Chapitre 5L’ABSENCE ET LE RETOUR DE M. CHATTERIS
1.
Ces digressions à propos des journalistes et de la garde-maladem’ont certainement éloigné du sujet principal de mon histoire.Cependant, tandis que le jeune journaliste d’avenir espérait toutsavoir et convaincre Banghurst, que Parker entr’ouvrait à peine lafleur de sa perfection, et qu’il n’avait pas encore été question dulandau, la situation commençait déjà à se compliquer pour lajoyeuse société qu’abritaient les chênes de la plage. Dès quel’attention des Bunting ne fut plus entièrement accaparée par leurcommensale inattendue, ils constatèrent un changement dansl’atmosphère générale de la maisonnée. Il devint, d’abordvaguement, ensuite plus clairement évident que le simple et sincèreplaisir qu’ils éprouvaient à posséder une pensionnaire aussi belle,aussi puissamment riche et, en un certain sens, aussi distinguéeque miss Waters, n’était pas partagé par les deux jeunes personnesqui devaient passer avec eux la belle saison.
Cette fêlure, pour ainsi dire, fut perceptible la première foisque Mme Bunting eut l’occasion de s’entretenir de ses nouveauxarrangements avec miss Glendower.
– Vous avez réellement l’intention de la garder toutl’été ? – demanda Adeline.
– J’espère, ma chère, que vous n’y voyez aucuninconvénient ?
– Non, mais vous me prenez au dépourvu.
– Vous savez, ma chère, qu’elle m’a priée de…
– Je songe uniquement à Harry. Si les élections générales ontlieu en septembre, comme on le prédit… vous m’avez promis que nousferions tous la campagne.
– Croyez-vous donc qu’elle… ?
– Elle nous gênera terriblement !
Et Adeline ajouta, après un instant de réflexion :
– Elle est un obstacle à mes travaux.
– Mais, ma chère…
– Elle n’est pas en harmonie, – déclara obscurément Adeline.
Mme Bunting, tournée vers la fenêtre, promena ses regards surles tamaris et sur la mer.
– Je ne voudrais, certes, compromettre en rien le succèsd’Harry. Vous savez combien enthousiastes nous sommes tous, ici.Randolph fera n’importe quoi. Mais pourquoi pensez-vousqu’elle sera une gêne ?
– Que peut-elle être, sinon une gêne ?
– Elle pourrait aider, au contraire.
– Oh ! aider !
– Elle peut nous accompagner dans les visites aux électeurs.Elle est extrêmement séduisante, n’est-ce pas, ma chère ?
– Pas pour moi, – dit miss Glendower. – Je n’ai aucune confianceen elle.
– Mais elle séduit beaucoup de gens. De plus, comme Harry ledit, on doit, en temps d’élections, laisser travailler tous ceuxqui peuvent faire quelque chose. Après, on ne les connaît plus, onles ignore ; mais au moment critique… Vous vous rappelez qu’ilen a parlé avec M. Fison, la dernière fois qu’ils étaient ici tousles deux. Si on ne permettait qu’aux gens absolument irréprochablesde mener la campagne…
– C’est M. Fison qui a dit cela, et non pas Harry. D’ailleurselle ne voudrait pas nous aider.
– Je crois, ma chère, que vous vous trompez sur son compte. Ellem’a demandé…
– À nous aider ?
– Oui, et toute sorte d’explications, – répliqua Mme Buntingdont le teint s’anima. – Elle ne cesse de me poser des questions àce sujet : comment et pourquoi nous avons des élections, pourquelle raison Harry est candidat, que sais-je ?… Elle veut s’yintéresser tout à fait. Je ne puis répondre à la moitié de sesquestions.
– C’est pour cela, je suppose, qu’elle a ces longuesconversations avec M. Melville et que Fred en arrive à négligerMabel.
– Oh ! ma chère ! – se récria Mme Bunting.
– Je ne voudrais pour rien au monde qu’elle nous accompagne chezles électeurs, – déclara miss Glendower. – Elle gâterait tout. Elleest frivole et satirique. Elle vous regarde avec des yeuxincrédules et paralyse tout zèle, toute ardeur. Je crains que vousne compreniez pas très bien, chère madame Bunting, toutel’importance qu’ont pour moi et pour Harry mes études et cetteélection. Elle s’interpose dans tout cela… comme une entrave, commeune contradiction.
– Je vous assure, ma chère, que je ne l’ai jamais entenduecontredire…
– Oh ! elle ne contredit pas. Mais elle… Il y a quelquechose en elle… On a le sentiment que tout ce qui est sérieux etcapital pour nous n’est rien pour elle. Ne le sentez-vouspas ? Elle nous arrive d’un autre monde.
Mme Bunting restait sur la défensive. Adeline redescendit à unton moins altier.
– Quoi qu’il en soit, je suis d’avis que nous l’acceptons bienaisément. Savons-nous qui elle est et ce qu’elleest ? Là-bas, en bas, elle peut être on ne sait quoi. Il estpossible qu’elle ait eu d’excellentes raisons pour se réfugier surla terre ferme.
– Voyons ! ma chère, est-ce là de la charité ?
– Quel genre de vie mènent ses pareilles ?
– Si elle n’était pas habituée à un genre de vie convenable, jesuis sûre qu’elle ne pourrait se conduire aussi bien qu’elle lefait.
– D’ailleurs, elle débarque ici… sans aucune invitation.
– Mais je l’ai invitée, à présent, – rétorqua placidement MmeBunting.
– Vous ne pouviez guère faire autrement. Je souhaite seulementque votre bonté…
– Ce n’est pas de la bonté, – interrompit Mme Bunting, – c’estun devoir. Même si elle était moins gracieuse… Voussemblez oublier (et la voix de l’excellente dame se fit plus grave)pour quelle raison elle est venue.
– C’est ce que je voudrais bien savoir.
– Ma chère, – répartit Mme Bunting, – à notre époque où lematérialisme se rencontre à chaque pas et où la méchanceté courtles rues, quand ceux qui ont une âme font tout pour la perdre, onest heureux de trouver quelqu’un qui s’efforce d’en acquérirune…
– Mais s’efforce-t-elle d’en acquérir une ?
– M. Flange, le vicaire, vient ici deux fois par semaine. Et ilviendrait plus souvent, comme vous le savez, s’il n’y avait pasautant de premières communions en ce moment.
– Oui, quand il vient il s’assoit près d’elle, lui prend la mainet lui parle de sa voix la plus basse… et elle l’écoute et sourit…parfois éclate de rire à ce qu’il lui raconte.
– Il faut bien qu’il gagne sa confiance. Assurément M. Flange araison de faire tout son possible pour rendre la religionattrayante.
– Je ne puis croire qu’elle soit sincère en cherchant une âme.Je ne puis croire qu’elle tienne particulièrement à en avoirune.
Miss Glendower se dirigea vers la porte, comme si l’entretienavait pris fin.
L’animation de Mme Bunting s’accentuait. Elle avait élevé unfils et deux filles, et dirigé un mari ; quand il étaitnécessaire d’être ferme, même avec Adeline Glendower, elle savait,tout comme une autre, faire preuve de fermeté.
– Ma chère, – commença-t-elle de son ton le plus péremptoire etle plus tranquille, – je suis convaincue que vous vous trompez ausujet de miss Waters. Il se peut qu’elle soit frivole, en apparenceau moins, qu’elle rie et plaisante un peu. Il y a des façonsdifférentes de voir les choses. Mais je suis sûre qu’au fond elleest tout aussi sérieuse, tout aussi grave que… que n’importe qui.Vous la jugez trop hâtivement, trop superficiellement. Je suispersuadée que si vous la connaissiez mieux… autant que moi…
Mme Bunting intercala ici un silence éloquent.
Miss Glendower avait sur les joues deux petites tachesroses.
– En tout cas, – dit-elle, – je suis certaine qu’elle ne peutêtre d’aucun secours pour notre cause. Nous avons à faire notreœuvre, qui ne consiste pas seulement en une simple campagneélectorale. Nous avons des idées à exposer et à répandre. Harry ades vues, des vues nouvelles et d’une vaste portée. Nous voulonsnous atteler à cette œuvre de toutes nos forces… dès maintenantsurtout, et la présence de cette… (elle n’acheva pas)… c’est unedigression. Elle a une façon de concentrer toute l’attention surelle-même. Elle dérange tout. Elle détourne le cours des choses.Elle modifie leur valeur. Elle m’empêche d’être tout entière à monœuvre ; elle empêchera Harry de s’y consacrer tout entier…
– Je pense, ma chère, que vous pourriez avoir un peuconfiance en mon jugement, – prononça Mme Bunting.
Miss Glendower fut sur le point de répliquer encore, mais ellejugea plus simple de se taire. De toute évidence, l’épilogue étaitformulé ; il ne restait plus qu’à s’obstiner jusqu’aux parolesregrettables…
La porte s’ouvrit et se referma d’un coup sec. Mme Bunting étaitseule.
Une heure après, tout le monde se retrouvait à la table dudéjeuner. L’attitude d’Adeline vis-à-vis de miss Waters et de MmeBunting fut aussi aimable et empressée qu’il était juste de s’yattendre de la part d’une personne aussi hautement intelligente etaffable. Au cours du repas, tout ce que fit et dit Mme Buntingtendit à révéler et à faire ressortir les côtés sérieux ducaractère de sa protégée. Elle déploya dans cette tâche ce qu’onappelle communément un tact infini, ce qui, en réalité, signifiebeaucoup plus de tact qu’il n’est facile et agréable d’enmontrer.
M. Bunting fut particulièrement expansif et exposa tout unsuperbe projet dont il venait d’entendre parler : on proposait detailler dans le front de la falaise, qu’on débarrasserait de sesarbustes et de sa végétation, une sorte de jardin d’hiver, quelquechose tenant à la fois de la grotte et du « palais de cristal ». EtM. Bunting trouvait que l’idée était vraiment excellente !
