Je dis non

Chapitre 7SUR LA ROUTE DE LONDRES

Les derniers adieux avaient été échangés.Émily et mistress Ellmother étaient en route pour revenir àLondres.

Pendant la première heure, quoique seules dansleur compartiment, elles observèrent un absolu silence.

Après avoir enduré aussi longtemps que celalui fut possible ce rigoureux interdit mis sur sa langue, mistressEllmother éclata subitement.

« Croyez-vous, miss, que M. Mirabelse remettra sur pied ?

– À quoi bon me demander cela ?répondit Émily. Le grand médecin d’Édimbourg lui-même s’est déclaréincapable de prédire un rétablissement certain. »

Mistress Ellmother, puisque ce sujet étaittombé, en aborda un autre.

« Selon votre promesse, miss Émily, vousm’avez fait vos confidences. Il s’ensuit que j’ai quelque chose surle cœur. Puis-je parler sans crainte de vous froisser ?

– Qu’est-ce donc ?

– Je voudrais que vous ne vous fussiezjamais occupée de ce M. Mirabel. »

Émily ne releva pas par un seul mot ce souhaitinexpliqué.

Mistress Ellmother, qui avait son but,poursuivit :

« Je pense bien souvent à M. Morris.Je l’ai toujours aimé et je l’aimerai toujours. C’est un homme,lui ! un vrai homme ! »

D’un geste rapide Émily tira son voile sur sonvisage.

« Ne me parlez pas de lui, dit-elledouloureusement.

– Excusez-moi, miss. Je ne voulais pasvous offenser.

– Non, vous ne m’offensez pas, mais vousme faites de la peine. Oh ! combien j’auraisdésiré… »

Elle se renfonça dans le coin du wagon etn’ajouta plus un mot.

Sans être douée d’une remarquable finesse detact, mistress Ellmother comprit que le plus sage en ce momentétait de se taire.

Émily se sentait le cœur plein de tristesse etde regret. Même dans le temps où elle accordait sa confiance àMirabel, l’idée qu’elle avait pu être dure et injuste envers AlbanMorris revenait parfois tourmenter son esprit. Or, l’impressionproduite par les derniers incidents n’avait pas seulement ajouté àce trouble secret ; elle lui avait fait voir sous un jour toutnouveau la conduite de l’ami dévoué qu’elle avait méconnu.

Si, comme l’eût souhaité Alban, Émily étaitrestée ignorante de la tragique fin de son père, aucune penséeobsédante ne viendrait aujourd’hui la torturer, elle jouiraitpleinement de sa liberté. Elle aurait pris congé de Mirabel commed’une amusante connaissance, rien de plus. Elle se serait épargné,à lui aussi bien qu’à elle, un choc qui le laissait écrasé, presquesans vie.

Qu’avait-elle gagné à l’abominable confessionde mistress Rook ? Si Mirabel était innocent, qui donc étaitcoupable ? Était-ce la femme sans pitié et sans honneur,agissant dans l’inconscience de la cupidité et de l’ivresse ?Était-ce le mari à la physionomie brutale ? Était-ce quelqueautre ?…

Quel serait son avenir ? Son âme allaitêtre à jamais livrée au doute et à l’angoisse. Elle agiterait, elleretournerait sans cesse cet odieux problème sans solutionpossible.

Toutes ces impossibilités, Alban les avaitprévues dans l’intuition de son zèle fraternel ; tous cestourments, sa tendre sollicitude aurait voulu les lui épargner. Etcomment avait-elle reconnu et récompensé les inquiétudes et lessoins de sa prévoyante amitié ? Ah ! elle s’était aliéné,peut-être à jamais, par son ingratitude, ce cœur fidèle où elleétait adorée !

Sous son voile, elle sentait les larmes luimonter aux yeux.

C’était fini ! Comment pourrait-ellerevenir sur ce qui s’était fait ? Elle n’avait plus qu’àensevelir au plus profond de son âme son repentir, son remords.

Dans cet instant d’amertume et de désespoir,elle rencontra les yeux de la brave servante attachés sur elle avecune expression de compassion et de tendresse.

Émily eut une de ces explosions irrésistiblesde sensibilité qui étaient un des charmes de sa nature expansive etsincère. La pensée qui lui gonflait la poitrine échappa de seslèvres.

« Mistress Ellmother ?…

– Qu’y a-t-il, miss ?

– Ma bonne mistress Ellmother, est-ce quevous comptez voir M. Alban Morris à notre arrivée aucottage ?

– Si vous n’y avez pas d’objection,miss…

– Mais non, assurément, je n’y ai pasd’objection.

– Eh bien, sûrement, ça me ferait, à moi,grand plaisir de le voir.

– Alors, si vous le voyez, mistressEllmother, dites-lui… »

Elle s’interrompit, mais ce fut pour reprendreavec élan :

« Dites-lui, mistress Ellmother, qu’ilavait raison et que j’avais tort. Dites-lui que je rougis demoi-même. Dites-lui que je lui demande pardon de tout mon cœur.

– Ah ! le Seigneur soitloué !… » s’écria mistress Ellmother.

Mais elle revint aussitôt au sentiment de lasituation, qui exigeait peut-être une habile diplomatie.

« Je ne suis qu’une bête ! »marmotta-t-elle.

Et précipitamment elle reprit, avec une sortede désespoir :

« Un bien beau temps, n’est-ce pas, missÉmily ? Oh ! quel beau temps ! »

C’est tout ce que son imagination put luifournir pour changer de conversation.

Émily lui sourit doucement et se réinstallasilencieuse dans son coin.

Elle songeait qu’Alban Morris l’avait bienaimée, qu’il l’aimait peut-être un peu encore, et que tant quel’amour subsiste, il reste la plus sûre des barrières contre ledésespoir.

Et, tandis qu’elle songeait ainsi, ce mêmedoux sourire errait sur ses lèvres, le premier qu’on eût pu y voirdepuis qu’elle avait été, à la vieille tour, l’hôtesse de mistressDelvin.

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