Les Amants de Venise

Chapitre 9BIANCA

Nous réservant de revenir à la courtisane au moment qui seraimposé par le développement logique d’événements dont il nous estimpossible de modifier la marche, nous nous voyons obligé deramener le lecteur à Venise, ou plutôt dans les environs de Venise,dans cette forêt qui s’élevait alors entre le rivage de la laguneet la petite ville de Mestre.

Au moment où Bembo atteignit Bianca, celle-ci se trouvait enproie à une terreur superstitieuse provoquée par la nuit noire, parles sifflements du vent, les craquements des branches mortes, lescris aigres des chouettes, les bramements des cerfs. Elle croyaitfermement que ce qui la poursuivait, c’était le fantastiquepersonnage de la légende qu’on lui avait maintes fois racontée.

Cependant, Bembo, haletant, la contemplait en silence. Ilsongeait :

« Maintenant, elle est à moi, et rien au monde ne peut mel’arracher. »

Et il éprouvait comme un étonnement de cette victoire.

Bianca, tout à coup, releva la tête, peut-être sous le coup decette terreur extrême qui fait enfin qu’on préfère envisager ledanger face à face. À l’instant même, elle reconnut Bembo.

D’un bond, elle se releva.

Une minute, l’Homme Brun et Bembo se confondirent dans sonimagination, et elle crut que depuis longtemps le personnage de lalégende avait pris les traits de l’évêque pour la guetter. Cetteimpression dura peu en présence de l’homme qu’elle haïssait, sesterreurs superstitieuses s’évanouirent pour faire place à uneterreur plus positive, mais qui lui laissait au moins la volonté dese défendre.

En se relevant, elle s’était acculée au tronc d’un cyprès.

Bembo déposa sur une saillie de roc sa lanterne sourde quiéclaira cette scène d’une pâle lueur presque fantastique, et il serapprocha de Bianca. Il ne se hâtait pas, certain qu’elle nepouvait lui échapper et que sans doute elle ne l’essaierait mêmepas.

« Qui êtes-vous ? » demanda Bianca.

Bembo, d’une voix basse, suppliante :

« Ne le savez-vous pas ?

– Oui, je vous ai déjà vu, je connais ce sourire affreux,ce visage bouleversé, ces yeux qui distillent je ne sais quelleépouvante ; mais qui êtes-vous ? »

Il soupira, respira profondément.

« Est-ce mon nom que vous voulez savoir ? Vous l’avezsûrement entendu prononcer avec respect. Car je suisquelqu’un ! ajouta-t-il en se redressant avec une sorte derage. Mon nom ? Je m’appelle Bembo. Qui je suis ? Un desgrands dignitaires d’État. Je suis le cardinal-évêque de Venise. Ungrand seigneur, comme vous voyez. Je suis riche. J’ai amassé desrichesses en or, en pierres précieuses, en œuvres d’art, entableaux. J’ai un palais qui se dresse presque en face du palaisducal, et lorsqu’on passe sur la place Saint-Marc, le peupleregarde du côté du doge avec effroi et du côté de l’évêque avecangoisse. Car chacun sait que le cardinal-évêque tient le doge danssa main, et que s’il veut les têtes tombent, et que s’il veut lesportes des prisons s’ouvrent. Bembo frappe qui il lui plaît defrapper, il pardonne, il distribue des grâces. Donc, richesse etpuissance, je possède ces deux choses enivrantes… »

Il s’arrêta, respira encore fortement.

« Que me voulez-vous ? demanda Bianca.

– Mettre puissance et richesse à vos pieds. Écoutez-moi,jeune fille. Je vous ai dit qui je suis. Je vais vous dire qui vousêtes. Vous vous nommez Bianca, et votre mère s’appelle Imperia.Vous êtes la fille de quelque caprice du hasard, de quelque amourde rencontre ; peu de chose en vérité, presque rien. Votremère, écoutez-moi sérieusement, votre mère s’appelle Imperia.Savez-vous ce que signifie ce nom ? Il signifie amour vénal,honteuses passions ; c’est le nom d’une femme qui est à toutle monde, à quiconque est assez riche pour la payer. Il n’y a pasde mépris que votre mère n’ait connu. Elle est la honte qui passe.La honte, vous entendez bien, toute la honte, la honte parfaite etdéfinitive, et vous, vous êtes la fille de toute cette honte, etquand on vous voit, nul ne songe à dire : « Voici unepauvre fille, une belle « fille » ; non, rien, quoique ce soit, on ne dit rien que ce mot : « Voici la filled’Imperia. » Et cela suffit pour dire que vous êtes la fillede la honte, et que vous êtes vous-même de la honte. Je crois quevous m’avez compris. Qu’en dites-vous ? »

Bianca ne répondit pas.

Mais son regard parla pour elle.

Sans doute, Bembo y lut plus que du mépris, plus que del’horreur, car il frémit.

« Quoi ! grinça-t-il, être insulté par la fille de lacourtisane, moi, Bembo, cardinal-évêque de Venise !…Heureusement, je la tiens ! »

Il continua :

« Maintenant, vous savez qui je suis, et vous qui vousêtes. Maintenant vous comprenez que ma richesse et ma puissance mefont maître des plus belles femmes si je les désire, et que vous,aucun homme ne vous regardera jamais avec des yeux d’amoursincère ; on n’aime pas les filles des courtisanes… on lesprend – comme leurs mères. Est-ce vrai ? Vous vous taisez,soit. Eh bien, je suis venu vous dire : Ma puissance et marichesse, c’est à vos pieds que je les mets.

– Comme il est laid ! » murmura Bianca.

Ce mot lui vint tout naturellement ; elle ne chercha mêmepas à le faire entendre de Bembo ; elle dit cela avec cefrisson involontaire qu’on a devant certaines hideuses bêtesrencontrées tout à coup.

Bembo comprit et grinça des dents.

Cependant il fit un effort encore pour se dompter, avec l’espoirqu’il arriverait à obtenir Bianca d’elle-même, et qu’elle sedonnerait à lui, lui à qui aucune femme ne s’était donnée devolonté.

« Je suis laid, c’est vrai, dit-il presque avec unsanglot ; mais qu’importe la laideur du visage si l’âme estbelle, si l’esprit est grand. Vous ne me connaissez pas toutentier ; vous ignorez que moi, le cardinal redouté, le granddignitaire de l’État vénitien, il y a quelques années j’étais moinsque le dernier des barcarols ; vous êtes intelligente,certes ; voyez ce qu’il m’a fallu de patience féconde,d’imagination violente, de volonté forcenée, de courage, descience, de tout ce qui ennoblit l’homme pour conquérir unepareille situation en si peu de temps ; voyez de quoi je suiscapable, et au chemin que j’ai fait, mesurez le chemin que je puisfaire. Je vous parle comme je n’ai jamais parlé à personne aumonde ; je vous parle comme j’ose à peine penser avecmoi-même.

« Écoutez-moi, enfant. Fille de courtisane, si vousdeveniez la compagne d’un pape ?… Quel rêve pour un êtred’intelligence !… Et pourquoi le cardinal Bembo, considérécomme une des lumières de l’Église, appelé depuis deux ans à Romepar les plus grands parmi les grands, ne mettrait-il pas la tiaresur sa tête alors que Bembo le rustre, Bembo le scribe, pis quetout cela Bembo le pauvre s’est coiffé du chapeau rouge !Soutenu dans mon ambition par la nécessité de plaire à une femmecomme vous, que ne puis-je entreprendre etréussir !… »

En parlant ainsi, Bembo cherchait à hausser sa taille. Ilessayait de mettre sur son visage un reflet d’ambition qui parvîntà l’embellir, et, en même temps, par une étrange contradiction avecle sens de son discours, sa voix était humble, suppliante, d’uneardente supplication.

Telle fut la déclaration d’amour du cardinal Bembo. Ayantachevé, il se taisait.

Il attendit un mot, un geste, un signe qui lui prouvât qu’ilavait touché une fibre, une seule, sinon dans le cœur, du moinsdans l’esprit de Bianca.

Rien ne vint éveiller en lui cette aube d’espoir.

« M’avez-vous entendu ? gronda-t-il sourdement.

– Non », dit Bianca.

Bembo fit un pas. Il haleta :

« Sois à moi… »

Et comme elle ne disait rien, soudain, avec une sorte derugissement, l’œil en feu, l’esprit en délire, il se rua surelle.

Au même instant, il bondit en arrière avec un cri dedouleur.

« Ah ! gueuse ! fille degueuse !… »

Les insultes maintenant se déchaînaient sur sa bouche convulsée,tandis qu’il tournoyait autour de Bianca en agitant sa main d’oùs’échappaient de larges gouttes de sang.

Ce que tenait Bianca dans ses mains crispées, c’était une daguetoute petite, toute mignonne, mais acérée, pointue, lame d’uncélèbre armurier de Milan, chef-d’œuvre mortel et gracieux.

Une fois encore Bembo s’élança et recula, frappé au bras.

Bianca, immobile, attentive, sans un souffle, glacée d’horreur,épouvantée par sa propre audace, ne faisait pas un gesteinutile ; un étrange sang-froid la soutenait ; sapuissance de vision décuplée par le danger lui faisait voir ouprévoir l’attaque.

Cette lutte silencieuse dura quelques instants.

Bianca comprenait que si Bembo parvenait à mettre la main surelle, elle était perdue.

Il n’y parvint pas.

À la troisième blessure qu’il reçut, il recula de quelques pas,souffla furieusement, et essuya son visage couvert de sueur, puisil étancha le sang qui coulait des éraflures que lui avait faitesla pointe de la dague.

« C’est bien, grogna-t-il enfin, c’est bien… tenez-vous aurepos… je ne vous toucherai pas… »

Il grondait comme un de ces dogues qui, après quelque bataille,lèchent leurs plaies en surveillant l’adversaire. Il cherchait enlui-même un dernier moyen de réduire Bianca.

Tout à coup, il demanda :

« Qu’allez-vous devenir ? Seule dans cette forêt, oùallez-vous ? Consentez au moins à revenir avec moi àVenise ? »

Cette fois Bianca ne répondit plus et se contenta de faire unsigne de la tête.

« Vous ne voulez pas revenir avec moi ? » repritBembo avec une tranquillité qui causa à la jeune fille une sorted’angoisse.

Elle fit le même signe.

« Eh bien, écoutez-moi une dernière fois. Après cela, jevous délivrerai de ma présence. Je veux vous ramener à Venise. Jele veux. Et cela sera. Je vous jure que pendant le voyage je nevous dirai pas un mot. Je ne chercherai pas à vous approcher.Comprenez-moi. Vous ne voulez pas être à moi : soit. Mais jene veux pas non plus que vous soyez à un autre. Est-ce que celavous étonne ? »

Et comme il comprenait qu’elle l’écoutait attentivement, ilreprit :

« Dans un instant, vous serez libre de m’accompagner àVenise, ou de vous en aller où vous voudrez. Pour le premier cas,vous serez respectée, j’en fais serment. Dans le deuxième cas, jeme vengerai d’une manière terrible. Pour que vous puissiez déciderlibrement de ce que vous allez faire, il est juste que je vous disece que sera ma vengeance…

« Je vous ai parlé tout à l’heure de votre mère. Vouscroyez peut-être qu’elle est simplement une courtisane. Méprisée,soit, mais c’est tout. Vous croyez cela, n’est-ce pas ? Jevais vous détromper. Votre mère habite à Venise un superbe palaisqui vaut à lui seul cinq cent mille écus. Vous ignorez, et tout lemonde ignore comment elle a été mise en possession de ce palais.Oh ! d’une manière bien simple. Le maître de ce palaiss’appelait Jean Davila. Il était du Conseil des Dix. C’était unpatricien. Or, Jean Davila est mort assassiné deux jours aprèsavoir fait un testament où il léguait son palais à votre mère, lacourtisane Imperia… Vous ne comprenez pas encore ?… C’estvotre mère qui a assassiné Jean Davila…

– Horreur ! gémit la jeune fille défaillante.

– Ah ! ah ! il paraît que je commence à vousintéresser ?… Maintenant, sachez aussi que j’ai les preuves etles témoins du meurtre, témoins irrécusables par leur caractère etleur haute situation. Qu’en dites-vous ?… Vous voustaisez ?… »

Il garda un instant le silence avant de frapper le dernier coup,tandis que Bianca, pantelante, faisait d’incroyables efforts pourne pas s’évanouir.

« Écoutez, acheva Bembo. Si vous m’accompagnez à Venise, jene dis rien. Si je rentre seul, dès mon arrivée, je fais madénonciation : votre mère est saisie au point du jour, sonprocès est instruit, et dans une quinzaine au plus tard, sa têteroule sous la hache du bourreau. »

Ayant dit, il tourna le dos en s’en allant paisiblement, à paslents, s’enfonça dans la nuit.

L’instant fut terrible pour Bianca : elle eut à choisirentre sa propre mort à elle, et la mort de sa mère. L’horreur futla plus forte de songer à sa mère saisie, jetée dans un cachot,puis traînée au supplice. Elle eut un grand frisson, puis calme,rejoignit Bembo et marcha derrière la petite lumière falote qui sebalançait à la main du cardinal.

Elle marchait, très pâle, avec une singulière dignité qui latransformait.

Bembo la sentit sur ses pas et ne tourna pas la tête.

Une joie sourde et profonde montait à sa tête, en même tempsqu’un orgueil farouche d’avoir dompté la rebelle et de l’entraînerainsi dans le sillage de sa petite lumière, étoile sinistre enmarche vers des crimes.

Il se remit en route.

Bientôt il atteignit les rivages de la lagune et retrouva sagondole.

Il la désigna du doigt à Bianca.

La jeune fille eut un suprême mouvement de recul, puis lasoudaine vision de sa mère traînée à l’échafaud la fitfrissonner : elle prit place dans la gondole.

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