L’Espion X. 323 – Volume II – Le Canon du sommeil

Chapitre 20LE COUP DE MINUIT

Vous connaissez le Colosseo à Rome,ce Colosseo qu’en France vous appelez Colisée[4], jen’ai jamais pu comprendre pourquoi.

C’est la ruine gigantesque et hautaine ducirque des Césars, où, sur les gradins, un peuple tout entiervenait se repaître de l’agonie de centaines de gladiateurs, defauves, de chrétiens, de barbares, victimes volontaires ou non,offertes en holocauste à la cruauté d’une race accoutumée par dixsiècles de victoires à se croire une race de maîtres, érigée aumilieu du troupeau vulgaire et esclave de l’humanité.

Eh bien, sous les gradins effondrés, en cesremises, souterraines autrefois, où les belluaires, rétiaires,martyrs, attendaient l’heure de mourir, j’avais rêvé naguère lapensée des disparus ayant attendu là.

J’avais rêvé l’adieu à la vie, dans le tempsqui fuit imperturbable. Mon imagination m’avait retracé les lèvress’ouvrant sur les mots sans lendemain, les mains pressées dansl’étreinte finale.

J’eusse ri, au milieu de mes penséesmélancoliques, si quelqu’un dans la vaste ellipse du Colosse, oùcent mille spectateurs trouvaient place, m’avait dit :

– Un jour, dans notre sociétéprétendue humanitaire,tu connaîtras les mêmesangoisses !

Et cela pourtant se réalisait à cetteheure.

Nous étions tous trois, Tanagra, miss Ellen,moi, dans la salle commune de notre gîte. Nul n’avait songé às’isoler.

Assis les uns auprès des autres, les mainsunies, nous ne parlions pas. Qu’aurions nous pu dire ?X. 323 vaincrait-il ? Serait-il abattu par sesadversaires, complotant à cet instant nous ne savions quelletortueuse machination ?

Nous souhaitions la victoire pour lui, c’étaitle vœu ultime nous rattachant à la vie. Car, pour le reste, nousétions déjà des morts.

La lèpre était en nous.

Et puis, à un moment, miss Ellen se prit àinterroger. Elle voulait tout savoir de la lèpre, et surtoutcomment progressait l’atroce maladie.

J’étais hélas ! en mesure de satisfairecette curiosité macabre.

Un de mes confrères et amis avait naguèrepublié une étude remarquée sur la léproserie d’Antananarivo, àMadagascar, et je dis ce dont je me souvenais.

La lèpre apparaissait sous la forme d’unepetite tache rosée grandissant peu à peu, creusant la chair.

Ellen m’avait écouté. Enfin ellemurmura :

– Alors, nous aurions un ou deux mois derépit, avant que l’horrible maladie éclate.

– Oui, à peu près.

– Deux mois, fit-elle, sont une existencebien courte, mais enfin on en peut faire un siècle de bonheur.Combien n’ont jamais ces quelques semaines heureuses.

Et comme je la considérais, étonné, necomprenant pas la douce pensée, elle ajouta :

– Tout à l’heure, quand vous avez défendumes yeux, il m’a semblé…

Elle s’arrêta, un trouble délicieux plaquantdu rose à ses joues.

– Oui, répondis-je gravement, oui, j’aisenti alors que mon cœur s’était engagé à vous.

Elle mit un doigt sur ses lèvres, me désignadu regard sa sœur immobile auprès de nous, absorbée en une rêveriesombre.

– Elle n’espère plus rien, fit-elle d’unevoix si basse que je percevais à peine ses paroles… Montrons ducourage, nous qui pouvons escompter des jours de contentement.

Un nuage passa sur son front, mais elle repritcourageusement :

– Après,… oh ! après cette brèveincursion dans le pays des joies, nous aurons une consolationencore : mourir ensemble et en beauté… N’est-ce pas,sir Max Trelam, vous tuerez votre femme avant qu’elle soit devenuehideuse.

Puis avec une émotion soudaine dont son accentpalpitait :

– Vous aurez aimé ma beauté… Je ne veuxplus être laide.

Elle abaissa ses paupières… ; on eut ditqu’elles pressaient les larmes encloses en ses doux yeux ;deux perles liquides glissèrent lentement sur ses joues.

D’instinct, je me penchai, je les bus,emportant sur les lèvres cette saveur salée qui fait songer auxembruns de l’Océan.

Il me sembla que cet acte… enfantinementtendre nous liait indissolublement.

Puissance d’une pensée aimante. Elle et moimaintenant entendions chanter, au fond de nous-mêmes, un douxcantique d’espoir.

Pauvre Tanagra. Elle seule ne pouvait plusrien attendre de la vie.

Et le temps passait. On nous avait apporté unecollation vers sept heures, avec l’ordre de nous tenir prêts àsuivre ceux que le prince Strezzi dépêcherait vers nous.

J’avais encouragé mes compagnes à prendrequelque nourriture, et bien que la faim ne me tourmentât point,j’avais prêché d’exemple.

Ma montre marquait dix heures quand cinqhommes, conduits par Hermann, vinrent nous chercher.

Le revolver au poing, nos gardes nousconduisirent au laboratoire, dans lequel Strezzi, Morisky avec soncrâne immense et luisant, Goertz aux regards diaboliques sous lesverres rouges de ses lunettes, nous attendaient.

Hermann et ses hommes fermèrent la porteaccédant aux galeries souterraines. Ils l’assujettirent avec unechaîne d’acier. Après quoi, ils disparurent ainsi que des ombrespar la baie aux obturateurs de caoutchouc, établissant lacommunication entre le laboratoire et la logetted’expériences, laquelle, on s’en souvient, permettait, à sontour de passer dans le hall destiné à recevoir les victimes desexpérimentations des terribles produits créés par le professeurrusse.

D’un geste brusque, Strezzi nous indiqua dessièges ; nous nous assîmes. Un lourd silence régnait et nosgeôliers, j’en avais l’impression, écoutaient lesilence.

Leurs traits immobiles reflétaient l’anxiété.Ils avaient l’inquiétude du bruit qui se produirait à un momentvenu, annonçant l’approche de X. 323.

Et je me surprenais à tendre l’oreille commeeux.

Oh ! ce fut long, je vous assure,d’arriver à l’instant où Goertz, tirant de son gilet de laine unegrosse montre d’argent, fit entre haut et bas :

– Onze heures trente cinq. Il esttemps !

Deux minutes et mes compagnes, moi-même, avonsles mains immobilisées par des menottes métalliques que relient deschaînettes, dont Goertz tient l’extrémité.

Il nous entraîne vers la logetted’expériences, nous y pousse, s’y enferme avec nous.

Les judas des portes opposées, percés sur lelaboratoire et sur le hall, sont ouverts. Ils laissent pénétrerchacun un rayon lumineux. Il y a donc de la lumière dans les deuxpièces contiguës à la logette.

Et tandis que Goertz se livre à des opérationsque je ne discerne pas, dans la pénombre, opérations que trahissentdeux ou trois cliquetis métalliques, je réussis à couler un regardpar les ouvertures non encore obturées.

Morisky et Strezzi sont dans le laboratoire. Àl’instant où je les observe, ils rapprochent leurs chaises de latable comme pour s’y accouder.

Dans le hall, les ouvriers, legardien Hermann, sont rassemblés, en armes. Ils échangent despropos à voix basse. Le chuchotement m’arrive imprécis… ; maisje n’ai pas besoin de percevoir les paroles, je suis assuré qu’ilsparlent de ce qui va se passer dans quelques minutes. On devine sibien dans leur attitude, qu’ils sont là pour jouer une partie dontl’enjeu est la possibilité de vivre.

Je tressaille au son de la voix de Goertz.

Le contremaître est debout, les lèvres àhauteur du judasdu laboratoire.

– Minuit moins cinq, a-t-il dit…,attention.

Sans doute, l’avertissement a secoué le princeet son complice, car un bruit de chaises remuées parvient jusqu’àmoi.

Goertz se porte à l’ouverture du hall. Ilrépète son appel en le modifiant légèrement :

– Minuit moins cinq, braves gens !Le revolver en main ! Et si j’ouvre la porte, précipitez-vouscomme un seul homme.

L’heure du choc est imminente. J’entends mescompagnes respirer avec force. Pauvres chères filles, comme ellesdoivent être anxieuses. Il fait trop sombre, dans cette logette, jene puis réussir à distinguer leurs traits. Je veux leur parler.

– Courage…

– Silence ! ordonne rudementGoertz.

Dans le laboratoire, une pendulette, que je mesouviens avoir remarquée le matin, frappe sur son timbre clair etgrêle, le premier coup de minuit.

Alors, le contremaître précipite des gestesinexplicables pour moi ; ce sont des gestes d’ombre dans uneombre à peine plus claire. Il me semble que ses mains se portentsuccessivement au judas du laboratoire, puis à celui du hall, quedes bruissements légers fusent dans l’air, et les ténèbresdeviennent complètement opaques.

Les volets obturateurs des judas se sontfermés, interceptant toute communication avec les piècesvoisines.

Et cependant, je sais que les douze coups deminuit jaillissent du flanc fragile de la pendulette, que Strezzi,Morisky, d’un côté, Hermann et ses hommes, de l’autre, sontattentifs, prêts à bondir sur celui qui, seul, a osé lesdéfier.

À cet instant, l’organe de miss Tanagragémit :

– Mon Dieu !

Toute la douleur de l’attente réside en cetteexclamation.

J’entends un léger murmure, caressant comme lesouffle alangui des grands pankas de plumes balancés sur lesterrasses hindoustanes.

Je devine que miss Ellen caresse, de sa divinepensée de jeune fille, sa sœur qui n’a pu retenir l’expressionarticulée de son angoisse.

Puis plus rien. Tous, nous sommes muets, commepétrifiés dans l’ombre absolue, redoutant et espérant nous nesavons quoi.

Soudain, une lueur éclaire le réduit. Lecontremaître Goertz vient d’enflammer une allumette. Oh ! ilne s’inquiète pas de nous. Il approche la flamme vacillante desparois, éclairant les manomètres qui établissent la communicationscientifique avec les salles voisines. Il murmure àdemi-voix :

– Bien ! Pression redescendue àzéro. Les pompes peuvent fonctionner !

Il abaisse son allumette de cire, faisantainsi sortir de l’ombre un levier coudé s’articulant au ras du sol.Il le rabat. Aussitôt résonne le pfou ! pfou ! rythmé depistons en marche, accompagné d’un bruissement continu comme celuid’une pluie tombant régulière sur des feuillages.

Ah ça ! Que fait-il donc… Je me remémorel’odieuse visite du propriétaire, à laquelle Strezzi nousa conviés hier.

Le levier actionné par Goertz commande lespompes destinées à pulvériser le triformaldéhyde, le liquidedestructeur de microbes.

Quels microbes détruit donc Goertz ?

Non, ma pauvre cervelle doit battre lacampagne. J’ai mal interprété les explications du prince… Autrementce serait absurde.

Je hais, je méprise l’ignoble contremaître, etcependant, mon désir de comprendre est tel quej’interroge :

– Que faites-vous donc ?

Il me coupe la parole avecimpatience :

– Assez… la curiosité aura son tour.

Ah ça ! je deviens fou ! Voilà queje ne reconnais plus sa voix, et derrière moi, dans l’ombre, deuxvoix chéries jettent un cri inexplicable :

– Ah !

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