Chapitre 29Les Six frères cygnes
Un jour, un roi chassait dans une grandeforêt. Et il y mettait tant de cœur que personne, parmi ses gens,n’arrivait à le suivre. Quand le soir arriva, il s’arrêta etregarda autour de lui. Il s’aperçut qu’il avait perdu son chemin.Il chercha à sortir du bois, mais ne put y parvenir. Il vit alorsune vieille femme au chef branlant qui s’approchait de lui. C’étaitune sorcière.
– Chère dame, lui dit-il, nepourriez-vous pas m’indiquer le chemin qui sort du bois ?
– Oh ! si, monsieur le roi,répondit-elle. je le puis. Mais à une condition. Si vous ne laremplissez pas, vous ne sortirez jamais de la forêt et vous ymourrez de faim.
– Quelle est cette condition ?demanda le roi.
– J’ai une fille, dit la vieille, qui estsi belle qu’elle n’a pas sa pareille au monde. Elle mérite dedevenir votre femme. Si vous en faites une reine, je vous montreraile chemin.
Le roi avait si peur qu’il accepta et lavieille le conduisit vers sa petite maison où sa fille était assiseau coin du feu. Elle accueillit le roi comme si elle l’avaitattendu et il vit qu’elle était vraiment très belle. Malgré tout,elle ne lui plut pas et ce n’est pas sans une épouvante secrètequ’il la regardait. Après avoir fait monter la jeune fille auprèsde lui sur son cheval, la vieille lui indiqua le chemin et le roiparvint à son palais où les noces furent célébrées.
Le roi avait déjà été marié et il avait eu desa première femme sept enfants, six garçons et une fille, qu’ilaimait plus que tout au monde. Comme il craignait que leurbelle-mère ne les traitât pas bien, il les conduisit dans unchâteau isolé situé au milieu d’une forêt. Il était si bien cachéet le chemin qui y conduisait était si difficile à découvrir qu’ilne l’aurait pas trouvé lui-même si une fée ne lui avait offert unepelote de fil aux propriétés merveilleuses. Lorsqu’il la lançaitdevant lui, elle se déroulait d’elle-même et lui montrait lechemin. Le roi allait cependant si souvent auprès de ses chersenfants que la reine finit par remarquer ses absences. Curieuse,elle voulut savoir ce qu’il allait faire tout seul dans la forêt.Elle donna beaucoup d’argent à ses serviteurs. Ils lui révélèrentle secret et lui parlèrent de la pelote qui savait d’elle-mêmeindiquer le chemin. Elle n’eut de cesse jusqu’à ce qu’elle eûtdécouvert où le roi serrait la pelote. Elle confectionna alors despetites chemises de soie blanche et, comme sa mère lui avait apprisl’art de la sorcellerie, elle y jeta un sort. Un jour que le roiétait parti à la chasse, elle s’en fut dans la forêt avec lespetites chemises. La pelote lui montrait le chemin. Les enfants,voyant quelqu’un arriver de loin, crurent que c’était leur cherpère qui venait vers eux et ils coururent pleins de joie à sarencontre. Elle jeta sur chacun d’eux l’une des petites chemiseset, aussitôt que celles-ci eurent touché leur corps, ils setransformèrent en cygnes et s’envolèrent par- dessus la forêt. Lareine, très contente, repartit vers son château, persuadée qu’elleétait débarrassée des enfants. Mais la fille n’était pas partieavec ses frères et ne savait pas ce qu’ils étaient devenus.
Le lendemain, le roi vint rendre visite à sesenfants. Il ne trouva que sa fille.
– Où sont tes frères ?demanda-t-il.
– Ah ! cher père, répondit-elle, ilssont partis et m’ont laissée toute seule.
Elle lui raconta qu’elle avait vu de safenêtre comment ses frères transformés en cygnes étaient partis envolant au-dessus de la forêt et lui montra les plumes qu’ilsavaient laissé tomber dans la cour. Le roi s’affligea, mais il nepensa pas que c’était la reine qui avait commis cette mauvaiseaction. Et comme il craignait que sa fille ne lui fût égalementravie, il voulut l’emmener avec lui. Mais elle avait peur de sabelle-mère et pria le roi de la laisser une nuit encore dans lechâteau de la forêt.
La pauvre jeune fille pensait : « jene resterai pas longtemps ici, je vais aller à la recherche de mesfrères. » Et lorsque la nuit vint, elle s’enfuit et s’enfonçatout droit dans la forêt. Elle marcha toute la nuit et encore lejour suivant jusqu’à ce que la fatigue l’empêchât d’avancer. Ellevit alors une hutte dans laquelle elle entra ; elle y trouvasix petits lits. Mais elle n’osa pas s’y coucher. Elle se faufilasous l’un deux, s’allongea sur le sol dur et se prépara au sommeil.Mais, comme le soleil allait se coucher, elle entendit unbruissement et vit six cygnes entrer par la fenêtre. Ils seposèrent sur le sol, soufflèrent l’un sur l’autre et toutes leursplumes s’envolèrent. Leur peau apparut sous la forme d’une petitechemise. La jeune fille les regarda bien et reconnut ses frères.Elle se réjouit et sortit de dessous le lit. Ses frères ne furentpas moins heureux qu’elle lorsqu’ils la virent. Mais leur joie futde courte durée.
– Tu ne peux pas rester ici, luidirent-ils, nous sommes dans une maison de voleurs. S’ils tetrouvent ici quand ils arriveront, ils te tueront.
– Vous ne pouvez donc pas meprotéger ? demanda la petite fille.
– Non ! répondirent-ils, car nous nepouvons quitter notre peau de cygne que durant un quart d’heurechaque soir et, pendant ce temps, nous reprenons notre apparencehumaine. Mais ensuite, nous redevenons des cygnes.
La petite fille pleura et dit :
– Ne pouvez-vous donc pas êtresauvés ?
– Ah, non, répondirent-ils, lesconditions en sont trop difficiles. Il faudrait que pendant six anstu ne parles ni ne ries et que pendant ce temps tu nousconfectionnes six petites chemises faites de fleurs. Si un seul motsortait de ta bouche, toute ta peine aurait été inutile.
Et comme ses frères disaient cela, le quartd’heure s’était écoulé et, redevenus cygnes, ils s’en allèrent parla fenêtre.
La jeune fille résolut cependant de sauver sesfrères, même si cela devait lui coûter la vie. Elle quitta lahutte, gagna le centre de la forêt, grimpa sur un arbre et y passala nuit. Le lendemain, elle rassembla des fleurs et commença àcoudre. Elle n’avait personne à qui parler et n’avait aucune enviede rire. Elle restait assise où elle était et ne regardait que sontravail. Il en était ainsi depuis longtemps déjà, lorsqu’il advintque le roi du pays chassa dans la forêt et que ses genss’approchèrent de l’arbre sur lequel elle se tenait. Ilsl’appelèrent et lui dirent :
– Qui es-tu ?
Elle ne répondit pas.
– Viens, lui dirent-ils, nous ne teferons aucun mal.
Elle secoua seulement la tête. Comme ilscontinuaient à la presser de questions, elle leur lança son collierd’or, espérant les satisfaire. Mais ils n’en démordaient pas. Elleleur lança alors sa ceinture ; mais cela ne leur suffisait pasnon plus. Puis sa jarretière et, petit à petit, tout ce qu selleavait sur elle et dont elle pouvait se passer, si bien qu’il ne luiresta que sa petite chemise. Mais les chasseurs ne s’encontentèrent pas. Ils grimpèrent sur l’arbre, se saisirent d’elleet la conduisirent au roi. Le roi demanda :
– Qui es-tu ? Que fais-tu sur cetarbre ?
Elle ne répondit pas. Il lui posa desquestions dans toutes les langues qu’il connaissait, mais elleresta muette comme une carpe. Comme elle était très belle, le roien fut ému et il s’éprit d’un grand amour pour elle. Il l’enveloppade son manteau, la mit devant lui sur son cheval et l’emmena dansson château. Il lui fit donner de riches vêtements et elleresplendissait de beauté comme un soleil. Mais il était impossiblede lui arracher une parole. À table, il la plaça à ses côtés et samodestie comme sa réserve lui plurent si fort qu’il dit :
– Je veux l’épouser, elle et personned’autre au monde.
Au bout de quelques jours, il se maria avecelle. Mais le roi avait une mère méchante, à laquelle ce mariage neplaisait pas. Elle disait du mal de la jeune reine. « Quisait d’où vient cette folle, disait-elle. Elle ne sait pas parleret ne vaut rien pour un roi. » Au bout d’un an, quand la reineeut un premier enfant, la vieille le lui enleva et, pendant qu’elledormait, elle lui barbouilla les lèvres de sang. Puis elle serendit auprès du roi et accusa sa femme d’être une mangeused’hommes. Le roi ne voulut pas la croire et n’accepta pas qu’on luifit du mal. Elle, cependant, restait là, cousant ses chemises et neprêtant attention à rien d’autre. Lorsqu’elle eut son secondenfant, un beau garçon, la méchante belle-mère recommença, mais leroi n’arrivait pas à la croire. Il dit :
– Elle est trop pieuse et trop bonne pourfaire pareille chose. Si elle n’était pas muette et pouvait sedéfendre, son innocence éclaterait.
Mais lorsque la vieille lui enleva unetroisième fois son enfant nouveau-né et accusa la reine qui nedisait pas un mot pour sa défense, le roi ne put rien faire d’autreque de la traduire en justice et elle fut condamnée à être brûléevive.
Quand vint le jour où le verdict devait êtreexécuté, c’était également le dernier des six années au coursdesquelles elle n’avait le droit ni de parler ni de rire et où ellepourrait libérer ses frères chéris du mauvais sort. Les sixchemises étaient achevées. Il ne manquait que la manche gauche dela sixième. Quand on la conduisit à la mort, elle plaça les sixchemises sur son bras et quand elle fut en haut du bûcher, aumoment où le feu allait être allumé, elle regarda autour d’elle etvit que les six cygnes arrivaient en volant. Elle comprit que leurdélivrance approchait et son cœur se remplit de joie. Les cygness’approchèrent et se posèrent auprès d’elle de sorte qu’elle putleur lancer les chemises. Dès qu’elles les atteignirent, les plumesde cygnes tombèrent et ses frères se tinrent devant elle en chairet en os, frais et beaux. Il ne manquait au plus jeune que le brasgauche. À la place, il avait une aile de cygne dans le dos. Ilss’embrassèrent et la reine s’approcha du roi complètementbouleversé, commença à parler et dit :
– Mon cher époux, maintenant j’ai ledroit de parler et de te dire que je suis innocente et que l’on m’afaussement accusée.
Et elle lui dit la tromperie de la vieille quilui avait enlevé ses trois enfants et les avait cachés. Pour laplus grande joie du roi, ils lui furent ramenés et, en punition, laméchante belle-mère fut attachée au bûcher et réduite en cendres.Pendant de nombreuses années, le roi, la reine et ses six frèresvécurent dans le bonheur et la paix.
