La Dame de Monsoreau – Tome III

Chapitre 28La procession.

Aussitôt la collation finie, le roi étaitrentré dans sa chambre avec Chicot, pour y prendre ses habits depénitent, et il en était sorti, un instant après, les pieds nus,les reins ceints d’une corde, et le capuchon rabattu sur levisage.

Pendant ce temps, les courtisans avaient faitla même toilette.

Le temps était magnifique, le pavé jonché defleurs ; on parlait de reposoirs plus splendides les uns queles autres, et surtout de celui que les génovéfains avaient dressédans la crypte de la chapelle.

Un peuple immense bordait le chemin quiconduisait aux quatre stations que devait faire le roi, et quiétaient aux jacobins, aux carmes, aux capucins et auxgénovéfains.

Le clergé de Saint-Germain-l’Auxerrois ouvraitla marche. L’archevêque de Paris portait le Saint-Sacrement. Entrele clergé et l’archevêque, marchaient à reculons de jeunes garçonsqui secouaient les encensoirs, et de jeunes filles quieffeuillaient des roses.

Puis venait le roi, les pieds nus, comme nousavons dit, et suivi de ses quatre amis, les pieds nus comme lui etenfroqués comme lui.

Le duc d’Anjou suivait, mais dans son costumeordinaire ; toute sa cour angevine l’accompagnait, mêlée auxgrands dignitaires de la couronne, qui marchaient à la suite duprince, chacun gardant le rang que l’étiquette lui assignait.

Puis enfin venaient les bourgeois et lepeuple.

Il était déjà plus d’une heure de l’après-midilorsqu’on quitta le Louvre. Crillon et les gardes françaisesvoulaient suivre le roi. Mais celui-ci leur fit signe que c’étaitinutile, et Crillon et les gardes demeurèrent pour garder lepalais.

Il était près de six heures du soir quand,après avoir fait ses stations aux différents reposoirs, la tête ducortège commença d’apercevoir le porche dentelé de la vieilleabbaye, et les génovéfains, le prieur en tête, disposés sur lestrois marches, qui formaient le seuil, pour recevoir SaMajesté.

Pendant la marche qui séparait l’abbaye de ladernière station, qui était celle que l’on avait faite au couventdes capucins, le duc d’Anjou, qui était sur pied depuis le matin,s’était trouvé mal de fatigue : il avait alors demandé au roila permission de se retirer dans son hôtel, permission que le roilui avait accordée.

Ses gentilshommes s’étaient alors détachés ducortège et s’étaient retirés avec lui, comme pour indiquer bienhautement que c’était le duc qu’ils suivaient et non le roi.

Mais le fait était que, comme trois d’entreeux devaient se battre le lendemain, ils désiraient ne pas sefatiguer outre mesure.

À la porte de l’abbaye, le roi, sous leprétexte que Quélus, Maugiron, Schomberg et d’Épernon n’avaient pasmoins besoin de repos que Livarot, Ribérac et Antraguet, le roi,disons-nous, leur donna congé aussi.

L’archevêque, qui officiait depuis le matin,et qui n’avait encore rien pris, non plus que les autres prêtres,tombait de fatigue ; le roi prit pitié de ces saints martyrs,et, arrivé, comme nous l’avons dit, à la porte de l’abbaye, il lesrenvoya tous.

Puis, se retournant vers le prieur, JosephFoulon :

– Me voici, mon père, dit-il ennasillant, je viens, comme un pécheur que je suis, chercher lerepos dans votre solitude.

Le prieur s’inclina.

Alors s’adressant à ceux qui avaient résisté àcette rude journée et qui l’avaient suivi jusque-là :

– Je vous remercie, messieurs, dit-il,allez en paix.

Chacun salua respectueusement, et le royalpénitent monta une à une, en se frappant la poitrine, les marchesde l’abbaye.

À peine Henri avait-il dépassé le seuil del’abbaye, que les portes en furent fermées derrière lui.

Le roi était si profondément absorbé dans sesméditations, qu’il ne parut pas remarquer cette circonstance, qui,d’ailleurs, après le congé donné par le roi à sa suite, n’avaitrien d’extraordinaire.

– Nous allons d’abord, dit le prieur auroi, conduire Votre Majesté dans la crypte, que nous avons ornée denotre mieux en l’honneur du roi du ciel et de la terre.

Le roi se contenta de répondre par un gested’assentiment et marcha derrière le prieur.

Mais, aussitôt qu’il fut passé sous la sombrearcade où se tenaient immobiles deux rangées de moines, aussitôtqu’on l’eut vu tourner l’angle de la cour qui conduisait à lachapelle, vingt capuchons sautèrent en l’air, et l’on vitresplendir, dans la demi-teinte, des yeux étincelants de la joie etde l’orgueil du triomphe.

Certes, ce n’étaient point là des figures demoines paresseux et poltrons ; la moustache épaisse, le teintbasané, dénotaient chez eux la force et l’activité. Bon nombredémasquaient des visages sillonnés de cicatrices, et, à côté duplus fier de tous, de celui qui portait la cicatrice la plusillustre et la plus célèbre, apparaissait, triomphante et exaltée,la figure d’une femme couverte d’un froc.

Cette femme agita une paire de ciseaux d’orqui pendaient d’une chaîne nouée à sa ceinture, ets’écria :

– Ah ! mes frères, nous tenons enfinle Valois.

– Ma foi ! ma sœur, je le croiscomme vous, répondit le balafré.

– Pas encore, pas encore, murmura lecardinal.

– Comment cela ?

– Oui, aurons-nous assez de troupesbourgeoises pour maintenir Crillon et ses gardes ?

– Nous avons mieux que des troupesbourgeoises, répliqua le duc de Mayenne, et, croyez-moi, il ne serapas échangé un seul coup de mousquet.

– Voyons, dit la duchesse de Montpensier,comment entendez-vous cela ? J’aurais cependant bien voulu unpeu de tapage, moi.

– Eh bien, ma sœur, je vous le dis àregret, vous en serez privée. Quand le roi sera pris, ilcriera ; mais nul ne répondra à ses cris. Nous lui feronsalors, par persuasion ou par violence, mais sans nous montrer,signer une abdication. Aussitôt l’abdication courra la ville etdisposera en notre faveur les bourgeois et les soldats.

– Le plan est bon et ne peut échouermaintenant, dit la duchesse.

– Il est un peu brutal, fit le cardinalde Guise en secouant la tête.

– Le roi refusera de signer l’abdication,ajouta le Balafré ; il est brave, il aimera mieux mourir.

– Qu’il meure alors ! s’écrièrentMayenne et la duchesse.

– Non pas, répliqua fermement le duc deGuise, non pas ! Je veux bien succéder à un prince qui abdiqueet que l’on méprise ; mais je ne veux pas remplacer un hommeassassiné que l’on plaindra. D’ailleurs, dans vos plans, vousoubliez M. le duc d’Anjou, qui, si le roi est tué, réclamerala couronne.

– Qu’il réclame, mordieu ! qu’ilréclame, dit Mayenne ; voici notre frère le cardinal qui aprévu le cas : M. le duc d’Anjou sera compris dans l’acted’abdication de son frère ; M. le duc d’Anjou a eu desrelations avec les huguenots, il est indigne de régner.

– Avec les huguenots, êtes-vous sûr decela ?

– Pardieu, puisqu’il a fui par l’aide duroi de Navarre.

– Bien.

– Puis une autre clause en faveur denotre maison suit la clause de déchéance : cette clause vousfera lieutenant du royaume, mon frère, et de la lieutenance à laroyauté il n’y aura qu’un pas.

– Oui, oui, dit le cardinal, j’ai prévutout cela ; mais il se pourrait que les gardes françaises,pour s’assurer que l’abdication est bien réelle et surtout bienvolontaire, forçassent l’abbaye. Crillon n’entend pas raillerie, etil serait homme à dire au roi : Sire, il y a danger de la vie,c’est bien ; mais, avant tout, sauvons l’honneur.

– Cela regardait le général, dit Mayenne,et le général a pris ses précautions. Nous avons ici, pour soutenirle siège, quatre-vingts gentilshommes, et j’ai fait distribuer desarmes à cent moines. Nous tiendrons un mois contre une armée. Sanscompter qu’en cas d’infériorité nous avons le souterrain pour fuiravec notre proie.

– Et que fait le duc d’Anjou dans cemoment ?

– À l’heure du danger, il a faibli commetoujours. Le duc d’Anjou est rentré chez lui, où il attend, sansdoute, de nos nouvelles entre Bussy et Monsoreau.

– Eh ! mon Dieu, c’est ici qu’ilfaudrait qu’il fût, et non chez lui.

– Je crois que vous vous trompez, monfrère, dit le cardinal, le peuple et la noblesse eussent vu, danscette réunion des deux frères, un guet-apens contre la famille.Comme nous le disions tout à l’heure, nous devons, avant toutechose, éviter de jouer le rôle d’usurpateur. Nous héritons, voilàtout. En laissant le duc d’Anjou libre, la reine mère indépendante,nous nous faisons bénir de tous et admirer de nos partisans, et nuln’aura le plus petit mot à nous dire. Sinon, nous aurons contrenous Bussy et cent autres épées fort dangereuses.

– Bah ! Bussy se bat demain contreles mignons.

– Parbleu ! il les tuera : labelle affaire ! et ensuite il sera des nôtres, dit le duc deGuise. Quant à moi, je le fais général d’une armée en Italie, où laguerre éclatera sans nul doute. C’est un homme supérieur et quej’estime fort, que le seigneur de Bussy.

– Et moi, en preuve que je ne l’estimepas moins que vous, mon frère, si je deviens veuve, dit la duchessede Montpensier, moi, je l’épouse.

– L’épouser, ma sœur ! s’écriaMayenne.

– Tiens, dit la duchesse, il y a de plusgrandes dames que moi qui ont fait plus pour lui, et il n’était pasgénéral d’armée à cette époque.

– Allons, allons, dit Mayenne, nousverrons tout cela plus tard ; à l’œuvre maintenant !

– Qui est près du roi ? demanda leduc de Guise.

– Le prieur et frère Gorenflot, à ce queje crois, dit le cardinal. Il faut qu’il ne voie que des visages deconnaissance, sans cela, il s’effaroucherait tout d’abord.

– Oui, dit Mayenne, mangeons les fruitsde la conspiration, mais ne les cueillons pas.

– Est-ce qu’il est déjà dans lacellule ? dit madame de Montpensier, impatiente de donner auroi la troisième couronne qu’elle lui promettait depuis silongtemps….

– Oh ! non pas, il verra d’abord legrand reposoir de la crypte, et il adorera les saintesreliques.

– Ensuite ?

– Ensuite, le prieur lui adresseraquelques paroles sonores sur la vanité des biens de ce monde ;après quoi le frère Gorenflot, vous savez, celui qui a prononcé cemagnifique discours pendant la soirée de la Ligue….

– Oui, eh bien ?

– Le frère Gorenflot essayera d’obtenirde sa conviction ce que nous répugnons d’arracher à safaiblesse.

– En effet, cela vaudrait infinimentmieux ainsi, dit le duc rêveur.

– Bah ! Henri est superstitieux etaffaibli, dit Mayenne, je réponds qu’il cédera à la peur del’enfer.

– Et moi, je suis moins convaincu quevous, dit le duc ; mais nos vaisseaux sont brûlés, il n’y aplus à revenir en arrière. Maintenant, après la tentative duprieur, après le discours de Gorenflot, si l’un et l’autreéchouent, nous essayerons du dernier moyen, c’est-à-dire del’intimidation.

– Et alors je tondrai mon Valois, s’écriala duchesse, revenant toujours à sa pensée favorite.

En ce moment, une sonnette retentit sous lesvoûtes assombries par les premières ombres de la nuit.

– Le roi descend à la crypte, dit le ducde Guise ; allons, Mayenne, appelez vos amis et redevenonsmoines.

Aussitôt les capuchons recouvrirent frontsaudacieux, yeux ardents et cicatrices parlantes ; puis trenteou quarante moines, conduits par les trois frères, se dirigèrentvers l’ouverture de la crypte.

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