Triboulet

Chapitre 15DEUX FRÈRES

Revenons maintenant à Manfred. À peine délivré, il n’eut qu’unepensée : courir chez Etienne Dolet. La seule précaution qu’ildaigna prendre fut de rentrer par la porte Montmartre au lieu derentrer par la porte Saint-Denis.

– Je vous attendais, Manfred, dit gravement Etienne Doleten voyant entrer le jeune homme chez lui.

– Cette jeune fille ? interrogea Manfred avecangoisse.

– Partie avec le roi.

Manfred hocha la tête et répéta machinalement :

– Ah ! ah ! partie avec le roi… c’estparfait…

Il s’assit dans un fauteuil, très pâle, et éclata de rire.

– Savez-vous où j’ai passé la nuit ? Je vous le donneen mille !

Dolet qui, très soucieux, se promenait en méditant, jeta unregard profond sur le jeune homme :

– Mon cher ami, lui dit-il de cette voix pénétrante quiétait un des charmes de cet homme si charmant, mon cher Manfred,pourquoi ne m’interrogez-vous pas sur ce qui s’est passé ?Pourquoi feignez-vous une insouciance qui est loin de votrecœur ? Ne suis-je plus votre ami ?

Manfred saisit la main du savant.

– Morbleu ! Qui dit cela ? Je vous dois tout,maître Dolet ! Vous m’avez instruit, vous avez ouvert monesprit à l’intelligence des choses et des hommes !… Quant à lajeune fille… je ne sais même pas son nom (il mentait)… jel’ai vue cette nuit pour la première fois (autremensonge)… C’est bien simple : Je vois une femme queviolente un misérable truand. Je fonce sur le truand qui, parhasard, se trouve être le roi de France. Je lui enlève la jeunefille… Vous en eussiez fait autant… Je vous l’amène, par pitié poursa jeunesse, et je vous la confie… Elle est partie ? C’est quetel a été son bon plaisir, selon la nouvelle formule inventée parnotre sire le roi dans les édits qu’il fait crier… L’événement estdes plus maigres… Je suis sûr de vous, Dolet. Je ne vous fais pasl’injure de vous demander des détails ; car, si elle eût voulurester… contre une armée, vous l’eussiez défendue… Si elle estpartie, c’est qu’elle l’a voulu. Partie avec le roi… C’est dansl’ordre !

– Soit ! N’en parlons plus pour le moment, dit Dolet,que la sourde exaltation de Manfred étonnait et effrayait,cependant, il est un point que vous devez connaître… il lefaut : le roi est entré ici par violence… J’ai résisté à sesordres… il m’a fait arrêter… cette jeune fille n’a consenti à lesuivre que pour m’éviter la Bastille…

– Admirable dévouement d’une âme candide ! Cher ami,pardonnez-moi. Je frémis quand je songe que pour une inconnue vousavez risqué la Bastille. Et cela, par ma faute ! Ah !Dolet, je ne me le pardonnerai pas. J’ai attiré sur vous la colèrede François… Je sens que d’étranges malheurs vont sortir de cetteaventure… Et tout cela, pour une fille qui ne demandait qu’à êtreviolentée !

Manfred, réellement bouleversé par cette idée qu’il venaitd’émettre, se leva et fit quelques pas dans la salle.

– Mais nous lutterons ! reprit-il avec une âpreviolence. Que les sbires de François et de Monclar osent toucher àun cheveu de votre tête !… Qu’ils osent ! !

– Calmez-vous, Manfred. Je ne crois pas qu’il y ait dedanger immédiat. Quant à cette jeune fille…

– Assez sur ce sujet, maître ! Je la déteste, depuisce que je viens d’apprendre. Et je me déteste encore plus de vousl’avoir amenée… Au revoir, maître. Lanthenay est-il au courant deces faits ?

– Il sort d’ici et est très inquiet de vous.

– Je cours le rassurer et me concerter avec lui pourétablir une surveillance autour de votre maison.

Le jeune homme rajusta sa toque à plume noire, sortit et prit lechemin de la rue Froidmantel où était son logis.

Il habitait là avec celui qu’il appelait Lanthenay. Nous auronsbientôt à expliquer quelle amitié unissait ces deux jeunes hommeset d’où était née cette amitié.

Le logis de la rue Froidmantel, situé à quelques pas du Louvre,était pauvre. On n’y voyait que les meubles indispensables. Il secomposait de deux pièces mal éclairées, une pour Lanthenay, l’autrepour Manfred.

– Toi ! s’écria Lanthenay en voyant entrer sonami.

– Moi-même ! Je sors de chez Satan et viens de passerla nuit en l’une de ses meilleures hôtelleries.

– Explique-toi…

– Tu connais le charnier de Montfaucon ? Eh bien,c’est là que ce bon M. de Monclar avait eu l’originale[5] pensée de me faire jeter.

Lanthenay frissonna.

– Cet homme accumule sur sa tête des haines dontl’explosion sera terrible pour lui, dit-il sourdement.

Quelle lamentable fatalité faisait se dresser l’un en face del’autre, menaçants, farouches, implacables, ces deux hommes dontl’un s’appelait le comte de Monclar et l’autre Lanthenay ?Nous ne tarderons pas à le savoir…

Le front dans la main, Lanthenay réfléchit quelques secondes.Puis il secoua la tête…

– Et comment en es-tu sorti ? reprit-il.

– Toute une histoire ! Je te raconterai, dit Manfred,qui fouillait dans un garde-manger, en tirait un pâté, du pain, unebouteille, les éléments d’un déjeuner sommaire qu’il se mit àdévorer à belles dents.

– Ça, causons maintenant ! reprit-il. Je t’annonce quej’ai un rendez-vous sérieux.

– Un duel ?

– Nenni !

– Une femme ?

– Ah ! ah ! Ne me parle pas de femmes, moncher…

– Alors ?

– Un rendez-vous avec le roi de France en son Louvre, pourlui dire à la face de sa cour qu’il est un lâche.

– Tu deviens fou, Manfred…

– Et que je vais ce soir au Louvre… Tum’accompagneras ?

– Si tu vois une utilité quelconque à ce que nous nousfaisions tuer ce soir, je t’accompagne… Mais commence par meraconter en détail tout ce qui t’arrive.

Manfred se lança dans un récit très circonstancié qu’il débitaavec volubilité.

– Eh bien ? acheva Manfred. Tu m’accompagnes ?Note que, pour la première fois de notre vie, je suis obligé derenouveler une question de ce genre.

– Manfred, dit Lanthenay, je vais d’abord te demander unepreuve de la confiance que tu peux avoir en moi.

– Est-il besoin de preuves ? Je crois en toi mieuxqu’en moi-même. Toutefois, parle.

– Eh bien, je te demande de n’aller au Louvre que d’iciquelques jours… quand je te le dirai.

– Ce que tu me demandes là est plus grave que tu ne crois…Mais puisque tu m’as pris en traître en faisant appel à maconfiance, c’est dit : j’attendrai…

– Merci, frère ! s’écria Lanthenay avec une véritableeffusion. Je te promets de ne pas te faire languir… Mais ce n’estpas tout : jure-moi de ne pas bouger d’ici jusqu’au jour…

– Pour cela, oui. Je m’ennuie. Je ne saurais que faired’ici là… Je vais passer mon temps à dormir… oui, c’est cela… voilàla bonne occupation quand…

Il hésita. Lanthenay acheva :

– Quand on a des chagrins d’amour !

– Qui t’a dit ? s’écria Manfred.

Lanthenay lui prit la main :

– Manfred, c’est mal… Tu me caches tes peines…

– Où prends-tu que j’aie des peines ? Ah ça ! nesuis-je plus le cavalier battant le pavé de Paris jusqu’en sesrecoins mal famés ? Ai-je cessé d’être l’assidu client de ladélicieuse Mme Grégoire et l’amateur intrépide de sonpetit Suresnes qu’elle débite de ses mains blanches etpotelées ! Vive Mme Grégoire, morbleu ! Ets’il faut que j’ajoute quelques pousses nouvelles aux cornes quej’ai plantées sur le front de l’excellent Grégoire, je veux, pourte faire rire, Lanthenay, le transformer en dix-cors. Despeines ! Regarde-moi, ami ! Et dis-moi si je ne suis pasencore l’enragé coureur de rues, le cauchemar de messieurs lesbourgeois, la lièvre maligne du grand prévôt, maudit par lesmoines, conspué par les prêtres, aimé des femmes, redouté desmaris, faisant sonner sa bonne lame et chanter son rire libre…celui, enfin, que maître Alcofribas, maître des maîtres, prince desphilosophes, roi des sages, rieur gigantesque, appelle par amitiéet véritable affection Messire Jean des Entommeures !

– Je te regarde, Manfred, et je t’admire, grand cœur que tues ! Tu gardes pour toi les chagrins et ne veux partager avecmoi que tes joies…

– Tu me fais réellement trop magnifique. Sois tranquille,lorsque j’aurai un chagrin sérieux, tu en auras ta part.

– N’est-ce donc pas un chagrin sérieux que d’aimer sansespoir ?

– Aimer ! Sans espoir… murmura Manfred.

– Pardonne-moi, frère, s’écria Lanthenay. Aux plaies ducœur, il faut le fer chaud. Je t’ai fait mal… dis ?… Allons,laisse pleurer tes yeux, cela te soulagera… Tu aimes, pauvre ami.Tu aimes sans espoir… Et ce m’est une douleur atroce que de nepouvoir prendre pour moi la moitié de ton mal… Mais va ! À tonâge, les chagrins d’amour sont vite étouffés. Jeune, hardi, fier etbeau comme tu es, tu peux choisir parmi les plus belles, parmi lesplus grandes dames… Tu oublieras !

Manfred, maintenant, la tête sur l’épaule de son ami, pleuraitdoucement, sans bruit.

– Que je suis malheureux ! dit-il.

– Tu l’aimes donc bien ?

Manfred fit oui de la tête.

– Je le savais, va ! depuis longtemps ! Cetamour, je l’ai vu éclore et grandir dans ton cœur, alors quepeut-être tu l’ignorais encore toi-même ! Quand je te voyaisendosser ton beau pourpoint de velours noir, et poser sur ta têteta toque à grande plume noire, quand je te voyais fourbir lapoignée d’acier de ta rapière, et que tu sortais ensuite, sans medire où tu allais, je me disais : « Manfred va passerdevant l’enclos du Trahoir ! » Et je souriais, fou quej’étais ! Mais pouvais-je prévoir la catastrophe !J’étais heureux de te voir aimer cette pure et noble enfant dont leregard me semblait un poème de poésie naïve et tendre… Je faisaisdes rêves… Je la voyais auprès de mon Avette…

– C’est fini ! dit brusquement Manfred. La pure jeunefille était une courtisane !

– Tu accuses à la légère, Manfred.

– Allons donc ! Si elle ne l’était pas, elle en avaitl’âme ! Elle est d’ailleurs excusable, ajouta-t-il amèrement.Songe donc ! Aimée d’un roi ! N’en parlons plus ! Tul’as dit : cela s’oublie, ces choses-là ! Par tous lesdiables, il me semble que j’ai pleuré ! C’est du dernierbouffon !

Lanthenay considéra attentivement son ami.

– Pauvre ami ! songea-t-il. Il est plus profondémenttouché que je ne croyais !

Et tout haut :

– Je te laisse… Je ne te recommande pas d’essayer de n’ypas songer… ce serait inutile…

– Je n’y songe plus !… Va, mon cher, et tâche de hâterl’heure où je devrai me rendre au Louvre, puisque tu désires quej’attende… Tu dois avoir de bonnes raisons pour cela…

– Tu en jugeras, le moment venu, Manfred…

Lanthenay parti, Manfred se jeta tout habillé sur son lit ettomba presque aussitôt dans un sommeil de plomb.

Quelques jours s’écoulèrent…

Ce furent pour Manfred des journées d’un morne ennui. Ce reposforcé convenait mal à celle nature exubérante, et perdant enfinpatience, il se préparait un jour à sortir lorsque Lanthenay luidit :

– C’est pour ce soir…

– Enfin !… J’en avais assez d’aiguiser le fil de marapière… Sais-tu qu’elle me brûle dans la main !…

– Il y a ce soir grande fête au Louvre, reprit Lanthenay.Il n’est bruit que de cela par la ville. On dit que le roi vaprésenter à la cour une nouvelle venue… on l’appelle la duchesse deFontainebleau…

Et il étudiait la physionomie de Manfred.

– Mon cher, dit froidement celui-ci, cette duchesse m’atout l’air de s’appeler Gillette Chanlelys de son vrai nom… Allons,merci, ami ! Tu m’as choisi un beau jour ! Parbleu !Je serai de la fête ! Elle ne serait pas complète sansmoi…

– Toujours aussi amoureux ! songea Lanthenay.

– Tu m’accompagnes ? reprit Manfred.

– Non… J’ai justement un rendez-vous, ce soir, qu’il m’estimpossible de remettre…

– Ah ! tu as un rendez-vous ?… La raison estsérieuse, en effet ! Va, mon ami, va à ton rendez-vous…pendant que je vais me faire tuer au Louvre !

– Manfred, au nom de notre amitié, de la prudence !…Va au Louvre, puisque tu es décidé à cette insigne folie… mais…

– Sois tranquille, interrompit violemment le jeune homme,je serai prudent… d’une prudence telle que tu en serasétonné !…

– Manfred, dit Lanthenay avec émotion, il se passe en cemoment quelque chose de grave entre nous deux… Tu es en train dedouter de moi !…

– Nullement, mon cher. Tu as un rendez-vous… j’en ai unautre… c’est tout simple : chacun ses affaires…

– Manfred !… Ne suis-je plus ton frère ?…

– Non ! dit nettement Manfred.

– Manfred ! s’écria Lanthenay en ouvrant ses bras.

Manfred s’approcha de Lanthenay et prononça :

– Lâche !…

Lanthenay ne broncha pas. Seulement il devint très pâle, unfrisson convulsif le secoua, comme s’il eût fait quelque prodigieuxeffort pour ne pas répondre… Il avait baissé la tête. Lorsqu’il lareleva, il vit Manfred qui, lentement, sortait…

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