Chapitre 5La Lampe bleue
Pendant de longues années, un soldat avaitservi le roi fidèlement. Mais lorsque la guerre vint à finir et quele soldat ne put plus servir à cause de ses nombreuses blessures,le Roi lui dit : « Tu peux t’en aller, je n’ai plusbesoin de toi. Tu ne recevras plus d’argent : seuls ceux quipeuvent accomplir un travail se méritent un salaire. »
Le soldat, ne sachant pas comment il gagneraitsa vie, s’en alla, inquiet. Il marcha toute la journée et, le soirvenu, il se retrouva dans une forêt. À la nuit tombante, il aperçutune lumière, s’en rapprocha, et arriva à une maison habitée par unesorcière. « Donne-moi un lit, de quoi manger et de quoiboire », lui dit le soldat, « je languis. »« Oh ! Oh ! », répondit la sorcière, « quioserait donner quelque chose à un soldat égaré ? Allons, jeserai miséricordieuse et je t’accueillerai, mais à condition que tufasses ce que je demande. » « Et queveux-tu ? », demanda le soldat. « Je veux que demaintu bêches mon jardin. »
Le soldat consentit et, le jour suivant, iltravailla avec la plus grande ardeur. Mais il ne put terminer letravail avant la nuit. « Je vois bien », dit la sorcière,« que tu n’en peux plus aujourd’hui ; je vais donc tegarder une autre nuit. Mais pour cela, demain tu devras me fendreune corde de bois et en faire du petit bois. » Cela lui prittoute la journée. Au soir, la sorcière lui offrit de rester encoreune nuit. « Demain, tu devras seulement accomplir un toutpetit travail pour moi. Derrière ma maison, il y a vieux puitsasséché, dans lequel est tombée ma lampe. Elle brille d’une lumièrebleue et ne s’éteint jamais. Tu devras me la rapporter. »
Le jour suivant, la vieille sorcière leconduisit au puits. Elle le fit s’asseoir dans un panier et ledescendit tout au fond. Il trouva la lampe, et fit un signe à lasorcière, lui signifiant qu’elle devait le remonter. Elle le tiravers là-haut, mais lorsque qu’il fut tout près du bord, elle tenditla main et tenta de lui prendre la lampe bleue. « Non »,dit le soldat en devinant les mauvaises intentions de la sorcière,« je ne te donnerai pas la lampe avant d’avoir remis les deuxpieds sur la terre ferme. » Cela mit la sorcière encolère ; elle le laissa retomber au fond du puits, et elles’éloigna.
Le pauvre soldat tomba sur le sol humide, sansse faire mal toutefois. La lampe bleue continuait à briller ;mais en quoi cela pourrait-il l’aider ? Il crut bien qu’iln’échapperait pas à la mort. Triste, il s’assied un moment, puis ilfouilla dans sa poche et y trouva sa pipe encore à moitié pleine.« Ce sera mon dernier plaisir », se dit-il. Il prit lapipe, l’alluma à la flamme de la lampe bleue, et commença à fumer.Alors que les volutes s’élevaient dans le puits, un génie apparutdevant le soldat et lui demanda : « Maître, qu’elles sonttes ordres ? ». « Que m’est-il possible det’ordonner ? », répliqua le soldat avec étonnement.« Je dois faire tout ce que m’ordonneras », répondit legénie. « Hé bien ! », dit le soldat, « aide-moid’abord à sortir de ce puits. »
Le génie le prit par la main et le conduisitau travers d’un passage secret. Il n’oublia pas d’emporter la lampebleue. Il lui montra en chemin les trésors que la sorcière avaitaccumulés et cachés là. Le soldat ramassa autant d’or qu’il pouvaiten emporter. Quand il arriva en haut, il dit au génie :« Maintenant va, capture la sorcière, et amène-la devant letribunal. » Peu après, elle passa rapide comme le vent, unchat sauvage en guise de monture, en poussant des cris effroyables.Le génie ne tarda pas à revenir, et dit : « La cause aété entendue, et la sorcière sera bientôt sur le bûcher. Maître,que désires-tu encore. » « Pour l’instant, rien »,répondit le soldat. « Tu peux retourner chez toi ; maistiens-toi prêt à venir si je t’appelle. » « Ce ne serapas nécessaire, dit le génie, puisque tu n’as qu’à allumer ta pipeavec la lampe bleue pour que j’apparaisse juste devant toi ».Là-dessus, il disparut.
Le soldat retourna dans la ville d’où ilvenait. Il descendit dans la meilleure auberge et se fit faire debeaux habits. Puis il demanda à l’aubergiste de lui aménager unechambre le plus magnifiquement possible. Lorsque cela fut fait, ilappela le génie et lui dit : « J’ai servi le roifidèlement, mais il m’a renvoyé et laissé affamé, sans gagne-pain.Pour cela, je me vengerai. » « Que puis-jefaire ? », demanda le génie. « Cette nuit, lorsquela princesse sera au lit, amène-là ici encore endormie ; elledevra être ma servante. » Le génie répondit : « Pourmoi c’est très facile, mais pour toi c’est plutôt dangereux. Si onvenait à l’apprendre, ça irait très mal pour toi. »
Lorsque minuit sonna, la porte s’ouvrit, et legénie amena la princesse à l’intérieur. « Ah ! ah !te voilà enfin ! », s’exclama le soldat. « Allez,prends le balai et nettoie la pièce. » Tandis que la princesses’affairait, le soldat lui ordonna de venir près de son fauteuil.Il s’allongea les jambes et dit : « Enlève-moi mesbottes. » La princesse dut les lui enlever, les nettoyer etles faire briller. Elle fit tout ce qu’il lui ordonna, sansopposition, muette, et les yeux mi-clos. Au premier chant du coq,le génie ramena la princesse dans son lit, au château.
Le lendemain matin, lorsque la princesse seleva, elle alla voir son père et lui raconta qu’elle avait fait unrêve étrange : « Je défilais dans des rues à la vitessede l’éclair et je me retrouvais dans la chambre d’un soldat.J’étais sa servante et devais faire toutes sortes de travauxménagers : balayer la chambre, nettoyer les bottes… Ce n’étaitqu’un rêve, et pourtant je me sens si fatiguée, comme si j’avaisvraiment fait tout cela ! » « Mais peut-êtren’était-ce pas un rêve », dit le roi. « Je vais te donnerun conseil : fais un petit trou au fond de tes poches,lesquelles tu rempliras de petits pois. Si on t’enlève encore, lespois tomberont et laisseront une piste dans les rues. »
Tandis que le roi parlait, le génie se tenaitlà, invisible, écoutant tout. La nuit, comme la princesse sefaisait transporter dans les rues, tous les petits pois tombèrentde ses poches. Mais ils ne laissèrent pas de piste puisque le génieavait répandu des pois dans toutes les rues. La princesse dutencore faire la servante jusqu’au chant du coq.
Au matin, le roi envoya ses gardes pour qu’ilssuivent les traces ; mais c’était peine perdue ! Danstoutes les rues, des enfants pauvres étaient assis et mangeaientles petits pois en disant : « Cette nuit, il a plu despetits pois ». « Nous devrons trouver autre chose »,se dit le roi. Il s’adressa à la princesse : « Garde tessouliers lorsque tu iras te coucher. Et avant que tu ne reviennesde là-bas, caches-en un ; j’arriverai bien à leretrouver. » Le génie découvrit le pot aux roses et le soir,lorsque le soldat lui ordonna d’aller chercher la princesse, il luiraconta tout. Il lui expliqua que contre une telle ruse, il neconnaissait pas de parade, et que si l’on retrouvait le soulierchez lui, cela pourrait tourner mal. « Fais ce que je t’aidit », répliqua le soldat. La princesse dut encore faire laservante pour une troisième nuit. Mais avant qu’on la ramenât chezelle, elle cacha un soulier sous le lit.
Le lendemain matin, le roi fit rechercher lesoulier de sa fille dans toute la ville ; il fut retrouvé chezle soldat. Celui-ci, avec l’aide des gens de la rue, avait déjà fuijusqu’aux portes de la ville. Il fut bientôt arrêté et jeté enprison. Dans sa fuite, le soldat avait oublié d’emporter ce qu’ilavait de plus précieux : la lampe bleue, et son or. Il ne luirestait qu’un écu dans sa poche.
Tandis qu’il se tenait à la fenêtre de saprison, le soldat vit un de ses amis qui passait dehors. Il frappaà la fenêtre pour le faire s’approcher et lui dit :« Sois bon et rapporte-moi le balluchon que j’ai laissé àl’auberge ; pour cela, je te donnerai un écu. » L’amipartit, puis ramena ce que le soldat lui avait demandé. Aussitôtseul, le soldat alluma sa pipe et fit apparaître le génie.« Sois sans crainte. », dit le génie à son maître,« Vas là où ils t’emmèneront, laisse faire les choses. Etn’oublie pas d’apporter la lampe bleue. »
Le jour suivant, on tint un procès contre lesoldat, et bien qu’il n’eût rien fait de bien méchant, le juge lecondamna à mort. Alors qu’on l’amenait dehors, le soldat demanda auroi une dernière faveur. « Quelle est-elle ? »,demanda le roi. « J’aimerais pouvoir fumer ma pipe sur lechemin de la potence ». « Tu peux la fumer »,répondit le roi. » « Et trois fois plutôt qu’une. Mais neva surtout pas croire que je te laisserai la vie sauve. »
Alors le soldat sortit sa pipe et l’alluma àl’aide de lampe bleue. Et à peine deux ronds de fumée s’étaient-ilsenvolés que, déjà, le génie se tenait là, un gourdin à la main. Ildit : « Que désires-tu, mon Maître ? »« Donne une bonne raclée au juge de mauvaise foi et à sessbires. Et n’épargne pas le roi ; il m’a fait tellement detorts. » Le génie partit comme l’éclair, et pif, et paf, ilfrappa çà et là. Et tous ceux qu’il frappait de son gourdin,s’effondraient immédiatement sur le sol et n’osaient plus bouger.Le roi, tout effrayé, se mit à supplier qu’on l’épargnât. Pourqu’on lui laisse la vie sauve, il céda tout son royaume au soldat,et lui donna à marier sa fille, la princesse.
