Histoire d’un crime de Victor Hugo

VIII. Situation
Quoique la tactique de combat du comité fût, j’en ai déjà dit les motifs, de ne point condenser la résistance dans une heure ni dans un lieu, mais de la ré- pandre sur le plus grand nombre de jours possible, chacun de nous avait l’instinct, comme de leur côté les malfaiteurs de l’Elysée, que la journée serait décisive.

Le moment approchait où le coup d’Etat nous donnerait l’assaut de toutes parts et où nous aurions à soutenir le choc d’une armée entière. Le peuple, ce grand peuple révolutionnaire des faubourgs de Paris, abandonnerait-il ses représentants ? s’abandonnerait-il lui-même ? ou, réveillé et éclairé, se lèverait-il enfin ? Question de plus en plus poignante et que nous nous répétions avec anxiété.

Aucun indice sérieux du côté de la garde nationale. La proclamation éloquente, écrite chez Marie par Jules Favre et Alexandre Rey, et adressée en notre nom aux légions, n’avait pu être imprimée. Le projet d’Hetzel avait avorté. Versigny et La- brousse n’avaient pu le rejoindre, le lieu de rendez-vous choisi, l’angle du bou- levard et de la rue Richelieu, ayant été constamment balayé par les charges de cavalerie. L’effort courageux du colonel Forestier sur la 6e légion, la tentative plus timide du lieutenant-colonel Hovyn sur la 5e, avaient échoué. Pourtant l’indigna- tion de Paris se dessinait. La soirée avait été significative.

Hingray nous arriva dès le matin, portant sous son manteau une liasse d’exem- plaires du décret de déchéance, réimprimé. Pour nous les apporter, il avait dix fois couru le risque d’être arrêté et fusillé. Nous fîmes immédiatement distribuer et af- ficher ces exemplaires. Cet affichage s’exécuta résolûment ; sur plusieurs points, nos affiches furent collées à côté des affiches du coup d’Etat qui portaient peine de mort contre quiconque placarderait les décrets émanés des représentants. Hin- gray nous annonça que nos proclamations et nos décrets avaient été autographiés et circulaient de main en main par milliers d’exemplaires. Il importait de conti- nuer nos publications. Un imprimeur, ancien éditeur de plusieurs journaux dé- mocratiques, M. Boulé, m’avait fait offrir ses services la veille au soir. J’avais pris,
9 Surnommé nous.

en juin 1848, la défense de son imprimerie, dévastée par les gardes nationaux. Je lui écrivis, je mis nos actes et nos décrets dans la lettre,. et le représentant Monta- gut se chargea de les lui porter. M. Boulé s’excusa ; ses presses avaient été envahies à minuit par les sergents de ville.

Par nos soins, et grâce au patriotique concours de plusieurs jeunes élèves en chimie et en pharmacie, on avait fabriqué de la poudre dans plusieurs quartiers. Sur un seul point, rue Jacob, on en avait fabriqué cent kilogrammes dans la nuit. Comme cette fabrication se faisait principalement sur la rive gauche et que le combat avait lieu sur la rive droite, il fallait faire passer les ponts à cette poudre. On s’y prenait comme on pouvait. Vers neuf heures, nous fûmes avertis que la police, informée, avait organisé une surveillance et qu’on fouillait les passants, particulièrement sur le Pont-Neuf.

Un certain plan stratégique se dessinait. Les dix ponts du centre étaient gardés militairement.

On arrêtait dans les rues les gens sur la mine. Un sergent de ville, à l’angle du Pont-au-Change, disait assez haut pour que les passants l’entendissent : Nous em- poignons tous ceux qui n’ont point la barbe faite ou qui ont l’air de n’avoir pas dormi .

Quoi qu’il en fût, nous avions un peu de poudre ; le désarmement de la garde nationale dans plusieurs quartiers avait produit environ huit cents fusils, nos pro- clamations et nos décrets s’affichaient, notre voix arrivait au peuple, une certaine confiance naissait.

  • Le flot monte ! le flot monte ! disait Edgar Quinet, qui était venu me serrer la main.

On nous annonçait que les écoles s’insurgeraient dans la journée et nous offri- raient un asile au milieu d’elles. Jules Favre s’écriait avec joie :

  • Demain nous daterons nos décrets du Panthéon.

Les symptômes de bon augure se multipliaient. Un vieux foyer d’insurrection, la rue Saint-André-des-Arts, s’agitait. L’association dite la Presse du travail donnait signe de vie. Quelques vaillants ouvriers, groupés autour d’un des leurs, Nétré, rue du Jardinet, n° 13, avaient presque organisé une petite imprimerie, dans une man- sarde, à quelques pas d’une caserne de la gendarmerie mobile. Ils avaient passé la nuit, d’abord à rédiger, puis à imprimer un Manifeste aux Travailleurs , qui appe- lait le peuple aux armes. Ils étaient cinq hommes habiles et résolus ; ils s’étaient procuré du papier ; ils avaient des caractères tout neufs ; les uns mouillaient pen- dant que les autres composaient ; vers deux heures du matin, ils s’étaient mis à imprimer ; il ne fallait pas être entendus des voisins ; ils avaient réussi à étouffer les coups sourds du rouleau à l’encre alternant avec le bruit rapide du rouleau de laine. En quelques heures quinze cents exemplaires étaient tirés, et au point du jour ils étaient placardés au coin des rues. Un de ces travailleurs intrépides, leur chef, A. Desmoulins, de la forte race des hommes lettrés et combattants, était très découragé la veille ; à présent il espérait.

La veille il écrivait : « … Où sont les représentants ? Les communications sont coupées. On ne traverse plus les quais ni les boulevards. Il est devenu impossible de réunir l’Assemblée populaire. Le peuple manque de direction. De Flotte d’un côté, Victor Hugo d’un autre, Schœlcher ailleurs, poussent activement au combat, et vingt fois exposent leur vie ; mais nul ne les sent appuyés par un corps orga- nisé ; et puis la tentative des royalistes du Xe arrondissement effraie ; on craint de les voir réapparaître à la fin. »Maintenant cet homme, si intelligent et si brave, reprenait confiance, et il écrivait : « Décidément, Louis-Napoléon a peur. Les rap- ports de police sont alarmants pour lui. La résistance des représentants républi- cains porte ses fruits. Paris s’arme. Certains corps semblent prêts à tourner. La gendarmerie mobile elle-même n’est pas sûre, et, ce matin, un bataillon tout en- tier a refusé de marcher. Le désordre se met dans les services. Deux batteries ont longtemps tiré l’une sur l’autre sans se reconnaître. On dirait que le coup d’Etat va manquer. »

Les symptômes, on le voit, s’amélioraient.

Maupas devenait-il insuffisant ? Avait-on recours à un plus habile ? Un fait sem- blait l’indiquer. La veille au soir, un homme de haute taille avait été vu, entre cinq et sept heures, se promenant devant le café de la place Saint-Michel ; il avait été rejoint par deux des commissaires de police qui avaient fait les arrestations du 2, et leur avait parlé longtemps. Cet homme était Carlier. Allait-il suppléer Maupas ?

Le représentant Labrousse, attablé au café, avait vu ce conciliabule.

Chacun des deux commissaires était suivi de cette espèce d’agent qu’on appelle
le chien du commissaire .

En même temps, des avertissements étranges parvenaient au comité ; il nous était donné connaissance du billet que voici :

3 décembre.

« Mon cher Bocage,
»Aujourd’hui, à 6 heures, 25,000 francs ont été promis à celui qui arrêterait ou tuerait Hugo.
»Vous savez où il est. Que sous aucun prétexte il ne sorte.
»A vous,
»ALEX. DUMAS. »

”Au” ”dos” : Bocage, 18, rue Cassette 10 .

Il fallait songer aux moindres détails. Il y avait, dans les différents lieux de com- bat, une diversité de mots d’ordre qui pouvait entraîner des dangers. Nous avions donné pour mot d’ordre, la veille, le nom de Baudin. On avait, par imitation, pris pour mots d’ordre, dans plusieurs barricades, d’autres noms de représentants. Rue Rambuteau, le mot d’ordre était Eugène Sue et Michel ( de Bourges ) ; rue Beaubourg, Victor Hugo ; à la Chapelle Saint-Denis, Esquiros et de Flotte . Nous jugeâmes nécessaire de faire cesser cette confusion et de supprimer les noms propres toujours faciles à deviner. Le mot d’ordre convenu fut : Que fait Joseph ?

A tout moment des renseignements et des informations nous venaient, et de tous les côtés, que des barricades s’élevaient partout, et que la fusillade s’enga- geait dans les rues centrales. Michel (de Bourges) s’écria : – Faites quatre barri- cades en carré, et nous irons délibérer au milieu.

Nous eûmes des nouvelles du Mont Valérien. Deux prisonniers de plus. Rigal et Belle venaient d’y être écroués. Tous deux de la gauche. Le docteur Rigal était représentant de Gaillac, et Belle de Lavaur. Rigal était malade, on l’avait pris au lit. Dans la prison il gisait sur un grabat, et ne pouvait s’habiller. Son collègue Belle lui servait de valet de chambre.
10 L’original de ce billet est entre les mains de l’auteur de ce livre . Il nous a été remis par M . Avenel de la part de M . Bocage .

Vers neuf heures, un ancien capitaine de la 8e légion de la garde nationale de 1848, nommé Jourdan, vint s’offrir à nous. C’était un homme hardi, un de ceux qui avaient exécuté, le 24 février au matin, le téméraire coup de main sur l’Hôtel de Ville. Nous le chargeâmes de recommencer ce coup de main et de l’étendre jus- qu’à la préfecture de police. Il savait comment s’y prendre. Il nous annonça qu’il avait peu d’hommes, mais qu’il ferait occuper silencieusement dans la journée certaines maisons stratégiques du quai de Gesvres, du quai Le Peletier et de la rue de la Cité, et que, s’il arrivait que les gens du coup d’Etat, le combat du centre de Paris grandissant, fussent forcés de dégarnir de troupes l’Hôtel de Ville et la pré- fecture, l’attaque commencerait immédiatement sur ces deux points. Le capitaine Jourdan, disons-le tout de suite, fit ce qu’il nous avait promis ; malheureusement, comme nous l’apprîmes le soir, il commença peut-être un peu trop tôt. Ainsi qu’il l’avait prévu, il arriva un moment où la place de l’Hôtel de Ville fut presque vide de troupes, le général Herbillon ayant été obligé de la quitter avec la cavalerie pour aller prendre à revers les barricades du centre. L’attaque des républicains éclata à l’instant même, les coups de feu partirent des croisées du quai Le Peletier ; mais la gauche de la colonne était encore au pont d’Arcole, une ligne de tirailleurs avait été placée par un chef de bataillon nommé Larochette en avant de l’Hôtel de Ville, le 44e revint sur ses pas, et la tentative échoua.

Bastide arriva, avec Chaffour et Laissac.

  • Bonnes nouvelles, nous dit-il, tout va bien. Sa figure grave, probe et froide, rayonnait d’une sorte de sérénité civique. Il revenait des barricades et allait y re- tourner. Il avait reçu deux balles dans son manteau. Je le pris à part, et je lui dis : – Vous y retournez ? – Oui. – Emmenez-moi avec vous. – Non, répondit-il. Vous êtes nécessaire ici. Aujourd’hui vous êtes général, moi, je suis soldat. – J’insistai vai- nement. Il persista à refuser, répétant toujours : – Le comité est notre centre, il ne doit pas se disperser. Votre devoir est de rester ici. D’ailleurs, ajouta-t-il, soyez tranquille. Vous courez ici encore plus de dangers que nous. Si l’on vous prend, on vous fusillera. – Eh bien, lui dis-je, le moment peut venir où notre devoir sera de nous mêler au combat. – Sans doute. Je repris : Vous qui êtes sur les barricades, vous serez meilleur juge que nous de ce moment-là. Donnez-moi votre parole d’honneur que vous ferez pour moi comme vous voudriez que je fisse pour vous, et que vous viendrez me chercher. – Je vous la donne, me dit-il ; et il me serra les deux mains dans les siennes.

Plus tard pourtant, peu d’instants après le départ de Bastide, quelle que fût ma confiance dans la loyale parole de ce courageux et généreux homme, je ne pus y tenir, et je profitai d’un intervalle de deux heures dont je pus disposer, pour aller voir par mes yeux ce qui se passait et de quelle façon la résistance se comportait.

Je pris une voiture place du Palais-Royal. J’expliquai au cocher qui j’étais, et que j’allais visiter et encourager les barricades ; que j’irais tantôt à pied, tantôt en voiture, et que je me confiais à lui. Je me nommai.

Le premier venu est presque toujours un honnête homme. Ce brave cocher me répondit : – Je sais où sont les barricades. Je vous conduirai où il faudra. Je vous attendrai où il faudra. Je vous mènerai et je vous ramènerai. Et si vous n’avez pas d’argent, ne me payez pas, je suis fier de ce que je fais.

Et je partis.

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