La 628-E8

Pogromes.

Sur un sac de hardes, un peu à l’écart, unhomme était assis qui retint, un peu plus longtemps, mon attention.C’était un vieillard. Sa barbe descendait très bas. Comme laplupart de ses compagnons, il était vêtu d’une longue redingote,sorte de lévite, qui avait été noire, et, comme eux, il portait unecasquette à visière, mais la sienne était en drap. Il ne parlait àpersonne et regardait devant soi… à la façon de ceux qui regardenten eux-mêmes. Son visage fermé exprimait plus de détresse qu’aucunvisage même de vieux en larmes, et toute la fatigue du malheurhumain. Cependant, ses yeux avaient conservé une jeunesse et unedouceur émouvantes. Je me reprochais mon indiscrétion, mais sansparvenir à me détacher de cette figure en ruines où brillait ceregard jeune.

Il mit quelque temps à me voir, et puis seprit à me considérer. Je redoutai une apostrophe, au moins unegrimace, et ce que je redoutai surtout, quand il se souleva, ce futde le perdre. Mais il sourit et, ravi, j’entendis sa voixchanter :

– Bonjour, mossié !…

Je lui tendis la main. Il frissonna. Sa mainmolle resta quelques secondes dans la mienne, avec gaucherie, et jefus si ému, que je n’entendis pas ce qu’il me dit tout d’abord.J’écoutais, comme on écoute le bruit du vent, le bruit de la mer,ce parler où les r roulaient et où chantaient les finales…Il se comparait à Job et répétait :

– Yobb ! Yobb !…

Je m’assis près de lui, sur une malle de boisnoir que rayaient deux bandes de peau de cochon.

Où avait-il appris le français ?

Jeune avocat, ayant, contre le gré de sesparents, épousé une fille pauvre, il avait dû, à la suite d’unealtercation avec un magistrat antisémite, quitter la petite villerusse où il gagnait péniblement sa vie. Il était venu en France,avec sa femme et trois enfants qu’il avait déjà… Ses yeuxbrillaient en parlant de Paris. En dépit des promesses, il n’avaitpu trouver une situation sortable… Le ménage s’était installé dansles environs de l’Hôtel-de-Ville, et vivait mal de petits commercesvariés, entre autres, du commerce des confetti.

– Qui n’a pas ses confetti ?scandait sa voix, à contretemps…

Ce cri et sa gaieté apprise étaient ridicules,sur ce quai, parmi cette foule en guenilles, et ces bateaux enpartance…

– Qui n’a pas ses confetti ?

J’en étais mal à l’aise.

Un associé « pas juif, non,mossié », rencontré « boulévard Ornano », l’avaitvolé, et un mardi-gras pluvieux achevait sa ruine. Fatigué de luifaire crédit, le logeur, un jour d’hiver, arrachait sa porte, et,aidé de deux camelots, tirait du lit la femme enceinte, culbutaitles enfants, jetait tout le monde à la rue.

Il avait bien porté plainte, mais, devant letribunal, le logeur, qui avait amené des témoins, eut, tout desuite, raison de lui qui n’en avait pas. Les pauvres gens n’ontjamais de témoins… Il fallut se désister pour éviter unecondamnation.

– J’ai pleuré dé la rage, j’ai pleuré,mossié…

Cet homme qui, depuis, avait dû connaître tantde misères, de deuils, de ruines, de violences, ce pitoyablemonument d’infortune s’arrêtait complaisamment aux moindres détailsde cette injustice.

– En France, mossié !… EnFrance !… Ach !…

Un peu de bave salissait le coin de seslèvres. Son haleine me repoussait. Et cette insistance me troublajusqu’à l’angoisse.

Il avait quitté Paris pour retourner enRussie, grâce à l’aide d’une bonne œuvre israélite, et il étaitparvenu à s’établir marchand d’habits, dans une petite ville duSud. Son commerce lui donnait à peine de quoi vivre, mais il vivaitheureux, entre sa femme et six enfants… Cela dura seize années.

Je me souviens qu’à cet endroit de son récit,il s’était tu subitement… Et il regardait… Un vaisseau passait ensifflant ; des mouchoirs s’agitaient à bord… que regardait-ildonc, au loin ?

Il avait pu faire venir auprès de lui le frèrede sa femme, qui était rabbin, et, depuis, tout ce qu’il arrivait àmettre de côté on le forçait à le dépenser pour l’éducation de sescinq fils… Deux devaient être : « advocats », undocteur « dé la médicine », les deux plus jeunes« inginieurs ». La fille travaillait « à labrodérie ». Il me parut qu’il souriait presque, mais unegrimace tordit son visage où son nez si long se fronça toutentier.

– Pourquoi faire, Mossié ?…Ach ! Pourquoi faire ?… Bêtise !

Un soir, – c’était tout au début de laRévolution, la ville était depuis des mois en état de siège ;toute la famille mourait de faim, – un soir de sabbat, legouverneur autorisa les boutiques juives à rester ouvertes jusqu’àdix heures. Tout le quartier s’était réjoui. Comme on était à laveille d’une fête orthodoxe, peut-être pourraient-ils enfin gagnerquelque argent ?… On avait davantage soigné les étalages, etfait des frais de lumière pour attirer les clients… Tout à coup, àneuf heures un quart, « un quart après neuf, mossié, juste unquart », une bande de soldats fit irruption dans la petite rueoù était sa boutique, et une volée de balles brisa toutes lesvitres.

– Pourquoi ? Ach !…Pourquoi ?

Son fils le plus jeune – et sa main sale, auxongles noirs, tremblait, en figurant la taille du petit – ungarçon, « tellémant spirituel », – était tombé dans sesbras, en vomissant du sang, et, chargé de ce cadavre, le père avaitvu un dragon ivre enfoncer deux doigts dans les yeux du fils aîné,du fils « qui devait être advocat, mossié…advocat ! » Et il s’était évanoui.

Quand il revint à lui, il avait la barbearrachée, une oreille décollée d’un coup de sabre, mais c’étaitsurtout son menton qui était douloureux… Il faisait noir dans laboutique ; il trébuchait sur des corps, et il ne s’arrêtait depousser des cris que pour écouter les salves qui s’éloignaient, etles gémissements qui semblaient sortir de la rue, qui semblaientsortir du plancher, de dedans les murs, de dessous la terre. À lalueur d’une chandelle, il avait pu constater qu’il ne restait pasun vêtement aux étalages. Les pillards avaient tout saccagé, toutpris… Sur les degrés du comptoir, au fond de la boutique, parmi destiroirs vides, des tiroirs brisés, des choses piétinées etsanglantes, sa femme gisait, qui lui parut tout d’abordévanouie.

– J’ai baissé les jupes, ajouta-t-il,tout bas… Et ses yeux se fermèrent.

Puis, encore plus bas :

– Elles étaient rélévées, mossié !…Uné femme dé plus qué cinquante ans !…

Il reconnut alors qu’elle était morte,étranglée, les yeux ouverts.

Il me regarda un instant, sans rien dire… Unevague de sang courut sous sa peau jaunâtre, qui en fut à peinerougie… Je revis la grimace qui faisait remonter la barbe etfronçait le nez… et il recommença de parler de sa femme, de safemme bien aimée.

– Uné femme tellément brave… tellémentéconome !…

Il s’animait. Son haleine devenaitinsupportable. Je remarquai qu’il parlait presque sans colère etcomme sans douleur… Peut-être n’avait-il plus la force d’enexprimer !… Et ce furent mes yeux que je sentis se remplir delarmes…

– C’était pas assez… Ils ont pris lescorps… ils ont pas voulu rendre les corps, enterrés, la nuit, mortset blessés, pêlé-mêle, on né sait où… Ils ont massacré des juifs,et ils ont pillé, pendant sept jours… Nous pouvions pas résister…Comment aurions-nous pu, mossié ? Et ils nous giflaient… etils donnaient des coups dans lé ventre… et ils crachaient encoresur nous… Pourquoi ?… Ach !… Pourquoi ?…

Des incendies s’allumèrent qu’on n’éteignaitpas… La plus grande partie du pauvre quartier fut détruite… Un deses enfants mourut, encore, à l’hôpital, d’un coup de talon debotte qui lui avait fendu le crâne… Et de neuf qu’ils étaientauparavant, à peu près heureux dans leur misère, ils quittèrent àcinq cette ville maudite, dépouillés de tout, en deuil pourjamais…

– Vous né savez pas comme ces soldatssont méchants, mossié… comme ils sont méchants… méchants.

Il secoua la tête, et il répéta :

– Personne… non… personne ne sait commeils sont méchants…

J’écoutai le récit des misères, des iniquités,des privations et des longues pérégrinations, de ville en ville, devilles interdites aux juifs, en villages d’où on les chassait àcoups de pierres, à coups de faux… Il ne savait plus de quoi nicomment ils avaient vécu, durant ce temps affreux… Enfin, le vieuxvagabond put trouver un emploi dans une petite banque… chez uncoreligionnaire… Des enfants qui lui restaient, ses deux fils, dontl’un s’était marié et avait une petite fille, travaillèrent, à lagare, comme porteurs…

– Si faibles, mossié, si faibles… etmalades !…

La fille se mit à vendre des oranges et del’ail…

– Des oranges !… des oranges !…La pauvre Sarah !

Mais ils le désolaient. Tous étaient affiliésau Bound, en révolte ouverte contre le gouvernement et lasociété.

– Rouges, rouges, mossié… tousrouges !… Ach !

Quand il s’entêtait, dans d’interminablesdiscussions, à répéter que les juifs sont noirs par vocation,qu’ils doivent être noirs, c’était le rabbin qui venait au secoursdes enfants.

– Oui, disait-il, les juifs sont noirs denature, mais quand on les fait bouillir, ils deviennent rouges…rouges comme des écrevisses…

Et le rabbin riait un peu, heureux de sacomparaison.

– Ça dévait mal finir… Ça a mal fini… Légouvernément a tant dés fusils, et même les canons… Et eux, ilsmontraient les révolves, les pauvres révolves…Bêtise ! Pour un sergent dé ville blessé, un mossié généralqui saute dé la voiture, cent juifs tués… trois cents juifs avec dusang !…

Un soir qu’il aidait son patron à faire descomptes avec un gentilhomme venu pour traiter une affaire… ilsavaient entendu des salves de coups de fusil, au loin d’abord, puisproches… puis tout près, dans la rue… et une volée de balles, autravers des vitres en éclat, avait sifflé dans la pièce, qui étaitun premier étage…

– Une autre ville, mossié… mais les mêmesballes… les mêmes balles !

Ils se jetèrent à plat-ventre, essayèrent degagner, en rampant, la chambre voisine qui donnait sur la cour. Unenouvelle volée de projectiles abattit la suspension. Dans lesténèbres, ils entendaient le pas des soldats résonner sur lesmarches de l’escalier. Des clameurs… des coups sourds…

– Ouvrez !… Ouvrez !

Et la porte, que le patron avait barricadée,céda sous l’effort des crosses de fusil… Un sous-officierbrandissait une lanterne… Des soldats se précipitèrent quihurlaient comme des sauvages… Le gentilhomme criait qu’on nepouvait pas tuer, comme ça, des créatures humaines. Il s’était faitreconnaître, réussissait à glisser un billet de cent roubles dansla main du sous-officier qui l’emmena. Et, à ce moment, pendant quedes soldats tentaient d’enfoncer le coffre-fort, le vieux avaitsenti, dans son cou, la pointe d’une baïonnette.

Il écarta son foulard, pour me montrer lacicatrice.

– Pourquoi, jé suis pas mort ?…Ach ! pourquoi ? Ces dragonns, mossié, et cesgendarmes… (il prononçait djandarmms)… Ach ! c’estpire que des animaux féroces… On les saoûle, Dieu sait avec quoi…Et alors ils se jettent sur les femmes… ils se jettent sur lesenfants… Ils ne peuvent même plus distinguer un juif d’une autrepersonne, ni une femme d’un jeune garçon… C’est affreux, mossié… Ettoujours tuant, trouant, ils rient tellément !…

À l’hôpital, il avait appris que ses deux filsavaient été fusillés, dans la gare même, par les troupes mandéespour aider au massacre… Son beau-frère le rabbin avait été arrachéde chez lui… On l’avait conduit en prison… Depuis, il n’avaitjamais eu de ses nouvelles.

– Là-bas… mossié… là-bas… dans la neige…dans la mine !…

Il apprit aussi, quelque temps après, que safille, la pauvre Sarah, on l’avait retrouvée, sur sa voiturette,morte parmi des légumes, des fruits écrasés, et qu’ils avaient eule courage d’enfoncer ses jambes coupées dans son ventre ouvert…Pourquoi cette voisine lui avait-elle raconté cette horreur ?Il l’eût ignorée… Et maintenant, il aurait ce cauchemar devant lesyeux, toujours, toujours, jusqu’à son dernier soupir !… Ilajouta encore que sa belle-fille avait succombé, des suites d’uncoup de crosse de fusil dans la poitrine…

– Pourquoi jé suis pas mort, moi lé plusvieux ?… Pourquoi, j’ai survi à tout cela ?…Ach !… Bêtise… !

De tous les siens, il ne lui était resté quesa petite-fille, la petite Sonia…

– Jolie, mossié, jolie !… Et sespetites mains, et sa pétite bouche dans ma barbe… Ach !… Etses yeux !…

C’était la fille de son fils préféré.

– Pourquoi je préférais ?

Ce n’était plus à moi qu’il parlait, mais àlui-même… Et il ne se répondit que par un essai de sourire… Denouveau, il regardait au loin… Et je l’entendis dire timidement,sans me regarder, que ce fils s’appelait Jacob. Il répéta lentementle mot : « Yacobb », en balançant la tête, et commes’il eût voulu le caresser de ses lèvres qui tremblaient :

– Yacobb !… Yacobb !…

Ma gorge se séchait… Mais tel était monahurissement devant cette succession, devant cette invraisemblableaccumulation de crimes, qu’en vérité il me sembla que je ne lessentais plus.

Il avait emporté sa petite-fille, et c’étaitun miracle qu’il fût, enfin, parvenu, entre tant de miséreuxinoccupés, à trouver du travail, au fond d’un autre gouvernement,dans un hôtel, où il faisait les commissions et aidait, parfois, lacaissière, dans ses comptes.

Là, aussi, tout allait mal… Des grèves… desincendies dans la campagne… des perquisitions… des rafles… desmeurtres… les rues pleines de soldats, pleines de bandes depillards. Des cosaques fouaillant les foules avec leur nagaïka,plus terrible que le fer des sabres et la baïonnette des fusils… Onannonçait partout le « pogrome ». Deux mois, il avaitattendu, dans les transes. Il ne vivait plus… Non qu’il eût peurpour lui. C’est à cause de la petite Sonia qu’il tremblait…Arrivait-il des soldats ? Il tremblait. À chaque attentat, iltremblait… Un bruit inaccoutumé dans la rue, une porte poussée tropviolemment… des pas, dans la nuit… il tremblait… Dès qu’onl’envoyait en ville, il courait à la maison, – un sale taudis, oùil laissait Sonia, à la garde d’une voisine, la veuve d’un sergentde ville tué par les rouges… Enfin, les nouvelles sinistres seprécisèrent… Un soir, il apprenait à l’hôtel, que la ville étaitfermée.

– Alors, voilà… Encore une fois…

Ce soir-là, dans la grande salle durestaurant, des voyageurs assemblés se désolaient de ne pouvoirpartir. Ils se rassuraient pourtant, en voyant, à une table, boireet causer tranquillement quatre officiers de dragons, des« mossié » de Pétersbourg, des officiers de la garde,dont l’un, le plus jeune, était, disait-on, un grand-duc, un cousinde l’Empereur.

Soudain, une détonation, un coup de revolver,fit taire toutes les conversations… Et ce fut dans un grand silenceangoissant que, la minute d’après, éclata le crépitement d’unefusillade, qui paraissait lui répondre. Les officiers continuaientde boire, de causer, comme si rien ne se fût produit… À leur table,à l’écart, ils mêlaient leurs têtes… Aux autres tables, des gensanxieux les désignaient. Quelqu’un osa leur adresser la parole… Ilsrépondirent poliment, par des gestes évasifs, en gens qui ne saventrien. Aucune provocation, aucune ironie… de l’indifférence… Desfemmes criaient… Un enfant s’étant mis à pleurer, le vieux avaitvoulu courir à sa petite-fille… Mais, de nouveau, un coup derevolver fit taire tout le monde. Dans la rue, les volets desboutiques se fermaient, claquaient sinistrement… Des gens passaienten fuyant, des gens clamaient Dieu sait quoi !… Personnen’avait encore osé, dans la salle, reprendre la parole, que centnouveaux coups de fusil partaient à la fois… Puis, au dehors, desgalops de chevaux, des cliquetis d’armes… des ordres, desvociférations…

Un homme qu’on eût dit de cire, tête nue, lesvêtements en lambeaux, pénétra, en chancelant, dans le restaurant.On l’entoura… S’appuyant à une table, avec effort, il dit que lemassacre était organisé, qu’on menait les soldats à l’assaut desboutiques juives, des maisons juives… On prenait l’argent, lesvaleurs, les objets de prix… on prenait les femmes… on tuait… onjetait les cadavres mutilés, par les fenêtres, dans la rue…

Et, tout à coup, l’homme qui parlait, se tut…tourna sur lui-même, et s’abattit sur le parquet, en entraînant, deses doigts crispés, la nappe chargée de vaisselle.

C’est alors seulement qu’on vit que sa chemiseétait ensanglantée, et que du sang, encore, en longs filamentsnoirâtres, poissait à ses cheveux, à sa barbe…

Des cris d’horreur… des protestationsindignées, s’élevèrent… Les quatre officiers avaient disparu.

Au cours de la soirée tragique, les pillards,malgré le planton de service, envahirent le restaurant ; maisla nuit même, le colonel ordonna de rapporter à l’hôtel une part dubutin, des caisses de vin de Champagne, toutes sortes devictuailles, que les hommes avaient volées…

Le pauvre vieux, profitant d’une accalmie,avait pu courir jusque chez lui… Le pavé était couvert de culots decartouches… Des ivrognes ronflaient au travers des cadavres… Desblessés se tordaient et gémissaient ; d’autres rampaient pourgagner un abri… Un jeune homme, à barbe rousse, le visage broyé,essayait de boire, comme un chien, la boue rouge du ruisseau… Maisil ne s’arrêtait pas, et courait, courait…

Enfin, il avait trouvé sa petite Sonia,endormie, et, penché sur son matelas, « sans faire dubruit », il avait pleuré, pleuré, jusqu’à ce qu’il fît grandjour.

– C’est la dernière fois qué j’ai pleurédans ma vie, mossié !…

La fusillade reprit le lendemain… Legouverneur avait défendu de tirer sur les pharmacies et l’hôpital,mais les chefs n’étaient plus maîtres de la troupe. Il y eut desscènes d’une horreur sauvage…

– On né peut pas croire,mossié !…

Vers midi, l’artillerie d’une ville voisineamena ses canons. Les notables juifs, mandés au château dugouverneur, entendirent que la ville serait rasée, s’ils refusaientde livrer les terroristes du Bound… Ils se lamentèrent,sans pouvoir rien faire…

– Quoi faire ?… Dites, mossié…

Deux notables furent gardés en otages etpendus, le soir même, dans la cour de la prison…

– Nous avions compté sur les« artilléristes », qui sont plus éclairés, moinsméchants… Ach !… Bêtise…

Le canon gronda durant deux jours…

Le vieux s’était arrêté… Lui aussi semblaitfatigué de raconter toutes ces horreurs… Il ne parlait plus qued’une voix molle, un peu basse, comme lointaine… Et il regardait lesol à ses pieds, ou plutôt, il ne regardait rien…

Je pris sa main… Il ne bougea pas… Je serraisa main… Alors il leva vers moi ses yeux, et me sourit, d’unsourire hébété…, mais sa main restait molle et froide dans lamienne, comme la main d’un mort… Il ne la retira que pour tracer,par terre, avec la pointe de son parapluie en loques, le plan de lamaison où il s’était réfugié.

La façade s’élevait sur la rue ; aumilieu s’ouvrait la porte cochère, épaisse, massive, avec delourdes pattes et de gros clous de fer… De chaque côté, un bâtimentperpendiculaire à la façade limitait la cour dont le quatrième côtéétait fermé par un jardin. De par où que l’on sortît, c’étaits’exposer à une mort certaine.

Dans la maison, habitaient une quarantaine depauvres gens, qui mirent leurs provisions en commun… Mais, lapremière fois qu’une femme alla chercher de l’eau au puits, quiétait au fond de la cour, elle tomba sous les balles… Dans lesmaisons voisines aussi, les puits étaient interdits et gardés pardes sentinelles… Les malheureux connurent les tortures de la soif…Par exemple, ils souffraient moins de la faim… On les autorisait àmanger… Vers le cinquième jour, on put espérer que le calme allaitrenaître… Les soldats avaient dû quitter le jardin… on n’en voyaitplus autour des puits. En ville, la fusillade s’apaisait.

– Boire, mossié !… Boire,boire !

Ils étaient ivres de soif ; ils étaientfous de soif…

– Boire !… Boire !

Deux hommes eurent le courage de s’avancer,avec des seaux, jusqu’à la margelle du puits. Toutes les facesétaient tendues vers eux, dans un ravissement d’espoir… Ilsaccrochèrent les seaux. Le bruit de la chaîne qui descendait étaitune musique…

– Nous l’écoutions descendre… descendre…Ach !

Mais, comme les porteurs s’en revenaient avecleur charge, les dragons, qui s’étaient dissimulés jusque-là, semontrèrent tout à coup… Ils tuèrent d’un coup de carabine l’un deshommes, et l’autre, épouvanté, s’enfuit, en laissant tomber leseau, dont l’eau se répandit dans la cour…

– Nous connaissions lé mort. Tousaimaient un garçon si brave… Mais… c’est terrible, il faut bien lédire… c’est l’eau qu’on régrettait.

Le soir, les puits étaient remplis de boue, defumier, d’immondices de toute sorte. On y jeta aussi le cadavre dupauvre garçon…

Alors, une folie gagna les assiégés… Ilss’assemblèrent dans la cour, y passèrent la nuit à gémir, à prier,à hurler, à dormir, à s’enlacer…

– Je n’ai jamais rien vu dé si triste,mossié… jamais rien dé pareil…

Au matin – leur présence fut-ellesignalée ?… ou bien n’était-ce qu’une patrouille qui faisaitsa ronde ? – toujours est-il qu’on entendit des pas de chevauxdans la rue, et, bientôt, des coups furieux ébranler la portecochère, qui ne fut pas longtemps à céder… Un cheval, d’un bond,traversa les décombres, portant un officier qui s’arrêta, àquelques mètres des prisonniers terrifiés, et, revolver au poing,hurla l’ordre habituel :

– Haut les mains !…

Le vieux crut devoir m’expliquer :

– Les officiers et les sergents dé ville,ils crient toujours : « Bras en l’air !… En haut lesmains ! » parce qu’ils ont peur des révolves, etdes bombes… Alors, ils crient : « Bras en l’air !…En haut les mains ! »…

Toutes les mains se dressèrent… Seule, lapetite Sonia qui n’avait pas compris… qui ne pouvait pascomprendre, qui ne savait rien que sourire, regardait l’officier,en souriant, ses petites mains baissées… Son grand-père voulutl’avertir d’un geste :

– Comme ça… Comme ça !

Et le vieillard imitait de ses mainstremblantes le geste sauveur.

Il n’eut pas le temps. Déjà l’officier visaitl’enfant et, malgré le cri d’horreur qui emplit la cour,l’abattait…

J’entends encore, j’entendrai longtemps,j’entendrai toujours, la voix étranglée du vieillard :

– D’un coup dé son révolve,mossié !…

Elle ne poussa pas un cri. Elle eut quelquescontractions, gratta le pavé du bout de ses petits doigts… Un petitpeu de sang sur elle… un petit peu de sang autour d’elle… Et ce futfini… Comme un petit oiseau…

– J’étais seul, tout seul dans la vie…J’étais seul sur la terre…

Je compris qu’il eût bien voulu pleurer… Il nele pouvait pas… Il se mordit les lèvres… sa barbe remonta, par delégers soubresauts, son nez se fronça… Mais il ne pleurait pas… Lasource de ses larmes était, en lui, à jamais tarie…

Il répéta, en réunissant ses mains :

– Uné pétite chose… commé ça… pétite…pétite… rien, mossié… rien… comme un pétit oiseau… Ach !…

Balançant la tête, il dit, après unsilence :

– Pourquoi jé pars ?… Jé né saispas… Pourquoi jé vais là-bas ?… Ach !… Jé né saispas !

Il dit encore :

– Bêtise !… Bêtise !

Je considérais le malheureux et me sentaisincapable de l’effort qu’il eût fallu pour en détacher mes yeux… Jeme sentais encore plus incapable de la moindre parole… J’étaissaturé d’horreur… L’horreur me paralysait… Et puis à quoi bonparler ? Que pouvais-je dire qui n’eût pas été ridicule etglacé devant un si affreux exemple du malheur humain ? Levieux juif ne me demandait ni une consolation, ni une pitié… Il neme demandait rien ; il ne me demandait rien que de metaire…

À la fin, je le vis rougir, baisser la tête,la détourner… Il avait honte de ne pouvoir pleurer, peut-être, dene pouvoir plus jamais pleurer… Des sanglots m’étreignaient lagorge, des larmes me montaient aux yeux.

Et pour qu’il ne vît pas mes larmes, moi aussije me détournai…

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