Le Cavalier Fortune

Chapitre 3Où Fortune boit du vin de Xérès.

Aussitôt qu’il eut passé le seuil du marchandde futaine, les vapeurs d’une marmite, où mijotait l’« ollapodrida » mélangée selon le grand art des cordons bleusCastillans, vinrent gonfler ses narines.

L’« olla podrida », ou pot pourri,un peu démodée aujourd’hui était, on le sait, le pot-au-feu desâges héroïques en Espagne. Pélage en était nourri, et le Cidcampéador l’aimait à la folie.

Le petit et noir Michel Pacheco, comme s’ileût deviné les désirs de son hôte, le fit entrer tout de suite dansune salle à manger assez vaste.

La table était servie et portait à son centreune soupière qui s’entourait de six assiettes rangées comme si oneût attendu un nombre égal de convives.

Cependant, outre le marchand de futaine, iln’y avait qu’une femme maigre et très longue qui portait le mentonà un bon demi-pied au-dessus de la tête de Michel Pacheco, sonmari.

– Voici notre bien cher parent, dit le petitmarchand de futaine en lui présentant Fortune dans lesformes ; accueillez-le comme il faut, je vous prie,Concepcion, mon trésor. Vous pouvez l’embrasser sans que lesmalveillants y trouvent à redire.

Puis, se tournant vers le cavalier, ilajouta :

– Voici Concepcion Pacheco, ma compagne, qui afait le bonheur de ma vie ; vous pouvez l’embrasser sansoffenser la morale.

Ceci sautait aux yeux comme un axiome.

On aurait pu même aller plus loin au gré deFortune et affirmer que le fait d’embrasser Concepcion, le trésor,était une affligeante et cruelle pénitence.

Mais Fortune eût passé par-dessus biend’autres dangers pour arriver jusqu’à la soupière.

Concepcion, ayant été embrassée, prononça aveclenteur et méthode un bénédicité aussi long qu’elle-même, puis onprit place autour de la table.

– Sers, mon diamant, dit le marchand defutaine, notre cousin a un appétit de voyageur.

Concepcion, obéissante, plongea aussitôt lacuiller dans le potage et emplit jusqu’au bord une assiette queFortune dévorait des yeux !

– Domingo ! dit-elle tout bas.

Un Noir parut à la porte et traversa lachambre de ce pas furtif qui appartient aux gens de sa couleur.

Concepcion lui tendit l’assiette sans ajouterune parole et le Noir disparut.

La même cérémonie eut lieu pour la seconde etpour la troisième assiette.

Fortune n’eut que la quatrième. Il est vrai dedire qu’il en trouva le contenu excellent et qu’il l’expédia en unclin d’œil.

– Ah ça ! s’écria-t-il, retrouvant toutesa gaillarde humeur à la dernière cuillerée, la mule du pape !Mon cher cousin et ma chère cousine, je ne me plains pas del’absence du rousseau, je me console de celle de la duègne, maispourquoi ne voyons-nous pas la jeune dame ?

Concepcion leva sur lui ses yeux mornes, et lepetit Pacheco, glissant sa main sous la table, lui pinça la cuissejusqu’à lui arracher un cri de douleur.

– Trop parler nuit, murmura-t-il à sonoreille.

Puis il se tourna vers celle qui avait fait lebonheur, de sa vie, et de son autre main il se toucha le front,comme pour lui dire :

– Le pauvre cousin est un peu fou. Quelmalheur !

Concepcion, satisfaite, reprit sa raideimpassibilité.

Plusieurs fois pendant le repas, qui futmeilleur et plus abondant que ne le comportait la coutume enEspagne, Fortune essaya de rompre le silence ; mais Conceptionsemblait muette, et, quant au petit Pacheco, il vous avait desréponses à couper la conversation la mieux engagée.

Après le dessert, Conception se leva et récitales « Grâces ».

– Ma perle, lui dit le petit marchand, nous nereverrons pas notre parent de sitôt ; fais-nous monter unflacon de vin d’Andalousie.

Les yeux éteints de Conception se fixèrent surFortune avec une expression singulière. Notre cavalier crut y voirune sorte de compassion. Mais la longue femme, après l’avoir saluéen cérémonie, sortit sans prononcer une parole.

Le noir Domingo apporta presque aussitôt aprèsle flacon de vin andalou.

– Fermez les portes, s’écria le petitmarchand, qui se frottait les mains avec transport. Dieu merci,nous voilà libres, et nous allons passer une agréable soirée !Concepcion est un joyau avec qui j’ai coulé des jours filés de soieet d’or, mais sait-on ce qu’elle va faire chaque matin au bureau duSaint-Office ?… Buvez de ce vin en confiance, mon camarade, leduc de Médina Coeli ne possède pas toutes les vignes de la campagnede Xérès… Hé ! hé !

Il avait rempli jusqu’au bord le verre deFortune.

– Quel temps ! continua-t-il avec unecroissante volubilité ; quel pays ! quelles mœurs !que de mystères ! Les pavés nous espionnent, mon ami, lesmurailles aussi, et aussi les girouettes qui sont sur le clocherdes églises. Y a-t-il longtemps que vous connaissez le frèrePacôme ?

Fortune, qui était en train de boire, éloignale verre de ses lèvres.

– Le frère Pacôme ? répéta-t-il.

– Faites donc l’ignorant ! s’écria lepetit marchand sur un ton de caresse. Vous grelottiez ce matinavant d’arriver au pont du Hénarès, sous Alcala, et je suis chargéde vous tailler un manteau dans ma meilleure pièce de futaine.

– Voilà, dit notre cavalier, une attentiondélicate, et je suppose que ce frère Pacôme est le moine quiregardait couler l’eau sur le parapet du pont.

– Saint Antoine de Padoue, priez pournous ! gronda Michel Pacheco ! Comment trouvez-vous monvin, seigneurie ?

– Excellent !

– On ne sait jamais à qui l’on parle. Vousêtes peut-être un grand d’Espagne… avez-vous défiance demoi ?

– Pas le moins du monde, répondit Fortune, quitendit son verre.

– Alors, déboutonnons-nous, je vous prie,comme d’honnêtes cœurs que nous sommes. Où allez-vous de ce pas,seigneur cavalier ?

– Je veux mourir sans confession, réponditFortune, si j’en sais le premier mot.

Michel Pacheco se signa.

– Vous jurez comme un hérétique de France,murmura-t-il.

– Et j’espérais bien, ajouta Fortune, que vousalliez m’apprendre le but de mon voyage. On m’a parlé d’uneforêt…

Pacheco sourit et rapprocha son siège.

– Bienheureux saint Jacques de Compostelle,dit-il avec ferveur, quel pays ! quel temps ! tout estespion : les choses et les hommes ! les arbres de lacampagne et les oiseaux du ciel ! Est-ce que vous n’en avezpas rencontré sur votre route ?

– Si fait, répartit vivement Fortune, je parieque le rousseau en est un.

Michel Pacheco sourit encore et ajouta toutbas :

– Le petit rousseau qui a une épaule plushaute que l’autre ?

– Et un taffetas vert sur l’œil, achevaFortune.

Le marchand lui versa un troisième verre endisant :

– C’en est un, et tout particulièrementdangereux.

– Alors, pourquoi diable est-il dans votremaison ? s’écria Fortune. La mule du pape ! voilà qui estlouche !

Michel Pacheco se leva et alla ouvrir toutesles portes pour voir s’il y avait quelqu’un derrière.

– Chut ! fit-il en revenant. Prudence estmère de longue vie. Les murs ont des oreilles, et on n’est jamaisbrûlé en place publique pour avoir gardé le silence.

Fortune passa la main sur ses paupières quibattaient.

– On dirait que j’ai sommeil, pensa-t-il touthaut ; encore un verre de vin pour me réveiller, s’il vousplaît.

Il avait la langue un peu épaisse.

– Oui, certes, reprit-il en regardant autravers de son xérès jaune et limpide comme une topaze, c’est unsingulier pays, et je donnerais bien quelques ducats pour voir aufond de mon aventure… Dites-moi, cousin, cette jeune femme voiléequi sortait de l’église et qui est entrée chez vous avec sa duègneme trotte par la tête. J’ai cru reconnaître la Française.

Le marchant de futaine fit un soubresaut à cenom.

– Êtes-vous donc aussi de cette affaire-là,mon camarade ? dit-il en joignant les mains.

– Quelle affaire ? interrogea Fortune,sang de moi ! je voudrais bien savoir de quelle affaire jesuis.

Michel Pacheco baissa les yeux et ne réponditpoint !

Du reste, à dater de ce moment, il eut peu defrais à faire pour soutenir la conversation.

Pendant quelques minutes, Fortune lutta contrele pesant sommeil qui s’emparait de lui. Il battit la campagne,parlant de son manteau, de son cheval et de la posada duTaureau-Royal, qu’il voulait regagner ; puis ayant encoreessayé de se lever, il chancela et s’étendit commodément sur lecarreau, où il ronfla bientôt comme une toupie.

Michel Pacheco s’agenouilla auprès de lui etse mit à le fouiller fort dextrement, retournant avec soin chacunede ses poches.

Il déposa le sac de deux cents douros en lieusûr et sans y attacher une grande importance. Ce n’était point celaévidemment qu’il cherchait.

– Pas un papier ! grommela-t-il. SonÉminence est un fin compère. Moi, qui sers les deux parties à lafois, je marque un point à Son Éminence.

Il ouvrit un placard ménagé dans le mur et yprit un volumineux paquet de hardes noires.

Puis il appela Domingo.

Quand le nègre fut venu à l’ordre, il luidit :

– Tu vas faire la toilette de ce cavalier despieds à la tête, et ne te gêne pas pour le tourner et retournercomme si c’était mannequin, il n’y a point de danger qu’ils’éveille.

Fortune s’éveilla pourtant, mais ce futseulement le lendemain matin, et dans une position siextraordinaire qu’il crut être le jouet d’un cauchemar.

Il avait froid ; sa tête étaitlourde ; quelque chose trottinait sous lui, quelque chose quin’était point son bon cheval.

Sur cette monture qui lui sembla d’abordétroite et basse comme une chèvre, deux robustes mains lesoutenaient à droite et à gauche.

Il voulut lever les doigts pour frotter sesyeux troublés, ses deux bras s’embarrassèrent dans un vêtementflottant et large qu’il n’avait point coutume de porter.

Sa première pensée fut pour le manteau promispar son hôte Michel Pacheco, l’excellent marchand de futaine ;mais cela ne ressemblait point à un manteau de cavalier, etd’ailleurs il n’y avait dessous ni pourpoint ni soubreveste.

– Par tous les diables d’enfer ! s’écriaFortune, qu’est-ce que c’est que cette mascarade ?

Une voix gutturale répondit à sadroite :

– « Virgen immaculada. »

Tandis qu’à sa gauche un organe flûtéprononçait :

– « Sin peccado concebida. »

Les yeux de Fortune se dessillèrent, pour lecoup : il se vit en rase campagne monté sur un âne de la pireespèce et portant le costume d’un Père de la Foi : soutanellede cure, fendue aux hanches, chausses de panne, manteau droit surlequel retombait un rabat empesé.

Il était coiffé, en outre, de cet immensechapeau que la comédie de Beaumarchais a rendu si populaire :le couvre-chef de Bazile.

Deux Pères de la Foi, portant exactement lemême costume que lui et comme lui montés sur des ânes,l’accompagnaient.

– Par la morbleu ! dit-il, ceci passe lesbornes et n’était point dans mes conventions avec M. lecardinal.

– Mon frère, prononça gravement le padre quiétait à sa droite, il vous a été enjoint de ne pas jurer.

– Et il vous avait été enjoint de ne pointboire, ajouta le padre qui était à sa gauche.

– Mais enfin, s’écria Fortune, saurai-je aumoins ce qu’on attend de moi ?

Le padre de gauche dit :

– « Virgen immaculada. »

Et le padre de droite repartit :

– « Sin peccado concebida. »

Et tous deux, en même temps, entrouvrant leursmanteaux de bure, montrèrent d’énormes pistolets tromblons passésdans leurs cordelières.

D’instinct, Fortune tâta sa ceinture, où iln’y avait rien, sinon un rosaire.

La route se poursuivit désormais ensilence.

Vers les dix heures du matin, la caravane fithalte un peu au-delà du bourg de Hita, dans une venta villageoisequi semblait fort misérable, mais où l’on trouva un déjeunerabondant.

Les deux Pères de la Foi, compagnons deFortune, ne prononcèrent pas une parole en prenant leur repas, maisfirent preuve d’un mémorable appétit.

Une fois remontés sur les ânes, le padre dedroite et le padre de gauche prirent en main des rosaires d’unelongueur démesurée, en avertissant Fortune qu’il avait le droit,lui aussi, de se livrer à ce délassement.

On dîna vers deux heures après midi. Ilsemblait que les bons Pères eussent un maréchal des logis invisiblequi préparait pour eux d’excellents repas dans des endroitsimpossibles.

À cinq heures du soir, aux environs de lapetite ville de Jadraque, où devait se faire la couchée, nosvoyageurs rencontrèrent pour la première fois les mouvements deterrain qui annonçaient la chaîne de la Guadarrama.

C’était dans un fond pittoresque. La routepassait sur un vieux pont romain qui traversait l’inévitableHénarès.

Au-delà du pont, le paysage se relevait,gravissant déjà des croupes escarpées.

Un homme montait la rampe, chevauchant au trotsur une grande mule. Il se retourna au bruit que faisaient nosvoyageurs, et Fortune, qui l’avait déjà reconnu à ses épaulesdifformes et à ses cheveux roux, put voir sur son œil le fameuxemplâtre de taffetas vert.

– Mes Pères, s’écria-t-il, quelle que soitl’entreprise où nous sommes engagés ensemble, défiez-vous de cemisérable, c’est le plus dangereux de tous les espions !

Le rousseau s’était arrêté au sommet de lacôte et dirigeait vers le pont un regard curieux.

Mais en ce moment des pas de chevaux firentsonner les cailloux de la route, obligeant Fortune et ses deuxcompagnons à regarder derrière eux.

Un tourbillon de poussière arrivait, rapidecomme le vent.

Du nuage, se dégagèrent une femme d’abord,vêtue en amazone, puis quatre gentilshommes.

Ils couraient à bride abattue.

Au moment où ils traversaient le pont,dépassant nos voyageurs, le vent souleva le voile de l’amazone, etFortune ne put retenir un cri.

Il avait reconnu le charmant visage de la damemystérieuse qui s’était montrée la veille à la portière de lachaise.

Et il eût juré que la Française lui avaitadressé en passant un gracieux sourire.

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