Chapitre 9LA MAISON DE LA RUELLE DES POSSÉDÉS-DERVICHES
– Cessez d’être fleur !
La phrase convenue tinte, tandis que monpanier est décapuchonné.
Arrow est devant moi. Il me regarde avec unlarge rire muet, qui lui fend la bouche jusqu’aux oreilles. C’estun homme robuste, courtaud, aux cheveux jaunes, à la facerouge.
– Voilà le gentleman chez lui, dit-il. Jeretourne à mon travail. Sur la table, là, un paquet ficelé contienttout ce qu’il faut pour se nourrir durant vingt-quatre heures.Voilà !
Il va sortir. Je le retiens :
– Un instant, master Arrow, je vousprie.
– C’est que j’ai de l’ouvrage en retard,sir, et mon épouse Annie me ferait du tapage. Je ne lui ai pas ditqu’au lieu de plantes je livrais un gentleman… La femme, n’est-cepas, a des fourmis dans la langue. Inutile qu’elle mette sesfourmis en marche dans tout le quartier.
– Je vous rends la liberté à l’instant,repris-je sans paraître remarquer l’irrespect du jardinier àl’égard de sa douce moitié. Deux questions, deux réponses, et vousêtes libre.
Cet homme joyeux rit de plus belle. Il consentde la tête, du regard, de tout son être.
– Questionnez, sir, je répondrai si vosinterrogations ne dépassent pas mes connaissances.
Malgré moi, je souris ; une facerayonnante appelle la gaieté chez qui la contemple.
– Vous pouvez, je pense, me dire où setrouve située la maison dans laquelle vous m’avez amené ?
Il souffla avec satisfaction :
– Oh ! ça, rien ne s’y oppose. Lamaison donne sur la petite ruelle des Possédés-Derviches.
La ruelle des Possédés-Derviches ! Un nomcomme celui-là ne s’oublie pas quand on l’a entendu une fois. Or,précisément, le « journal » de miss Tanagra où la jeunefille contait son retour des Tombeaux des Khalifes avecX. 323, et où elle avait signalé l’apparition d’une femmeinconnue d’elle, sortant inopinément d’une habitation en bordured’une étroite ruelle sise à peu de distance des mosquées Serjidnaet El Hakim, m’avait suggéré, au moment où je lisais ce passage, laréflexion :
– Ce doit être aux environs de la ruelledes Possédés-Derviches.
Mais Arrow attendait en se dandinant. Je remisà plus tard mon monologue intérieur.
– Premier point acquis. Je sais où jesuis. À présent, quand la jeune dameviendra-t-elle ?
Je reconnus de suite que cette nouvelledemande n’était pas de la compétence de mon interlocuteur. Lejardinier écarquilla les yeux, souffla ainsi qu’une otarieremontant à la surface de l’eau, et enfin d’un ton révélant uncomplet ahurissement :
– La jeune dame, c’est bien là ce que legentleman a voulu exprimer ?
– Oui… Et je comprends que vous ignorez àquel moment elle arrivera.
– C’est cela même… J’ignore quand… Il nefaut pas m’en vouloir, sir, car j’ignore même de quelle jeune damevous avez la bonté de me parler ; je ne suis pas aucourant.
Puis se frappant le front :
– À moins qu’il ne s’agisse de missAldine ; ce que je ne puis croire, s’empressa-t-il d’ajouter,car les dactylographes du consulat russe ont une conduiteirréprochable. Elles se marient toutes très bien. AinsiMlle Marfa Sabrakoff, qui a précédé miss Aldine, ehbien, elle a épousé…
La chronique matrimoniale des dactylographesdu consulat ne m’intéressait aucunement. J’interrompis donc lepépiniériste.
– Non, ce n’est pas cette jeune fille quej’attends.
Ce à quoi Arrow riposta d’un ton convaincu,prouvant sa haute estime de l’employée :
– Oh ! cela, j’en étais sûr. Mais jeme sauve.
Nous étions au premier étage, car j’entendisle gros homme descendre précipitamment l’escalier. Un instantencore et le bruit sourd de la porte de la rue se refermantm’apprit que je demeurais seul dans la maison inconnue.
Seul ? L’étais-je vraiment ? Est-ceque Tanagra ne serait pas arrivée avant moi ?
Et sur cette pensée je me mets en route.
La maison est vide de meubles, sauf deuxcouchettes de campement dressées dans deux chambres de l’étage oùje suis.
Au rez-de-chaussée, même viduité.
Miss Tanagra ne se trouve pas dans cettehabitation, que les volets soigneusement clos remplissent de latristesse de la pénombre.
Je remonte. Si je déjeunais ? Arrow m’aindiqué la présence de vivres.
Je défais le paquet laissé par le jardinier.Allons ! la collation est abondante. Viandes froides,lentilles du Delta, fruits savoureux, et même, attention délicatepour un palais anglais, une formidable tranche de chester, notrefromage national.
Je n’ai pas à craindre la mort par inanition.Ma soif s’apaisera également, grâce à des flacons de pale-aleportant la marque de la célèbre maison Bass and C°.
Juste au-dessus de la porte accédant à la rue,un moucharabiehs’avance en bow-window, permettant de jouirde la vue des passants.
J’y transporte ma table servie, ma chaise. Larue grouille à mes pieds et elle ne saurait soupçonner que jel’observe.
Tanagra ne va-t-elle pas paraître ?
Je l’appelle de tous mes vœux. Je songe audanger mystérieux planant sur elle. Ce danger que miss Aldine m’aindiqué par ces deux phrases troublantes :
« Strezzi pense que demain miss Tanagraaura cessé de vivre.
« X. 323 veille sur elle. Il espèrela sauver ».
Il espère, il espère. Mon expérience propre merappelle combien est fragile l’espérance. Et à mesure que lajournée s’avance, mon anxiété augmente.
J’ai déjeuné, j’ai parcouru vingt fois lamaison déserte. Vingt fois j’ai repris mon poste d’observation.
Le jour baisse. La nuit vient. Les rumeurs dela rue s’apaisent.
Neuf heures. J’ai entendu des pas dans laruelle, silencieuse depuis un grand moment.
Je cours au moucharabieh ; je glisse unregard à travers les lamelles ouvragées.
Je ne vois personne.
Curieux ! On eût cru que plusieursindividus passaient. Seraient-ce des assassins apostés pourattendre ma chère Tanagra ?
La réflexion me traverse comme un coup destylet. Je m’affole. Mes yeux fouillent l’ombre des façades. Et monangoisse redouble.
Je discerne des silhouettes humaines blottiessous la voussure des portes des maisons voisines.
Mes soupçons prennent corps. Tanagra estmenacée. Comment la sauver, comment la protéger ?
Une idée lumineuse éclaire mon cerveau. Rienne s’oppose à ce que je meure avec elle. C’est elle, qui estelle-même et qui est aussi l’image d’Ellen, la douce disparue,c’est elle seule qui me rattache à la vie. Il n’y a donc pasd’héroïsme à vouloir vivre ou mourir pour elle.
Mais où trouver une arme dans cette maisonvide ?
« Cherchez a dit l’Écriture, et voustrouverez. » Combien cette maxime m’apparut vraie !
Des armes, mais j’en ai huit à maportée ; une panoplie, n’est-ce pas ?
Les deux couchettes, dont j’ai indiqué laprésence, se composent chacune d’une forte natte tendue entrequatre tiges de fer. Ces tiges, maniées d’une main rigoureuse,représentent de terribles massues.
Seulement il convient de me hâter. Moi qui aiimpatiemment attendu miss Tanagra tout le jour, je tremble àprésent de la voir arriver avant l’achèvement de mes préparatifs decombat. J’ai couru dans l’une des chambres meublées decouchettes.
Celle sur laquelle je me jette ne résiste paslongtemps à mes efforts.
Avec une joie inexprimable, je brandis deuxtiges de fer, d’environ deux pieds de long, tel un paladin prêt àentrer dans l’arène.
Dans l’espèce, entrer dans l’arène consiste àsortir de la maison et à tomber sur l’ennemi à l’improviste. Lavictoire n’est possible qu’à cette condition. Mes ennemis sontplusieurs. J’ai compté six hommes se dissimulant. Je dois avoir demon côté l’avantage de la surprise ; sinon il est à peu prèscertain que je succomberai.
Je ne m’étais pas trompé. Six bandits, lesderniers survivants de la troupe de Strezzi, avaient missiond’assassiner Tanagra.
Avant leur départ, leur chef les avait conviésà boire une coupe de champagne à l’heureuse issue de leurentreprise. Le champagne contenait le poison devant agir après unlaps de temps déterminé. Strezzi s’était débarrassé ainsi de tousses autres compagnons. Il supprimait les complices dont il pensaitn’avoir plus besoin.
X. 323, on comprendra comment tout àl’heure, avait forcé la dose de poison afin d’avancer le trépas desmisérables.
Sa protection se bornait donc à un gain dequelques minutes sur les prévisions de son sinistreadversaire ; mais comme ceci ne lui assurait pas une certitudeabsolue, il avait tablé encore sur mon immixtion dansl’aventure.
Je me tenais à présent près de la porte de laruelle.
Un guichet grillagé me permettait desurveiller l’extérieur. J’avais doucement tiré la targette ronde dulong verrou égyptien. J’étais prêt.
Onze heures sonnèrent lentement sur la villesilencieuse.
À peine les dernières vibrations du timbres’étaient-elles éteintes, qu’un bruit nouveau résonna, un bruit quime sembla palpiter dans mon cœur.
On marchait dans la ruelle. Un pas léger, vif,décidé, que je reconnaissais. Le souvenir de la démarche d’Ellen,de Tanagra, s’éveilla, violent et tendre.
Tanagra approchait. L’instant d’agir étaitvenu. J’entre-bâillai la porte et je restai là, dans l’ombreprotectrice de la voussure, serrant convulsivement les tiges de ferdont je m’étais muni.
À vingt pas, s’avançant au milieu de lachaussée, la silhouette aimée se montra.
Elle progresse. Ô vaillante jeune fille !Tu sais cependant que la mort guette toute proche, avide de frapperta beauté, ta jeunesse, et cependant tu viens au-devant d’elle,sans que rien en ta démarche trahisse l’émotion.
Un coup de sifflet strident déchire la nuit.La ruelle, déserte d’apparence un instant plus tôt, s’animebrusquement.
Des ombres semblent jaillir des murailles.Elles se ruent vers Tanagra.
Elle s’est arrêtée net. Sa main s’est levée.Je devine plus que je ne vois un revolver braqué sur lesassaillants. Deux détonations éclatent. Un homme tombe. Mais lesautres précipitent leur course.
L’un d’eux arrive sur la jeune fille, larenverse en arrière. Il lève le bras, un éclair bleu trahit la lamed’acier prête à fouiller la gorge de celle qu’à cette heuretragique j’aime, oui, j’aime totalement, uniquement, non plus commeune dualité figurant Ellen et Tanagra, mais comme l’exemplaireunique de mon amour.
Je me lance dans la mêlée, furieux, hors demoi-même. Mes tiges de fer s’abattent sur le crâne de celui qui vaégorger miss Tanagra. Ses os craquent sous le coup ; mais sonbras armé du poignard des dix yeux d’or s’est abaissé en mêmetemps.
Tanagra a poussé un gémissement :
– À moi ! À moi !
Tout en frappant, je l’enlace de mon brasgauche, je l’entraîne vers la porte de la maison.
L’attaque s’est ralentie. L’élan des assassinssemble soudainement coupé. By Jove ! Ils chancellent…Ils étendent les bras en des gestes stupéfaits et implorants, puisils s’affaissent sur la chaussée.
Victoire ! Je comprends ! Le poisona complété son œuvre !
Victoire ! Ah ! Ai-je raison declamer ce mot triomphant ?
Tanagra s’est abandonnée dans mes bras et lelong de mes mains qui soutiennent son corps inerte, un liquidechaud coule, traçant sur mon épiderme des lignes rouges.
Du sang ! Elle est blessée, à mortpeut-être ?
Alors je m’affole. Je me précipite dans lamaison avec la jeune fille que j’ai défendue trop tard. Je refermela porte d’un coup de pied, j’escalade l’étage, je l’étends sur lacouchette demeurée intacte, j’allume une bougie. Là, là, au cou,une longue estafilade, à hauteur de la carotide.
Et comme, éperdu par cette constatation, jegémis, perdant la tête : « Tanagra ! Tanagra !Mon aimée, ma toute aimée ! » elle ouvre les yeux, meregarde avec une expression étrange d’épouvante, de remords, debonheur, et sa voix chantante, faible ainsi qu’un écho lointain,murmure :
– Ce n’est rien… Vous avez fait dévier lecoup… Mon réticule, du diachylum, une demi-heure de repos…
Deux larmes roulèrent sur mes joues. Je fis cequ’elle ordonnait. Je l’aidai à brider la plaie à l’aide d’unebande de diachylum.
Ceci terminé, elle me regarda longuement, uneexpression indéfinissable dans ses grands yeux verts de mer, samain se tendit vers moi. Elle murmura comme se parlant àelle-même :
– Sauvée par lui. Pourquoi cela s’est-ilpassé ainsi ?
– C’était écrit, fis-je impétueusement,écrit depuis notre voyage à Munich, à Vienne.
Cette allusion au passé, ce passé décevant oùelle était ma fiancée, amena une teinte rosée à son front. Presquesévèrement elle prononça :
– Et Ellen ?
– Ellen est avec nous, elle est envous.
Je dis cela sans que ma volonté y fût pourrien ; je traduisais ma conviction avec une sincéritéinconsciente, dont Tanagra fut impressionnée sans doute, car sesyeux se levèrent vers le ciel, semblant implorer le secours delumières supérieures.
Puis son visage s’adoucit, douleur et extases’y peignirent successivement.
Dans un frisson de ses lèvres passa une phrasechuchotée :
– Est-ce possible !
Ses paupières s’abaissèrent, éteignant laradiation émeraude de ses prunelles. Elle dit encore :
– Du repos… Du repos… Je veuxdormir !
Et je restai là, emplissant mon regard de sachère présence. J’étais heureux. En l’arrachant à la mort, il mesemblait avoir reconquis le droit de l’aimer !
