CHAPITRE III – La peau d’un autre
Les opérations longues et délicates, grâceauxquelles le Dr Cornélius Kramm prétendait mener à bien l’étrangemétamorphose, durèrent plusieurs jours et furent menées avecméthode.
Tout d’abord, avec l’aide de Léonello, ledocteur prit un moulage des deux sujets, et les deux moulagesdressés sur deux socles furent revêtus, grâce à la photographie,des couleurs, des teintes exactes de la vie. À l’aide d’injectionsde paraffine chaude, faites sous l’épiderme, il pourvut le facièsun peu maigre de Baruch des rondeurs que possédait le visage deJoë ; par une habile résection des cartilages, il rectifia laforme du nez. La ressemblance des deux physionomies commença às’accuser de façon frappante.
Ses bras squelettiques retroussés jusqu’auxcoudes, Cornélius travaillait avec une ardeur fébrile. Taillant enpleine matière vivante, ajoutant et retranchant suivant le besoin,c’était vraiment alors qu’il méritait son surnom de sculpteur dechair humaine.
Quand il eut terminé, à l’aide du scalpel etde la seringue à injections hypodermiques, la première ébauche, ils’arma du microscope. Grâce à des pigments bistres et roses ilobtint les nuances de la carnation, avec des tatouages ilreproduisit les taches les plus minimes de l’épiderme. Jamaisartiste ne mit autant de soin à parachever son œuvre.
La chevelure et la barbe demandèrent à ellesseules un laborieux travail. Les cheveux évalués au centimètrecarré furent épilés électriquement, un par un, aux endroits où ilsétaient trop touffus. Dans ceux où ils l’étaient moins, Léonello seservit d’une aiguille spéciale pour en repiquer en nombre voulu,comme font les coiffeurs dans les cas d’inguérissable calvitie.
Pour les dents, l’opération ne présenta aucunedifficulté ; des empreintes à la cire furent prises sur lesdeux patients et Cornélius, à l’aide de quelques coups de lime etde quelques implantations, obtint un résultat parfaitementsatisfaisant. La nuance des cheveux fut donnée par une teintureindélébile. Le docteur avait fait des études spéciales sur lesalcaloïdes qui ont la propriété de modifier la couleur des yeux, ildécida que, pour doter Baruch des yeux noirs de Joë, un traitementinterne était indispensable.
Ces travaux une fois terminés, Cornéliusdemeura quelque temps en contemplation devant son œuvre.
– La ressemblance est parfaite,s’écria-t-il orgueilleusement ; il est impossible de fairemieux. Maintenant, la preuve en est faite, je possède le secret depétrir à mon gré la face humaine, mes doigts modèlent la chair vivecomme de l’argile !
Léonello l’arracha à cet enthousiasmelyrique.
– Maître, demanda-t-il, l’œuvre peut êtreregardée comme presque terminée en ce qui concerne Baruch,cependant il est encore beaucoup plus corpulent que Joë.
– Il est facile de remédier à cetteimperfection. En soumettant le sujet à un courant électrique àhaute tension, il se produira une transpiration abondante. De mêmeque certains jockeys, à la veille d’une course, Baruch va maigrirpour ainsi dire instantanément, en quelques heures. Occupez-vous decela.
Le traitement singulier indiqué par Cornéliuseut d’ailleurs un succès complet.
Quand Baruch revint à lui, il éprouvait uneétrange et douloureuse sensation ; il lui semblait avoir dormipendant des années. Il ressentait par tout le corps une douleursourde, il était faible comme un enfant.
Il ouvrit les yeux et reconnut avec une sortede stupeur qu’il se trouvait dans sa chambre.
Peu à peu, il reprenait conscience delui-même. Il se rappelait sa visite dans le laboratoire souterrain,l’étrange pacte qu’il avait conclu, puis il y avait comme une brumesur ses souvenirs.
Il essaya de faire un mouvement.
Il ne put bouger, tout son corps étaitemprisonné dans des bandages aux puissants ressorts et dans desmoulages qui l’immobilisaient. Son visage était recouvert d’unmasque d’acier qui lui tirait douloureusement les paupières et lescoins de la bouche.
Il fit un mouvement pour essayer de s’arracherà l’espèce d’étau qui l’enserrait de toutes parts, il ne put yréussir. Il poussa un gémissement douloureux. C’est alors qu’ilaperçut, à quelques pas de lui, la face obséquieuse du préparateurLéonello.
– Ne bougez pas, dit l’Italien. Je suisheureux de vous annoncer que l’expérience tentée par mon illustremaître, le Dr Cornélius Kramm, a brillamment réussi. Dans quelquessemaines vous serez en voie de complète guérison. Dès que vous ireztout à fait bien, que vous serez en état de vous lever, vouspourrez regagner le palais de votre père, Mr. William Dorgan,qui est inconsolable de votre perte.
Baruch eut un saisissement, un vertige envahitson cerveau anémié. Ainsi donc le sculpteur de chair humaine avaitréalisé de point en point son effarante promesse. Il fut pris d’uneirrésistible envie de voir son visage. Il ne pouvait arriver àcroire que Léonello eût dit la vérité.
– Oh ! un miroir !balbutia-t-il, je voudrais un miroir.
Mais il se tut brusquement, saisi d’uneterreur folle. Ce n’était plus sa voix qu’il entendait ; iln’en reconnaissait plus les intonations.
– Soyez calme, s’écria Léonello avecvivacité. Le docteur a bien recommandé que vous ne parliez pas, quevous demeuriez complètement immobile. Il vous est même, pourquelque temps encore, interdit de manger. Je vous nourrirai,moi-même, à l’aide d’aliments liquides.
Baruch poussa un gémissement étouffé, dontLéonello comprit la signification :
– Rassurez-vous, fit-il, cela ne durerapas très longtemps et vous serez bien soigné. Je ne quitterai pasle chevet de votre lit. Nuit et jour je serai là, prêt à deviner dequoi vous pouvez avoir besoin. Je comprends ce que vous désirez.Vous voudriez voir votre nouvelle physionomie, c’est un vœu, ensomme, bien légitime, et que je veux contenter tout de suite. Jevais – mais pour un instant seulement – vous délivrer.
Léonello, avec d’infinies précautions,desserra les ressorts du masque, l’enleva et approcha une glace duvisage du patient.
Baruch Jorgell poussa un cri de stupeur.
La face étonnée et mélancolique qui leregardait du fond de la glace n’était plus la sienne. Il avaitdevant lui les traits du jeune homme qu’avant sa métamorphose ilavait vu endormi dans le laboratoire souterrain, les traits de JoëDorgan.
Il ne put supporter longtemps la contemplationde cette physionomie qui était, pourtant, désormais saphysionomie.
Il ferma les yeux ; il lui semblait qu’ilvenait d’apercevoir un spectre.
– Vous avez vu ? fit ironiquementl’Italien. J’espère que vous êtes content de votre nouveauvisage ; maintenant je vais vous remettre votre masque.
Baruch ne protesta par aucun geste, il selaissa faire docilement, il sentait la folie envahir soncerveau ; il essaya de dormir pour ne plus penser. Grâce, sansdoute, aux drogues stupéfiantes qu’on lui avait fait absorber, iltomba dans un profond sommeil.
En s’éveillant le lendemain, il éprouva, maisà un degré moindres les pénibles sensations de la veille. Mais,pendant le temps qu’il resta éveillé, il fut en proie à un ennuimortel. Ce jour-là, il reçut la visite du Dr Cornélius. Il étaitaccompagné de Fritz Kramm, qui, lui, s’extasia franchement sur lemerveilleux résultat.
– C’est inouï, déclara-t-il, je n’auraijamais cru qu’on pût atteindre à une telle perfection dans laressemblance. Cela tient vraiment du prodige.
– Seulement, ricana Cornélius Kramm, cen’est pas très, agréable pour celui qui subit une pareilleopération : de cela je me rends parfaitement compte.
Et comme un éclair de haine passait dans lesprunelles du convalescent, toujours réduit au silence et àl’immobilité, il ajouta sous forme de palliatif :
– Mais aussi quel triomphe après la findu traitement !
– Il faudrait, en effet, qu’un détectivefût véritablement rusé pour aller dénicher Baruch Jorgell sous lapeau de Joë Dorgan que son sosie a endossée comme un completneuf…
– Et qui lui sied à ravir.
– Il est certain que je le trouve plusjeune.
– Plus élégant !
– Plus distingué !
– On ne l’est jamais trop quand on estfils d’un milliardaire. Baruch, auquel il était défendu d’ouvrir labouche, était mis à la torture par ces consolations ironiques.
Léonello, cependant, ne négligeait rien pourfaire prendre au convalescent son mal en patience. Il luiexpliquait chaque jour les progrès que faisait sa guérison et ilavait pour lui des attentions dévouées.
Les jours passaient. Baruch Jorgell étaitdévoré d’ennui et d’impatience.
Enfin, peu à peu, les blessures serefermèrent, les chairs violemment rapprochées se soudèrent et, lesuns après les autres, les appareils furent retirés. Baruch put selever, absorber des aliments solides.
Ce fut pour l’assassin, ainsi miraculeusementmétamorphosé, une vraie joie lorsque le docteur lui permit dedescendre dans le jardin, appuyé au bras de Fritz et deLéonello.
Certes, il était complètement guéri, iln’éprouvait plus aucune extrême faiblesse, mais d’étrangessensations l’assaillaient. Il était dépaysé dans sa nouvelleenveloppe physique ; son corps, retouché pour ainsi dire etrepétri par le sculpteur de chair humaine, le gênait comme unvêtement trop étroit ; ses jambes vacillaient, ses gestesétaient mal assurés, sa voix hésitante, et il ressentait, en toutesa personne, l’étrange engourdissement de quelqu’un qui sortiraitpar miracle du cercueil.
– Vous n’êtes pas encore accoutumé àvotre nouvelle enveloppe, dit le docteur qui l’observait avecattention, il vous reste encore une certaine gaucherie, unecertaine lourdeur de gestes et d’attitudes qui disparaîtrarapidement. J’ai grande hâte, d’ailleurs, que vous soyez guéri.
– Pourquoi cela ?
– Il va falloir vous mettre autravail.
Et comme Baruch manifestait un certainétonnement :
– Vous ne vous souvenez donc plus de ceque je vous ai dit ? C’est déjà beaucoup, évidemment, deposséder la ressemblance physique de Joë Dorgan, mais ce n’est pastout. Vous avez déjà la voix, il vous faut les phrases, lespensées, les gestes, les tics, les manies, tout ce qui constitueenfin la personnalité.
– Mais comment y réussir ? demandaBaruch qui, dans le désarroi moral où il se trouvait, n’avait pasencore eu le temps de réfléchir à cela.
– J’y ai songé. Il y a dans monlaboratoire souterrain quelques milliers de rouleauxphonographiques que Joë a eu la complaisance de dicter lui-même etqui contiennent tout ce qui nous manque. Il faudra fairecomplètement abstraction de votre ancien moi, et vous habituer àcertaines phrases, à certains mots. Vous avez une bonnemémoire ?
– Pas mauvaise.
– Alors, tout ira bien.
– Permettez-moi encore une question, fitBaruch émerveillé. Pour les phrases et les idées, tout ira bien,mais les gestes ? la démarche ?
– Tout est prévu, rien n’a été laissé auhasard ; j’ai eu soin de faire cinématographier Joë Dorgandans toutes les attitudes, debout, en marche, couché, assis,mangeant ou lisant. Vous n’aurez qu’à vous figurer pendant quelquetemps que vous êtes acteur, et qu’à étudier votre personnageconsciencieusement.
– Je suis sûr de réussir, s’écria Baruch,j’y mettrai tout le temps qu’il faudra, mais je veux quel’adaptation soit parfaite.
Ainsi que l’avait prévu Cornélius, Baruchavait oublié, en quelques jours, ses souffrances et sa réclusion,et il était fier d’être sorti vivant et vainqueur d’une aussifantastique expérience. Il montrait autant d’enthousiasme qu’ilavait eu d’abord d’hésitations.
Dès le lendemain, il descendit de bonne heureau laboratoire souterrain et il y demeura jusqu’au soir,travaillant avec une sorte de rage à graver dans sa mémoire, d’unefaçon indélébile, les attitudes et les pensées même de savictime.
Le lendemain et les jours suivants,inlassablement, il recommença.
Pendant que la voix très calme du phonographeredisait les phrases gaies ou tristes, plaisantes ou sérieusesarrachées à Joë Dorgan sous l’empire du pouvoir hypnotique, Baruchrépétait patiemment mot par mot, s’efforçant de prendrel’intonation exacte. D’autres fois, en face d’un appareilcinématographique, que surveillait Léonello, il s’étudiait àreproduire les gestes habituels et les expressions de physionomiede son sosie involontaire.
C’était quelque chose de terrible que cefantôme phonographique se démenant tout noir sur la toile blanche,pendant que Baruch, la face crispée, s’évertuait à reproduireexactement toutes ses attitudes.
De temps en temps, les frères Kramm faisaientsubir à leur complice une sorte d’examen. Le docteur se frottaitles mains, de jour en jour plus satisfait.
– Cela va bien, faisait-il, c’est presqueparfait. Encore quelques jours de travail consciencieux et vousserez complètement Dorganifié.
Baruch Jorgell était un coquin dénué de touteespèce de scrupules, il n’avait jamais de remords et il avaitconsenti sans hésitation à commettre un nouveau crime, mais, àmesure qu’à l’aide des conversations phonographiées qu’il étaitobligé d’apprendre par cœur il pénétrait plus avant dans l’intimepensée de sa victime, il ressentait une sorte de gêne, comme uncommencement de honte.
Joë Dorgan avait eu une jeunesseexemplaire : sitôt qu’il eut terminé ses études au collège deBoston, en même temps que son frère, l’ingénieur Harry Dorgan, plusjeune que lui de deux ans, il était devenu pour son père unprécieux collaborateur.
Très charitable, très sobre, très travailleur,Joë n’avait aucun vice, c’était une âme loyale et franche.
En constatant toutes ces qualités, qu’il étaitobligé bon gré mal gré de s’assimiler, l’assassin était en proie àune rage froide.
– Pourquoi, s’écria-t-il avec colère,suis-je obligé de jouer cette terrible partie ? Cornélius estun misérable ! On dirait que c’est avec intention qu’ils’amuse à me faire jouer ce rôle d’hypocrite et de petit saint.Mais patience ! Le temps approche où je pourrai me dédommagerde cette abominable contrainte !
Grinçant des dents, forcé de singer l’honnêtehomme, Baruch se remettait au travail, et, chaque jour, sonexaspération allait croissant.
Mais bientôt un autre phénomène seproduisit.
Passant toute la journée dans le laboratoiresouterrain, rempli de machines étranges, de mannequins grimaçantset de cadavres à demi disséqués, l’assassin devenait sujet àd’effrayants cauchemars. Son sommeil était peuplé de masquesbariolés. L’atmosphère saturée d’électricité, chargée de gaz auxodeurs pénétrantes, influait petit à petit sur sa cervelle. Il serendait compte que, si son séjour se prolongeait dans cet endroitmaudit, il deviendrait complètement fou.
Quand, avec le soir, se produisaient lesénervements de la fatigue et qu’il lui arrivait de se regarder dansla glace, il se rejetait en arrière avec épouvante.
– C’est terrible, bégayait-il enfrissonnant de tous ses membres. Je suis devenu moi-même le proprefantôme, le spectre vivant de ma victime !
Quelquefois, au crépuscule, ou dans lapénombre du matin, ce n’était plus le visage de Joë que luirenvoyait la glace, c’était une face grave et triste sous la longuechevelure grise qui la couronnait, la face vengeresse deM. de Maubreuil, le chimiste français qu’il avaitassassiné pour lui voler ses diamants.
– Arrière, fantôme ! s’écria-t-il enclaquant des dents.
Et, blême d’épouvante, il s’empressait decouvrir la glace ou de la tourner contre le mur.
