La Double vie de Théophraste Longuet

XXVI – ÉTRANGE ATTITUDE D’UN TRAIN QUIFAIT DU CENT DIX À L’HEURE.

 

Cette dernière promenade sur les toits de larue Gérando, par un temps froid et pluvieux, devait avoir surThéophraste une influence physique et morale que nous essaieronsd’analyser en quelques lignes. D’abord, je parlerai de l’influencephysique qui est, comme on le verra par la suite, de la plus grandeimportance. Théophraste, mélancolique, s’étant assis, les jambespendantes, au rebord d’une gouttière, et s’étant attardé à quelquerêverie, S’ENRHUMA. Au point de vue moral, je ne saurais tropinsister sur cette considération que Théophraste qui, pendant toutela lecture de l’article du journal relatant les crimes dont lenouveau Cartouche épouvantait Paris, avait montré une largedésinvolture inconsciente, Théophraste, dis-je, qui semblait n’êtresorti par la cheminée que « pour rentrer en lui-même »,commença enfin à se rendre compte de sa terrible responsabilité,et, en ce qui concerne spécialement le découpage du boucher Houdry,cessa d’accuser le veau. Il se rappela maintes sorties nocturnes,par la route qu’il venait de suivre ; et quelques crimessanglants, apparus à sa mémoire enfin dégourdie, lui firent monteraux yeux les larmes trop tardives d’un inutile remords. Ainsi,malgré toutes les souffrances passées, en dépit des invocations deM. de la Nox et de la torture qu’on lui avait imposée,Cartouche n’était pas mort ! Et ce soir-là, commetant d’autres criminels soirs, il promenait son âme damnée sur lestoits de Paris. Il pleura. Il maudit cette force mystérieuse etirrésistible qui, du fond des siècles, lui ordonnait de tuer. Ilmaudit le geste qui tue. Il songea à sa femme, à Adolphe. Ilregretta amèrement les heures de bonheur passées entre ces deuxêtres si chers. Il les excusa de s’être enfuis, il leur pardonnaleur terreur. Il résolut de ne plus, désormais, troubler de sesrouges divagations la paix de leurs jours.« Disparaissons ! se dit-il ; cachons notre honte etnotre tare originelle au fond des déserts ! Ilsm’oublieront !… Je m’oublierai moi-même. Profitons de cesminutes logiques où mon cerveau, dégagé momentanément del’Autrefois,discute, pèse, déduit, conclut et vit dans leMAINTENANT. Ce n’est plus Cartouche qui parle ! C’estaujourd’hui Théophraste qui veut ! Théophraste qui crie àCartouche : Fuyons ! fuyons ! puisque j’aimeMarceline ! Fuyons ! puisque j’aime Adolphe ! Unjour, ils seront heureux sans toi ; il n’y a plus de bonheuravec toi !… Adieu ! adieu ! Marceline, femme adorée,épouse fidèle ! Adieu ! Adolphe, ami précieux etconsolateur !… Adieu ! Théophraste vous dit :Adieu !… »

Il pleura ! Il pleura !… Puis touthaut il dit…

– Viens, Cartouche !…

Et il s’enfonça dans la nuit, allant degouttière en gouttière, grimpant de toit en toit, glissant le longdes murs avec une sûreté, une aisance, un équilibre desomnambule.

………………………

Et maintenant, quel est cet homme qui, lefront bas et le dos courbé, les mains dans les poches, erre commeun malheureux dans le vent qui passe, sous la pluie qui tombe,le long, tout le long de la voie ? Il suit la routequi longe la voie du chemin de fer ; c’est une route droite,bordée de petits arbres malingres, plumeaux naturels et chétifs,tristes ornements de la route départementale, le long de lavoie du chemin de fer. D’où vient cet homme qui a les mainsdans les poches, ou plutôt cette ombre d’homme, cette triste ombred’homme ? La plaine s’étend à droite et à gauche, sans uneondulation, sans le renflement d’une colline, sans le creux d’unerivière. Il est de toute utilité, pour ce qui va suivre, de serappeler les détails du paysage. Ces détails, du reste, sontvisibles, car ceci n’est point une scène de nuit, maisbien une scène de plein jour. Sur la voie, toute droite,àcôté de la route, passent de temps à autre des trains omnibus, destrains rapides, des trains de marchandises. Pendant qu’ils passentla voie ronfle, puis elle se tait et l’on entend alors, dans levent, le ting-ting-ting-ting de la sonnette des disques de lapetite gare prochaine. Mais quelle petite gare ? Il y en a uneen avant ; il y en a une en arrière. Les deux petites garessont espacées de cinq kilomètres – et encore, il faudrait mesurer.Entre les deux petites gares, il y a la voie droite, la doublevoie, bien entendu, pour les trains qui montent et pour les trainsqui descendent. Ces deux gares sont rejointes donc par un quadrupletrait de rails posés sur la plaine. Entre les deux gares,il n’y a aucun travail d’art, aucun viaduc, aucun tunnel, aucunpont, pas même un passage à niveau. Mon Dieu ! j’insiste. Oui,c’est à cause de l’étrange attitude d’un train qui fait du cent dixà l’heure. Si je n’avais pas insisté sur tous les détails del’étrange attitude d’un petit chat violet, on eût pu me dire que jeme plaisais à créer du fantastique. Or, je hais le fantastique, etsi je me suis résolu à publier les papiers, mémoires et documentsqui se trouvaient dans le coffret en bois des îles, c’est bienaprès avoir acquis cette certitude que tout le fantastique apparentde l’aventure de Théophraste s’expliquait naturellement avec un peud’intelligence et de flair.

J’ai dit : « D’où venait la tristeombre d’homme ? » Je ne m’appesantirai point sur deseffets littéraires,surtout maintenant que nous connaissonsla route et la voie toute droite, posée sur la plaine, du chemin defer… Un ballast d’une régularité incomparable…

La triste ombre d’homme, c’est Théophraste. Ila résolu de fuir, de fuir n’importe où – loin de sa femme – lepauvre cher malheureux héroïque homme ! Après une nuit passéede gouttière en gouttière, ne sachant où diriger sa course, nele voulant du reste pas, il est entré dans une gare – quellegare ? le saura-t-on jamais ? – et, sans billet, estmonté dans un train et, sans billet, quelque part, est descendu dutrain et est sorti d’une autre gare. Il arrive, certes !combien de fois que le contrôle des gares est mal fait, à cause dugrand nombre des voyageurs ou pour toute autre cause…

Le voilà donc sur la route… à l’entrée d’unvillage, sur la route qui suit la voie du chemin de fer…

Qui aperçoit-il sur le seuil d’une petitemaison à l’entrée du village ? Mme Petitoelle-même ! C’était la première fois que Mme Petitorevoyait M. Longuet depuis que celui-ci avait dû couper lesoreilles de M. Petito. Mme Petito fut prise d’une grandecolère. Elle fit un grand discours. On ne saurait arrêter une femmeen colère. Si M. Petito avait entendu Régina, il l’aurait giflée àcause de son imprudence ridicule. Après toutes sortesd’imprécations, résultat de la barbarie de Théophraste,Mme Petito apprit à Théophraste que M. Petito avaittrouvé les trésors des Chopinettes, qu’il les avait mis en lieu sûret que ces trésors étaient les plus riches trésors de la terre, destrésors qui valaient plus que deux oreilles, fussent-elles aussivastes que les oreilles de M. Petito. « Ils étaientquittes ! »

Théophraste, au cours de ce discours, trouvadifficilement le moyen de placer quelques paroles, mais il n’en futpas autrement marri ; il remercia même la colère deMme Petito de lui avoir fourni des renseignements aussiprécieux et il laissa tomber ces mots : « Jeretrouverai mes trésors, car je retrouverai M.Petito ! »

Mme Petito éclata d’un riresatanique.

– M. Petito ! s’écria-t-elle. Il est dansle train !

– Dans quel train ?

– Dans le train qui va vous passer sous lenez.

– Quel est le train qui va me passer sous lenez ?

– Celui qui emporte mon mari par-delà lafrontière ! Montez dedans ! cher monsieur ! Montezdedans si vous voulez parler à M. Petito. Mais dépêchez-vous, caril va passer dans une heure et ce n’est pas à la stationprochaine que l’on distribue les billets !…

Et elle eut un rire plus satanique encore, sisatanique que Théophraste regretta les moments où il étaitsourd. Il la salua et s’éloigna rapidement sur la route, aubas de la voie du chemin de fer. Quand il fut seul, entre lespetits arbres et les poteaux du télégraphe, il dit :

– Allons ! allons ! Il faut quej’aille demander des nouvelles de mes trésors à M. Petito lui-même…Mais comment ? Il est dans le train qui va mepasser sous le nez !…

Ici, il est nécessaire de publier un plan.

Mais vraiment, je crois absolument inutile depublier les noms des stations A et B. Ce qui va arriver estmathématique, si j’ose dire, et les noms de ces stations nesauraient rien empêcher. Du reste, il vaut mieux réduire lesdonnées du problème de cette épouvantable catastrophe à deux pointsA et B et à une ligne AB. Ce sera plus clair.

Allons à la station A. Le sémaphoriste de lastation A entend le ting ! qui annonce que le rapideattendu vient de passer la station B et de s’engager dans lasection du bloc-système qui commence à la station A et finit à lastation B. Mais le train va de B à A. Il est sur la ligne BA, c’estclair. Le sémaphore, en A, annonce le train avecson petit bras jaune, avec son ting ! Et lesémaphoriste trompe pour avertir le chef de service.

Le sémaphoriste de la station A attend letrain, attend le train, attend le train ! Il devrait être là,le train. C’est un train qui fait du « 90 » à l’heure,et, comme il est en retard, il fait même « du 110 » et« du 115 et du 120 ! » Il y a peut-être 4 ou 5kilomètres au maximum entre la station A et la station B. Lesémaphoriste, mort d’effroi de ne pas voir apparaître le train,crie au chef de service qui vient vers lui que le train devraitêtre passé ! Le chef de service, qui est le chef de gare, seprécipite à son télégraphe et télégraphie à la station B :« Train signalé pas arrivé ! » La station Brépond : « Farceur ! » La station A :« C’est sérieux. Que faire ? Horrible anxiété. » Lastation B : « Va raconter ça à Dache. » La stationA : « Devons redouter catastrophe ; courons sur leslieux, venez au-devant de nous. » La station B :« Que peut-il être arrivé ? Courons aussi. »

Alors les chefs de gare, les facteursenregistrants, et hommes d’équipe des stations A et B courent,courent, les hommes de la station A allant sur la station B et ceuxde la station B allant sur la station A ; ils courent, enplein jour, au milieu de la plaine unie, de la plaine sans rivière,sans coteau, sans vallon (ce ne serait plus une plaine) ; ilscourent le long de la ligne du chemin de fer ET SE RENCONTRENTentre A et B… MAIS ILS NE RENCONTRENT PAS LE TRAIN !

Le chef de gare de la station A (je disbien de la station A), qui avait une maladie de cœur, en tomberaide mort.

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