Contes merveilleux – Tome II

Chapitre 37Les Trois plumes

Il était une fois un roi qui avait troisfils : deux qui étaient intelligents et avisés, tandis que letroisième ne parlait guère et était sot, si bien qu’on l’appelaitle Bêta. Lorsque le roi devint vieux et qu’il sentit ses forcesdécliner, il se mit à songer à sa fin prochaine et ne sut pasauquel de ses fils il devait laisser le royaume en héritage. Alorsil leur dit :

– Partez, et celui qui me rapportera letapis le plus beau sera roi après ma mort.

Afin qu’il n’y ait pas de dispute entre eux,il les conduisit devant son château et souffla trois plumes enl’air en disant :

– Là où elles voleront, telle sera votredirection.

L’une des plumes s’envola vers l’ouest,l’autre vers l’est, quant à la troisième elle voltigea tout droit àfaible distance, puis retomba bientôt par terre. Alors, l’un desfrères partit à droite, l’autre à gauche, tout en se moquant duBêta qui dut rester près de la troisième plume qui était tombéetout près de lui.

Le Bêta s’assit par terre et il était bientriste. C’est alors qu’il remarqua tout à coup qu’une trappe setrouvait à côté de la plume. Il leva la trappe et aperçut unescalier qu’il se mit à descendre. Il arriva devant une porte,frappe et entendit crier à l’intérieur :

« Petite demoiselle verte,

Cuisse tendue,

Et patte de lièvre,

Bondis et rebondis,

Va vite voir qui est dehors. »

La porte s’ouvrit et il vit une grossegrenouille grasse assise là, entourée d’une foule de petitesgrenouilles. La grosse grenouille lui demanda quel était sondésir.

– J’aimerais avoir le plus beau et leplus ouvragé des tapis, répondit-il.

Alors elle appela une jeune grenouille à quielle dit :

« Petite demoiselle verte,

Cuisse tendue,

Et patte de lièvre,

Bondis et rebondis,

Va vite voir qui est dehors. »

La jeune grenouille alla chercher la boîte etla grosse grenouille l’ouvrit, y prit un tapis qu’elle donna auBêta, et ce tapis était si beau, si ouvragé qu’on n’en pouvaittisser de pareil sur la terre, là-haut. Alors il remercia lagrenouille et remonta l’escalier.

Cependant les deux autres frères estimaientleur cadet tellement sot qu’ils crurent qu’il ne trouveraitabsolument rien à rapporter. « Pourquoi nous fatiguer àchercher ? », se dirent-il et la première bergère qu’ilrencontrèrent fit l’affaire : ils lui ôtèrent son châle detoile grossière et revinrent le porter au roi. Au même moment leBêta rentra lui aussi, apportant son tapis magnifique. En levoyant, le roi fut étonné et dit :

– S’il faut s’en remettre à la justice,le royaume appartient au cadet.

Mais les deux autres ne laissèrent point derepos à leur père, lui disant qu’il était impossible que le Bêta, àqui la raison faisait défaut dans tous les domaines, devînt leroi ; ils le prièrent donc de bien vouloir fixer une autrecondition. Alors le roi déclara :

– Celui qui me rapportera la plus bellebague héritera du royaume.

Il sortit avec ses trois fils et souffla lestrois plumes qui devaient leur indiquer la route à suivre. Comme lapremière fois, les deux aînés partirent l’un vers l’est et l’autrevers l’ouest, mais la plume du Bêta s’envola tout droit et tomba àcôté de la trappe. Alors, il descendit de nouveau voir la grossegrenouille et lui dit qu’il avait besoin d’une très belle bague. Lagrenouille se fit aussitôt apporter la grande boîte, y prit unebague qu’elle donna au Bêta, et cette bague, toute étincelante depierres précieuses, était si belle que nul orfèvre sur la terren’en aurait pu faire de pareille.

Les eux aînés, se moquant du Bêta qui allaitsas doute chercher un anneau d’or, ne e donnèrent aucune peine, ilsdévissèrent les crochets d’une vieille roue de charrette et chacunapporta le sien au roi. Aussi, lorsque le Bêta montra sa bagued’or, le père déclara de nouveau :

– C’est à lui que revient le royaume.

Les deux aînés ne cessèrent de harceler leurpère pour qu’il posât encore une troisième condition :celui-ci décida donc que celui qui ramènerait la plus belle femmeaurait le royaume. Il souffla une fois encore sur les trois plumesqui s’envolèrent comme les fois précédentes.

Alors, sans plus se soucier, le Bêta allatrouver la grosse grenouille et lui dit :

– Il me faut ramener au château la plusbelle femme.

– Hé, la plus belle femme ! réponditla grenouille. Voilà une chose qu’on n’a pas immédiatement à saportée mais tu l’auras tout de même.

Elle lui donna une carotte évidée et creuse àlaquelle six petites souris étaient attelées.

– Que dois-je faire de cela ? dit leBêta tout triste.

– Tu n’as qu’à y installer une de mespetites grenouilles, répondit-elle.

Il en attrapa une au hasard dans le cercle decelles qui entouraient la grosse grenouille, la mit dans lacarotte, et voilà qu’à peine assise à l’intérieur, la petitegrenouille devint une demoiselle merveilleusement belle, la carotteun vrai carrosse et les six petites souris des chevaux. Alors leBêta embrasse la jeune fille, se fit emporter au galop de ses sixchevaux et amena la belle chez le roi. Ses frères arrivèrentensuite : ils ne s’étaient donné aucune peine pour chercherune belle femme et ramenèrent les deux premières paysannes venues.Lorsqu’il les vit le roi déclara :

– C’est au cadet que le royaumeappartiendra après ma mort.

Alors les deux aînés se mirent de nouveau àrebattre les oreilles du roi de la même protestation :« Nous ne pouvons pas admettre que le Bêta devienneroi », et ils demandèrent à ce que ce privilège revienne àcelui dont la femme arriverait à sauter à travers un anneau quiétait suspendu au milieu de la grande salle. « Nospaysannes en seront bien capables, se dirent-ils, elles sont assezfortes, par contre la délicate demoiselle va se tuer ensautant. »

Le vieux roi céda encore une fois à leurprière. Les deux paysannes prirent leur élan et certes ellessautèrent à travers l’anneau, mais elles étaient si lourdes qu’enretombant elles se brisèrent bras et jambes. Ce fut alors le tourde la belle demoiselle que le Bêta avait ramenée, et elle traversal’anneau d’un bond aussi légèrement qu’une biche : cela fitdéfinitivement cesser toute opposition. C’est ainsi que le Bêtareçut la couronne et que longtemps il régna en sage.

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