La Rue de Jérusalem – Les Habits Noirs – Tome III

Chapitre 4La « licherie »

 

Ceci n’est pas un mot d’argot ; nous noussommes promis à nous-même de n’en pas introduire un seul dans cespages : c’est une expression technique, désignant à la fois unvice d’espèce particulière et une industrie protégée par laloi.

Il y a quelques années, un haut fonctionnaireobtint un succès de vogue dans Paris en introduisant dans la langueofficielle le mot caboulot.Caboulot est un mot d’argot. Letemps viendra peut-être où ce langage passera dans la poésiebureaucratique.

Mais licherie est tout uniment unelocution populaire.

Licher, dans nos faubourgs, veutdire : être gourmand. Ce verbe s’applique surtout aux femmes.L’adjectif licheuse est éminemment parisien et désignesouvent, parmi les ouvriers, une jeune personne prédisposée à nepoint assez mouiller son vin.

Employé euphémiquement, il stigmatise cellesqui, allant déjà plus loin, ont été surprises en flagrant délit degaieté trop violente.

Il est d’usage d’affirmer que Paris reste àl’abri de cette grande honte, l’ivrognerie des femmes. Je nevoudrais pas contredire une si consolante affirmation.

Cependant, je connais dans Paris plusieurslicheries (licherie étant pris dans son sens technique quidésigne un cabaret spécial aux femmes) dont les maîtres font unchiffre d’affaires fort important.

La mode de l’absinthe a donné un élan à ceteffrayant commerce.

Naguère encore, dans la rue du Rempart,détruite par le dégagement du Théâtre-Français, il existait unelicherie où l’on faisait fortune en quatre ans, régulièrement,comme au bureau de tabac de la Civette.

Et je déclare que l’intérieur de cettelicherie offrait un des spectacles les plus curieux et les plusnavrants qu’il soit donné à un observateur de surprendre.

Il y avait là des lâcheuses sombresqui s’enivraient résolument chaque jour, buvant en dix minutes cequ’il leur fallait – et qu’on n’avait jamais entendu prononcer uneparole.

Chez la femme, cette passion a presquetoujours couleur de folie et ressemble parfois à la manie dusuicide.

Je ne sais pas si Pistolet avait à l’égard decette lèpre, endémique à Londres et que Paris nous paraît gagnerlentement, des idées particulièrement philosophiques, mais il fitgrande attention à ces trois ou quatre femmes qui venaient depasser le seuil du cabaret.

Il connaissait son Paris sur le bout du doigt.Ces trois ou quatre femmes portaient le même cachet de tristesse etde dégradation : une tristesse à part, une dégradation suigeneris.

Le plan de Pistolet était tracé, avant mêmeque le vieillard au garde-vue eût conclu son marché de salade.

Ce n’était pas du dehors qu’il fallait voircette maison muette et noire, il s’agissait d’en franchir le seuilà tout prix.

Le bonhomme marchandait toujours ;Pistolet, impatient, l’envoyait au diable de bon cœur lorsqu’ilcrut entendre sa voix chevrotante se raffermir tout à coup dans unaccès de colère.

– Ma grosse, disait le vieillard à lamarchande, il y en a de plus huppées que toi qui fréquentent monétablissement.

– De quoi ! de quoi ! vieuxRodrigue, ripostait la vaillante Clémentine, faut-il appeler unsergent de ville pour qu’on fouille ta caverne ? Où as-tu misle fils de ce monsieur et de cette dame que tu as détourné ?Si tu ne vas pas te cacher, je fais une émeute à ta porte, voleurd’enfants ! traître ! tyran ! vampire !

Elle repoussa en même temps le bonhomme quirecula d’un pas et se trouva en face des trous de vrille.

La visière verte de son garde-vue s’était unpeu dérangée ; le regard de Pistolet glissa dessous.

Il oublia sa position et fit un tel soubresautque l’échafaudage de légumes chancela comme une maison tourmentéepar un tremblement de terre.

Clémentine se mit à rire bruyamment et repritses brancards en disant :

– Vieux coquin ! tu entendras parler denous… deux sous, le gros tas !

Le vieillard, tout confus, avait repassé leseuil de sa porte. Dès que la voiture eut tourné le coin dupassage, Pistolet commanda :

– À la maison ! et vite, çabrûle !

– Est-ce votre ogre, monsieur Clampin ?demanda Clémentine quand on fut sous le hangar.

– Idole, répondit le gamin en sortant de sacachette, j’étais mal là-dessous. C’est un moyen hardi, maisgênant, et vous avez failli tout gâter par votre bavardage.

– Ne voulait-il pas m’embaucher licheuse,s’écria la marchande indignée, moi qui n’en prends jamais qu’ensociété, par occasion ! Ces chrétiennes-là, voyez-vous, c’estdes monstres. Oh ! le coquin !

– Montons, trésor, interrompit Pistolet. Y ade l’ouvrage.

– Mais Landerneau est à la maison, objectaClémentine.

– Il dort, amour ; c’est son heure,puisqu’il travaille la nuit.

– S’il allait s’éveiller ! il estméchant !

– On lui dirait : Tu rêves !Montons.

Comme Mme Landerneau n’était pasconvaincue, Pistolet lui ravit un baiser en guise de suprêmeargument et conclut :

– On m’aime ou on ne m’aime pas, la jolie desjolies ! montons.

– On vous aime, monsieur Clampin, soupira lamarchande, mais on aurait préféré les Barreaux-Verts, Ramponneau oules Mille-Colonnes.

Elle monta et ouvrit la porte de sa mansardebien doucement. Landerneau ronflait comme un juste, couché touthabillé sur son lit.

C’était son heure. Avant d’entrer, Pistoletdit :

– Pour l’affaire de l’enfant arraché à latendresse de ses proches, j’éprouve la nécessité de m’habiller enfemme. À demain les plaisirs. Prêtez-moi une de vos robes et lereste. La famille éplorée vous bénira.

– Et vous allez faire votre toilette ici,monsieur Clampin ? demanda Clémentine, effrayée pour lecoup.

– Vous vous mettrez devant le lit, trésor.J’en ai bravé bien d’autres dangers extravagants dans mes voyagesau long cours. J’ai l’adresse et l’audace du Barbier deSéville.

– Quel démon ! murmura Clémentine, folled’admiration.

– S’il bouge, d’abord, je l’étrangle !ajouta-t-elle en jetant un mauvais regard du côté deLanderneau.

– C’est ça ! fit Pistolet, je m’amuse.Tournez-vous, je commence.

La toilette ne fut pas longue. Le gamin, amides dames, semblait familiarisé avec tous les détails du harnaisféminin. Il s’habilla plus vite que n’eût fait la marchandeelle-même.

– Vous pouvez regarder, idole, dit-il bientôt,la morale le permet désormais.

– Est-il assez mignon ! soupiraClémentine avec langueur.

L’amour est aveugle. Pistolet étaitaffreux.

Mais voici une terrible alerte.

Tout à coup, on frappa rudement à la porte, etLanderneau s’éveilla en sursaut.

Le gamin avait eu le temps de lancer seshardes sur le haut de l’armoire.

– Qui est là ? demanda Landerneau.

– C’est moi, Coterie, fut-il répondu, ouvrevite.

– On n’entre pas, dit Clémentine, qui avaitdélacé précipitamment son corsage. Je suis en train dem’habiller ; on me laissera finir, je suppose !

– Tiens ! tu es revenue, toi ?gronda le chiffonnier en frottant ses yeux gros de sommeil… Dis ceque tu veux, Coterie.

Pistolet était collé à la muraille, derrièrel’armoire. Coterie répondit à travers la porte :

– Rendez-vous, dans une heure, passageSaint-Roch, à la Grande-Bouteille.

– On y sera. Ça suffit. Va devant.

Landerneau se retourna sur son lit.

Clémentine entrebâilla la porte, et Pistoletse glissa dehors comme un serpent. En descendant, il sedisait :

– Je parviendrais à tout, si je voulais, àl’aide des dames ! Il s’agit maintenant d’enlever la fin.Méfiance ! on risque sa peau !

Il avait choisi dans le trousseau de lamarchande une robe des dimanches très voyante et qui n’était pasd’une entière fraîcheur, un châle tapis, venant du Temple, et unbonnet tout panaché de fleurs fanées.

Il était laid à faire plaisir.

Dès ses premiers pas dans la rue, un porteurd’eau l’appela ma chatte et lui offrit son âme.

Cela le flatta, mais il n’avait pas le tempsde s’attarder aux aventures.

Il gagna les halles, puis la rue Saint-Honoré,étudiant sa démarche et se regardant aux miroirs des boutiques. Ilne se trouvait pas mal du tout.

– Si je rencontrais un roquet errant,pensait-il, je le prendrais dans mes bras. Ça complète la touche…quoique tous les hommes me font de l’œil et que l’illusion… passezvotre chemin, malhonnête ! as-tu fini !… et quel’illusion est poussée jusqu’au délire, chez le sexe auquelj’appartiens, en ma faveur.

Il s’interrompit pour dire à un vieuxmonsieur :

– À votre âge, bon papa ! Je vais appelerla garde !

En arrivant dans le passage Saint-Roch, ilalourdit son pas, baissa le nez et prit une physionomie triste.C’était un observateur, et il connaissait le monde.

Dans le rôle qu’il jouait, la gaieté n’estjamais de mise.

Il entra à la Grande-Bouteille et marcha droitau comptoir.

– Une personne très comme il faut, dit-il d’unaccent morne et sans flûter sa voix, m’a assuré qu’il y avait iciun salon pour dames.

– Sûr que ça doit être une personne de bienbon genre, répondit la femme du comptoir, au milieu des rires deshabitués.

– Ohé ! La Tanche ! fit un homme àblouse, viens t’asseoir ici, je te paye un demi-setier au poivrelong.

– Madame, reprit Pistolet avec dignité, vousne m’avez pas fait l’honneur de me répondre et vous êtes causequ’on me manque de respect.

C’était bien dit. Ces misérables créaturesn’ont qu’un vice. Il est énorme et tue les autres.

– Descendez par là, dit la femme du comptoiren montrant l’escalier de la cave, une autre fois vous prendrezl’allée. Celles qui vont en bas n’entrent pas ici.

– Madame, répliqua Pistolet, qui fit une raiderévérence, j’ai l’honneur de vous remercier.

– Pas de quoi !… Va échauder ton bec,vieille pie, cria la blouse. C’est crispant, quoi !

– Ohé ! La Tanche ! ohé ! à lacave !

Pistolet passa digne et fier. Ayant dedescendre l’escalier, il dit :

– Si vous connaissiez les positions socialesque j’ai occupées, vous sauriez qu’on peut chercher l’oubli de sesmalheurs !

En bas de l’escalier, c’était ce cellier, dontle soupirail jetait une lueur terne au-dehors.

Il y faisait presque nuit, malgré une lampefumeuse qui était censée l’éclairer.

Au comptoir, le vieillard à lunettes garnieset à visière verte s’asseyait.

Il faut avoir vu ces choses pour les dire.

Quand on les a vues, il faut les peindretelles qu’elles sont, sans ménagement ni exagération.

Le vieillard était là seul de son sexe. Ellesont des mœurs.

En voyage, elles prennent le wagon réservé auxdames.

On se tromperait si on les confondait avec cesluronnes qui boivent et fument à Asnières, en compagnie des joyeuxcanotiers. Elles ne fument pas ; elles détestent l’orgie quichante et rit ; elles craignent les hommes ; elles serespectent.

Elles forment, à n’en pas douter, une classe àpart, une classe d’aliénées : la plus sinistre de toutes.

Elles se divisent en deux catégories :celles qui boivent ensemble ou deux à deux, et celles qui boiventseules.

Les premières sont les moins nombreuses, lesmoins curieuses aussi, puisqu’elles vivent en buvant et peuvent seranger parmi les esclaves d’un vice connu.

Celles qui boivent seules sont les vraies« Anglaises », les « tanches solitaires », lespratiques de fond de la licherie : les mortes.

Celles-là ont un type singulièrementaccusé : elles se ressemblent toutes, portant l’ivresse avecgravité, et tombant, comme les soldats russes, avant d’avoirchancelé.

Elles sont d’une politesse affectée, réclamantà tout propos la considération due à leur sexe ; elles ont desprétentions aux belles manières ; on ne sait jamais d’où ellesviennent, mais elles disent toutes venir de haut.

C’est quelque chose de froid et de résolu,qu’on prendrait pour une mortelle médication. Elles entonnent laruine alcoolique comme les baigneuses, dans les villes d’eaux,affrontent les rudes émanations de la piscine – ou mieux encorecomme les Chinois fument l’opium.

Leur ivresse est sépulcrale, mais elle n’apeut-être pas les dégradations de l’autre ivresse. Elles savent oùelles vont. Et qui pourrait dire quelles souffrances elles essayentde tuer ainsi dans l’abrutissement !

J’ai plus réfléchi et plus rêvé à l’aspect deces terribles femmes qu’en visitant les asiles de l’Angleterre,cette morne patrie de la démence furieuse.

Parmi les deuils mystérieux, cachés sous lemanteau bariolé de notre civilisation, celui-ci est le plus étrangepeut-être, et assurément le plus noir.

Pistolet connaissait tout cela et Pistolet nes’étonnait jamais de rien. Son premier coup d’œil traça le plan dela cave et trouva le second escalier qui devait communiquer avecl’allée, entrée ordinaire de cet enfer.

Au-delà de l’escalier, il y avait une petiteporte à laquelle Pistolet jeta une rapide œillade. Cette porteétait fermée.

La cave contenait une douzaine de femmes, dontquatre étaient groupées et causaient en prenant du punch.

Deux autres jouaient aux dominos le prix d’uncarafon de rhum.

Les six restantes étaient assises assez loinles unes des autres, dans un complet mutisme.

L’une d’elles lisait un livre abondammentsouillé et qui portait l’estampille du cabinet de lecture.

Deux autres dormaient, la tête appuyée surleurs mains, auprès de leurs carafons vides.

Une quatrième, vêtue de haillons, comptait dessous dans un sac de toile.

L’avant-dernière était une femme encore jeuneet belle qui pleurait.

La dernière avait une figure osseuse et sèche,dont le profil parlait de noblesse. Elle portait une vieille robede soie noire très propre et ses cheveux gris étaient lissés avecsoin sous un antique chapeau de velours.

Joseph Moynet, le cabaretier, l’appelaitMme la marquise, et cela faisait sourire parfois tous cesêtres qui ne souriaient plus.

Pistolet alla s’asseoir à une table vide entrela marquise et l’escalier.

On le regarda passer.

Les quatre commères dirent :

– C’est une nouvelle.

– Un demi-litre de marc, dit Pistolet ens’asseyant.

Il y eut un mouvement, un effet, comme on ditau théâtre. Une des joueuses de dominos grommela :

– Paraît qu’elle a du fond, la nouvelle :un demi-litre du premier coup !

Le cabaretier servit et tendit la main. Onpayait d’avance.

Pistolet lui donna le prix juste del’eau-de-vie de marc, après quoi, il but coup sur coup troisverres, sans se presser, avec méthode.

– Elle fait par trois, dit encore la joueuse.C’est déjà joli. Néanmoins, il y en a qui « font parsix ».

Pistolet se renversa, le dos contre le mur, etferma les yeux.

Au bout de quelques minutes, il avala troisautres verres – dont le contenu passa fort adroitement dans lecorsage de la robe de Clémentine.

Un pas se fit entendre dans l’escalier.Pistolet ne bougea pas. Le nouvel arrivant était un homme quin’entra même pas dans la licherie.Il poussa la petiteporte du fond et disparut, après avoir échangé un signe avec JosephMoynet.

– Coterie ! pensa Pistolet qui entonna,par son corsage, une troisième tournée de trois verres.

Quelques minutes après, second bruit de pasdans l’escalier. La petite porte fut poussée de nouveau, et lecorsage de Pistolet but trois coups.

Joseph Moynet quitta le comptoir et se dirigeavers la petite porte en disant :

– Mesdames, si quelqu’un vient, je suis là, onpeut appeler.

Et il disparut à son tour.

Pistolet versa le dernier petit verre de sondemi-litre et le siffla. Immédiatement après, il chancela sur sabanquette.

– Paraît que c’est sa mesure, dit la joueuse.Complet !

Pistolet glissa de la banquette par terre. Lamarquise releva sa vieille robe de soie par crainte d’accident, etce fut tout. Personne ne s’occupa plus de Pistolet, qui restacouché devant la dernière marche de l’escalier.

Il ronflait, le coquin, mais, tout enronflant, il rampait vers la porte que sa tête entrouvrit d’uneffort insensible.

Il put voir et il put écouter.

Le soir, quand il retourna près deM. Badoît, il lui dit :

– Au rapport, patron ! J’ai parvenu à lavérité par le canal de l’amour : premièrement, que lessusnommés Coyatier, Coterie et Landerneau sont retirés des affaireset vivent honorablement d’un tas de vilenies, en plus de la pensionde cent francs par mois qu’on leur sert pour payer leur silence…Quand je pense que la pauvre Clémentine m’attendra demain ! Enai-je fait poser dans ma vie ! La parenthèse n’est pas pourvous, patron… Deuxièmement, que l’oiseau qui sert ces cent francsmensuels demeure bien au Château-Neuf-Goret, là-bas, de l’autrecôté de La Ferté-Macé : ils l’appellent M. Nicolas, etquelquefois « le prince ». Troisièmement, que le colonelet Toulonnais-l’Amitié sont partis ce matin pour une monstrissimeaffaire de milliasses de millions, en conséquence de laquelleCoyatier et les deux autres veulent avoir chacun dix mille francscomptant, sous peine de vendre la mèche. Quatrièmement, qu’on vaexpédier cette nuit, au même Château-Neuf, un gaillard du nom deLouveau, dit Troubadour, qui travaille dans le rouge… Cinquième etdernièrement, que le Nicolas, fils de roi, va épouser une bergèrede soixante-neuf ans, propriétaire des millions de milliasses. Moi,ça m’amuse. Quand partons-nous !

M. Badoît appela un fiacre qui passait,et dit :

– Aux Messageries !

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