XIII
On est au soir de Pâques, après que se sonttues les cloches des villages, après qu’ont fini de se mêler dansl’air tant de saintes vibrations, venues d’Espagne et deFrance…
Assis au bord de la Bidassoa, Raymond etFlorentino guettent l’arrivée d’une barque. Un grand silence àprésent, et les cloches dorment. Le crépuscule attiédi s’estprolongé beaucoup et, rien qu’en respirant, on sent l’étévenir.
Sitôt la nuit descendue, elle doit poindre dela côte d’Espagne, la barque de contrebande, rapportant lephosphore très prohibé. Et, sans qu’elle touche la rive, euxdoivent aller chercher cette marchandise-là, en s’avançant à pieddans le lit (le la rivière, avec de longs bâtons pointus à la main,pour se donner, s’ils étaient par hasard pris, des airs de gens quipêchent innocemment des « platuches ».
L’eau de la Bidassoa est cette nuit un miroirimmobile et clair, un peu plus lumineux que le ciel, où sereproduisent et se renversent toutes les constellations d’en haut,toute la montagne espagnole d’en face, découpée en silhouette sisombre dans l’atmosphère tranquille. L’été, l’été, on a de plus enplus conscience de son approche, tant la nuit s’annonce limpide etdouce, tant il y a ce soir de langueur tiède épandue sur ce recoindu monde, où manœuvrent silencieusement les contrebandiers.
Mais cet estuaire, qui sépare les deux pays,semble en ce moment à Ramuntcho plus mélancolique que de coutume,plus fermé et plus muré devant lui par ces noires montagnes, aupied desquelles brillent à peine çà et là deux ou trois incertaineslumières. Et alors, il est repris par son désir de connaître cequ’il y a au-delà, et au-delà encore… Oh ! s’en allerailleurs !… Échapper, au moins pour un temps, à l’oppressionde ce pays, – cependant si aimé ! – Avant la mort, échapper àl’oppression de cette existence toujours pareille et sans issue.Essayer d’autre chose, sortir d’ici, voyager, savoir !…
Puis, tout en surveillant les petits lointainsterrestres où la barque doit poindre, il lève les yeux de temps àautre vers ce qui se passe au-dessus, dans l’infini, regarde lalune nouvelle, dont le croissant, mince autant qu’une ligne,s’abaisse et va disparaître ; regarde les étoiles, dont il aobservé, comme tous les gens de son métier, pendant tant d’heuresnocturnes, la marche lente et réglée ; s’inquiète au fond delui-même des proportions et des éloignements inconcevables de ceschoses…
Dans son village d’Etchézar, le vieux prêtrequi lui avait jadis appris son catéchisme, intéressé par sa jeuneintelligence en éveil, lui a prêté des livres, a continué avec luides causeries sur mille sujets, et, à propos des astres lui a donnéla notion des mouvements et des immensités, a entrouvert devant sesyeux les grands abîmes des espaces et des durées. Alors, dans sonâme, les doutes innés, les effrois et les désespérances quisommeillaient, tout ce que son père lui avait légué en sombrehéritage, tout cela a pris forme noire et s’est dressé. Sous legrand ciel des nuits, sa foi de petit Basque a commencé de faiblir.Son âme n’est plus assez simple pour admettre aveuglément lesdogmes et les observances, et, comme tout devient incohérence etdésordre dans sa jeune tête si étrangement préparée, dont personnen’a pris la direction il ne sait pas qu’il est sage de sesoumettre, avec confiance quand même, aux formules vénérables etconsacrées, derrière lesquelles se cache peut-être tout ce que nouspouvons entrevoir des vérités inconnaissables.
Donc, ces cloches de Pâques qui, l’annéedernière encore, l’avaient rempli d’un sentiment religieux et doux,cette fois ne lui ont semblé qu’une musique quelconque, plutôtmélancolique et presque vaine. Et, à présent qu’elles viennent dese taire, il écoute, avec une tristesse indéfinie, venir de là-basce bruit puissant et sourd, presque incessant depuis les origines,que font les brisants de la mer de Biscaye, et qui, par les soirspaisibles, s’entend au loin jusque derrière les montagnes.
Mais son rêve flottant change encore… C’estque, maintenant, l’estuaire qui achève de s’enténébrer, et où ne sevoient plus les amas d’habitations humaines, lui semble peu à peudevenir différent ; puis, étrange tout à coup, comme siquelque mystère allait s’y accomplir ; il n’en perçoit plusque les grandes lignes abruptes, qui sont presque éternelles, et ils’étonne de penser confusément à des temps plus anciens, d’uneantiquité imprécise et obscure… L’Esprit des vieux âges, quiparfois sort de terre durant les nuits calmes, aux heures oùdorment les êtres perturbateurs de nos jours, l’Esprit des vieuxâges commence sans doute de planer dans l’air autour de lui ;il ne définit pas bien cela, car son sens d’artiste et de voyant,qu’aucune éducation n’a affiné, est demeuré rudimentaire ;mais il en a la notion et l’inquiétude… Dans sa tête, c’est encoreet toujours un chaos, qui perpétuellement cherche à se démêler sansy parvenir jamais… Cependant, quand les deux cornes agrandies etrougies de la lune s’enfoncent lentement derrière la montagne toutenoire, les aspects des choses prennent, pour un inappréciableinstant, on ne sait quoi de farouche et de primitif ; alors,une mourante impression des époques originelles, qui était restéeon ne sait où dans l’espace, se précise pour lui d’une façonsoudaine, et il en est troublé jusqu’au frisson. Voici même qu’ilsonge sans le vouloir à ces hommes des forêts qui vivaient icidans les temps, dans les temps incalculés et ténébreux,parce que tout à coup, d’un point éloigné de la rive, un long cribasque s’élève de l’obscurité en fausset lugubre, unirrintzina, la seule chose de son pays avec laquellejamais il n’a pu se familiariser entièrement… Mais un grand bruitdissonant et moqueur se fait dans le lointain, des fracas deferraille, des sifflets : un train de Paris à Madrid, quipasse là-bas, derrière eux, dans le noir de la rive française. Etl’Esprit des vieux temps replie ses ailes d’ombre et s’évanouit. Lesilence a beau revenir : après le passage de cette chose bêteet rapide, l’Esprit qui a fui ne reparaît plus…
Enfin, la barque que Raymond attendait avecFlorentino se décide à poindre là-bas, à peine perceptible pourd’autres yeux que les leurs, petite orme grise qui laisse derrièreelle des rides légères sur ce miroir couleur de ciel de nuit où lesétoiles se reflètent renversées. C’est du reste l’heure bienchoisie, l’heure où les douaniers veillent le plus mal ;l’heure aussi où l’on y voit le moins, quand les derniers refletsdu soleil et ceux du croissant de lune viennent de s’éteindre, etque les yeux des hommes ne sont pas encore habitués àl’obscurité.
Alors, pour aller chercher ce phosphoreprohibé, ils prennent leurs longs bâtons de pêche et entrent tousdeux silencieusement dans l’eau…
