Contes merveilleux – Tome II

Chapitre 9La Mariée blanche et la mariée noire

Une pauvre paysanne s’en alla dans les champspour couper le fourrage. Elle y alla avec ses filles – sa proprefille et sa belle-fille. Soudain, Dieu se présenta devant ellessous l’apparence d’un homme pauvre et demanda :

– Pouvez-vous m’indiquer le chemin pouraller au village ?

– Il faudra le trouver vous-même,rétorqua la mère.

Et la fille renchérit :

– Quand on a peur de s’égarer, on partaccompagné.

Mais la belle-fille proposa :

– Venez, brave homme, je vousguiderai.

Dieu se fâcha contre la mère et la fille, sedétourna d’elles, et les fit devenir noires comme la nuit et laidescomme le péché. La belle-fille en revanche entra dans ses bonnesgrâces ; il se laissa accompagner et lorsqu’ils s’approchèrentdu village, il la bénit et dit :

– Prononce trois vœux, ils serontexaucés.

– Je désire être belle et pure comme lesoleil, dit la jeune fille.

Et immédiatement, elle devint blanche et bellecomme une journée de soleil.

– Ensuite, je voudrais une bourse pleined’écus qui ne désemplirait jamais.

Dieu la lui donna mais il ajouta :

– N’oublie pas le meilleur.

La jeune fille dit alors :

– Mon troisième vœu est la joie éternelleaprès ma mort.

Dieu l’en assura et se sépara d’elle.

La mère et sa fille rentrèrent à la maison etconstatèrent qu’elles étaient toutes les deux laides et noirescomme le charbon, tandis que la belle-fille était belle etimmaculée. Une plus grande cruauté s’empara alors de leurs cœurs etelles n’eurent plus qu’une idée en tête : lui faire du mal.Or, l’orpheline avait un frère qui s’appelait Régis. Elle l’aimaitpar-dessus tout. Un jour, Régis lui dit :

– Ma petite sœur, j’ai envie de dessinerton portrait pour t’avoir toujours à mes côtés. je t’aime tant queje voudrais pouvoir te contempler à tout instant.

– Ne montre surtout jamais mon portrait àpersonne, exigea sa sœur.

Le frère accrocha le tableau, très fidèle àl’original, dans la pièce qu’il habitait au château, car il étaitle cocher du roi. Tous les jours il regardait le portrait etremerciait Dieu du bonheur qu’il avait donné à sa sœur.

Le roi que Régis servait venait de perdre sonépouse.

Les serviteurs à la cour avaient remarqué quele cocher s’arrêtait tous les jours devant le magnifique tableauet, jaloux et envieux, ils le rapportèrent au roi. Ce dernierordonna alors qu’on lui apporte le tableau et, dès qu’il le vit, ilput constater que la jeune fille du portrait ressemblaitincroyablement à son épouse défunte, et qu’elle était même encoreplus gracieuse ; il en tomba amoureux. Il fit appeler lecocher et lui demanda qui était la personne sur le tableau.

– C’est ma sœur, répondit Régis.

– C’est elle, la seule et unique que jeveux épouser, décida le roi. Il donna au cocher une superbe robebrodée d’or, un cheval et un carrosse, et il lui demanda de luiramener l’heureuse élue de son cœur.

Lorsque Régis arriva avec le carrosse, sa sœurécouta avec joie le message du roi. Mais sa belle-mère et sabelle-sœur furent terriblement jalouses du bonheur de l’orphelineet, de dépit, faillirent devenir encore plus noires.

– À quoi sert toute votre magie, reprochala fille à sa mère, puisque vous êtes incapable de me procurer untel bonheur !

– Attends un peu, la rassura sa mère, jetournerai ce bonheur en ta faveur.

Et elle se eut recours à la magie : ellevoila les yeux du cocher de manière qu’il ne vît plus qu’àmoitié ; quant à la mariée blanche, elle la rendit à moitiésourde. Tous ensemble montèrent ensuite dans le carrosse :d’abord la mariée dans sa belle robe royale, et derrière elle sabelle-mère et sa belle-sœur ; Régis monta sur le siège decocher et ils se mirent en route.

Peu de temps après Régis appela :

– Voile ton beau visage, ma petite sœur,gare à tes jolies joues, car le ciel pleure : Empêche le ventfort de te décoiffer, que bientôt le roi admire ta grandebeauté !

– Que dit-il, mon petit frère ?demanda la mariée.

– Il dit seulement que tu dois enlever tarobe dorée et la donner à ta sœur, répondit la marâtre.

La jeune fille ôta la robe, sa sœur noire seglissa à l’intérieur, et donna à la mariée sa chemise grise entoile grossière.

Ils poursuivirent leur route, puis le cocherappela à nouveau :

Voile ton beau visage, ma petite sœur, gare àtes jolies joues, car le ciel pleure ; empêche le vent fort dete décoiffer, que bientôt le roi admire ta grande beauté !

– Qu’est-ce qu’il dit, mon petitfrère ? demanda la jeune fille.

– Il dit seulement que tu dois ôter tonchapeau doré de ta tête et le donner à ta sœur.

La jeune fille ôta son chapeau doré, en coiffala tête de sa sœur et poursuivit le voyage tête nue. Peu de tempsaprès, Régis appela de nouveau :

Voile ton beau visage, ma petite sœur, gare àtes jolies joues, car le ciel pleure ; empêche le vent fort dete décoiffer, que bientôt le roi admire ta grande beauté !

– Que dit-il, mon petit frère ?demanda la mariée pour la troisième fois.

– Il dit seulement que tu dois regarderun peu le paysage.

Ils étaient justement en train de passer surun pont franchissant des eaux profondes. Et dès que la mariée seleva et se pencha par la fenêtre du carrosse, sa belle-mère et sabelle-fille la poussèrent si fort qu’elle tomba dans la rivière.L’eau se referma sur elle ; à cet instant apparut à la surfaced’eau une petite cane d’une blancheur immaculée qui flottait ensuivant le courant.

Le frère sur le siège du cocher n’avait rienremarqué ; il continuait à foncer avec le carrosse jusqu’à lacour du roi. Son regard était voilé, mais percevant l’éclat de larobe dorée il était de bonne foi lorsqu’il conduisit devant le roila fille noire à la place de sa sœur. Lorsque le roi vit laprétendue mariée et son inénarrable laideur, il devint fou furieuxet ordonna de jeter le cocher dans une fosse pleine deserpents.

Pendant ce temps, la vieille sorcière réussità ensorceler le roi et à l’aveugler à tel point qu’il ne les chassapas, ni elle, ni sa fille ; et mieux encore : ellel’envoûta si bien que le roi finit par trouver la mariée noireplutôt acceptable et il l’épousa.

Un soir, tandis que l’épouse noire étaitassise sur les genoux du roi, arriva dans les cuisines du château,par le conduit de l’évier une petite cane blanche qui parla ainsiau jeune marmiton :

Allume le feu, jeune apprenti,

Un court instant, sans doute, suffit

Pour faire sécher mes plumes flétries.

Le garçon obéit et alluma le feu ; lapetite cane s’approcha, secoua ses plumes et les lissa avec sonpetit bec. Un peu ragaillardie, elle demanda :

– Que fait mon frère Régis ?

Le marmiton répondit :

Parmi les serpents, dans une fosse,

Sa prison semble plus qu’atroce.

Et la petite cane demanda :

Que fait la sorcière noire ?

Le garçon répondit :

Elle tremble de joie

Dans les bras du roi.

Et la petite cane soupira :

Mon Dieu, sois à mes côtés

Face à toute adversité !

et elle s’en alla par où elle était venue.

Le lendemain soir elle revint et elle reposales mêmes questions et le troisième soir également. Le jeunemarmiton eut pitié d’elle et décida d’aller voir le roi pour toutlui raconter. Le roi, voulant voir de ses propres yeux ce qui sepassait, se rendit le soir à la cuisine et dès que la petite canesortit la tête de l’évier, il brandit son épée et lui transperça lagorge.

Et tout à coup, la petite cane se transforma –et devant le roi apparut une fille d’une beauté indescriptibleressemblant comme deux gouttes d’eau à la belle du tableau deRégis. Le visage du roi s’illumina de joie et comme la jeune filleétait toute mouillée, il fit immédiatement apporter une robemagnifique et ordonna qu’on l’en vêtit.

La Jeune fille lui raconta ensuite commentelle se fit abuser par sa belle-mère et sa belle-sœur et commentcelles-ci l’avaient poussée à l’eau. Mais en premier lieu elle priale roi de faire sortir son frère de la fosse aux serpents. Le roiexauça son vœu et se dirigea ensuite vers la chambre de la vieillesorcière. Il lui raconta l’histoire telle qu’elle s’était passée età la fin lui demanda :

– Que mérite la femme qui a commis detelles abominations ?

La sorcière, dans son aveuglement, n’avait pascompris de qui il était question et répondit :

– Elle mérite d’être enfermée toute nuedans un fût garni de clous pointus et que l’on attache ce fût à unattelage et que cet attelage soit lancé à toute allure.

Et c’est ainsi qu’on les traita, elle et safille noire.

Le roi épousa sa belle mariée blanche etrécompensa le fidèle Régis : il en fit l’homme le plus richeet le plus estimé de son royaume.

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer