Sur les Quais.
Moins joyeux et divers, moins bigarré queMarseille, le port d’Anvers est presque aussi imposant – pas aussiféerique et sinistre – que le monstre Hambourg. Mais il n’est qu’unHambourg.
Nul port n’a sa couleur extraordinaire, savariété, son étendue, son machinisme, ni ses puissantes avenuesd’eau que bordent, jusqu’à l’infini, comme d’immenses arbresd’hiver, les navires. Aucun n’a ses venelles tortueuses, par où ilse divise, se répand, en canaux innombrables dans la ville, etlongeant des parcs, des pelouses, des palais, des talus fleuris, varejoindre la belle nappe tranquille de l’Alster. Aucun n’a sesrecoins mouvants où l’Elbe, si difficile à discipliner, s’infiltre,s’étrangle et rugit de ne pouvoir conquérir toute la terre. Nullepart, ces colossales silhouettes imprévues, ces îles flottantes,ces jardins magiques suspendus dans la brume, ces énormes etinterminables villes que sont les docks, et cette impressionnantefalaise rouge que font tout à coup surgir, dans le brouillard, leshautes maisons de brique d’Altona. Nulle part, ces nuitsfantastiques qu’éclaire toute une prodigieuse constellationd’astres signaux, de phares, de projecteurs, de feux électriques,multicolores, de hublots embrasés… J’y ai, sur un petit yacht trèsrapide de la Hamburg-America, voyagé tout un jour et tout un soir,et je n’en ai vu qu’une partie infime. Nul grand port anglais nem’a donné, autant que Hambourg, la sensation écrasante, presquedouloureuse, du formidable…
L’horloge monumentale de Saint-Pierre, àBeauvais, est si compliquée qu’elle renferme quatre-vingt-dix millepièces mécaniques, et ces quatre-vingt-dix mille pièces sont misesen mouvement par un simple petit poids de cuivre, qui pèsecinquante grammes… Ici, c’est un tout petit homme, un tout petit ettrès vieux homme, presque aussi petit, presque aussi vieux et guèreplus lourd que le poids de l’horloge de Beauvais, M. Ballin,dont le génie est l’âme motrice de ce gigantesque instrument dediffusion commerciale. À lui tout seul, M. Ballin a plus faitpour la grandeur, pour la richesse allemandes, que les canons de deMoltke, les mensonges de Bismarck, l’universelle agitation deGuillaume II.
Après Hambourg, Anvers a de quoi aussi noussatisfaire et nous divertir.
On y débarque à quai des denrées du mondeentier. Le double réseau du chemin de fer et du fleuve canalisé yfait rythmiquement, comme aux battements d’un organe d’échanges,l’échange des ballots de laine, des métaux, de l’ivoire, contre lesvêtements, les jouets et les machines ; des fruits, desplantes exotiques, des épices, des pétroles, des tonnes decaoutchouc, des bois précieux, contre les calicots coloriés, lesparfumeries et les verroteries chères aux nègres… Des vaisseauxfrais, pimpants, partent gaiement, comme en sifflant d’aise, et descoques boursouflées, exténuées, rongées par les fucus et lespousse-pied, rentrent en geignant, qui vont aller s’étendre, dansles bassins, pour se refaire… De même les marins… Ils sont partis,eux aussi, la tête pleine de l’espoir de l’inconnu et desaventures… Ils sont allés vers le prodige… Beaucoup sont restés… Onen voit qui reviennent qu’on ne reconnaît plus, qui nereconnaissent plus rien et personne… qui ne se reconnaissent paseux-mêmes… Ils sont étrangers.
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Les ports sont l’image la plus parfaite, laplus exacte du rêve de l’homme. Ils le contiennent, et ilsl’emportent, tout entier, vers toutes les chimères… Rêve debonheur, espoir de fortune, oubli des déchéances, illusion del’aventure, rajeunissement des énergies malchanceuses… Le départfait joyeuses les pires détresses… car, pour les malades, le remèden’est jamais là où ils souffrent… il est là-bas… C’est qu’on al’espace devant soi et pour soi… et, qu’ayant l’espace, on a letemps aussi, et qu’au bout de l’espace et du temps cela ne peutêtre que le bonheur… Le voyage est un engourdissement, un sommeilque peuplent les songes heureux… Mais un rien vous réveille et faits’envoler les songes… Il suffit de la première forme rencontrée ence vague énorme qui vous berce ; il suffit de la premièreville où l’on atterrit, du premier visage humain où se confrontentà nouveau nos égoïsmes implacables… Et quand on arrive, c’est laréalité qui vous reprend, partout… partout… partout !…
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Les membres que, de tous côtés, en grinçant,les grues agitent, multiplient l’effort des bras humains. Lesmanœuvres, les dockers aux poitrines velues, aux dos écrasés, auxyeux hagards, à la face de bêtes fourbues, qui paraissent condamnésà quelque vain supplice de l’antiquité, déchargent les cales,qu’ils vont remplir, pour les décharger et les remplir, sansrelâche. C’est à croire que les bateaux ne font le tour du mondeque pour occuper interminablement leur effort de farouchesDanaïdes.
