Chapitre 8Fin très naturelle
Chapitre qui peut paraître surabondant, etdont aurait pu se passer le lecteur ; quand je dis lecteur, jeparle hypothétiquement, car il serait présomptueux à moi de penseren avoir un seul, fût-ce même un Russe ? Mais sans lui,l’histoire de Passereau aurait été immorale ; il faut toujoursque le crime reçoive un châtiment.
Le petit homme rouge avait sonné cinq heureset demie à l’horloge du château des Tuileries, car le petit hommerouge a reparu depuis peu avec le nouvel hôte et son maistredes maçonneries. Passereau se promenait sous la forêt demarronniers : pour tuer l’attente, il avait pâturé deux outrois grands journaux fort indigestes. Notre bel écolier s’ennuyaitconsidérablement en ce damné lieu, continuellement assailli parcertains schismatiques et forcé d’essuyer les déclarations d’amourde ces bourgeois de Gomorre. Enfin il vit un homme accourir entoute hâte au piédestal du sanglier de marbre, puis le tourner etle pourtourner tendant le cou et regardant de tous côtés avec unair maussade et capot.
Ce quidam, grand et gros, enveloppé d’unehouppelande bleue, orné d’une figure insignifiante coupée en deuxpar une énorme moustache, portait des éperons qu’il faisait sonnerd’impatience et une longue cravache dont il se caressait les os desjambes. Passereau l’ayant considéré un instant et toisé du regardcomme un cheval en foire, s’approcha de lui et le salua :
– Vous attendez quelqu’un,monsieur ?
– Que vous importe, jeunehomme !
– Il m’importe beaucoup.
– Vous exercez une profession peuhonorable, monsieur, croyez-vous que je ne vous ai point aperçutout à l’heure me moucharder ?
– Vous attendez une femme, n’est-cepas ?
– Non, monsieur, un hermaphrodite.
– Vous faites à contretemps le jolicœur.
– Gringalet !
– Il est vrai, monsieur, que macorpulence n’égale pas la vôtre, et que dans la balance d’unboucher vous pèseriez plus que moi : mais votre grosse voix etvos grands ossements ne m’épouvantent pas. Croyez-moi, la seuledomination est celle de l’intelligence, et la vôtre, monsieur, mesemble fort mal confectionnée.
– Quel est ce doux ramage ?
– Convenez-en, le fait n’a rien dehonteux, vous attendez une fille, mademoiselle Philogène, mais vousattendez en vain, à moins d’un miracle, et les miracles sont passésde mode, elle ne viendra pas, c’est moi qui, sur ma tête et monsang, vous l’affirme.
– En tout cas, ce n’est pas vous qui l’enempêcheriez !
– Ne jurez de rien, monsieur le colonelVogtland.
– Qui vous a dit mon nom ? Tripleescadron ! ceci me surpasse.
– Vous comptiez ne trouver ici qu’unsanglier de marbre, et vous en trouvez deux, dont un vif, prêt àvous faire bonne guerre ?
– Non, monsieur, je ne trouve qu’unsanglier et un porc.
– Vous me donnez le choix des armes.
– Vous aussi vous avez un pointd’honneur ? Tout s’en mêle. Vous jouez au soldat ; monenfant, vous voulez faire le ferrailleur. Vous tombez mal et bien,vous ferez avec moi un rude apprentissage !
– Assez de ce ton de protectorat, vous mefaites pitié, tout sabreur que vous êtes.
– Triple escadron ! le calicots’insurrectionne.
– Ne m’approchez pas, monsieur lecarabinier, vous puez l’écurie !
– Gringalet ! si je ne me retenais àquatre, je te souffletterais de ma botte !
– Regardez-moi bien, croyez-vous que jetremble ? Un homme vaut un homme ; ignorez-vous ce quepeut la volonté ? – Votre empereur, dont frissonnant vousbaisiez les semelles, comme moi, vous allait au nombril ! –Oh ! nous ne sommes plus au temps où le soudard primait dansle monde et calottait le citoyen, au temps où l’on ôtait sa pipedevant un recru[24] en sentinelle. – Vous vous battrezavec moi !
– Vous le voulez, je me battrai :c’est-à-dire, traduction littérale, je vous tuerai.
– Qui sait ? ce sont les mauvaisbarbiers qui balafrent. – À demain matin ; quelrendez-vous ? Boulogne ou Montmartre ?
– Montmartre.
– Quelle heure ?
– La vôtre.
– Huit heures.
– Soit. – Quoique tout homme vaille sonhomme, comme vous disiez fort élégamment tantôt, je n’aime pas lesanonymes : serait-il possible de savoir qui vousêtes ?
– Passereau.
– Votre état ?
– Écolier.
– Triple escadron ! la maigresolde !
– Si nous ne devions nous battre à mort,j’apporterais ma trousse et vous offrirais mes services pour votrepansement ; mais si vous désiriez par hasard qu’après votretrépas je vous ouvrisse et je vous embaumasse, veuillez me regardercomme, honorifiquement, votre serviteur dévoué.
– Monsieur est médecin ? nous sommesconfrères.
– Je le suis de beaucoup de gens.
– Monsieur est carabin ?
– Monsieur est carabinier ?
– Mais, triple escadron ! elle neviendra pas, la donzelle !
– Je ne présume pas.
– Peut-être ai-je eu tort de m’emportersitôt ? Peut-être étiez-vous envoyé de Philogène pourm’avertir qu’elle ne pouvait se trouver au rendez-vous ?Peut-être est-elle malade ?
– Très malade.
– Peut-être êtes-vous sonmédecin ?
– Oui, son médecin.
– Je vous demande mille pardons de vousavoir si mal traité, j’ignorais…
– Demain matin, à huit heures, àMontmartre !
– Mais, de grâce, dites-moi, commentva-t-elle ! Que lui est-il arrivé ? est-elle en grandpéril ?
– Quelle arme prendrons-nous ?
– Je vous supplie, répondez-moi, vousêtes cruel, vous, son médecin ! Pour une insulte faite sansconnaître, pour une insulte dont je vous demande pardon ;répondez-moi, est-elle en danger de mort ? est-elle àl’agonie ? Que je cours… Répondez-moi donc ! si voussaviez combien je l’aime !…
– Si vous saviez combien j’en suisaimé !
– C’est ma maîtresse.
– C’est ma maîtresse !
– Elle, Philogène ?
– Elle, Philogène.
– Triple escadron !
– Tribunal de Dieu !
– J’en suis anéanti !…
– J’en suis émerveillé. – Ayantintercepté votre agréable poulet, je viens, en son lieu, vousdemander de quel droit, depuis trois mois qu’elle était à moi, maseule amie, vous êtes survenu dans mes amours ?
– Dites-moi, d’abord, depuis deux ans queje l’entretiens, de quel droit vous survenez dans lesmiennes ?
– Quoi, vous l’entreteniez ?
– Oui ! de beaux et bons écus ayantcours.
– Ah ! l’infâme… – J’ai bienfait…
– Qu’avez-vous fait ?
– Rien.
– Jurez-moi, car il faut que je sache àquoi m’en tenir, que vous êtes depuis trois mois son amantheureux.
– Je le jure par le Christ ! – Maisjurez-moi aussi que depuis deux ans vous êtes son entreteneurheureux.
– Je le jure par Martin Luther !
– Calomnie !
– C’est vous qui mentez !
– Je ne dis pas que vous n’ayez pas tentél’escalade, mais vous avez été débouté.
– Je ne dis pas non plus que vous n’ayezbattu en brèche, mais assurément vous en avez été pour vos frais desiège.
– Quelle arme choisissons-nous,décidément ?
– Décidément vous voulez vousbattre ? – À coup sûr, pour vous venger de sesrigueurs ?
– Non, de ses faveurs.
– Gascon !
– Mirliflore ! – Vous croyez doncqu’on peut impunément venir arracher de mes bras mabien-aimée ? Oh ! vous vous abusez fort, monsieur lecéladon tardif ! – Vous étiez venu semer de l’ivraie dans monchamp. – Vous étiez venu, sans doute, mendier de l’amour pour del’or. – Cette femme est à moi, je la garderai, je la veux, j’en aibesoin, je la défendrai contre tout agresseur, je lamaintiendrai ! Mort à quiconque viendra, comme vous, braconnersur ma terre ! – Vous vous battrez, monsieur lecolonel !
– Je vous tuerai.
– Nous connaissons votre réputationfunestement célèbre. Mais comme je ne sais pas manier l’épée et qued’ailleurs je suis myope et ne puis tirer le pistolet, je vousprierai de vouloir bien vous en remettre au hasard !
– À votre aise : d’autant plus queje n’aime pas l’assassinat et ce serait vous assassiner : quelque soit votre courage, la lutte serait inégale ; que fairecontre une adresse infaillible ? – Le hasard peut seulbalancer les chances, je m’en réfère au hasard. – Maisréfléchissez, mon cher ami, il me déplaît d’aller sur le terrainpour un léger motif : je vous dirai, franchement, que je n’aipoint de véhément désir de vengeance ; je ne vous hais point,et si vous voulez simplement m’assurer que vous renoncez à jamais àtoutes poursuites d’amour auprès de Philogène et à venir troublerma possession, je m’en fie à votre parole d’honneur, car je voisque vous êtes un homme d’honneur, tout sera dit, tout serafait : voulez-vous ?
– Vous goguenardez. – Jamais ! noussommes deux cavaliers pour une cavale : qu’elle soit ausurvivant.
Plus tard vous ne m’accuserez point ;comme vous, je vais avoir une volonté immuable, et ne demandez pasgrâce et miséricorde, je serai féroce.
– Qu’elle soit au survivant !Voulez-vous tirer au blanc et au noir, un pistolet chargé etl’autre pas ?
– Je n’aime pas cela.
– À pile ou face ?
– C’est par trop écolier.
– Savez-vous quelque jeu ?
– Non.
– Ni moi non plus, alors la chance estégale, jouons notre vie.
– Bravo ! mais auquel ?
– Aux dames ou aux dominos ?
– Soit. Allons au prochain café.
– Non, à demain.
– Demain, demain ! on ne doit jamaisremettre cette sorte d’affaire.
– Il faut que j’aille dîner.
– Je ne puis vous laisser partir, jem’attache à vos pas. Vous iriez maltraiter Philogène. Vidons desuite la querelle.
– Il faut que j’aille dîner.
– Allons dîner, où allez-vous ? Jevous suivrai.
– Au premier restaurant, là, au coin, rueCastiglione. Voulez-vous accepter ?
– Merci, chacun son écot.
Là-dessus, se dirigèrent vers la rue deRivoli, notre écolier et notre soldat, ou notre soldat et notreécolier, je laisse à chacun la faculté de donner la préséance à quibon lui semblera suivant son goût et sa prédilection. Vit-on jamaiscouple d’hyménée mieux assorti entrer chez un traiteur, faisantnopces et festins ? Un gros ossu, d’une staturehyperbolique – qui aurait pu servir d’observatoire, Dieu en soitloué ! à feu Mathieu Lemsberg –, un tueur par l’épée ;c’est l’époux d’une part. – Un petit minois, enfantin et joliet,qui aurait pu faire un charmant docteur à l’usage des dames, untueur par Broussais ; c’est l’époux d’autre part. – Comme pourune partie fine ils s’enfermèrent dans un cabinet très particulier,je suis sûr qu’il en vint de mauvaises pensées dans l’esprit dugarçon. Ceci nous montre qu’il ne faut point s’arrêter auxapparences. Gardons-nous de jugements téméraires, il est si facilede prendre, ainsi que dans cette occurrence, des gens qui vont secouper la gorge, pour des gens qui vont se l’embrasser.
– Ce repas, pour l’un de nous deux, serale dernier, sera le viatique, dit alors Passereau ; ilconvient de le faire copieux, sans nul égard pour les ordonnancessomptuaires de feu très constant roi Henri deuxième, que lui-mêmesans doute outrepassa souventefois en l’honneur de madame Diane, etqu’à plus solide raison, nous pouvons bien enfreindre en l’honneurde madame la mort.
– Je comprends, vous voulez, comme on dità la caserne, que nous fassions un mâchon soigné, cela mechausse assez bien : j’y tope. – Pour vous préparer au grandacte qui va suivre, pour vous procurer de l’aplomb et de l’audace,vous voulez vous salpêtrer le cerveau, c’est très adroit !C’est comme je pratiquais à ma première campagne ; quand lajournée devait être chaude, je me reconsolidais avec une armureinterne de champagne mousseux.
– Non, ce n’est pas pour cela, car jesuis résigné à quitter la vie ; je serais même chagriné s’iladvenait que je gagnasse.
– Moi de même.
– Et je vous demanderai, si le cas échoiten votre faveur, de ne point me faire de politesse et de me tuersans remords.
– Moi de même. – Car la vie, à vous direvrai, commence à me peser constitutionnellement. Le troupier sansguerre, c’est la désolation des désolations ; c’est un médecinsans épidémies ; c’est un Coitier sous Louis XI.
– Voulez-vous bien, s’il vous plaît, nousdispenser de barbarisme et laisser le c de maîtreCoictier.
– Coictier ! Ah ! par exemple,c’est cela un barbarisme ! mon cher ami, il faudrait avoir unegueule de fer blanc pour prononcer ce nom si cruellementgaulois ; d’ailleurs, Casimir Delavigne, dans sa tragédie encinq actes et en vers français, a dit partout Coitier.
– Belle autorité ! que votre rimeurdu Hâvre de Grâce !
– Morveux ! – Taisez-vous, vousm’insultez en la personne de ce nourrisson chéri des neuf sœurs,des neuf muses, des Piérides !
Hélas ! pour l’honneur du corps, il étaittemps que le carabinier achevât son festin ; sa conversationprolixe et volubile devenait presque aussi claire que le VictorCousin, presque aussi savante que le Raoul Rochette, presque aussichinoise que le Rémusat, presque aussi anglaise que le Guizot,presque aussi chronologique que le Roger de Beauvoir, presque aussiartiste que le de Lécluse, et pour l’immoralité en bas de soie,c’était du scribouillage tout pur !
Il s’était, outre mesure, bourré le torse,langage d’atelier.
Le fait est qu’il avait une capacité vraimentacadémique, et sauf les représentants du peuple, il n’y a guère queles chameaux qui eussent pu, avec quelques chances, entrer en liceavec lui ; et, dans l’état où il se trouvait, il aurait puentreprendre avec sécurité la traversée du désert ; je ne dispas de Sahara, parce que je hais le pléonasme. Ceci est une facétieà l’usage de la société asiatique de Paris ; il est bon quandon fait des plaisanteries orientales de l’en prévenir ; il estbon, avec un semblable parterre, d’avertir des endroitsrisibles.
Dans un coin du cabinet qu’ils appelaient lecimetière, le carabin et le carabinier avaient empilé lesbouteilles défuntes, et Dieu sait combien avait été contagieuse lamortalité.
Les voilà ! les voilà ! par lesrues, les ruelles, les impasses, les places, les carrefours,encombrés de voitures et de passants ; les voilà ! lesvoilà ! par la boue, les pavés, les immondices, les bornes,les ruisseaux, les filles de joie, les voilà ! Comme ilsfolâtrent nos deux hommes ! Les voilà ! Ils s’en vont,compère et compagnon, et comme dirait un paveur ou un membre del’académie des Inscriptions qui ferait une docte citation, lesvoilà qui s’en vont ainsi qu’Orchestre et Pilastre. – Àpropos d’Oreste et Pilade, voulez-vous une recette pour faire unvaudeville à grand succès ; 1° il faut y parler au moinstreize fois de ces deux classiques amis ; 2° au moins une foisde la cupuncture[25] ;3° au moins trois fois de l’honneur français et de Napoléon ;4° ne pas oublier deux ou trois balourdises sur les romantiques, etsurtout ne pas manquer de leur faire dire que Jean Racine est unpolisson, et de faire des bons mots sur ce gueux de Gœthe et surChat-qu’expire ; 5° exalter Molière et Corneille, que surtouton ne doit pas avoir lus, pour s’en faire un manteau à l’aideduquel on puisse passer à la barrière du public, comme ces veauxqu’on entre en fraude, en leur mettant une blouse et une casquette.Le tout en français de M. Drouineau et en bouts rimés du vieuxmarquis de Chabannes ; si je dis le marquis de Chabannes,c’est que je sais qu’il n’est pas spadassin, et comme je n’aime pasle duel, ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas à déjeûner, jefais le moins possible de personnalité dangereuse, et jamais, ainsique Boileau, je ne pousserai l’audace jusqu’à appeler un chat unchat.
Arrivés au café de la Régence, vite, ilsdemandèrent un jeu de dominos – voici le moment fatal ! –Dieu, car il n’y a pas de hasard, même aux dominos, va décider danssa sagesse qui des deux doit mourir, du carabin ou ducarabinier.
Vogtland parfois était morgue comme un caporalinstructeur, et parfois volontiers assez expansif.
– Double six, douze, 1812 ; c’estjuste l’année où j’ai eu l’avantage de perdre mon vénérablepère.
– Pas de niaiseries, colonel, jouonsgravement, grogna Passereau, et surtout ne mettez pas les dominos àl’envers.
Notre écolier était rêveur et concentré, etracorni en boule sur lui-même, comme certain poète contemporain, oucomme un petit cochon d’Inde qui a froid.
Une galerie de bourgeois s’arrondissait autourde leur table et prenait intérêt à leurs jeux. Si ces braves gensavaient pu se douter de ce qui se décidait là, certes, ils auraientété terriblement effrayés et auraient pris leur parapluie ou celuid’autrui, et se seraient enfuis à toutes jambes, s’ils n’avaientété œdémateux ou podagres.
Vogtland, comme un compagnon du devoir,habitué à boire tout au litre, qui entre par hasard au café, unjour de bamboches, avalait sa dix-septième demi-tasse quand lapartie se termina à son avantage. – Passereau à cette fin souritagréablement.
– Allons, partons de suite, dit-il, jesuis pressé d’en finir.
– Quelle mort préférez-vous ?
– Faites-moi sauter le caisson.
– Bien. Je vais entrer rue de Rohan, dansmon hôtel, pour y prendre mes pistolets. Marchez lentement, je vousrejoindrai ; où allons-nous, aux Champs-Élysées ?
Vogtland reparut bientôt ; silencieux,ils suivirent la grande avenue et passèrent la barrière del’Étoile. À quelques maisons plus loin que la taverne du napolitainGraziano, où l’on mange d’excellents macaronis, ils se détournèrentde la route et descendirent dans les prés en contrebas de lachaussée – il était grande nuit. Là, ayant longé quelque temps unmur de clôture : – Arrêtons-nous ici, dit Passereau, noussommes assez bien, ce me semble.
– Vous trouvez ?
– Oui !
– Êtes-vous prêt ?
– Oui, monsieur, armez, surtout pas dedélicatesse, vous êtes un lâche si vous tirez en l’air.
– N’ayez pas peur, je ne vous manqueraipas.
– Ajustez-moi à la tête et au cœur, s’ilvous plaît ?
– Avec plaisir : mais appuyez-voussur le mur pour ne point reculer, et comptez une, deux,trois ; à la troisième, je ferai feu.
– Une, deux ; – attendez, nous avonsjoué notre vie pour une femme ?
– Oui !
– Elle appartient au survivant ?
– Oui !
– Écoutez bien ce que je vais vous direet faites-le, je vous prie : la volonté d’un mourant estsacrée.
– Je le ferai !
– Demain matin, vous irez rue desAmandiers-Popincourt ; à l’entrée, à droite, vous verrez unchamp terminé par une avenue de tilleuls, enclos par un mur faitd’ossements d’animaux et par une haie vive, vous escaladerez lahaie, vous prendrez alors une longue allée de framboisiers, et toutau bout de cette allée vous rencontrerez un puits à rase terre.
– Après ?
– Alors, vous vous pencherez et vousregarderez au fond.
Maintenant faites votre devoir, voici lesignal, – une, deux, trois !…
