Champavert- Contes immoraux

Chapitre 1Chalybarium

 

À cette heure de nuit et de paix, où les citéssemblent des nécropoles, une seule ruelle tortueuse de Madrid,artère obscure, battait encore et d’un pouls violent etfébrile ; cette ruelle somnambule de cette ville endormie,c’était la Callejuela casa del Campo ; à l’une de sesextrémités s’élevait une riche demeure, habitée par un étranger, unFlamand. Les vitraux des croisées resplendissaient des feux del’intérieur, qui les projetaient obliquement, et les découpaientsur la face noirâtre de la maison vis-à-vis, apparaissant dansl’ombre semée de gueules de fournaises, de résilles ardentes et defiloches d’or.

La porte de cet hôtel était grande ouverte, etlaissait voir un vaste porche à voûte d’arête, à clef pendante, aupied d’un grand escalier de pierre, à balustrades taillées à jourcomme l’ivoire d’un éventail et tout parsemé de fleursodorantes.

C’était, pour plaisamment dire, le carnavaldes murailles, toutes leurs parois étaient travesties et masquéessous des tapisseries, des velours et des lampadairesétincelants.

Quelques hallebardiers chevalaient de long enlarge à l’entrée.

 

Quand les cris de la foule, ameutée au-dehors,s’apaisaient par intervalles, on distinguait une symphonie douce etdansante qui descendait le long de l’escalier et faisait parler lavoûte sonore.

Tout le palais était fêtoyant, mais une tourbede basses gens hurlait, et se ruait à la porte ; c’étaient lesorgues du temple, et tout au bas les truans[7] sur ladalle du parvis.

Tantôt des hourras affreux, tantôt desricanements et des bruits de cuivre, qui se prolongeaient de groupeen groupe dans l’obscurité, et s’affaiblissaient comme des riressataniques que promènent des nuées.

 

– Le docteur a bien choisi son jour denoces, un samedi, fête du sabbat, un sorcier ne pourrait mieuxfaire, dit une vieille édentée, blottie dans l’ébrasement d’unguichet.

– C’est vrai, ma mie ; et sur Dieuque j’adore ! si tous ses clients défunts s’y rendaient, laronde ferait le tour de Madrid.

– Mais, que serait-ce donc ? repritla première vieille, si tous ces pauvres Castillans que ce bourreaude mort a épluchés, que Dieu les en dédommage ! venaient luiréclamer leur peau ?

– On m’a assuré, dit un petit hommebarbu, enfoui dans la foule et se haussant sur la pointe du pied,qu’il déjeûne souvent avec des côtelettes de chair qui ne vient pasde la boucherie.

– C’est vrai ! c’est vrai !

– Non, non, c’est faux ! criait ungrand jeune homme, accolé au treillis d’une croisée, c’estfaux ! demandez à Rivadeneyra, le boucher.

– Silence ! te tairas-tu ?criait plus haut encore, un homme embossé dans une capebrune et le sombrero sur les yeux, ne le reconnaissez-vouspas ? c’est Henrique Zapata, l’apprenti écorcheur ! c’estjuste, Verdugo et Ahorcador se soutiennent. Jegage que si on fouillait sous son pourpoint, on trouverait quelquemain ou quelque jambe.

– Quelle idée ! ce vieux mange-mortprendre une jeune femme ! répliqua la vieille ; sij’étais le roi Philippe, j’empêcherais bien cet ogre…

– Oh ! bien oui, dit l’inconnu encape brune, Philippe II le protège, ce chien de Flamand ;encore hier, Torrijo, le boulanger de la Cebada, a disparu, à coupsûr pour le pâté de noces ; c’est une horreur ! il fauten finir !

– Le roi a beau le protéger, murmurait lepeuple, il faut le brûler vif.

– Chrétiens ! cet homme est unhérétique ! un nécroman ! un Flamand ! Il mérite lamort ! dirent alors bénignement quelques moines du couvent deNuestra Señora de Atocha, nouvellement fondé par les pèresGarcia de Loaysa, inquisiteur général, archevêque de Séville, etFray Juan Hurtado de Mendoza, confesseur de l’empereur Carlos V,auxquels se joignirent en masse les religieux du couvent royal deSan Geronymo.

– À mort ! criait la foule, querepoussaient les hallebardiers, lui jurant à la face.

– À mort ! répétait le cavalieremmantelé.

– À mort ! hurlaient les moines qui,crucifix au poing, attisaient la populace. À mort ! mettons lefeu !

 

Tout à coup, l’imminent orage éclata. Des crisde rage et de mort pleuvaient ; la tourbe se ruait dans leporche, un moine brandissait une torche sur sa tête ; mais,les hallebardiers, secourus par Henrique Zapata et plusieurs autresécoliers, résistèrent vigoureusement et firent battre en retraite àcette canaille déchaînée, ce qu’elle fit en mugissant ; enrevanche le vacarme redoubla : elle frappait sur des cloches,des lames, des chaudières ; c’était un tonnerre cinglant,abasourdissant, une symphonie presque homicide.

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