L’Espion X. 323 – Volume III – Du sang sur le Nil

Chapitre 14UNE SOIRÉE TERRIFIANTE

Oh ! cette soirée ! L’ai-jevécue ? Je ne puis me la rappeler sans m’adresser cettequestion, tant elle m’a laissé une impression de cauchemar ;tant le bouleversement de mon esprit renaît à l’évocation dupassé.

Nous avons dîné avec les Neronef. Oh ! cefut la part agréable de l’aventure. Je ne voyais à ce moment que leplaisir de leur jouer une réjouissante plaisanterie.

Je me souviens que je déployai une verveendiablée. Je provoquais à tout instant l’hilarité de cettecanaille de Stephy, je décochais des madrigaux à la sinistreCatherine.

Je crois que cette misérable, – on a beau êtremeurtrière, on reste femme, – je crois, dis-je, que la dangereusecréature se figura je ne sais quelle attraction invraisemblable deses charmes, car ses yeux noirs, énormes dans sa face maigre, seprirent tout à coup à m’inonder des regards les plus doux.

Je parvins à répondre au langage de ses yeux.Oui, moi, Max Trelam, qui ai horreur du flirt, que je considèrecomme une ridicule parodie de l’affection, je flirtai… optiquement,avec cette personne qui rêvait de m’assassiner.

La cafetière mauresque fit son apparition surla table.

Je causais toujours, entraîné par unesurexcitation dont je n’étais pas le maître. Le liquide parfuméemplit les tasses de la faïencerie d’Eb-Neheh, les enveloppesisolantes de morceaux de sucre circulèrent.

Comment s’y prit missAldine ? Je n’en sais rien. Mais il est certain que lesucre somnifère fondit dans les tasses des Neronef, car vingtminutes après les avoir vidées, Stephy et Catherine dormaient àpoings fermés.

Je les considérais, contorsionné par le fourire. Pour moi tout était terminé. Hélas ! le drame débutait àpeine. La voix de miss Aldine figea soudainement ma gaieté.

– Il faut les transporter dans voschambres respectives et les mettre au lit.

– Au lit, pourquoi ? Ils sont bienlà !

Elle ne répondit pas. On eût cru qu’ellen’avait même pas entendu. Elle se tourna vers Tanagra et reprithumblement :

– Si vous le vouliez, nous pourrions nouscharger de la femme ; tandis que sir Max Trelam s’occuperaitde l’homme.

Tanagra approuva de la tête.

– Oui, ce sera bien ainsi. Max Trelam,tirez le sieur Stephy dans votre chambre. Déshabillez-le etbordez-le soigneusement dans votre lit. Ne craignez pas de lesecouer. Rien ne serait actuellement capable de le réveiller.

Tout en parlant elle soulevait, aidée par missAldine, la chaise sur laquelle Catherine reposait, inerte, ses yeuxinquiétants masqués par ses paupières abaissées. Toutes deux,rythmant leurs pas, se dirigèrent ainsi vers l’antichambre.

– On ne nous dérangera pas, prononçaencore la fausse dactylographe d’une voix qui me parut profondémentaltérée ; j’ai poussé le verrou de la porte accédant àl’escalier.

Je ne pus demander le pourquoi de cetteprécaution inhabituelle. Elles étaient sorties déjà. J’entendaistourner dans la serrure la clef de la chambre de miss Tanagra.

Allons ! Il fallait m’occuper de monbaby. Le mot burlesque m’échappa.

Il était lourd, le coquin ! Je ne fus pasfâché d’atteindre ma propre chambre et de déposer mon fardeau surmon lit.

Et pressé d’en finir, je me mis à le dévêtirrapidement. Durant cette opération un objet, sans doute enfermédans l’une de ses poches, tomba sur te plancher avec un bruitsourd.

Je le ramassai et, je l’avoue sans faussehonte, je sentis un malaise tout à fait désobligeant.

Je tenais entre mes doigts un stylet à la lametriangulaire, dont la poignée portait les dix yeux d’or vert.C’était cette arme qui, dans la pensée de Strezzi et de sescomplices, devait m’ouvrir les grilles d’un monde meilleur.

Mais mon danger personnel ne fut pour riendans mon angoisse. Ce qui durant quelques minutes m’immobilisa, cefut la pensée extraordinairement douloureuse, qu’une arme semblableavait brutalement tranché les liens qui m’unissaient à la douce ettriste Ellen.

Je perçois dans la chambre voisine de légersbruits. Ils me rappellent que les jeunes filles se hâtant autour deCatherine. Je dois donc me hâter également.

Je jette le poignard sur la table de nuit etje reprends ma besogne.

J’ai glissé le lourd Stephy dans mes draps queje lui remonte jusqu’aux yeux ; je le borde comme l’a indiquémiss Tanagra, et puis, désireux de n’avoir plus en face de moi lasilhouette du misérable, je passe dans le cabinet de travail.

Mes compagnes m’y rejoignent presqueaussitôt.

Elles sont blêmes. Tout en elles trahit uneagitation dont la cause m’échappe totalement.

– Onze heures, murmure Tanagra. On vous aannoncé la visite pour deux heures après minuit.

– Oui, pour deux heures.

L’accent de miss Aldine est pénible àentendre. Quels sanglots contenus faussent son organe !

– Nous avons le temps, reprend ma chèrealliée. Par où viendra-t-il ?

La dactylographe désigne le côté où est sachambre :

– Je pense par là. La fenêtre du cabinetde débarras donne sur le jardin. Les policiers de veille dans larue ne la peuvent apercevoir.

Un geste approbateur et miss Tanagra prononceces mots :

– Oh ! pauvre chère douloureuse,songeons aux opales.

Je me souviens. Aldine doit, suivant l’ordrede Franz Strezzi, être nantie du brassard lorsque le chef des DixYeux d’Or vert se montrera au consulat.

Mais que font donc les deux jeunesfilles ?

La dactylographe a disparu une minute dans sachambre. Elle revient, portant la cafetière qui a servi tout àl’heure à la préparation du moka parfumé.

Ah çà ! je ne comprends plus le sens desparoles prononcées. Il m’a semblé que l’on parlait d’opales et l’onse dispose à faire le café !

Car la lampe à alcool est allumée. Sa flammelèche les parois du récipient, dans lequel l’eau bouillantechantonne bientôt.

Floc ! Floc ! Au son contre lesflancs de métal de la bouilloire, je juge que Tanagra vient d’ylaisser tomber de petits cailloux.

Le liquide bout fortement. Un bruissement devapeur fusant par la soupape-sirène de l’appareil donne le signalde l’infusion à point.

Miss Aldine, alors, va vivement auclasse-papiers arabe accroché au mur. Elle y plonge la main,provoque un froissement de feuillets, puis elle revient à la tableoù chante la bouilloire.

Elle tient le brassard révolutionnaire.

Je le distingue nettement, avec sa courroie decuir sur laquelle s’alignent dix opales de la grosseur d’œufs depigeon, ou plutôt de demi-œufs, car elles sont taillées encabochons, leur partie convexe en dehors, leur section plane fixéesur le cuir, à l’aide de griffes métalliques.

Ah çà ! ces griffes sont des ressortsmobiles. La dactylographe les fait mouvoir, extrait de leur alvéolechacune des opales qu’elle remet en place après les avoir plongéesun instant dans la cafetière, dont le couvercle levé laisse montervers le plafond une colonne de vapeur.

Le brassard est reconstitué.

– Ici, je dois avoir recours à votreaide, fait doucement miss Aldine en regardant Tanagra, qui aassisté, immobile, à l’incompréhensible manipulation.

Ce disant, elle a relevé la manche gauche deson corsage de tulle, mettant à nu son bras grêle, mais d’un galbetrès pur.

– Cela, je puis me le permettre, ripostel’interpellée ; car je ne vois rien là qui me puisse empêcherd’affirmer que la métamorphose n’est point mon fait, ni celui demon frère.

Sur les faces tragiques des jeunes fillespasse la clarté d’un sourire aussitôt effacé, et Tanagra fixe lebrassard sur l’épiderme d’Aldine, un peu au-dessus du coude.

La manche retombe. Le bras et le joyaurévolutionnaire disparaissent.

J’ouvre la bouche pour solliciter uneexplication.

Mais la phrase projetée s’étrangle dans magorge, figée par l’attitude stupéfiante des jeunes filles.

Elles se regardent, les traits contractés, unehorreur faisant vaciller leurs regards.

Je devine qu’une minute épouvantable se dressedevant elles et, emporté par l’angoisse, je balbutie :

– Qu’avez-vous donc ?

On croirait que le son de ma voix déclanchechez elles la faculté de mouvement.

Toutes deux étendent les bras en un gestecrucial. Mon anxiété s’en augmente ; j’insiste :

– Mais encore ?

Alors miss Tanagra me fait face. Son douxvisage est convulsé par une indicible épouvante, ses regardstroubles indiquent le bouleversement de son esprit.

– Franz Strezzi a ordonné de noussupprimer par le stylet aux dix yeux d’or.

– By Jove ! m’écriai-je, jele sais bien. À telle enseigne que j’ai fait tomber de la poche dusieur Stephy le couteau dont je devais être le fourreau.

Mes auditrices m’écoutent. Il y a une stupeurdans leurs yeux. Elles n’ont pas l’air de s’expliquer mon tondégagé.

Et sévèrement, avec un durcissement subit deses traits, Tanagra reprend :

– Franz Strezzi va venir. On peutl’empêcher de faire de la lumière. Cela serait susceptibled’attirer l’attention de gens dont il ne désire pas laprésence.

– Sans doute.

– Mais il contrôlera l’exécution de sesordres. Il faut qu’au toucher au moins, il reconnaisse les armesd’assassinat enfoncées dans des cadavres. Il faut que son odoratsoit affecté par le relent du sang versé. Ceux qui dorment doiventdonc mourir. Ils doivent… ! Le succès, la délivrance du mondecivilisé menacé par un halluciné du crime, dépendent de leur mort.Qui les tuera ?

Brrrrr ! J’ai froid. Une chape de glaceme paraît emprisonner tout mon corps. Je courbe la tête. Je neréponds pas.

Tuer ces gens endormis… Oh !

Ce sont des misérables, des bandits, d’accord.Mais pour les frapper ainsi, traîtreusement, sans défense, il fautse faire une âme de misérable, de bandit, et cela me sembleimpossible.

Rien dans ma vie passée ne m’a préparé àsemblable métamorphose.

Je tremble plus fort. Miss Aldine parle à sontour.

– Je le savais. Ni l’un ni l’autre nepouvez devenir assassins.

Et avec une amertume atroce, plus poignantequ’aucun cri de désespoir :

– J’ai aidé à votre deuil ; ilm’appartient d’assurer votre triomphe à n’importe quel prix. Aidede meurtrier, je serai meurtrière… Cela est normal ; je monteen grade…

– Aldine ! Aldine ! Ô héroïquedévouée !

Tanagra crie cela, éperdue, les bras tendusvers la dactylographe.

Des pensées confuses font irruption dans moncerveau. Tanagra a qualifié l’acte d’héroïque, et je sens qu’elle araison.

Les deux jeunes filles sont enlacées. Ellessanglotent. Je perçois des mots entrecoupés :

– Pauvre chère Aldine, pauvre fleurarrosée de sang !

– Tanagra… Tanagra… Merci de ne pas merepousser… Ne pleurez pas sur moi… Ma vie sera brève. Mais après,après, dites-lui, dites-vous que le destin m’a courbée, quel’affection m’a été refusée, la haine imposée… Soyez-moimiséricordieuse, comme le sera le Dieu qui a voulu que je rampema vie dans une flaque rouge.

Et puis, miss Aldine s’arrache des bras amis,qui cherchent vainement à la retenir. Elle bondit vers laporte.

Elle est sortie. Tanagra et moi nous nousregardons anéantis.

Il y a un pesant silence. J’ai le sentimentque mes nerfs se sont soudainement raidis, que mes articulationssont jugulées par l’ankylose. Je voudrais me mouvoir ; mavolonté ne se transmet pas à mes muscles. Je voudrais parler, et malangue demeure inerte. Et cela dure, cela pèse, cela suffoque, celaécrase.

La porte accédant à l’antichambre tourne surses gonds avec un léger grincement.

Et miss Aldine apparaît sur le seuil.

Elle est effrayante ; sa figure sembles’être ratatinée, ses yeux sont devenus énormes par comparaison, lebleu en apparaît noir ; ils flambent d’une clarté defolie.

Et puis, et puis le crime de dévouement l’amarquée.

Un éclaboussement de sang a semé de pourpreson corsage blanc, et sur sa joue, au coin des lèvres, ainsi qu’unecoquetterie macabre des divinités du meurtre, une gouttelette s’estposée ainsi qu’une mouche rouge.

Elle parle d’une voix lointaine,extra-humaine. Elle dit :

– Franz aura ses deux morts… Il lesaura !… Il sera content !

Et elle s’abat sans connaissance sur letapis.

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