Joseph Balsamo – Tome II (Les Mémoires d’un médecin)

Chapitre 29Le champ des morts

Aux grandes tempêtes succède toujours le calme, calme effrayant,
mais réparateur.

Il était deux heures du matin ou à peu près ; de grands
nuages blancs courant sur Paris dessinaient en traits énergiques,sous une lune
blafarde, les inégalités de ce terrain funeste, aux fossés duquel la foule qui
s’enfuyait avait trouvé la chute et la mort.

Çà et là, à la lueur de la lune, perdue de temps en temps au
sein de ces grands nuages floconneux dont nous avons parlé et qui tamisaient sa
lumière, çà et là, disons-nous, au bord des talus, dans les fondrières, apparaissaient
des cadavres aux vêtements en désordre, les jambes raides, le front livide, les
mains étendues en signe de terreur ou de prière.

Au milieu de la place, une fumée jaune et infecte, s’échappant
des décombres de la charpente, contribuait à donner à la place Louis XV une
apparence de champ de bataille.

À travers cette place sanglante et désolée serpentaient mystérieusement
et d’un pas rapide des ombres qui s’arrêtaient, regardaient autour d’elles, se
baissaient et fuyaient : c’étaient les voleurs de la mort,attirés vers
leur proie comme des corbeaux ; ils n’avaient pu dépouiller les vivants, ils
venaient dépouiller les cadavres, tout surpris d’avoir été prévenus par des
confrères. On les voyait se sauver mécontents et effarés à la vue des tardives
baïonnettes qui les menaçaient ; mais, au milieu de ces longues files de
morts, les voleurs et le guet n’étaient pas les seuls que l’on vît se mouvoir.

Il y avait, munis de lanternes, des gens que l’on eût pu prendre
pour des curieux.

Tristes curieux, hélas ! car c’étaient les parents et
les amis inquiets qui n’avaient vu rentrer ni leurs frères, ni leurs amis, ni
leurs maîtresses. Or, ils arrivaient des quartiers les plus éloignés, car l’horrible
nouvelle s’était déjà répandue dans Paris, désolante comme un ouragan, et les
anxiétés s’étaient subitement traduites en recherches.

C’était un spectacle plus affreux à voir peut-être que celui
de la catastrophe.

Toutes les impressions se peignaient sur ces visages pâles,depuis
le désespoir de ceux qui retrouvaient le cadavre bien-aimé jusqu’au morne doute
de celui qui ne retrouvait rien et qui jetait un coup d’œil avide vers la
rivière, qui coulait monotone et frémissante.

On disait que bien des cadavres avaient déjà été jetés au
fleuve par la prévôté de Paris, qui, coupable d’imprudence, voulait cacher ce
nombre effrayant de morts que son imprudence avait faits.

Puis, quand ils ont rassasié leur vue de ce spectacle
stérile, quand ils en ont été saturés, les deux pieds mouillés par l’eau de la
Seine, l’âme étreinte de cette dernière angoisse que traîne avec lui le cours
nocturne d’une rivière, ils partent, leur lanterne à la main, pour explorer les
rues voisines de la place, où, dit-on, beaucoup de blessés se sont traînés pour
avoir du secours et fuir du moins le théâtre de leurs souffrances.

Quand, par malheur, ils ont trouvé parmi les cadavres l’objet
regretté, l’ami perdu, alors les cris succèdent à la déchirante surprise, et
des sanglots, s’élevant vers un nouveau point du théâtre sanglant,répondent à
d’autres sanglots !

Parfois encore la place retentit de bruits soudains. Tout à
coup une lanterne tombe et se brise ; le vivant s’est jeté à corps perdu
sur le mort pour l’embrasser une dernière fois.

Il y a d’autres bruits encore dans ce vaste cimetière.

Quelques blessés dont les membres ont été brisés par la
chute, dont la poitrine a été labourée par l’épée ou comprimée par l’oppression
de la foule, râlent un cri ou poussent un gémissement en forme de prière, et
aussitôt accourent ceux qui espèrent trouver leur ami, et qui s’éloignent quand
ils ne l’ont pas reconnu.

Toutefois, à l’extrémité de la place, près du jardin,s’organise,
avec le dévouement de la charité populaire, une ambulance. Un jeune chirurgien,
on le reconnaît pour tel du moins à la profusion d’instruments dont il est
entouré ; un jeune chirurgien se fait apporter les hommes et les femmes
blessés ; il les panse, et, tout en les pansant, il leur dit de ces mots
qui expriment plutôt la haine contre la cause que la pitié pour l’effet.

À ses deux aides, robustes colporteurs, qui lui font passer
la sanglante revue, il crie incessamment :

– Les femmes du peuple, les hommes du peuple d’abord. Ils sont
aisés à reconnaître, plus blessés presque toujours, moins richement parés, certainement !

À ces mots, répétés après chaque pansement avec une stridente
monotonie, un jeune homme au front pâle, qui, un falot à la main,cherche parmi
les cadavres, a pour la seconde fois relevé la tête.

Une large blessure qui lui sillonne le front laisse échapper
quelques gouttes de sang vermeil ; un de ses bras est soutenu par son
habit, qui l’enferme entre deux boutons ; son visage, couvert de sueur, trahit
une émotion incessante et profonde.

À cette recommandation du médecin entendue, comme nous l’avons
dit, pour la seconde fois, il releva la tête, et, regardant tristement ces
membres mutilés que l’opérateur semblait, lui, regarder presque avec délice :

– Oh ! monsieur, dit-il, pourquoi choisissez-vous parmi
les victimes ?

– Parce que, dit le chirurgien levant la tête à cette
interpellation, parce que personne ne soignera les pauvres, si je ne pense pas
à eux, et que les riches seront toujours assez recherchés !Abaissez votre
lanterne et interrogez le pavé ; vous trouvez cent pauvres pour un riche
ou un noble. Et dans cette catastrophe encore, avec un bonheur qui finira par
lasser Dieu lui-même, les nobles et les riches ont payé le tribut qu’ils payent
d’ordinaire : un sur mille.

Le jeune homme éleva son falot à la hauteur de son front
sanglant.

– Alors je suis donc le seul, dit-il sans s’irriter, moi,gentilhomme
perdu comme tant d’autres en cette foule, moi qu’un coup de pied de cheval a
blessé au front, et qui me suis brisé le bras gauche en tombant dans un fossé.
On court après les riches et les nobles, dites-vous ? Vous voyez bien
cependant que je ne suis pas encore pansé.

– Vous avez votre hôtel, vous…, votre médecin ;
retournez chez vous, puisque vous marchez.

– Je ne vous demande pas vos soins, monsieur ; je
cherche ma sœur, une belle jeune fille de seize ans, hélas !tuée sans
doute, quoiqu’elle ne soit pas du peuple. Elle avait une robe blanche et un
collier avec une croix au cou ; bien qu’elle ait son hôtel et son médecin,
répondez-moi, par pitié : avez-vous vu, monsieur, celle que je cherche ?

– Monsieur, dit le jeune chirurgien avec une véhémence
fiévreuse qui prouvait que les idées exprimées par lui bouillonnaient depuis
longtemps dans sa poitrine ; monsieur, l’humanité me guide ; c’est
pour elle que je me dévoue, et, quand je laisse sur son lit de mort l’aristocratie
pour relever le peuple en souffrance, j’obéis à la loi véritable de cette
humanité dont j’ai fait ma déesse. Tous les malheurs arrivés aujourd’hui
viennent de vous ; ils viennent de vos abus, de vos envahissements ;
supportez-en donc les conséquences. Non, monsieur, je n’ai pas vu votre sœur.

Et, sur cette foudroyante apostrophe, l’opérateur se remet à
la besogne. On venait de lui apporter une pauvre femme dont un carrosse avait
broyé les deux jambes.

– Voyez, ajouta-t-il en poursuivant de ce cri Philippe qui s’enfuyait,
voyez, sont-ce les pauvres qui lancent dans les fêtes publiques leurs carrosses
de façon à broyer les jambes des riches ?

Philippe, qui appartenait à cette jeune noblesse qui nous a
donné les La Fayette et les Lameth, avait plus d’une fois professé les mêmes
maximes qui l’épouvantaient dans la bouche de ce jeune homme :leur
application retomba sur lui comme un châtiment.

Le cœur brisé, il s’éloigna des environs de l’ambulance pour
suivre sa triste exploration ; au bout d’un instant, emporté par la
douleur, on l’entendit crier d’une voix pleine de larmes :

– Andrée ! Andrée !

Près de lui passait en ce moment, marchant d’un pas précipité,
un homme déjà vieux, vêtu d’un habit de drap gris, de bas drapés,et de la main
droite s’appuyant sur une canne, tandis que, de la gauche, il tenait une de ces
lanternes faites d’une chandelle enfermée dans du papier huilé.

Entendant gémir ainsi Philippe, cet homme comprit ce qu’il
souffrait, et murmura :

– Pauvre jeune homme !

Mais, comme il paraissait être venu pour une cause pareille
à la sienne, il passa outre.

Puis tout à coup, comme s’il se fût reproché d’être passé
devant une si grande douleur sans avoir essayé d’y apporter quelque consolation :

– Monsieur, lui dit-il, pardonnez-moi de mêler ma douleur à
la vôtre, mais ceux qui sont frappés du même coup doivent s’appuyer l’un à l’autre
pour ne pas tomber. D’ailleurs… vous pouvez m’être utile. Vous cherchez depuis
longtemps, car votre bougie est près de s’éteindre, vous devez donc connaître
les endroits les plus funestes de la place.

– Oh ! oui, monsieur je les connais.

– Eh bien ! moi aussi, je cherche quelqu’un.

– Alors, voyez d’abord au grand fossé ; là, vous
trouverez plus de cinquante cadavres.

– Cinquante, juste ciel ! tant de victimes tuées au
milieu d’une fête !

– Tant de victimes, monsieur ! J’ai déjà éclairé mille
visages, et je n’ai pas encore retrouvé ma sœur.

– Votre sœur ?

– C’est là-bas, dans cette direction, qu’elle était. Je l’ai
perdue près d’un banc. J’ai retrouvé la place où je l’avais perdue,mais d’elle,
nulle trace. Je vais recommencer à la chercher à partir du bastion.

– De quel côté allait la foule, monsieur ?

– Vers les bâtiments neufs, vers la rue de la Madeleine.

– Alors, ce doit être de ce côté ?

– Sans doute ; aussi ai-je cherché de ce côté d’abord ;
mais il y avait de terribles remous. Puis le flot allait par là,c’est vrai ;
mais une pauvre femme qui a la tête perdue ne sait où elle va, et cherche à
fuir dans toutes les directions.

– Monsieur, c’est peu probable qu’elle ait lutté contre le
courant ; je vais chercher du côté des rues ; venez avec moi, et, tous
deux réunis, peut-être nous trouverons.

– Et que cherchez-vous ? votre fils ? demanda
timidement Philippe.

– Non, monsieur, mais un enfant que j’avais presque adopté.

– Vous l’avez laissé venir seul ?

– Oh ! c’était un jeune homme déjà : dix-huit à
dix-neuf ans. Maître de ses actions, il a voulu venir, je n’ai pas pu l’empêcher.
D’ailleurs, on était si loin de deviner cette horrible catastrophe !…
Votre bougie s’éteint.

– Oui, monsieur.

– Venez avec moi, je vous éclairerai.

– Merci, vous êtes bien bon, mais je vous gênerais.

– Oh ! ne craignez rien, puisqu’il faut que je cherche
pour moi-même. Le pauvre enfant rentrait d’ordinaire exactement,continua le
vieillard en s’avançant par les rues ; mais, ce soir, j’avais comme un
pressentiment. Je l’attendais ; il était onze heures déjà ; ma femme
apprit d’une voisine les malheurs de cette fête. J’ai attendu deux heures, espérant
toujours qu’il rentrerait ; ne le voyant pas rentrer, j’ai pensé qu’il
serait lâche à moi de dormir sans nouvelles.

– Ainsi, nous allons vers les maisons ? demanda le
jeune homme.

– Oui, vous l’avez dit, la foule a dû se porter de ce côté
et s’y est portée certainement. C’est là sans doute qu’aura couru le malheureux
enfant ! Un provincial tout ignorant, non seulement des usages, mais des
rues de la grande ville. Peut-être était-ce la première fois qu’il venait sur
la place Louis XV.

– Hélas ! ma sœur aussi est de province, monsieur.

– Affreux spectacle ! dit le vieillard en se détournant
d’un groupe de cadavres entassés.

– C’est pourtant là qu’il faut chercher, dit le jeune homme,
approchant résolument sa lanterne de ce monceau de corps.

– Oh ! je frissonne à regarder ; car, homme simple
que je suis, la destruction me cause une horreur que je ne puis vaincre.

– J’avais cette même horreur ; mais, ce soir, j’ai fait
mon apprentissage. Tenez, voici un jeune homme de seize à dix-huit ans ;
il a été étouffé, car je ne lui vois pas de blessure. Est-ce celui que vous
cherchez ?

Le vieillard fit un effort et approcha sa lanterne.

– Non, monsieur, dit-il, vraiment, non ; le mien est
plus jeune ; des cheveux noirs, un visage pâle.

– Hélas ! ils sont tous pâles, ce soir, répliqua
Philippe.

– Oh ! voyez, dit le vieillard ; nous voilà au
pied du Garde-meubles. Voyez ces vestiges de la lutte. Ce sang sur les murailles,
ces lambeaux sur les barres de fer, ces morceaux d’habit flottant aux lances
des grilles, et puis, en vérité, on ne sait plus où marcher.

– C’était par ici, c’était par ici, bien certainement, murmura
Philippe.

– Que de souffrances !

– Ah ! mon Dieu !

– Quoi ?

– Un lambeau blanc sous ces cadavres. Ma sœur avait une robe
blanche. Prêtez-moi votre falot, monsieur, je vous en supplie !

En effet, Philippe avait aperçu et saisi un lambeau d’étoffe
blanche. Il le quitta, n’ayant qu’une main pour prendre le falot.

– C’est un morceau de robe de femme que tient la main d’un
jeune homme, s’écria-t-il, d’une robe blanche pareille à celle d’Andrée… Oh !
Andrée ! Andrée !

Et le jeune homme poussa un sanglot déchirant.

Le vieillard s’approcha à son tour.

– C’est lui ! s’écria-t-il en ouvrant les bras.

Cette exclamation attira l’attention du jeune homme.

– Gilbert !… s’écria à son tour Philippe.

– Vous connaissez Gilbert, monsieur ?

– C’est Gilbert que vous cherchez ?

Ces deux exclamations se croisèrent simultanément.

Le vieillard saisit la main de Gilbert : elle était
glacée.

Philippe ouvrit le gilet du jeune homme, écarta la chemise, et
posa la main sur son cœur.

– Pauvre Gilbert ! dit-il.

– Mon cher enfant ! soupira le vieillard.

– Il respire ! il vit !… il vit, vous dis-je !
s’écria Philippe.

– Oh ! croyez-vous ?

– J’en suis sûr, son cœur bat.

– C’est vrai ! répondit le vieillard. Au secours !
au secours ! il y a là-bas un chirurgien.

– Oh ! secourons-le nous-mêmes, monsieur ; tout à
l’heure je lui ai demandé du secours et il m’a refusé.

– Il faudra bien qu’il soigne mon enfant ! s’écria le
vieillard exaspéré. Il le faudra. Aidez-moi, monsieur, aidez-moi à lui conduire
Gilbert.

– Je n’ai qu’un bras, dit Philippe, il est à vous, monsieur.

– Et moi, tout vieux que je suis, je serai fort.Allons !

Le vieillard saisit Gilbert par les épaules ; le jeune
homme passa les deux pieds sous son bras droit, et ils cheminèrent jusqu’au
groupe que continuait de présider l’opérateur.

– Du secours ! du secours ! cria le vieillard.

– Les gens du peuple d’abord ! répondit le chirurgien fidèle
à sa maxime, et sûr qu’il était, chaque fois qu’il répondait ainsi,d’exciter
un murmure d’admiration dans le groupe qui l’entourait.

– C’est un homme du peuple que j’apporte, dit le vieillard
avec feu, mais commençant à ressentir un peu de cette admiration générale que
cet absolutisme du jeune chirurgien soulevait autour de lui.

– Alors, après les femmes, dit le chirurgien ; les
hommes ont plus de force que les femmes pour supporter la douleur.

– Une simple saignée, monsieur, dit le vieillard, une saignée
suffira.

– Ah ! c’est encore vous, monsieur le gentilhomme !
dit le chirurgien apercevant Philippe avant d’apercevoir le vieillard.

Philippe ne répondit rien. Le vieillard crut que ces paroles
s’adressaient à lui.

– Je ne suis pas gentilhomme, dit-il, je suis homme du peuple ;
je m’appelle Jean-Jacques Rousseau.

Le médecin poussa un cri de surprise, et, faisant un signe
impératif :

– Place, dit-il, place à l’homme de la nature ! Place à
l’émancipateur de l’humanité ! Place au citoyen de Genève !

– Merci, monsieur, dit Rousseau, merci.

– Vous serait-il arrivé quelque accident, monsieur ?demanda
le jeune médecin.

– Non, mais à ce pauvre enfant, voyez !

– Ah ! vous aussi, s’écria le médecin, vous aussi, comme
moi, vous représentez la cause de l’humanité.

Rousseau, ému de ce triomphe inattendu, ne sut que balbutier
quelques mots presque inintelligibles.

Philippe, saisi de stupéfaction de se trouver en face du philosophe
qu’il admirait, se tint à l’écart.

On aida Rousseau à déposer Gilbert, toujours évanoui, sur la
table.

Ce fut en ce moment que Rousseau jeta un regard sur celui
dont il invoquait le secours. C’était un jeune homme de l’âge de Gilbert à peu
près, mais chez lequel aucun trait ne rappelait la jeunesse. Son teint jaune
était flétri comme celui d’un vieillard, sa paupière flasque recouvrait un œil
de serpent, et sa bouche était tordue comme l’est dans ses accès la bouche d’un
épileptique.

Les manches retroussées jusqu’au coude, les bras couverts de
sang, entouré de tronçons humains, il semblait bien plutôt un bourreau à l’œuvre
et enthousiaste de son métier, qu’un médecin accomplissant sa triste et sainte
mission.

Cependant le nom de Rousseau avait eu cette influence sur
lui qu’il sembla un instant renoncer à sa brutalité ordinaire : il ouvrit
doucement la manche de Gilbert, comprima le bras avec une bande de linge, et
piqua la veine.

Le sang coula goutte à goutte d’abord ; mais, après quelques
secondes, ce sang pur et généreux de la jeunesse commença de jaillir.

– Allons, allons, on le sauvera, dit l’opérateur ; mais
il faudra de grands soins, la poitrine a été rudement froissée.

– Il me reste à vous remercier, monsieur, dit Rousseau, et à
vous louer, non pas de l’exclusion que vous faites en faveur des pauvres, mais
de votre dévouement aux pauvres. Tous les hommes sont frères.

– Même les nobles, même les aristocrates, même les riches ?
demanda le chirurgien avec un regard qui fit briller son œil aigu sous sa
lourde paupière.

– Même les nobles, même les aristocrates, même les riches,quand
ils souffrent, dit Rousseau.

– Pardonnez, monsieur, dit l’opérateur ; mais je suis
né à Baudry, près de Neuchâtel ; je suis Suisse comme vous,et, par
conséquent, un peu démocrate.

– Un compatriote ! s’écria Rousseau ; un Suisse !
Votre nom, s’il vous plaît, monsieur, votre nom ?

– Un nom obscur, monsieur, le nom d’un homme modeste qui
voue sa vie à l’étude, en attendant qu’il puisse, comme vous, la vouer au
bonheur de l’humanité : je me nomme Jean-Paul Marat.

– Merci, monsieur Marat, dit Rousseau ; mais, tout en
éclairant ce peuple sur ses droits, ne l’excitez pas à la vengeance ; car,
s’il se venge jamais, vous serez peut-être effrayé vous-même des représailles.

Marat sourit d’un sourire affreux.

– Ah ! si ce jour vient de mon vivant, dit-il, si j’ai
le bonheur de voir ce jour…

Rousseau entendit ces paroles, et, effrayé de l’accent avec
lequel elles avaient été dites, comme un voyageur est effrayé des premiers grondements
d’un tonnerre lointain, il prit Gilbert dans ses bras et essaya de l’emporter.

– Deux hommes de bonne volonté pour aider M. Rousseau, deux
hommes du peuple, dit le chirurgien.

– Nous ! nous ! crièrent dix voix.

Rousseau n’eut qu’à choisir ; il désigna deux vigoureux
commissionnaires qui prirent l’enfant entre leurs bras.

En se retirant, il passa près de Philippe.

– Tenez, monsieur, dit-il, moi, je n’ai plus besoin de ma
lanterne : prenez-la.

– Merci, monsieur, merci, dit Philippe.

Il saisit la lanterne, et, tandis que Rousseau reprenait le
chemin de la rue Plâtrière, il se remit à sa recherche.

– Pauvre jeune homme ! murmura Rousseau en se retournant
et en le voyant disparaître dans les rues encombrées.

Et il continuait son chemin en frissonnant, car on entendait
toujours vibrer au-dessus de ce champ de deuil la voix stridente du chirurgien
qui criait :

– Les gens du peuple ! rien que les gens du peuple !
Malheur aux nobles, aux riches et aux aristocrates !

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