Cousin de Lavarède !

Chapitre 3QUELQUES INSTANTS DANS LA LUNE

La lassitude triomphe des pensées les plusmoroses. Robert et Ulysse succombèrent au sommeil. Ils furentréveillés par un matelot qui leur annonça que le déjeuner étaitservi.

Avec effort, ils se dressèrent sur leurspieds, et, les jambes raides, la tête lourde, ils gagnèrent lasalle à manger, où déjà, autour de la table, leurs compagnons etleurs geôliers avaient pris place.

Il leur suffit d’un coup d’œil pour s’assurerque ni Lotia, ni Maïva, ni Radjpoor n’avaient trouvé à bord duGypaète plus de repos qu’eux-mêmes.

Les jeunes filles étaient pâles, leurs yeuxétaient cernés ; une expression d’inquiétude attristait leursjolis visages. Quant à Radjpoor-Thanis, il semblait encore plus malen point que les douces Égyptiennes. Évidemment elles et luiavaient parlé à Mme Hirondelle.

Ils savaient aux mains de qui ils setrouvaient.

– Eh ! vous voici, dit gaiementRamier. Hein ! on dort bien en plein ciel ? On n’est pasdérangé, comme dans les grandes villes, par le bruit de la foule,le roulement des voitures, les cornes de tramways. Vous adorerezvotre nouvelle existence quand vous la connaîtrez mieux. Enattendant, veuillez prendre place et ne craignez pas de manger.Dans cet air pur, où le microbe est inconnu, l’appétit est derigueur.

Il désignait de la main deux sièges restésvides, l’un à la gauche de sa femme, l’autre auprès de Maïva.

Astéras s’empara de ce dernier, laissant laplace d’honneur à son ami. Un furtif serrement de main de Maïva lerécompensa aussitôt, et la mignonne se penchant vers lui, murmurade sa voix chantante :

– Peur !

L’astronome la rassura du geste et le repascommença. En vérité, les convives du fou pensaient rêver. Le menuétait celui d’une maison bourgeoise, terrestre.

Sardines

Tripes à la mode de Caen

Tanches grillées sauce tomates

Filet de bœuf aux champignons

etc., etc.

Au filet, Lavarède n’y tint plus, ets’adressant à Ramier qui mastiquait avec bruit :

– Vous m’avez affirmé que vous nedescendiez jamais à terre.

– C’est exact.

– Eh bien, à moins que je ne sois lejouet d’une hallucination, nous dégustons en ce moment un filet debœuf ?

– Vous ne vous trompez pas.

– En ce cas, je ne comprends plus. Lesfilets de bœufs n’ayant pas l’habitude d’aller se promener dans lesnuages, comment celui-ci figure-t-il sur votre table ?

Ramier éclata de rire,Mme Hirondelle l’imita. Leur gaieté était sifranche, que les voyageurs, oubliant leurs craintes, finirent pars’associer à leur hilarité. Enfin le fou parvint à se dominer.

– Vous n’êtes pas observateur, fit-ilavec indulgence.

– En quoi ai-je manquéd’observation ? questionna l’ancien caissier.

– En ceci, que mieux que personne vousdevriez être en mesure de répondre à votre question, puisque vousêtes arrivé à bord du Gypaète de la même façon que cemorceau de bœuf… Une petite tranche encore, n’est-ce pas ?

Tout en tendant son assiette, Lavarèdereprit :

– Je vous avouerai que je ne me suis pasrendu compte de l’événement. Comme je courais dans le désert, j’aisenti un choc aux jambes, je suis tombé à la renverse, j’ai perduconnaissance et me suis retrouvé ici.

– Comme moi, firent d’une seule voix lescompagnons du jeune homme.

– Alors c’est différent. Je vais vousinstruire. Au-dessous de nos appartements, se trouvent des caves enquelque sorte, où se trouvent mes provisions de carbure, de vivres,mes pièces de rechange pour les machines et cœtera. Des cloisonsles divisent en compartiments. Dans l’un est enfermée une vastepoche en filet. Veux-je chasser : j’adapte à cette poche unetige souple et résistante faite de fanons de baleine réunisensemble ; j’ouvre une trappe située à la partie inférieure del’aéronef, et je laisse filer mon appareil au bout d’un câblejusqu’à ras de terre. Alors je commande en avant, je poursuisl’animal que je désire, je l’atteins, la perche le frappe auxjambes, le renverse dans le filet et je le hisse à bord. En un motje chasse au vol.

Et comme tous se regardaient avec une surpriseévidente :

– C’est ainsi que j’ai procédé pourvous-mêmes. J’avais juré de n’avoir plus aucun rapport avecl’humanité, mais en vous voyant traqués par des ennemis quicherchaient à vous fusiller, j’ai été pris de pitié. Ceux-là, mesuis-je dit, sont des victimes comme moi, je dois leur portersecours. Voilà comment nous déjeunons ensemble aujourd’hui.

Ces dernières paroles avaient été prononcéesd’un ton ému, avec une réelle noblesse. Toutes les mains setendirent vers le fou qui, obéissant à une impulsion généreuse,avait arraché les captifs de Sir Parker à une mort certaine.

Ramier parut enchanté. Il serra les doigts deses invités et doucement :

– Je vais faire modérer la vitesse duGypaète, nous prendrons le café sur le pont, et en face dusublime spectacle qui s’offrira à vos yeux, vous deviendrez tout àfait des nôtres.

Cinq minutes après, tous étaient rassembléssur le pont, qu’un léger velarium abritait des ardeurs d’un soleilde feu.

Ramier avait dit vrai. Penchés sur labalustrade, les voyageurs regardaient pétrifiés par l’admiration.L’aéronef planait par 3.000 mètres d’altitude au-dessus de l’océanPacifique. À cette distance, la mer prenait une teinte sombre surlaquelle se détachaient comme des plaques d’émerauded’interminables chapelets d’îlots verdoyants. Cela tenait du rêve,et en voyant de si haut la terre, Lavarède se surprit à oublierqu’il était un des enfants les plus sédentaires du globe qui fuyaitsous ses pieds.

– Que cela est beau, murmura-t-il enfinen tendant la main, dans un besoin d’effusion, à la personne laplus proche de lui.

Il tressaillit en la reconnaissant. C’étaitLotia. Elle aussi le considéra, le regard troubles comme au sortird’un songe. Elle aussi avança sa main fine, mais le mouvementcommencé ne s’acheva pas. Elle tourna la tête vers Radjpoor qui,immobile à l’extrémité opposée du pont, l’observait d’un airsombre.

Alternativement ses yeux se portèrent sur lesdeux hommes. Une incertitude poignante se peignit sur son visage,et elle murmura :

– Qui donc a menti ?

– Bon, ce n’est pas moi, répliqua leFrançais.

Elle le considéra encore. L’expressiondouloureuse de ses traits s’accentua et tristement :

– Le sais-je ? Perdue au milieu duciel, dans les régions que parcourt seul l’esprit d’Osiris, c’est àlui que je demande de faire éclater la vérité à mes yeux.

Puis avec un soupir :

– Peut-être ne m’as-tu pas trompée ;peut-être la sincérité est-elle chez Radjpoor-Sahib. J’hésite, jeflotte ; des pensées contradictoires se heurtent sous monfront. Infortunée Lotia ! Pauvre Égypte !

D’un pas lent, elle s’éloigna sans que Robertfît un mouvement pour la retenir. Une joie immense chantait en lui.Lotia ne l’accusait plus brutalement.

Le doute avait germé dans son esprit. Et cedoute n’était-il point l’aurore d’une période heureuse, où la jolieÉgyptienne comprendrait et partagerait son affection.

Bercé par cette idée radieuse, il continua deremplir ses yeux de l’admirable panorama qui défilait sousl’aéronef.

La fille de Yacoub s’était approchée de Maïva,à qui Astéras parlait. Ni l’un ni l’autre ne s’aperçurent de saprésence. L’astronome disait :

– Oui, Maïva, l’aventure estbienfaisante. Mon pauvre Robert était triste, sous le coup des plusnoires accusations. Mais ici, en plein ciel, voisins du soleil,proches des étoiles dont la lumière ne nous apparaîtra plusobscurcie par les brumes de la terre, il est impossible que Lotian’atteigne pas à la vérité.

Celle dont il prononçait le nom frissonna. Lesavant exprimait la pensée que tout à l’heure, elle-même avaittrouvée sur ses lèvres. Est-ce que vraiment son âme s’était égaréeà ce point d’avoir confondu l’innocent et le coupable.

Du regard elle chercha Lavarède. Il étaitaccoudé sur la balustrade ; un sourire béat éclairait safigure loyale. Puis elle tourna les yeux vers Radjpoor, etrencontrant sa prunelle noire obstinément fixée sur elle, une sortede malaise l’envahit. Elle avait cru en lui, et maintenant, il luisemblait que sa foi chancelait, que les ténèbres l’environnaient.Impatiemment elle secoua la tête.

Mais Astéras continuait sans prendre garde àelle :

– Vois-tu, Maïva, faisait-il, toutebonté, toute justice, sont dans les étoiles. Ce qui rend les hommescruels, pervers, c’est qu’ils s’hypnotisent dans la contemplationde la terre qu’ils prétendent se partager, comme si la mort fatale,inévitable, ne devait pas mettre un terme à leurs ambitions. Lessages lèvent la tête, ils regardent en haut, et leurs yeux setroublant aux rayons des astres, soleils lointains gravitant dansl’espace, ils pressentent que l’homme n’est rien dans l’infini,qu’une petite mousse parasitaire grandie à la surface duglobe ; que l’idée du bien et du juste sont tout, etqu’eux-mêmes ne seront quelque chose dans l’harmonie de l’universqu’en se consacrant au triomphe de cette idée.

Et souriant à l’ex-muette, qui l’écoutaitreligieusement :

– En dehors de cela toute science estvaine, nos moyens d’investigation étant bornés. Toute ma vie a étéemployée à étudier le ciel. Suis-je plus avancé qu’au premierjour ? Oui, en ce qui concerne ses dimensions ; j’aiappris son immensité, j’ai senti que, si, depuis l’apparition del’homme sur la terre jusqu’à nos jours ? des calculateursavaient compté sans cesse, énoncé les dizaines, les centaines, lesmilliers, les millions, celui qui continuerait cette tâche ardue setrouverait en présence de nombres de neuf cents ou de douze centschiffres, et que ces nombres formidables, incompréhensibles pournotre entendement, seraient seulement la mesure d’un point dansl’infini. Mais après ? Sur la constitution de l’espace, surcelle des innombrables systèmes solaires de l’univers, quesais-je ? Rien. Des hypothèses plus ou moins rationnelles etc’est tout.

– Encore, encore, soupira la voix doucede Maïva, gourmande de cette poésie grandiose de l’Astronomie.

– Tiens, poursuivit sans se faire prierAstéras, dont la face rayonnait de la joie d’exprimer ses idées lesplus chères ; prenons la Lune, notre voisine immédiate, qui sebalance à une distance ridicule, 90,000 lieues en chiffres ronds.Pour les uns, c’est un astre mort. Privée d’air et d’eau,disent-ils, la Lune n’est pas habitable. Pardon, répondent lesautres, ce n’est point là une raison ; ne pouvons-nousimaginer des êtres à la vie desquels ni l’eau ni l’air ne soientnécessaires. La différence qui existe entre les habitants des merset ceux des continents ne prouve-t-elle point que les moyens dontdispose la nature n’ont pas de limites, et dès lors, pourquoidéclarer déserte une planète, simplement parce que notre humanitén’y saurait vivre ? Lesquels ont raison ?

– Ce sont les seconds, dit auprès d’euxune voix tranquille.

Astéras, Maïva, Lotia elle-même seretournèrent. Ramier s’était approché sans bruit, et il sedandinait d’un air avantageux :

– Ceux qui prétendent la lune habitée,reprit-il, ont raison.

– Comment pouvez-vous affirmer cela,interrogea l’astronome en se levant précipitamment ?

– Grâce à un modeste auxiliaire.

– Qui se nomme ?

– La photographie.

Et d’un ton emphatique, le fouajouta :

– Si vous daignez m’accompagner, je vousmontrerai des clichés qui ne laisseront subsister aucun doute dansvotre esprit.

Point n’était besoin de répéter cettealléchante observation. Tous se portèrent au panneau donnant accèsà l’intérieur du Gypaète, et bientôt ils furent rassemblésdans le bureau, où déjà Robert et Ulysse avaient pénétré lorsqueRamier leur avait exposé les principes de son appareil.

Tranquillement le petit homme ouvrit une boîtede chêne et en tira une plaque qu’il mit sous les yeux de sescompagnons.

– Ceci, dit-il est une photographiedirecte de la montagne lunaire désignée sur les cartessélénographiques sous le nom de Mont-Copernic. C’est évidemment unancien volcan. La ceinture montagneuse annulaire a une vingtaine dekilomètres d’épaisseur. Une plaine de soixante kilomètres dediamètre environ occupe le fond du cratère, et plusieurs picss’élèvent vers le centre.

– Tout cela m’est familier, répliquavivement Ulysse. À l’observatoire de Paris, on possède des clichésaussi nets, mais il n’y a rien là qui prouve l’existence d’êtresanimés.

Le fou ne se troubla point.

– Attendez. Grâce à un systèmed’agrandissement que j’ai imaginé, j’ai trouvé la preuve que vouscherchez, la voici :

Et fouillant prestement dans un carton à demidressé le long de la cloison, il en sortit une feuille de papierépais.

– Qu’est cela ?

– C’est l’agrandissement de la partieouest du cratère de Copernic.

– Mais cette ligne sinueuse qui descendles pentes et vient aboutir au massif central ?

– C’est une route.

– Une route ?

La voix de l’astronome tremblait. Quoi, leproblème ardu de l’habitabilité de la Lune serait résolu dans lesens de l’affirmative. Des routes sillonneraient la surface del’astre des nuits ! Mais cela supposerait l’existence d’êtrespensants, d’ingénieurs, de terrassiers.

– Quel rêve, murmura-t-il sanss’apercevoir qu’il parlait à haute voix.

Mais le fou répliqua avec une pointed’impatience :

– Ce n’est pas un rêve.

– Pourtant il faut se défier desapparences.

– Oui, mais il faut aussi accueillir lescertitudes. Ici la certitude existe. Vous l’allez voir tout àl’heure. Auparavant laissez-moi vous rappeler que la lune neconnaît ni le printemps, ni l’automne. Son année se compose d’unjour de 364 heures, c’est l’été, et d’une nuit d’égale durée quiest l’hiver. Durant le jour, la température dépasse celle duSénégal, soit 60°, au-dessus de zéro ; la nuit vient, etsoudain le climat du pôle Nord se fait sentir, c’est-à-dire que lasurface lunaire est glacée par 40 ou 60 degrés au-dessous dezéro.

– Nous nous écartons de notre sujet,grommela le savant non sans humeur.

– Pardon, répondit Ramier, ce préambuleétait nécessaire. Étant donné l’écart de près de cent degrés entreles deux saisons de notre satellite, il est permis de supposer queles habitants vivent de façon différente pendant chacuned’elles.

– Les habitants, s’il y en a, marmottaLavarède.

Sans relever l’interruption, le petit hommepoursuivit :

– Nous voyons, en Russie, lespopulations, se tenir enfermées à l’époque des frimas et vivre audehors dès que les souffles tièdes du printemps réchauffentl’atmosphère.

Par analogie, les lunatiques, on peut lepenser, sont susceptibles d’agir de même.

Ceci établi, veuillez remarquer que la routedu cirque de Copernic, part d’un point sombre et aboutit à un pointégalement noir ; sans doute ce sont là des entrées decavernes, de cités souterraines où ils se cloîtrent pendant leurslongues nuits.

– C’est la fable des troglodytes,s’exclama ironiquement Robert.

– Mais, reprit imperturbablement le fou,le soleil reparaissant au-dessus de l’horizon, ils sortent de leurscavernes, vaquent à leurs travaux, trafiquent, échangent,cultivent, chassent, au milieu d’une faune et d’une flore dont nousne saurions avoir idée.

S’ils existent comme je le prétends, si ce quereprésente mon cliché est une route, il doit s’y produire desmouvements.

– Eh bien, interrogea avidementl’astronome, devinant que son interlocuteur arrivait au pointintéressant de sa communication ?

– Eh bien, dit paisiblement Ramier, celaest.

Un véritable rugissement s’échappa des lèvresd’Ulysse.

– Cela est. La preuve… la preuve.

– Je vais vous la présenter.

Et tout en fouillant de nouveau dans lecarton, le capitaine du Gypaète parla ainsi :

– À diverses reprises mon attention avaitété appelée sur la présence de points noirs à la surface blanche dela route de Copernic. Dans l’ordre des pensées où je me trouvais,je me demandai si ce n’étaient point là les Sélénites que jepressentais.

Dans l’impossibilité d’obtenir desagrandissements plus considérables de mes clichés – je chercheactuellement à résoudre ce problème et j’y réussirai – je comprisque le seul moyen de m’éclairer était de me démontrer à moi-mêmeque ces points imperceptibles étaient doués de mouvement.

– Et ?

C’était Astéras qui, incapable de se contenir,formulait cette ardente interrogation.

– J’ai appliqué la cinématographie à monexamen. Des clichés successifs obtenus ainsi m’ont permis dedéterminer la marche de mes points noirs sur la route. Voici unedes images dont il s’agit :

Et tandis qu’Astéras, les pupilles dilatées,regardait les dix clichés Ramier susurra avec une modestieaffectée :

– Un point C étant figuré sur une sectionde route A B, il est évident que si la projection cinématographiquele porte de A en B, il est doué d’un mouvement propre, c’est-à-direqu’il est animé. Or, dans la résultante de ces diverses épreuvesledit point C, occupant successivement les positions marquées surchacune, marche de A en B. Êtes-vous convaincu ?

– Oui, oui, balbutia l’astronome d’unevoix haletante. On ne saurait le nier. Des êtres animés parcourentcette route lunaire ! Mais quels sont ces vivants ! Quelssont-ils ?

Ramier leva un doigt en l’air et d’un tonprophétique :

– Patience ! Patience ! Mesgrossissements ne me permettent pas encore de répondre, maispuisque cela vous intéresse, nous chercherons ensemble ; noussurprendrons la forme de ce point animé. Allez, vous bénirez lejour où vous avez mis le pied à bord de mon Gypaète.Bientôt nous photographierons l’intérieur des cavernes où lesSélénites se réfugient, alors que la nuit de douze jours couvre lesol de leur planète.

À ces mots, Ulysse stupéfait ne trouva rien àrépondre, la voix lui manquait ; mais sa mimique expressivedisait sa curiosité.

– Vous connaissez les rayons noirs, fitcomplaisamment son interlocuteur.

On les appelle noirs, ultra violets, Rœntgen,X. Ils ont la propriété de traverser les corps opaques. Ehbien ! j’ai inventé, sauf quelques menus détails à trouverencore, des plaques photographiques insensibles aux rayonslumineux, et qui seront impressionnées par ces seuls rayons X,ainsi les rayons noirs émanant de la lune nous révèleront lessecrets de la vie sélénite !

Il semblait transfiguré ; une émotioncommunicative faisait trembler sa voix. D’un mouvement brusquel’astronome lui prit les mains et avec un accent d’inexprimableadmiration :

– Ah ! Maître ! Maître !bégaya-t-il, quel génie y a-t-il donc en vous !

La physionomie de Ramier se contracta, un rirestrident s’élança de ses lèvres.

– Du génie, mon pauvre ami Grand-Duc, –pour la première fois, il appliquait au savant le surnom dont ill’avait gratifié lors de son arrivée, – du génie, mais je suis fou,fou à lier. Vos amis l’Aigle, Milan, Mésange et Fauvette lepensent. – il désignait les assistants – on le pensait sur laterre, puisque l’on m’a enfermé à Sainte-Anne. Ah ! ah !ah ! Je suis fou ! Les sages sont ceux qui se promènenten liberté sans penser à rien. Ah ! ah ! je suis fou,fou, fou comme Salomon de Caus dont le génie s’éteignit entre lesmurs d’un cabanon.

Il aurait continué longtemps sur ce ton, siMme Hirondelle ne s’était avancée vers lui endisant avec calme :

– Oublions cela, Ramier, nous n’avonsplus rien de commun avec l’humanité !

Ces simples paroles apaisèrent le fou commepar enchantement. Son exaltation tomba, ses yeux sevoilèrent :

– C’est vrai, au fait, s’écria-t-iljoyeusement. Où avais-je la tête de me tracasser pour les terriens– et passant amicalement son bras sous celui d’Astéras. – Venez,mon cher Grand-Duc, nous allons travailler.

Poliment, il confia les autres voyageurs à safemme et s’enferma avec l’astronome qui allait devenir le confidentde ses travaux.

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