Chapitre 33QUI AVAIT APPELÉ MANFRED ?
La duchesse d’Étampes, en rentrant au Louvre après sonexpédition au logis de Margentine, s’était rendue aux appartementsqu’occupait la duchesse de Fontainebleau.
Les appartements avaient une double issue ; d’un côté, onentrait par cette antichambre où Mlle de Croizille avaitintroduit Triboulet. De l’autre, on sortait par une arrière-piècepar où se retiraient les suivantes de la duchesse de Fontainebleau.C’est dans cette arrière-pièce que pénétra la duchesse d’Étampes.Près d’une cheminée, Mme de Saint-Albans, enfouie dansun fauteuil, sommeillait.
La duchesse la toucha au bras. La vieille dame se leva, saluaprofondément, et attendit d’être questionnée, tout comme si Anne dePisseleu eût été la reine de France.
– Eh bien, ma bonne Saint-Albans ?
– Le bouffon est venu la nuit dernière…
– Racontez-moi cela, fit la duchesse en s’asseyant.
– Le bouffon a été introduit par Mlle deCroizille…
– Encore une qui trahit !
Mme de Saint-Albans eut un venimeux sourire.Mlle de Croizille était jeune et jolie : doubleraison pour être détestée de la vieille.
– Donc le bouffon est entré… la jeune duchesse s’est jetéedans ses bras, en l’appelant mon père, et patati, et patata,qu’elle ne se plaisait point au Louvre, qu’elle vouait s’en aller…Tous les deux ont beaucoup pleuré…
Anne de Pisseleu était stupéfaite.
– Ainsi, c’était donc vrai ! dit-elle. Elle est lafille de Triboulet. Elle ne mentait pas, elle n’était pas follelorsqu’elle le prenait par la main devant toute la cour ets’écriait : Voici mon père !
– Il faut croire que c’est bien la vérité, crut devoirponctuer la Saint-Albans.
– Ensuite ? demanda la duchesse.
– Ensuite ? Le bouffon doit revenir ce soir même àminuit, et ils doivent fuir.
– Ce soir ! Tout à l’heure ! Pourquoi nem’avez-vous pas prévenue dans la journée, vieille sotte !
– Je ferai observer à madame la duchesse que je n’ai pas euun instant l’occasion de lui parler en secret.
– Taisez-vous !… Ah ! au fait… Vous ne devez pasêtre seule ici ?…
– J’ignore ce que veut dire madame la duchesse, dit lavieille en faisant de louables efforts pour rougir.
– Où cachez-vous votre amoureux… Alais le Mahu ?
– Madame… balbutia la Saint-Albans.
– Allons donc ! Vous voyez bien que je suis pressée… Àce moment, la porte d’un cabinet s’ouvrit et un officier s’avançavers la duchesse, s’inclina et dit :
– Me voici aux ordres de madame la duchesse. C’était Alaisle Mahu, officier subalterne de la garde du roi. Il frisait lacinquantaine. Il était pauvre et attendait depuis trente ans uneoccasion favorable de faire fortune.
C’était un homme sans scrupules, décidé à tout. Il était basofficier. Il eût été tout aussi bien truand. Mme deSaint-Albans, vieille, prude, hargneuse et désespérée de n’avoirjamais été aimée, lui payait assez cher l’illusion d’amour que luiapportait le reître.
Alais le Mahu, ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, était venudemander cinquante pistoles à sa maîtresse. Elle avait trouvé lasomme exagérée. Et la discussion durait encore lorsque la duchessed’Étampes arrivant, l’officier n’avait eu que le temps de se jeterdans un cabinet et la vieille de tomber dans un fauteuil où elleavait simulé le sommeil des enfants candides…
Alais le Mahu avait donc écouté l’entretien de sa maîtresse avecla duchesse d’Étampes et s’était dit :
– Voilà peut-être mes cinquante pistoles trouvées…
Alors, il avait ouvert la porte du réduit où il s’était réfugiéet s’était avancé vers la duchesse.
Le premier mot de celle-ci fut :
– Monsieur Le Mahu, voulez-vous gagner centpistoles ?
Le Mahu jeta un regard de triomphant dédain à Mme deSaint-Albans et tomba à genoux.
La réponse était éloquente.
– Bien, monsieur, dit la duchesse. Tenez-vous prêt. C’estcent pistoles que vous viendrez chercher demain chez moi. Etpeut-être y en aura-t-il d’autres à gagner.
– Ma fortune est faite, enfin ! songea l’officier quieut un éblouissement.
Et tout haut, il ajouta :
– Que faut-il faire ?
– D’abord me jurer la discrétion.
– Sur mon honneur.
– Laissez votre honneur tranquille, monsieur. Vous me jurezd’être discret. Je paierai votre silence. Mais si vous parlez,souvenez-vous qu’il y a des cachots à la Bastille…
La duchesse d’Étampes examina cette figure de brute.
– Vous sentez-vous, dit-elle, assez de force pour empêcherquelqu’un de crier ?
Alais le Mahu sortit de son pourpoint une écharpe, etlaconiquement répondit :
– Voici le bâillon…
– Bien ! Êtes-vous assez fort pour obliger cequelqu’un à vous accompagner, en le menaçant au besoin ?
Alais le Mahu tira sa dague et la montra à la duchesse.
Celle-ci eut un sombre regard et un frisson :
– Non… un crime inutile est une sottise… J’aime mieux autrechose…
– Le quelqu’un est-il vigoureux ? demanda Alais leMahu.
– C’est une jeune femme… une jeune fille.
Le reître sourit. Il pénétra dans le cabinet, puis en sortitaussitôt avec un paquet de cordelettes.
– Je la lierai et l’emporterai sur mon dos…
– Eh bien, tenez-vous prêt. Si j’appelle, entrez là !Courez, sus à la jeune duchesse de Fontainebleau, liez-la,bâillonnez-la… et puis après nous verrons…
– Et si vous n’appelez pas ?
– Alors, vous me verrez sortir… et vousm’accompagnerez…
– Je suis prêt, madame ; pour votre service, jebraverais la colère du roi lui-même…
Ces paroles prouvèrent à la duchesse qu’Alais le Mahu étaitpeut-être plus dangereux qu’il n’en avait l’air, et qu’à l’occasionil voudrait peut-être jouer du secret qu’on lui confiait.
La duchesse d’Étampes entra alors chez Gillette.
Gillette, après s’être laissée déshabiller par les servantes,s’était aussitôt préparée à la fuite dès qu’elle avait été seule.Elle était maintenant habillée, couverte d’un manteau, et, debout,le cœur battant, elle attendait…
Soudain elle entendit un léger bruit derrière elle.
Elle se retourna et vit la duchesse d’Étampes. Elle pâlit.
Anne de Pisseleu s’avança vivement vers elle, lui prit les deuxmains, et, avec une hâte fébrile, à voix basse :
– Vite, mon enfant ! Heureusement, vous êtesprête ! Votre père vous attend…
– Madame… balbutia Gillette.
Gillette ne connaissait pas la duchesse d’Étampes. Sa soudainearrivée, les paroles qu’elle venait de prononcer lui causèrent uneémotion extraordinaire.
La duchesse d’Étampes comprit qu’il fallait la convaincre toutde suite.
– Je suis la duchesse d’Étampes, dit-elle… Écoutez-moi. Jesuis la maîtresse du roi… Ne rougissez pas de ma franchise… nousn’avons pas le temps de faire de la pruderie… J’occupe à la cour deFrance une situation qui ne tient qu’à un fil. Puissanteaujourd’hui, je suis déchue si demain le roi se détourne de moi.Comprenez-vous ? Le roi se détournera de moi si vous restezici… Votre père, qui est au courant des choses de la cour et qui enconnaît tous les secrets, est venu se jeter à mes pieds… je suisparvenue à le faire sortir du Louvre… À votre tour !
Étourdie, bouleversée, Gillette était déjà convaincue.
– Mon père est donc hors du Louvre ? demanda-t-ellepalpitante.
– Il vous attend à cent pas du palais. J’ai pu fairepréparer un carrosse qui vous emmènera où vous voudrez… L’essentielpour moi est que vous vous éloigniez… Pardonnez-moi, mon enfant, devous parler aussi crûment… mais, pour Dieu ! ne perdons pas detemps…
– Je suis prête à vous suivre, dit Gillette.
– Venez donc, mon enfant ! Venez !
En toute hâte, Gillette suivit la duchesse d’Étampes quil’entraîna à l’endroit où attendait Alais le Mahu.
Quelques minutes plus tard, l’officier se faisait reconnaître duposte qui gardait l’une des portes du Louvre.
– Où est mon père ? demanda Gillette dès qu’elle sevit dehors.
– Venez, venez ! répondit la duchesse enl’entraînant.
Alais le Mahu marchait à trois pas derrière elle.
– Mon père ! Je veux voir mon père ! s’écriaGillette.
– Vous allez le voir à l’instant… venez !
La jeune fille eut une légère résistance.
– Monsieur le Mahu ! appela la duchesse.
Alais le Mahu accourut.
– Aidez donc mademoiselle à marcher…
Au ton de la voix, le reître comprit. Il saisit brutalementGillette par le bras et l’entraîna avec violence.
– Madame ! s’écria la malheureuse enfant, où meconduisez-vous ? Oh ! cet homme me fait mal !
Cette fois, la duchesse ne répondit pas. Gillette eut cettesensation foudroyante qu’on l’entraînait vers quelque chose deformidable.
– À moi ! cria-t-elle. À moi !
Ce fut le dernier cri qu’elle put jeter dans la nuit : d’untour de main, en homme expert, Alais le Mahu venait de labâillonner solidement.
Vingt minutes plus tard, la duchesse d’Étampes s’arrêtait dansla rue des Francs-Archers… Sur ses indications, l’officier monta etbientôt redescendit avec Margentine.
La duchesse prit la main de la folle.
– Tu vois cette jeune fille ? dit-elle.
– Je la vois…
– C’est la fille de la méchante femme qui t’a fait tantsouffrir… Je te la donne…
– Et ma fille, à moi ?…
– Tu la verras… En attendant, venge-toi sur cettefille…
Alors, le Mahu débâillonna Gillette. Et Margentine la folle,s’approchant d’elle, la saisit ; Gillette, frémissante, sentitun bras qui s’enroulait autour de sa taille et qui la guidait,l’entraînait vers un trou d’ombre.
– Madame ! balbutia-t-elle.
Et elle recula. Instinctivement, elle se dirigea vers la porte.Elle eût tout donné à cette heure pour marcher librement dans l’airpur de la nuit, pour voir le ciel. Elle se sentait dans uneterrible prison, où elle étouffait déjà.
– Madame, je veux sortir, je veux…
Mais elle n’avait pas terminé qu’elle se sentit enlevée comme unpetit enfant par deux bras nerveux.
C’était la folle qui l’avait prise et qui, triomphalement, avecun rire silencieux, montait l’escalier, légère.
Arrivée sur le seuil du taudis, elle ouvrit ses bras et laissatomber Gillette.
Margentine, d’une allure souple de félin, allait et venait dansla chambre. Elle ferma au verrou l’unique porte qui donnait surl’escalier. Puis elle alluma une lampe qu’elle prit dans sa main etapprocha de la fillette terrifiée.
– Je veux voir si vous êtes belle, dit Margentine.
Sa voix frémissait d’une joie intérieure qu’elle ne parvenaitpas à dissimuler toute. Un air de santé et de jeunesse était venusur son visage. Elle répéta :
– Je veux savoir si vous êtes belle !
Elle alla déposer la lampe et revint vers Gillette.
– Vous êtes belle ! Vous êtes bien belle !fit-elle.
Et Gillette tressaillit. Elle sentait que sa beauté mêmerendrait plus implacable cette créature méchante dont les regardsaigus s’emplissaient de fureur.
– J’étais belle aussi autrefois. Aussi belle que vous. Mongalant me disait que j’étais la plus jolie fille du monde.
Elle s’approcha d’un geste brusque :
– Que reste-t-il de ma beauté ?
– Je vous en prie, madame, balbutia la jeune fille.
– Ah ! Ah ! que reste-t-il de ma beauté ?Elle a passé dans l’orage. Margentine la folle est plus folle qu’onne croit. Elle dit qu’elle a été belle !
Elle éclata d’un rire long, voluptueux et sinistre.
Dans son trouble, Gillette n’avait jusque-là rien remarqué de cequi lui eût appris à quel épouvantable péril l’avait jetée la hained’Anne de Pisseleu.
Elle se demandait seulement pourquoi cette femme lui voulait dumal. Maintenant, elle comprenait !… La duchesse d’Étampesl’avait livrée à une folle pour être sûre que la torture seraitappliquée impitoyablement !…
Margentine allait et venait dans la pièce étroite, tournantautour de Gillette. Sa voix s’éleva de nouveau :
– Quel âge avez-vous, la belle demoiselle ?
– Dix-sept ans.
Un éclair de raison traversa son esprit.
Sérieuse un instant, elle répéta :
– Dix-sept ans !
Puis son visage prit soudain un air d’angoisse.
– Et comment vous appelez-vous ?
Gillette sentit un peu d’espoir renaître dans son âme. La voixde la folle était plus douce. Elle ne riait plus de ce rire férocequi lui glaçait le sang. Elle ne l’enveloppait plus de ces regardssauvages qui la pénétraient toute.
Le calcul de la duchesse ne serait-il pas trompé ? Lafolle, étendue sur un tapis, semblait rêver. Gillette fit appel àtout son courage :
– Je m’appelle Gillette, madame. Gillette, c’est un jolinom, n’est-ce pas ?
D’un bond, Margentine s’était mise debout, jetée sur elle.
Elle lui prit les poignets dans ses mains nerveuses et approchason visage jusqu’à toucher celui de la jeune fille.
– Menteuse ! Menteuse ! hurla-t-elle.Gillette ! Tu t’appelles Gillette, toi ? Ose répétercela ! Ose le dire encore !
– Madame !
– Gillette ! toi ! Arrière ! Me crois-tufolle, donc ?
D’un geste furieux, elle planta ses doigts, pareils à desgriffes, dans la chevelure blonde de la jeune fille qui poussa uncri de douleur.
– Écoute, reprit-elle d’une voix haletante. Es-tu ma fille,toi ?
Elle se mit à rire en la regardant de ses yeux hagards.
– Es-tu ma fille, toi ? Tu n’oses pas, tu n’oses pas,tu vois bien que tu n’oses pas le dire ! Ah ! ah !tu t’appelles Gillette et tu n’es pas ma fille !
Elle parut réfléchir et se recueillir. Tout à coup, elle joignitses deux mains comme pour une prière.
– Gillette a six ans ! Ma fille Gillette a sixans ! Elle est jolie, fine, blonde et douce. Elle a des yeuxbleus. Elle a une chevelure dorée qui tombe sur son cou et sur sesépaules. Elle me dit : « Maman, je t’aime ! »et elle s’endort tous les soirs dans mes bras. Elle ne sait rien dema vie, mais elle voit que j’ai de la peine. Alors elle m’embrasse,et je n’ai plus de peine, et je suis plus heureuse que la reinequand je la borde dans son petit lit. Voilà ce qu’elle est. Es-tuGillette ?
Devant cette douleur si profonde et si vraie, Gillette,bouleversée, sentit des larmes de pitié monter à ses yeux.
– Ah ! si vous souffrez, madame, balbutia-t-elle,pourquoi me haïssez-vous, moi qui souffre aussi ?
Mais Margentine parut n’avoir pas entendu.
– Si tu n’es pas Gillette, où donc est-elle ? Je nel’ai pas vue aujourd’hui, ni hier, ni le jour qui a précédé hier.Où donc est-elle ? Je la cherche et je ne la trouve pas. J’aifait tant de pas que je suis épuisée. Qui me l’a prise ? Sielle était morte, je le saurais. Ne me dites pas qu’elle est morte.Des voix que j’entends m’ont souvent guidée vers elle, et puis desobstacles se dressaient au moment où j’allais l’atteindre. Paris mela cache. François me la cache. Il la veut pour son plaisir. Lafille après la mère. Quand il l’aura déshonorée, il la rejettera,comme il m’a rejetée. François ! François ! Tu paierastes crimes. La beauté se vengera. L’amour se vengera. Une femmevengera les vierges que tu as prises comme des jouets.
– Madame, reprit Gillette avec une infinie douceur,pourquoi désespérez-vous de retrouver votre fille ? Peut-êtrela retrouverez-vous bientôt.
L’humeur de la folle avait changé déjà.
– Chut ! fit-elle très bas. On va me la ramener. Onest venu, on me l’a dit… On m’a dit : tu feras cela et je teramènerai ta fille. Je ferai ce qu’on m’a dit et j’attendrai.
– Que vous a-t-on demandé en échange de votre fille ?interrogea-t-elle en essayant de raffermir sa voix.
– De te faire souffrir, répondit froidement Margentine.
– Et vous le ferez ?
Elle entendit pour toute réponse un ricanement aigu.
– Madame, vous ferez cette chose atroce simplement parcequ’une femme qui me hait vous l’a ordonné ?
Margentine secoua la tête :
– Non, non. Je le ferai parce que je t’exècre, parce qu’ente faisant souffrir, je me vengerai de la femme qui m’a faitsouffrir… je me vengerai de ta mère !…
– Ma mère !…
Ce fut un tel cri que Margentine frémit et qu’une lueur deraison traversa la nuit de son cerveau.
– Ma mère ! s’écria Gillette en joignant les mains.Vous la connaissez donc !…
– Si je la connais ! dit la folle dans une explosionde haine. Écoute… j’aimais celui qui m’aimait… il s’appelaitFrançois… cette femme… ta mère… elle est venue… et dès lors j’aipleuré… Tu vois bien que je dois la haïr…
Ces paroles incohérentes épouvantèrent Gillette. Margentine lasaisit par les deux poignets qu’elle serra vigoureusement.
– Si je connais ta mère !… C’est elle qui m’a apportéla lettre où François me disait qu’il ne m’aimait plus ! C’estelle qui était sur les genoux de François, lorsque je l’ai vu riantet buvant avec ses amis… Et tu me demandes si je connais tamère !… Mais tu es donc folle !…
Ses doigts crispés broyaient les poignets de Gillette… La jeunefille fit un effort suprême pour se dégager.
– Une folle ! balbutia-t-elle. Elle va me tuer !…Elle se raidit et, d’une voix d’épouvante, appela :
– Manfred ! À moi, Manfred !…
Ce nom lui vint aux lèvres, sans qu’elle eût voulu le prononcer…La folle, plus fort, lui serrait les poignets…
Gillette eut un faible gémissement, puis tomba sur ses genoux,puis s’affaissa sur le plancher, évanouie de terreur plus encoreque de douleur.
… … … … … … .
Margentine regarda la jeune fille écroulée à ses pieds, inerte,comme morte.
Très droite, immobile, elle semblait rêver. Mais son visagetendu, l’expression angoissée de ses yeux, le tremblement de toutson corps démentaient cette apparence.
Non, elle ne rêvait pas. Elle essayait de se souvenir. Un éclairde raison venait de traverser sa conscience obscure.
Cette belle créature inoffensive et douce, pourquoi laferait-elle souffrir ? Est-ce qu’on ne pouvait pas lui rendresa fille sans que cette joie fût payée par les larmes d’une autremère ?
L’enfant qui gisait brisée sur le sol nu, sa mère la cherchaitpeut-être comme elle-même avait cherché Gillette.
Sa raison, tombée dans un trou noir, voulait remonter, émerger àla surface, et luttait douloureusement contre les forces obscuresqui la ramenaient à l’abîme.
Si elle n’avait pas perdu Gillette, si le temps ne s’était pasarrêté, un jour, pour marquer l’éternité de sa douleur, quel âgeaurait-elle ?
Sans doute, elle serait grande. Ce serait une jeune fille queles garçons suivraient de regards énamourés.
– Elle aurait…
Margentine essaya de compter. Elle avait désappris et jeta unregard irrité sur le corps qui gisait devant elle dans la mêmeattitude abandonnée et douloureuse.
– Dix-sept ans ! murmura-t-elle.
Une flamme féroce s’alluma dans ses yeux.
C’était pour la faire souffrir que cette fille d’enferressemblait à Gillette et s’appelait comme elle. C’était pour lafaire souffrir que sa voix ressemblait à la voix de l’enfant quis’endormait à son cou, penchant sa tête blonde.
Mais sa méchanceté serait punie. Elle était venue braverMargentine. Eh bien ! Margentine se vengerait.
D’ailleurs, c’était l’ordre de la bonne dame.
Oui, Margentine se vengerait terriblement.
Elle ne la tuerait pas. La mort va trop vite.
Elle chercherait, elle trouverait un supplice terrible, cruel,infini.
Elle s’accroupit aux pieds de la fillette, et, immobile commeelle, elle chercha.
Des heures s’écoulèrent. L’aube se leva, brumeuse.
Tout à coup, Margentine se dressa, rigide, farouche.
Elle avait trouvé. Elle tenait sa vengeance. La bonne dameserait heureuse et lui ramènerait Gillette à coup sûr.
– Vite ! vite ! murmura-t-elle.
À pas sourds, elle courut dans un coin de la chambre et prit unelongue corde. Puis elle revint à Gillette.
Elle rapprocha les deux pieds de la jeune fille, glissa lacorde, les attacha de façon à immobiliser complètement ses jambes.Elle prit ensuite les mains, les ramena sur la poitrine et lesattacha pareillement.
Gillette n’avait pas ouvert les yeux, pas poussé uneplainte.
La folle jeta sur ce corps étendu un regard satisfait.
Elle pouvait sortir maintenant. Sa prisonnière ne s’envoleraitpas.
Margentine, avant de s’en aller, prit la bourse pleine d’or.Elle était assez riche pour payer sa vengeance.
Alors elle s’élança au dehors. Où alla-t-elle ? Quefit-elle pendant cette absence ? Une heure s’écoula.
La folle revint enfin en courant. Si on lui avait enlevé savengeance, elle sentait que son cœur se briserait.
Depuis qu’elle avait conçu l’idée de faire expier sa souffranceà la créature qu’elle tenait en son pouvoir, elle ne vivait plusque pour cette œuvre de haine.
Un regard la rassura. Gillette n’avait pas bougé.
Tranquille dès lors, elle s’assit.
Mais tout de suite elle se mit au travail. Quelle que fût safatigue, elle ne pouvait plus attendre.
De sa poche, elle tira d’abord un morceau de feutre qu’elledécoupa pour lui donner la forme d’un masque.
Avec des ciseaux, elle fit deux trous pour les yeux.
Pour quelle mascarade ces préparatifs singuliers ?
Puis elle sortit d’un petit sac, où elle l’avait précieusementcaché, un petit flacon qu’elle regarda avec amour.
Elle l’avait payé au poids de l’or.
Quel remède apportait-il donc ? Quel malguérissait-il ?
Lentement, avec précaution, elle étendit le contenu du flaconsur le feutre, humectant toutes les parties.
Un frémissement agita les membres de Gillette.
Elle ouvrit les yeux. Mais une sorte de torpeur succédant à celong évanouissement la tint immobile.
Elle essayait de se souvenir.
Comment était-elle venue là ? Que faisait-elle dans cettechambre sordide ? Qu’est-ce donc qui la blessait ? Ellese sentait froissée, meurtrie.
Dans un violent effort, elle voulut se redresser et retombaimpuissante. Sa tête heurta durement le plancher.
Tout absorbée par sa besogne mystérieuse, Margentine n’entenditpas, ne vit pas…
La terreur rendit pleine conscience à Gillette.
Elle s’était évanouie, et, pendant son évanouissement, onl’avait attachée.
Gillette eut le pressentiment qu’elle allait être soumise à uneépouvantable épreuve et se sentit défaillir.
Pendant quelques minutes, elle lutta contre sa terreur. Maisbientôt elle fut vaincue. Il lui parut que l’incertitude était plusaffreuse que la réalité.
– Madame, balbutia-t-elle.
Margentine la regarda sans répondre.
– Madame, pourquoi m’avez-vous attachée ? Je vouspromets de ne pas essayer de fuir.
Et, doucement, elle ajouta :
– Ces cordes me font mal… Voulez-vous medétacher ?
Margentine ne répondit pas.
Elle se leva, s’approcha, se mit à genoux et pencha son visagesur celui de la jeune fille.
– Tu vois… je travaille… c’est pour toi, dit-elle.
– Pour moi ?
– Je te fais un masque…
– Je ne comprends pas, murmura Gillette éperdue.
– Écoute… M’écoutes-tu ?…
Gillette répondit d’un battement de paupières.
– Je te hais ! je te hais parce que tu es la fille decelle que je hais de toute mon âme ! J’ai voulu faire souffrirà ta mère ce que ta mère m’a fait souffrir !Comprends-tu ? Ah ! tu ne comprends pas ? Peuimporte ! J’ai voulu faire pleurer ta mère comme j’ai pleuré.J’ai fait ce masque !
Elle agita d’un geste triomphal le feutre humide.
– J’ai fait ce masque que je te mettrai tout à l’heure,sous lequel je cacherai ton visage pour ne plus le voir jamais telqu’il est maintenant…
Joyeuse, elle courut chercher un miroir et l’approcha du visagede Gillette.
– Regarde-toi dans ce miroir, fille d’imposture !Regarde-toi bien et admire-toi une dernière fois ! Tu esbelle ! On t’a dit souvent que tu étais belle !Regarde-toi bien ! Tu ne seras plus jamais belle !
– Plus jamais belle ! s’exclama Gillette en secouantla tête. Hélas ! que m’importe la beauté maintenant !
La folle n’entendit pas ces paroles.
– Dans trois jours, dit-elle, ce masque sera parfait Lesorcier napolitain qui m’a vendu l’onguent me l’a dit : troisjours pour que le feutre soit imbibé. Tu as encore trois jours àt’admirer… Après ce sera fini ; je te ramènerai à ta mère,j’ôterai ton masque et je lui dirai :
– Regarde ce que j’ai fait de ta fille… Ce sera affreux, etje rirai…
… … … … … … .
Ces trois journées, Gillette les vécut comme un rêve effrayant.La folle ne s’absenta pas une minute. Elle ne la quitta pas desyeux.
La nuit même, Gillette sentait peser sur elle ce regardétrangement clair et profond qui l’épouvantait.
Dans le jour, lorsque Margentine s’approchait d’elle, elle sereculait jusque dans une encoignure…
Alors la terreur l’affolait. Elle appelait Manfred, de cettevoix faible et tremblante qu’ont les enfants qui souffrent. Mais ilfaut dire que la folle ne la toucha pas.
Seulement, elle avait suspendu son masque à un clou.
Et parfois, elle allait le regarder en hochant la tête…
