Chapitre 6Maurin, prince des braconniers, duc des maires, empereur desgendarmes, Roi des Maures, fait la police de son royaume.
Les trois vagabonds auxquels le bienveillantMaurin avait offert du tabac se trouvaient être de très dangereuxmalfaiteurs, trois échappés de prison. Les ordres les plusrigoureux furent expédiés dans toutes les communes. Il fallaitcapturer les trois misérables, morts ou vifs. Gendarmes et mairesdressèrent l’oreille.
Le lendemain de son incartade, Maurin était àBormes, et le soir, il prenait son café chez l’hôtelier Halbran àqui, parfois, il vendait du gibier. Maître Halbran lui contait queles gens du pays avaient été prévenus par le maire, le matin même,d’avoir à veiller à leur sécurité dans les bois, lorsqu’un chasseurvint déclarer que les trois coquins dont on parlait dans la région,l’avaient arrêté sur la route, dans le Don, et lui avaient dérobéson dîner, son tabac, son argent, – non sans le menacer de morts’il refusait de se laisser voler. On lui avait pris également sesmunitions de chasse, de la poudre, et les quelques balles qu’ilavait toujours dans son carnier, en vue de la chasse au porcsauvage.
« Les trois coquins avaient desfusils ?
– Oui, ils ont à eux trois un fusildouble et une carabine.
– Eh bien, dit Maurin de son ton décidé,il faut organiser une battue, comme pour le sanglier. Je m’encharge. Prévenez le maire. »
Ce : « Prévenez le maire », oùn’entrait aucune jactance, donne l’idée de l’importance dupersonnage qui le prononça.
« Ils vont s’éloigner dans lanuit », dit maître Halbran.
Maurin haussa les épaules.
« Vous n’avez donc pas regardé leciel ? Avant un quart d’heure, il tombera « des pierresde moulin ! ». Si mes gaillards ne connaissent pas lamontagne, ils sont fichus de se noyer comme de jeunes perdreauxdans un trou de roche. S’ils s’abritent dans une cabane decharbonnier, alors, ils s’en tireront. Sinon, ils crèveront d’unefluxion de poitrine, « croyez-le-vous »… En attendant,prévenez M. le maire. Il me faut quinze ou vingthommes pour garder tous les « pas ». J’attraperai mestrois loups comme dans une souricière. »
Justement le maire entrait, en voisin.
C’était un homme de taille moyenne, à la barbeet aux cheveux gris, l’air énergique et bon, l’œil franc sous deslunettes étincelantes. Né dans ce pays qu’il aimait avec passion,M. Cigalous, pharmacien, était une figure vraiment digne detoutes les sympathies. Idéaliste inconscient et incorrigible, éprisde liberté, de justice et de bonté, M. Cigalous voyait en beaules hommes et les choses. Cela lui servait à faire des ingrats sanss’en apercevoir, mais aussi à transformer en un pays habitable sapetite ville isolée et perchée dans un creux de la montagne d’oùelle domine le Lavandou et la mer, avec les îles d’Hyères pourhorizon prochain et le grand large pour perspective.
M. Cigalous, figure d’un autre âge, cœurenthousiaste, optimiste incurable, bienveillant a priori,s’intéresse à la vie de chacun des hommes de son pays. De là, sansdoute, sa grande influence locale.
« Tiens ! c’est toi, Maurin !dit-il, que viens-tu faire dans notre ville ?
– Ce que je venais faire, monsieur leMaire, un autre jour je vous le dirai. J’étais venu pour vousdemander de parler de moi, avantageusement, à quelqu’un d’ici… àM. Rinal. Je veux faire donner à mon enfant « un peu deleçons ».
– Je suis à ton service.
– Mais laissons ça pour le quart d’heure,dit Maurin… Voici la chose dont il est pour aujourd’huiquestion. »
Et il expliqua son idée de battue.
Un quart d’heure après, les deux gardes deBormes prévenaient à son de trompe la petite ville que tous leshommes de bonne volonté, décidés à arrêter trois malfaiteursdangereux qui erraient dans les bois environnants, eussent à setrouver au café du Progrès, chez Alexandre.
Tout le monde vint. Dans cette communeextraordinaire, tout le monde vient quand le maire appelle.
Quand les principaux de la population furentréunis, au café, le maire donna la parole à Maurin qui expliqua sonprojet.
« Mais, dit quelqu’un, demain matin ilsseront loin, nos trois personnages ! »
Maurin haussa les épaules.
« Crouzillat ! » fit-il.
C’était le chasseur que les voleurs avaientdépouillé.
« Présent ! dit l’autre.
– À quelle heure as-tu étéarrêté ?
– Vers cinq heures.
– Où ?
– À la Fontaine de Louise, dansle Don. Je revenais des Barraous.
– Et tu étais ici à sixheures ! Comment es-tu venu si vite ?
– J’ai rencontré Giraudin qui m’a amenésur son char à bancs.
– Quand tu as quitté tes voleurs,qu’ont-ils fait, sur l’instant ?
– Ils se sont mis à manger comme des gensqui ont faim.
– Y avait-il beaucoup de vin dans labouteille qu’ils t’ont prise ?
– À peine un verre. »
Maurin regarda les assistants d’un air detriomphe :
« Comprenez-vous ? »interrogea-t-il.
L’assistance d’une seule voix répondit :non.
« C’est pourtant clair, dit le maire. Ilssont restés, pour dîner, près de la fontaine.
– Juste ! fit Maurin. Et comme lanuit était là et que la pluie a commencé avant qu’ils aient finileur repas près de la fontaine, ces gens, pour sûr, se serontcachés dedans. C’est comme un bénitier dans une niched’église ; ils auront eu juste la place.
– Avec les pieds dans l’eau », ditquelqu’un.
– Ça vaut mieux encore, dit Maurin, qued’y être tout entier, dans l’eau ; – ou plutôt sous une eauqui tombe et vous fouette avec le vent. Mais ils ont pu, s’ils nesont pas trop bêtes, se faire une étagère avec des barres de boisqui justement sont empilées près de là. Enfin, mes amis, comme noussommes assurés qu’il pleuvra jusqu’au jour, nous pouvons nous direque nos gaillards resteront dans ce trou, comme des lièvres augîte. Il faut partir demain avant le jour et garder tous lespassages, de ce côté-ci du versant, à Martegasse comme du côté dela route, comme au pas des « Cabanes de Jean de Trans »tout en bas, – et aussi sur le sommet. Les hommes, voyez-vous,ça fait comme les sangliers, ça passe par où il est possible, paspar ailleurs ; et partout où il y a passage, nous mettrons unchasseur « à l’espère ». C’est dit. À demainmatin. »
Un grand murmure succéda au profond silenceavec lequel on avait écouté Maurin. On entendait partout :« De ce Maurin, pas moins ! – Comme il vousraisonne ! Pas un gendarme « n’y viendrait ! »– Oh ! lui, rien ne l’embarrasse. – BraveMaurin ! » et mille autres menus éloges.
M. Cigalous choisit une vingtaine dechasseurs parmi lesquels il se compta et il fut convenu que lelendemain, à la pointe du jour, on partirait sous le commandementde Maurin.
« Avertissez les gendarmes, dit Maurinnarquois ; peut-être que ça leur fera plaisir d’enêtre ! »
Pastouré, dit Parlo-soulet, qui se trouvaitprésent sans qu’on sût par qui ou comment il avait été prévenu,entendit ce mot et hocha la tête.
Les gendarmes de Bormes avertirent partélégraphe la gendarmerie d’Hyères de ce qui se passait, et surl’ordre de son capitaine – Alessandri, époux présomptif d’AntoniaOrsini, soigna son cheval afin de partir deux heures avant le jour.Il oubliait les trois repris de justice pour songer à la manièredont il pourrait parvenir à exaspérer Maurin des Maures et luifaire perdre toute retenue ; il comptait bien l’arrêter enflagrant délit d’injure à la gendarmerie, et cela devant une belleet nombreuse compagnie où se trouverait un maire connu etestimé.
Ce qui le fâchait, le beau gendarme, c’estqu’à son furieux procès-verbal la préfecture n’avait fait encoreaucune réponse.
