La Rue de Jérusalem – Les Habits Noirs – Tome III

Chapitre 18Raisons de vivre

 

Paul Labre mourait comme on s’endort, parfatigue pure, sans regrets ni colère.

Quand il revint à la surface, comme fait toutcorps humain avant de prendre sa position définitive entre deuxeaux, il respira et ouvrit les yeux, laissant ses bras inertes lelong de ses flancs.

La lune resplendissait au ciel.

Un bruit de chute, tout différent de celuiqu’il venait d’entendre, se fit au même endroit, sous lePont-Neuf.

Et presque immédiatement, ce second bruit futsuivi d’un troisième.

C’étaient le marchef et Pistolet quicommençaient leur pleine eau.

Malgré lui, Paul fit un mouvement de nageurqui mit sa tête au-dessus du niveau.

Comme la première fois, il n’aperçut rien,parce que l’ombre formait une large bande tout le long dupont ; mais presque aussitôt après, un objet blanc se détachadu noir et flotta, immobile, en suivant le courant.

Paul hésita.

Son parti n’était pas pris à demi :« Il n’avait plus affaire à personne. »

Et néanmoins, son bon cœur se serra à l’idéede laisser périr une créature humaine qu’il pouvait sauver siaisément.

– La nuit est longue encore, se dit-il, jemettrai la pauvre créature à la rive, et j’aurai encore tout letemps d’en finir.

Pour lui, l’objet blanc était une femme,soutenue par sa robe bouffante.

Seulement, il s’étonnait de ne l’entendrepoint crier.

Il s’allongea sur l’eau et se mit à nager encontrariant le courant qui l’avait porté déjà à cent pas de lapointe de l’île.

L’objet blanc flottait toujours, mais ilallait évidemment en diminuant et semblait s’enfoncer aveclenteur.

Comme presque tous les enfants de Paris, Paulétait un nageur. Au lieu de l’effort indifférent et paresseux qu’ilavait fait naguère, il tendit ses muscles, donna du jeu à sonmouvement et surmonta, par une coupe puissante, la dérive quil’entraînait.

Au bout de dix minutes d’efforts il atteignit,à la pointe même de l’île, l’objet blanc, qui allait sombrant etqui ne laissait plus au-dessus de l’eau qu’un rond étroit,semblable à un ballon gonflé d’air.

Paul le saisit ; au premier contact, ilvit qu’il ne s’était point trompé. C’était une femme – ou unenfant.

Mais si c’était une femme, elle n’avait pasété soutenue par le ballonnement de sa robe.

Il y avait là un crime.

On l’avait jetée à l’eau littéralementempaquetée, et, comme l’enveloppe était de soie, c’était le paquetlui-même qui avait fait ballon, perdant son air avec lenteur, maisenfonçant toujours de plus en plus.

Il n’eût pas fallu trois minutes désormaispour que son contenu devînt le cadavre d’une noyée.

Paul aborda à la pointe de l’île et dénouavivement le paquet.

Les rayons de la lune frappèrent le pauvredoux visage de Suavita qui avait les yeux fermés et ressemblait àune gracieuse statue de vierge décédée.

– Une petite fille ! murmura Paul quifrissonnait sous ses vêtements mouillés et ne s’en apercevaitpoint. Quel pauvre joli ange ! et ils ont eu le cœur del’assassiner !

Comme nous le savons, Suavita avait été prisepar le marchef sur son lit de repos ; elle était à peinevêtue. Paul, en découvrant sa frêle poitrine, fut pris d’un immensesentiment de pitié.

Puis tout son sang eut froid, parce qu’il lacrut morte.

Il tâta ses mains et ne put juger parce qu’ilétait glacé lui-même. Néanmoins, ces mains si déliées et si douceslui semblèrent inanimées.

Il la pressa contre son sein, afin de laréchauffer ; son cœur à lui battait, mais celui de l’enfantrestait immobile.

– Au secours ! cria-t-il sourdement etsans savoir.

L’île était déserte à cette heure de nuit.

Pour réponse, il n’eut que le morneclapotement de l’eau qui murmurait en frôlant la rive.

Il éprouva un moment d’indicible angoisse àl’idée de son ignorance et de son impuissance. Il ne savait quefaire. Deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.

Puis, tout à coup, il poussa un cri de joie,souleva l’enfant dans ses bras, et se mit à courir de toute saforce en la tenant toujours serrée contre sa poitrine.

– Maman Soûlas ! disait-il, je n’avaispas pensé à maman Soûlas !

Celle-là était un brave et digne cœur. Ellesaurait bien trouver ce qu’il fallait pour secourir la jeunefille.

En une minute, il eut traversé toute l’île etgagné l’escalier qui monte au terre-plein de Henri IV.

La clôture l’arrêta un instant : il avaitsi grand-peur de blesser sa fillette !

Car elle était à lui, et Dieu sait qu’il vouseût malmené si vous lui aviez parlé de mourir maintenant.

La mort est bonne pour ceux qui n’ontaffaire à personne.

Pour ceux qui n’ont rien à défendre ni àaimer.

Il avait cette enfant, lui, Paul, qui s’étaitrésigné à ce que vous savez pour soulager la détresse de samère ! Paul, qui était tout dévouement et tout amour. Il avaitcette enfant ; elle lui venait de Dieu.

Aussitôt qu’il eut franchi la clôture, ilreprit sa course à travers le pont, puis le long du quai desOrfèvres.

Il ne touchait pas terre.

L’escalier tournant de la rue de Jérusalem futfranchi quatre à quatre et il arriva, haletant, à la porte deMme Soûlas.

C’était là qu’était le salut.

Paul ne prit pas même le temps d’appuyer samain contre sa poitrine révoltée et dans laquelle il sentait unfeu. Il frappa à grands coups de poing à la porte de Thérèse encriant :

– Madame Soûlas ! ma bonne mamanSoûlas !

Mme Soûlas était en ce moment, sur laroute de Saint-Germain, emportée par le trot cahotant de Marion(poison !) qui n’avait pas de mine mais qui allongeait commeune reine.

Paul Labre frappa de nouveau et plus fort.

L’idée ne lui venait pas que Mme Soûlaspût être hors de chez elle à cette heure.

Il s’étonnait de n’avoir point deréponse ; la bonne femme connaissait si bien sa voix. Après samère, c’était elle qui l’avait le mieux aimé.

Quand il comprit enfin que frapper étaitinutile, les bras lui tombèrent, et il fut saisi par une sorte deterreur.

– C’est maintenant qu’elle est morte !pensa-t-il tout haut. Moi, je ne sais rien, je ne peux rien.

– Vous voulez donc la tuer, à la fin, mamanSoûlas ! s’écria-t-il avec un désespoir naïf, qui eût faitrire certaines gens, mais qui aurait mis des larmes dans les yeuxde bien d’autres.

Toujours le même silence.

Paul prit sa propre clef et entra dans sachambre.

Il n’avait plus de courage. Ce n’était pas enlui-même qu’il avait espéré.

Il déposa l’enfant sur son lit et alluma unflambeau. Il fut longtemps à faire cela. Ses mains maladroites luirefusaient service.

Il hésita avant de porter la lumière sur lestraits de la fillette.

– Si maman Soûlas avait été là, murmurait-il,je n’aurais pas peur de la voir si pâle, car elle l’auraitsauvée.

Il avait raison de craindre ; son premierregard rencontra une morte.

La pâleur de la pauvre Suavita avait des tonsbleuâtres ; ses chairs, touchées par la lumière, semblaienttransparentes.

Partout où le marchef, puis Paul lui-mêmel’avaient étreinte tour à tour pour la porter, sa peau délicatemontrait de larges meurtrissures, non point rouges maislivides.

Ses cheveux blonds mouillés, collés à sestempes si frêles, n’en cachaient point entièrement les marbruressinistres.

Elle avait les yeux demi-ouverts, on n’yvoyait plus de prunelles.

Paul rendit un grand soupir.

Il eut le courage de toucher après avoirvu.

La rapidité de sa course l’avait réchaufféjusqu’à la fièvre. Au contact de ce corps humide et froid, ilchancela sur ses jambes tremblantes.

– J’ai voulu me tuer, dit-il, Dieu mepunit.

Il s’accroupit sur le carreau et restaimmobile, tenant toujours son flambeau à la main.

– Pourquoi n’est-elle pas là !murmurait-il comme un pauvre fou. Jamais elle ne s’absente !Où peut-elle être ? Et que faire ! que faire !

Son regard éperdu parcourut la chambre,cherchant il ne savait quoi. Dans la chambre il n’y avait rien, pasmême un peu d’eau.

Il avait l’habitude de tout prendre chez sabonne voisine.

Que faire ?

Il se traîna jusqu’au lit, et mit sa main surle cœur de l’enfant.

Quelque chose battait là, mais sifaiblement.

C’en fut assez, il se leva.

Il reprit Suavita dans ses bras, il laréchauffa comme sa mère aurait fait.

Il passait de la terreur à l’espoir, sanscause ; puis l’épouvante revenait en lui plus terrible.

– Froide ! toujours froide ! dit-ilavec une soudaine colère. Il me faut quelqu’un ! J’auraiquelqu’un !

Il la déposa sur le lit et s’élançaau-dehors.

Ces gens du n° 9, il ne les connaissait pas.Qu’importe ? Il frappa à tour de bras au n° 9.

La maison était donc abandonnée ! Pointde réponse non plus de ce côté.

Paul lança un coup de pied dans la porte quis’ouvrit aussitôt, parce que M. Badoît, en sortant, ne l’avaitpas fermée à clef.

Paul entra.

Dans cette chambre triste et vide, il ne vitrien de ce que les autres avaient vu, mais il aperçut du premiercoup d’œil une bouteille posée à terre, près de l’endroit où lepanneau replacé cachait le trou.

Il prit la bouteille qui était vide mais qui,renversée, laissa tomber dans le creux de sa main quelques gouttesd’eau-de-vie.

Ces gouttes, il les apporta précieusement danssa chambre et en frotta le visage de Suavita, dont les lèvresblanches donnèrent passage à un léger souffle.

Alors, vous ne l’auriez pas reconnu, ce vaincude naguère. Il se redressa comme un pauvre qui aurait gagné le groslot de cent mille francs et prit sa tête entre ses mains pourréfléchir, car une joie désordonnée lui faisait bondir le cœur.

Il se sentait devenir fou d’une autremanière ; un transport d’allégresse montait à son cerveau.

Elle vivait ! elle allait parler !elle allait sourire !

Le résultat de ses réflexions ne se fit pasattendre.

Il sortit pour la seconde fois sur le palieret y prit à pleines brassées du bois et du charbon qu’il empiladans sa petite cheminée.

Il y avait de quoi mettre le feu dix fois à lamaison.

Il introduisit la lumière sous un tas decopeaux qu’il avait amoncelés par-devant, et bientôt une flammebrillante pétilla.

Alors, Paul arracha les draps de son lit etles approcha du foyer au risque de les flamber. Ses mains n’avaientplus de maladresse ; il travaillait bien ; il allaitvite.

Ce fut avec un sentiment de respect pieux,mais aussi avec cette volupté dont frissonnent les doigts de lajeune mère, « changeant » l’enfant bien-aimé, qu’ildépouilla ce pauvre petit corps glacé de ses vêtements encorehumides pour l’envelopper doucement dans le premier drap chaud.

Il sentait, cette fois, le bien qu’il allaitproduire, il éprouvait ce bien en lui-même ; son cœur étaitréchauffé en même temps que ces membres frêles et gracieux où lachaleur allait ramener la vie.

Suavita, en effet, au bout de quelquesminutes, poussa un second soupir, bien faible encore, puis sespaupières battirent imperceptiblement.

Paul qui la contemplait en extase crut voir unpeu de rose sous la peau diaphane de ses joues.

Il étendit le second drap sur le lit, et,développant sa chère enfant, sa fille, on peut le dire, avecprécaution, il la coucha toute moite d’une douce chaleur entre lesdeux toiles tièdes.

Puis il arrangea la couverture, et avec quelsoin ! il drapa le bord du lit, il disposa l’oreiller. Ilétait heureux plus qu’un roi.

Et il avait déjà des fantaisies d’hommeheureux. L’ambition le prenait.

Il se surprit à dire :

– Je donnerais n’importe quoi pour savoir sonnom. N’importe quoi ! voyez ce faste ! n’avait-il pasassez de la voir vivre et de la sentir respirer ?

Elle ouvrit les yeux cependant, et son regardvague se fixa devant elle.

Ses lèvres remuèrent, sans laisser échapperaucun son.

Paul écoutait passionnément, attendant uneparole qui ne devait pas venir.

Il hésitait à parler lui-même.

– Vous sentez-vous mieux ? demanda-t-ilenfin d’une voix mal assurée.

Il eût mieux fait de ne point oser.

Suavita tressaillit de tous ses membres et uneindicible terreur se peignit sur son visage contracté.

Ses lèvres s’agitèrent encore ; on eûtdit qu’elle voulait pousser un cri : un appel.

Aucun son ne sortit.

– Je vous en prie, murmura Paul désolé, nevous effrayez pas…

Elle ferma les yeux, sa pâleur de morte étaitrevenue.

Paul, désormais, retenait son souffle. Ilpensait :

– Malheureux que je suis ! c’estl’épouvante qui l’a tuée, et moi, je vais renouveler sesfrayeurs !

Pendant plus d’une minute, il resta immobileet silencieux.

Par degrés, Suavita se calmait.

Après une autre minute écoulée, une nuancerose, moins fugitive, monta aux pommettes de l’enfant, qui leva sesdeux bras à la fois et appuya ses mains sur son front dans uneattitude pensive.

Les pauvres êtres qui ont perdu la raison fontsouvent ce geste qui trompe. Il est cruel à voir.

Chez Suavita, il était empreint d’uneinimitable grâce.

Elle ouvrit les yeux lentement, et lentementelle les tourna vers Paul dont le cœur cessa de battre tantl’émotion le domptait.

C’étaient de grands yeux d’un bleu obscur.

Leur morne prunelle, en se fixant, donnait unesensation de froid.

Paul eut peine d’abord à soutenir ce regard defolle.

Mais bientôt ce regard changea d’expression.Si ce n’eût été là une chose insensée, Paul aurait juré que lafillette le reconnaissait, car il y eut sous les longs cils de sapaupière immobile un rayonnement doux et recueilli.

Une nuance d’étonnement passa parmi cetteémotion inexplicable.

Puis l’enfant eut comme un vague sourire.

Ses longs cils retombèrent, la tête pesadavantage sur l’oreiller ; le souffle s’égalisa et devint plusbruyant, tandis que la transpiration amenait des perles de moiteursur le front ravivé.

Suavita s’était endormie, toujours tournéevers Paul, récompensé au centuple par son dernier regard.

La nuit était désormais fort avancée.

La première fois que Paul écouta l’heure, cinqcoups tintèrent à l’horloge de la Sainte-Chapelle.

Au-dehors, les bruits de Paris naissaient.

Paul ouvrit sa fenêtre, parce qu’une odeur delinge brûlé emplissait la chambre. Le feu avait gagné les copeauxjetés tout autour du foyer, puis la chemise de l’enfant que Paulavait mise à sécher sur les chenets.

Il ne donna pas grande attention à l’accident.On pouvait pardonner au feu cette fredaine ; il avait faittant de bien.

Paul revint s’agenouiller près du lit et n’enbougea plus. Il n’avait pas changé de vêtements.

À vrai dire, depuis son retour, sa pensée nes’était pas tournée un seul instant vers lui-même. Son linge et seshabits avaient séché sur son corps.

Une heure se passa, puis deux ; le grandjour inondait la chambre de Paul, et Mme Soûlas, sa voisine,n’était pas encore rentrée.

Paul songeait à elle quelquefois ; car labonne dame avait part à ses calculs, c’était sur elle qu’ilcomptait pour donner à sa protégée ces soins qui n’appartiennentqu’aux femmes.

Mais il songeait surtout à l’enfant.

Dans sa pensée et en attendant qu’elle pûtdire son nom, il l’appelait Blondette – depuis que le premier rayondu matin avait fait resplendir l’or de ses admirables cheveux.

Blondette dormait toujours. Elle dormait bien.Son sommeil était calme, presque souriant.

Depuis quelques instants, Paul souriaitaussi : il souriait à un rêve.

Au-dessus de cette tête enfantine et blonde,une autre tête se penchait, brune et tout autrement belle.

Le cœur de Paul éprouvait un trouble où il yavait du plaisir et de la souffrance. C’était la première fois quela pensée d’Ysole venait le visiter, depuis qu’il avait voulumourir, et la pensée d’Ysole amenait toujours en lui cette doublesensation d’angoisse et de volupté.

Il murmura :

– Ce pauvre ange serait-il de trop entre nousdeux ? Puis il rougit, songeant avec amertume :

– Que lui importe ce qui se passe dans legrenier d’un inconnu ? Elle aime.

Il eut froid ; de toute la nuit iln’avait pas ressenti ce frisson qui lui perçait les osmaintenant.

Il tâta ses vêtements qui étaient secs. Entouchant le côté droit de sa poitrine, sa main rencontra, à traversl’étoffe de sa redingote, un papier dans sa poche.

Il le retira sans empressement. C’était lalettre à lui donnée, la veille au soir, par Mme Soûlas, etqu’il n’avait pas même regardée, à cette heure où il n’avait plusaffaire à personne.

Il poussa un cri aussitôt que ses yeux eurenteffleuré l’adresse.

– De mon frère ! s’écria-t-il, de monbien-aimé Jean !

Le cachet sauta et Paul poursuivit, le rougede la joie au front :

– Embarqué pour la France ! Ilarrive.

Il se leva tout droit en ajoutant :

– Il est arrivé ! arrivé d’hiersoir !

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