Joseph Balsamo – Tome III (Les Mémoires d’un médecin)

Chapitre 16Où il est démontré que le chemin du ministère n’est pas semé de roses

Les chevaux de M. de Richelieu marchaient plus vite que ceux
de MM. les commissaires, puisque le maréchal entra le premier dans la cour de l’hôtel
d’Aiguillon.

Le duc n’attendait plus son oncle et se préparait à repartir
pour Luciennes, afin d’annoncer à madame du Barry que l’ennemi s’était démasqué ;
mais l’huissier, annonçant le maréchal, réveilla du fond de sa torpeur cet
esprit découragé.

Le duc courut au-devant de son oncle, et lui prit les mains
avec une affectation de tendresse mesurée à la peur qu’il avait eue.

Le maréchal s’abandonna comme le duc : le tableau fut
touchant. On voyait cependant M. d’Aiguillon hâter le moment des explications, tandis
que le maréchal le reculait de son mieux en regardant soit un tableau, soit un
bronze, soit une tapisserie, et en se plaignant d’une fatigue mortelle.

Le duc coupa la retraite à son oncle, l’enferma dans un fauteuil
comme M. de Villars avait enfermé le prince Eugène dans Marchiennes et, pour
attaque :

– Mon oncle, lui dit-il, est-il vrai que vous, l’homme le
plus spirituel de France, vous m’ayez jugé assez mal pour croire que je ne
ferais pas de l’égoïsme à nous deux ?

Il n’y avait plus à reculer. Richelieu prit son parti.

– Que me dis-tu là, répliqua-t-il, et en quoi vois-tu que je
t’aie bien ou mal jugé, mon cher ?

– Mon oncle, vous me boudez.

– Moi ! à quel propos ?

– Oh ! pas de ces faux-fuyants, monsieur le maréchal ;
vous m’évitez lorsque j’ai besoin de vous, c’est tout dire.

– D’honneur, je ne comprends pas.

– Je vais vous expliquer alors. Le roi n’a pas voulu vous
nommer ministre, et, comme j’ai accepté, moi, les chevau-légers,vous supposez
que je vous ai abandonné, trahi. Cette chère comtesse, qui vous porte dans son
cœur…

Ici, Richelieu prêta l’oreille, mais ce ne fut pas seulement
aux paroles de son neveu.

– Tu me dis qu’elle me porte dans son cœur, cette chère
comtesse ? ajouta t-il.

– Et je le prouverai.

– Mais, mon cher, je ne conteste pas… Je te fais venir pour
pousser avec moi à la roue. Tu es plus jeune, par conséquent plus fort ;
tu réussis, j’échoue ; c’est dans l’ordre, et, par ma foi, je ne devine
pas pourquoi tu prends tous ces scrupules ; si tu as agi dans mes intérêts,
tu es cent fois approuvé ; si tu as agi contre moi, eh bien,je te rendrai
ta gourmande… Cela mérite-t-il qu’on s’explique ?

– Mon oncle, en vérité…

– Tu es un enfant, duc. Ta position est magnifique :
pair de France, duc, commandant les chevau-légers, ministre dans six semaines, tu
dois être au-dessus de toute futile mesquinerie ; le succès absout, mon
cher enfant. Suppose… – j’aime les apologues, moi… – suppose que nous soyons
les deux mulets de la fable… Mais qu’est-ce que j’entends par là ?

– Rien, mon oncle ; continuez.

– Si fait, j’entends un carrosse dans la cour.

– Mon oncle, ne vous interrompez pas, je vous prie ;
votre conversation m’intéresse par-dessus toute chose ; moi aussi, j’aime
les apologues.

– Eh bien, mon cher, je voulais te dire que jamais, dans la
prospérité, tu ne trouveras en face le reproche et n’auras à craindre le dépit
des envieux ; mais, si tu cloches, si tu buttes… ah !diable, prends
garde, c’est à ce moment que le loup attaque ; mais, vois-tu,je te disais
bien, il y a du bruit dans ton antichambre, on vient sans doute t’apporter le
portefeuille… La petite comtesse aura travaillé pour toi dans l’alcôve.

L’huissier entra.

– MM. les commissaires du parlement, dit-il avec inquiétude.

– Tiens ! fit Richelieu.

– Des commissaires du parlement ici ?… Que me veut-on ?
répondit le duc, peu rassuré par le sourire de son oncle.

– De par le roi ! articula une voix sonore au bout de l’antichambre.

– Oh ! oh ! s’écria Richelieu.

M. d’Aiguillon se leva tout pâle et vint au seuil du salon introduire
lui-même les deux commissaires, derrière lesquels apparaissaient deux huissiers
impassibles, puis, à distance, une légion de valets épouvantés.

– Que me veut-on ? demanda le duc d’une voix émue.

– C’est à M. le duc d’Aiguillon que nous avons l’honneur de
parler ? dit l’un des commissaires.

– Je suis le duc d’Aiguillon, oui, messieurs.

Aussitôt le commissaire, saluant profondément, tira de sa
ceinture un acte en bonne forme dont il donna lecture à haute et intelligible
voix.

C’était l’arrêt circonstancié, détaillé, complet, qui
déclarait le duc d’Aiguillon gravement inculpé et prévenu de soupçons, même de
faits qui entachaient son honneur, et le suspendait de ses fonctions de pair du
royaume.

Le duc entendit cette lecture comme un homme foudroyé entend
le bruit du tonnerre. Il ne remua pas plus qu’une statue sur son piédestal, et
n’avança pas même la main pour prendre la copie de l’arrêt que lui offrait le
commissaire du parlement.

Ce fut le maréchal qui, debout aussi, mais alerte et ingambe,
prit ce papier, le lut et rendit le salut à MM. les conseillers.

Ceux-ci étaient déjà loin que le duc d’Aiguillon demeurait
encore dans la même stupeur.

– Voilà un rude coup ! dit Richelieu ; tu n’es
plus pair de France, c’est humiliant.

Le duc se retourna vers son oncle, comme si, à ce moment
seulement, il eût repris la vie et la pensée.

– Tu ne t’y attendais pas ? dit Richelieu du même ton.

– Et vous, mon oncle ? riposta d’Aiguillon.

– Comment veux-tu qu’on aille se douter que le parlement
frappera si vertement sur le favori du roi et de la favorite ?… Ces
gens-là se feront pulvériser.

Le duc s’assit, la main sur sa joue brûlante.

– C’est que, continua le vieux maréchal enfonçant le poignard
dans la plaie, si le parlement te dégrade de la pairie pour la nomination au
commandement des chevau-légers, il te décrétera de prise de corps et te
condamnera au feu le jour où tu seras nommé ministre. Ces gens-là t’exècrent, d’Aiguillon,
méfie-toi d’eux.

Le duc soutint cet horrible persiflage avec une constance de
héros ; son malheur le grandissait, il épurait son âme.

Richelieu crut que cette constance était de l’insensibilité,
de l’inintelligence peut-être, et que les piqûres n’avaient pas été assez
profondes.

– N’étant plus pair, dit-il, tu seras moins exposé à la
haine de ces robins… Réfugie-toi dans quelques années d’obscurité.D’ailleurs, vois-tu,
l’obscurité, ta sauvegarde, va te venir sans que tu le veuilles ; déchu
des fonctions de pair, tu arriveras au ministère plus difficilement, cela te
tirera d’affaire ; tandis que, si tu veux lutter, mon ami, eh bien, tu as
madame du Barry pour toi, elle te porte en son cœur, et c’est un solide appui.

M. d’Aiguillon se leva. Il ne rendit pas même au maréchal un
regard de courroux pour toutes les souffrances que le vieillard venait de lui
faire subir.

– Vous avez raison, mon oncle, répondit-il tranquillement, et
votre sagesse perce dans ce dernier avis. Madame la comtesse du Barry, à
laquelle vous avez eu la bonté de me présenter, et à qui vous avez dit de moi
tant de bien et avec tant de véhémence que tout le monde en peut témoigner à
Luciennes, madame du Barry me défendra. Grâce à Dieu, elle m’aime,elle est
brave, et elle a tout pouvoir sur l’esprit de Sa Majesté. Merci,mon oncle, de
votre conseil, je m’y réfugie comme dans un port de salut. Mes chevaux !
Bourguignon, à Luciennes !

Le maréchal resta au milieu d’un sourire ébauché.

M. d’Aiguillon salua respectueusement son oncle et quitta le
salon, laissant le maréchal fort intrigué, par-dessus tout confus de l’acharnement
qu’il avait mis à mordre cette chair noble et vive.

Il y eut quelque consolation pour le vieux maréchal dans la
joie folle des Parisiens, lorsque, le soir, ils lurent les dix mille exemplaires
de l’arrêt, qu’on s’arrachait dans les rues. Mais il ne put s’empêcher de
soupirer quand Rafté lui demanda compte de sa soirée.

Il la lui raconta cependant sans rien taire.

– Le coup est donc paré ? dit le secrétaire.

– Oui et non, Rafté ; mais la blessure n’est pas
mortelle, et nous avons à Trianon quelque chose de mieux que je me reproche de
n’avoir pas uniquement soigné. Nous avons couru deux lièvres,Rafté… C’est une
grande folie…

– Pourquoi, si l’on prend le bon ? répliqua Rafté.

– Eh ! mon cher, le bon, souviens-toi de cela, c’est
toujours celui qu’on n’a pas pris, et, pour celui-là qu’on n’a pas,on donnerait
toujours l’autre, c’est-à-dire celui qu’on tient.

Rafté haussa les épaules, et cependant M. de Richelieu n’avait
pas tort.

– Vous croyez, dit-il, que M. d’Aiguillon sortira delà ?

– Crois-tu que le roi en sorte, nigaud ?

– Oh ! le roi fait un trou partout ; mais il ne s’agit
pas du roi, que je sache.

– Où le roi passera, passera madame du Barry, qui tient de
si près au roi… et par où madame du Barry aura passé, d’Aiguillon passera aussi,
lui qui… Mais tu n’entends rien à la politique, Rafté.

– Monseigneur, ce n’est pas l’avis de maître Flageot.

– Bon ! que dit ce maître Flageot ? et qu’est-ce
que c’est, d’abord ?

– C’est un procureur, monseigneur.

– Après ?

– Eh bien, monsieur Flageot prétend que le roi lui-même ne s’en
tirera pas.

– Oh ! oh ! qui donc fera obstacle au lion ?

– Ma foi, monseigneur, ce sera le rat !…

– Maître Flageot, alors !

– Il dit que oui.

– Et tu le crois ?

– Je crois toujours un procureur qui promet de faire du mal.

– Nous verrons, Rafté, les moyens de maître Flageot.

– C’est ce que je me dis, monseigneur.

– Viens donc souper pour que je me couche… Cela m’a tout
retourné de voir que mon pauvre neveu n’était plus pair de France et ne serait
pas ministre. On est oncle, Rafté, ou on ne l’est pas.

M. de Richelieu se mit à soupirer, et ensuite il se mit à
rire.

– Vous avez pourtant bien ce qu’il faut pour être ministre, lui
répliqua Rafté.

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