pourn’en pas mourir. Seulement, j’ignore ce que devint mon âme dans cepourrissoir. Dix ans de contact avec des élèves et des professeursputréfieraient un cheval de bronze, vous le savez. Quelquesécrivains l’ont démontré surabondamment, et je pense qu’il estinutile d’insister.
Une seule chose précieuse m’était restée. Une sorte de fleurtrès pure dans un coin vierge de mon jardin saccagé. C’était lesouvenir infiniment doux de ma mère.
Souvenir de délices, lumineux et pacifiant! L’ayant perdue sitôt, je n’aurais pu reconstituer les lignes de son cher visage,mais je me souvenais de l’avoir vue ravissante, et la douceurmerveilleuse de ses caresses était immortelle.
La dernière fois, surtout, elle avait été si triste et sitendre, ma mère bien aimée, si tendre et si profondément tristequ’en y songeant, je me sentais fondre de pitié…
* * *
Je cours au dénouement de cette histoire, qui me tue, qui medévore, qui me souille au delà de ce qui peut être pensé.
Quand je sortis du collège, celui qui se disait mon père avaittellement vieilli que j’eus peine à le reconnaître. Mais il étaitdevenu, je crois, plus atroce.
Sa haine pour moi, d’ailleurs inexplicable, me parut s’êtreexaspérée jusqu’à une espèce de rage chronique, difficile àpeindre, qui faisait songer à la possession démoniaque.
Les premières nuits, je me barricadai dans ma chambre, craignantqu’il ne profitât de mon sommeil pour m’égorger. Peur juvénile,sans doute, mais si justifiée par certains regards qu’il me lançaità la dérobée!
Peu ou point de paroles, d’ailleurs. Les âmesse voyaient. On avait la sensation d’être face àface au bord d’un gouffre.
Quelques ordres brefs, quelques durs et coupants monosyllabes.C’était absolument tout.
Je n’eus pas besoin de génie pour deviner qu’il ne m’avait faitrevenir que pour m’infliger quelque supplice nouveau. Mais j’étaismaintenant un homme, j’avais l’expérience acquise dans lestribulations ignobles de l’internat universitaire, et j’eusse défiéun jeune lion d’être plus armé que moi.
Comment prévoir la chose qui n’a pas de nom, l’ineffable horreurque le monstre me réservait?
Il était architecte, chargé de travaux assez importants, et jefus immédiatement dévolu aux petits soins d’un premier commis quidevait m’initier à L’art de bâtir.
Cet individu, que j’ai studieusement et très lentementsaigné, la semaine dernière, avant de quitter Paris, étaitl’homme de confiance, l’âme damnée de mon père. Je me souvenais del’avoir toujours vu dans la maison. Il me faisait travailler sansrelâche du matin au soir.
Le premier mois étant achevé, il prit tout à coup un air bonenfant pour me déclarer que son patron, moins coriace que je neparaissais le croire, avait résolu de me gratifier chaque moisd’une raisonnable somme, quoique je n’eusse besoin de rien sous sontoit.
– Mais, ajouta-t-il, on sait ce que c’est que les jeunes gens.Le plaisir leur est nécessaire après une journée de travail, etmonsieur votre père l’a parfaitement compris. Je suis même chargéde vous remettre une clef de la porte extérieure, pour que vouspuissiez rentrer à l’heure qu’il vous plaira, quand vous sortirezle soir. On tient à vous faire sentir que vous n’êtes pas unprisonnier.
L’argent que me donna cet intermédiaire – mon premier argent! -m’amollit naturellement le cœur, et je ne songeai plus à me défierde lui.
Il en profita sur le champ pour me soutirer toute la confiancepossible, ce qui n’était vraiment pas un travail d’Hercule, puisqueje n’avais que dix-huit ans et pas un ami sur terre.
Bon enfant, de plus en plus, il devint, peu à peu, mon chaperonde libertinage, daigna se soûler en ma compagnie et me fitconnaître les bons endroits.
* * *
Bâclons l’épisode final. Un jour le terrible drôle, quisavait ce qu’il faisait, me donna l’adresse -qu’il tenaitsans doute en réserve pour le moment opportun – d’une femme«charmante, quoique un peu mûre», qui me comblerait de délices.
Deux heures plus tard, je couchaisavec ma mère, qui ne me reconnut que lelendemain.
Agréez, etc.
