Chapitre 10VIERGE
L’arétin était comme le lièvre de la fable : un rien luidonnait la fièvre ; il avait peur de son ombre, il ne voyaitautour de lui que pièges, traquenards et embuscades. C’était untrembleur, mais un trembleur d’une espèce assez rare, puisqu’ilproclamait lui-même sa lâcheté, et qu’on sait du reste qu’engénéral il n’y a rien de vantard et de fanfaron comme unpoltron.
Pierre Arétin avait, en vertu de cette poltronnerie qu’il seplaisait à avouer hautement, quitté avec précipitation la fêted’Imperia au moment même où cette fête était dans tout son éclat,et où il eût pu, par conséquent, trouver plus d’une occasion deplacer ses poésies.
La cause de ce départ, qui ressemblait à une fuite, était unaccès de terreur que l’Arétin, qui se connaissait parfaitement,n’essaya même pas de surmonter.
On n’a pas oublié – ou si le lecteur l’a oublié, notre devoir ànous est de nous en souvenir – que pendant le cours de cette fête,et au plus beau moment, Roland Candiano avait suggéré à PierreArétin d’entraîner Imperia en quelque pièce déserte. Maître Pierreavait obéi ; au moment où il allait pénétrer avec Imperia dansle boudoir où elle le conduisit, Roland l’arrêta par le bras, entraà sa place, et l’Arétin se trouva le nez devant une portefermée.
Tout d’abord, il n’en éprouva nulle contrariété, et satisfaitd’avoir si bien réussi dans sa mission, il regagna les salles de lafête. Mais bientôt son esprit fertile en combinaisons terrifianteset son imagination prompte à s’alarmer se mirent en mouvement. Ilréfléchit qu’Imperia avait plus d’une cause de haine contre Roland.Il établit que si Roland avait voulu avoir un entretien avec lacourtisane dans des conditions aussi mystérieuses, c’était sûrementque quelque drame allait se passer.
Et sans aucun doute Imperia vaincue par Roland ferait retombersa fureur sur celui qui l’avait mystifiée, c’est-à-dire surl’Arétin. Or, cette fureur se traduirait par quelque bon coup depoignard à lui octroyé par quelqu’un des nombreux amis de lacourtisane.
Dès que cette pensée fut entrée dans son esprit, l’Arétin seconsidéra comme un homme mort. Il est vrai que Roland, fidèle à sontraité, lui avait évité force mauvaises aventures et l’avait sauvéde quelques bastonnades. L’Arétin avait donc en lui une confianceillimitée.
« Mais, ajouta-t-il, ce serait vraiment tenter le diableque de demeurer une minute de plus dans la maison de cette femmeque j’ai gravement offensée et qui sans doute en ce moment mêmecherche la vengeance qu’elle pourra bien tirer de moi. Qui saits’il n’est pas trop tard ! »
Le résultat de ces réflexions fut que l’Arétin traversa lessalles de fête le plus rapidement qu’il put et fendit le flot desinvités en surveillant étroitement les gestes des gens qu’ilcoudoyait. Parvenu dehors, il se jeta dans sa gondole comme unhomme qu’on poursuit, et lorsqu’il fut dans son palais, il se hâtad’en faire barricader les portes.
Les Arétines n’étaient point couchées encore.
En effet, elles avaient d’abord vainement supplié leur seigneuret maître de les emmener à la fête d’Imperia. Et comme PierreArétin leur avait fait comprendre qu’elles n’étaient après tout quedes servantes élevées secrètement à la dignité de maîtresses, ellesavaient demandé à passer au moins cette nuit en une fête intime, ceque l’Arétin leur avait généreusement accordé.
Ces charmantes filles étaient donc en pleine gaieté ; ellesavaient imaginé tout un scénario, une sorte de parodie de la fêtede la grande courtisane.
Perina représentait Imperia ; Margherita s’étaitmétamorphosée en Arétin ; les autres formaient la foule desinvités ; et tantôt buvant, tantôt grignotant des friandises,tantôt chantant des vers ou jouant de la guitare, les Arétinesavaient de leur mieux singé les splendeurs qu’il ne leur avait pasété donné d’entrevoir.
Ce fut au plus joli moment de cette scène qui ne manquait pasd’une grâce naïve que l’Arétin fit une rentrée précipitée, etordonna qu’on fermât les portes à triple verrou, et qu’on rabattîtsolidement les contrevents des fenêtres.
« Ah ! s’écria la Chiara, sommes-nous donc menacésd’un siège ?
– Ou plutôt notre maître est-il encore menacé d’êtrebâtonné comme il le fut un jour ?
– Silence, Pacofila ! gronda l’Arétin.
– Cependant, cher seigneur, vous paraissez tout troublé,dit Perina de sa voix douce.
– Buvez un doigt de ce vieux vin de Bourgogne », fitla Margherita en remplissant jusqu’aux bords un grand verre quemaître Arétin vida d’un trait.
Ayant claqué de la langue, il s’assit, réconforté, et lesArétines l’entourèrent, se disputant à qui serait assise sur sesgenoux.
« Là ! là ! grogna l’Arétin en défendant sabarbe, vous m’étouffez, brigandes !
– Étouffé de baisers, quelle mort, cher seigneur !
– La peste vous étouffe vous-mêmes, vociféra Pierre Arétin.Croyez-vous qu’il soit agréable d’entendre un tel souhait, guenonsfripées, alors que je viens d’échapper au plus effroyabledanger !
– Pauvre cher !
– Oh ! contez-nous cette aventure !
– Soit, asseyez-vous, et soyez sages », dit l’Arétin,qui, sans doute pour aiguiser sa mémoire, se versa une nouvellerasade de bourgogne.
Elles s’étaient assises, curieuses, frémissantes etfrétillantes.
« Je veux, commença l’Arétin, que mon sang coule comme cevin si je mens d’un iota et si je n’ai pas échappé au plus terriblepéril que puisse braver un homme seul contre dix…
– Contre dix !…
– J’ai peut-être mal compté ; peut-être bien qu’ilsétaient une vingtaine.
– Oh ! les malandrins !…
– Ce n’étaient pas des malandrins, reprit simplementl’Arétin ; sans cela, où serait le mérite que j’ai eu de lesmettre en fuite ?
– Des sbires, peut-être ?
– Non, mes petites lunes[1] , non, mespetites curieuses. Mais écoutez-moi, je vais tout vous dire depuisle commencement, ab ovo selon le précepte de l’un de mesconfrères nommé Horace.
– Et ce M. Horace fait aussi des vers ? demandala Margherita.
– Il en faisait ; il est mort. Mais revenons à monaffaire. Vous saurez donc que ce soir j’ai été particulièrementdistingué par l’illustre beauté à qui convient le nom d’Imperiacomme les rayons du soleil conviennent au ciel de mai. Allons,paix, friponnes, ne faites pas semblant d’être jalouses ; nesavez-vous pas que je connais toutes vos grimaces ? Honorédonc de l’évidente faveur de la dame qui me fit recommencer pardeux fois la récitation de mon magnifique poème sur le grandart d’amour, je ne fis pas attention à quelques noblesseigneurs qui se trouvaient relégués au second plan, éclipsés,j’ose dire, par ma présence. Je ne vis pas qu’ils complotaient jene sais quoi dans les coins… qu’est-ce ! n’a-t-on pas heurté àla grande porte ?
– Non, non, cher seigneur, rassurez-vous.
– Eh ! ventre de ma mère ! Ai-je besoin d’êtrerassuré ?… Vers une heure, donc, me sentant fatigué, je meretirai ; l’idée me vint de rentrer à pied.
– Quelle imprudence !
– Bah ! J’en ai vu bien d’autres ; jem’acheminais vers ce palais le plus paisiblement du monde !lorsque tout à coup… ah ! pour cette fois, onheurte !
– Mais non, c’est ce meuble qui a craqué.
– C’est justement ce que je pensais. Tout à coup, dis-je,dans l’ombre, je vois se dresser une trentaine de spadassins, parmilesquels je reconnus mes jaloux de tout à l’heure. Ils m’entourentet je me vois enveloppé d’épées. Alors, quefais-je ? »
Ici l’Arétin se leva, tira sa rapière et tomba en garde.
« Prompt comme l’éclair, je mets l’épée au vent, je paretierce, je pare quarte, je frappe d’estoc, je frappe de taille, jepousse des pointes, mon épée tourbillonne… si bien que, dix minutesaprès, mes quarante adversaires s’enfuyaient de toutesparts… »
En parlant ainsi, l’Arétin s’escrimait dans le vide, et, mimantson récit à grands coups d’épée, se démenait avec une furie que lesArétines, bouche bée, admirèrent de confiance. Car le bon Pierre,qui ne se faisait pas honte d’avouer sa poltronnerie à un hommecomme Roland ou Jean de Médicis, tenait absolument à passer pour unfoudre de guerre devant celles qu’il appelait ses petites lunes.C’était une faiblesse. Quel grand homme n’a les siennes ?
Ayant fini son récit, il s’arrêta soudain, la pointe de l’épéesur le bout de son soulier, et reçut modestement l’ovation que luifirent les Arétines enthousiasmées.
L’une d’elles remplit la coupe du maître et la lui présenta.
L’Arétin la saisit et la porta à sa bouche.
Mais ses lèvres ne s’étaient pas posées encore sur les bords duverre qu’un coup violent retentit à la porte du palais.
Convaincu qu’Imperia avait envoyé à sa poursuite, l’Arétindevint blême, la coupe trembla dans sa main, son épée tomba et ils’assit en bégayant :
« Je vous l’avais bien dit, coquines, qu’on heurtait à laporte du palais. Qu’on n’ouvre pas, surtout ! Ah !guenons perverses, vous voulez me faireassassiner ! »
À ce moment, le valet de confiance de l’Arétin entra.
« N’ouvre pas, misérable ! cria le poèteterrorisé.
– Monseigneur… c’est que j’ai déjà ouvert. »
Les Arétines, épouvantées, persuadées que les fameux quaranteallaient envahir le palais, prirent leur volée vers leurs chambresoù elles s’enfermèrent.
Quant à l’Arétin, il était plus mort que vif.
« C’est Mgr Bembo, dit enfin le valet à voixbasse.
– Et il est seul ?
– Accompagné d’une femme…
– Triple idiot, qu’attends-tu pour ouvrir ? Tu teferas bâtonner, poltron infâme ! ne t’ai-je pas donné l’ordred’ouvrir tout courant…
– Ne grondez pas cet homme, maître Arétin, dit une voix, ila été prompt à souhait. »
Bembo apparut sur le seuil de la salle à manger où venait de sedérouler la scène que nous avons racontée en peu de mots, mais,qui, en réalité, avait conduit l’Arétin jusque vers les quatreheures du matin.
« Vous, monseigneur ! s’écria Pierre en feignant lasurprise ; à pareille heure !… Mais que vois-je ?Blessé à la main… et si pâle… »
Sur un geste de Bembo, le valet s’était retiré.
En même temps que Bembo, blanche comme une morte, défaillante,se soutenant à peine, Bianca avait pénétré dans cette salle quisentait l’orgie. Elle tomba plutôt qu’elle ne s’assit sur le siègeque l’Arétin s’empressait de lui avancer…
« Maître Pierre, dit Bembo, c’est un important secret queje confie à votre honneur. Cette enfant que vous voyez là doitdemeurer cachée quelques jours dans Venise. J’ai songé que nullepart mieux que chez vous elle ne serait aussi en sûreté ; quenulle part même sa timidité n’aurait moins à souffrir, puisque chezvous, c’est à vos filles qu’elle sera confiée. »
L’Arétin s’inclina devant la malheureuse, et, non sans une sortede pitié sincère que Bembo admira comme un effort decomédie :
« Puisque la signorina me fait l’honneur de chercher unabri dans ma maison, je puis l’assurer qu’elle y sera traitée commechez un père. Perina ! » appela-t-il en frappant sur latable.
Bianca avait levé sur l’Arétin un regard de gratitude.
Perina, la plus jeune, la moins effrontée des Arétines, enfantau doux visage et aux yeux rêveurs, apparut à l’appel de son maîtreet demeura stupéfaite.
« Approche, mon enfant, dit l’Arétin ; tu vois cettejeune fille ? Je la mets sous ta garde ; considère-lacomme une sœur tant qu’elle consentira à demeurer sous notre toit…Va, mon enfant… »
Cette scène eût été monstrueuse, si l’Arétin avait, comme lesupposait Bembo, joué la comédie. Mais l’Arétin était sincère. Laphysionomie de Bianca l’avait bouleversé de compassion.
Perina s’approcha de Bianca avec un charmant sourire.
La pauvre petite, que des émotions si diverses et si violentesavaient affolée depuis le début de cette soirée, vit cesourire : ses traits raidis se détendirent et ses larmescoulèrent enfin…
« Pauvre signorina, fit doucement Perina, venez, venez…tant que je serai près de vous, vous n’aurez rien àcraindre… »
Bianca serra convulsivement les mains que lui tendait Perina, seleva péniblement, et, appuyée sur l’Arétine, disparut bientôt sansavoir jeté un regard à Bembo, qui la suivit des yeux.
On a vu dans quelles conditions la jeune fille avait consenti àrevenir à Venise en compagnie de Bembo. Lorsqu’elle fut assise dansla gondole qui traversait rapidement la lagune, elle fut prise d’unimmense désespoir.
Rentrer dans le palais de sa mère, c’était retomber au pouvoirde Sandrigo, c’était le mariage, c’était l’horreur. L’idée seule,le souvenir de ce mariage que sa mère lui avait proposé lui causaitun singulier effroi qui devenait de l’épouvante lorsqu’ellesongeait à ce mot échappé à la courtisane sur sa filleévanouie :
« Oh ! si elle pouvait être morte ! »
Dans l’esprit de Bianca, le mot terrible s’associait fatalementà l’idée de mariage. Et sa mère lui donnerait à choisir entre lamort ou Sandrigo.
Pourtant une pensée plus sinistre encore, plus effroyable lafaisait palpiter : tout infâme qu’elle fût, Imperia l’avaitaimée, idolâtrée. Et cette mère, voilà qu’elle était menacée dubourreau…
Ah ! oui, que faire ? que devenir ?
Retourner au palais Imperia ! Jamais, oh !jamais !…
Alors ?…
Lorsque la gondole toucha le quai, lorsque Bianca se retrouvaseule avec Bembo, elle vit qu’elle se trouvait devant un palaisqu’elle ne connaissait pas. Le cardinal qui, fidèle à sa promesse,n’avait pas dit un mot pendant le retour, parla alors. Il parlad’une voix calme et volontaire :
« Nous voici arrivés, dit-il. Écoutez-moi encore, et puisce sera fini. Vous ne voulez pas être à moi, soit ! Je vousfais horreur, soit encore ! Mais je jure que vous ne serez àpersonne. Ce que j’ai dit, je le ferai à l’instant, j’en jure leChrist et le salut de mon âme. Si vous consentez à vous réfugierchez un ami éprouvé à qui je vais vous confier, votre mère n’a rienà craindre. Si vous reprenez votre liberté, ce que je ne chercheraipas à empêcher, dans une heure, la courtisane Imperia, assassin deJean Davila, sera arrêtée. Maintenant, suivez-moi ou retirez-vous,vous êtes seul juge ! »
Et comme il avait fait dans la forêt, il s’éloigna sans tournerla tête.
Bianca le suivit, comme on dit que des oiseaux suivent certainsserpents qui les attirent, les fascinent.
Oui, ce fut ainsi que Bianca suivit Bembo.
Il avait marché au palais devant lequel la gondole s’étaitarrêtée, et avait heurté rudement.
Bianca eut alors une minute de lucidité.
Elle préviendrait sa mère !
Et lorsque Imperia aurait fuit, elle, Bianca, fuirait à sontour…
Lorsque Bianca, soutenue par Perina, eut disparu, lorsque se futrefermée la porte, Bembo et l’Arétin se regardèrent.
« C’est la jeune fille dont je t’ai parlé, dit Bembo.
– Celle qu’il s’agit de…
– De dévergonder, oui, dit froidement le cardinal.
– Qui est cette enfant ?
– Ne te l’ai-je point dit ? ricana le cardinal. Lafille de la courtisane Imperia. Fille de courtisane, elle a du sangde courtisane, elle est elle-même déjà une courtisane, sinon enfait, du moins par l’ardeur de sa nature, par ses goûts de luxe,par la fièvre qui inquiète son imagination en attendant qu’elleinquiète ses sens… Qu’as-tu à dire ?
– Je la plains », dit l’Arétin.
Bembo sourit.
« Il faut donc que j’étouffe tes plaintes. Prête-moi tesoutils de travail, ton bon encrier d’où sort une encre si corrosiveet d’où je veux, moi, tirer une encre d’or, ta bonne plume qui faitde si cruelles blessures et avec laquelle je veux, moi, faire en tafaveur une nouvelle saignée au trésor de Venise… Si je saiscompter, mon maître, il te revient cinq mille écus sur le total dela somme que nous avions convenue. Donne, poète, donne encrier,plume et papier, donne que je signe le bon, donne, que j’étouffe tajuste plainte sous une pluie d’écus, et que je panse ta pitiéattendrie avec ce papier, baume souverain… donne, mais donne donc,par tous les diables !…
– C’est inutile, dit l’Arétin.
– Inutile ! gronda Bembo stupéfait.
– Oui. Garde tes cinq mille écus.
– Est-ce bien toi qui parles ? Ou est-ce que jerêve…
– Tu ne rêves pas », reprit l’Arétin avec unsoupir.
Bembo nota ce soupir qui, lui semblait-il, allait à l’adressedes cinq mille écus.
En effet, l’effort de l’Arétin était considérable. Refuser unbon de quinze mille livres environ était une sorte de travaild’Hercule. L’Arétin refusait, cependant, et la vérité nous oblige àdéclarer qu’au nombre des motifs qui lui faisaient une loi de cerefus, il s’en trouvait un ou deux d’avouables. D’abord, lajeunesse, la candeur de Bianca, son air si triste et si ingénu, sesregards chargés de désespoir, tout dans la jeune fille avaitprovoqué chez l’Arétin un commencement de pitié sincère. Et puis,Pierre Arétin, artiste à sa manière s’était dit que c’étaitvraiment un crime que de jeter une beauté aussi accomplie dans lesbras d’un homme aussi laid que Bembo.
Là s’arrête l’énumération des motifs honorables que nous avonsdû présenter aux lecteurs afin que la mémoire de l’Arétin, déjàchargée par l’histoire de malédictions fort exagérées et assezhypocrites, ne fût pas définitivement honnie grâce à nous.
Malheureusement, il y avait à ce refus étonnant d’empocher tantd’argent des motifs d’un autre ordre.
L’Arétin était encore sous le coup de la terreur que luiinspirait Imperia. Il avait la conviction que la courtisanechercherait à le faire tuer. Que serait-ce donc lorsque Imperiasaurait que sa fille était détenue chez l’Arétin !… À cetteseule idée, il blêmissait. Car, si fort qu’il tînt à l’argent, il yavait une chose à laquelle il tenait plus encore : c’était lavie.
Ce fut donc moitié en frémissant de terreur, moitié frémissantde pitié, un peu en soupirant de regret, et un peu en s’admirantsoi-même qu’il reprit :
« Tu ne rêves pas, Bembo. C’est bien moi, Arétin, quirefuse le bon de cinq mille livres que tu viens designer. »
En effet, le cardinal venait de prendre lui-même les objetsqu’il avait demandés, encrier, plume et papier, avait signé le bonet le poussait devant l’Arétin.
« Prends donc, compère, dit-il.
– Non ! » dit l’Arétin en jetant un flamboyantregard sur le bon.
Bembo se leva, s’approcha de Pierre Arétin etgrommela :
« Tu veux donc m’obliger à approfondir le mystère de tonvoyage auprès de Jean de Médicis et du meurtre de cesoldat ? »
Il disait cela au hasard, ayant simplement de vagues soupçonssur l’attitude de l’Arétin dans cette affaire. Mais l’Arétin futconvaincu que le cardinal en savait assez long pour l’envoyerpourrir dans quelque puits. Il fut frappé d’épouvante.
Et comme Bembo lui tendait à nouveau le précieux papier,l’Arétin, cette fois, le prit en faisant un grand geste quisignifiait :
« Après tout, de quoi vais-je me mêler là !
– Ainsi, dit alors le cardinal, tout demeure enl’état ?
– Eh ! oui, compère. J’ai eu, je l’avoue, une minutede pitié pour cette petite…
– De la pitié ! grinça Bembo. De la pitié, parce quec’est moi qui l’aime, n’est-ce pas ? Et que moi je suiscondamné à ne jamais aimer et à ne jamais l’être ! De lapitié, vraiment ! Parce que je veux élever jusqu’à moi cettefille de courtisane, parce que je veux faire sa fortune !Ah ! si le dernier des bavards à cheveux blonds bouclés et àfine moustache l’entraînait dans la misère avec accompagnement deguitare, tu n’aurais pas pitié d’elle ! Mais moi ! moi,il m’est défendu d’être un homme !… Et puis, que m’importe aufond ! Si je veux être ainsi, je le serai, le reste ne comptepas. »
Bembo s’apaisa soudain.
« Adieu, dit-il ; songe que je compte sur l’Arétin… etles Arétines. »
Pierre l’accompagna, le vit disparaître, et revint retomberméditatif, sur un fauteuil.
Mais bientôt, il murmura entre ses dents :
« Ah ! ça, mais je vais avoir la fièvre si jem’intéresse à ce point à une aussi vulgaire aventure d’amour. Partous les diables, j’en ai vu bien d’autres avec ce Jean de Médicis.Que Bianca devienne ce qu’elle peut. Que Bembo fasse ce qu’il veut.Or çà, l’heure de dormir est venue, il me semble. Voilà le jour quipoint… »
Et arrivé dans sa chambre à coucher, on entendit sesvociférations :
« Paolina ! Chiara ! Perina, Margherita !Chiennes d’enfer ! Mon lit n’est pas bassiné ! Mon feuest éteint ! Vous dormez, carognes, pendant que je travaille.Attendez ! Je vais vous réveiller à coups dematraque… »
